De la page à l’écran : Fantastique Maître Renard !

L’automne c’est la saison de la rousseur, rousseur des arbres, des sols jonchés de feuilles mortes et aussi rousseur des renards qui se nichent dans nos forêts. Et parmi les renards (auxquels nous avons consacré un article l’année dernière), un de nos préférés c’est celui de Roald Dahl : le bien nommé Fantastique Maître Renard !
Colette et Lucie vous livrent leur discussion sur le livre du célèbre auteur anglais et son adaptation par Wes Anderson.

Fantastique Maître Renard, Roald Dahl, Gallimard, 2018 pour la présente édition.

Colette. – Du livre ou du film, lequel as-tu découvert en premier ? Te souviens-tu de ce qui t’avait donné envie de le lire ou de le voir ?

Lucie. – C’est drôle que tu poses la question parce que la réponse n’est pas si évidente. En voyant le film – parce que je suis fan de l’univers de Wes Anderson -, l’histoire me disait fortement quelque chose, j’avais des flashs de la suite de l’intrigue. Je me suis aperçue après coup que j’avais la version audio (lue par Daniel Prévost, extraordinaire !) du roman de Roald Dahl quand j’étais enfant. Le passage des années et le changement de langue (nous regardons les films en VO) m’avaient empêchée de faire le lien. Finalement, ça a été version audio, puis film, puis version papier.
Et toi, quelle version as-tu découverte en premier ?

Colette. – Et bien il y a plusieurs années, dans le cadre de “collège au cinéma”, le film de Wes Anderson a été proposé pour les niveaux 6e-5e. J’avais adoré cet univers à la fois décalé, cynique et merveilleux. J’ai revu le film plusieurs fois avec mes enfants notamment et cet été, au hasard d’une promenade dans une jolie librairie de Bayonne, mon Nathanaël m’a demandé de lui offrir Fantastique Maître Renard de Roald Dahl. C’est au fil de la lecture à haute voix que nous en avons faite que je me suis dit “mais je connais cette histoire, elle me rappelle quelque chose !” et au bout de quelques pages, j’ai fait le lien entre le livre et le film. Finalement pour toi comme pour moi, le texte a fait résonner quelque chose dans notre mémoire !
Mais même si les deux versions résonnent, le Maître Renard d’Anderson et celui de Roald Dahl m’ont semblé très très différents. Qu’en dis-tu ?

Lucie. – Oui, tout à fait, Wes Anderson a ajouté l’intrigue parallèle du neveu un peu étrange, en pleine tourmente familiale. Cela correspond aux types de personnages qu’il affectionne, décalés, à la marge. Il est très proche de ceux de La Famille Tenenbaum par exemple. Maître Renard et sa famille sont bien trop “normaux” pour lui !
Il me semble que c’est vraiment la différence principale entre le livre et le film, mais as-tu remarqué d’autres éléments notables dont tu souhaites discuter ?

Colette. – Pour moi la principale différence est le genre dans lequel a choisi de s’inscrire Wes Anderson. Dans le livre de Roald Dahl, on est vraiment dans le conte merveilleux, court, rythmé par la comptine qui revient régulièrement dans le texte et des personnages construits autour de quelques traits de caractère presque caricaturaux. Le personnage de Renard par exemple est surtout caractérisé par sa ruse, caractéristique traditionnelle de l’animal dans l’histoire littéraire. Wes Anderson, quant à lui, en fait un personnage très ambivalent, dès le début. C’est cette ambivalence qui le caractérise tout au long du film, et qu’on ne retrouve pas du tout me semble-t-il sous la plume de Roald Dahl. De même pour le personnage de la Renarde, beaucoup plus présente dans le film que dans le livre, ainsi que les renardeaux dont il ne reste plus qu’un représentant dans le film. D’ailleurs, il me semble que le film raconte plus l’histoire de Kristofferson et Ash que de Mr Fox. C’est une oeuvre beaucoup plus foisonnante du côté des personnages que construit Wes Anderson.
Que dirais-tu des personnages d’ailleurs ? Je n’ai pas réussi à m’attacher aux personnages du livre mais ceux du film m’ont paru bien familiers.

Lucie. – Et bien oui, étonnamment les personnages sont plus complexes dans le film que dans le livre. Tu as raison, c’est suffisamment rare pour le souligner ! La famille Renard est somme toute assez “banale”, avec une mère de famille qui tient à la sécurité des siens pendant que le père est prêt à prendre des risques pour réaliser ses rêves de grandeur (la crise de la quarantaine ?). Ils m’ont semblé plus “humains” que dans le livre, qui est effectivement plus proche du conte : un peu caricatural pour faire rire.
Mais peut-être songeais tu à autre chose avec cette question ?

