Lecture Commune : Rouge de Mathieu Pierloot

La collection Petite Poche chez Thierry Magnier regorge de titres de qualité, qui, en quelques pages, nous transportent dans des univers bien dessinés.

Rouge de Mathieu Pierloot m’a fait forte impression par la qualité de son écriture et l’ambiance qui s’en détachait. J’ai donc forcément eu envie d’en discuter avec les membres du Grand Arbre.

Retour sur notre échange :

.

Bouma : Rouge. Un titre énigmatique pour une courte lecture. A quoi vous attendiez vous ?

Colette : Le titre évoque pour moi beaucoup de choses, j’adore le rouge : le rouge aux joues, le rouge à lèvres des baisers les plus fous, le rouge du soleil qui se couche sur la mer. Et puis le rouge c’est surtout l’amour.
Le mot “rouge” est extrêmement riche de connotations poétiques et vivantes. J’aime ce mot. Il me réchauffe. Je n’ai pas tout de suite pensé au petit chaperon rouge car je ne m’attendais pas du tout à une réécriture d’un conte dans la désormais chérie collection “petite poche”. Et puis les premières pages ne nous laissent pas tout de suite comprendre que l’on va rentrer dans un jeu de références intertextuelles… Comme toujours dans cette collection la subtilité prime…

Sophie : Rouge, pour moi, faisait référence à la colère. Je ne sais pas pourquoi mais c’était à une histoire sur ce sujet à laquelle je m’attendais.

Bouma : Avez-vous tout de suite pensé au célèbre Petit Chaperon Rouge ?

Sophie : Pas du tout. C’est d’ailleurs plutôt la Belle et la Bête qui m’est venu en premier à cause des objets qui parlent.

Colette : Même après relecture je ne trouve pas la référence au petit chaperon rouge si évidente… elle y est en filigrane c’est sûr mais Rouge n’est pas cette petite fille choyée par sa mère et sa grand mère qui lui cousent des habits uniques et lui préparent des pâtisseries maison. Loin de là. Rouge est une orpheline, une rescapée, un fantôme.

Bouma : D’accord avec toi Colette, la filiation avec le conte de Perrault n’est pas si évidente mais la relation entre le rouge et le loup est intrinsèquement lié à ce classique pour moi. Mais au fait, quel est votre personnage préféré ?

Sophie : Le loup, enfin on ne le présente jamais clairement comme ça, mais c’est lui que j’ai trouvé le plus intéressant

Colette : Mon personnage préféré c’est Seymour sans aucun doute. Parce qu’il aime la poésie. Et qu’il panse les blessures avec.

Bouma : Vous avez retenu le même personnage mais pas de la même manière à ce que je vois. L’une y a surtout vu l’animal quand l’autre y a vu la personne. Moi c’est finalement la petite fille qui m’a le plus intriguée, le plus questionnée même si on ne sait finalement pas grand chose d’elle. En tout cas, il y a une réelle richesse dans la narration et la profondeur des caractères.

Aviez-vous déjà lu cet auteur ? Que retenez-vous de son écriture ?

Sophie : Non je ne l’avais jamais lu. Ce que je garde en tête de son écriture, c’est surtout une ambiance. Quelque chose d’un peu énigmatique, mystérieux, poétique aussi.

Colette : Jamais lu non plus et j’ai vraiment aimé ce récit étrange, à la lisière du conte philosophique, de la poésie, du rêve…

Bouma : Au final, vous parlez beaucoup de poésie dans vos réponses. Comment la décririez-vous, si c’est possible ? D’où vient-elle selon vous ?

Colette : La poésie de ce texte pour moi est intiment liée au personnage de Seymour, à sa délicatesse, à sa particularité, à l’infinie douceur avec laquelle il prend soin de Rouge…

Sophie : Avec un peu de recul, sans rouvrir le livre, je dirais que ce qu’il me reste de poétique, c’est l’ambiance : quelque chose de mystérieux, d’étonnant et de beau en même temps.

Bouma : Dernière question : Recommanderiez-vous ce texte ? Et à qui ?

Colette : Au plus grand nombre et à mes élèves surtout ! Mes 6e adorent cette collection. Et la 4e de couverture de celui ci les a beaucoup intrigués.

Sophie : Oui je le conseillerais sans doute à des enfants à partir de 9-10 ans. Je me vois bien le lire en accueil de classe avec des CM pour écouter tout ce qu’ils pourraient capter de ce texte.

Bouma : D’accord avec vous, un texte pour les plus grands car il y a un paratexte plus complexe que dans d’autres titres de la collection.

