Lecture commune : “Du haut de mon cerisier”

Ouh la la, tant d’émotions pour un si joli roman ! Nos yeux ont un peu piqué à la dernière page tournée !

Un livre tellement poétique et bouleversant qu’il fallait à tout prix que l’on partage ensemble ce qui nous avait tant touché.

Du haut de mon cerisier de Paola Peretti. Editions Gallimard, 2019

Alice- Qui veut bien nous en dire plus sur cette petit bouille qui se cache derrière les branches d’un cerisier ?

Pépita : Cette petite bouille a pour prénom Mafalda et elle a son univers : l’école, son chat, ses listes rassurantes, un papa, une maman, une dame à l’école qui l’aide et l’aime beaucoup. Mais surtout elle sait qu’elle va perdre la vue. Quand ? Elle aimerait repousser cette échéance qui la terrifie alors elle invente comme des relais talismans : surtout ce cerisier dans la cour de l’école. Qui est pour elle un repère. Elle compte les pas pour le toucher. Elle sait qu’il sera toujours là pour elle. C’est une petite fille de 9 ans désarmante de sincérité et de sensibilité. Aux sens aiguisés. Elle retient tout. Elle veut tout comprendre. Elle veut dompter ce noir qui l’attend. Elle veut la vérité. Elle met souvent les adultes face à leurs contradictions. Elle veut garder sa liberté. Et pour ça, elle a sa logique. Qui est implacable.

Alice : Joli résumé, tout est dit !
Et si on en reste sur le premier contact avec ce livre, je trouve la couverture superbe et très parlante. On y découvre cette omniprésence de l’arbre, ces yeux symboliquement cachés derrière les feuilles, ces cerises, fruit délicat, incarnation d’un renouveau et d’une renaissance, ce sourire optimiste… J’adore !

Comme tu le dis Pépita, elle est pas mal entourée Mafalda. Chacun l’accompagne face à la noirceur qui assombrit peu à peu sa vue. On parle un peu plus de ces personnages secondaires ? Lequel souhaiteriez -vous nous présenter ?

Pépita : Personnages secondaires… Ils sont tous principaux non ?
Estella m’a beaucoup touchée car elle sait si bien s’adresser à Mafalda. Elle la guide tout en lui laissant son autonomie, leurs échanges sont des perles de philosophie. On a tous connu une personne extérieure qui nous a aidé à un moment de notre vie, en-dehors de nos proches et qui est comme un phare dans la nuit. Estella, qui signifie étoile, joue ce rôle-là, de confidente, de repère. Compréhensive mais jamais directive. Elle laisse à Mafalda faire ses choix et Mafalda sait qu’elle est là. De plus, son histoire à elle n’est pas simple non plus. C’est sans doute pourquoi elle est si forte.

#Céline : Filippo ! J’ai beaucoup aimé ce garçon que tout le monde voit comme un gros dur alors qu’en fait, il cache un cœur tendre et quelques fêlures. Il va être un autre soutien de poids pour notre jeune Mafalda. J’ai trouvé que la relation qui s’installait entre eux était intéressante, entre amour et amitié sans que l’un ou l’autre prenne le dessus. C’est bien aussi.

Alice : C’est vrai que Mafalda est vraiment bien entourée. Sa vie est belle de rencontres généreuses. Les liens humains sont a la fois si simples et si beaux que ça fait sacrément du bien … à Mafalda … et à nous, lecteur… Chacun d’entre eux participent à leur manière (même le chat !) à une acceptation optimiste du handicap. Vous ne trouvez pas ?

Pépita : Oui, c’est vrai, mais tout de même : mon cœur de maman était serré à cette lecture… On sent comme une menace sourde, qui plane, comme Mafalda, on voudrait faire reculer ce noir. C’est un roman qui évoque beaucoup la lumière dans les relations mais aussi son pendant, l’obscurité. Cependant, parmi les personnages, je voudrais évoquer les parents de Mafalda : ils m’ont mise un peu “mal à l’aise”. Ils veulent protéger leur fille, c’est normal, ils ne voient que le côté pratique des choses, il n’y a pas beaucoup d’émotions entre eux, mais je ne sais pas, j’arrive pas à me l’expliquer. J’ai lu ces passages comme en apnée. Je garde la lumière d’Estella, la détermination de Mafalda et son immense solitude, où seule son amie a su l’atteindre. Mais pas ses parents. Estella est malade aussi. Est-ce cela qui les rejoint ? Est-ce que ça veut dire qu’on ne peut jamais vraiment aider ceux dans la souffrance ? Ou faut-il se protéger de la souffrance de l’autre pour continuer à vivre ? Mais on fait comment alors pour continuer ?

#Céline : Je rejoins un peu Pépita sur cette question. J’ai été assez oppressée pendant cette lecture, le décompte des pas et de la distance à laquelle Mafalda pouvait encore voir le fameux cerisier de son école, a joué sur mon moral. Mais je crois que c’est justement parce que l’autrice nous met parfaitement dans la peau de l’héroïne, que j’ai pris tout cela tellement à cœur. Le côté progressif de la perte de la vue est déstabilisant. Mais il permet aussi à Mafalda de cheminer doucement sur la route qui la mène à l’obscurité. C’est une belle leçon que nous donne la jeune fille et son entourage.

Alice : C’est vrai qu’elle est super cette gamine. Depuis le début de notre conversation, on ne manque pas de qualificatifs sur cette petite personne : désarmante, sincère, sensible, libre, mature… N’oublions pas qu’elle n’a que 9 ans ! Je crois que le lecteur l’aime aussi parce que malgré toutes ces éloges, elle n’est pas parfaite et, surtout, l’auteur ne nous plonge jamais dans le pathos et on apprécie que Mafalda aime le foot !
Tout ça, c’est la personne et l’entourage de Mafalda, mais son histoire ne serait rien sans toutes les références au héros d’Italo Calvino. On en parle un peu ?

Pépita : Oui, tu as raison de souligner l’allusion au “Baron perché”. Cependant, les enjeux ne sont pas du tout les mêmes. Et nul besoin d’avoir lu ce livre pour comprendre l’histoire de Mafalda. Néanmoins, l’ouverture demeure et on peut aussi le lire (ou le relire) du coup !

#Céline : Pour ma part, je n’ai toujours pas lu ce classique de la littérature italienne. Alors avec ou sans les références, j’ai tout de même apprécié ma lecture. Et surtout, maintenant, j’ai une nouvelle histoire à découvrir : celle de ce fameux “Baron perché” !

Colette : C’est chouette de vous lire, je renoue avec mes impressions de lecture à travers vos mots. J’avais trouvé ça génial que le père de Mafalda lui ait lu “Le Baron perché” alors qu’elle était enfant. C’est un livre exigeant auquel notre héroïne peut pourtant sans cesse se référer au point de transformer la parabole de l’exil du baron dans l’arbre en réalité. Je suis absolument fan des liens intertextuels que les livres entretiennent, à travers les époques, les genres, les publics. Dans le quotidien angoissant de Mafalda il y a cette trouée vers l’imaginaire permis par la littérature qui sublime la maladie et l’avenir qui se dessine et la rend un peu plus acceptable…

Pépita : Oh que oui ! pour moi le baron perché est passé en arrière-plan tellement j’ai été happée par ce noir qui allait arriver.C’est la relation avec Estella qui m’a emportée. Beaucoup moins avec les parents de Mafalda.

Alice : Qu’auriez vous envie de préciser/de rajouter pour donner envie à nos lecteurs de se ruer vers ce livre ?

