Lecture commune : Le goût du baiser

En ce mois de février où l’amour bat son plein, une lecture commune à la fois douce et pleine d’enthousiasme s’est installée entre Colette, Pépita, Lucie et Liraloin. Le goût du baiser, de Camille Emmanuelle, issu de la toute nouvelle collection L’Ardeur aux éditions Thierry Magnier, destinée aux ados de 15 ans et + a provoqué une belle discussion. Vous avez envie d’entendre parler d’amour, de sexualité et de confiance ? Installez-vous confortablement, c’est parti pour un petit voyage au pays des sens !

Le goût du baiser, Camille Emmanuelle, Thierry Magnier – collection L’Ardeur, 2019

Pépita : Le goût du baiser : Qu’est-ce que ce titre vous a évoqué associé à cette couverture rouge ? Et ce nom de collection ? Vous la connaissiez d’ailleurs ? Comme ça, sans réfléchir !

Lucie : J’ai abordé ce livre dans le cadre de la LC que tu avais proposée, associée à une thématique sur la manière dont la littérature jeunesse abordait la sexualité… Autant dire que je me doutais un peu d’où je mettais les pieds ! J’aime bien la couverture rouge (passion !) ajourée, laissant deviner une image cachée. Il me semble que Thierry Magnier ouvre avec ce roman une nouvelle collection, “L’Ardeur”, avec comme ligne éditoriale une thématique autour de la sexualité des ados. C’est bien ça ? Le titre Le goût du baiser est très évocateur, je trouve. Directement dans le sujet !

Colette :  Le goût du baiser : quel joli titre ! Tout un poème et après lecture on comprend que se tient entre ces quatre mots la quintessence du roman ! Comme Lucie, le contexte dans lequel j’ai découvert ce livre m’a bien renseigné sur son contenu. Je trouve cela formidable, progressiste, enthousiasmant qu’une maison d’édition jeunesse crée une collection dédiée aux questions de sexualité et aux métamorphoses du corps caractéristiques de l’adolescence. La couverture rouge avec ces lettres découpées qui laisse deviner des corps nus est très originale et attise la curiosité.

Liraloin : Le goût du baiser : très évocateur comme titre, ado on s’attend sans doute à goûter les lèvres (parfumées et colorées comme la couv’ : bonbon cerise ?) de l’autre… En librairie, la couverture m’a tout de suite attirée, belle idée et vous l’avez très bien dit Mesdames, le jeu où le lecteur essaye de deviner ce qui s’y cache, intriguant.
Et toi Pépita, qui a proposé ce livre pour une lecture commune : qu’est-ce qui t’a donné envie de le découvrir, de le partager ? Qu’as-tu pensé de la couverture, de cette nouvelle collection ?

Pépita :
J’avais repéré cette collection dans mon travail de veille pour mon boulot de bibliothécaire : et quand je l’ai reçu pour le swap d’été, je n’étais que joie et curiosité ! C’est toujours stimulant de découvrir une nouvelle collection. Et tu as raison, c’est bien une collection dont la thématique a comme fil rouge la sexualité des ados. Comme toi, le rouge de cette couverture attire l’œil et plus encore les ajours laissant deviner des corps nus emmêlés. Le nom de la collection L’Ardeur est très bien trouvé je trouve car il n’a pas de connotation sexuelle mais indique bien une énergie.
Et alors, cette lecture, vous vous attendiez à ce que vous avez lu ? Votre première réaction à chaud ?

Colette : À chaud ? Personnellement c’est la première fois que je lisais un roman qui parlait avec autant de liberté et de joie de la sexualité féminine ! Je ne m’attendais pas à ce souffle généreux ! Je ne pensais pas que l’on pouvait aborder autant de sujets – qui ont été particulièrement tabous dans mon adolescence – en un roman ! C’était vraiment jubilatoire comme lecture ! On en oublierait presque que tout commence avec un double handicap et des relations garçons-filles particulièrement sinistres…

Liraloin : À chaud, cette lecture était très appréciable car cinématographique. Les personnages vivants, existants… des rencontres avec l’autre et avec soi-même. En posant le livre je me répétais sans cesse : “Comme j’aurais voulu lire cette histoire à 15 ans…” (Haaaa la confiance en soi lorsqu’on est ado, pas simple).

Lucie : “À chaud”, c’est le cas de le dire ! Comme vous, c’est un livre que j’aurais aimé lire à l’adolescence. De plus en plus de romans ados ont au moins un personnage très au fait de la sexualité, qui renseigne et guide ses camarades dans les méandres de leur vie amoureuse. Ils en parlent beaucoup, mais l’acte lui-même est évité ou passé sous silence. Là tout est dit sans fausse pudeur et c’est à la fois très libérateur et nécessaire.

Pépita : Je vous rejoins : ce que j’ai aimé la liberté de ton ! Une Aurore qui se pose plein de questions sur la sexualité, ou plutôt sur le passage à l’acte car je trouve qu’elle est déjà vachement décomplexée ! Et pareil, moi qui suis de la génération avant vous, imaginez le choc ! Tout commence par un accident de vélo pour Aurore. Elle perd du coup l’usage de deux sens : le goût et l’odorat. C’est une jeune femme d’aujourd’hui, qui va au lycée, a ses potes, a flashé sur un garçon de sa classe, a des relations normales avec ses parents.
Comment avez-vous trouvé sa toute première réaction par rapport à ce handicap ?

Lucie : Ça commence surtout par un petit tacle sur l’utilisation du portable à vélo ! Mais c’est très bien fait : pas moralisateur et en même temps Aurore va subir les (lourdes) conséquences de ce petit moment d’inattention. Je trouve que, dès cet instant le ton du roman est donné : on va dire les choses telles qu’elles sont, sans porter de jugement et chacun en tirera les leçons qu’il voudra… Ou pas. J’ai aimé la manière dont elle découvre son handicap. Elle réalise immédiatement que ce qui va lui manquer, ce seront les petits riens qui sont tellement signifiants. Comme cette odeur de pain grillé et tout ce qu’elle symbolise. Elle panique et du coup, on la comprend, l’empathie est immédiate.

Colette : Je ne sais pas si je me souviens assez précisément de la première réaction de notre héroïne, mais ce qui m’a interpellée, c’est que lorsqu’elle comprend qu’elle n’aura plus ni odorat ni goût, elle va faire des recherches sur le net et lit que l’agueusie et l’anosmie entrainent une baisse de la libido. Et cette découverte la consterne car elle se projette dans sa vie sexuelle, une vie sexuelle dont elle rêve de manière extrêmement positive (rien que ça, pour moi c’est hyper enthousiasmant !) et dans laquelle elle craint désormais de ne pouvoir s’épanouir.

Pépita : Oui, voilà ! C’est ça que j’ai trouvé incroyable ! Le fait qu’Aurore se projette dans sa vie sexuelle avec une détermination ! J’en suis restée scotchée. Tu as raison aussi de dire les petits riens de tous les jours mais très vite, c’est sa vie sexuelle qui prime. Elle se masturbe, est vachement décomplexée par rapport à ça, mais quand il s’agit de passer à l’acte…
Qu’avez-vous pensé de sa “rencontre ” avec ce garçon sur lequel elle flashe ? (J’ai oublié le prénom, c’est dire combien je ne le porte pas dans mon estime !). Elle est forte l’autrice non ?

Colette : La “rencontre” avec Antoine ne m’a rien laissé présager de bon… Trop rapide, trop direct, ce rendez-vous ne pouvait pas être placé sous de bons augures. J’en ai un souvenir de profond dégoût… D’autant plus qu’Aurore avait su nous parler de sa première histoire de sexe avec une certaine forme de candeur et de légèreté, cette fois on bascule dans quelque chose de plus glauque… C’est compliqué de parler de ce moment du livre sans trop en dévoiler pour qui aimerait le lire. C’est quand même un évènement majeur dans la vie d’Aurore malgré le comportement ignoble du jeune homme et le manque total de clairvoyance de notre héroïne au prénom pourtant si lumineux.