Colette. – Non je pensais exactement à ça et justement je trouve que le film de Wes Anderson est beaucoup plus riche que le conte de Roald Dahl et c’est assez rare comme tu le soulignes ! Par conséquent, il me semble que les deux oeuvres ne s’adressent pas tout à fait au même public. Qu’en penses-tu ? T’es-tu posée la question de la réception des oeuvres ?

Lucie. – Oui, il me semble que le roman de Roald Dahl est accessible bien avant le film, en effet. Du fait de sa complexité (relative : si les parents saisissent les clins d’œil, ils ne gênent pas nécessairement la compréhension des enfants) mais surtout en raison des choix esthétiques du film. Les personnages sont presque inquiétants, je trouve. Le côté vieillot, très stylisé, peut rebuter les enfants. De fait, j’ai été confrontée à la différence de réception avec Théo, qui a adoré le livre mais n’a pas terminé le film.
Il y a aussi un aspect très travaillé, symétrique, chez Wes Anderson, auquel les enfants ne sont peut être pas habitués. Nous avons eu la chance de voir les maquettes et les figurines des personnages du film en vrai, les marottes du réalisateur se retrouvent partout ! D’ailleurs les maquettes étaient de la même taille que celles du Budapest Hotel, qui est un film en prises de vues réelles. Étonnant !
Est-ce que ce ne serait pas l’adaptation parfaite : celle qui s’inspire mais réinvente ? Ou au contraire la pire trahison ? Qu’en penses-tu ?

Colette. – Spontanément, je dirai que c’est l’adaptation parfaite ! Quand on parle adaptation souvent c’est pour constater “l’infériorité” du cinéma sur le littéraire. Ici, il me semble que ce n’est pas le cas. Mais ce n’est pas pour autant que Wes Anderson écrase le texte de Roald Dahl, au contraire, c’est comme s’il le prolongeait, qu’il lui donnait une autre dimension pour un autre public, pas un public en concurrence avec celui du livre, un autre, peut-être plus âgé comme tu l’as souligné.
Et toi quel est ton avis ?

Lucie. – Je suis d’accord avec toi. L’adaptation parfaite c’est celle qui garde l’esprit de l’œuvre tout en apportant la patte du réalisateur. Cela donne une dimension différente au texte original, sans pour autant le trahir.

Colette. – Tu as remarqué à quel point Roald Dahl a été adapté au cinéma ?

Lucie. – Oui, je pense à Matilda, James et la pêche géante, Le Bon Gros Géant

Colette. – Charlie et la chocolaterie, Un conte peut en cacher un autre

Lucie. – Ce sera l’occasion d’autres articles alors ! Même si la meilleure adaptation est très clairement Fantastic Mr Fox selon moi !

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Et vous, avez-vous aimé Fantastique Maître Renard ? Quelle est votre adaptation de Roald Dahl préférée ?

De la page à l’écran : Hugo Cabret

Pour faire suite à la discussion sur l’intérêt d’adapter des livres de jeunesse au cinéma ou en série et inaugurer une nouvelle rubrique, Linda et Lucie ont souhaité discuter de l’adaptation du roman graphique Hugo Cabret par Martin Scorsese.

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L’Invention de Hugo Cabret, Brian Selznick, Bayard Jeunesse, 2008.

Lucie : Hugo Cabret est le premier roman graphique de Brian Selznick que j’ai découvert. Je me souviens d’avoir été immédiatement conquise. Je l’avais trouvé très visuel, presque entre le storyboard et le flipbook. La maîtrise de l’alternance entre récit et images et la beauté des illustrations m’avaient scotchée.
Te souviens-tu de ta première réaction en découvrant ce livre ?

Linda : Ma découverte du roman est toute récente et ma plus grande surprise a été de constater que cet énorme pavé contenait bien plus d’illustrations que de texte. Surprise agréable, car non seulement les dessins sont magnifiques mais surtout, le procédé utilisé pour le cadrage de l’image donne l’impression de regarder un film avec ces travelling avant et arrière. C’est assez bluffant car cela rend très bien sur le papier, donne un effet très visuel comme je n’avais jamais encore vu utilisé dans un livre.

Lucie : Justement, le fait que ce roman soit si visuel rend-il l’idée de l’adaptation évidente ?