Colette : Est-ce que vous pensez qu’il est pertinent de parler du fait qu’à travers Mafalda, Paola Peretti raconte sa propre histoire et la maladie génétique dont elle souffre depuis des années ? Je trouve que cela renforce l’espoir que l’on peut lire dans ce livre que de savoir que l’auteure s’est construit une vie de femme accomplie et engagée (elle enseigne l’italien à des enfants migrants) malgré son handicap. C’est tellement inspirant de lire l’histoire de personnes conquérantes malgré les embûches de la vie !!!

Pépita : Complètement Colette ! Le fait de savoir que cette histoire s’inspire de la vie de l’autrice, cela m’a permis d’avoir un espoir pour Mafalda.

Alice : Qu’auriez vous envie de préciser/de rajouter pour donner envie à nos lecteurs de se ruer vers ce livre ?

Pépita : Et bien justement que cette histoire s’inspire de la vie de l’autrice.

#Céline : Je leur dirais qu’ils pourraient bien être surpris de toute la lumière qu’ils pourront trouver dans ce roman où l’héroïne plonge dans l’obscurité.

Alice : Pas de doute, a lire tous nos échanges,  nous avons toutes été sous le charme ! Et nous espérons que cette lecture résonnera aussi en vous, aussi longtemps qu’elle nous a habitées.

********************

Ravies, avant de boucler cette article nous apprenons que Du haut de mon cerisier est pré-sélectionné pour le Prix des librairies du Québec  -catégorie 6-11ans

On croise les doigts !

********************

Merci  Pépita, #Céline et Colette

pour leur participation et leurs avis convaincants.

La chronique de Pépita-Mélimélodelivres

et celle de #céline

 

Lecture commune: Félines, de Stéphane Servant

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Le nouveau roman de Stéphane Servant nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. Un roman dont il y a beaucoup à dire !

Isabelle : Vous avez toutes lu ce roman dès sa sortie. Je me demandais donc : qu’est-ce qui vous a poussées à le découvrir avant même de recevoir les premiers retours ? Connaissiez-vous Stéphane Servant, avez-vous été aussi intriguée que moi par cette couverture magnétique ?

Pépita : Ma réponse sera très simple : je lis tout de Stéphane Servant, notamment chaque roman ado. Aucun ne m’a déçue. Tous ont ouvert mon regard. Tous m’ont fait vibrer. Pour Félines, j’ai été intriguée par la présentation de l’éditeur très suspense ! Notamment cet avertissement de prise de risque pénal. Je me suis dit : attention, voilà une bombe ! Et effectivement, je ne me suis jamais sentie aussi fière d’être une fille ! C’est le sentiment dominant qui m’habite à la lecture de ce roman. Beaucoup d’émotions aussi, encore très vives.

Sophie : Pareil, en ce qui me concerne, Stéphane Servant est devenu au fil des années un incontournable. J’aime sa poésie, son style, la façon dont il aborde les sujets. Du coup, je ne pouvais pas attendre !

Hashtagcéline : De mon côté, c’est plutôt parce qu’une amie me l’avait très très chaudement conseillé. J’aime l’écriture de Stéphane Servant. Vraiment. Mais par exemple, dans Sirius, ça n’a pas suffi. Alors, je l’aurais lu, Félines. Mais plus tard… Et franchement, ça aurait été dommage. Félines dépasse pour moi tous les précédents de l’auteur et va faire partie de ces lectures qui resteront graver dans ma mémoire de lectrice. Un choc.

Isabelle : Vous parlez des précédents livres de Stéphane Servant que vous connaissiez, il me semble qu’on retrouve dans Félines certaines caractéristiques, certains motifs, mais j’ai été impressionnée par la capacité de l’auteur à se renouveler. Qu’avez-vous en particulier pensé de la forme de ce roman – en est-ce bien un, d’ailleurs ?

Pépita : Il reprend un de ses thèmes : l’animalité de l’humain. Mais oui, il se renouvelle fort dans ce roman, l’écriture sous cette forme de témoignage est très visuelle, presque cinématographique. La mise en abyme avec le fait que ce soit lui l’écrivain, père d’une féline, recueille cette parole, donne une crédibilité forte. On pourrait presque croire que ces faits ont été réels et d’un certain point de vue, ils le sont dans les références historiques et l’allusion à des faits contemporains.

Sophie : J’ai été très surprise des changements de style, mais en bien. J’ai adoré ce registre du témoignage, ça justifie le changement de ton par rapport aux autres romans et en même temps on retrouve la patte de Stéphane Servant. On accroche tout de suite à l’histoire et surtout on se demande presque si c’est vraiment vrai et ça c’est chouette de plonger comme ça dans le récit. Finalement, je trouve ce roman globalement plus accessible pour son ton plus ado, plus direct.

Hashtagcéline : Oui, le fait que le roman soit écrit tel un témoignage a vraiment joué dans le fait que j’accroche très vite à l’histoire de Louise. J’ai aimé la façon dont elle parlait de son parcours, de son combat, entre force et faiblesses. Je me suis sentie très proche d’elle et très vite concernée par son sort et celui des autres Félines. Son récit porte des valeurs universelles, semble faire écho à hier, aujourd’hui et demain. Pour ma part, comme je le disais un peu plus haut, je trouve que ce texte est différent des précédents de l’auteur, même si on y retrouve l’engagement et la défense de grandes causes comme dans Sirius et effectivement la part d’animalité qui est en nous comme dans Le cœur des louves. Mais clairement, pour le reste, je le mets à part. Cela n’engage que moi !

Isabelle : Alors entrons dans le vif du sujet ! Qui sont les félines ?

Pépita : Ce sont des jeunes filles qui progressivement se retrouvent le corps poilu et leurs sens s’aiguisent aussi : vue, odorat. Leur force physique se décuple également. Les garçons ne sont pas touchés. Évidemment, les premières touchées ont honte mais peu à peu, vu le nombre de jeunes filles touchées, elles relèvent la tête. Ce phénomène est appelé la Mutation et scientifiquement un nouveau chromosome, le O est apparu, ce qui vaut aux Félines d’être aussi appelées les Obscures.

Isabelle : Des transformations qui pourraient paraître anodines, mais qui se révèlent hautement perturbantes. Pour les Félines elles-mêmes, comme tu le dis Pepita, mais surtout et très vite pour toute la société. Et les réactions sont d’une violence inouïe. On sent bien qu’à travers les Félines, l’auteur nous parle plus généralement de la pesanteur des normes, de la difficulté à assumer ses différences et de la violence que cela peut susciter.

Et parmi ces félines, nous suivons de près Louise, l’héroïne de cette histoire. Quelques mots sur cette actrice de la mobilisation féline ? Pourriez-vous me parler un peu d’elle ?

Sophie : J’ai beaucoup aimé ce personnage et je m’y suis vite attachée. C’est une jeune femme écorchée par la vie qui va se révéler dans sa condition de féline.

Pépita : Je l’ai trouvée incroyable de sincérité, Louise, et aussi d’empathie. Malgré sa souffrance, elle va vers les autres, devient un leader et se révèle à elle-même.

Isabelle : J’ai été impressionnée par sa résilience alors qu’elle n’a pas été épargnée par la vie. On la voit vraiment se transformer sous nos yeux, grandir, remettre en question les normes qu’elle a toujours connues, s’accepter telle qu’elle est, aussi. Comme tu y fais allusion Pepita, elle n’est pas une héroïne qui s’impose seule, mais contribue à construire une solidarité collective qui se révèle décisive pour les Félines. On s’identifie facilement et cette transformation fait beaucoup de bien à lire, je trouve.