Lucie : Je suis d’accord avec vous : le personnage d’Antoine est carrément odieux. En même temps il y a beaucoup des garçons ou des filles en mode “tableau de chasse”. Qu’ils soient vraiment comme ça ou qu’ils jouent un rôle pour la galerie, le résultat est la négation des sentiments de leurs partenaires. Pour le coup j’ai trouvé vraiment intéressant l’utilisation du handicap dans cette soirée. Quand l’auteure nous annonce cette perte de goût et d’odorat, je ne sais pas vous, mais je me suis dit qu’Aurore ne s’en sortait pas si mal. Et finalement, très rapidement on se rend compte de la difficulté qu’a Aurore à vivre normalement : manger, savoir ce qu’elle boit, elle s’inquiète aussi beaucoup de son odeur corporelle… C’est vrai qu’Aurore est très simple dans son rapport à la sexualité au début du roman. Et pour moi c’est presque plus cette rencontre avec Antoine (et ses recherches Internet) que son handicap qui va la faire douter d’elle-même. Et c’est ce qui est intéressant pour les lecteurs ados : une mauvaise expérience peut laisser des traces bien plus profondément qu’on pourrait le croire. D’où l’importance de pouvoir en parler. Effectivement, pas facile de parler de ce passage sans divulgâcher…

Pépita : Mais vous vous en sortez très bien ! Voilà donc le prénom de ce garçon ! Antoine… Je me suis dit qu’il était drôlement anesthésié de ses sens celui-là ! Les rôles sont donc renversés. C’est ce que j’ai aimé dans ce roman : la faculté de l’autrice de voir plus large que la perte de deux sens mais d’arriver à aborder les relations filles/garçons, le rapport différent à la sexualité, le respect de l’autre ou sa négation. Aurore interroge tout cela aussi à travers son cheminement vers l’acceptation. Du coup, elle reçoit une douche froide et c’est ça qui va la faire réagir. Elle va s’occuper de son corps à travers un sport pour le coup à l’image très masculine.
Comment avez-vous vu cette deuxième réaction d’Aurore ? Saine, addictive, déplacée, angoissante, sans issue ?

Lucie : J’ai trouvé ça très sain : (re)prendre le contrôle de son corps à travers le sport c’est encore la meilleure solution ! J’ai aimé qu’elle fasse le choix de la boxe, à priori plutôt catégorisé comme un sport de garçon. Elle a une colère légitime à exprimer et je trouve que l’auteure a fait là un choix à la fois culotté et pertinent. Les leçons de boxe avec le travail en binôme, la répétition des mouvements et ses effets (transpiration, odeurs…) peuvent d’ailleurs être mis en parallèle des relations amoureuses.

Liraloin : Cette jeune fille perd un de ses sens et des petits riens qui bercent ses habitudes s’en trouvent bouleversés (l’odeur du pain grillé, du parfum de sa mère je crois). Comme quoi même en pleine rébellion adolescente : la famille est un pivot ! Comme vous, Antoine ne m’a pas paru sympathique dès le départ. A cet âge, être remarquée par le beau gosse du lycée c’est juste immense (d’où cette fabuleuse chute à vélo), merci l’autrice. Après je trouve qu’elle est assez décomplexée par rapport à la découverte de sa sexualité. La crainte de la perte de la libido fait que tout s’accélère, il y a comme une forme d’urgence à tout ressentir et à frapper dur (d’où la boxe).

Colette : Rien n’est simple dans la décision d’Aurore de faire de la boxe : il y a d’abord la rencontre “percutante” avec un adhérent et Joao le prof du club de boxe. Quand Aurore bouscule Joao en rentrant du lycée, elle va être marquée par cette petite phrase lancée au vol qui aura de grandes conséquences : “Tu l’as piqué, comme une abeille.” Puis viendront les recherches sur Mohamed Ali qui a inspiré cette petite phrase. Et la prise de conscience qu’il n’y a pas de fatalité, qu’on peut toujours se défendre, en tout cas apprendre à se défendre. Grâce à ce corps, qui parfois défaille, qui parfois nous semble un parfait inconnu. Ce que j’ai vraiment apprécié dans le choix de la boxe, c’est que nous ressentons comment Aurore se réapproprie (ou s’approprie) son corps, comment elle l’apprivoise, le dompte, l’intègre.

Pépita : Tout à fait : le sport lui permet de se réapproprier son corps qui lui joue des tours et je trouve que le choix de la boxe n’est pas anodin du tout : il lui permet de “fighter” contre ce handicap qu’elle a du mal à accepter, son caractère invisible l’empêche d’être franche avec les autres, et là, elle se remet à l’endroit, elle retrouve confiance en elle mais surtout elle va rencontrer un jeune homme qui va savoir approcher cette jeune femme farouche. J’ai beaucoup aimé comment cette rencontre est dessinée par petits traits. Leur façon de se parler.
Vous aussi ?

Lucie : Oui je suis d’accord, leur relation s’établit vraiment petit à petit, il l’apprivoise au moment où elle est si fragile. Ils se laissent le temps, enfin l’auteure leur laisse le temps ! J’ai beaucoup aimé ces passages. Et puis ces doutes, ces questionnements, ces échanges autour de la musique… C’est très bien fait, très crédible et cela donne une légitimité à leur couple pour la suite, je trouve.

Pépita : Je te rejoins totalement : j’ai aimé la délicatesse de leur rencontre comme s’ils percevaient déjà qu’il ne fallait pas l’abîmer, malgré les difficultés. J’ai aussi beaucoup aimé ces passages sur l’installation de leur relation. Une relation magnifiée par la scène finale !
L’avez-vous trouvée osée à destination des ados ? Ou au contraire tout à fait naturelle ?

Lucie : Tout à fait naturelle pour ma part, justement parce que l’auteure a pris le temps de créer une relation crédible et très touchante. L’opposition entre Valentin et le Antoine du début est totale sur tous les plans.

Liraloin : Tout à fait d’accord avec vous, la relation s’installe doucement même si parfois Aurore a du mal à faire confiance. Au contraire, il lui montre que c’est possible et installe cette douceur entre eux. Cette fin est parfaite.

Colette : La relation entre Valentin et Aurore est une belle relation de confiance et de sincérité qui se construit pas à pas, aucun des deux ne juge l’autre, jamais. Ils s’écoutent, ils s’entendent. Ils sont patients, d’une infinie et si précieuse patience. Alors oui la fin du roman est logique, naturelle, même si personnellement je les trouve tous les deux particulièrement “mûrs” quand il s’agit de sexualité, ils ont une connaissance très fine de leur propre corps et de leur propre plaisir, que j’imagine difficilement à leur âge. Mais c’est un avis de presque quarantenaire !

Lucie : Je crois que tu as dit l’essentiel Colette, ils s’écoutent, ils s’entendent. Je pense que c’est ça, plus que la maturité, qui fait que cela fonctionne. Parce qu’ils sont attentifs l’un à l’autre dans les sentiments, dans leur relation et dans leur plaisir. Je ne me souviens plus très bien des détails, mais il me semble que lui est plus âgé et plus expérimenté. Du coup ça peut aussi expliquer cette connaissance que tu trouves si fine, non ? Et ça pour le coup c’est vraiment le message à passer aux ados !

Colette : J’y ai pensé aussi après au fait que Valentin soit plus âgé, c’est vrai qu’il initie Aurore en quelque sorte à l’écoute de son propre plaisir, mais je t’avoue – et c’est très personnel et sûrement lié à mon éducation – que cette expertise sensorielle m’a vraiment surprise pour des jeunes gens parce que pour le coup à leur âge je ne parlais jamais de sexualité avec autant de bienveillance et de précision.

Lucie : Je crois effectivement que les jeunes d’aujourd’hui sont bien mieux renseignés sur leur corps et ses possibilités (sexuelles notamment) qu’on ne l’était à leur âge. J’imagine qu’Internet y est pour beaucoup, et que ce n’est pas forcément que positif. C’est pour ça que ce roman est intéressant : il allie informations “pédagogiques” j’ai envie de dire et romance (ce qui dans ma représentation n’est pas présent sur Internet, mais je ne suis pas allée voir alors c’est peut-être faux !).

Pépita : J’ai été un peu surprise aussi au début de cette facilité des corps à la fin du roman mais après réflexion je me dis que la confiance qu’ils ont en chacun l’un vers l’autre y fait pour beaucoup. Ils ont pris le temps de l’attente aussi. Comme en danse, même si le rôle n’est pas toujours attribué au début, il y a toujours un “meneur” qui guide l’autre, et cela se fait souvent naturellement. J’ai trouvé cela très beau, très évident même et que des ados puissent avoir accès à cette beauté, c’est autre chose que le porno !

Liraloin : Je trouve génial le travail des éditions Thierry Magnier sur cette collection. Bon je me précipite un peu car je n’ai lu que ce titre… mais il est bon de trouver une collection pour nos ados cherchant des éléments ou un discours fiction sur la sexualité. Qu’est-ce que j’aurais aimé avoir lu ces livres à l’adolescence ! Pour me greffer à votre discussion, oui, moi aussi je trouve que l’autrice a eu raison de créer un personnage plus vieux et expérimenté qu’Aurore. C’est juste ce qu’il faut : une touche de calme, un soupçon de confiance et l’amour s’installe tranquillement sans rien à prouver, sans rien provoquer qu’elle ne pourrait regretter.

