Lecture commune : les trois “romans-fleuve” de Davide Morosinotto

Impossible de résister à l’appel de l’aventure des romans de Davide Morosinotto : par la vivacité de sa plume et de ses dialogues, la qualité de ses intrigues menées tambour battant, le charme fou de ses personnages et des décors historiques époustouflants, l’auteur italien apporte quelque chose de frais et de réjouissant à la littérature jeunesse. Il réinvente l’idée de série avec trois romans qui ne se suivent pas à proprement parler, mais qui sont apparentés à plusieurs égards, comme nous le verrons. De quoi susciter des échanges à l’ombre de notre grand arbre, comme vous pouvez l’imaginer ! Alors, êtes vous du voyage ? Embarquez dans votre bateau à aube, votre paquebot ou votre pirogue, c’est parti !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (L’école des loisirs, 2018). L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (L’école des loisirs, 2019). La fleur perdue du chaman de K (L’école des loisirs, 2021).

Isabelle : Le célèbre catalogue Walker & Dawn, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et La fleur perdue du chaman de K peuvent se lire indépendamment. Lesquels avez-vous lus et comment les avez-vous découverts ?

Lucie : Je commence juste ma découverte et encore une fois c’est grâce à vous. J’ai lu ta critique sur La fleur perdue qui m’a interpellée. Mais à la bibliothèque il n’y avait que Le célèbre catalogue Walker & Dawn donc je commence par là !

Colette : Et bien je n’ai lu que L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges que j’ai découvert parce que tu m’as promis, Isabelle, une belle lecture ! C’est donc également sur tes conseils que j’ai foncé l’emprunter à la médiathèque !

Pépita : J’ai aussi lu les trois mais pas dans l’ordre de leur parution. J’ai commencé par Le célèbre catalogue, mais je ne me souviens plus du tout comment il a atterri dans mes mains. Depuis, je suis cet auteur car il a une façon bien à lui de raconter ses histoires. Toujours un duo d’enfants, qui vivent des aventures incroyables ! Et d’autres enfants qui font l’aventure avec eux. C’est assez simple dit comme ça mais en fait, ces histoires ont vraiment quelque chose en plus. Dans la forme. Ou l’élément déclencheur. Ou les enjeux historiques. De vrais page-turners ! Et combien j’aurais voulu les lire enfant, on ne doit pas du tout en avoir la même perception qu’adulte. En plus, ils pèsent lourds, alors on sent qu’on en a pour son content de lecteur !

Isabelle : Moi aussi, j’ai lu les trois. C’est grâce au grand arbre que j’ai découvert Le célèbre catalogue et comme Linda, ça a été un tel coup de cœur, peut-être le plus grand des dernières années, que je me suis précipitée sur chacun des deux tomes qui ont suivi. Nous avons même relu (à voix haute !) le premier, après avoir terminé La fleur perdue !

Quand on lit le résumé de ces livres, ils n’ont a priori rien à voir : le premier se passe aux États-Unis en 1904, le deuxième en Russie pendant la deuxième guerre mondiale, le troisième au Pérou dans les années 1980. Et pourtant, les fils conducteurs sont multiples, non ?

Pépita : À première vue effectivement, ce n’est pas une trilogie ! Mais il y a toujours un fond historique, la grande Histoire, dans laquelle des enfants vivent des aventures incroyables. Toujours un couple d’enfants et d’autres qui gravitent autour, les aident, les soutiennent. Des enfants de la rue, en précarité aussi pour la plupart, et très débrouillards. Toujours un objectif aussi qu’il se donnent et toujours un voyage loin de chez eux, des cartes à lire, du repérage d’espace, de la jugeote et un sacré coup de chance, que je devrais mettre au pluriel !

Linda : Ce n’est clairement pas une trilogie au sens où on l’entend habituellement. Mais cela reste une série dans laquelle l’auteur s’amuse à placer des personnages déjà rencontrés dans un autre livre. Il explique d’ailleurs très bien cela à la fin de la fleur perdue du chaman de K , cette envie qu’il avait d’une série de romans qui placerait l’action autour d’un grand fleuve.

En fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Lucie : J’ai beaucoup aimé les illustrations qui jouent sur le côté documents d’archives du “Catalogue” et je me demandais : les autres romans de Morosinotto ont-ils tous ce côté graphique ou pas du tout ?

Pépita : Le travail graphique sur ces trois tomes est aussi un fil conducteur et cela donne une unité narrative à cette collection. Je préfère dire collection que série car ce n’en est pas une, au sens de trilogie. Je trouve que cela modernise drôlement le concept !

Isabelle : D’après moi, l’un des aspects qui font de ces romans des lectures inoubliables ! Chaque tome donne lieu à un travail graphique que j’ai trouvé merveilleux : comme on le disait, Le Catalogue intègre des documents d’époque dans le texte – extraits de catalogue, coupures de presse, photographies, cartes…

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

On retrouve cette résonance entre texte et graphismes dans les tomes suivants, mais à chaque fois sur un mode différent. Morosinotto déborde de créativité en la matière : L’éblouissante lumière se lit comme des cahiers d’enfants dûment annotés à la matin par un commissaire soviétique ! Et le troisième volet est peut-être le plus inventif : il fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations…

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, le côté graphique est très important. Il est même au fondement de la narration. Ce roman raconte l’histoire de jumeaux Nadia et Viktor, qui vivent à Leningrad quand la seconde guerre mondiale éclate. Obligés de quitter leur famille, leur père va leur offrir une série de carnets rouges à spirales dans lesquels les enfants s’engagent de noter tout ce qui va leur arriver pendant leur exil forcé. Le roman est donc rythmé par la rédaction des carnets. Il n’y a donc pas de chapitres dans ce roman mais des carnets qui s’enchaînent au fil des mésaventures de nos deux personnages principaux. Dans ces carnets, les enfants collent des photos, des documents divers, et surtout des cartes qui certes orientent leurs itinéraires mais aident précieusement les lecteurs/lectrices à se repérer ! Entre chaque carnet, on trouve les rapports du commissariat du peuple aux affaires intérieures, qui forment une sorte de récit cadre à la narration que l’on peut lire dans les carnets. La structure narrative est donc complètement nourrie par le structure graphique du livre.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Pépita : Quand même, c’est assez inégal. Je m’explique : j’ai trouvé le principe des carnets dans Les étoiles rouges hyper-classique (l’écriture rouge pour Viktor m’a vraiment gênée pour lire !), dans La fleur perdue c’est déjà plus élaboré, puisque le jeu se déplace sur plusieurs formes (typographies, pages noires,) et dans Le catalogue, c’est là que j’ai trouvé ce graphisme le plus dynamique.