Isabelle : Ce roman développe une belle galerie de personnages déjouant tous les stéréotypes, non ? J’ai trouvé qu’ils ne ressemblaient pas aux héros et héroïnes dont on pourrait avoir l’habitude. Lesquels vous ont le plus marquées ?

Sophie : J’ai beaucoup aimé Tom, l’ami de Louise. Comme elle, c’est un personnage qui a beaucoup souffert mais qui sait ce qu’il veut. Pour lui, il n’y a pas de frontière, il sait sortir des cases quand son instinct et ses sentiments lui disent que c’est ce qu’il faut faire. Ils ont une relation unique entre eux et il représente une superbe définition de l’amour !

Pépita : J’ai adoré Tom, il m’a fait pleurer celui-là ! Sa relation avec Louise est si….si….je ne trouve pas le bon mot. Ils m’ont réchauffée par leur vision de la vie, par l’authenticité de leur amour, par leur soutien mutuel indéfectible, par leur amour de la littérature. Le père de Louise est épatant aussi, si ouvert d’esprit, la mère de Tom aussi, pas très causante mais au moins ce qu’elle dit et fait est efficace. Et le petit frère de Louise ! Une lumière.

Sophie : Oui, le petit frère de Louise est extra aussi. Il incarne une forme de pureté, il ne se formalise pas des différences. Il apporte un beau regard d’enfant, simple, curieux et ouvert sur les autres… bien loin de celui des adultes.

Isabelle : Tout à fait d’accord ! J’ai énormément apprécié la façon dont les réactions des proches de Louise sont restituées. Plus généralement, Stéphane Servant nous parle des difficultés que peuvent rencontrer certains parents lorsque leurs enfants sont perçus comme différents, voire déviants d’une manière ou d’une autre. On voit plusieurs types de réponses dans le roman; celle du père de Louise est très belle. Sa confiance et son soutien infaillibles sont probablement un élément-clé qui alimente la force surprenante de Louise. Quant à son petit frère, j’y ai vu comme vous une belle illustration de la capacité que conservent les enfants à poser sur le monde un regard juste, encore non-altéré par les préjugés et l’habitude des injustices. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les personnages secondaires parmi les Félines…

Hashtagcéline : À chaque personnage, Stéphane Servant nous propose un profil “type” mais de la même façon il lui apporte des nuances, des failles qui le rend alors crédible. Ça, ça m’a vraiment bluffée car c’est assez rare qu’un auteur y parvienne aussi bien.
Et pour ma part, c’est aussi Tom qui m’a vraiment touchée. Et de fait la relation toute particulière qu’il débute et consolide avec Louise. Leur histoire est magnifique et balaie à elle seule de nombreux préjugés.

Le prologue dit : « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ». Un roman engagé qui donne à réfléchir, donc, à plusieurs des grandes questions de notre époque, qui comporte de nombreux parallèles avec le monde réel qui nous invitent à renouveler notre regard ! Lesquelles vous ont plus particulièrement marquées ?

Pépita : Beaucoup m’ont marquées : l’intolérance envers les minorités, le fanatisme religieux, la violence policière, les allusions aux camps nazis, la place de la nature et la ressource qu’elle procure et même les gilets jaunes. J’ai vraiment trouvé que Stéphane Servant a su éviter l’écueil de cette énumération qui est justement mise en perspective et qui n’est pas un fourre-tout.

Isabelle : C’est vrai que Stéphane Servant est vraiment impressionnant à cet égard. Ses romans nous parlent de notre époque et des enjeux les plus brûlants de façon très, très dense, sans à aucun moment perdre le fil de l’histoire. J’ai beaucoup aimé la réflexion à laquelle il nous invite sur la pesanteur des normes, à travers le symbole des poils qui dérangent tellement sur les jeunes filles de l’histoire. Le roman m’a aussi donné à réfléchir sur les peurs (des épidémies, des différences, etc.) et leur instrumentalisation par les forces populistes. Ce qui fait du bien, c’est qu’il est aussi question des conditions d’émergence d’un mouvement subversif dont l’énergie est vraiment communicative !

Sophie : Ce n’est pas une thématique en tant que telle, mais on peut faire des parallèles avec les camps de concentration quand les Félines sont mises à l’écart dans des lieux soi-disant pour les aider. J’ai trouvé ça impressionnant de voir notre société (c’est elle au début du roman) conduire ces jeunes filles dans ces “camps”. C’est fait si progressivement, avec les messages qui vont bien, qu’on se dit que oui, sous certaines influences, avec ce type de dirigeants, on pourrait revenir à ce qu’on a connu pendant la Seconde guerre mondiale.
Il y a aussi la vitesse à laquelle tout se passe. On comprend que c’est accéléré par les moyens de communication actuelle mais la situation revient au même que dans les années 40 sauf qu’au lieu de prendre des mois, le message contre les Félines est répandu en quelques jours.
Stéphane Servant manie tout ça très bien, il nous entraine subtilement là où l’on espère que notre société ne peut plus aller… Et pourtant !

Avez-vous apprécié cette atmosphère subversive ? Plus généralement, comment avez-vous réagi à cette lecture, quel effet vous a-t-elle fait ?

Pépita : Oui, j’ai beaucoup apprécié cette ambiance, elle m’a rendue fière d’être une fille comme jamais et depuis…je ne m’épile plus !

Isabelle : Je me suis aussi laissée gagner par l’énergie communicative des Félines. Le propos peut paraître sombre avec des thématiques d’autant plus graves qu’elles font écho à l’actualité, comme nous l’avons dit, mais je me suis plutôt sentie optimiste en refermant le roman. Il nous montre la stigmatisation, l’oppression, la persécution, mais aussi le pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Et la richesse des registres disponibles (et à inventer) de registres d’action subversives. Il nous donne à goûter, aussi, l’exaltation de s’accepter tel qu’on est. Tout cela fait beaucoup de bien dans la période actuelle qui charrie tant de frustrations et de résignation.

Cela m’a fait réfléchir sur le genre de la dystopie. Je n’en ai pas lu tant que ça, mais mon fils aîné en lit énormément, comme beaucoup de jeunes lecteurs, ce qui peut interroger. Pourquoi ce goût pour des univers dysfonctionnels, catastrophiques, voire apocalyptiques ? Je crois avoir mieux compris en lisant Félines. Ces romans mettent en relief ce qui dysfonctionne dans la vraie vie, mettent en garde contre certaines dérives en imaginant leurs développements possibles, mais en littérature jeunesse, j’ai l’impression qu’ils sont toujours porteurs d’espoir. C’est peut-être ce qui fait qu’ils emportent autant de lectrices et de lecteurs.

Justement, à qui auriez-vous envie de faire partager ce roman ?

Pépita : J’ai envie de proposer ce roman à toutes et tous en fait. Il touche à tant de choses si profondes et humaines. Stéphane Servant a réussi à lier masculin et féminin dans ce roman, à faire en sorte qu’on ne les oppose plus car justement les opposer mène à ce genre de dérives, à réveiller l’animalité de l’humain. C’est un roman qui pose l’espoir d’une société meilleure. En montrant justement ce qu’elle peut faire de pire. J’en suis sortie bluffée et regonflée à bloc. Donc oui à lire absolument !

Hashtagcéline : Comme Pépita, j’ai envie de faire lire et de partager ce roman avec tout le monde ! Bien sûr pas avec un trop jeune public mais étant donné sa richesse, la diversité des thèmes abordées avec intelligence et les réflexions que cela amène sur notre monde actuel, c’est pour moi un texte à la portée universelle qui DOIT être lu par tous et toutes !

