Lecture commune : Les amours d’un fantôme en temps de guerre de Nicolas de Crécy

Le 16 octobre dernier, Les amours d’un fantôme en temps de guerre de Nicolas de Crécy recevait le Prix Vendredi, devenant ainsi le deuxième lauréat (Anne-Laure Bondoux avait été la première avec son roman L’aube sera grandiose).

Présenté comme le « Goncourt de la littérature jeunesse, et nommé ainsi en référence à Michel Tournier, ce prix récompense “un ouvrage francophone, destiné aux plus de 13 ans”.

Un livre qui reçoit un prix littéraire suscite toujours la curiosité et fait souvent débat.

A l’ombre du grand arbre, nous sommes curieuses et nous aimons débattre. De fait, nous avons décidé de faire une lecture commune autour de ce roman atypique…

Les amours d’un fantôme en temps de guerre

de Nicolas de Crécy (Albin Michel 2018)

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Hashtagcéline : J’avoue que j’étais passée un peu à côté de ce roman lors de sa sortie. Le fait qu’il reçoive le Prix Vendredi m’a incitée à me pencher sur le cas de ce fantôme. Et pour vous, c’était quoi le déclic? Le prix? Le bouche à oreille? L’auteur? Les illustrations?

Sophie : Comme toi, je ne l’avais pas vu passer à sa sortie. C’est au moment de sa sélection au Prix Vendredi que je l’ai découvert et que je l’ai lu un peu après. J’avais surtout envie de le découvrir pour voir comment était fait ce roman très illustré et la place qui était vraiment laissée à l’image

Pépita : Tout pareil, c’est le Prix Vendredi qui me l’a mis en lumière. J’étais intriguée par la forme, envie d’aller voir cette articulation texte/images dans un roman qui plus est pas vraiment estampillé jeunesse. Aucune idée non plus de l’auteur que je ne connaissais pas. Bref, de quoi susciter ma curiosité de lectrice !

Isabelle : De mon côté, je dois admettre que je n’avais pas repéré du tout ce livre. Comme de plus en plus souvent, c’est vous qui avez attiré mon attention – notamment quand j’ai lu la critique de Sophie ! Après avoir vu qu’il s’agissait d’histoire et de politique, ma curiosité a été piquée. J’ai évidemment saisi la première occasion de le feuilleter en librairie et j’ai eu immédiatement un coup de cœur pour les illustrations !

Hashtagcéline : Justement, parlons-en de ces illustrations… Nombreuses, presque à chaque double page, elles occupent une place très importante dans le roman. Pour ma part, c’est ce qui fait l’attrait principal de ce livre mais aussi son originalité. Qu’en est-il pour vous? Qu’avez-vous ressenti ? Selon vous qu’apportent-elles au roman?

Pépita :Je suis tout à fait de ton avis. Elles apportent un réel plus et sont très bien intégrées dans la narration, sans percuter les propres images du lecteur. Il y en a de très touchantes, d’autres terribles. Elles ont une belle unité de tons et d’atmosphère.
De ce point de vue, une réussite !

Isabelle : D’accord avec vous ! L’atmosphère est très particulière, empreinte de mélancolie et pleine de contrastes entre ombre et lumière, entre la douceur de l’entourage du petit fantôme, la beauté des paysages et l’horreur de la guerre. Ce sont de vrais tableaux et c’est assez incroyable d’avoir pu atteindre une telle qualité dans le cadre d’un ouvrage aussi long… Et elles sont bien pensées, prolongent le récit, voire prennent carrément le relais sur le texte. C’est probablement le principal point fort de ce livre.

Bouma : Les illustrations sont vraiment magnifiques. Elles attirent tout de suite le regard avec ce trait crayonné incisif mélangé à des couleurs très surannées. Je vous rejoins donc sur cette atmosphère particulière qui s’en dégage. Après j’avoue m’être demandée tout au long de ma lecture si elles avaient précédé l’écriture du texte, si c’était l’inverse ou si l’auteur avait construit les deux en parallèle. Ça ne change rien à leur qualité mais ça me trotte encore dans la tête.

Hashtagcéline :Ce roman nous plonge dans un univers où les fantômes existent et vivent parmi nous. Malgré le caractère en soi surnaturel de la chose, j’avoue que parfois, j’y ai trouvé quelques incohérences et j’ai eu quelques difficultés à complètement adhérer. Et vous? Comment l’avez-vous ressenti ? Avez-vous aimé évoluer dans ce monde spectral?

Sophie : Au contraire, j’ai totalement adhéré à l’univers. Il est vrai que je me souviens d’un moment où j’ai trouvé que le lien entre l’univers des humains et celui des fantômes manquait de logique mais ça ne m’a pas empêché d’apprécier l’histoire. Ce que j’ai préféré, c’est ce passage au musée où un personnage raconte au héros que l’on peut clairement voir la présence de fantômes dans l’œuvre artistique de certains humains. J’aime bien cette idée que des mondes parallèles puisse croiser notre univers à nos dépends, qu’il y a quelque chose qui existe qui va plus loin que ce que voient nos yeux.

Bouma : Dans ce roman, le surnaturel apparaît pour moi comme un écho des problèmes du monde ; c’est d’ailleurs ainsi que l’explique le héros fantomatique. J’avoue donc ne pas m’être réellement attachée à cette caractéristique du récit mais plutôt aux aspects historiques. La figure du fantôme “résistant” allait de soi puisqu’il devait rester caché et ne pas apparaître aux yeux des humains comme des fantômes acides.

Pépita : J’ai été séduite au départ par la forme du récit mais j’avoue que j’ai trouvé que la narration manquait de pep’s assez rapidement. Et puis si j’ai bien saisi les allusions au monde des humains, j’ai comme toi été gênée par les incohérences. Comme les fantômes qui survolent, j’ai trouvé certains aspects pas assez profonds dans le développement et je me suis parfois perdue, voire j’ai été un peu agacée par les redites dans les ressorts de l’intrigue. On finit par tourner un peu en rond.

Bouma : Ça je suis d’accord avec toi Pépita, même si j’ai moins été gênée que toi par ces incohérences, j’ai trouvé certaines longueurs au récit… puisque le fantôme semble toujours revenir à son point de départ (au sens figuré).

Isabelle : Je vous rejoins complètement là-dessus. C’est curieux d’ailleurs, car les thématiques du roman (qu’il s’agisse de la période historique, des idéologies haineuses, des liens familiaux ou de l’adolescence) me tiennent toutes vraiment à cœur et j’ai trouvé l’écriture très belle. Et pourtant, j’ai eu énormément de mal à entrer dans cette histoire. Est-ce lié à la mise à distance du fait de l’inscription dans le monde des fantômes qui m’aurait empêchée de m’identifier pleinement ? Je pense plutôt que cela vient de la trame narrative qui m’a semblé un peu flottante, sans mauvais jeu de mot ! On voit bien qu’il s’agit de la montée du fascisme et il y a des enjeux autour de la capacité des fantômes à résister, mais au niveau individuel de notre petit fantôme, on a souvent l’impression qu’il erre dans ce monde dévasté sans savoir ce qu’il cherche et ce qu’il est censé trouver, puisque l’on comprend dès le départ qu’il ne retrouvera pas sa famille.

Hashtagcéline :Dans ce roman, le titre l’annonce : “Les amours d’un fantôme en temps de guerre” Qu’en pensez-vous ? Vous semble-t-il pertinent à la lumière de votre lecture ? Qu’est-ce qui pour vous fait l’essence de ce roman : l’amour ou la guerre (ou les deux) ? Et lequel de ces deux aspects vous a le plus touché/intéressé?