La fleur perdue du chaman de K. Extrait

Linda : Je suis complètement d’accord avec Pépita pour dire que cela donne une unité narrative à la série malheureusement inégale. Certains choix faits dans La fleur perdue m’ont vraiment posé problème entre le fait qu’il fallait parfois tourner le livre dans tous les sens, la taille très petite de certaines lignes ou l’aspect flouté du texte. Clairement c’est un concept intelligent et les idées sont bien pensées mais ce n’est pas toujours très pratique. J’ai par contre adoré les carnets de L’éblouissante lumière plus traditionnels, certes, mais tellement bien faits. A la lecture, on en arrive à se demander si ce ne sont pas de vraies pages retrouvées des années plus tard.

Lucie : C’est un peu pareil avec Le catalogue, ce jeu sur le document authentique est très intriguant, je trouve. Mais il dévoile ce qu’il en est dans ses remerciements, en tout cas pour Le catalogue !

Linda : Oui absolument, c’est présent dans chaque livre.

Isabelle : Pour ma part, je ne saurais pas dire laquelle de ces trois propositions j’ai préférées. Le jeu consistant à utiliser les lettres comme des images dans le troisième tome est original, ça m’a fait penser à certains textes dadaïstes ! Dans Le catalogue, il y a eu un immense bonus lié à la surprise de découvrir ces documents magnifiques alors que je ne m’y attendais pas. Exactement comme le disait Colette pour L’éblouissante lumière, il y a une imbrication entre texte et iconographie qui fait forte impression. On entre presque dans un rôle face à ces documents qui semblent d’époque : dans le premier cas, on vibre d’excitation en tournant les pages de ce catalogue d’un autre temps et on peut ressentir la fascination qu’il devait susciter un siècle avant Amazon ! Dans le deuxième, on se retrouve presque dans la peau du commissaire soviétique qui découvre les carnets de Victor et Nadia et qui doit se faire une idée des tenants et aboutissants de leur “affaire”. J’ai trouvé vraiment drôle de lire ses annotations et de voir les différents points de vue qu’on peut avoir sur les péripéties vécues par les deux enfants. Je te rejoins, Colette, pour trouver que dans les trois cas, ces documents, cartes, etc. sont aussi utiles pour planter le décor et aident à se repérer dans des époques très différentes de la nôtre.

Un autre point commun à ces trois romans concerne la narration à plusieurs voix. Avez-vous une idée des motivations de l’auteur pour opter pour cette formation de narration ? Est-ce quelque chose que vous avez apprécié ?

Pépita : J’imagine que pour l’auteur ce principe de narration lui permet plusieurs points de vue dans les aventures. Et comme son fil rouge est de donner la voix à plusieurs enfants à chaque fois, c’est un bon moyen. Pour le lecteur, c’est agréable de monter l’histoire dans sa tête à travers ce principe. En plus, pour ne pas le lasser, il a à chaque fois modifié la forme de ce principe de narration. Oui, j’ai réellement apprécié cette façon de faire, de manière inégale dans chaque roman, mais globalement, c’est fort réussi, ça donne une belle dynamique, ça surprend, ça attise la curiosité. De plus, il a su aussi le valoriser dans les illustrations, et ça, ça donne vraiment une autre perspective ! Je trouve qu’il a carrément modernisé ce principe.

Linda : L’intérêt réside dans la multiplicité des points de vue. Chaque enfant raconte l’histoire selon ce qu’il en perçoit ce qui est intéressant dans la dynamique du récit mais aussi et surtout quand les enfants vivent des aventures différentes. C’est un choix qui me plait toujours car il permet aussi d’éviter les longueurs et les temps morts au maximum. Comme Pépita, j’ai beaucoup aimé l’utilisation de l’illustration pour notifier le lecteur du changement de personnage. Le côté visuel permet toujours de situer les évènements et de plus, cela enrichi l’objet-livre.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lucie : Honnêtement, je trouve que la narration à plusieurs voix est souvent une astuce de l’auteur pour faire dire à un personnage quelque chose qu’un autre narrateur ne pourrait pas dire de lui-même. Ce n’est pas toujours très bien fait et c’est d’autant plus gênant que ce “stratagème” est très fréquent en littérature jeunesse. MAIS, Morosinotto justifie et utilise parfaitement ce ressort, en tout cas dans Le célèbre catalogue. Le fait que le roman soit en fait le récit de leurs aventures par les enfants à une journaliste justifie cette succession de voix, et chaque personnage a vraiment un ton et une dynamique que l’on retrouve dans l’écriture. C’est très bien fait !

Isabelle : Je vous rejoins totalement sur la façon dont Morosinotto joue des changements de narrateurs pour construire son récit, entretenir le suspense et révéler à petites touches ce que les différents narrateurs perçoivent. Avec à chaque fois un ton propre au personnage ! J’y ai aussi vu le moyen de livrer une lecture subtile d’époques historiques particulièrement complexes en multipliant les points de vue. Par exemple, dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, on sent bien que les choses ne sont pas perçues de la même manière quand c’est Victor qui raconte, lui qui aspire à être un “bon camarade” (sans hésiter à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de retrouver sa soeur), quand c’est Nadia, plus distanciée vis-à-vis du régime – et évidemment quand on lit les annotations du colonel Smyrnov qui incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’ensemble brosse un tableau différencié et très intéressant !

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, les deux narrations se justifient complètement puisqu’en fait chaque enfant vit une histoire différente avec cependant un objectif final similaire pour les deux personnages principaux : se retrouver (même si ce n’est pas la même dynamique qui anime les deux enfants : l’un, Victor, fait tout pour retrouver sa sœur, l’autre, Nadia, attend d’être retrouvée par son frère). Comme l’a souligné Isabelle, cette double narration permet d’accéder à différentes manières de vivre le régime politique en place. Elle permet aussi de suivre les étapes de l’invasion de l’URSS par l’armée allemande de plusieurs postes stratégiques, ce que j’ai trouvé particulièrement ingénieux et enrichissant car on apprend vraiment beaucoup de choses sur cette terrible page de l’Histoire à travers la myriade d’endroits traversés par les deux enfants. Quant aux pages dédiées au colonel Smyrnov, elles sont tellement en décalage avec la foule de précisions, d’anecdotes des pages écrites par les enfants, elles respirent tellement le “confort” quand les deux enfants sont accablés par tous les dangers, qu’elles nous font surtout sentir ce qu’il y a d’arbitraire dans le pouvoir politique, de complètement ubuesque même à vouloir à ce point s’aveugler. Une critique subtile mais efficace du régime communiste.

Isabelle : Ces remarques sur le régime communiste dans L’éblouissante lumière l’illustrent, chacun des “romans-fleuves” nous plonge dans un contexte historique bien particulier. Qu’est-ce qui vous a le plus marquées, interpellées, amusées à cet égard ?