Linda : Avant de voir le film, je pensais que oui, notamment parce que l’auteur utilise des plans cinématographiques. Pourtant après l’avoir vu, j’ai trouvé que l’alternance texte-images, qui m’avait vraiment plu à la lecture, apportait quelque chose de plus que le film qui ne peut que jouer sur l’image. Le texte devient le jeu des acteurs et des dialogues. Quelque part je trouve que cela appauvrit l’histoire.

Lucie : C’est sûr que le cinéma ne peut pas jouer sur cette alternance texte-image. Ou alors avec une voix off, mais cela alourdi considérablement le film.
Mais comme la quête d’Hugo l’amène à Georges Méliès, j’ai trouvé que la version cinéma apportait un vrai « plus » à ce niveau-là, avec des extraits des films originaux en couleurs. Une véritable plongée dans l’histoire du cinéma, puisque la plupart des spectateurs ne connaissent pas cet artiste.
Et, en parallèle, j’ai apprécié le flashback mettant en scène Méliès réalisant ses films. Cela permet de voir comment se faisaient les effets spéciaux (déjà !) à l’époque.
Il me semble que c’est aussi un clin d’œil au travail du cinéaste, clin d’œil accentué par le caméo de Scorsese qui photographie Méliès et sa femme devant leur studio !

Martin Scorsese en photographe dans Hugo Cabret

Linda : Il est certain que l’histoire étant celle de Méliès, le support cinéma apporte forcément quelque chose. Bien que le livre apporte également un témoignage intéressant et propose quelques photogrammes (photos issues d’un film), ce n’est pas la même chose.

Lucie : Les illustrations du livre sont en noir et blanc, avec de très forts contrastes. Martin Scorsese aurait pu faire le choix de conserver ce parti pris (ses premiers courts-métrages et son premier film Who’s That Knocking at My Door sont en noir et blanc), mais il a fait le choix de tourner en couleurs. Je dois dire que si le noir et blanc va très bien avec l’histoire dans le livre, j’étais contente que le film soit en couleurs. Cela apporte de la lumière. Parce qu’entre le deuil, la solitude et le danger permanent, le livre est tout de même assez sombre. 
Et toi, qu’as-tu pensé de cette couleur et des changements entre le livre et le film ?

Linda : Oui, c’est un très bon choix d’autant que les rétrospectives et autres flashbacks sont en noir et blanc. Cela encre d’avantage l’histoire dans le présent du récit et permet de mettre l’accent sur deux époques différentes : celle de Méliès et celle de Hugo. Je suis d’accord avec toi pour dire que l’histoire aborde de nombreux thèmes assez sombres mais je trouve qu’il y a quand même de la lumière au fil de l’histoire. La rencontre d’Hugo avec Isabelle en est un bel exemple. Sa spontanéité, sa joie de vivre et sa témérité attirent Hugo comme une lumière dans la nuit attire un papillon.
Pourtant Martin Scorsese a choisit de transformer la personnalité d’Isabelle, comme si elle n’était pas assez lisse et proprette, pas assez sage pour une fille. Je trouve ça dommage et cela va à l’encontre des idées féministes de notre époque. De fait, Isabelle n’apporte plus grand chose à Hugo ou à l’histoire, elle devient juste un faire valoir au héros masculin. C’est quelque chose que j’ai trouvé assez dérangeant en fait… 
Que penses-tu de ce choix ?

Lucie : Je suis d’accord, le personnage d’Isabelle est plus lisse. Mais il me semble que celui d’Hugo aussi. Dans le livre, il est vraiment sur la défensive, beaucoup plus agressif que dans le film.
Je me dis que Scorsese ayant fait ce film pour sa fille, lui dont les films sont habituellement si violents (violence tant physique que morale), il a peut-être voulu adoucir les personnages et les rendre plus “aimables” ? Mais je suis d’accord avec toi, j’aime quand les personnages ont plus d’aspérités, y compris les enfants. C’est ce qui les rend intéressants.
Je pense que l’on rejoint ici ce que nous disions dans notre discussion sur les adaptations : l’intrigue et les personnages sont simplifiés parce que le support laisse moins de temps pour les installer et que l’enjeu financier implique de plaire au plus grand nombre.
Cela dit, je trouve que le personnage d’Isabelle garde son rôle principal : celui de réparer le lien entre Hugo et les autres humains, son histoire personnelle l’ayant rendu particulièrement méfiant.