_ _ _ _ _ _

Nous espérons que cette lecture commune vous aura donné l’envie de découvrir ce court roman, fort et mystérieux, dans lequel chacun peut faire une lecture différente.

Lecture commune : Songe à la douceur

Plus d’un an après sa sortie, après 3 réimpressions, sélectionné pour pas moins de 15 prix, et grand lauréat de notre Prix Roman Ado 2017 en mai dernier, j’ai nommé le sublime Songe à la douceur de la jeune et talentueuse Clémentine Beauvais, chez Sarbacane X’prim.

Il n’en fallait pas plus pour qu’on le dévore à l’ombre du grand arbre et qu’on en parle ensemble.

Carole Vu le battage médiatique autour de la sortie et du succès de ce roman, vous n’êtes pas tombées dessus par hasard. Mais alors, pourquoi avoir plongé dans ce songe ? 

Alice : Bah oui forcément le battage médiatique ça interpelle et l’on veut souvent se faire son propre avis.
Tu rajoutes à cela une collection EXPRIM’ chez Sarbacane qui nous offre depuis toujours des textes de haute qualité et surtout une auteur qui m’épate : Clémentine Beauvais, cette jeune et jolie franglaise à taches de rousseur que je trouve talentueuse.
Et puis il y a le titre, comme une superbe et exquise invitation.
Et enfin, la découverte de cette couverture, ces pleins, ces déliés et ce couple qui avance l’un vers l’autre comme pour se retrouver.

Sophie : Comme Alice, Clémentine Beauvais + Exprim + cette forme apparemment si originale = lecture obligée (et avec plaisir).

Pépita : Et bien pas vraiment ce chemin là pour moi. Je n’ai pas particulièrement été emballée par les précédents romans de Clémentine Beauvais, que je trouve par ailleurs absolument fascinante en tant que personne. Non, j’ai eu envie de l’ouvrir pour la poésie : du titre d’abord (référence à Baudelaire que j’admire) et la forme m’a attirée bien plus que le fond, ce qui s’est d’ailleurs vérifié.

Carole : Comme tu le soulignes Pépita, parlons du titre et de la poésie. Une invitation au voyage en vers libres, ça vous inspire quoi après la lecture ?

Pépita : J’ai été très séduite par cette forme et je me suis dit qu’il en fallait un sacré “culot” pour reprendre en vers ce roman Eugène Onéguine et le transposer à notre époque en gardant l’esprit d’origine ! Et quel tour de force dans l’écriture ! Avec une facilité apparente assez déconcertante ! Après, j’adore le titre forcément qui pour moi fait un lien entre les deux romans par l’invitation au voyage entre leurs deux époques qu’on peut mettre aussi en parallèle avec les deux époques de l’histoire, puisque Eugène et Tatiana se retrouvent 10 ans plus tard par hasard. Le “Songe à la douceur” fait appel pour moi à l’intime de nos choix : songe à ceci si tu avais fait cela. Il colle très bien à l’histoire je trouve. C’est vraiment cette forme qui “sauve” le roman pour moi mais peut-être va-t-on l’aborder plus avant.

Alice : Un titre d’un romantisme à souhait ! Ce n’est pas un “rêve”, c’est “un songe” et ce n’est pas du tout la même chose ! Comme une envolée supplémentaire vers un coin caché de notre esprit.
Tout en “douceur”… Qui n’aurait pas envie de se laisser inviter dans ce cocon ?
Et puis ce titre annonce le travail sur la forme du roman : le langage est soutenu et non plus familier.
“Songe à la douceur”, une invitation inévitable à prendre ce livre entre les mains.

Carole : Connaissiez-vous le roman de Pouchkine et l’opéra de Tchaïkovski ? Que pensez-vous de cette adaptation pour le moins moderne ?

Pépita : Je les connaissais de nom mais jamais lu et jamais vu. Donc je ne connais que la version moderne du coup. Ce que j’en comprends, c’est que le fond de l’histoire a été respectée ainsi que la forme en vers libres mais que l’auteur l’a adaptée en y mettant des éléments contemporains. En tous cas, ça donne envie d’aller voir l’original ce que malheureusement je n’ai pas encore pris le temps de faire.

Sophie : Je ne connaissais pas non plus, vaguement de nom seulement. Après avoir lu le roman, j’ai vite été rechercher la trame se l’histoire, j’étais curieuse de savoir ce qui avait été gardé ou pas. Peut-être qu’un jour, je me lancerais dans le roman de Pouchkine si nos routes prennent le temps de se croiser.

Alice : Idem. Opéra et texte inconnus chez moi aussi, mais comme une envie d’aller voir plus loin… ce que je n’ai pas encore pris le temps de faire…

Carole : Parlons de cette mise en page remarquable, de la couverture au fil des pages, un vrai travail d’orfèvre… y êtes-vous sensible ?