Lucie : Ta question me fait immédiatement penser à la mise en garde sur laquelle s’ouvre Le catalogue. Elle souligne avec humour l’évolution des mœurs et l’écart entre ce que l’on peut attendre d’un roman de littérature jeunesse et le vécu des enfants de cette époque.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Prologue

Pépita : J’ai trouvé la construction de L’éblouissante lumière “plus classique” à travers les deux cahiers des enfants dans un contexte historique vérifiable. Le célèbre catalogue est une aventure collective époustouflante qui part de pas grand’chose, comme si l’aventure pouvait surgir n’importe quand, avec alternance des quatre voix des quatre enfants qui racontent. Les cartes et illustrations sont sublimes ! Et plonge le lecteur dans une époque des États-Unis et la course au progrès. Et La fleur perdue nous fait vraiment entrer dans un univers chamanique mystérieux et ésotérique, mais là l’histoire est plus imbriquée. Le contexte historique est celui du sentier lumineux, l’époque du terrorisme au Pérou et là, c’est contemporain. A chaque fois, l’auteur a su insuffler un univers graphique qui colle à l’ambiance mais aussi des éléments historiques véridiques.

Colette : J’ai appris plein de choses sur le siège de Leningrad et l’incroyable initiative de la “route de la vie” passant par le Lac Dagoda. Finalement l’Histoire enseignée aux élèves de l’hexagone est très franco-française (l’était en tout cas) et par conséquent je ne connaissais pas toutes ces opérations militaires notamment la stratégie qui a consisté à affamer la population de Leningrad.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Isabelle : Tout à fait ! Même en tant qu’adulte, on découvre des pages d’histoire qu’on ne connaissait pas forcément, avec la multiplicité de points de vue que permet la littérature. Je n’aime pas trop qu’on sente l’intention didactique dans une fiction, mais c’est génial d’avoir l’impression, dans le cadre d’une lecture-plaisir, de voir son horizon élargi. Et là, ça fonctionne très bien, je trouve. On est pris par l’intrigue et l’aventure, mais on profite au passage à fond d’un décor historique peaufiné dans les moindres détails : avec mes garçons, nous avons adoré par exemple remonter le Mississippi dans un bateau à aube fourmillant d’ouvriers, de musiciens et de joueurs de poker ! J’ai trouvé drôle de voir, en lisant La fleur perdue, que les années 1980 pendant lesquelles j’ai grandi pouvaient sembler une époque historique un peu exotique du point de vue de mes enfants (“c’est quoi, un walkman ?”). Même si bon, nous sommes au Pérou et j’ai découvert des choses aussi sur l’histoire de ce pays que je connaissais mal.

Je voulais vous poser une question dont il ne sera peut-être pas aisé de parler sans divulgâcher. Qu’avez-vous pensé de la façon dont Morosinotto “dénoue” ses intrigues ? J’ai trouvé que c’était assez peu classique, j’ai eu le sentiment à chaque fois qu’au moment du dénouement, on a l’impression que l’essentiel n’était finalement pas là où on le pensait pendant toute la lecture, un peu comme si le voyage comptait finalement plus que la destination, vous voyez ce que je veux dire ? Qu’en avez-vous pensé ?

Lucie : Tu as lu mon avis : concernant Le célèbre catalogue pour moi on ne peut pas divulgâcher la fin puisque l’éditeur s’en charge directement sur la couverture ! Je suis d’accord sur le fond : évidemment, comme souvent, le chemin compte plus que la destination. C’est ce qui lie les personnages, les fait évoluer et grandir. Mais tout de même, j’aime aussi découvrir la résolution et j’ai un peu eu l’impression d’avoir été spoliée par le spoil si vous m’autorisez un jeu de mot facile. Clairement, j’ai aimé lire les aventures rocambolesques des personnages, mais du fait de cet énorme indice, je m’attendais au moins à une fin en deux temps. J’ai été déçue que le suspense retombe. Sans ôter à la qualité d’ensemble du roman, connaître la fin a quand même un peu gâché le dernier tiers de ma lecture.

Linda : Comme le dit Lucie, on connait le dénouement avant la lecture donc oui le chemin compte plus que la destination. C’est tellement formateur pour les enfants ce voyage avec ses rencontres et ses aventures. On est vraiment sur du récit initiatique avec comme principal objectif une évolution du/des personnage(s) vers une compréhension de soi et/ou du monde qui les entoure.

Pépita : Je n’ai pas du tout vu ce message comme ça ! Je l’ai vu plus comme un appel à le vérifier à travers cette grosseur du pavé et on se dit qu’on va en avoir pour son “argent” (si vous permettez…). C’est bien raccord avec le style du livre je trouve un peu “western”. Quant à l’exergue, je la trouve formidable ! Un enfant qui lit ça doit se dire : chouette ! Du transgressif ! Des trois, j’ai trouvé que c’était le plus novateur, le plus avec du suspense jusqu’au bout. Ces romans sont clairement dans la veine aventure initiatique et comme vous le dites, c’est la façon d’y arriver qui compte mais pas la fin en soi. Je les trouve extrêmement positifs malgré les embûches avec de belles valeurs.

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Nous espérons que cet échange le laisse pressentir : les centaines de pages de ces romans-fleuve se dévorent (beaucoup trop) vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Si ce cycle est présenté comme achevé, les arbronautes seraient ravies de repartir un jour en voyage avec Davide Morosinotto. Autour du Nil, pourquoi pas ?

En attendant, n’hésitez pas à poursuivre l’exploration de l’univers de Morosinotto avec nos avis :

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lecture commune : De la dictature / De la démocratie

Parler aux enfants de politique, de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect. Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Les arbronautes ont donc été ravies de voir l’éditeur Rue de l’échiquier rééditer deux albums percutants et attrayants, initialement parus en Espagne, au lendemain du franquisme : nous avons eu envie de partager nos impressions de lecture !

De la dictature, Equipo Plantel et Mikel Casal, Rue de l’échiquier, 2020.
De la démocratie, Equipo Plantel et Marta Pina, Rue de l’échiquier, 2020.

Isabelle : Démocratie, dictature… Faisons-nous l’avocate du diable : est-ce que ce ne sont pas des notions très abstraites pour des enfants ? N’ont-ils pas le temps pour découvrir comment fonctionnent les régimes politiques ?

Blandine : Ce sont des notions abstraites mais des mots que nous employons très souvent et que nous peinons à définir paradoxalement. On parle et on les applique finalement tout le temps (et davantage en cette période de pandémie avec les prises de paroles hebdomadaires du gouvernement, aussi attendues et commentées par les enfants que par nous). La politique, on en parle d’abord en famille avec le choix du film, de la sortie, du jeu, mais aussi à table, à l’école (dans la cour, en cours ou lors des élections de délégués), pour résoudre un différend entre enfants, lorsqu’ils évoquent « leurs droits », pendant un jeu de société, mais aussi par rapport à une lecture, un film, un reportage ou une célébration/commémoration, telle celle du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier (le 5 mai). Et bien sûr, lorsqu’on va voter pour les élections locales ou nationales. Je crois que c’est nous, adultes, qui complexifions le mot, et le réduisons à nos instances officielles alors que dès notre plus jeune âge, nous y sommes confrontés.