J’aime beaucoup ce motif de la réparation, justement, qu’on retrouve tant dans le livre que dans le film : concrètement il s’agit de réparer des objets (Hugo avec son automate, Méliès avec les jouets cassés) mais les rencontres vont permettre de réparer des liens et des injustices. J’ai trouvé cette métaphore plutôt jolie.

Linda : C’est vrai que c’est joli !
Le temps est également un élément majeur de l’histoire. Déjà parce que Hugo s’occupe de l’horloge de la gare mais aussi parce qu’au travers de son histoire personnelle il est question du temps qui passe et, par association avec la “réparation” dont tu parles, du temps qui aide à panser les plaies et les blessures. A l’inverse de Méliès, qui a vu sa vie basculer quand il n’a pas su suivre les progrès du cinéma, restant figé dans une forme d’art et une époque révolue, Hugo, lui, tente de reconstruire son passé (le pantin) pour redonner sens à son présent et, par extension, à son avenir.

Hugo Cabret, Martin Scorsese, 2011.

Lucie : Ta réflexion sur le temps est très intéressante : temps concret avec les multiples horloges et temps subjectif qui permet d’avancer et d’envisager l’avenir.
J’aime aussi l’idée que les deux personnages se réparent l’un l’autre : Hugo en permettant la reconnaissance du travail de Méliès (qui a vécu une longue « traversée du désert ») et Méliès et sa femme en offrant (enfin !) un lieu de vie stable et aimant à Hugo.
Il y a aussi une dimension patrimoniale dans cette reconnaissance. Scorsese étant un excellent connaisseur (et ardent conservateur) de l’histoire du cinéma, cette thématique prend tout son sens.
Cela compense un peu la quasi éviction du libraire, bien plus présent dans le livre. Comme si chaque support mettait en avant son patrimoine, les deux se complétant.

Georges Méliès devant son magasin de jouets.

Linda : Il y a eu une reconnaissance de l’œuvre de Méliès, mais elle est essentiellement posthume. Il a été décoré de la légion d’honneur par Louis Lumière quelques années avant sa mort. Et puis il ne faut pas oublier Henri Langlois, créateur de la Cinémathèque française, qui a sauvé une partie de ses films. Avec ce film, Scorsese participe aussi à cette reconnaissance…
Je vois aussi un lien entre la façon qu’a Hugo d’observer le monde, à la manière d’un cinéaste peut-être, à travers des petits trous, des fentes dans les murs… Une façon pour lui d’être observateur d’un monde dans lequel il n’a pas vraiment sa place, mais aussi et surtout de se protéger, assurer ses arrières pour éviter de perdre la liberté. Là encore le travail d’illustrations du l’auteur joue avec les codes du cinéma et Scorsese reprend ça très bien dans son film.

Hugo observe Méliès et Isabelle.

Lucie : On peut d’ailleurs y voir une mise en abime : Hugo prend la place de l’auteur et du réalisateur, qui observent, s’inspirent et « commentent » les comportements des gens qui les entourent.

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Et vous, avez-vous lu / vu Hugo Cabret ? Qu’avez-vous pensé de ce roman graphique et de son adaptation ?

De l’intérêt d’adapter des livres de jeunesse au cinéma ou en série

En 2022, nous avons envie de lancer une nouvelle rubrique intitulée « Du blanc de la page au bleu de l’écran » consacrée aux adaptations de livres jeunesse.

Mais pour commencer, nous nous sommes interrogées sur l’intérêt de ces adaptations. Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ? Quel format nous semble le plus adapté ? Vaut-il mieux avoir lu le livre avant ? Voici quelques unes des questions autour desquelles les arbronautes ont partagé leurs ressentis.

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Quel est, d’après vous, l’intérêt d’adapter des livres jeunesse au cinéma ?