Bouma : C’est un peu la conclusion de mon billet sur ce roman, ta question. Je n’ai pas compris le titre et ai attendu longtemps les amours de ce fantôme… Je trouve que la guerre, et donc l’aspect historique dont je parlais précédemment, sont vraiment au centre du roman. La question sentimentale est vraiment subsidiaire, à tel point que je ne m’en rappelle plus grand chose.

Isabelle : Là encore, je suis complètement d’accord avec vous. Je n’y ai pas réfléchi sur le moment, mais en lisant le billet de Bouma, je me suis dit que ce titre était effectivement curieux. Il est, certes, question de la disparition des parents du fantôme qu’il aime sincèrement, puis d’une jeune fantôme qui l’accompagne un moment et dont il s’éprend, puis d’une jeune humaine dont le lecteur aura sans doute entendu parler. Mais cette dimension sentimentale n’est pas creusée et n’est pas vraiment articulée à l’intrigue. Il me semble que le roman n’aurait pas été vraiment différent sans ces émois du protagoniste…

Sophie : Je vous rejoins également puisque j’ai aussi été surprise de la présence très secondaire de l’amour dans l’histoire. Comme le dit Isabelle, il y a un amour familial, une ébauche de premier amour mais rien qui ne justifie ne le titre. J’aurais plus vu “Les aventures d’un fantôme en tant de guerre”.

Hashtagcéline :Ce roman est paru chez Albin Michel tout court, sans la mention “jeunesse”. Sur le site de l’éditeur, il le conseille “Pour les jeunes lecteurs comme pour les adultes (à partir de 13 ans)”. Qu’en pensez-vous?

Isabelle : Je suis contente que tu poses cette question, Céline, car c’est effectivement loin d’être évident… Il me semble que l’univers fantomatique est assez enfantin, cela m’intéresserait de savoir si cela parle à des ados ou des jeunes adultes. En même temps, il y a des passages vraiment ardus pour des lecteurs trop jeunes, non ? Je pense par exemple aux réflexions métaphysiques du fantôme du musée, que j’ai dû moi-même relire plusieurs fois avant de les comprendre… Et les références historiques ne pourront être pleinement saisies que par celles et ceux qui auront déjà étudié l’histoire du 20ème siècle. Je ne saurais donc pas bien à qui destiner ce roman. Et vous?

Pépita : J’ai le même ressenti. Il joue sur plusieurs cibles de public et ce positionnement est loin d’être pertinent dans la mesure où effectivement il faut des clés de compréhension. Il semblerait-et cela rejoint nos réponses aux questions précédentes-que la narration qui s’effiloche au fur et à mesure donne une apparente simplicité alors qu’il n’en est rien. Le titre aussi. Est-ce la forme qui a conduit l’éditeur à faire ce choix ? Je ne peux me résoudre que ce soit sur le fond tout de même…Il serait intéressant d’avoir son retour je trouve. Car bibliothécaire jeunesse je suis et j’aurais bien du mal à le conseiller à de jeunes lecteurs. A partir de 13 ans, pourquoi pas mais encore faut-il être bon lecteur car moi aussi, comme toi Isabelle, je me suis parfois perdue.

Bouma : Effectivement, je suis d’accord avec vous. Il faut vraiment avoir étudié ce contexte historique pour comprendre certaines références de l’histoire. D’un autre côté, je trouve que la forme, avec les illustrations, peut “refroidir” certains adultes qui y verraient un côté enfantin (alors que pas du tout). Pour moi c’est un peu un OLNI qui doit vraiment être conseillé pour trouver son lectorat.

Sophie : Je l’ai vraiment lu avec l’idée qu’il se destinait plus aux ados, à partir de 13 ans me semble bien. Pour moi ce n’est pas complètement gênant s’ils n’ont pas toutes les références nécessaires. Peut-être seront-ils amenés à repenser à ce livre le jour où ces références se présenteront à eux.

Hashtagcéline :Face à La tête sous l’eau d’Olivier Adam (Robert Laffont), Brexit romance de Clémentine Beauvais (Sarbacane), Pâquerette, une histoire de pirates de Gaston Boyer (Gallimard Jeunesse), Rester debout de Fabrice Colin (Albin Michel), Un mois à l’ouest de Claudine Desmarteau (Thierry Magnier), Trois filles en colère d’Isabelle Pandazopoulos (Gallimard Jeunesse), et Pëppo de Séverine Vidal (Bayard), ce roman a reçu cette année le Prix Vendredi 2018. Vous en pensez quoi?

Sophie : En fait, j’étais un peu partagé à l’annonce du résultat. D’un côté, je trouve intéressant de mettre en avant un livre qui sort du lot principalement par sa forme illustrée. Mais en même temps, je trouve dommage que ce ne soit pas un livre plus représentatif de la littérature ado du moment.

Pépita : Tout comme Sophie, je suis partagée sur la cible de ce roman. Je pense que ce qui a séduit, c’est la forme originale. Mais c’est vrai que cela brouille sur le positionnement littérature ado.

Isabelle : De mon côté, j’ai réagi à l’annonce du prix avec beaucoup de curiosité puisque je ne connaissais pas encore ce roman. Je n’ai pas lu l’ensemble de la sélection, mais les livres que j’ai eu l’occasion de lire sont tous des coups de cœur, chacun à leur manière. On peut toujours penser que d’autres romans auraient mérité d’être distingués mais in fine, ce type de prix répond aussi à une sensibilité particulière : selon quels critères comparer des romans si différents les uns des autres ? J’aurais été intéressée de lire un argumentaire du jury, de connaître les raisons qui l’ont fait pencher pour ce roman-là. En tout cas, je partage un sentiment d”urgence d’entretenir la mémoire du 20ème siècle et beaucoup d’admiration pour les illustrations et le côté original !

 

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Lecture commune : Brexit Romance, de Clémentine Beauvais

Avec Brexit Romance, Clémentine Beauvais a signé l’un des romans les plus attendus de l’automne. Ce livre à mi-chemin entre roman, théâtre et opéra, sur un sujet d’une actualité brûlante, avait tout pour faire parler de lui ! Ce que nous avons fait, bien entendu, à l’ombre de notre grand arbre. Et comme nos avis divergeaient, la discussion a été animée ! N’hésitez surtout pas à prolonger ces échanges en nous faisant part de vos ressentis…

 

Brexit Romance, de Clémentine Beauvais. Éditions Sarbacane, 2018

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Pepita : Brexit Romance et Clémentine Beauvais + Sarbacane : vous vous attendiez à quoi en ouvrant ce roman ?

Hashtagcéline : J’ai beaucoup aimé les autres titres de Clémentine Beauvais donc j’y allais plutôt de façon assez enjouée. En revanche, non pas que je ne m’intéresse pas à l’actualité, le sujet du Brexit ne m’attirait pas particulièrement. J’avais un peu peur que cela rende l’histoire indigeste. Surtout qu’il fait tout de même 450 pages… Après, si je l’ai ouvert c’est que je faisais confiance à Clémentine Beauvais pour rendre le tout intéressant et surtout amusant. Et vous 450 pages sur le Brexit, ça vous tentait ?

Isabelle : De mon côté, le sujet du Brexit me parle énormément puisque je suis amenée professionnellement à travailler sur la politique européenne. Pour changer des publications scientifiques que je côtoie toute la journée au travail, j’essaie généralement, quand je lis pour le plaisir, de choisir des choses qui me changent les idées, surtout lorsque le contexte est particulièrement déprimant, comme en ce moment. Et je dois dire que je n’y connais rien en “romances” car je n’en lis jamais ! Mais là, j’étais très intriguée : la couverture suggère quelque chose de léger et joyeux, et même le titre est presque un oxymore… Comment Clémentine Beauvais pouvait-elle bien s’y être prise pour associer romance, humour et Brexit ? C’est donc avec énormément de curiosité que j’ai ouvert le livre !