Pépita : Un seul mot pour définir ce roman, quel serait le vôtre ?

Lucie : SENS. Les sens (perdus, découverts) et le sens (qu’on donne à une relation par exemple !).

Pépita : Pour moi ce serait le mot SENSualité. J’ai vraiment beaucoup apprécié ce livre, son approche, son intelligence, sa spontanéité.

Colette : Pour moi le mot serait “CONFIANCE” car c’est grâce à cette confiance qui se construit petit à petit, au fil des conversations, des entraînements de boxe, des erreurs qu’on analyse, que le couple Aurore et Valentin se soude et peut découvrir ENSEMBLE les plaisirs du SENS/des SENS retrouvés.

Liraloin : J’adore les lectures communes et merci d’avoir été nombreuses à aimer ce livre ! Pour moi le mot serait : EXISTER
EXISTER pour se faire confiance,
Exister pour faire confiance,
Exister pour aimer, goûter !

Pour en savoir encore plus, c’est ici avec Pépita, Liraloin et Lucie.

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Lecture commune : Momo

Michael Ende est un auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande : un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier de grandes questions philosophiques pour en faire de captivants récits d’aventure.
Dans Momo, il est question du temps. À l’heure de la course à la productivité et des écrans qui viennent combler chaque seconde de vide, nous avons eu envie de nous arrêter autour de ce livre et de méditer la valeur du temps passé à ne rien faire, à rêver, à jouer et à partager avec les êtres aimés…

Momo, de Michael Ende, 2009 pour la traduction en français, Bayard Jeunesse.

Isabelle : Michael Ende est un auteur absolument incontournable de la littérature jeunesse allemande, mais semble beaucoup moins connu en France. Aviez-vous déjà entendu parler de lui avant de lire Momo ?

Colette : Oui… grâce à toi ! Par le biais de ton article sur Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive notamment, et par une discussion que nous avions eue sur LHistoire sans fin que nous étions plusieurs à connaître grâce à l’adaptation cinématographique qui nous avait enchantées enfant ! Mais sinon en effet, il n’a pas, en France, la renommée qu’il semble avoir en Allemagne.

Lucie : Je connaissais L’Histoire sans fin de nom, mais je ne l’ai ni lu, ni vu l’adaptation. Cela me semble être son œuvre la plus connue en France.
Cela dit, suite à tes conseils et à la lecture de Momo, je l’ai acheté et je compte bien m’y plonger bientôt !

Isabelle : Pourquoi lire ce roman paru en 1973 en 2020 ?

Lucie : Ce roman est d’une perspicacité incroyable sur notre rapport au temps et ce que nous choisissons d’en faire. En réalité, le fait qu’il ait été écrit il y a près de cinquante ans m’a poussée à me demander si cette espèce de fuite en avant, de frénésie dans laquelle nous vivons est finalement si récente. J’ai vraiment eu le sentiment que ce roman avait été écrit par un de nos contemporains. Cela en dit long sur le talent et la justesse de Michael Ende !

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi. C’est vraiment bluffant de voir à quel point cette histoire est prémonitoire des évolutions de notre société, y compris les plus récentes. Je vois là une caractéristique des “classiques” de la littérature dont la pertinence résiste aux décennies qui passent parce qu’ils ont quelque chose d’universel. Michael Ende a vraiment, je trouve, un talent pour imaginer des contes philosophiques auxquels il insuffle une bonne dose d’aventures et de péripéties.

Lucie : Tu as parfaitement raison, cette résonance à travers le temps est vraiment la marque des classiques. Nous nous étions déjà fait la remarque à propos de L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, il me semble.

Colette : Ce récit a quelque chose qui tient véritablement du conte plus que du roman, par conséquent il en découle une certaine intemporalité qui justifierait notre impression que ce livre peut être lu avec le même intérêt encore aujourd’hui. L’histoire de Momo ne semble pas liée à une époque particulière même si c’est vrai qu’on y lit clairement l’avènement d’une société capitaliste où le rendement serait la valeur suprême. Mais les surnoms des personnages, le fait que les “méchants” n’aient pas de nom, la présence constante du merveilleux en filigrane, les créatures imaginaires qui guident notre jeune héroïne misérable, tout nous rappelle la structure des contes classiques.

Isabelle : La thématique centrale du roman est celle du temps – d’ailleurs, le titre original en allemand est Momo et les voleurs de temps : est-il possible de le voler ?

Lucie : Voler le temps… Vaste programme ! Le titre allemand fait visiblement référence aux Messieurs gris. Selon moi il y a deux types de temps volé dans ce roman. D’abord celui qu’effectivement les Messieurs gris volent aux adultes, en les convaincant que le temps passé à autre chose qu’à travailler est du temps perdu. Mais il y a aussi la conception opposée, associée au personnage de Momo, qui est que le temps passé à jouer avec ses amis, à écouter, à rêver… C’est alors du temps volé aux Messieurs gris, c’est à dire au travail et à la rentabilité. Cette idée-là a trouvé un écho très fort chez moi.

Colette : Voler le temps n’est pas possible et les voleurs de temps ne volent rien finalement, ils thésaurisent sur ce que les humains veulent bien leur céder. D’après moi c’est leur liberté qu’ils troquent – mais j’avoue que je n’ai pas vraiment saisi contre quoi… Qu’ont-ils à y gagner ? Je ne l’ai toujours pas compris mais j’attends vos éclaircissements avec impatience ! En tout cas, l’introduction de cette notion dans le récit, lui donne une portée philosophique, faisant de Momo non seulement un conte mais un conte philosophique.

Isabelle : C’est vrai que ces messieurs gris sont inquiétants, on ne sait pas précisément ce qu’ils représentent. Mais en tout cas, ils ne sont pas humains et ne répondent pas à des motivations humaines. J’y ai vu plutôt la métaphore d’un système aliénant, louant la rationalisation du temps et l’élimination des temps non-productifs en faisant miroiter aux gens des bénéfices futurs. Un système qui n’est qu’une supercherie, puisque les fleurs de lys qui incarnent le temps épargné sont utilisées par les hommes gris pour fabriquer leurs cigares, un symbole des nantis qui pourrait renvoyer, comme tu le disais, à la critique de la société capitaliste.

Lucie : C’est exactement ça. Les humains “épargnent” du temps qui ne leur sera jamais rendu puisqu’il est utilisé par les Messieurs gris pour vivre. Ces personnages sont clairement présentés comme des parasites. D’ailleurs ils se multiplient au fur et à mesure du récit, plus ils parviennent à convaincre les adultes, plus ils deviennent nombreux. C’est un cercle vicieux !
Justement, comment interprétez-vous le fait qu’ils ne peuvent s’en prendre aux enfants que de manière indirecte ?

Isabelle : Peut-être les enfants restent-ils imperméables à l’idée de troquer d’hypothétiques rêves de futur contre des renoncements présents parce qu’ils vivent avant tout dans le présent et n’aiment pas différer leurs plaisirs. Et le bonheur de prendre le temps, ici et maintenant, de jouer, de se raconter et d’imaginer des histoires, qui le connaît mieux que les enfants ? Ils ont une approche intuitive et spontanée des choses qui les protège, en l’occurrence, contre des raisonnements en apparence logique, mais en réalité complètement bancals. Chez Momo, c’est peut-être encore autre chose, elle a quelque chose d’une résistante.

Colette : J’adhère complètement à cette interprétation ! Les enfants ne peuvent pas être sensibles aux arguments des voleurs de temps parce qu’ils ne vivent pas le temps qui passe comme les adultes. Ils ne se projettent pas, me semble-t-il, avant l’adolescence (et souvent parce qu’ils y sont forcés par les adultes…). Le jeu est le moteur de leur quotidien dans le roman, d’ailleurs c’est aussi grâce au jeu que les hommes en gris les ont piégés dans leurs dépôts. C’est d’ailleurs un des aspects caractéristiques de l’enfance me semble-t-il, cette insensibilité au temps qui passe. Cela m’évoque le Neverland de Peter Pan (ou de Timothée de Fombelle !)

Isabelle : Nous n’avons pas vraiment parlé de l’héroïne du roman. Qu’est-ce qui la rend si singulière ? Que vous-a-t-elle inspiré ?

Colette : Momo est une énigme… mais elle a un pouvoir incroyable : celui de savoir ÉCOUTER ! Je crois que savoir écouter les gens, c’est la plus grande preuve d’amour. Et Momo en est capable pour n’importe qui, ce qui en fait une créature hautement humaniste, généreuse, altruiste. Pure. Une héroïne dans le sens classique du terme.