Félines a donc réussi à nous mettre toutes d’accord ! Et vous, l’avez-vous lu, êtes-vous tenté(e) ? Si vous doutez encore, jetez donc un œil aux chroniques de Pépita, Sophie, Hashtagcéline et Isabelle… en attendant l’entretien avec Stéphane Servant que nous publierons jeudi 31 octobre !

 

 

Lecture commune : L’Estrange Malaventure de Mirella

L’Estrange Malaventure de Mirella, paru à l’école des loisirs, est un roman qui ne peut pas laisser complètement indifférent. Flore Vesco y joue avec les mots et ses lecteurs, les entraînant dans le tourbillon d’une malaventure moyenâgeuse réjouissante.

Et forcément, nous avons eu envie d’en discuter.

HashtagCéline : Pour commencer, simple curiosité : je voudrais savoir ce qui vous a décidé à ouvrir ce roman… Sa couverture ? Son autrice ? Son sujet ? Personnellement, depuis son premier roman De cape et de mots, je suis de près Flore Vesco. Et vous, quel a été le déclic ?

Bouma : Flore Vesco, c’est pour moi un gage de qualité ET d’originalité. Je trouve qu’elle arrive toujours à trouver une idée qui sort de l’ordinaire. Et en plus j’adore quand les contes sont revisités (que ce soit sous forme d’album ou de roman). Je ne pouvais donc qu’avoir envie de découvrir ce nouveau texte.

Isabelle : Pour ma part, je connaissais Flore Vesco de nom, mais je ne l’avais jamais lue. Sans doute parce que mes garçons sont encore un peu jeunes pour ses livres. Je suis tombée sur la couverture que j’ai trouvée très intrigante, à la fois sombre et brillante, moyenâgeuse et moderne… Quand la quatrième m’a appris qu’il s’agissait de revisiter un célèbre conte allemand, en mettant en avant une jeune héroïne, j’ai su que nous le lirions dès sa sortie ! Et ça a été un vrai coup de cœur. Maintenant, il va falloir absolument découvrir les autres romans de Flore Vesco !

Pépita : Flore Vesco ! J’ai tout lu d’elle avec un plaisir toujours renouvelé. Je trouve qu’elle a réussi à se frayer un chemin original dans ses romans qu’on ne trouve nul part ailleurs. Surtout c’est une jongleuse de mots hors pair. Concernant ce roman en particulier, basé sur le conte revisité du joueur de flûte de Hamelin, j’avoue que comme ça, ça ne me disait pas plus que ça car ce conte était enfoui dans les limbes de ma mémoire. Mais en fait, il n’est qu’un prétexte pour faire passer d’autres messages. Et cette langue moyenâgeuse, quel régal ! On s’y fait très bien.

HashtagCéline : Parlons-en, du style de Flore Vesco… Si vous avez lu ses autres romans, vous savez qu’effectivement elle s’amuse (et nous avec) en jouant avec la langue française. Ici, dès les premières phrases, on se rend compte qu’un cap a été passé et que l’on s’apprête à lire quelque chose de complètement… quoi, d’ailleurs ? Quelle a été votre réaction ? Vous attendiez vous à ça ? Est-ce que cela vous a immédiatement séduit ou plutôt mises en difficulté ?

Bouma : J’ai été séduite dès les premiers mots par l’utilisation de cette langue pseudo-moyenâgeuse. Avec ce langage dont on n’a pas l’habitude, on est obligé de faire travailler notre esprit pour bien tout comprendre et j’adore ce type de stimulation. Mais surtout, cela permet une immersion immédiate et totale dans l’histoire !

Pépita : Je te rejoins Bouma ! Passée la première adaptation à cette langue, on s’habitue très vite et on rentre dans le jeu de ses sonorités et de plus, cela sied fort bien à l’histoire. Quelle cohérence ! Quelle gouaille ! Quel humour ! Et surtout quelle maîtrise : Trop forte Flore Vesco, parce que franchement essayez pour voir, ce n’est pas si facile (et j’ai adoré la perche tendue au lecteur à la fin mais je n’en dis pas plus !).

HashtagCéline : Le langage utilisé rend l’immersion totale, ça, personne ne peut le nier. Mais ce que j’ai trouvé plutôt fort aussi, c’est la façon dont Flore Vesco nous plonge au cœur du Moyen-Âge grâce à des descriptions très, très détaillées… Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Sa vision de l’époque vous semble-t-elle juste ?

Pépita : Oui, tu as raison de le souligner : on s’immerge totalement dans l’époque et sa vision me semble juste. Ce qui est fort, c’est qu’elle le met à la portée du lecteur tout en remettant au goût du jour le conte. On ne peut s’empêcher de penser sur certains points à un parallèle évident avec notre époque.

Bouma : J’ai beaucoup souri avec sa vision franchement très juste de l’hygiène et des mœurs du Moyen-Âge (ou tout du moins l’idée que je m’en fais). Il y a quelque chose d’assez dégoûtant pour nous, lecteurs du XXIème siècle, à lire ces descriptions ; on peut froncer le nez devant certains passages. Et je rejoins Pépita, l’autrice arrive malgré tout à insuffler une certaine intemporalité à l’histoire, par le biais des préoccupations de son héroïne notamment.

Isabelle : Je suis entièrement d’accord avec vous ! Ce Moyen-Âge prend vie grâce aux mots de Flore Vesco, dans ce qu’il a de plus sombre et rétrograde. L’autrice étoffe son décor avec beaucoup de pertinence (lorsqu’elle parle de l’hygiène, de la chasse aux sorcières ou de la structure de la société), mais aussi et surtout avec un humour décapant. Certaines scènes sont si repoussantes que quand j’ai lu le livre à mes enfants, nous en avons ri !
Je vous rejoins complètement aussi sur la modernité du roman : beaucoup de situations renvoient avec force à des problématiques actuelles, même si elles ne se posent pas exactement de la même manière de nos jours. Cela m’a particulièrement frappée concernant ce que subissent les jeunes femmes, mais aussi la recherche de boucs émissaires à qui attribuer la responsabilité des problèmes.

HashtagCéline : Et Mirella, l’héroïne de cette estrange malaventure, on en parle ? Pour ma part, je l’ai trouvée fascinante : très humaine, très étonnante, très courageuse mais d’un autre côté, un peu inquiétante. Et vous ?

Isabelle : Mirella est une belle héroïne, qui a appris “à la dure” à survivre et à mener sa barque dans le monde hostile qu’est le Moyen-Âge pour une jeune femme située tout en bas de l’échelle sociale. Elle est un vrai rayon de soleil flamboyant dans la noirceur de Hamelin, sa personnalité, sa liberté et sa générosité suscitent immédiatement la sympathie ! En même temps, comme tu le suggères Céline, elle est mystérieuse et déroutante : d’où tient-elle sa détermination féroce et sa capacité étonnante à s’affirmer ? Son courage ne serait-il pas de la témérité ? Et qui est-elle vraiment ? On en vient presque à se demander s’il faut croire les villageois qui la pensent un peu sorcière !

Pépita : Je l’ai effectivement trouvée fascinante ! Mais pas du tout déroutante. Elle est incroyable de détermination et d’altruisme aussi. Avec un destin hors norme. Une héroïne quoi !