Isabelle : J’adore lire et j’aime aussi beaucoup le cinéma, même si j’y consacre moins de temps. Mais je dois constater que j’ai rarement été enthousiasmée par les adaptations à l’écran de livres, y compris ceux que j’ai aimés. Il y a, bien sûr, des impératifs de format qui font qu’on est forcément frustré.e des raccourcis qui donnent l’impression que le propos a été réduit à la substantifique moelle – la première réaction de mes enfants en découvrant les films de Harry Potter (J. K. Rowling) ou celui des Royaumes du Nord (Philip Pullman) était indignée de voir qu’autant de choses étaient passées à la trappe. Parfois, le scénario s’écarte pour mieux coller aux attentes en ajoutant par exemple une romance qui n’était pas du tout dans le livre de départ – est-ce que, par exemple, vous avez vu Brisby, adaptation contestable d’un superbe roman de Robert C. O’Brien ? Ou l’adaptation en série Netflix de Watership Down de Richard Adams ? De manière plus générale, le ressenti est moins riche qu’à la lecture, peut-être aussi parce qu’on perd la singularité de la plume. Et il peut y avoir des décalages liés au fait que le “film” qui s’imprime dans notre esprit à la lecture des mots est singulier, unique, et donc différent de celui qu’un réalisateur nous montre. Mais justement, sans doute cela représente-t-il un intérêt important de l’adaptation : nous permettre de revisiter un texte en nous invitant dans une autre lecture, tout aussi personnelle que la nôtre. 

Linda : Je pense qu’une adaptation vise un public plus large. Le réalisateur se fait généralement plaisir en adaptant un livre qu’il a aimé, qu’il a partagé avec ses enfants, peut-être. Il en propose une interprétation personnelle qui, offerte à un plus large public, sera soumise à la critique. Or, cette vision est personnelle en ce qu’elle ne pourra séduire tout le monde. Les critères d’adaptation semblent suivre un code précis qui vise à garder la substance de base. Le scénario se concentre donc sur l’intrigue principale et occulte tout ce qui la nourrit car cela devient superflu. J’avoue préférer le format “série” qui laisse plus de place (plus de temps) et permet donc de suivre plus fidèlement un récit. Adapter pour un public jeunesse me semble aussi être une manière d’inviter les parents à découvrir des univers que leurs enfants apprécient. Car beaucoup de parents ne lisent pas de littérature jeunesse. Je pense donc qu’un film peut rapprocher les membres d’une même famille et leur offrir un sujet de discussion intéressant. 

Colette : Je pense qu’il faut distinguer les adaptations de romans jeunesse et les adaptations d’albums ou de BD. En effet si je suis complètement d’accord avec vous concernant l’inévitable appauvrissement de l’œuvre romanesque (même si j’ai une exception en tête, La Vague de Todd Strasser, que Gabrielle a présenté récemment sur le blog), pour ce qui est de l’adaptation de BD ou d’albums, la plupart du celles que j’ai pu voir, sont vraiment formidables et enrichissent véritablement le texte initial. Je pense à La Chasse à l’ours d’Helen Oxenbury et Michael Rosen notamment, un classique de la littérature enfantine adapté par Johanna Harrison et Robin Shaw en 2018. Cet album qui m’était restée complètement énigmatique prend un sens tout nouveau grâce à la narration beaucoup plus explicite du dessin animé. De même pour Le Gruffalo, Le Petit Gruffalo, Mr Bout de bois ou encore Zébulon le dragon et les médecins volants de Julia Donaldson et Alex Scheffler. Leurs adaptations en dessins animés sont vraiment des petits bijoux de délicatesse, de sensibilité, d’humour tendre et de poésie. Le trait de l’artiste y est parfaitement respecté et on prolonge concrètement le plaisir de la lecture à travers elles.

Lucie : Je suis d’accord avec ce que vous dites : on perd souvent en profondeur lors d’une adaptation de roman par manque de temps, forcément ! Et je rejoins Linda sur la vision personnelle du réalisateur. Il y a, je pense, une distinction à faire entre le projet personnel d’un cinéaste qui retrouve ses préoccupations dans un roman jeunesse et souhaite l’adapter (je pense à Hugo Cabret par Martin Scorsese par exemple, dans lequel on retrouve nombre de ses thèmes de prédilection) et un studio qui décide d’adapter un succès pour profiter de sa notoriété. Ce deuxième cas ne fait pas nécessairement des navets mais on perd souvent quelque chose en route. C’est amusant Colette, si le graphisme du Gruffalo et du Petit Gruffalo sont extrêmement fidèles, personnellement je n’ai pas vu l’intérêt d’ajouter l’introduction des écureuils. J’espère que l’on aura l’occasion d’en discuter plus en détail dans un article !

Isabelle : C’est vrai que l’adaptation de Hugo Cabret est très réussie. Ce roman graphique hors-classe de Brian Selznick offrait aussi un terrain de jeu privilégié pour Martin Scorsese, puisque l’intrigue évoque les débuts du cinéma et l’objet-livre jouait sur les codes du film avec ses fondus au noir, ses passages aux airs de folioscope, ses illustrations en noir et blanc et ses multiples clins d’œil aux premiers films.