Linda : Je dirais aussi qu’à partir du moment où le sujet questionne l’enfant, cela ne peut être trop tôt. Sans entrer dans des explications compliquées, il me semble possible de leur faire comprendre, ou du moins entendre, la différence entre une démocratie ou une dictature. Ils vivent dans le même monde que nous, il me semble donc normal qu’ils cherchent à le comprendre.

Lucie : Je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour planter la graine de la citoyenneté. Entre l’abstentionnisme et la situation que l’on vit en ce moment avec la pandémie, je me dis qu’il est essentiel de donner quelques clés de compréhension dont certains adultes manquent aussi parfois ! En revanche, je pense que c’est justement parce que ce sont des notions abstraites qu’il est si difficile de trouver des supports adaptés aux enfants.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, ce sont des sujets qui intéressent, peut-être plus qu’on ne le pense, les enfants qui sont sensibles à ce qui préoccupe les adultes, mais aussi plus généralement aux questions de justice. Ils font vite des parallèles d’ailleurs : la famille n’aurait-elle pas vocation à fonctionner de façon démocratique ? Et l’école ? Qu’est-ce que cela impliquerait ? Tout cela intéresse les enfants et leur en parler, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Cela dit, nous sommes là dans des sujets assez abstraits qu’il n’est pas évident de traiter à hauteur de jeune enfant. Comme Equipo Plantel s’y prend-il ? Cela vous paraît-il réussi ?

Lucie : La grande réussite d’Equipo Plantel est d’arriver à aborder ces notions pour le moins abstraites à hauteur d’enfant. Alors c’est sûr, il y a des raccourcis et des manques, mais Linda en parle très bien dans sa critique : comparer d’un côté la démocratie à un jeu qui ne fonctionne que si on en respecte les règles et de l’autre la dictature à une dictée est très parlant pour les enfants.

Linda : Je rejoins complètement Lucie. Equipo Plantel réussit complètement à se mettre à hauteur d’enfant en faisant des analogies qui sont parlantes pour eux.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a bluffée. Pour travailler en tant que chercheuse sur plusieurs des aspects abordés, je constate souvent à quel point il est difficile de parler simplement, même à des adultes, de concepts abstraits comme la division des pouvoirs, ce que nous appelons “rule of law” ou encore l’idée de mandat. Et là, c’est à la fois limpide et assez complet – on va largement au-delà des lieux communs habituels. Les analogies que vous évoquiez sont géniales parce qu’elles parlent facilement aux enfants, un très, très bel exemple de vulgarisation !

Blandine : Oui, c’est tout à fait réussi. D’abstraites, ces notions deviennent concrètes et simples grâce à des exemples que les enfants vivent et utilisent quasi quotidiennement et des choix illustratifs qui rendent ces albums attractifs. Le contexte de parution de ces albums est aussi très intéressant.
Parus juste au sortir du franquisme en Espagne, ils ont été écrits par un collectif composé de deux économistes et d’une pédagogue, à destination de la jeunesse, mais pas seulement. Une jeunesse qui n’avait pas connu autre chose que la dictature. Ils s’inscrivaient dans un vaste mouvement culturel et artistique aspirant au renouveau et à la modernisation (avec notamment la relance de l’économie, évoquée dans la question suivante), appelé la Movida Madrileña, qui s’inspirait des contre-cultures européennes et notamment britannique. Avec un seul mot d’ordre, repris et clamé dans ces albums : La Liberté ! Celle des corps et des esprits. La grande force de ces albums c’est donc d’être inscrits dans un contexte politique, social, sociétal et culturel, et pourtant d’avoir un propos universel et intemporel.

Lucie : Il me semble que “De la dictature” est le plus évident, pour commencer, car les dictateurs ont un côté fascinant pour les enfants. Qu’en pensez-vous?

Linda : Plutôt que le personnage du dictateur, ne pensez-vous pas que c’est plutôt la liberté totale dont jouissent les dictateurs qui est fascinante pour les enfants? Ils sont soumis à tellement de règles, que ce soit dans leur foyer ou dans le monde extérieur, que toute cette liberté peut paraître enviable. Et peut-être plus encore pour l’enfant qui vit sous une dictature. Cela me fait penser au jeune héros du film Jojo Rabbit. Il n’a aucun libre-arbitre, son éducation étant faite chez les jeunesses hitlériennes pour l’essentiel. On peut se demander si l’absence de son père et ses amitiés quasi inexistantes ne le rendent pas plus fragile et donc plus sujet à “l’endoctrinement”. Après tout les dictateurs vendent du rêve de par leur élévation au plus haut niveau de la société alors que rien ne les y prédestinait ; cela peut être rassurant pour un enfant qui souffre d’un manque de confiance en lui.

Blandine : Tout à fait ! Le tandem de la volonté et de l’avoir en toute impunité attire irrémédiablement. Parce qu’ils n’ont pas conscience de ce que cette « liberté » affichée exige. C’est comme lorsqu’ils nous disent à nous, adultes, que nous pouvons faire tout ce que nous voulons, comme nous le voulons. Sans contraintes pensent-ils. Les dictateurs véhiculent aussi une image de force, de toute puissance même, et de solidité à laquelle ils sont sensibles. Les enfants connaissent très tôt leurs droits (qu’ils revendiquent beaucoup) mais oublient souvent leurs devoirs, pourtant intimement liés. En discutant avec des exemples concrets, ils se rendent compte que ce n’est pas aussi simple, que « la liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres » et la manière dont elle s’obtient. Et là de prolonger avec les notions de respect, partage, vivre ensemble.

Lucie : Que pensez-vous des illustrations ? Elles sont très différentes d’un ouvrage à l’autre, trouvez-vous ce choix pertinent ?

Blandine : J’ai beaucoup aimé aussi ces partis-pris graphiques, très différents l’un de l’autre mais qui se complètent bien. Foisonnement d’un côté contre apparente simplicité de l’autre. Les collages à l’esthétique vintage de Marta Pina sont fourmillants de détails, de vie, de possibles même. Ce sont des images qui sont très prisées de nos jours. Ils renvoient à un « avant » certes un peu idéalisé, très « american way of life » lorsqu’on croyait encore que tout était à faire, réalisable, accessible. Elle met en image la démocratie grâce à laquelle chacun, homme ou femme, peut s’accomplir comme il le désire, exercer ses passions, aussi farfelues soient-elles, acquérir toutes sortes d’objets, choisir son métier et donc sa vie, etc. Le tout en Liberté. Il s’en dégage beaucoup de vie, d’énergie et une forme de positivité.
En contraste, le dessin de Mikel Casal semble plus simple, mais aussi plus accessible. J’aime beaucoup le rappel historique fait sur les pages de garde avec les portraits des (nombreux) dictateurs mondiaux. J’aime d’autant plus cela que ça inscrit cet album dans un cadre historique qu’on voudrait ne pas oublier et transmettre, pour que cela ne se reproduise pas. Ces portraits peuvent permettre de prolonger les discussions, d’aborder leurs similitudes et différences, l’Histoire et la géographie. Son dessin très coloré crée un contraste intéressant avec le thème abordé et les mots d’Equipo Plantel, qu’il prolonge ou contredit. Là aussi, se retrouvent de nombreux détails à retrouver ou à mettre en relation avec des références passées ou actuelles.