Bouma : Mirella est une héroïne comme je les aime. Elle a de la gouaille, du tempérament et ne se laisse dicter sa conduite ni par les hommes ni par le destin. A côté de ça, elle est aussi très généreuse et ouverte aux autres (la preuve étant le nouveau porteur d’eau qu’elle a pris sous son aile et qu’elle a soigné, tout comme les lépreux qu’elle considère comme des hommes “normaux”). Le côté magique de son personnage apparaît au fil du temps et on se dit que finalement cela lui permet d’être celle qu’elle veut être dans ce monde où on veut lui imposer son image.

HashtagCéline : Nous l’avons déjà évoqué plus haut, L’Estrange Malaventure de Mirella est adapté d’un conte, Le joueur de flûte de Hamelin. Pour ma part, cette revisite est une réussite. Et pour vous?

Isabelle : Je suis tout à fait d’accord, cette idée de revisiter ce conte célèbre des frères Grimm est géniale ! Le format du roman permet de donner de la chair à l’histoire et au décor, nous donnant ainsi un plaisir de lecture complètement différent. J’ai adoré le côté irrévérencieux. Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, en donnant le rôle principal à une jeune fille. Mais surtout, puisque les contes ont toujours une morale, il y en a bien une, mais concoctée à la sauce spéciale de l’autrice !

Bouma : Une réussite, bien évidemment ! Le conte n’est pas si connu en France par les ados (en tout cas de ceux que j’ai autour de moi). Peut-être est-ce l’occasion de leur faire découvrir, de titiller leur curiosité ? En tout cas, moi j’ai bien retrouvé les grandes lignes de l’histoire originale dont l’autrice s’empare pour mieux les détourner. Et c’est un vrai régal !

Pépita : Oui, une réussite ! Je ne peux m’empêcher de penser : mais comment Flore Vesco a-t-elle eu cette idée ?

HashtagCéline : En en discutant un peu autour de moi, j’ai eu des avis très enthousiastes. Cependant, certaines personnes ont émis une petite réserve sur la facilité à proposer ce roman à un lectorat adolescent. Qu’en pensez-vous ?

Bouma : Je pense que c’est le genre d’ouvrage qui mérite une véritable médiation car le sujet n’est pas forcément de ceux qui attirent l’attention des ados. Mais le bouche à oreille fonctionnant à merveille à cet âge, il devrait rapidement conquérir son public. Tout du moins je l’espère.

Isabelle : Pourquoi ces réserves ? Peut-être que le clin d’œil au conte pourrait donner à penser à certains ados que ce roman s’adresse à des lecteurs plus jeunes, mais je suis certaine que celles et ceux qui franchiront le pas seront emportés par le talent de conteuse et l’écriture réjouissante de Flore Vesco, mais aussi par le côté moderne dont nous avons déjà parlé. Il est finalement question de beaucoup de choses qui préoccupent encore les ados d’aujourd’hui, comme les transformations du corps à l’adolescence, l’obscurantisme, l’envie d’envoyer bouler le mythe du prince charmant et les formes de domination sociale et genrée. Je n’aurais donc aucune réserve à la recommander à un public adolescent, je l’ai même conseillé à plusieurs adultes !

Pépita : L’éternelle question ! Laissons donc les livres aller là où ils doivent aller… Ils trouvent leur public. Et pourquoi toujours se poser la question de l’adolescent ? Il est universel ce roman.

HashtagCéline : Quoi de mieux pour terminer cette lecture commune que laisser parler Flore Vesco ? Citez moi un passage qui vous a interpellées dans ce roman. Même si on est bien d’accord que ce n’est pas facile de choisir…

Isabelle : “Partout ailleurs dans le Saint Empire germanique, les incendies dévoraient des quartiers entiers une fois par mois, car les bâtisses en bois, entassées les unes contre les autres, s’enflammaient promptement.
Alors qu’à Hamelin, les incendies étaient tout aussi fréquents. Mais les habitants les éteignaient bien vitement, le bourgmestre ayant fait installer l’eau courant.
Cette eau courante était sans conteste l’invention dont le bourgmestre était le plus fier. Il avait eu l’idée voilà sept années. Pour cela, il avait nommé dix porteurs d’eau, choisis par les enfants trouvés d’Hamelin.”
mais aussi
” Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante.”

Bouma : “Au Moyen Âge, la nudité était fort commune. On prenait son bain en compagnie, on se dévêtait en famille ou devant moult domestiques. Pourtant, en dépit de la cohérence historique, Mirella se sentit rougissante et gênée.
– Mirella ! gria Gastun avec un grand sourire. Comment vous en va ?
Le jeune homme était fort aise, et bien riant de l’embarras de la jouvencelle. Sans la moindre clémence, il poursuivit ses ablutions. Puis il se tourna vers elle, les poings sur les hanches, dos au soleil pour se bien sécher, et entreprit de faire causette.”

HashtagCéline : “Pan venait d’entrer chez le chirurgien-barbier-arracheur de dents. Au Moyen-Age, n’importe quel quidam doté d’une solide membrature et de quelques notions d’anatomie pouvait se faire chirurgien. Le chirurgien d’Hamelin était fort réputé : il arrachait d’un coup les dents pourrissantes, savait extirper le poulain des entrailles d’une jument qui peinait à mettre bas et avait même, en une occasion, effectué une trépanation, creusant le crâne d’une femme folle à l’aide d’un énorme tourne-bouchon de son invention. Parfois, il rasait les hommes et leur coupait les cheveux.”

Pépita : “Mirella ferma les yeux et s’emplit les oreilles. Elle se sentit emportée par la musique, laquelle l’emmenait loin du bourg, de ses rues bruyantes et encombrées, de ses habitants hargneux, de la poigne de Guerric, des menaces de Lottchen. A l’abri des regards, elle se reprit à tournoyer, toute joyante de se laisser enfin aller, volant presque, tant ses pieds étaient légers. Son talon tambourinait sur le pavé, la vibration saisissait ses cuisses, entraînait ses hanches, faisait s’élever ses bras. Elle voltigeait au-dessus de Hamelin.”

 

Pour conclure, nous ne pouvons que vous recommander d’aller lire ce formidable roman de Flore Vesco dont nous n’avons pas fini d’entendre parler.

L’Estrange Malaventure de Mirella est d’ailleurs sélectionné pour le Prix Vendredi 2019 qui sera décerné le 14 octobre prochain.

Et pour finir de vous en convaincre, vous pouvez lire nos chroniques par ici :  Pépita, Bouma, Isabelle et HashtagCéline.

Lecture commune : Nos éclats de miroir

On se retrouve ce lundi avec une lecture commune sur le roman Nos éclats de miroir de Florence Hinckel publié chez Nathan.

Florence Hinckel - Nos éclats de miroir.

Sophie : Ce roman raconte l’adolescence de Cléo sous forme de lettres dans son journal intime. Pouvez-vous me parler un peu de cette jeune fille ?

Pépita : Cléo est une jeune fille d’aujourd’hui mais qui est fascinée par le journal d’Anne Frank. C’est toute l’originalité de ce roman, de faire le pont entre deux journaux intimes, le second s’adressant au premier, avec le même principe que l’amie imaginaire d’Anne. Cléo raconte donc son quotidien, entre sa famille (mère et grande sœur), le collège et ses amies, les garçons, le manque de son père, les absences de sa mère. J’ai eu un peu de mal au début à entrer dans la construction mais le roman a pris de l’épaisseur au fur et à mesure.

Bouma : Cléo est un personnage intrigant. Elle est à la fois très ancrée dans les préoccupations adolescentes (amitié, romance, scolarité) et fascinée par la figure d’Anne Frank. Ajoutons par ailleurs que sa famille prend beaucoup de place par son absence. La jeune fille se sert de ce journal intime comme l’objet qu’il est : à savoir un confident, ici du nom d’Anne Frank.