Linda : Il y a effectivement de très bonnes adaptations romanesques. Je pense aussi à La Fameuse invasion des ours en Sicile. C’est un film vraiment superbe avec une animation originale qui sort des sentiers battus. Le film s’écarte un peu du roman de Dino Buzzati mais en conserve l’essence. Et pourtant c’est un film qui a fait très peu parler de lui, ce qui est dommage.

Quant à la question de l’adaptation en séries, qui est très riche aussi, à laquelle pensais-tu Linda ?

Linda : His Dark Materials (adaptation des Royaumes du Nord) va bien plus loin que le film proposé quelques années plus tôt (A la croisée des mondes : La boussole d’or de Chris Weitz). Le texte de Philip Pullman est tellement riche et complexe qu’un film de deux heures ne saurait en restituer toutes les subtilités. Je ne dis pas que l’adaptation est parfaite mais on ne peut nier que le résultat est très satisfaisant et plus près du texte de départ.

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi, Linda, sur cette adaptation que nous avons énormément appréciée également ! Je pense aussi que le format de la série permet une expérience immersive plus proche de celle que l’on vit quand on se plonge dans un pavé que ne le permet un film. Comme dans un livre, on finit par avoir l’impression de connaître les personnages et le format permet de développer des intrigues secondaires au sein d’une trame plus complexe. Et de faire la part belle au décor et à l’univers, ce qui est essentiel pour une série comme Les Royaumes du Nord. C’est étonnant, à cet égard, que les adaptations à l’écran de livres ne fassent pas plus souvent le choix de la série plutôt que du film.

Pour rebondir que ce que disait Linda un peu plus tôt, préférez-vous qu’une adaptation soit fidèle au texte, ou cela ne vous gêne pas forcément que le réalisateur prenne des libertés du moment que l’esprit est respecté ?

Linda : Tout dépend des libertés prises. Je trouve que parfois cela dynamise le récit ou dépoussière un texte désuet. A partir du moment où l’on n’occulte pas le message que l’auteur.e a voulu faire passer, ou ne dénature pas l’histoire et les personnages, ça ne me gène pas outre mesure.

Colette : L’adaptation que je prends souvent en exemple pour démontrer que parfois elle peut dépasser l’œuvre originale est celle que Dennis Gansel a faite du roman La Vague de Todd Strasser que nous présentait récemment Gabrielle. En effet le réalisateur transpose le récit de Todd Strasser dans un tout autre contexte historique et géographique mais cela renforce complètement le message de l’auteur : l’expérience pédagogique du professeure d’histoire qui est le héros du récit redouble de sens en se situant dans l’Allemagne contemporaine. La réécriture de la fin – qui pouvait sembler insipide dans le roman – gagne en profondeur en devenant particulièrement tragique. J’aime d’ailleurs beaucoup travailler la comparaison entre le roman et le film avec mes élèves tellement les partis-pris du réalisateur sont riches. Cette comparaison permet de souligner à quel point le travail de l’adaptation est un travail de création à part entière.

Isabelle : Je n’ai pas de position de principe, il me semble que tout dépend de la démarche. Dans certains cas, on sent que l’on s’éloigne de l’œuvre de départ pour des raisons contestables liées aux contraintes pratiques du format du film ou des attentes du public anticipées par les producteurs du films – par exemple la manie de vouloir mettre de la romance ou du sensationnalisme là où il n’y en avait pas, de caricaturer les personnages ou de privilégier le happy-end. Si la démarche est de revisiter sur un mode personnel ou sous la forme d’une nouvelle proposition, ou de dépoussiérer comme dit Linda, je dirais que tout dépend du résultat. Je me suis beaucoup posé la question à propos du classique canadien Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery, récemment réédité par Monsieur Toussaint Louverture et adapté sous forme de série par Netflix. Les connaissez-vous ? La série s’éloigne pas mal du propos initial et y importe des problématiques contemporaines (autour du féminisme, des sexualités, du racisme) qui n’auraient pas été formulées ainsi au début du 20e siècle, lorsque joue l’histoire. Cela dit, replacé dans le contexte de l’époque, le roman était probablement déjà subversif et progressiste sur ces questions et la série ne me semble donc pas le dénaturer. Nous avons adoré la regarder en famille.