Carole : J’attends toujours avec impatience un roman de Clémentine Beauvais. Celui-ci peut être avec une certaine appréhension, après le sublime Songe à la douceur. Quant au thème du Brexit, j’observe la politique européenne en général, et sachant que Clémentine vit en Angleterre où elle y enseigne, son sens de l’humour, et sa maîtrise des deux langues, je me doutais du ton de ce roman. Il n’en reste pas moins que j’ai été très agréablement surprise du fond (social pour résumer) qui cette fois a vraiment pris le dessus sur la forme !

Pepita : Alors justement, il parle de quoi ce fond ? Un petit résumé à plusieurs mains s’impose !

Isabelle : Il me semble qu’il s’agit avant tout d’une génération que Clémentine Beauvais croque à merveille : celles des “millenials” qui, de part et d’autre de la Manche, sont complètement pris de court par le vote pour le Brexit. Étudiants, fondateurs de start-ups, militants féministes, végétariens-écolos ou conservateurs, d’origine modeste ou aisée, ils sont surtout profondément ouverts sur le monde et attachés à leur liberté de circuler à travers le continent européen. L’une d’entre eux, la jeune et pétillante Justine Dogson, imagine un complot complètement farfelu : marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe évidemment comme prévu…

Hashtagcéline : Pour ma part, j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire… Il m’a fallu une centaine de pages pour me faire aux personnages et à l’univers. Une fois lancée, en revanche, j’ai vraiment apprécié ma lecture. Avez-vous eu ce même ressenti ?

Isabelle : Je me demande si cette difficulté à garder le fil n’est pas lié au fait que l’autrice jubile tellement à incarner ces personnages et leurs échanges que l’intrigue semble parfois passer au second plan… J’ai parfois eu l’impression qu’avec cette intrigue loufoque qui ne semble pas se prendre au sérieux, Clémentine Beauvais voulait surtout évoquer notre époque et une certaine génération.

Pepita : Oui, tout à fait, c’est bien le ton de ce roman, une génération décomplexée, qui ne souhaite pas que le politique empiète sur sa liberté.

Isabelle : Comment caractériseriez-vous les personnages principaux ?

Pepita : Il y en a tellement je trouve ! Je dirais que pour certains ils sont complètement à l’opposé. Si certains vivent pleinement leur époque, d’autres semblent d’un autre temps, ce qui donne des situations parfois loufoques.

Isabelle : C’est vrai qu’il y a beaucoup de personnages qui forment une sorte de kaléidoscope de notre époque qui est à la fois celle de la modernité, de l’ouverture sur le monde et des flux de communication perpétuels, et celle d’une société de plus en plus polarisée… J’ai trouvé que Clémentine Beauvais faisait preuve d’un énorme talent pour brosser ces différents portraits – celui des startupers “bobos”, de l’intellectuel de gauche français, de l’avocate féministe américaine, des militants anticapitalistes, des dirigeants de UKIP… Ils sont décrits de façon très juste.

Pepita : Du coup, tu me permets de rebondir Isabelle : je te rejoins mais en même temps cela donne un côté artificiel qui m’a un peu agacée, du coup. A trop vouloir tout démontrer, on en devient superficiel.

Isabelle : Je pense que la réaction dépendra un peu des affinités du lecteur ou de la lectrice : personnellement, j’ai beaucoup ri des dialogues, des idées bien trempées et de l’excentricité des personnages (qui m’ont pour beaucoup évoqué des personnes rencontrées dans la vraie vie). J’ai donc pris du plaisir à me laisser promener au fil de ces digressions… Mais je peux concevoir que d’autres lecteurs puissent perdre un peu le fil de l’intrigue.

Pepita : Un peu compliqué à appréhender pour des 13 ans, la cible affichée de ce roman par Sarbacane non ?

Isabelle : Je suis complètement d’accord avec toi. La collection et la couverture bleu layette visent un lectorat jeune. Il me semble que rares sont les lectrices et lecteurs de cet âge-là qui pourront saisir l’ensemble du propos et vu que la dimension sociale et politique est ce qui donne l’essentiel de la chair de ce roman, je le destinerais plutôt à des adultes – jeunes ou moins jeunes !

Un mot sur la forme ? Le roman est original aussi de ce point de vue, non ?

Carole : Comme toi, j’ai vraiment ri sur les dialogues, et notamment la repartie de Kamenev (certainement plus du même âge que moi que les autres personnages). Les dialogues sont quasi théâtraux en fait, hyper rythmés, inclus dans le récit par le retrait des tirets et le choix de guillemets simples. C’est assez surprenant d’ailleurs, mais la lecture reste fluide. Il oscille vers le vaudeville et l’opéra par moments. L’écriture inclusive et le bilinguisme y sont maîtrisés et élégamment distillés je trouve. Tous ces éléments lui confèrent une forme stylistique assez originale et discrète (par rapport à Songe à la douceur notamment, beaucoup plus visuel).

Isabelle : Oui, j’ai moi aussi trouvé cette forme très rafraîchissante. Clémentine Beauvais navigue entre théâtre, opéra et roman, mais avec une bande-son et des incursions de conversations par SMS et des échanges parallèles sur les réseaux sociaux ! Je n’avais jamais rien lu de tel !

Si vous deviez résumer ce roman en un seul mot, quel serait-il ?

Pepita : Audace !

Isabelle : Oui, je te comprends ! Pour ma part, je dirais peut-être modernité… Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela…

Un mot de la fin ?

Pepita : Un roman qui pour ma part ne m’a pas laissé beaucoup de souvenirs,j’admire profondément l’intelligence de l’autrice, sa verve, sa vivacité mais j’ai eu du mal à adhérer au sens politique de ce roman.

Isabelle : Nos avis divergent là-dessus, j’ai trouvé que la génération au cœur du roman et ses multiples paradoxes y étaient évoqués avec beaucoup d’intelligence… Mais ce sont aussi les différences de sensibilité et de lecture que nous pouvons avoir qui font la richesse des lectures communes à l’ombre du grand arbre !

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Lecture commune : P.O.V. de Patrick Bard

Il est de ces lectures dont vous sortez un peu abasourdie.

Vous êtes un peu comme le héros du livre que vous venez de refermer :  vous avez le sentiment d’avoir vécu une expérience nouvelle dont vous avez du mal à vous relever. 

Dans ces moments là, sans nul doute, au sein de ce blog collectif, une lecture commune s’impose.

P.O.V. de Patrick Bard. Editions Syros, 2018

 

Alice : P.O.V. un titre en forme d’acronyme, qu’il est peut être nécessaire de développer et d’expliquer au regard de la thématique du livre. Qui se lance ?

HashtagCéline : Avant de lire ce roman, j’avoue que “P.O.V.” ne m’évoquait rien. Pour le rendre plus explicite, je trouve que cet extrait du roman est parfait : «Ce qui l’a excité, c’est justement que, du coup, la fille le regardait dans les yeux. Du moins en a-t-il eu l’impression. Il ne savait pas encore qu’on appelait de telles vidéos des POV, point of view, terme anglo-saxon pour « caméra subjective ». Il ne comprenait pas non plus que l’homme forniquait tout en cadrant et en tenant la caméra. Deux emplois pour une seule personne, ça permet de réduire les coûts et d’optimiser les bénéfices. Mais de cela, Lucas ne savait rien alors, pas plus qu’il ne comprenait le sens réel de l’image qu’il voyait. » P.O.V. de Patrick Bard, c’est ça. Le ton est donné.

Solectrice : Ce titre ne m’évoquait rien non plus, pas plus que le grand X rose sur fond noir de la couverture (imperceptible si on ne connaît pas déjà le sujet). Seul le téléphone m’invitait à considérer le sujet : réseaux sociaux, objet de manipulation,… ? J’ai vraiment découvert cet univers du cybersexe, estomaquée, au fil des pages.