Isabelle : J’ai été frappée, moi aussi, par les différences entre les illustrations des deux albums. Les couleurs des illustrations de Mikel Casal sont attrayantes, je trouve. Leur côté satirique dédramatise en apportant une touche d’humour, un peu dans l’esprit du film de Chaplin Le dictateur. Elles n’en disent pas moins certaines choses de façon impitoyable, par exemple avec cette illustration montrant un dictateur âgé arrosant son jardin qui s’épanouit sur un sol plein de crânes… Les illustrations de Marta Pina m’ont laissée un peu perplexe. Elles sont plus décalées, un peu surréaliste et parlent sans doute moins facilement aux jeunes lecteurs. Mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel. Donc j’ai bien aimé.

Linda : Ces choix me semblent très pertinents. Mikel Casal est caricaturiste et l’humour qu’il met dans ses dessins permet d’alléger le ton sur le difficile sujet de la dictature. Alors que les collages vintages de Marta Pina rappellent ceux que pourraient faire un enfant avec tous ces détails qui en mettent plein les yeux. Mes filles ont préféré le ton humoristique de Mikel Casal alors que j’ai préféré celui de Marta Pina qui m’a semblé plus original et plus à même d’attiser la curiosité.

Blandine : J’ai le sentiment que le premier album s’adresse presque plus aux adultes, pour retrouver cette part d’enfance qui croyait en l’avenir, et qui peuvent agir maintenant pour conserver la liberté (puisque la démocratie est entre nos mains avec le choix et le vote); et le deuxième plus à destination des enfants comme un contre exemple, quand ce sera à eux de choisir et de voter, pour préserver la liberté.

Isabelle : Par contre, n’avez-vous pas trouvé la façon dont les idéologies sont expliquées et illustrées un peu manichéennes ?

Lucie : Si ! Tu l’as écrit dans ta critique et je suis tout à fait d’accord avec ton analyse. Les illustrations ont été refaites pour cette réédition, mais je trouve qu’ils ont su conserver l’esprit d’origine et que cela nécessite de remettre dans le contexte. Comme l’expliquait Blandine, ces documentaires sont parus à la fin du franquisme, à destination des enfants… Favoriser les usines et l’économie n’avait peut-être pas le côté péjoratif que cela a pris de nos jours. Les dictatures laissant les pays exsangues, c’est aussi un choix qui peut être fait en toute conscience par un nouveau gouvernement pour relancer l’économie. Cela dit, j’ai nettement préféré les illustrations de l’opus sur la dictature, qui sont plus lisibles et ont en plus le mérite d’initier à la caricature. Un vrai besoin de nos jours…

Linda : Je rejoins Lucie sur ce point. Si on remet l’écriture dans son contexte, cela me semble normal de vouloir valoriser la relance de l’économie. Après quarante années de dictature, il devait être important de mettre en avant l’avenir du pays par son économie.

Isabelle : J’ai quand même ressenti un côté manichéen. Il y a la gauche qui favorise les familles, le productivisme noyé dans les fumées d’usine et le libéralisme économique avec des gros sous sur l’illustration (littéralement). Je le dis d’autant plus facilement que je partage ces valeurs, je trouve dommage de ne pas présenter les différentes idéologies de façon plus neutre, c’est tellement intéressant de voir les réactions des enfants ! Mais sinon, la façon de représenter la compétition politique, les élections et l’importance de tout ce qui se passe entre, est très pertinente.

Vos enfants ont-ils été intéressés par ces albums ? Qu’est-ce qui leur a parlé, qu’en ont-ils retenu ?

Lucie : Le mien oui. Il les a trouvé très instructifs. Il avait déjà lu des romans se passant dans une dictature, par exemple. Mais le fait que les différents éléments soient regroupés dans un même livre lui a permis d’avoir une vision d’ensemble qu’il n’aurait peut-être pas eue (en tout cas pas aussi tôt) sans ça. Nous avons commencé par De la dictature et j’ai trouvé intéressant de poursuivre sur De la démocratie parce qu’il avait été vraiment intéressé et que c’est tout de même le régime qui nous concerne directement ! Dans De la dictature, il a particulièrement aimé les caricatures, et le fait de retrouver des noms de dictateurs tristement célèbres. De la démocratie lui a moins parlé mais nous a permis de discuter de ce qui motive nos choix lors des élections, de nos valeurs et du fait qu’on trouve rarement un candidat qui leur corresponde parfaitement, mais aussi de l’abstentionnisme. Je trouve que ces petits livres sont faciles d’accès et ouvrent à de nombreuses discussions. C’est ce qui nous a vraiment plu ici.

Blandine : Mon 9 ans a d’abord été attiré par De la démocratie, quand mon 11 ans, par De la dictature, choix qui reflètent tout à fait leurs caractères et manières d’être à chacun. Nous les avons lus à la suite, en commençant par De la dictature et sa galerie des portraits qui a fait écho. Le choix illustratif leur a tout de suite parlé avec ces carrés que l’on retrouve partout (et de poursuivre avec des expressions liées au carré).
Ils ont été moins sensibles aux illustrations de De la démocratie. Tout en lisant, nous avons fait des parallèles avec leurs cours à l’école / collège, comme à nos instances politiques. Et moi qui pensais qu’ils se représentaient bien notre régime politique, j’ai pu constater que non. À l’inverse de la dictature. Mais il est vrai que dans les histoires des livres ou celles qu’ils se racontent, c’est souvent un régime dictatorial / une injustice qu’il faut combattre. Le parallèle avec le jeu et les équipes est vraiment bien trouvé. La discussion s’est donc faite en même temps que la lecture.

Linda : Nous en avons rediscuté récemment et c’est De la dictature qui a laissé une plus forte empreinte. Nous avons d’ailleurs enchaîné avec la lecture de romans dont les personnages évoluent sous une dictature. Ce régime politique pose plus de questions car nous ne le vivons pas directement. Par ailleurs Gabrielle a trouvé le livre plus parlant avec ses caricatures et a apprécié l’humour qui se dégage de l’album. Cela a d’ailleurs soulevé une autre question chez elle : “Comment peut-on rire d’un sujet aussi grave?” À la relecture de De la démocratie, il apparaît cependant que même si nous vivons sous ce régime, certains points interrogent car, probablement au même titre que nous, parents, elle prend conscience qu’il y a des éléments qui ne collent pas entre la description de la démocratie et la politique de notre pays. Cela a permis de discuter des élections et de ce qui motive nos choix pour un candidat plus qu’un autre ou pour un vote blanc. Même si cela reste confus, on sent que la réflexion est engagée et que cela donne du grain à moudre.