Linda : Je n’ai pour ma part pas du tout apprécié cette adaptation (je me suis arrêtée à la saison 1) qui importe des questionnements d’aujourd’hui sur la place de la femme dans la société et sur sa sexualité, et s’éloigne du roman sur bien des aspects. La question du racisme est, cela dit, déjà abordée dans un des volumes de la série. Je trouve que cette adaptation dénature l’œuvre originale car elle en enlève bien des caractéristiques pour les remplacer par d’autres… Cela m’a fait penser à une commande pour répondre à des attentes commerciales et non à une adaptation. Mais je suis sans doute peu objective sur ce livre que j’adore tout particulièrement. Je suis par ailleurs très attachée à la série de téléfilms de Kevin Sullivan réalisée dans les années 80. Megan Follows fait une Anne Shirley parfaite. Pour le coup, j’ai préféré l’adaptation Little Women par Greta Gerwig qui choisit aussi de l’aborder par le prisme du féminisme, un thème déjà très ancré dans Les filles du docteur March, de Louisa May Alcott.

Lucie : Pour moi deux points s’opposent sur le sujet : la possibilité d’approfondir vraiment l’univers dans une série est intéressante. Mais dans le même temps, regarder une série demande vraiment beaucoup de temps, bien plus qu’un film. Cela demande un investissement que l’on est peut-être pas toujours prêt à mettre quand on connaît déjà l’histoire, les personnages, les rebondissements, etc. Personnellement, il faudrait vraiment que j’ai adoré le livre pour m’engager dans une série, alors que je regarde volontiers les adaptations en films.
Par ailleurs, pour rebondir sur la remarque d’Isabelle, autant qu’un auteur s’approprie l’œuvre ne me gêne pas, autant quand on sent les thèmes à placer pour satisfaire le plus grand nombre, j’ai facilement le sentiment que le roman original est trahi. Je déteste ça !

Dans quel cas trouvez-vous que l’œuvre originale se prête plus à une adaptation en film en prises de vues réelles ou en film d’animation-dessin animé ?

Linda : Et bien si on part d’un album, les personnages existent déjà visuellement et il me parait difficile de ne pas reprendre leurs traits si on veut toucher le jeune public. En revanche, pour les romans, c’est autre chose. Quand les personnages sont des animaux, c’est probablement plus facile de passer par l’animation ou le stop motion comme dans l’adaptation Fantastic Mr Fox de Wes Anderson par exemple. Je me suis souvent imaginée une adaptation en série d’animation pour Harry Potter. Je trouve que l’histoire s’y prêterait bien et qu’il serait assez facile de représenter les personnages car J.K. Rowling les décrit vraiment très précisément.

Isabelle : Je ne me suis jamais posé la question, mais je suis plutôt d’accord avec Linda. Peut-être que moins l’histoire est réaliste, moins elle se prête aux prises de vue réelles ? Après, je dirais que c’est une question de projet et que les deux sont souvent envisageables, question de goût. Je pense que pour ma part, je trouverais plus facile de me tourner vers le dessin-animé ou l’animation. Un autre excellent exemple est l’adaptation de Souvenirs de Marnie (roman réédité récemment par les éditions Monsieur Toussaint Louverture), par les studios Ghibli. C’est une histoire qui pourrait très bien être filmée avec les acteurs, mais le film d’animation rend magnifiquement le côté onirique, tout en transportant l’intrigue dans un décor japonais qui donne quelque chose de très différent.

Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ?

Lucie : La musique est particulièrement importante pour moi. C’est elle qui va me permettre d’être immergée dans l’histoire. Pour les lecteurs manquant d’imagination, les effets visuels sont aussi l’occasion de voir des éléments imaginés par l’auteur. Je pense par exemple au plafond de la grande salle de Poudlard dans Harry Potter, ou à l’arbre dans Quelques minutes après minuit que j’avais beaucoup de mal à me représenter à la lecture.

Colette : Comme toi Lucie, je pense que pour les univers particulièrement merveilleux, comme celui d’Harry Potter, la vision du réalisateur ou de la réalisatrice va permettre la découverte d’un imaginaire supplémentaire. De même pour la science-fiction : des choses difficiles à imaginer comme les districts et le fonctionnement des jeux dans Hunger Games ou les catégories de la société de Divergente vont être rendues tangibles grâce à l’adaptation cinématographique.

Isabelle : Ça sera aussi une représentation différente de celle qui s’était projetée dans notre esprit à la lecture. En ce sens, le film peut être une façon plaisante de prolonger l’immersion dans un univers ou une histoire que l’on a particulièrement aimé.