Lucie : La capacité d’écoute de Momo est effectivement une caractéristique essentielle du personnage. Il est clairement expliqué qu’en écoutant les gens qui l’entourent ceux-ci se révèlent, soit par une imagination exacerbée dans les histoires ou dans les jeux, soit en trouvant eux-mêmes des pistes pour résoudre le problème dont ils étaient venus discuter. Cette vision de l’écoute est vraiment très inspirante. Ainsi que le fait qu’elle profite aussi bien aux enfants qu’aux adultes, qui sont traités sur un pied d’égalité avant d’être séparés par les messieurs gris.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, cette écoute tranquille et attentive qui désamorce les disputes, apaise et suscite des idées, des histoires et des jeux est assez fascinante, cela donnerait envie d’en être capable ! Ça n’a pas l’air si extraordinaire, dit comme ça, comparé aux super-pouvoirs d’autres héros, mais on est finalement surpris, à la lecture, par ce que ce pouvoir de “perdre son temps” à écouter les autres implique. J’ai aussi vu Momo comme une résistante sur laquelle l’idéologie fallacieuse des épargneurs de temps semble glisser et qui lutte contre leur emprise avec beaucoup de courage et de générosité.

Lucie : J’aime beaucoup cette interprétation de Momo comme résistante. Il me semble que cela correspond aux discussions que l’on peut avoir par ici sur la manière dont on utilise notre temps, quels choix nous faisons vis à vis des réseaux sociaux, etc. Nous essayons d’avoir des utilisations réfléchies et raisonnées, et le personnage de Momo est inspirant dans cette optique de garder du temps pour l’essentiel.

Colette : Je vous rejoins sur le fait que Momo incarne une figure de résistante mais je ne la vois pas comme un personnage militant, elle ne revendique pas ce qu’elle incarne, c’est ce qu’elle est qui résiste au système des voleurs de temps. Même si Gigi à un moment essaye de transformer cette résistante en mouvement politique ou en tout cas en revendication des enfants, la cohésion du mouvement ne dure pas.

Isabelle : Il me semble que Michael Ende a un peu sa propre façon d’écrire, même si beaucoup d’auteur.e.s pourraient avoir été influencés depuis par sa plume. Comment avez-vous trouvé son écriture ?

Colette : Je n’ai lu qu’une œuvre de cet auteur, je ne peux donc pas en dire grand chose mais en tout cas c’est certain que c’est une écriture particulière, qui m’a mise mal à l’aise parfois. Je ne saurais pas trop l’expliquer, j’avais l’impression d’être dans un monde post-apocalyptique, où il n’y a plus que des miettes d’humanité, un monde où le langage a perdu de sa verve, de sa poésie, où il en est réduit à sa plus simple expression. Heureusement la fin du récit avec l’intrusion du merveilleux, de Maître Hora, de la tortue Cassiopée, des fleurs horaires, a comblé ma sensibilité aux belles choses !

Isabelle : Sur le style, je te rejoins Colette sur l’art qu’a l’auteur d’insuffler du merveilleux, et même de la poésie, à ses récits. Ces fleurs horaires sont quand même fascinantes ! Les livres de Michael Ende débordent de trouvailles dont je me demande vraiment où il va les chercher. Comme Cassiopée, la doyenne-tortue qui avance à petits pas tranquilles vers le futur, capable de connaître les événements avec une demi-heure d’avance même si elle n’a pas pour autant de prise sur les événements… Je trouve que l’auteur a un peu le défaut de ces qualités : ses livres sont toujours un peu foisonnants comme si l’auteur se laissait entraîner par son imagination sans bornes, avec des intrigues secondaires qui peuvent parfois se déployer sur des pages (par exemple ici les jeux des enfants ou les longs discours des Messieurs gris). C’est encore beaucoup plus fort dans L’Histoire sans fin où il semble ouvrir sans cesse de nouvelles portes comme s’il voulait nous faire pressentir tout ce qu’il a sous le pied. On peut trouver le découpage de l’intrigue un peu heurté de ce fait et je proposerais ce roman plutôt aux lecteur.ice.s confirmés, capables de garder le fil. En même temps, c’est bien raconté et il y a quelque chose de réjouissant à cette luxuriance !

Lucie : C’est amusant, le merveilleux qui vous a enthousiasmée est peut-être ce qui m’a le moins plu dans ce roman (toute proportion gardée). J’ai lu ce passage de manière assez distanciée et j’y ai vu la seule marque de l’époque d’écriture du roman : années 70, flower power, etc. En vous lisant j’ai l’impression d’être passée un peu à côté, sauf de la tortue que j’ai beaucoup aimée. Il faut vraiment laisser sa rationalité de côté pour la troisième partie !

Isabelle : Je voulais aussi vous interroger sur quelque chose qui m’intrigue depuis la lecture de Momo : ce livre est très souvent comparé en France au Petit Prince de Saint-Exupéry, ou présenté comme une version féminine/allemande. Que pensez-vous de ce parallèle ?

Colette : Alors là, j’avoue que je n’ai pas du tout fait le parallèle ! Il y a en effet peut-être un peu de la même innocence chez Momo et Le Petit Prince mais le héros de Saint-Exupéry est bien plus volubile que Momo, il a tout un passé auquel il tient énormément alors que Momo n’en a absolument aucun. Il me semble que ce sont deux œuvres bien à part, mais chacune dans son style.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a surprise aussi, j’ai plutôt eu envie de penser à Orwell à la lecture ! Le Petit Prince est une lecture plutôt contemplative, alors que Momo est un roman plein d’aventures, avec une bonne dose de frissons. Le parallèle n’est probablement pas très pertinent, je me dis qu’il se réfère peut-être à la façon dont le regard “neuf” d’un enfant peut être révélateur du monde et des choses de la vie.

Lucie : Je suis d’accord avec vous. Ma lecture du Petit prince date un peu, mais je ne vois pas bien le lien entre ces deux œuvres. Je te rejoins, Isabelle, cela tient à mon avis plus au fait que l’on rencontre dans ces deux romans des enfants d’une grande sagesse qui peuvent changer notre regard sur le monde.

Isabelle : Peut-être encore un mot sur la couverture ?

Colette : J’ai lu quelque chose d’intéressant sur le blog Le saute-Rhin. Il explique que l’éditeur de Michael Ende a refusé que Maurice Sendak illustre la couverture de son livre, et qu’il aurait lui-même fait le dessin (il est super !) mais que Bayard n’aurait pas repris la couverture allemande pour lui préférer ce dessin très pauvre et un peu amateur de la couverture que nous lui connaissons…

Couverture allemande et couverture française de Momo

Lucie : La couverture est effectivement assez malheureuse. C’est sur cette seule image que mon fils a refusé de le lire, je trouve ça tellement dommage ! Mais j’avoue que comme je ne l’aurais probablement ni acheté, ni même feuilleté sur cette base, je ne peux pas le lui reprocher…

Isabelle : Auriez-vous envie de faire lire ce roman à quelqu’un ? À qui ?

Colette : À mes petits élèves de 6e ! Ce serait l’occasion d’un super débat philosophique !

Lucie : J’ai envie de faire découvrir ce roman à tous mes proches, adultes comme enfants. Comme il interroge notre rapport au temps ce serait un excellent point de départ pour une discussion. Mais il leur faut passer outre la couverture, ce n’est pas gagné ! Et toi Isabelle, à qui aimerais-tu le faire découvrir?

Isabelle : J’ai déjà été ravie que vous ayez été partantes pour le lire ! Et j’aime bien offrir aux enfants de notre entourage ce roman que nous avons tellement aimé que nous l’avons lu deux fois à voix haute.

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Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire les chroniques de Lucie, Linda et Isabelle.

En bonus : dans cette émission de France Inter, Alice Zeniter cite (à partir de 17:09) Michael Ende comme l’un de ses remèdes à la mélancolie, et parle notamment de Momo !

Lecture commune : Nos chemins.

Et si aujourd’hui, en rentrant du boulot, vous fonciez dans la médiathèque la plus proche de chez vous, vous empruntiez l’album Nos chemins d’Irène Bonacina publié chez Albin Michel, vous rentriez chez vous avant l’heure du couvre-feu, vous vous installiez sous un plaid, une couverture, une couette bien douillette et partagiez cette lecture avec les enfants autour de vous. Et si après, vous profitiez de la chaleur des seules personnes avec qui il vous est permis d’avoir un contact physique pour discuter. Discuter de la direction à prendre. Comme nous l’avons fait avec Linda.

Nos chemins, Irène Bonacina,
Albin Michel, 2019.

Colette.Si le chemin est un lieu archétypal de la littérature, lieu de transition par excellence, lieu de tous les possibles, en général on l’envisage au singulier. Et là, dès le titre de l’album, le voici au pluriel. Que s’est-il passé dans ta tête quand tu as découvert ce titre associé à cet étrange duo d’ours blancs marchant dans cette magnifique nuit constellée d’étoiles arc-en-ciel ?