Sophie : Et justement, qu’avez-vous pensé de cette idée d’entretenir une correspondance par journal intime avec Anne Frank ?

Bouma : En toute honnêteté, j’ai été complètement prise au dépourvu, ne comprenant pas la fascination de Cléo pour ce personnage historique. Je pourrais dire aussi que le procédé stylistique m’a désarçonné et qu’il m’a fallu quelques lettres avant de vraiment rentrer dans l’histoire.

Pépita : Je rejoins Bouma, au début, j’ai eu un peu de mal à m’y retrouver : Anne, son amie imaginaire, celle de Cléo, je ne savais plus très bien qui s’adressait à qui. J’ai trouvé le style d’écriture assez enfantin au départ mais peu à peu, le personnage de Cléo s’étoffe et j’y ai retrouvé les préoccupations d’une jeune fille d’aujourd’hui. À vrai dire, je ne sais pas si les jeunes filles écrivent toujours des journaux intimes… et je ne sais pas plus si elles vont s’identifier à ce journal intime via Anne Frank. J’ai eu parfois le sentiment que l’autrice voulait “caser” absolument des éléments qu’elle avait en tête au départ, du coup ça parait parfois un peu décousu. Cependant, une fois qu’on rentre dedans, il y a de très beaux passages, très touchants.

#Céline : C’est cela qui m’a aussi un peu déstabilisée. Je trouve, comme le dit Pépita, qu’on s’y perd un peu. Cléo est une jeune fille mature, curieuse et passionnée par l’histoire d’Anne Frank mais certains rappels historiques (certes intéressants) m’ont semblé un peu en décalage avec le reste. Mais au final, au fur et à mesure de l’histoire, on y prête moins attention, d’autant que l’histoire personnelle de Cléo prend le pas sur le reste. Cette forme permet de replacer le quotidien d’Anne Frank par rapport à celui des adolescents d’aujourd’hui. En cela, c’est très bien vu. Et, ça m’a amusée, car j’avoue que moi aussi j’ai tenu des journaux intimes dont un s’est appelé Kitty…

Sophie : En effet, il y a beaucoup d’émotions dans ce roman et notamment quand cela concerne la famille de Cléo. Elle vit avec sa grande sœur et sa mère, dépressive depuis la mort de son mari au point de fuguer pendant plusieurs jours parfois. Qu’avez-vous pensé/retenu de la relation entre ces trois personnages ?

Bouma : C’est une belle histoire de femmes. Chacune ressent un profond vide même s’il s’exprime de manière différente en fonction de leur âge et de leur caractère. Mon regard sur leur famille a changé au fur et à mesure des pages… Au final, je dirais que la mère est le centre de leur vie, la sœur aînée son pilier et Cléo en est le cœur : une combinaison parfois instable mais rassurante.

#Céline : Cléo est une jeune fille un peu déstabilisante qui analyse beaucoup les choses autour d’elle tout en les tenant à distance. J’ai eu du mal à voir le lien entre Cléo et sa mère. Celui avec sa sœur m’a semblé plus fort et plus net même si Cléo reconnaît qu’elle s’est aussi éloignée d’elle avec le temps. Au fur et à mesure qu’avance le récit, on saisit mieux le pourquoi de cette relation compliquée entre les trois figures féminines qui gèrent chacune la disparition du père, du mari de façon très différente. Et c’est au final très touchant et plutôt juste.

Cléo se livre à son journal mais n’a pas beaucoup d’amis au collège à part Bérénice. Cette amitié m’a beaucoup dérangée mais je l’ai trouvée très réaliste. Et pour vous ?

Pépita : Elle t’a dérangée en quel sens ? Moi pas du tout, je l’ai trouvée très réaliste au contraire. Cléo est une solitaire, Bérénice non. Leurs milieux sociaux sont différents. Mais cela n’empêche pas la rencontre et l’amitié ! Mais cela n’empêche pas non plus une prise de conscience de l’éloignement qui peut arriver aussi dans l’amitié. Pour découvrir autre chose. D’ailleurs, c’est ce qui arrive à Cléo. Quand on veut trop se conformer à quelqu’un, parfois on s’oublie soi-même.

#Céline : Bérénice est assez odieuse avec Cléo. Elle s’en sert comme faire-valoir et la rabaisse beaucoup. C’est en cela que j’ai parfois eu mal pour Cléo, même si je sais bien que l’amitié, ça peut aussi être ça. Le principal, c’est que Cléo prend peu à peu conscience de cet état de fait et finit par trouver le courage d’affronter et tenir tête à Bérénice.

Sophie : Cette amitié avec Bérénice m’a rappelé des choses que j’ai vécues plus jeune. Je pense que ça m’aurait fait du bien de lire ça à une époque donc je me dis que ça peut aider à mettre des mots sur ce genre de relation toxique.

Pépita : Leur relation ? Je ne sais pas si on peut parler de relation en fait. J’ai trouvé Cléo bien seule mais ma foi, elle s’en accommode. Son journal lui occupe l’esprit et lui permet de mettre de la distance sur cette solitude.

Bouma : Comme Céline j’ai eu du mal à comprendre cette relation amicale que je trouvais très déséquilibrée. Il y a un rapport de force qui se créer à chacune de leurs interactions, de manière très réaliste certes, mais qui est loin de l’amitié sereine que l’on pourrait attendre pour l’héroïne.

Sophie : Parlons un peu du titre, Nos éclats de miroir, il fait référence à la passion de la maman pour la mosaïque. Vous en avez pensez quoi ?

#Céline : Je l’ai trouvé assez poétique et très beau. Il fait référence à l’activité qui apaise sa mère mais aussi à cette espèce d’obsession pour son propre reflet et les miroirs. “… je n’ai pas cessé d’entretenir une relation très compliquée avec les miroirs, les vitrines, et tous les regards.” J’y ai vu cela aussi. Et puis, le côté “éclaté” qui se ressent au sein même de cette famille, brisée, en morceaux. Ce titre m’a semblé plutôt juste par rapport à mon ressenti du roman.

Bouma : C’est parce que vous venez de l’expliquer que je comprends la référence à la passion de la maman. J’étais complètement passée à côté. Pour moi on était dans quelque chose de plus métaphorique, comme si les différentes personnalités représentaient des parties qui rassemblées formaient le miroir…

Pépita : J’ai beaucoup aimé ce procédé. Justement pour sa dimension métaphorique et la beauté des mots. Je trouve qu’il colle parfaitement à la fois à la maman pour ce qu’elle renvoie à travers son échappatoire (la mosaïque) et à la recherche de Cléo de son identité. Plus profondément, c’est un roman qui en appelle l’image de soi. On a tous des faces cachées, des faces éclatées, des faces mouvantes et parfois la vie nous oblige à recoller les morceaux épars.

Sophie : Ce journal tient son originalité de sa destinatrice Anne Frank, mais il joue aussi avec la typographie comme sur cette photo. Qu’en avez-vous pensé ?

Bouma : Ça m’a surtout rappelé les romans de Clémentine Beauvais, qui joue également beaucoup avec ce procédé littéraire. Après ça ne m’a pas plus marqué que ça (je dirais même que j’avais oublié cet aspect du roman).

Pépita : J’ai bien aimé le jeu sur la typographie qui entrait en écho avec les sentiments de Cléo.

 

Pour retrouver nos chroniques, c’est par ici : Pépita, Bouma, #Céline et Sophie.