Alice : En effet, j’aime beaucoup ton extrait Céline, très intéressant. On comprend qu’il s’agit d’un gamin naïf qui tombe par inadvertance sur une video porno . Mais cela va plus loin, ce n’est pas une simple expérience, c’est un rendez-vous qui va se réitérer . Vous m’en dites un peu plus ?

Carole  : Oui, expérience qui va assez rapidement se transformer en véritable addiction. Et qui dit addiction dit chronophagie, obsession, frustration, insatisfaction, engrenage. Lucas tombe dans une spirale qui l’engloutit, à la recherche incessante de sensations originelle et nouvelle, et qui de facto va avoir des conséquences sur sa vie personnelle et familiale. Avec une écriture ultra-réaliste, l’auteur nous embarque alors avec lui et par répercussion avec ses parents.

Solectrice : L’adolescent découvre ainsi par étape, guidé par sa curiosité, par son excitation, un incroyable choix de vidéos pornographiques. Il découvre des anatomies, des pratiques et des postures qu’il ne soupçonnait pas. Il s’en nourrit, jusqu’à la boulimie. Et le lecteur le suit dans cette dimension, jusqu’à l’écœurement

Alice : Les parents, parlons en des parents. J’ai deux questions qui viennent à mon esprit :
– leur rôle tout d’abord dans ce roman. Leur attitude face un sujet tabou et à l’addiction de leur fils, les différentes phases qu’ils traversent. Vous nous en dites plus ?
-Et puis je pense aussi au parent que je suis (ou dans lequel vous pouvez vous transposer), le parent qui est l’adulte qui lit ce livre, l’adulte qui découvre un monde qu’il n’avait pas imaginé, l’adulte qui est porteur d’une éducation et qui se trouve confronté à une terrible réalité. Je crois que c’est dans ce rôle que ce livre m’a le plus chamboulé. Et vous comment l’avez vous vécu ?

HashtagCéline : L’attitude des parents peut paraître étonnante. On les sent détachés et on a surtout l’impression qu’ils prennent les problèmes apparents de leur fils (prise de poids, fatigue, chute des notes) à la légère. Il y a des signes ! Lucas est un ado et je pense que cela justifie beaucoup de choses à leurs yeux. Sa mère le dit lors d’un rendez-vous avec le prof principal “Tous les ados sont un peu comme ça, non?” Il a 16 ans et ce n’est plus un petit garçon que ses parents peuvent sans arrêt surveiller. Le père qui découvre le problème pense que grâce à son sermon et le visionnage d’une vidéo sur les dessous du porno, Lucas va passer à autre chose. Mais non. Je crois surtout que si l’on peut envisager certaines choses, l’addiction et l’ampleur de celle du héros est inimaginable. Et ses parents sont loin d’avoir saisi à quel point leur fils était accro. A quel moment un comportement devient véritablement inquiètant? Des modifications dans le comportement de Lucas donnent pourtant l’alerte mais je crois que ses parents n’ont pas envie de voir ou pas envie de croire que le problème est plus profond. Ca passera… Et puis, l’adolescence est une période trouble.
J’ai souvent eu envie de leur dire :”Mais vous ne voyez rien? Vous ne voyez pas comme votre fils est obsédé par son écran et ses vidéos??” Mais en même temps, malgré tout, je me disais qu’eux, à l’inverse de moi lectrice, n’avaient pas toutes les cartes en main. Mais j’avoue que ça m’a beaucoup fait réfléchir également. J’ai repensé à mon comportement d’ado envers mes parents et celui que j’aurai quand mes enfants seront ados eux-mêmes. On ne peut pas tout contrôler et il faut l’accepter. Et être très vigilant quoi qu’il arrive. C’est tellement compliqué !

SolectriceLes parents…
Le père semble prendre les choses en mains, à sa façon : il réagit en confisquant le téléphone et l’ordinateur, en imposant des images fortes pour culpabiliser son fils. Puis il redonne sa confiance, sans voir le malêtre de son fils, jusqu’au déni. Il refuse de questionner, d’échanger, de recourir à une aide. La mère, elle, paraît d’abord désemparée. Puis, comme elle a connu une dépression, elle cherche à tendre la main à son fils, voudrait l’emmener consulter un psychologue, mais elle abandonne face à la détermination de son mari, qui s’est toujours occupé de l’éducation de leur fils.
Quant à la mère que je suis, bien sûr, j’ai reçu ce livre en pleine face. J’ai pensé aux échanges fréquents que j’ai avec mes filles sur l’utilisation d’internet, aux limites que je pose comme l’extinction et la mise à distance des objets connectés la nuit. J’ai pensé aussi aux parents démunis ou insouciants que je croise et qui n’ont pas conscience de ces risques.

Alice : Je comprend leur désarroi, mais ils ont eu un côté culpabilisateur en montrant cette video, non ? Je rajouterai que pour moi, ils n’ont pas forcément était à l’écoute ou du moins dans la communication. Privé l’ado des moyens techniques, et alors ? Ne fallait -il pas plutôt l’informer, l’éduquer différemment ? Ce sevrage brutal n’a finalement pas pu éviter la “rechute” ?

Ce livre est clairement en deux partie : après l’addiction, il ya le sevrage. Lucas change d’environnement, de fréquentation. que diriez-vous de cette période ?

Solectrice : J’étais soulagée en lisant la deuxième partie : autant je me sentais étouffer dans le huis clos tragique de la première partie, autant j’ai aimé vivre la renaissance de Lucas par son ouverture aux autres, par la bienveillante présence de la mer, par le recours à la psychologie, par l’atelier d’écriture. Cette période est aussi l’occasion de confronter différentes addictions et d’envisager l’espoir d’en sortir.

HashtagCéline : C’est ce que j’ai particulièrement aimé dans ce roman. Il y a la descente aux enfers, un moment-choc puis la lente reconstruction. L’auteur aborde l’addiction et le sevrage avec le même franc-parler. Après une première partie oppressante, dérangeante et inquiétante, j’étais moi aussi soulagée, une fois remise de mes émotions, que Lucas soit enfin pris en charge. Confronté à des adolescents de son âge, il découvre que l’addiction peut toucher n’importe qui et prendre sa source dans beaucoup de choses. Jeux vidéo, nourriture, cannabis, alcool… J’ai trouvé ça vraiment intéressant de parler de toutes les formes que pouvait prendre la dépendance. Et aussi de montrer que s’en sortir était possible sans cacher les difficultés rencontrées lors d’un sevrage, quel qu’il soit. Patrick Bard n’édulcore pas trop la réalité.

Alice : Certes cette deuxième partie est rassurante mais elle a quand même un peu continué à me secouer. C’est là que l’on se rend compte des dommages collatéraux (comme on dit), et notamment la vision faussée que Lucas a de la femme, de la sexualité et des rapports sexuels. Le choc du virtuel qui ne se transpose pas dans la réalité, c’est rude !
Et malgré tout je pense que c’est cette confrontation et cette innocence qui rendent Lucas touchant. Il est hyper attachant, vous ne trouvez pas ?

SolectriceLucas m’a touchée aussi mais j’avais du mal à comprendre que la relation amoureuse ne le transforme pas aussitôt. Ses progrès dans la réalité et ses rapports aux autres sont très justement abordés.

HashtagCéline : Oui, la seconde partie reste tout de même assez perturbante, on ne peut pas le nier. Lucas est un personnage qui, même si on a bien compris l’engrenage dans lequel il est tombé, nous déstabilise tout au long de ce roman car on le sent complètement déconnecté de la réalité. Et outre son addiction qu’il doit combattre, il doit aussi réapprendre à vivre avec les autres. Il n’a pas les codes! Et son rapport avec les filles et les relations qu’ils imaginent vivre avec elles sont effectivement complètement déplacées. Mais Lucas est une victime, formatée par les images avec lesquelles il s’est construit une vision fausse de la femme et de la sexualité. Oui, il est touchant car il a tout à réapprendre pour espérer avoir une relation amoureuse et plus largement une vie normale. Je ne sais pas si je me suis vraiment attachée à Lucas mais son histoire m’a bouleversée.