Alice : Oooh bien sur ! Cette couverture attire l’oeil et est encore plus significative qu’il n’y parait. Ce titre écrit quasiment d’un seul coup de stylo pour lier les mots les uns aux autres. Tu as l’impression que tu peux tirer un bout et que tu auras alors entre les doigts un long fil, …. celui de la vie, mais là il prend des tours et des détours, parce que la vie ce n’est jamais rectiligne. Et puis ce couple qui marche l’un vert l’autre et qui s’embrasse….Bref, une multitude de significations possibles et inimaginables…
Quant à la mise en page, presque, elle t’empêche de t’arrêter dans ta lecture. T’as pas envie de glisser le marque page, elle t’invite à lire le livre d’une seule traite. Vous ne trouvez pas ?

Pépita : oui très belle couverture ! Et j’ai mémoire d’avoir lu que le titre a été suggéré par l’éditeur….oui la forme parlons-en ! Très chouette travail de composition. Ce que j’ai aimé c’est que l’écriture suit les sentiments des personnages (les hauts et les bas, les sauts de mots en mots, les blancs,…). Et très rapidement, c’est très fluide cette lecture. Par contre, je persiste à dire que c’est la forme qui “sauve” ce roman. Car sans cette forme, le fond est assez banal. Je prends toujours l’habitude de me dire après avoir lu un roman : que m’en reste-t-il après des semaines ? Et bien là, c’est ce qu’il me reste : la splendeur de cette forme qui sert l’histoire, et non l’inverse.

Sophie : Oui la mise en page est vraiment sublime. La couverture avec tous ces mots liés entre eux offre déjà beaucoup de poésie tout comme ces silhouettes qui en disent déjà un peu. Quant à l’intérieur, c’est très réussi. J’aime les livres dont on sent la fluidité des mots avant même d’avoir commencé à les lire, là c’est ça. De belles phrases dans une belle mise en page aérée et poétique.

Carole : Comme le fait remarquer Pépita, que vous reste-il de cette lecture ? Si vous deviez ne choisir qu’un seul mot, ce serait…? Ou une seule page ?

Pépita : sans doute : musique et danse des mots.

Alice : Danse, j’aime bien. Mais pas seulement des mots, une danse des sentiments aussi et surtout une jolie danse entre les deux personnages.

Sophie : Danse,  j’aime bien aussi pour tout ce qui a été dit. Sinon “amour” quand même, j’aime ce genre d’histoires, pas à l’eau de rose, pas forcément en happy end.

Et vous, l’avez-vous lu ? aimé ? Quel mot pour le définir ?

Retrouvez nos avis complets : Sophie, Pépita, Alice et Carole.

Message personnel : Merci à mes chères copinautes de m’avoir sollicitée pour cette lecture, d’avoir été très patientes, merci pour ce songe-là, cette douceur-là, cet amour-là.

Une Preuve d’amour de Valentine Goby

Lorsque j’ai lu ce roman, j’ai été frappée une fois de plus par la délicatesse et la justesse de l’écriture de Valentine Goby. Aussi ai-je entrainé deux arbronautes, Pépita et Colette, à partager cette lecture (et j’espère qu’il en sera de même pour vous).

.

Une preuve d’amour de Valentine Goby
Thierry Magnier, 2017 (2013 pour la première édition)

 

Bouma : Avant d’avoir lu ce roman, quels thèmes pensiez-vous y trouver en vous basant sur la couverture et le titre ?

Pépita: Tout de suite à une histoire d’adoption ou de migrants. Comme quoi, la couverture est explicite !

Colette : J’avoue qu’au seuil de ce texte, j’ai pensé lire une aventure en terre africaine, une aventure dans laquelle les héros devraient faire des sacrifices par amour..

Bouma : Pour moi il s’agissait plutôt de voyage avec cette jeune fille qui regarde au loin et la carte qui dessine les cheveux du visage central.
Et que raconte l’histoire finalement ?

Pépita : Le lecteur est transporté dans une classe, en cours de français, avec le texte des Misérables de Victor Hugo qui est étudié. Le professeur essaie de faire accoucher ces esprits une réflexion sur un personnage en particulier, celui de Fantine qui abandonne Causette. Mauvaise mère ou non ? Le débat est lancé, la discussion est vive… Abdou se lève d’un coup et quitte la classe. Il n’y a que Sonia qui perçoit le malaise du jeune homme et elle décide de l’aider.

Colette : Cette histoire est celle d’un amour naissant, un amour qui se tisse autour d’un mystère que le lecteur devra déchiffrer sur les pas du personnage principal, un amour courageux…

Bouma : Quel personnage vous a le plus touché et pourquoi ?