Lecture commune : L’arrêt du coeur ou comment Simon découvrit l’amour dans une cuisine

L’arrêt du cœur est un roman de la collection Polynie des éditions MéMo d’Agnès Debacker illustré par Anaïs Brunet. Il parle de Simon, un jeune garçon de 10 ans qui se retrouve confronté à la mort de sa voisine, dont il était proche. En cherchant à rapporter un souvenir d’elle, il découvre l’amour, celui de Simone, à l’époque de la guerre d’Algérie. Nous sommes plusieurs à l’avoir apprécié et nous partageons avec vous notre lecture commune.

L’arrêt du coeur d’Agnès Debacker et Anaïs Brunet. Editions MéMo.

Aurélie : A quoi vous attendiez-vous en découvrant la couverture ? 

Pépita : Difficile à dire pour la couverture ! Pas de lien si évident entre ce jeune garçon assis, tenant une théière rouge entre ses mains et écoutant ce qu’elle a à lui dire, et le titre ! Une histoire d’amour mais pas vraiment celle à laquelle je m’attendais.

Aurélie : Je m’attendais à un roman à l’eau de rose, un jeune garçon amoureux qui colle la théière contre sa joue, peut-être car sa bien-aimée l’a touchée.

Isabelle : Comme vous, je me suis attendue à une romance ! Le titre, associé à la couverture aux tons pastels qui représente un garçon rêveur… C’est en tout cas ce qu’ont pensé mes garçons, même si comme tu le dis Pépita, c’est trompeur – et c’est un peu dommage, car ils sont un peu comme le protagoniste, Simon qui dit à un moment : « selon toute vraisemblance, j’ai affaire à une histoire d’amour et moi, les histoires d’amour, ça m’ennuie au plus haut point ». De mon côté, je considère les romans de la collection Polynie comme une valeur sûre garantissant des voyages hors des sentiers battus. Je n’ai pas hésité et je me suis plongée dans la lecture avec beaucoup de curiosité !

Hashtag Céline : Honnêtement, je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Plutôt une histoire d’amour mettant en scène des adultes. Comme je le fais de plus en plus, je ne le lis plus le résumé afin de me garder le plaisir de la découverte, surtout chez MeMo. Sur la couverture, c’est Simon. Mais sans lire ce roman, même si on le comprend vite, je trouve qu’on n’identifie pas immédiatement ce personnage comme un enfant. De fait, en découvrant l’histoire et l’âge de Simon, j’ai été plutôt étonnée !

Bouma : En ce qui me concerne, et ayant lu le résumé, la couverture m’a rappelé les éléments clés de l’histoire à savoir un jeune garçon cherchant à connaître les secrets contenus dans cette vieille théière rouge.

Aurélie : Le roman mélange le drame et l’enquête. Pour sa forme, le récit n’est pas découpé en chapitres mais est entrecoupé des belles illustrations d’Anaïs Brunet, qu’avez vous pensé de cette proposition et quel impact a-t-elle eu sur votre lecture ? 

Pépita : Je ne me suis aperçue de l’absence de chapitres qu’après un petit moment, à vrai dire, mais j’ai eu aussi besoin de m’arrêter par moments, pour mieux savourer cette histoire. J’ai aussi beaucoup aimé que le fil soit déroulé d’un seul jet avec ces illustrations, qui le ponctuent. Cela donne une fluidité et une profondeur.

Aurélie : Comme toi Pépita, je n’ai pas vu sur le moment qu’il n’y avait pas de chapitres. Le roman m’a fait le cœur lourd, mais je n’arrivais pas à lâcher le livre. Ses illustrations m’ont permis de prendre mon souffle dans ma lecture.

Isabelle : De mon côté, j’ai remarqué assez vite l’absence de chapitres et le système de respiration autour de grandes illustrations : pourquoi pas ? Pour moi, ça a été une incitation à dévorer le roman d’un trait. La construction de l’intrigue autour de l’enquête de Simon est très réussie à mon sens : une manière de tenir le lecteur en haleine de bout en bout et d’éviter un registre trop dramatique autour du deuil de Simon.

Hashtag Céline : J’ai trouvé aussi que l’ensemble était très fluide et que tout justement s’imbriquait parfaitement. Texte et illustrations se répondent et se complètent. De fait, je ne me suis posée aucune question pendant ma lecture sur la présence ou non de chapitres. Je me suis trouvée complètement happée par ce roman. Grâce à cette ambiance qui s’installe aussi bien par la musique des mots que les couleurs des illustrations, j’ai suivi avec beaucoup d’émotion Simon dans son travail de deuil puis cette enquête étonnante, qui apporte un souffle nouveau à l’histoire.

Bouma : L’absence de chapitres ne m’a pas du tout gênée dans ma lecture puisque, comme vous l’avez toutes dit, il y a ces grandes illustrations en forme de pause. Et en plus, le texte comporte quand même des sauts de paragraphes, entre deux scènes, deux moments temporels, qui permettent à ceux qui le veulent de stopper leur lecture plus aisément.

Aurélie : Le roman met en avant différents thèmes : le deuil, le lien affectif,le secret et l’Histoire. Il regorge d’émotions, pensez-vous que c’est un roman intergénérationnel? 

Pépita : Oui, totalement intergénérationnel. Il s’inscrit dans une filiation forte, celle du sang mais aussi celle de l’amour, de l’amitié, comme un kaléidoscope. Simon fait le lien avec tout le monde sans vraiment le savoir.

Aurélie : Pour moi l’histoire parle à tout le monde, l’intensité dégagée par le texte et les illustrations touche les enfants comme les adultes. J’ai aimé la diversité des thèmes même si le deuil est pour moi prédominant. Quant au lien effectif, en effet Pépita, il relie tous les personnages de l’histoire : de l’amitié de Simon et Simone, l’amour de Simone et Farid, de Safia et Farid et l’amour maternel des parents de Simon qui s’inquiètent pour lui. Le côté intergénérationnel est aussi pour moi dans le sens de transmission. En effet ,avec l’évocation de la guerre d’Algérie, les enfants peuvent découvrir l’impact de l’histoire avec un grand H sur leur entourage, qu’une chose réduite à un fait appris en cours ait été un jour le quotidien de quelqu’un. Je sais pas si ça vous a fait ça à vous aussi mais avec ce secret je me dis « mais combien de choses nos grands parents vont-ils emporter dans la tombe? », on le voit bien avec Simone.

Isabelle : Je suis d’accord avec vous, ce roman est très riche ! La relation de Simon et de Simone est très belle, faite de multiples petits moments de partage et de complicité… Et pourtant, l’enquête de Simon va l’amener à découvrir des pans inconnus de la vie de Simone et, à travers son histoire, des pages de l’Histoire avec un grand H que sa génération et celle de ses parents n’ont pas vécues. Cette profondeur m’a surprise, surtout au dénouement du roman, et apporte vraiment quelque chose en plus. Je pense comme toi, Aurélie, qu’il s’agit d’un roman intergénérationnel et j’ai vraiment envie de le découvrir et de parler de ces événements historiques avec mes enfants quand ils seront prêts. La génération de nos parents ou de nos grands-parents ont vécu des choses importantes, même si souvent traumatisantes, dont nous gardons une mémoire vivante grâce à nos interactions avec eux. C’est essentiel de la transmettre aux générations suivantes, et la littérature jeunesse a sans aucun doute un rôle à jouer !

Hashtag Céline : Clairement oui. Le roman fait le lien entre deux époques, deux vies différentes. Il permet à Simon d’entrevoir son amie, son histoire et l’Histoire autrement. Mais c’est aussi le récit d’une belle amitié entre un jeune garçon et une vieille femme, d’une relation dans laquelle l’âge n’avait pas d’importance.