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Et vous, avez-vous lu ces livres, ou avez-vous envie de les découvrir ? Si vous n’êtes pas encore décidé.e et que vous avez envie d’en savoir plus, n’hésitez pas à lire les avis de Blandine, Linda, Lucie (ici et ) et Isabelle (ici et ). Et plus généralement, si vous êtes intéressé.e par des lectures qui mettent la politique à hauteur d’enfant, n’hésitez pas à consulter la sélection thématique de jeudi dernier !

ALODGA s’engage – aux côtés de la culture confinée !

En cette semaine anniversaire de notre blog collectif, et après plus d’un an de culture confinée, malmenée, non seulement masquée mais muselée, nous avions envie d’échanger autour d’un album jeunesse qui interroge notre capacité à nous engager pour que vive la culture.

Aujourd’hui, nous vous proposons donc une lecture commune de l’album Si j’étais ministre de la culture de Carole Fréchette et Thierry Dedieu publié d’abord au Québec aux éditions d’eux en 2016 puis édité en France par HongFei en 2017. Vous pouvez en savourer la lecture à haute voix par Daniel Pennac sur le site de l’éditeur québécois.

Linda : Si j’étais Ministre de la Culture est à l’origine une lettre ouverte de Carole Fréchette écrite en 2014 lors de campagne électorale québécoise. L’objectif était d’attirer l’attention des candidats et des électeurs à l’importance des enjeux culturels. Quel(s) parallèle(s) y avez-vous vu avec la situation actuelle ?

Colette : Quand j’ai relu ce livre complètement par hasard il y a un mois environ, je me suis dit “non, ce n’est pas possible ! Cet album décrit de manière hypothétique la situation que nous sommes en train de vivre de manière très très réelle !” Et cette lecture a provoqué en moi une sorte de rire grinçant. Il y a une telle ironie tragique à lire ces pages aujourd’hui : tout était écrit, là, noir sur blanc, de ce que nous vivons aujourd’hui. De ce que nous laissons nos gouvernements nous imposer comme vie aujourd’hui… Une vie sans culture, sans musée, sans théâtre, sans cinéma, sans spectacle de rue, sans danse, sans opéra, sans concert… Dans l’album, ce n’est qu’un un défi proposé par une hypothétique ministre de la culture qui décrèterait des “journées sans culture” pour prouver quelque chose à la classe politique qui l’entoure. La véritable ironie, c’est qu’aujourd’hui en 2021, c’est notre réalité. Et pas qu’un seul jour. Tous les jours depuis un an.

Lucie : Le parallèle que tu proposes avec la situation actuelle m’a aussi sauté aux yeux, cette vision de l’art “non essentiel”. Nous avons vécu ces journées sans culture, nous continuons à les vivre, Colette le dit très bien. Et si finalement les librairies ont rouvert (après avoir bataillé), le reste continue à nous manquer. C’est d’ailleurs un manque très bizarre, lancinant, qui n’est pas aussi criant que je l’aurais cru mais qui pèse sur le moral (ce que Carole Fréchette avait anticipé avec une triste lucidité), chaque jour un peu plus.

Linda : Si ces décisions paraissaient justifiées dans un premier temps, je suis moins convaincue par la fermeture complète de tout ce secteur lors du deuxième confinement à l’automne dernier. Aucun cluster n’était lié aux lieux culturels, tous faisaient des efforts pour respecter les règles de distanciation, les gestes sanitaires ainsi que la mise en place de jauge restreinte. Pourtant lorsqu’il a fallu “confiner” de nouveau, ce sont ces lieux qui ont fermé en premier sans réelles justifications. Comment peut-on justifier le sacrifice d’une partie de la population pour en protéger une autre ? C’est un autre débat mais je m’interroge vraiment sur les conséquences à long terme de ce genre de décisions.

Linda : Le sacrifice de la culture par nos gouvernements en situation de pandémie n’est-il pas le reflet d’un système capitaliste qui condamne ce qui n’est pas rentable, sacrifiant les bienfaits de la culture sur l’homme ? Peut-on encore espérer convaincre nos dirigeants que notre bien-être passe par le confort de l’esprit, bien plus que par un portefeuille bien garni ?

Colette : J’avoue que je ne sais jamais me mettre à la place d’un gouvernement. Mais je comprends complètement ton interprétation. Ce qui me questionne le plus au travers de cet album c’est ce que nous avons fait, nous, citoyens, citoyennes, face à de très longues “journées sans culture”. La première fois que j’ai lu cet album, je pouvais aller au théâtre ou au cinéma comme je le voulais. Cet album m’avait fait sourire. Bien trouvée cette “dystopie” , m’étais-je dit ! Ça n’arrivera jamais ! La deuxième fois que je l’ai lu, c’était il y a un mois, après une année entière sans pouvoir accéder librement à la culture et bien j’ai eu terriblement envie de pleurer : parce que je n’ai rien fait. Et du coup, je me suis demandé : est-ce que je ne suis pas finalement seulement une consommatrice de culture ? Et quand le bien se fait rare, je m’en passe. Qu’en pensez-vous ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi Colette, la situation était inédite et critique. Comment juger des décisions du gouvernement visant à protéger ? Un an après, je découvre ce texte grâce à vous. Et je me dis que si je l’avais lu avant j’aurais souri, trouvé l’idée pertinente et que le lien avec l’oxygène était une jolie métaphore. Sauf que ce n’est pas une métaphore. “L’équilibre des âmes”, c’est vraiment ça. On entend bien les baisses de moral et d’énergie autour de nous. Pour moi elles sont directement liées à ce manque de culture. Je le vis comme quelque chose de plus en plus oppressant.
Qu’aurais-tu pu faire que tu n’as pas fait, Colette ? Tu as continué à faire découvrir des œuvres à tes élèves, à leur donner le goût pour cette culture, avec l’envie et l’énergie qui te caractérisent. Tu as continué à partager tes découvertes et tes coups de cœur sur tes blogs, et tu as continué à lire écouter regarder malgré tout. Qu’aurait-on pu faire de plus avec une année de recul ? Je ne trouve pas que l’on se soit résignées.

Linda : Ne sommes-nous pas tous, plus ou moins, consommateur de culture ? Après tout, en tant que grandes lectrices, nous sommes déjà dans un schéma de consommation assumée. Mais c’est aussi la consommation qui fait vivre la culture donc d’une certaine manière consommer revient à aider la culture. Aujourd’hui, nous pouvons aussi rejoindre les artistes qui occupent les théâtres et autres lieux culturels dans leurs actions pour la défense des intermittents et la réouverture des lieux culturels. Chez nous, à Lille, il y a eu des rassemblements autorisés en mars dernier et tout le monde était invité à participer, à montrer son engagement. C’était chaleureux et convivial, en musique et en danse ! C’est certes peu mais que peut-on faire de plus que de montrer notre soutien lorsque même la Ministre de la Culture appuie les décisions du gouvernement?