Pépita: et bien, je ne sais pas ! Bien sûr on s’attache d’emblée à Abdou et Sonia, c’est inévitable ! J’ai particulièrement apprécié les adultes dans cette histoire : le prof de français mais surtout le père de Sonia.

Colette : sans hésiter mon personnage préféré est celui du père de Sonia : quel  adulte bienveillant, respectueux, attentif, impliqué ! J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces papas qui s’occupent seuls de leurs enfants ! Pas de misérabilisme dans cette parentalité solitaire, mais des preuves d’amour en veux-tu en voilà !

Bouma : Je rebondis sur ta formulation Colette, non pas UNE mais DES preuves d’amour selon toi. D’amour maternel avec la mère d’Abdou, d’amour paternel avec le père de Sonia, d’accord. Mais n’y a-t-il pas aussi quelques preuves d’amour de la part de ces personnages adolescents ?
PS. Moi c’est le personnage d’Abdou qui m’a touché par sa sensibilité et sa relation au monde. Il dégage une présence même à travers les pages d’un livre.

Que pensez-vous des références à Victor Hugo ? Cela peut-il faire écho même chez des lecteurs qui ne l’ont pas lu ?

Pépita :J’ai trouvé ce procédé particulièrement intelligent, comme quoi les grandes œuvres traversent les siècles sans une ride ! Effectivement, soit on ne l’a pas lu mais je ne pense pas que cela gêne la compréhension de l’histoire (qui est très bien posée par rapport au contexte et à la référence) ou au plus, cela peut donner envie de lire ces pages. J’ai aimé aussi l’attitude de l’enseignant qui ne lâche rien, qui veut mener ces ados dans les derniers retranchements de leur réflexion. J’aurais du coup aimé le connaitre un peu plus aussi. Comme quoi les grandes œuvres ont toujours une résonance et que chacun peut s’identifier aux personnages à l’aune de sa propre vie. C’est aussi un roman sur la force de la littérature.

Colette : Absolument car oui j’ai honte  mais je n’ai jamais lu Les Misérables et j’ai parfaitement saisi à quel point cette référence était précieuse pour délier les nœuds en boule dans le cœur d’Abdou et Sonia. C’est un des miracles de la littérature : son précieux pouvoir cathartique ! Et puis je ne peux qu’apprécier un roman qui commence par une lecture analytique en cours de Français.

Bouma : Aviez-vous déjà lu d’autres romans de Valentine Goby ? Comment décririez-vous sa plume ?

Colette : J’avais lu Kinderzimmer offert par notre Carole lors de mon premier swap de Noël à vos côtés mes arbronautes et j’avais été bouleversée… Pour de nombreuses raisons, parce que c’est un roman essentiel sur la femme, son corps, la maternité quand tout vous prive de cette féminité, de ce corps, de cette maternité puisque l’histoire se déroule en grande partie à Ravensbrück… Je n’ai pas retrouvé le même style dans Une Preuve d’amour. Je ne saurais trop expliquer pourquoi. Parce que les choses n’y sont pas aussi complexes sans doute, parce que tout va très vite dans Une Preuve d’amour, le rythme de la narration est beaucoup plus basé sur le déroulé des évènements (comme souvent dans la littérature ado, me semble-t-il) que sur l’exploration des abysses de l’esprit humain !

Pépita : Je n’ai rien lu d’autre d’elle en jeunesse. Celui que tu cites Colette me tente depuis longtemps mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire. Par contre, je l’ai lue en littérature adulte et j’ai notamment été embarquée par Un paquebot dans les arbres chez Actes sud. C’est une auteure qui a le don des personnages je trouve. Elle leur donne, malgré les situations qu’ils vivent souvent difficiles, une sorte d’élan de vie qui bouscule.

Bouma : Moi j’avais déjà lu Le Voyage immobile dans la collection d’Une seule voix chez Actes Sud Junior. Un texte très court encore plus que celui-ci, sur le handicap et la différence, qui avait su me toucher.
Pour Une preuve d’amour, certes les évènements conduisent la marche mais je trouve que la plume de Goby sait questionner le lecteur, l’interroger sur sa place dans le monde et dans la société.

 

Au final, Valentine Goby livre un roman plein de sens où littérature et réalité se font échos dans la quête de sens et la recherche identitaire.

Pour aller plus loin, retrouvez nos avis sur ce roman :

Colette

Pépita

Bouma

 

Lecture commune : Lettres d’un mauvais élève

Voici un nouveau roman de la collection Petite poche chez Thierry Magnier, écrit par Gaia Guasti, qui nous a fortement interpellées au point de vouloir échanger à plusieurs sur ce qu’il a bousculé en nous.