Alice : Oui c’est ça, c’est un roman bouleversant sûrement par le sujet traité (de mes souvenirs jamais abordé en littérature jeunesse) mais aussi par le traitement qui en est fait. Un sacré défi relevé haut la main par Patrick Bard, vous ne trouvez pas ? 

HashtagCéline : Honnêtement, j’étais plus que sceptique en débutant ce livre. Je me disais que clairement cela allait être difficile de parler de cybersexe sans tomber dans le glauque voire peut-être un côté racoleur… Et pas du tout! J’ai eu certains moments difficiles pendant ma lecture mais j’ai trouvé que Patrick Bard savait nous parler de ce sujet très “casse-gueule” avec beaucoup de réalisme et de justesse. J’ai refermé ce livre avec l’impression d’avoir lu un véritable témoignage. Il y a des détails, mais pas un étalage de tout et n’importe quoi. L’auteur a su nous en dire assez pour que l’on comprenne cette addiction aussi grave que toutes les autres et dont il est très difficile de parler. Et ce roman surtout, il fallait aussi avoir le courage de l’écrire. Bravo vraiment à Patrick Bard!

Alice : Oui, voilà, un livre qui a eu un accueil particulier auprès de nous, adultes. Mais qu’en est-il des ados ? Qui a déjà conseillé ce livre ? Personnellement, cela me pose question, car je ne pense pas qu’il puisse être conseillé ” à partir de …” mais plutôt en connaissance de la maturité de l’ado, de son éducation, … et tout cela est bien subjectif. Avez vous vendu/ prêter/conseiller ce livre ? Quel en a été le retour ?

HashtagCélineC’est tout le problème avec ce livre. J’avoue que je ne l’ai pas dans la Médiathèque où je travaille. Je n’ai pas eu de retour sur ce titre de la part des ados. C’est donc mon ressenti et mon regard d’adultes qui sont les seuls juges de ce livre. Et c’est vraiment dommage. Et c’est à cause de cela que contrairement à d’autres romans, je pense que spontanément, je ne me verrais pas l’offrir ou le conseiller en premier lieu. Sauf si on me demande un roman sur le sujet de l’addiction ou une histoire qui se rapproche d’un témoignage. C’est idiot au final car je suis sûre d’une chose : ado, j’aurais adoré lire un texte comme POV…

Alice : Qu’aurai je oublié de dire que vous souhaiteriez ajouter ? Un petit mot pour la fin ?

HashtagCéline : Rien de plus à dire si ce n’est que ce texte difficile et compliqué à conseiller est un roman qui a tout à fait sa place dans les rayons des librairies et bibliothèques. C’est pour moi presque une nécessité.

Alice : Bien d’accord avec toi !

 

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Retrouvez nos avis pour ce roman sur nos blogs :

HashtagCéline 

Lecture commune : Une histoire de sable

Pour bien continuer cette nouvelle année, Pépita, HashtagCéline, Bouma, Solectrice et YokoLulu vous proposent une lecture commune aux avis divergents sur Une histoire de sable de Benjamin Desmares aux éditions Rouergue.

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Jeanne, une adolescente souvent en colère, doit passer ses vacances d’hiver au bord de la mer avec ses parents dans un village déserté. Cela ne la réjouit pas du tout, elle pense qu’elle va bien s’ennuyer. Mais sa rencontre avec Alain et Bruno va tout changer…

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Pépita : Une histoire de sable…un titre qui vous a évoqué quoi ? Et une couverture étonnante aussi ?

Hashtagcéline : La couverture, seule, m’évoque l’adolescence, les fêtes et peut-être les excès… Le titre, en revanche, me fait m’imaginer une histoire d’amour au bord de la mer… Plutôt dans la douceur et la délicatesse. Le mot “sable” peut-être… Ensuite, j’avoue que ce titre et cette couverture, j’ai du mal à les associer. Et avec le recul de la lecture, je trouve que la couverture ne donne pas une idée de l’ambiance de ce roman. C’est, à mon sens, un peu dommage.

Yoko Lulu : Ce titre bien mystérieux m’a fait surtout pensé à des châteaux de sable et des maisons en bord de mer. Je trouve la couverture en total décalage par rapport à l’histoire, moi elle m’évoque une tentative de suicide.

Hashtagcéline : Je suis assez d’accord avec toi, si on pousse jusqu’au bout l’idée de l’excès dont je parlais, on peut penser au suicide.

Bouma : Autant le titre n’a eu aucune résonance en moi, autant la couverture m’a fait pensée à un lendemain de fête, un reste d’anniversaire, ce moment où l’on s’accroche à ses souvenirs. Je l’ai trouvé très belle.

Solectrice : Il faut dire que je n’ai pas découvert ce livre par hasard mais dans un contexte bien particulier : il se trouvait dans une boîte représentant une plage, entouré de petits cadeaux et d’adorables attentions pour mon swap d’anniversaire ! Alors, évidemment, je m’imaginais déjà une histoire de vacances, en bord de mer, douce et romantique…

Pépita : Et moi à un sablier qu’on retourne. Ce qui m’évoque le temps qui passe. Et la couverture à quelque chose de magique et de relaxant. Bien mystérieux tout ça !

Solectrice : C’est vrai qu’avec la tête à l’envers et les cheveux en pointe, on peut penser au sable qui coule. Mai les confettis nous envoient sur une autre piste et le geste d’abandon de la fille m’évoque plutôt l’insouciance d’un moment heureux.

Bouma : En tout cas, cette couverture elle ne donne pas trop d’indice sur le contenu du roman, non ?

Pépita : C’est certain ! Si on ne résiste pas à l’appel de la 4 ème de couverture, effectivement, aucun indice. Mais même le résumé est bien loin de ce qu’on y trouve !

Solectrice : En effet, on est aussitôt plongés dans un autre univers avec cette narratrice ado à vif. “Le matou miaulait par intermittence. […] Trois cents kilomètres à supporter ça. J’avais envie de l’épiler à la cire chaude, cet abruti.”

Solectrice : Vos attentes se sont-elles rapidement brisées quand vous avez commencé à lire ?

Pépita : Pas du tout ! je me suis laissée embarquer direct par cette atmosphère entre deux eaux, dans une sorte de lâcher prise et je ne me suis posée aucune question.

Hashtagcéline : Pas du tout, bien au contraire. J’ai été happée dès les premières pages par la voix de Jeanne et le ton très dur qui contrastait avec la première impression que le livre m’avait donné. Séduite, dès les premières pages, j’ai su que ce roman allait être un coup de coeur.

Bouma : Moi, j’ai trouvé le début plutôt sombre. La solitude de Jeanne face à ses parents si occupés m’a touchée. Et puis j’ai retrouvé cette envie d’être ailleurs, pas forcément propre à l’adolescence, mais accentué à cette période de la vie.

Yoko Lulu : Comment caractérisez-vous l’attitude du personnage principal ? L’avez-vous trouvée attachante ?

Pépita : Jeanne,elle m’a plu immédiatement, j’ai aimé son regard sur les choses, son auto-dérision, son sens de l’observation, sa faculté à réagir au quart de tour, à assumer sa solitude. Et encore plus quand j’ai relu ce roman pour cet échange.

Hashtagcéline : Pareil. J’ai été très touchée par Jeanne que l’on sent à fleur de peau. Sans vouloir caricaturer les ados (désolée Yoko Lulu), je trouve qu’elle sonne juste dans ses attitudes, ses excès, sa fureur et quelque part sa violence. Elle est effectivement surtout complètement perdue et peu sûre d’elle-même. Je l’ai trouvée injuste à certains moments mais vraie. Un très beau personnage.