Ladythat.- J’ai été plus interpellée par l’illustration que par le titre. Ces deux ours m’ont semblé emprunter des chemins différents (rapports aux nombreuses couleurs qui se déploient à leurs pieds), éclairés par une lampe à huile et les étoiles de la nuit. Le titre pose cependant la question de ces chemins pluriels : sont-ils identiques à l’ourse adulte et son petit? Ou doit-on imaginer qu’ils vont chacun emprunter un chemin différent ?

Colette.– Tu soulignes d’entrée de jeu les nombreuses couleurs sous les pieds des deux ours, auxquelles s’ajoutent les nombreuses couleurs des étoiles au dessus de leurs têtes : je ne sais pas si tu es comme moi et que tu feuillettes d’abord les albums avant de t’y plonger, mais un des aspects qui m’a tout de suite ravie dans cet album, c’est la technique de l’illustratrice, Irène Bonacina, une technique qui permet à la lumière de jaillir littéralement du livre. Est-ce que tu veux bien décrire cette technique et partager l’impression que cela a créé en toi ?

Ladythat.– Je ne feuillette pas forcément un album avant de le lire, j’aime m’y plonger directement et laisser mes émotions venir comme elles se présentent. Et ici c’est clairement la luminosité des illustrations qui m’a attrapé et ébloui tout au long de ma lecture. Quand je parle d’illustrations ce n’est d’ailleurs pas le terme approprié car Irène Bonacina a choisi une technique de collages rétroéclairés par une boîte à lumière. L’association des dessins des ours et de cette superposition de papiers déchirés, collés et peints, est dynamisée par la lumière qui crée un jeu d’ombres et lumières particulièrement saisissant. J’ai d’ailleurs trouvé que la progression du gris vers les couleurs donne vraiment le rythme du cheminement de Petite Ourse. Qu’en penses-tu?

Colette.- Je viens de relire l’album à partir de ta remarque et tu as vraiment raison, on peut lire l’histoire de Petite Ourse à travers le cheminement et la progression des couleurs ! Du gris du début de la marche vers le jaune incroyablement chaleureux de la rencontre avec Oumi pour aller jusqu’au rouge brûlant de la solitude et terminer avec l’arc-en-ciel des retrouvailles finales ! Quelle prouesse esthétique ! Merci de me l’avoir fait remarquer et appécier ! J’ai commencé à dévoiler l’intrigue de cet album à travers le déploiement des couleurs, mais toi, comment le résumerais-tu ?

Ladythat. – Je dirais qu’il s’agit d’un récit initiatique au cours duquel Petite Ourse traverse des épreuves et fait l’expérience du deuil et de la solitude avant de se relever grâce à une rencontre, une amitié qui laisse place à l’espoir d’un avenir radieux. Un avenir qui sera riche des expériences passées et de la mise en commun de deux héritages différents. Je me trompe peut-être mais c’est “l’éveil de la lanterne” avec son double reflet qui me donne cette impression de passé/futur imbriqué au cœur de la lanterne – une symbolique du foyer ? – renforcé par l’invitation de Petite Ourse à Oumi de partager ses souvenirs.En parcourant à nouveau l’album j’en viens à me demander si les oiseaux qui viennent se mélanger aux couleurs arc-en-ciel ne sont pas la matérialisation des souvenirs de Oumi.

Colette.- C’est une très belle interprétation en tout cas, ces oiseaux-souvenirs qui se mêlent aux couleurs arc-en-ciel de la lanterne transmise par Mamie Babka à Petite-Ourse. Ce qui est aussi très original, me semble-t-il dans cet album c’est la perception de l’espace : c’est comme si on était plongé dans un espace immense, naturel, minéral où s’explorent le vide, l’eau, la lumière, dans une sorte de retour à un monde primordial, élémentaire. Un monde qui pourrait aussi être un monde intérieur. On oscille pendant toute la lecture entre dépaysement et retour aux origines, non ?

Ladythat. – Oui! Absolument. On ressent un sentiment d’immensité tout en cherchant quelque chose de plus exiguë, à l’image de l’amour entre Petite Ourse et Mamie Babka qui est énorme dans le ressenti, et plus intime puisqu’il n’appartient qu’à elles deux. Aussi, lorsque Petite Ourse se retrouve seule, elle se retrouve face à l’immensité du monde et des possibles tout en recherchant la chaleur d’un sentiment d’amitié ou d’amour à partager avec quelqu’un de spécial.

Colette.- Que penses-tu de la citation de Lhasa en exergue de l’album :
« Je poserai mon pied
Sur la route vivante
Et je serai portée d’ici
Jusqu’au cœur du monde »
En quoi cette citation résonne-t-elle pour toi avec cet album si particulier ?

Ladythat.- Il me semble qu’au même titre que l’histoire de Petite Ourse ou du titre de l’album, cette citation de Lhasa parle du voyage qu’est la vie.

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Et si, sous votre plaid, votre couverture, votre couette bien douillette, vous souhaitez prolonger ce moment hors du temps, à réfléchir à la bonne direction, la vôtre, on vous propose de vous plongez dans les méandres de la voix envoûtante de Lhasa.

Lecture commune : Alma, tome 1. Le vent se lève

Il y a des lectures qui font bruisser d’émotion toutes les branches de notre grand arbre ! Alma, le nouveau roman de Timothée de Fombelle, fait indéniablement partie de celles-là. Avant même sa sortie, nous brûlions de découvrir ce livre et après l’avoir dévoré et refermé, l’envie était là de prolonger la lecture en échangeant nos impressions…

Alma, le vent se lève. Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : Cette couverture foisonnante, on en parle ? Que vous a-t-elle inspiré ?

Isabelle : Les illustrations plantent bien le décor. Elles ont quelque chose des gravures des livres anciens, non ? Et pourtant, les lettres orange du titre claquent, Alma trône sur cette couverture avec son arc tendu, le sous-titre annonce que le vent va se lever, les détails nous font pressentir l’ampleur des péripéties à venir !

Pépita : Tout à fait, un style désuet avec des dessins comme des vignettes-moments clés et Alma et sa détermination ! Les petits oiseaux dorés aussi, très symboliques ! Un vent d’aventures en une seule couverture.

Frédérique : Je n’ai pas trop fait attention à la couverture, je n’ai pas trop regardé de peur que les détails m’en dévoilent trop sur l’histoire… Comme pour un film, je ne lis jamais rien avant d’aller en voir. Ayant terminé la lecture, je m’y suis penchée et comme un bon album jeunesse : l’histoire commence avec la 1ere de couv ! Je m’en rend compte lorsque je ferme le livre et cela m’aide dans mon analyse pour faire la p’tite chronique qui suivra.

Lucie : J’aime bien l’idée de Frédérique de revenir à la couverture après la lecture pour y retrouver des indices. Mais je suis définitivement trop curieuse pour ça. La taille du roman, mes précédentes lectures de Timothée de Fombelle et ce foisonnement en couverture m’avaient placée dans l’attente d’une grande fresque d’aventures. Je partage ton avis Isabelle, le contraste entre ces “presque gravures” vertes et ce titre orange claque. On attend une certaine énergie, un tourbillon de péripéties. Je dois dire que j’ai été agréablement surprise de retrouver François Place pour les illustrations, et de constater dès la couverture que le tandem (et l’éditeur) prenaient le contre pied de la couverture (à juste titre) minimaliste de Tobie Lolness.

Lucie : Une fois n’est pas coutume chez Timothée de Fombelle, le roman s’ouvre dans un lieu paradisiaque, une sorte d’Éden protégé du reste du monde. On sent rapidement qu’une menace plane mais au début, tout est calme, idyllique. Vous souvenez-vous de ce que vous avez imaginé de cette famille et de son mode de vie, quand vous l’avez découverte ?

Frédérique : Je n’ai pas senti la menace comme toi, peut-être pour me protéger et savourer ce moment de pure quiétude familiale… Trop de naïveté sans doute, je voulais égoïstement me délecter de tous ces moments de bonheur. Un mode de vie proche de la nature, en osmose et surtout respectueuse de ce qu’elle offre. Des enfants aimants et aimés, joueurs et en même temps sérieux (surtout Alma très protectrice avec son frère). Une grande paix intérieure !

Pépita : J’ai adoré ce début, ce regard d’enfance sur le merveilleux, cette attention si particulière de Timothée de Fombelle aux moindres détails : la grande sœur qui guette les réactions de son frère, cette ombre de “zèbre” bienveillante, les dialogues si purs entre les deux enfants, la description de cet Éden. Du coup, j’ai éloigné la menace qui semble poindre en effet. Je n’ai voulu que le meilleur de ce moment magique. Et puis ce n’est que le début, je voyais bien que l’épaisseur du livre allait me faire vivre moult péripéties !