Deux enseignantes en collège, une bibliothécaire jeunesse, toutes mamans…et toutes bouleversées. A lire et faire lire !

Gaia Guasti - Lettres d'un mauvais élève.

Pépita : Lettres d’un mauvais élève : un titre assez explicite. Pouvez- vous présenter rapidement ces lettres pour entrer ensuite plus dans le vif du sujet ?

Solectrice : En quelques mots : ce sont 7 lettres, où s’exprime d’abord un grand désarroi, puis une colère sourde, où s’amorce aussi une réflexion sur les raisons de l’échec scolaire, où se dessine enfin une issue.

Colette : 7 lettres à 7 personnes qui comptent dans le parcours d’un collégien, des lettres à ceux qui sont des obstacles, des lettres à ceux qui sont des passerelles, 7 lettres pour dire l’importance de ce lieu si controversé et pourtant si essentiel qu’est l’école.

.
Pépita : Moi c’est en tant que parent que j’ai posé mon regard sur ces lettres. Mal à l’aise au début avec ce fiel déversé sur tous les rouages symboliques de l’école : le prof, le directeur, le ministre, la déléguée,…je me suis dit : et oh ! tu te remets en cause toi aussi ???? oui, il se remet en cause, habilement, très. Et ça fait drôlement réfléchir. J’imagine qu’en tant qu’enseignantes, cela a dû pas mal vous remuer !

Une phrase page 20 m’a particulièrement interpellée : ” Moi, si je pouvais démissionner d’élève, je le ferai direct.” Comment l’avez-vous ressentie cette phrase ?

Colette : C’est une phrase qui résonne très sincèrement en moi car je l’entends presque tous les jours… pas exactement avec ces mots là mais combien d’élèves ne se sentent pas à leur place à l’école -en tous cas telle qu’elle existe aujourd’hui- parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on attend d’eux (euh… et nous aussi en tant qu’enseignant parfois on ne sait pas ce qu’on attend d’eux… si je ne pouvais me fier qu’à “ma morale éducative”, je sais bien ce que je voudrais apprendre avec mes élèves mais si je me fie à l’institution… et bien là je suis tout aussi perdue qu’eux et c’est pourquoi j’ai particulièrement apprécié la lettre à la ministre de l’éducation – même si je ne pense pas qu’un élève de collège puisse se sentir aussi concerné et engagé politiquement (mais je pense que nous reviendrons sur la crédibilité des lettres de notre “mauvais élève”). Quand je fais ma séquence de 3e autour de la question “à quoi sert l’école ?” à partir de L’école est finie d’Yves Grevet je peux vous assurer qu’ils sont très peu à être intimement convaincus qu’elle leur apporte épanouissement et lumières…

.
Solectrice : C’est aussi une phrase qui m’a marquée. L’élève aimerait démissionner alors qu’il est déjà décrocheur, qu’il ne remplit plus le “contrat” et qu’il se sent rejeté de tous. Elle sonne comme un appel au secours. Elle m’évoque aussi tous ces élèves qui s’ennuient en cours, et qui cherchent à bousculer le cadre scolaire (trop facilement assimilé au monde professionnel) parce qu’ils ne parviennent pas à y trouver leur place.

.
Pépita : Cette phrase, je l’ai trouvée vraiment forte dans la tête d’un élève décrocheur. Elle en dit long sur son désarroi. On a le sentiment que personne ne peut plus l’aider. Car oui, comme tu le soulignes Solectrice, ce sont des lettres intérieures. Qui contiennent une certaine violence non ? Comment avez- vous perçu le ton au départ ?

.
Solectrice : L’agressivité de l’adolescent m’a décontenancée. Le fait qu’il reproche leur “nullité” à ses parents m’a fait craindre un élève borné, incapable de se remettre en cause : comme si cela suffisait à légitimer ses échecs, son rejet pour l’école. J’ai été particulièrement mal à l’aise en lisant la lettre malsaine adressée à la déléguée de sa classe, justifiant son acte de dégradation, se plaçant comme un résistant face au système (!), s’indignant d’être incompris. Je comprends la colère qui l’anime mais je m’étonne qu’il échafaude une telle justification.