Bouma : Je te rejoins complètement. Jeanne est très attachante, elle fait vraie (en tout cas par rapport à mes souvenirs d’ado) et m’a fait sourire à plus d’une occasion.

Yoko Lulu : J’ai au contraire eu beaucoup de mal à la supporter. Je la trouvais insupportable et bien trop en colère. Sa façon de toujours parler vulgairement m’a déplue, comme si une ado ne pouvait jamais être de bonne humeur (ou très rarement) et parler correctement.

Solectrice : Je dois avouer que son regard corrosif m’a dérangée de prime abord. Puis j’ai cherché à comprendre, à estimer la situation, la gêne avec ses parents, l’ambiance étouffante de cette petite maison. J’avais aussi envie de m’évader avec elle pour découvrir ce qui lui redonnerait le sourire.

Bouma : Et quelle évasion, non ? Avez-vous, comme moi, été charmée par ce paysage maritime hivernal ?

Solectrice : J’ai imaginé sans peine le décor gris, le sable volant et les maisons aux volets clos. Un univers propice aux détails décalés avec l’effervescence estivale d’une ville balnéaire. Une ambiance qui se prête au mystère aussi.

Yoko Lulu : Je trouve au contraire la description que Jeanne en fait plutôt repoussante. Mais à certains moments le paysage est effectivement attirant.

Pépita : Je ne dirais pas ça non. ça m’a plutôt oppressée. Cette désolation du paysage. Surtout ce qu’en ont fait les hommes à vrai dire. C’est un thème fort du roman. Car oui, tu as raison de le souligner, ce paysage hivernal a sa beauté mais aussi sa laideur. Jeanne ne perçoit que sa laideur puis peu à peu elle y perçoit autre chose. La rencontre avec Bruno et Alain y est pour quelque chose !

Solectrice : C’est vrai que son humeur fait varier son regard. Du gris, après l’affrontement avec ses parents, au rose, suite aux moments de romance où elle s’abandonne avec Alain.
« Je suis rentrée à la maison en longeant la mer.
Je veux dire, je marchais à un mètre d’elle, juste à côté. Quelqu’un nous aurait vu marcher ainsi l’une à côté de l’autre, il aurait pensé “tiens, deux vieilles copines qui se baladent”. Les vagues s’amusaient à essayer de tremper mes chaussures. C’était marrant. Tout était marrant. »

Hashtagcéline : A vrai dire, moi, ça m’a plutôt déprimée. Je trouve que le bord de mer, l’hiver, c’est triste. Un peu comme Jeanne quand elle en parle : ” En hiver; la mer est moche et elle pue du bec”. Du coup, je ne me suis pas franchement sentie bien. Mais j’ai trouvé que ce paysage hivernal, désertique et complètement abandonné donnait le lieu parfait pour laisser exploser la révolte de Jeanne, nourrissant également son ennui. Et puis, pour la suite, cet endroit est aussi le décor idéal. En tout cas, je trouve que Benjamin Desmares nous décrit tellement bien les lieux, qu’on a vraiment l’impression d’y être !

Solectrice : Avez-vous perçu aussi la recherche d’un refuge dans ce village déserté ?

Pépita : Oui, on sent Jeanne en recherche de rapports humains même si elle apparaît comme une ourse mal léchée ! Je ne sais pas si ça vous l’a fait mais quand elle découvre enfin la rue avec le supermarché et le bar (que ses parents avaient bien omis de lui communiquer), je me suis sentie soulagée pour elle ! Et là elle se met en mode “détective”. Elle perçoit des choses dans cette ville. L’auteur a déjà glissé des indices mais on ne les voit pas encore. J’ai aimé cet aspect “puzzle” où tout n’est pas donné d’avance, un peu comme ce paysage hivernal changeant et ce sable en mouvement perpétuel.

Yoko Lulu : Tout à fait. Le fait qu’elle y passe ses journées mais aussi qu’elle se sente seule le montre bien. Elle se sent oppressée chez elle et aimerait au plus profond d’elle avoir un refuge et des amis.

Hashtagcéline : Peut-être pas au début mais petit à petit, le calme et la solitude permettent à Jeanne de se poser. Elle s’apaise. Elle n’a pas le choix. Il n’y a rien d’autre à faire et pas grand monde contre qui s’énerver…

Bouma : Peut-être est-ce pour ça, que contrairement à vous, j’ai été charmée par ce village et son paysage hivernal… La découverte d’un nouveau lieu en dit beaucoup sur la personne en fonction des choses qu’elle retient. Le terme de refuge est bien trouvé en tout cas Sophie.

Solectrice : Quels passages vous reviennent où Jeanne et le décor semblent parfaitement s’accorder ?

Yoko Lulu : Je pense au moment où elle longe la mer, heureuse, laissant les vagues lui lécher les pieds, après sa dernière journée passée avec Alain.

Pépita : Sa vision du paysage et de cette station balnéaire change au fur et à mesure qu’elle s’attache à Bruno et Alain. Tant et si bien que la semaine de vacances vue comme un calvaire au début du séjour, elle regrette qu’elle soit passée si vite . Ces ados, j’vous dis !

Hashtagcéline : Celui-ci que je trouve très parlant de l’état d’esprit de Jeanne : “J’ai trouvé une petite niche entre deux rochers, bien humide, bien moche. Je m’y suis blottie et j’ai attendu. Au niveau de ma tête, coincée entre deux rochers, il y avait des algues noires et sèches, pleine de petites boules, ainsi qu’une boîte de jus en carton tout aplatie. Personne ne pouvait me voir. Le vent donnait en plein sur ma cachette. Le pluie tombait selon un angle parfait qui envoyait les gouttes en plein dans mon visage. Ma tête était dans le même état que la boîte de jus. Vide et aplatie”

Pépita : Parlons alors de cette rencontre avec Bruno et Alain. Bizarre ou pas du tout ? Vous l’avez ressentie comment ?

Solectrice : Grignotée par ce malêtre, tourmentée par sa rage, agitée par les bourrasques de mauvaise humeur, Jeanne semble se laisser gagner par une folie qui pourrait l’adoucir, la sauver. Alors, elle entre dans un autre univers, absurde, mais plus simple, doux et accessible comme on enfouit la main dans le sable et qu’on laisse filer les grains en ouvrant les doigts. Je me suis laissée emporter par cet échange surprenant mais bienvenu dans cette grisaille.

Yoko Lulu : Le jour où ils se sont rencontrés -Jeanne marchait dans la rue quand elle s’est sentie observée, elle s’est retournée et a aperçu deux garçons au look rétro, elle s’est alors enfuie- m’a paru plutôt réaliste, même si certains détails clochaient un peu : leur style, le fait qu’elle soit passée devant eux sans les voir. Et pour parler plus précisément de leur relation, la tournure qu’elle a prise m’a beaucoup déstabilisée. Je ne m’attendais pas à ça et espérais une explication plus rationnelle. Malgré tout, cette relation a eu du bon sur Jeanne et lui a permis de voir ce qui l’entoure d’un autre regard, comme ce village déserté ou même ses parents.

Pépita : Pour ma part, j’ai particulièrement adoré les passages de leurs premières rencontres, même si tu le soulignes à Raison Yoko Lulu, certains détails clochent. Leurs dialogues sont savoureux, leurs regards aussi sur ce qui les entoure, ce désœuvrement qui pourrait les faire couler, ils le rendent lumineux. Et là on découvre une autre Jeanne, qui se laisse engloutir par ses sentiments. On sent que c’est nouveau pour elle mais en même temps, elle s’y abandonne. J’ai trouvé que ce roman est une belle métaphore de la découverte amoureuse et du lâcher-prise que cela comporte.