Isabelle : C’est drôle que tu poses la question, Lucie, c’est une réflexion que je me suis faite aussi en lisant ces pages : Timothée de Fombelle m’avait habituée à un démarrage sur les chapeaux des roues, au cœur de l’action et souvent au milieu de l’intrigue – les premières pages de Vango et de Tobie Lolness sont assez incroyables de ce point de vue ! Là, on voit tout de suite que c’est différent, une atmosphère de calme avant la tempête. Comme vous, j’ai été gagnée par la tendresse qui unit cette famille et par la beauté de l’écrin de nature où elle vit. Et soufflée par la poésie avec laquelle Timothée de Fombelle nous y entraîne : ses mots évoquent le grésillement des gouttes de pluie au contact de la terre brûlante, un figuier sycomore, le chant des cigales, et le décor semble prendre vie.

Lucie : Je suis tout à fait d’accord avec toi, Isabelle. J’ai une passion pour les descriptions de Timothée de Fombelle. En quelques mots choisis et souvent avec des images très poétiques il nous emporte dans un pays, un univers… C’est un talent dont je suis très admirative. Bizarrement, alors qu’ils sont en pleine nature, en lisant ce début de roman cela m’a renvoyée au confinement. Cette vallée coupée du monde, ce cocon familial central et toujours cette espèce de menace venue de l’extérieur… Les points communs m’ont sauté aux yeux.

Pépita : C’est un peintre des mots TDF ! Au contraire de toi, ce roman m’a procuré paradoxalement un immense vent de liberté dans ses premières pages. Je ne me lasse pas de la beauté de ce premier chapitre. Il renferme tout en fait. Déjà. C’est d’une beauté !

Frédérique : Je suis du même avis : un réel envoûtement, j’ai savouré ces premiers chapitres, tellement transportée par ce vent de liberté !

Lucie : Justement, cette liberté ouvre sur la suite, puisqu’elle permet au petit frère d’Alma de partir sans prévenir personne. J’ai trouvé très jolie cette idée d’une sœur qui invente un ailleurs pour faire rêver son petit frère, et lui qui y croit tellement fort qu’il veut le découvrir. Les parents ont une confiance absolue en leurs enfants. C’est très beau la manière dont la mère d’Alma, bien que consciente de ce qu’elle va trouver, la laisse partir à la recherche de son frère. Qu’en avez-vous pensé ?

Frédérique : Cette liberté est à son apogée dès le départ et se renforce avec l’intrépide Alma partant chercher son frère. Malgré eux, les parents d’Alma sont rattrapés par leur passé et ne veulent pas enfermer leur fille. Ils la laissent partir comme eux sont partis pour retrouver la liberté.

Isabelle : Il me semble clair qu’avec ce sujet de la liberté, vous mettez précisément le doigt sur le cœur de ce roman – c’était déjà le cas dans les livres précédents de l’auteur, mais ici plus encore. Le prénom Alma signifie “libre”, dans le langage Oko inventé par Timothée de Fombelle qui précise : “ce genre de liberté n’existe dans aucune autre langue. C’est un mot rare, une liberté imprenable, une liberté qui remplit l’être pour toujours. Le père d’Alma raconte que chez lui, ce nom pourrait se dire ‘marquée au fer rouge de la liberté’.” Une liberté brandie par les protagonistes du roman face à l’horreur de l’esclavage. Pour revenir à ta question, je me dis que c’est peut-être parce qu’Alma a grandi ainsi qu’elle ne plie pas face à cette entreprise d’asservissement et en révèle tout l’arbitraire et toute l’absurdité.

Pépita : LIBERTÉ, oui, un thème fort à Timothée de Fombelle, qui traverse chacun de ses romans. Malgré l’esclavage et ses horreurs, cette liberté traverse tout ce premier tome. Malgré l’asservissement, il y a toujours un interstice pour la retrouver : les souvenirs, le chant, le cheval, des rencontres aidantes.

Isabelle : À ce propos, j’ai été très impressionnée par le travail historique et littéraire de Timothée de Fombelle qui évoque cet âge sombre de l’esclavage avec une rare justesse. On sent à la fois qu’il a réalisé un immense travail de documentation et qu’il “vit” cette histoire douloureuse avec les captifs entassés dans les navires, non ? Je trouve qu’Alma témoigne de façon remarquable de la capacité de la littérature et du romanesque à parler d’un sujet comme le commerce triangulaire. Qu’en pensez-vous ?

Pépita : Je te rejoins, Isabelle, sur la documentation de l’auteur. Il a dit que ce sujet le hantait depuis ses 13 ans quand en Guinée, il a ressenti cet appel de l’Histoire. Et il s’est fait cette promesse de la raconter. On le sent en effet très engagé et pour ma part, j’ai appris beaucoup, notamment que des noirs ont participé aussi à la servitude de leurs frères. Comme dans tout drame historique, la soif de pouvoir et la lâcheté qui va avec ressurgit toujours.

Lucie : C’est aussi à ce récit de la visite de l’auteur d’un de ces forts à l’adolescence que j’ai pensé en lisant la question d’Isabelle. Timothée de Fombelle dit clairement qu’il porte ce récit depuis lors, ce qui n’enlève rien à son travail de documentation. Et je te rejoins complètement sur cette thématique de la liberté qui traverse son œuvre. Moi aussi j’ai apprécié cette volonté de montrer que tout n’est pas noir ou blanc (dans la peau comme dans l’âme) et qu’il y a eu des noirs victimes et des bourreaux, comme des blancs inhumains et d’autres terriblement affectés par ce commerce triangulaire. Ne pas tomber dans le manichéisme était probablement l’écueil principal d’un roman sur l’esclavage. Même s’il y a de vrais méchants (encore qu’il nous reste deux tomes pour en savoir plus sur eux aussi), les personnages sont nuancés, ils sont tiraillés entre leurs objectifs et leur conscience et je trouve cela très riche. Je trouve aussi que de (bons !) romans sur ces sujets douloureux ne peuvent qu’aider au travail de mémoire. Se divertir tout en s’informant c’est vraiment le pouvoir de la littérature. Après, à chaque lecteur d’en faire ce qu’il veut…

Isabelle : Je trouve que vous mettez le doigt sur deux apports singuliers de la littérature pour parler du monde, de l’histoire et surtout de ses pages les plus sombres : la construction d’une intrigue placée sous tension vient chercher le lecteur qui tournera les pages de façon plus avide qu’en lisant un documentaire. Et le fait d’incarner cette histoire à travers des destins individuels nous touche, forcément, différemment.

C’est, je trouve, quelque chose qui marche très bien, ici, tant les personnages sont vivants et bien campés. Et il y en a une multitude qui évoluent dans une sorte de chassé-croisé : lesquels vous ont le plus marquées ? Les femmes sont sur le devant de la scène, non ?

Lucie : Mais oui, c’est vrai ! Les femmes ont souvent un vrai rôle chez Timothée de Fombelle et c’est encore le cas ici. Sur trois personnages “principaux”, deux sont des filles. Et des forts caractères qui plus est. Entre Alma qui est la détermination incarnée et Amélie qui est si attachée à son éducation et à son indépendance, les femmes sont bien servies. J’aime aussi beaucoup le personnage de Mme de Lô, le “gouvernail” d’Amélie. J’espère qu’elle prendra encore de l’importance dans la suite. Je trouve Timothée de Fombelle toujours très efficace dans la caractérisation de ses personnages. En quelques phrases il esquisse une personnalité, des enjeux… Et je suis accrochée. Heureusement d’ailleurs, parce que comme il multiplie les personnages sans cela on serait rapidement perdus. Le père d’Alma est aussi très intéressant. Je ne veux rien divulgâcher mais Mosi / Moïse est d’une ambiguïté remarquable. Et sur la Douce Amélie, mes chouchous sont évidemment le trio Joseph Mars, Abel Bonhomme et Poussin qui oscillent sans cesse entre méfiance et complémentarité. Et vous ?

Pépita : J’ai aimé tous ces personnages ! Les femmes ont du caractère, et ça me plait. J’ai été immensément bouleversée par le chant de la maman d’Alma, j’ai même dû refermer le livre… Il y a toujours un côté merveilleux que TDF sait distiller et puis cette façon de ne jamais donner la totalité des facettes d’un personnage. Le lecteur attend donc, et là d’autant qu’il sait qu’il y a deux autres tomes qui arrivent. Ils sont incroyablement vivants, ces personnages : j’ai aimé aussi les différentes générations qui se croisent, se décroisent, vont-elles se retrouver ? C’est une aventure au sens large du terme et TDF a vraiment l’envergure pour mener sa barque… et son lecteur là où il veut. Le plus fort aussi, c’est qu’il arrive à “cacher” ce travail immense de documentation par une écriture si fluide avec des personnages très incarnés. Je vous rejoins donc totalement.