.
Colette : Je me rends compte – avec effroi- que cette violence dont tu parles ne m’a pas marquée…Je me suis peut-être habituée à ce que ce ton agressif vis à vis de l’école se généralise et se banalise !!! En fait en tant qu’enseignant, tu es sans cesse confrontée au discours négatif sur l’école de la part des adolescents en premier, mais aussi de leurs parents, de tes collègues et de l’institution elle même…Et c’est sans parler du discours véhiculé par les médias ou le politique… Nous sommes bien loin des hussards noirs de la république vantés au début du XXe siècle ! Et l’élève décrocheur de toute façon passe souvent par une forme de violence, que celle-ci se retourne contre lui même, contre les adultes ou contre ses pairs mais j’ai rarement vu des élèves décrocheurs qui pouvaient rester impassibles et tranquilles jusqu’au bout de leur scolarité.

.
Pépita : Tout comme Solectrice, j’ai été assez déstabilisée face au ton employé …en fait, je me suis tout de suite rangée du côté de ceux qui étaient si malmenés. C’est toi Colette qui a changé mon regard par ton enthousiasme face à cette lecture. Et en même temps, je suis soulagée de constater que je ne suis pas la seule à avoir eu ce ressenti ! Parce que quand même, il y va fort ! C’est assez injuste j’ai trouvé que de déverser son fiel par écrit, comme ça , en partant de la déléguée jusqu’au ministre sans droit de réponse. En plus Lettres d’un mauvais élève laisse sous-entendre qu’il pourrait y en avoir d’autres de mauvais élèves….une accusation à charges donc. On y ressent une rancœur et une amertume mais aussi un sentiment d’exclusion d’une personne qui s’exclut aussi elle-même. Et peu à peu, le ton change….
Du coup, quelle est la lettre qui vous a le plus touchée ?

Colette : Sans hésiter j’ai pleuré à chaudes larmes en lisant la dernière… Quel hommage ! Quel retournement de situation ! Quelle simplicité ! Pour moi c’est cette dernière lettre la plus authentique et celle qui donne tout son sens à ce livre…

.
Solectrice : Sans hésiter, la dernière aussi ! Confiante, touchante, une lettre bouleversante qui donne envie de continuer à enseigner, qui donne une raison d’exister à notre métier. Un petit bonheur, à ranger dans les beaux souvenirs d’échange avec les élèves (même si celui-ci n’est que de papier ;-). On a tant de plaisir à lire que la colère laisse la place aux mots doux.

.
Pépita : pour ma part, c’est plutôt celle adressée à sa sœur …pour lui donner des conseils, la prémunir contre ses propres erreurs. J’ai trouve cela particulièrement touchant.
Est-ce que la pirouette de fin vous a surprise ou pas ?

.
Solectrice : Oui, mais c’est vraiment délicat de l’aborder sans “spoiler” ce petit récit. Ce qui est vraiment bien imaginé c’est de rendre ce dernier courrier authentique par la syntaxe et les erreurs que cet élève pourrait faire, en contraste avec les autres lettres que je trouvais presque trop bien construites et formulées.
Quant à la lettre adressée à la sœur, je la trouve décalée car il ne se sent justement pas légitime de lui adresser ces conseils alors que lui-même ne parvient pas à les mettre en pratique.

.
Colette : Oui la chute de ce petit livre m’a complètement surprise au sens positif du terme. Mais je suis d’accord avec Solectrice il ne faudrait pas trop en dire aux futurs lecteurs.

.
Pépita : Oui elle m’a surprise cette fin, je l’ai trouvée si émouvante et éclairant tellement les autres !
Vous êtes toutes les deux enseignantes : avez-vous déjà reçu des lettres d’élèves se confiant à vous ?

.
Colette : Lorsque j’ai enseigné au lycée, oui, j’ai reçu des lettres, de vraies belles lettres de remerciement pour les projets menés cheveux au vent tous ensemble, mes élèves m’avaient même offert un carnet dans lequel chacun avait écrit un message sur l’année écoulée si riche que nous avions partagée ensemble. Depuis que j’enseigne au collège, c’est beaucoup plus rare, les élèves me font des dessins, des cartes de vœux mais ils n’écrivent rien de personnel, ce n’est pas dans leur culture d’écrire ce qui ne va pas…Ce n’est pas dans leur culture d’écrire, tout simplement. Par contre ils parlent beaucoup et n’hésitent pas à venir me voir dans la salle où j’enseigne à la récréation pour discuter de choses et d’autres et parfois de choses graves pour lesquelles je ne sais pas toujours quoi faire… Ils demandent par contre très rarement de l’aide comme le fait le narrateur de Lettres d’un mauvais élève.