Solectrice : La découverte amoureuse est en effet abordée avec pudeur. Le rythme du récit change aussi et on se surprend à attendre les rencontres pour en découvrir davantage sur ces frères.

Hashtagcéline : Bon, j’avoue que tout de suite je les ai trouvés bizarres, Bruno et Alain. Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être à cause de l’ambiance qui se dégageait de leur village et qu’ils avaient l’air d’être là, seuls, au milieu de nulle part. Je trouvais ça louche. Plus que leurs vêtements ou leur façon de parler, c’est le pourquoi de leur présence, ici, au même endroit, tout le temps, qui m’a mise mal à l’aise…Mais après tout, pourquoi pas. Comme Jeanne, ils n’avaient rien à faire de leurs journées.

Bouma : J’ai beaucoup aimé la relation qui existe entre les deux frères. Elle sonne juste. Leur relation à leur maison m’a beaucoup intriguée et je me suis longtemps demandée ce qu’ils pouvaient bien y cacher… Famille de fous ? Parents irritants ? Cadavres dans le placard ?

Solectrice : Entre la folie, la perception d’un malaise chez les habitants et les indices d’une autre époque, on bascule dans le fantastique ? Comment avez-vous ressenti ce glissement ?

Pépita : Oui, l’auteur apporte une part de fantastique ( je ne sais pas si c’est le bon mot mais je n’en ai pas d’autre) qui est déstabilisante -je te rejoins- mais en même temps la rationalité arrive avec le voile qui est levé sur une injustice. Ce roman oscille en permanence entre le réel et le fantasmé. Du moment qu’on l’accepte comme tel, sa beauté et son mystère sont époustouflants.

Yoko Lulu : Je me répète mais cela m’a vraiment déstabilisée. Je ne dirais pas que l’histoire relève du fantastique, plutôt que Jeanne est en quelque sorte folle.

Pépita : Ça ne m’a pas du tout effleurée la folie, mais alors pas du tout. Puisqu’au final il y a une explication. Après on y croit ou pas du tout. Mais certains faits sont tangibles et raccord avec la mutilation du paysage qui elle est bien réelle et la maison aussi. Mais je ne veux pas trop en dire au risque de spoiler.

Hashtagcéline : Moi non plus, je n’ai jamais songé un seul instant que Jeanne puisse être folle. Des éléments bien réels nous l’indiquent. C’est juste qu’il faut se laisser porter par ce côté un peu étrange et irréel. Mais je comprends aussi que cela puisse être déstabilisant.

Bouma : Tout à fait d’accord avec Céline, j’ai adoré ce côté “parallèle” que je n’avais pas vu venir (mais les prénoms auraient du me mettre la puce à l’oreille). Je n’avais pas vu le rapport à la folie, mais je comprends Yoko Lulu que tu es pu y lire autre chose que moi. C’est d’ailleurs une des forces de ce roman, à mon sens. Chacun peut y trouver un écho différent en fonction de sa propre vie.

Solectrice : J’aime bien ton hésitation sur les mots, Pépita, car le passage de l’investigation à la relation passionnelle n’est pas évident à caractériser. On accepte en effet cette double narration car elle nous transporte facilement et que les malaises se trouvent aplanis. Deux histoires de sable qui sont finalement soufflées par le vent, entre mirage et dessin fugace tracé sur la plage.

Pépita : En fait, pour préciser ma pensée, j’ai plutôt vu ce roman comme une invitation à accepter le merveilleux qui peut parfois surgir dans nos vies. Jeanne, cela la transforme. Elle repart avec ce jardin en elle. Ce secret. Par-delà ses parents. Elle en avait besoin pour exister par elle-même non ?

Hashtagcéline : J’ai trouvé que c’était vraiment bien amené. Et j’ai adoré ça! J’aime ces roman qui justement l’air de rien vous emmènent là où vous ne vous y attendiez pas. Benjamin Desmares y parvient merveilleusement bien tout en abordant un thème très fort avec ce village complètement défiguré par des constructions immenses et inutiles. Ce côté fantastique ne m’a pas du tout gênée, bien au contraire. C’est pour moi toute la force de ce texte ! Cela le rend très émouvant et apporte une dimension supplémentaire très intéressante.

Solectrice : Une histoire pas si sombre au final ?

Pépita : Non un roman pas si sombre en effet, mais plein d’espoir sur notre capacité à grandir.

Bouma : En fait, pour moi, elle ne l’a jamais été. Donc je ne dirais pas “au final”. Il y a parfois des moments dans la vie où l’on peut dire qu’ils font “date”, qu’il y a un avant et un après. Pour moi, c’est à ça que fait référence Benjamin Desmares. Son héroïne est revenue changée et elle seule sait pourquoi, ce qui rend cette expérience d’autant plus précieuse.

Yoko Lulu : En le lisant je le trouvais au contraire bien sombre, mais finalement en y repensant je décèle un grand côté poétique et plus léger.

Hashtagcéline : Pour moi, cette histoire est loin d’être sombre. Elle est même plutôt optimiste. Jeanne, durant ces quelques jours, a grandi et pris conscience de beaucoup de choses. Elle a connu une aventure hors du commun qui, je pense, va avoir changé son regard sur ses parents et le monde qui l’entoure. Donc non, même s’il y a un côté assez triste et dramatique, c’est aussi une très belle histoire qui se termine comme on veut bien la prendre. Et aussi avec une note d’humour, celui de Jeanne.

Mais… qu’y-a-t-il au delà de la forêt ?

Qu’y-a-t-il au-delà ? Au-delà de ma chambre, de ma ville, de mes amis, de ma famille ? Au-delà de la Terre ? De la voie lactée ? De l’univers ? Voilà une question existentielle qui vient tous nous tarauder un jour ou l’autre ! C’est pour répondre à cette ancestrale question que la père d’Arthur se lance dans un projet insensé : il décide de monter, pierre après pierre, une immense tour qui lui permettrait de voir… Au-delà de la forêt. Il entraîne alors son jeune fils dans son incroyable projet. A force de volonté, à force de travail, à force de soutien, notre famille de lapins semble parvenir à ses fins…

Au-delà de la forêt de Gérard Dubois et Nadine Robert.-Seuil jeunesse

Colette : Au seuil de l’album, une couverture qui nous accueille avec son titre énigmatique, précieuse invitation au voyage : Au delà de la forêt… Et deux lapins anthropomorphisés qui gravissent un je-ne-sais-quoi de pierres sombres. Sur quelles hypothèses de lecture êtes-vous parties en découvrant ce livre ?

Pépita : Je suis partie sur une aventure entre un parent et un enfant. Mais aussi à une ascension difficile et ardue avec ce fil d’attache qui les relie dans l’escalade.

Isabelle : Toutes les hypothèses sont possibles avec cette couverture qui instaure immédiatement le suspense ! Puisque le titre annonce, comme tu le rappelles, qu’il s’agit d’aller “au-delà de la forêt”, mais la couverture ne nous montre pas grand-chose avec cette focale très resserrée sur les deux héros… Cela nous place un peu dans la même situation qu’eux : on devine l’ampleur de l’obstacle à franchir, mais notre regard est cantonné à l’horizon limité des deux lapins. Au-delà, tout est donc envisageable, du plus merveilleux au plus terrifiant… J’ai trouvé cela très intriguant et la curiosité a aussi gagné tout de suite mes garçons avec qui j’ai lu cet album !

Bouma : Pour moi, le titre comme la couverture ont tout du livre d’aventure. Je m’attendais donc à traverser une épaisse forêt aux mille dangers, à naviguer entre les arbres… pour atteindre un monde mystérieux.

Colette : Et effectivement aventure il va y avoir dans un endroit que nous découvrons dès les premières pages : une forêt dense et obscure présentée comme « habitée par des loups, des ogres et des blaireaux ». A quoi avez-vous associé cette forêt ?Pépita : Je l’ai clairement associée aux légendes à cause des mots “loups” et “ogres”, mais le mot “blaireaux” m’a fait sourire car on peut le prendre à différents niveaux. Cela rajoute de la légèreté au coté obscur de cette forêt. Quoique l’animal blaireau ne soit pas très sympathique non plus !