Isabelle : Oui, ces personnages incarnent l’histoire et nous la font vivre “de l’intérieur”, mais ils nourrissent aussi l’intrigue. Lucie, tu parle du père d’Alma, je trouve qu’il n’est pas le seul qui semble avoir ses secrets, sa part d’ombre. Il y a plusieurs protagonistes dont je ne suis pas sûre de savoir quoi attendre – le charpentier Poussin par exemple, qui en sait manifestement long, Nao, la mère d’Alma qui semble cacher une telle force sous sa tranquillité. Ou même Amélie, fille d’esclavagiste, dont on ne sait pas si elle est menaçante ou menacée…

Pépita, tu évoque un côté merveilleux. Il y a de la poésie dans Alma, et même un peu de magie. Qu’en avez-vous pensé ?

Frédérique : Pour moi la poésie se retrouve dans la relation qu’Alma entretient avec ses parents. Elle est belle et à son apogée lorsque Nao partage ce chant évoquant la magie de son peuple. La magie de ce peuple éteint ou chaque personne possède un pouvoir. Je me demande comment TDF va exploiter ce détail ?

Lucie : La magie est essentielle dans les romans de Timothée de Fombelle, je le soupçonne d’ailleurs d’être passé à la littérature jeunesse justement pour avoir cette liberté là – les éléments merveilleux sont plus facilement acceptés dans les romans dits “jeunesse”. Il y a du merveilleux à plusieurs niveaux dans Alma : cette vallée de départ qui est idyllique, la rencontre des parents d’Alma, ces oiseaux, dont on ne connaît pas vraiment le rôle mais qui sont omniprésents autour des Okos et, évidemment, ces “traces”.
J’adore quand des indices sont semés avant qu’on ait des réponses : les chansons Nao, qu’Alma se mette à avoir un talent inné pour la chasse dès qu’elle quitte sa vallée, cette mousse qui pousse sous Soum ; et ensuite vient le récit de ces traces. La magie opère parce que ses effets font déjà partie de l’intrigue. Et puis la manifestation de ces talents est tellement poétique… J’adhère sans savoir où cela va nous mener ni comment cela va être utilisé, parce qu’un peu de magie enchante le quotidien et que celui d’Alma n’est pas rose !

Isabelle : Tout à fait. Cette part de magie, c’est peut-être ce qui permet par ailleurs de dire à de jeunes toute l’horreur qu’a été l’esclavage sans que cela ne devienne insupportable ? J’ai trouvé que c’était très bien dosé, Alma n’est pas un roman de fantasy ; pour moi, cette magie est plutôt celle des contes. Je l’ai perçue comme une façon de dire la force du courage, de l’entraide, de la dignité affirmée face aux oppresseurs. J’ai d’ailleurs lu quelque part que l’auteur s’était inspiré de faits documentés : on aurait laissé une captive chanter sur un navire négrier parce que on chant apaisait les velléités de révolte. Comme vous le dites, ces dons des Okos, qui restent à l’arrière-plan pour l’instant, contribuent aussi à nourrir notre curiosité.

Lucie : J’aime bien ton parallèle entre la magie des contes et celle d’Alma, c’est très bien vu ! Et cette hypothèse qu’elle permet de “faire passer” les atrocités de l’esclavage… Ça correspond tout à fait à la vision de l’imagination de J. K. Rowling dont je viens de terminer La meilleure des vies. Pour elle, c’est notre imagination qui nous permet de nous mettre à la place des autres bien que l’on n’ait pas traversé les mêmes épreuves, et donc qui nous permet de faire preuve d’empathie.

Pépita : J’ajouterais juste que l’échappée dans le merveilleux nous permet de mieux supporter l’horreur au sens où cela la met à distance. “Une des fonctions essentielles du conte est d’imposer une trêve au combat des hommes” (Daniel Pennac). TDF a une façon bien à lui de faire cohabiter le bien et le mal sans qu’ils s’opposent forcément. On le voit particulièrement avec les zones d’ombre de ses personnages. On est alors à la fois dans un roman historique et un parcours initiatique. Car ces personnages vont se révéler au lecteur mais aussi en même temps à eux-mêmes.

Isabelle : “Le vent se lève” n’est que la première pierre d’une trilogie. Une forme qui fait écho aux trois pôles du commerce triangulaire, mais qui exige de renouveler l’intrigue pour garder le lecteur sur plusieurs centaine de page. Qu’en avez-vous pensé ?

Pépita : Je ne suis pas allée au-delà du premier tome ! J’attends la suite car je sais qu’elle va nous surprendre bien au-delà de ce qu’on pourrait imaginer.

Lucie : Trois tomes pour trois continents, trois personnages (Alma bien sûr, mais aussi Joseph et Amélie) et probablement trois étapes : capture, esclavage et abolition. C’est comme ça que je l’imagine, mais je n’ai pas d’attente particulière pour l’intrigue. D’abord parce qu’il va falloir attendre encore un moment avant le deuxième et le troisième (!) tome. Et puis parce que j’aime tellement me laisser porter par les trouvailles et les détours de Timothée de Fombelle, qui va de toute façon toujours bien au delà de ce que je pourrais imaginer. Je ne trouve pas que ce premier tome ait un “ventre mou”. Il y a un moment un peu long sur le bateau, mais cela correspond bien à la durée et à la dureté du trajet, donc cela ne m’a pas gênée. Et toi, qu’en as-tu pensé ?

Isabelle : J’ai apprécié l’ampleur de cette fresque, il fallait probablement une trilogie pour y parvenir. L’histoire commence en 1786, trois ans avant la Révolution, je m’attends comme toi à de grands bouleversements que je brûle de découvrir.

Pépita : J’avais une petite question sur la forme : vous avez dû remarquer le petit “jeu” de l’auteur avec ses fins de chapitres et les noms des chapitres ? Vous en avez pensé quoi ?

Isabelle : C’est drôle que tu parles de ça, Pépita, j’y pensais aussi quand nous parlions de poésie. Quand nous avons lu Alma à voix haute, mon fils n’a pas mis deux chapitres à se rendre compte qu’effectivement, le titre de chaque chapitre correspond à ces derniers mots (j’aurais mis plus de temps à le remarquer sans lui, je pense !). Cela a nourri notre curiosité car on se demande souvent comment le chapitre en arrivera à ces mots-là !

Lucie : J’ai récemment lu Victoria rêve, et je me suis aperçue que Timothée de Fombelle y jouait déjà avec les derniers mots des chapitres utilisés en titre. Je trouve étonnant de voir comme ça fonctionne bien, à chaque fois. Comme toujours, je serai curieuse de savoir comment ça se passe “en cuisine” : ça semble simple et évident quand on le lit, mais ça demande certainement un travail complexe.

Isabelle : Pour conclure, j’avais envie de vous demander quelle émotion a prédominé chez vous à la lecture de ce roman

Lucie : L’émotion qui a prédominé chez nous a été l’excitation. De retrouver Timothée de Fombelle pour un roman en plusieurs tomes tout d’abord (la lecture de Tobie Lolness était encore fraîche), et de découvrir sans cesse ce qu’il nous avait réservé dans le chapitre suivant. C’est vrai que ce jeu sur les titres crée une attente, mais elle est aussi alimentée par les changements de personnages qui nous laissent en suspens. En conséquence, les vacances aidant, on l’a lu en très peu de temps malgré le nombre de pages.

Pépita : L’émotion ? Mais il y en a tant ! Ce qui prédomine chez moi, et cela va vous paraitre paradoxal, c’est le sentiment de liberté. Liberté de suivre un cheval, de suivre son instinct, de chanter, de mener sa barque, de désobéir, de garder ses secrets… Je crois vraiment que c’est un fil rouge du roman et qu’il n’a pas fini de nous surprendre.

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les billets d’Isabelle, de Lucie, de Pépita et Frédérique, ainsi que le billet consacré à Timothée de Fombelle dans notre série “classiques de la littérature jeunesse”, qui vous donnera certainement envie de lire ses autres livres. N’hésitez pas non plus à nous donner votre ressenti sur Alma : ce roman vous fait-il envie ? Peut-être l’avez-vous déjà lu, qu’en avez-vous pensé ?

Lecture Commune : C’est MON arbre ! d’Olivier Tallec

Il y a parfois des lectures qui nous passent entre les mains sans que l’on s’y arrête vraiment. Et puis, qui, parce qu’on en parle avec d’autres, ouvrent le débat et de nouvelles clés de compréhension.