.
Solectrice : Des lettres de confidence, rarement. Plutôt des petits mots sympathiques en fin d’année, des cartes de remerciements. La situation du roman est donc réaliste mais rare et précieuse.
En début de carrière, je demandais régulièrement à mes élèves de me rendre un bilan écrit de leur année et j’y découvrais, à travers les notions acquises, les titres de livres appréciés ou moins, ou les activités préférées, ce que j’avais pu leur apporter. Un jour, une élève m’a aussi donné une bande dessinée autobiographique où j’occupais une place importante. Mais la plupart du temps, je me réjouis des progrès d’un élève en difficulté, d’un commentaire enthousiaste glissé sur un livre partagé, d’une remarque positive à l’issue d’un cours ou de l’excitation manifestée dans la réalisation d’un projet.

.
Pépita : Dernière question : si un mot symbolisait cette lecture, quel serait-il pour vous ?
Colette : Courage –Solectrice : Détresse- Pépita : Volonté

Ce récit est né du constat fait par Gaia Guasti, alors maman d’élève impliquée dans les conseils de classe, de voir autant de détresse chez certains élèves mais aussi professeurs bien démunis mais aussi de courage et de volonté pour les aider à s’orienter et à ne pas baisser les bras…

 

Nos chroniques respectives :

Colette-Le blog de la collectionneuse de papillons

Pépita-Mélimélodelivres

Lecture commune : Dans les branches

Quoi de mieux À l’ombre du grand arbre que de se plonger dans un roman dont le titre est “Dans les branches” ? C’est ce que j’ai fait, accompagnée de Alice et Bouma et voilà tout ce que nous avions à vous dire sur ce roman de Emmanuelle Maisonneuve qui nous a beaucoup plu.

Emmanuelle Maisonneuve - Dans les branches.

 

Ce roman est écrit par Emmanuelle Maisonneuve et publié chez Graine 2. Est-ce que vous les connaissiez et est-ce que ça vous a donné envie d’ouvrir ce livre ?

Alice : Graine2 ? Je connais les guides de voyage pour enfants qui ont souvent accompagné nos escapades. Très ludiques, ils permettent aux petits baroudeurs de tenir une sorte de carnet de bord et de rendre les visites plus supportables !
Que cet éditeur se tourne vers des fictions ? C’était une découverte pour moi.
Mais j’avoue, ce qui m’a attiré dans ce livre c’est sa couverture : MAGNIFIQUE ! Vous ne trouvez pas ?
Et puis de nombreuses critiques lues par-ci par-là m’ont interpellée, suis-je passée à côté d’un texte qui en vaut le détour ?

SophieLJ : Comme toi, je connaissais Graine2 pour ses guides et pas du tout Emmanuelle Maisonneuve. En fait, je pense que je Emmanuelle Maisonneuve - Tom Patate Livre 1 : La société secrète des Granmanitous.n’aurais jamais ouvert ce livre s’il n’avait pas été dans la sélection du Prix Ados d’Ille et Vilaine et quelle erreur j’aurais fait !

Bouma : Moi je connaissais Emmanuelle Maisonneuve de nom pour sa série Tom Patate aussi publiée chez Graine2 et qui m’a été recommandée de nombreuses fois par de jeunes lecteurs.
Si j’ai ouvert ce roman, au delà de la superbe couverture en effet, c’est parce qu’il est également sélectionné dans le Prix des Incorruptibles dans la catégorie 5e/4e cette année.

Une petite maison d’édition qu’on ne connait pas pour ses romans, et pourtant que de sélections pour des prix littéraires avec ce roman ! Alors il raconte quoi au fait ?

Alice : Morgan est un jeune ado, geek, solitaire, renfermé, esseulé qui va faire une étrange découverte dans la forêt. À l’occasion d’une course d’orientation il est persuadé avoir croisé une étrange créature qui pourrait sortir tout droit de ses jeux vidéos. Convaincu de l’existence de ce “sauvage”, il décide alors de partir à sa recherche pour comprendre qui il est et ce qu’il fait là. Une quête qui va complètement transformer notre ado pas très bien dans sa peau en un véritable aventurier amoureux de la nature.

Quand on commence le roman, en tout cas en ce qui me concerne, on est a peu près sûr de rentrer dans une histoire fantastique. Est-ce que vous avez-été surprise du retournement de situation ?

Alice : Ma lecture est lointaine mais si je me souviens bien, seul le premier chapitre m’a donné cette impression. Rapidement on bascule dans “la réalité”. Et c’est temps mieux ! Je ne suis pas fan de littérature fantastique et je pense que j’aurais pu abandonner la lecture. Dans tous les cas, je n’ai pas pris ce livre en espérant lire du fantastique donc je n’ai pas été étonnée du retournement de situation comme tu dis. Cela a été le cas pour toi ?