Isabelle : La forêt représentée sur l’album est effectivement pour le moins sombre et dense. De quoi frissonner et voir défiler immédiatement dans sa tête toutes sortes de forêts effrayantes issues des contes et histoires de notre enfance – surtout à l’évocation des “loups et des ogres” ! Mais la référence teintée d’ironie aux “blaireaux géants” a tout de suite détendu l’atmosphère ! D’un point de vue symbolique, ce thème m’a beaucoup parlé car j’y ai vu une manière de parler de tous les obstacles qui semblent d’autant plus infranchissables qu’on ne s’en est jamais approché.

Bouma : Je rejoins mes camarades sur le jeu de mots autour des contes (avec le côté malicieux-méfiant sur les blaireaux). Mais je trouve vraiment qu’elle incarne quelque chose à elle toute-seule, comme une entité entière et pleine de laquelle émergeraient ces habitants pas comme les autres.

Colette : La petite famille que nous découvrons est composée d’un jeune lapin, de son père et de leur chien Danton. Qui avez-vous préféré ? Et pourquoi ?Pépita : Ouh là ! Difficile à dire ! J’ai bien aimé de suite leur relation pleine de confiance, de complicité et d’entraide.

Bouma : Difficile de dissocier les personnages de cette famille tant ils sont solidaires les uns des autres. Après, comme Pépita, je me suis plus identifiée au narrateur, le jeune lapin, et j’ai admiré la détermination et l’espoir qui se dégageait de la figure paternelle.

Isabelle : Découvrant l’histoire à travers les yeux du jeune lapin, il est difficile de ne pas ressentir de tendresse à l’égard du père : curieux, hardi et volontaire, il développe une idée folle, littéralement “gigantesque”, du type de celles que peuvent en réalité seulement avoir les enfants – de quoi susciter l’enthousiasme de ses petits lecteurs ! Le jeune héros est très sympathique également : on sent toute l’admiration qu’il a pour son père, mais aussi son souci de l’aider et de le soutenir dans son projet.

Colette : Quant à moi justement c’est la figure du père que j’ai vraiment trouvée enthousiasmante : le père a un projet et met tout en œuvre pour aller jusqu’au bout de son projet, avec une simplicité et une sincérité si vraies qu’il peut entraîner son fils avec lui entièrement, intensément. Il y a une complicité rare entre le père et le fils, une complicité que je trouve précieuse, à offrir comme un trésor à nos jeunes lecteurs et à leurs parents. Que diriez-vous du projet qui guide leur quotidien le temps de l’album ? Comment avez-vous interprété l’ambition du père de l’histoire ?

Bouma : Pour moi, il est apparu comme une échappatoire, un but à atteindre coûte que coûte, de celui dans lequel on est capable de se lancer pour oublier. L’absence d’une mère, la rudesse de la vie ou les choix de l’existence, peut-être ?

Pépita : Oui c’est ça : une envie de se prouver quelque chose ou bien de retrouver son rêve d’enfant et de le partager avec son fils. De se confronter à ses limites aussi pour les repousser.

Isabelle : Comme vous, j’y ai vu une dimension de défi, de dépassement, avec aussi un petit côté subversif : ce père qui ne s’arrête pas aux histoires qu’on raconte et qui décide de faire ce qu’apparemment personne n’a jamais osé entreprendre jusque-là. Ce que j’ai trouvé sympathique, c’est qu’il n’agit pas en héros tout-puissant, mais s’efforce plutôt de fédérer de plus en plus largement autour de son idée.
Et il y a quelque chose de délicieusement enfantin dans cette idée de tester, voire de repousser ses limites, comme le dit Pépita. Quel enfant ne s’est pas lancé dans la construction de la tour la plus haute, du collier le plus long, etc.? En tout cas, les miens se sont immédiatement identifiés au projet qui les a littéralement enthousiasmés !

Colette : Et ce qui m’a semblé tout à fait génial et intéressant dans le projet du père, c’est que ce projet se base sur le TRAVAIL, une valeur dont il est finalement peu question dans l’album contemporain, surtout qu’ici c’est une valeur très positive. Le travail a en effet une place centrale dans cet album : avez-vous adhéré à l’image qui en est donnée ?

Pépita : Oui tu as raison de le souligner car quelle entreprise tout de même ! Oui j’ai beaucoup aimé car au début, il y a l’idée, puis son partage et puis l’ébauche de plan à deux. Enfin, on s’y met et on découvre la fatigue et le découragement. Puis vient le rebond et la solidarité via l’idée de ce troc qui se rajoute. J’ai trouvé que cela allait plus loin que la simple démonstration du travail. C’est un système qui est décrit là…vers quoi tendre à nouveau ?

Bouma : Moi je n’en ai pas du tout fait cette lecture. La persévérance et l’effort ne sont pas forcément liés au travail pour moi. D’autant plus que ce père est boulanger en premier lieu. Par contre, j’y ai lu la force que représentent une foule, une société quand elles se mettent à avancer ensemble. On pourrait presque y voir une métaphore de l’expression “déplacer les montagnes”.

Isabelle : Tout ce que vous dites est vraiment intéressant et vos interprétations me parlent toutes énormément. Je n’y ai pas réfléchi sur le moment, mais la lecture de cet album nous a laissé, à mes garçons et à moi, un sentiment intense de bien-être et d’accomplissement. Rétrospectivement, je pense que cela vient à la fois de la satisfaction de voir ce projet prendre forme et progresser efficacement, de l’ivresse d’avoir repoussé des limites qui semblaient infranchissables et du bel élan collectif suscité par cette entreprise… Tout cela fait vraiment du bien ! Et c’est vrai, ce que tu dis Pépita : ce travail n’est pas seulement enthousiasmant parce qu’il est achevé avec brio, mais aussi parce qu’il s’organise dans un esprit d’entraide qui n’a rien à voir avec l’organisation du travail dans les entreprises traditionnelles.

Colette : Comme vous le soulignez toutes, cet album offre une symbolique très très riche : on y parle de solidarité, de famille, de coopération, de société, d’idéal à atteindre, de rêve à construire… de l’autre aussi, cet étranger si semblable à nous. Quel aspect de cette fable vous a le plus touchée ?

Isabelle : En effet, tu as tout à fait raison de le souligner ! Pour ma part, j’ai été avant tout emballée par le côté presque révolutionnaire de ce que tu appelles joliment “rêve à construire”. Mais aussi très touchée par la belle solidarité et les formes de partage qui émergent dans le village autour de ce rêve. Des valeurs qui font trop souvent défaut, mais qui parlent spontanément aux enfants !

Pépita : Ce qui m’a vraiment le plus touchée, c’est la réponse du fils lapin à l’épuisement de son père et l’élan de solidarité qui suit : ça met du baume au cœur de voir que tous œuvrent pour une construction dont ils ne connaissent finalement pas l’issue, seulement être là sans arrière pensées. C’est très positif !

Isabelle : Ce qui met aussi du baume au cœur, façon madeleine de Proust, c’est le côté “vintage” des illustrations qui m’ont évoqué ma propre enfance. L’objet-livre est très beau, avec sa couverture rigide et texturée et un côté rétro des illustrations, travaillé jusque dans les moindres détails – graphismes, couleurs un peu estompées… Cela donne au livre des allures de contes et un effet réconfortant – on croirait presque retrouver un album de Beatrix Potter, non ?

Bouma : une belle image effectivement et des valeurs qui parlent à tous, petits et grands. Et comme Isabelle, j’ai craqué pour l’aspect vintage de cet album aux couleurs surannées.

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