Lucie : La difficulté de notre situation c’est que quand il est écrit “il faut privilégier les vraies urgences”, ici c’est pour protéger la santé de nos concitoyens que nous avons été privés de culture. Du coup il y a presque une culpabilité à se plaindre. La vraie urgence était effectivement la santé. Mais la privatisation à long terme nous ont fait réaliser que la culture est aussi indispensable à notre équilibre. Au delà de notre situation exceptionnelle, je trouve très maline la réaction de la ministre : la culture n’est pas une urgence? Interdisons-la quelques jours et voyons. Vous qui l’avez lu avant de le vivre, vous souvenez-vous de ce que vous avez pensé de ce ressort narratif ?

Linda : Je ne l’ai découvert que sur les conseils de Colette il y a quelques semaines donc déjà en pleine restriction. La réalité de ce que l’on vit est à l’image de la fiction. L’auteure a une analyse très fine du poids de la culture sur notre santé.

Colette : Lucie, tu fais bien de rappeler ce ressort narratif car c’est ce que j’ai trouvé le plus ingénieux dans cet album ! Cela m’a clairement fait penser au virage à 180 degrés proposé par la psychothérapeute Emmanuelle Piquet dans ses livres destinés à la jeunesse “Je me défends du sexisme”, “Je me défends du harcèlement” ou encore “Je combats ce qui m’empêche d’apprendre”. Face au problème rencontré, elle invite la personne en souffrance à faire le contraire de ce qu’elle aurait tendance à faire spontanément. Mon rapprochement est un peu hasardeux mais j’y vois ici la même technique : vous n’écoutez pas ce que j’ai à dire sur l’importance de la culture, alors vivons sans culture. A la place des mots, des actions. Voilà bien l’essence même de l’activisme politique et c’est génial que dans ce livre ce soit une femme politique qui opte pour cette option militante, cela permet de donner une image positive de la politique, de montrer qu’une personne dans un gouvernement peut aussi changer les choses.

Linda : Thierry Dedieu utilise un dessin caricatural qui vient appuyer les arguments très imagés de l’auteure. Je trouve le style graphique particulièrement saisissant ! L’expressivité des personnages reflètent, à mon sens, parfaitement le vide laissé par le manque de culture dans nos vies. Qu’en pensez-vous?

Colette : Je suis tout à fait d’accord avec toi, connaissant en plus la multiplicité des styles graphiques de Dedieu, le style choisi ici est vraiment percutant ! Ce qui m’a le plus saisie, c’est la solitude : la solitude de la ministre de la culture, la solitude des musiciens, la solitude des danseuses, la solitude du clown, etc. sur ces grandes pages de couleur. Les artistes sont seuls. Abandonnés. Le public est seul. Il n’existe même plus. Il n’y a plus de public. Chacun est isolé de son côté. Et ça je l’ai vraiment ressenti quand au premier confinement il y a eu profusion de ressources culturelles partagées sur le net : c’était un geste honorable, mais à quoi bon ? Regarder une pièce de théâtre, seule dans mon salon, ça n’a pas de goût. Écouter un concert sur Facebook en live : ça ne fait pas battre mon cœur. M’installer avec des popcorns dans mon canapé pour regarder un film d’auteur.e : ça ne me fait pas vibrer.

Lucie : Cette mise à l’écart de la ministre puis la solitude des artistes et des gens est en effet très bien rendue graphiquement. Et elle renvoie elle aussi à notre solitude imposée depuis un an. Je te rejoins sur le spectacle vivant, Colette : regarder du théâtre ou de la danse sur YouTube et même visiter un musée virtuellement ne m’intéresse pas. En revanche je crois sincèrement que ma bibliothèque et ma dvdthèque bien remplies (ainsi que la réouverture des bibliothèques municipales) m’ont empêché de sombrer. Parce que cette culture-là existe toujours, qu’on en profite de la même manière qu’avant, et que c’est à la fois un élément qui n’a pas été touché et “mieux que rien”. D’autant que les films et les livres permettent des discussions réjouissantes, notamment par ici ! Dans le livre, toute culture, même la plus quotidienne est interdite. Cela permet aussi de monter qu’il y a une forme d’art à laquelle nous ne faisons presque plus attention : les arts appliqués comme le design ou la mode par exemple.

Linda : Je ne suis pas complètement d’accord quand tu dis que les bibliothèques n’ont pas été touchées car leurs services ne se limitent pas qu’aux prêts. Je regrette les ateliers ou animations qu’elles peuvent proposer en temps normal et qui permettent des échanges entre le personnel et le public. Mais c’est là aussi qu’on voit vraiment que c’est l’interaction sociale qui est limitée aujourd’hui plus que le reste. Ça fait sens par rapport à la pandémie mais, humainement, ce n’est pas viable sur une si longue période. Comme tu le disais plus haut, les baisses de moral viennent de là car oui, la culture et le lien social vont de pair et nous avons besoin pour vivre.

Colette : J’adhère complètement à ce que dit Linda sur ce qu’ont révélé les restrictions culturelles en terme de sociabilité, d’humanité, d’humanisme. Certes je peux lire, écouter de la musique et regarder des films chez moi – et c’est vrai que c’est ce qui nous “sauve” en partie ! – mais le fait de ne pas pouvoir se retrouver avec d’autres, des inconnus, des étrangers, “nos frères pourtant”, ces gens que je ne cherche pas à voir, à sentir, à toucher mais que le hasard de nos goûts artistiques communs met sur ma route l’espace d’un instant, et bien ce vide là, je ne m’y attendais pas, est immense. Ce vide là, j’en ai bien peur, est en train de défaire les liens qui nous lient.

Lucie : Et que pensez-vous du fait que cette ministre de la culture soit une femme ?
Pour ma part, j’ai d’abord pensé qu’elle représentait Carole Fréchette, mais j’avoue que de la voir opposée seulement à des hommes, et assez âgés qui plus est, m’a fait m’interroger sur un message sous-jacent.

Colette : Bizarrement pour moi qui suis très sensible à la cause féministe, je n’y avais pas fait attention. Mais tu as raison de le souligner, Lucie. C’est très intéressant comme choix… On laisse le “non-essentiel” à une femme 😉 On peut à la fois le lire comme un autre choix engagé ou un triste clin d’œil à une répartition des portefeuilles encore particulièrement sexiste dans de nombreux gouvernements.

Linda : J’avoue avoir vu l’auteure dans le rôle de la ministre et ne pas avoir cherché un autre message. On a tendance à voir un engagement féministe partout sans que ce soit forcément le cas, surtout en temps que femme. C’est une réflexion qui ne manque pas de sens mais je crois que je préfère me dire qu’il s’agit ici d’un simple choix lié à l’auteure.

Lucie : Je vois trois parties dans les illustrations de l’album : la ministre qui essaie de convaincre ses collègues, puis les effets de sa décision tout d’abord sur les artistes (ou employés dans le milieu culturel, comme le gardien de musée), et enfin sur la population qui obéit mais ne se résigne pas totalement (comme la vieille dame qui soulève un drap recouvrant une statue dans le parc). Après, avec le côté “strictement fonctionnel” des modèles imposés de vêtements et de voitures, on se rapproche même d’une forme de dictature. Y avez-vous pensé aussi ?