Pour Bouma, C’est mon arbre était une déception, aussi a-t-elle eu envie d’en discuter avec Isabelle et Liraloin, deux copinautes qui au contraire avaient été séduites par cet album. Voilà le résultat de leurs échanges.

C’est mon arbre, Olivier Tallec, l’école des loisirs, 2019

Bouma : Que vous inspire le titre de cet album et la frimousse de cet écureuil ?

Isabelle : Cette couverture a tout de suite fait de l’œil à toute la famille : les belles couleurs automnales, l’ironie du titre qui annonce le sujet de la propriété qui est quand même ultra-brûlant chez les enfants (mais pas que…). Et le dessin irrésistible : regardez moi ce petit propriétaire en puissance manier avec amour sa tondeuse à gazon !

Liraloin : Attention propriété privée : l’arbre est gravé non pas par deux amoureux mais par un seul très amoureux de son arbre visiblement. Tellement fou de sa propriété qu’il en prend bien soin, passage de tondeuse. Et cet œil, un brin apeuré que quelqu’une lui pique, méfiant aussi.

Bouma : Moi aussi c’est cet œil grand ouvert qui a attiré mon attention. Mais j’y ai plus vu de la surprise. Comme si on prenait ce personnage en flagrant délit ! De quoi ? Reste donc à ouvrir le livre et le découvrir.

Liraloin : Pris en flagrant délit d’égoïsme total !

Bouma : Si vous deviez définir l’histoire en trois mots quels seraient-ils ?

Isabelle : Pour moi, ce serait : Propriété, Frontière, Doute.

Liraloin : Peur – Propriété – Surprise

Bouma : C’est intéressant de voir que vous ne mettez pas exactement les mêmes mots et pas forcément dans le même ordre. Moi je rajouterai Individualisme et Solitude pour compléter. Et je remarque qu’aucune de nous n’a mis l’humour dans sa liste.

Dès les premières pages, on comprend vite de quoi retourne l’histoire avec les déterminants de possession en majuscule. Quelle lecture faites-vous de ce choix de typologie ? Était-ce nécessaire selon vous ?

Liraloin : Les lettres capitales accentuent la nomination de quelque chose en l’occurrence ici : l’arbre à lui tout seul. En plus, en première de couverture, cette typo attire bien le regard du lecteur.

Isabelle : Oui, les pronoms possessifs en majuscule viennent appuyer la façon un brin excessive avec laquelle notre écureuil affirme sa propriété. Ces pommes de pin, cet arbre auxquels il tient tant – ce sont les siens ! Ils sont à lui, et seulement à lui. Un peu parano sur les bords, le petit rongeur semble inquiet que des intrus n’aient pas saisi qu’ici, c’est chez lui ! J’ai bien aimé ce côté outrancier, alimenté par les majuscules. En lecture à voix haute, elles donnent envie d’insister, de mimer, de grimacer, pour le plus grand plaisir des enfants (en tout cas chez moi). Mais si tu poses la question, c’est peut-être que tu trouves que c’était superflu ?

Bouma : Effectivement, comme la couverture fait déjà mention de ce mot en majuscule, je n’en ressentais pas le besoin dans le reste du livre. C’est une indication de lecture, ça je l’ai bien compris, mais elle m’a heurtée ! Le texte et l’image font suffisamment sens sans en rajouter.

Isabelle, tu parles d’un côté “outrancier” de l’histoire. Est-ce que justement vous ne trouvez pas que l’auteur en fait trop ? Et si non, quelle lecture faites vous de cet instinct de propriété ?

Liraloin : Non je ne trouve pas que l’auteur en fasse trop, je ne vois qu’un clin d’œil, certes exagéré, aux amoureux gravant leurs prénoms pour la vie : cet arbre est à nous ! C’est la même chose. Nous sommes vraiment dans l’exagération lorsqu’on est amoureux et comme ici amoureux d’un arbre. L’écureuil est un petit animal qui fait des réserves et donc se choisit un arbre comme petite maison. Pour moi c’est simple : je suis amoureux de mon arbre et le stock planqué est à moaaaaaaaaaaaaaaaaaa !

Isabelle : Oui, c’est l’instinct de propriété poussé à l’extrême. Je n’ai pas trouvé que l’auteur en faisait trop. Cette problématique est ultra-importante pour les enfants (pas seulement…) : difficile d’apprendre à partager ! Ce que j’aime bien, c’est que l’écureuil vit à fond quelque chose que petits et grand apprennent qu’ils ne peuvent pas s’autoriser. De ce point de vue, les premières pages peuvent avoir quelque chose de réjouissant, sans doute de nature à faire vibrer une fibre chez ceux qui aiment avoir leurs affaires et leur espace à eux. Mais les excès de paranoïa du petit rongeur font que tôt ou tard, il devient impossible de ne pas en rire et lever les yeux au ciel. J’ai vu que ces deux lectures n’avaient pas eu le même poids chez mes deux enfants : l’un (je ne vous dirai pas lequel…) n’a pas boudé son plaisir en découvrant les excès de l’écureuil alors que l’autre l’a presque immédiatement trouvé insupportable. Après, c’est sans doute un point de vue d’adulte, mais on peut aussi faire une lecture plus politique de ce besoin maladif de démarcation.

Bouma : Je serais donc plutôt comme ton deuxième fils, la quête de cet écureuil ne m’ayant pas du tout touchée, voire m’ayant énervée. Et peut-être effectivement mon point de vue d’adulte a-t-il faussé ma lecture en y trouvant “cet instinct de propriété et de rejet” que l’on peut retrouver actuellement dans certaines parties du monde. Les murs de séparation n’étant malheureusement pas que de la fiction actuellement.

Quand je lis vos réponses, vous faites toutes deux références à la difficulté de partager chez les jeunes enfants. A quel âge le recommanderiez-vous car moi je le lirai plutôt à des enfants qui ont déjà dépassé ce stade ?

Liraloin : Oui je suis d’accord avec toi, je le recommande à partir de 5 ans, pas avant.

Isabelle : J’aurais envie de lire cet album à des enfants y compris plus jeunes. Comme je le disais plus tôt, le comportement de l’écureuil peut avoir quelque chose de réjouissant pour celui ou celle qui serait dans l’affirmation de sa propriété ! La suite invite à réfléchir… L’album a beaucoup plu à mes enfants qui sont plus grands et ont fait des parallèles avec la société (notamment le mur de Trump).

Bouma : Je me rends compte que nous sommes restées centrées sur l’histoire sans mentionner le graphisme, pourtant Olivier Tallec est d’abord connu en tant qu’illustrateur. Comment définiriez vous son style ? Qu’est-ce qui vous a séduit ?

Liraloin : Son style est bien, je dirais qu’il a bien évolué. Je l’ai connu à travers ses illustrations pour la série des Imagiers chez Gallimard, au début des années 2000. Depuis, je trouve que ses personnages ont changé de “bouille” et sont devenus plus expressifs. Surtout, depuis quelques temps il développe de plus en plus la thématique “humour” avec sa série des Qui, Quoi, Qui.

Isabelle : Comme Frédérique, j’apprécie beaucoup l’expressivité du trait d’Olivier Tallec : ces grands yeux écarquillés, cette queue hérissée d’enthousiasme, de surprise ou d’indignation, cette mise en scène un peu dramatique… Il y a là une ironie malicieuse qui fait écho au texte dont nous avons déjà parlé, on est parfois à la limite de la caricature. Cet album-ci m’a aussi séduite par sa palette de couleurs automnales qui dégage une grande gaieté.

Bouma : Moi je suis toujours émerveillée par son travail sur les couleurs. J’apprécie tout particulièrement ses albums où il y a de grands aplats comme sa réinterprétation de Michka par exemple. Il maîtrise la peinture à merveille.

Et pour conclure, si vous aviez un autre titre de l’auteur à recommander, quel serait-il ?

Isabelle : Il y en a beaucoup ! Spontanément, je pense à J’en rêvais depuis longtemps qui parle avec beaucoup de tendresse et d’humour de la relation entre petit humain et animal domestique. J’y avais déjà aimé le style graphique dont nous venons de parler et le ton un peu ironique dont le double-niveau se révèle au fil de la lecture.

Liraloin : Jérôme par cœur car les illustrations d’Olivier Tallec subliment le texte si subtil et sensible de Thomas Scotto.

Bouma : Et pour moi ce sera Moi devant dont il a illustré le texte de Nadine Brun-Cosme et qui a été sélectionné par le Prix des Incorruptibles il y a quelques années.

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Un extrait à découvrir par ici. N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions de lecture sur cet album qui semble ne laisser personne indifférent !