Bouma : Je serais curieuse de la réaction d’une personne âgée face à ce texte. Le ressent-elle comme nous, comme le jeune héros de l’histoire ? En tout cas, je reste très émue par cette amitié, si forte qu’elle dépasse le préjugé des âges. Et je vous rejoins sur les histoires familiales liées à un contexte historique : je pense que la pudeur nous retient souvent de poser les questions mais que chaque personne cache en elle une partie de son histoire.

Aurélie : La théière est un objet transitionnel, quelle symbolique a-t-elle eu pour vous? 

Pépita : J’ai adoré sa présence, d’ailleurs j’en ai une bleue du même style et je me demande si je ne vais pas la détourner aussi ! Elle symbolise les petits secrets et aussi le souvenir de ces petits moments partagés autour d’elle. Elle fait le lien entre l’avant et l’après, elle permet à Simon d’accepter peu à peu la mort de sa Simone en restant vivante à travers elle. Elle lui permet de grandir. Quelle belle idée !

Aurélie : La théière me fascine, je n’arrive pas à savoir si c’est ce qu’elle représente : l’objet qui permet à Simon de faire son deuil, ou sa représentation avec la présence des illustrations d’Anaïs Brunet. En tout cas, elle représente aussi pour moi une métaphore du lien : celui qui lie Simone à Simon, Simone à Juliette et Simone à Farid mais aussi entre Simon et Juliette !

Isabelle : Sur la couverture, Simon colle son oreille contre cette théière comme on le fait avec un coquillage pour entendre la mer… Avant de lire le roman, j’ai interprété ce geste en l’attribuant à une rêverie. À la lecture, on comprend que cet objet est associé à d’innombrables moments privilégiés avec Simone, que leur écho résonne probablement encore à l’intérieur… Je trouve pertinent de parler d’objet transitionnel comme vous le faites, car elle aide Simon à vivre sans Simone, comme il avait pu aider Simone à vivre sans Farid.

Hashtag Céline : Cette théière, j’y ai beaucoup pensé. Je me suis mise à la place de Simon et je me suis posée cette question : tu aurais fait quoi toi, étant enfant? Tu aurais lu ou non les petits papiers? Cette théière est “magique”. Lire les secrets et les vœux qu’elle contient, c’est transgresser un interdit et peut-être même s’attirer des ennuis ! Mais comme Simon, j’aurais sans doute fait pareil, au risque d’y découvrir des choses que j’aurais préféré ne pas savoir. J’ai trouvé que la théière était un joli symbole rassemblant à elle-seule tous les éléments importants du roman : le souvenir de Simone, tous ses secrets mais aussi l’enfance et l’innocence de Simon.

Bouma : On pourrait presque rapprocher cette théière des journaux intimes ou carnets que l’on écrit à tout âge. Ils ne sont fait que pour nous, et en même temps révéleraient bien des choses à quiconque les lirait.

Aurélie : Simon découvre l’histoire de son pays et le racisme avec son ami, on a l’impression qu’avec la mort de Simone, un voile s’est levé. Il est en début d’adolescence et découvre doucement le monde des adultes. La nièce de Simone a-t- elle un rôle de passerelle entre ces deux mondes ?

Pépita : Je ne l’ai pas vue comme ça. Je l’ai vue comme une confidente, qui en a compris bien plus que ce qu’elle veut bien laisser croire. Elle accepte la présence de Simon avec naturel et une certaine bonhomie, sans mort dans l’âme. Elle est comme un tourbillon, qui s’arrête pour l’écouter parler de Simone, entrer dans le jeu de découvrir ce mystère de cet amour de jeunesse. Elle est la seule adulte dont Simon ne se méfie pas. A travers elle, il découvre aussi qu’une personne n’est jamais vraiment disparue. Il baisse sa garde enfin avec elle. Elle lui permet de lui faire confiance. Et c’est énorme pour lui qui se sent si bouleversé !

Aurélie : Pour moi le choix de l’âge de Simon permet d’évoquer implicitement le passage dans un âge de transformation : l’apprentissage du deuil et la disparition de Simone qui a été sa nounou, la découverte de l’amour et du visage différent des gens qui l’entourent et la découverte de la bêtise des adultes avec ses nouvelles interrogations avec son ami Sofiane. J’ai ressenti le personnage de Juliette comme un guide ou plutôt un passeur entre ce monde de naïveté et le monde beaucoup moins rose des adultes.

Isabelle :  C’est vrai qu’elle a une manière singulière de lui expliquer les drames personnels de Simone et historiques liés à la guerre d’Algérie, avec des mots simples et forts qui parleront aux jeunes lecteurs. Je vois un peu de ce que vous dites toutes les deux. Les traces de la Juliette enfant, que renferme la théière, la rapprochent de Simon. Par ailleurs, elle est très bienveillante, ouverte et à l’écoute de Simon qui en a bien besoin.

Hastag Céline : Pour moi, la nièce de Simone est plutôt là comme un soutien. Elle permet à Simon d’aller au bout de ses recherches. Elle accepte de parler de la vieille femme, chose que lui refusent tous les autres adultes autour de lui, de peur qu’il souffre. Elle lui permet de faire vivre le souvenir de Simone. Et avec sa bonne humeur et son dynamisme, elle l’aide un peu à passer cette épreuve. C’est un personnage dont l’arrivée dans le récit m’a fait du bien. Comme soulagée… Sentant que Simon serait enfin moins seul face à tout ça.

Bouma : Je ne m’attendais pas du tout à l’évocation de cette période historique souvent méconnue, et je ne doute pas que cela amènera les enfants à vouloir en savoir plus. Concernant le rôle de la nièce de Simone, elle fait, pour moi, écho à l’enfant qu’est Simon. Ils ont partagé sans le savoir les mêmes rituels et les mêmes souvenirs de Simone, ce qui les rapproche intrinsèquement.

Souhaitez-vous évoquer d’autres thématiques du roman ? 

Pépita : oui, le souvenir. Dans toutes ses dimensions : celui qu’on a des moments passés avec une personne qu’on aime, celui qu’une personne laisse après sa disparition. Je trouve que c’est un thème fort du roman pour un jeune garçon de 10 ans qui a peu d’années de vie, encore, même s’il a passé les deux chiffres. Et aussi le secret : jusqu’où se permettre de lever le voile sur le secret d’une personne disparue ? Je me suis posée cette question tout du long… En même temps peut-être que Simone voulait-elle qu’on le découvre en le glissant dans cette théière ? Mais peut-être n’y a -t-elle pas pensé… Ce petit mot glissé est pour elle une façon de se souvenir… comme une bouteille à la mer. J’ai aussi été très sensible à l’évocation des odeurs : chez Simone, chez sa vieille amie à qui Simon va rendre visite…

Aurélie : Oui, c’est vrai que ces trois thèmes sont bien présents. Pour le secret, je pense que Simone malgré sa tentative (puisqu’elle a emporté ses lettres dans son cercueil) n’a pas réussi à garder son secret intact. Simon a succombé à son désir de curiosité alors qu’au départ, en prenant la théière, il voulait simplement cacher les siens !
Pour les odeurs, ça m’a beaucoup marqué au début de récit avec aussi le fait qu’il demande à répétition le déroulé de la scène de la découverte de la gardienne.

****************************

Les avis de Pépita, Céline Hashtag, Isabelle et Aurélie

Et vous, l’avez-vous lu ? N’hésitez pas à partager vos impressions en commentaire.

A lire les entretiens de l’auteure sur le blog de Nouvelles de polynies