Linda : Je vous rejoins tout à fait. Mais je dirai qu’un film apporte généralement une notoriété supplémentaire à un récit, ce qui va booster les ventes et donc enrichir bien du monde… C’est une vision assez négative du monde cinématographique, mais malheureusement pas complètement fausse.

Isabelle : C’est vrai que certains livres vont trouver leur public (ou trouver un public incomparablement plus large) suite à leur adaptation à l’écran.

Hésitez-vous avant d’aller voir une adaptation ?

Linda : Si le roman m’a vraiment plu, je ne me pose pas de questions et je vois son adaptation. Probablement par simple curiosité, mais aussi parce que j’espère retrouver le plaisir que j’ai ressenti à la lecture. C’est aussi une façon de prolonger l’aventure, comme tu le disais Isabelle.

Lucie : Tout à fait d’accord avec toi. Mais c’est aussi prendre le risque de sortir très énervé si l’adaptation est loupée !

Colette : Moi non plus, je n’hésite jamais, je trouve que c’est toujours un chouette défi intellectuel ! Une sorte de “jeu des 7 différences” en taille réelle ! Mon mari est passionné de Dune depuis qu’il a vu le film de Denis Villeneuve et depuis il s’est lancé à corps perdu dans la lecture des livres de Franck Herbert pour le plaisir de retourner vers le film et d’y retrouver les éléments de réécriture du réalisateur.

Linda : C’est un jeu que j’aime beaucoup pratiquer aussi, je peux lire un roman, voir son adaptation et relire, et revoir, pour être sûre de n’avoir rien manqué.

Isabelle : Mes moussaillons sont très forts à ce jeu-là, ce qui peut être assez pénible lors du visionnaire où ils vont toujours trouver à déplorer des écarts et des raccourcis. Eux préfèrent clairement la fidélité à l’œuvre d’origine !

Lorsque l’on n’a pas eu l’opportunité de lire le livre avant son adaptation, vaut-il mieux lire le livre ou voir le film avant ?

Linda : J’ai découvert Harry Potter par le cinéma. J’avais déjà testé le livre plusieurs fois et j’avais du mal à dépasser les premiers chapitres que je trouvais particulièrement longs. J.K. Rowling répète plusieurs fois chaque étape de mise en situation avant d’enfin envoyer Harry à Poudlard. J’avoue que ça m’ennuyait profondément. Et finalement une fois vu le film (et après coup je dois dire que l’adaptation du premier volet n’est pas exceptionnelle), j’ai eu envie de lire ces livres qui figurent aujourd’hui dans ma top list, quoi que je n’aime toujours pas beaucoup le premier tome.
De même, j’ai découvert Orgueil et Préjugés et Jane Austen par la série TV de 1995 (avec Colin Firth et Jennifer Ehle). Et c’est une chance car je serais probablement passée à côté de quelque chose d’assez exceptionnel. J’imagine que l’on a moins d’attentes quand on commence par le support visuel et le risque d’être déçu est donc moins important que si l’on commence par la lecture. Cela dit, et ce n’est pas du « jeunesse », j’ai préféré le film Le journal de Bridget Jones à son livre, que je n’ai même pas su finir. 

Lucie : Une fois que l’on a vu le film, il est difficile de se défaire des images. Je pense à Mary Poppins, que j’ai regardé de nombreuses fois enfant. J’ai été déroutée par la lecture du roman de Pamela L. Travers car le personnage est très différent et je ne retrouvais pas les scènes clés du film. Et quand le film ne fonctionne pas, cela ne donne pas envie de découvrir le livre alors qu’il peut-être beaucoup plus réussi. Par exemple, j’ai vu Sublimes créatures à l’époque de sa sortie en salles (sans même savoir que c’était une adaptation) et, ne l’ayant pas aimé du tout, je n’ai pas envie de découvrir l’œuvre originale !

Colette : Je dirai qu’il vaut mieux lire le livre après finalement ! C’est ce qui m’est arrivé avec Harry Potter et j’ai été ravie de découvrir tant de choses insoupçonnées alors que j’avais l’impression que le film était très riche.

Isabelle : Une fois n’est pas coutume, je ne suis pas d’accord ! Le plaisir de l’intrigue et de la tension narrative sont pour moi quelque chose de très important à la lecture. Hors de question de laisser un film me divulgâcher le dénouement ! Surtout, j’aime découvrir le texte sans image préconçue et me faire mon propre film, si je puis dire, avant de découvrir celui de quelqu’un d’autre.

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