SophieLJ : J’ai cette habitude de commencer une lecture sans en lire le résumé et en évitant (ou oubliant bien vite) les avis que j’ai pu entendre avant. Là je n’avais comme première approche du roman qu’un extrait cité par une de mes collègues et cet extrait était justement le passage avec le “troll”. Du coup j’étais plutôt dans l’optique de lire un roman qui partait vers du fantastique. Mon étonnement du revirement de situation n’a pas duré très longtemps puisque j’ai été finalement très agréablement surprise par la direction que prenait l’histoire.

Bouma : Effectivement, je ne m’attendais pas à une histoire aussi ancrée dans le réel. Mais je trouve qu’elle a quand même un côté fantastique dans sa conception autour d’une situation complètement inédite, presque invraisemblable, qui si on nous la racontait mettrait en doute la crédibilité du narrateur.

Morgan va établir une relation bien particulière avec cette “créature des bois”. Qu’est-ce que vous en avez pensé et est-ce que son évolution était celle que vous attendiez ?

Bouma : Pour le coup, je n’attendais rien en particulier. Je me suis complètement laissée embarquer par les émotions de cet ado face à la découverte de l’inconnu. Il tâtonne, essaye de faire du mieux qu’il peut pour établir un contact durable et j’ai franchement admiré sa persévérance et son courage.

Morgan évolue beaucoup durant le récit. On passe d’un ado un peu solitaire et geek à un jeune passionné par la nature et bien plus mature. Qu’avez-vous pensez de cette évolution ?

Alice : Et bien, elle fait du bien ! Moi, j’ai envie d’y croire ! De croire en cette jeunesse qui n’est pas amorphe et que l’on peut par un simple coup de pouce, par une rencontre fortuite, par une aide providentielle… amener sur un autre chemin. Trop souvent laissés sans guide, abandonnés, certaines ados ont le droit d’ouvrir leur regard, leur esprit et en sont tout à fait capables !!!
Et puis l’un n’empêche pas l’autre, on peut être amateur de jeux vidéos et aimer respirer le grand air, le tout est un savant dosage et une question d’éducation.

Bouma : Comme Alice, j’ai trouvé cette évolution très crédible. L’adolescence est un moment de construction de soi où l’on essaye bien des chemins, alors pourquoi pas ceux-ci et pourquoi pas les expérimenter seul ET accompagné. C’est un beau message sur ce que l’humain peut toujours faire, à savoir : changer !

Sans trop en dire, qu’avez-vous pensé du dénouement et de la finalité de la relation entre Morgan et “cette créature” ?

Alice : Sûrement qu’il y a un effet miroir entre les deux ados. Cette solitude personnelle, comme un espace subit mais nécessaire, qui finalement conditionne aussi leur complicité et leur irrémédiable attachement. Ces deux là, ils seront inséparables… Dans la tête, dans leur cœur, raisonnera toujours le bout de chemin qu’ils ont fait ensemble et qui conditionnera le reste de leur vie.

Bouma : Là encore, j’ai trouvé que l’exploit de Maisonneuve était de rendre crédible l’incroyable. Il y a à la fois quelque chose de très rocambolesque, très aventurier dans la fin de leur aventure commune qui cohabite avec un enracinement concret dans le réel. J’ai aimé qu’elle joue sur ces deux tableaux. J’ai aimé avoir peur puis retrouvé espoir.

La fin est presque ouverte sur une suite. Avez-vous envie d’en avoir encore plus ?

Alice : Je ne sais pas si j’ai envie d’en savoir plus. Je ne crois pas. En tout cas je n’arrive pas à imaginer la suite comme un récit aussi fascinant. J’aurais trop peur que cela tombe dans de la facilité alors que jusqu’alors, l’auteur maîtrise complètement l’effet de surprise et d’étonnement. Alors, j’en resterai là, sur une porte ouverte vers un avenir singulier.

Bouma : Non pas du tout. Je veux rester sur la puissance de ce texte, de cette rencontre, et dans le rêve formulé par les dernières pages.

Alice : Si j’avais à rajouter quelque chose, ce serait cette rencontre avec une main tendue, celle de cet adulte qui sait à la fois écouter, rester à sa place, valoriser, transmettre… Il est pour moi un appui incontestable qui sans un bruit permet de redémarrer une vie, de guider juste par des gestes ou une présence : un soutien sans faille et sans jugement . Quelle belle personne !
Il ne vous a pas séduite vous aussi ?

Bouma : J’avoue ne pas trop avoir gardé en tête ce personnage…

SophieLJ : Oui j’ai beaucoup aimé ce personnage. Il est parfois important d’avoir un adulte hors du cadre familial pour grandir, cet homme solitaire remplit ce rôle à merveilles.

Retrouvez les avis de Sophie, Bouma, Alice et Pépita.

Le site de Emmanuelle Maisonneuve
Le site des éditions Graine2