Colette : Complètement Lucie : une vraie dictature qui commence par interdire les différentes formes de culture puis qui retourne les tableaux dans les musées, drape les monuments, et enfin uniformise nos vêtements et nos voitures. On y lit une progression, l’installation d’un modèle de pensée unique. C’est le fonctionnement même du totalitarisme. Et c’est sans doute ce pressentiment qui nous étouffe aujourd’hui. Combien de fois avons-nous eu l’impression que notre quotidien prenait l’étrange tournure d’un roman dystopique ? Rien que les affiches placardées à l’entrée des écoles, avec ce visage sans regard masqué, et ce slogan “Protégeons-nous les uns les autres” (à une lettre près, on pourrait lire “Protégeons-nous les uns des autres”…).

Linda : Oui je vous rejoins complètement. La question de l’uniformité vestimentaire m’a d’ailleurs fait penser au 1984 d’Orwell qui dépeint un état totalitaire. Cela fait un peu plus d’un an que nos libertés sont retreintes sous couvert de se protéger et de protéger les autres. Ces mesures liberticides créent un malaise et nous font craindre l’installation permanente de restrictions qui tendent vers la dictature. C’est effrayant !

Lucie : On commence à voir le bout du tunnel, les effets de tant de sacrifices. Un peu d’espoir : quel est le premier endroit où vous irez / retournerez quand les lieux culturels auront rouvert?

Linda : J’ai terriblement envie de m’asseoir dans l’Auditorium et d’écouter l’Orchestre Nationale de Lille jouer. Mais nous commencerons par le musée d’arts et d’industrie La Piscine de Roubaix. Nos billets sont déjà réservés.

Colette : On ira à Capsciences à Bordeaux ! Il y a une nouvelle exposition qui s’intitule “Esprit critique – Détrompez-vous !”. Il me semble qu’elle tombe fort à propos, cette expo ! 
Pour conclure sur l’invitation donnée par le titre “et vous si vous étiez ministre de la culture”, que feriez-vous ?

Linda : Question difficile ! Après une proposition telle que celle que nous venons de lire, comment proposer quelque chose de plus pertinent ? De plus efficace pour convaincre ? Une réforme complète du système politique serait peut-être nécessaire pour que chaque ministère ait autant de poids qu’un autre…

Lucie : Je ne serai jamais ministre de la culture, donc je peux avoir des projets irréalisables : Ce que je souhaiterais, c’est la gratuité de la culture ! Pas via le téléchargement (qui est bien souvent du vol et non de la gratuité) mais par des subventions, des pass culture ou autre pour quelle soit accessible à tous. Et que chacun ait son content de beauté et d’émotion pour mieux respirer et vivre !

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Nous souhaitions, en tant que blogueuses culturelles, montrer notre engagement envers la culture en apposant une pastille sur le blog. Nous remercions chaleureusement Carole, ancienne branche, et son époux pour la réalisation de ce logo.

Lecture commune : Torben Kuhlmann met la science à hauteur de souris

Vous l’aurez peut-être remarqué, ce mois d’avril est placé sous le signe des étoiles sous notre grand arbre ! Dès lors, impossible de ne pas parler de l’album Armstrong, une incroyable aventure à la conquête de l’espace qui nous a fait forte impression.

Notre enthousiasme débridé a finalement fait que c’est finalement de toute la série imaginée par l’auteur allemand Torben Kuhlmann que nous vous parlons dans ce billet ! Quatre tomes qui nous font découvrir, à hauteur de souris, des avancées scientifiques parmi les plus prodigieuses. Cela vous intrigue ? Cette lecture commune est faite pour vous !

Torben Kuhlmann, photo disponible sur son site

Isabelle : Les albums de Torben Kuhlmann sont devenus absolument incontournables en Allemagne, ils ne sont pas (encore) aussi connus en France. Comment les avez-vous découverts et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous y plonger ?

Linda : En 2019, mon libraire mettait en avant Armstrong parmi une sélection de livres plus documentaires pour fêter le cinquantième anniversaire des premiers pas de l’homme sur la Lune. Ce fut un énorme coup cœur, et depuis j’ai continué à découvrir ses albums.

Colette : J’ai connu les albums magnifiques de cet artiste grâce au comité de sélection du prix des Incos niveau CM2-6e auquel je participe. Edison était dans la sélection (il a d’ailleurs été retenu). Ce qui m’a donné envie de plonger dans ce livre, c’est cette étonnante association entre l’univers des souris et l’univers scientifique. Je me suis tout de suite demandé comment ces deux univers allaient se rencontrer. Cela me paraissait improbable.

Isabelle : Pour notre part, nous avons découvert ces albums d’abord en allemand avec le premier tome, Lindbergh, suite à la visite de mes parents au musée du Zeppelin près du lac de Constance. Nous avons tout de suite été sous le charme des illustrations, puis de l’histoire, nous précipitant ensuite sur chaque nouveau tome de cette série. J’ai donc été ravie de voir que la maison d’éditions Nord-Sud permettait aux lecteurs francophones d’en découvrir la traduction !

Lindbergh, Armstrong, Edison, Einstein : plusieurs fils rouges traversent ces albums, avez-vous envie de résumer leur sujet et la façon originale dont il est traité ?

Linda : Chaque volume présente une avancée technologique et scientifique dans un domaine différent: l’aviation dans Lindbergh, la conquête spatiale dans Armstrong, l’ampoule électrique pour Edison, la théorie de la relativité pour Einstein. L’auteur place la recherche dans un univers fantastique dans lequel des souris passionnées feraient des recherches en parallèle, voir un peu avant, les scientifiques dont les albums portent le nom. Ces souris évoluent dans les murs de notre propre monde et doivent se montrer prudentes pour préserver le secret de leur vie.

Isabelle : Voilà ! À lire ces pages, on se dit qu’on était à mille lieues de soupçonner l’effervescence fébrile qui semble régner parmi ces adorables petits rongeurs. Dans l’imagination de Kuhlmann, leur manie de se lancer des défis complètement fous n’a d’égale que leur obstination à se jouer des obstacles liés à la gravité, à l’absence d’air ou à la pression hydrostatique ! Pour moi, les fils rouges de cette série sont une rencontre improbable entre science et fantaisie, une forme vraiment à la charnière entre le roman (avec un texte relativement long déroulant une histoire aux rebondissements multiples) et l’album illustré, et justement, à ce propos, un univers graphique vraiment singulier.

Que pensez-vous, donc, de cette rencontre entre science, histoire et fantaisie ?

Linda : Les personnages attirent le regard et permettent à l’auteur d’aborder des sujets riches tout en créant une histoire pleine d’aventures, de dangers sous-jacents en plaçant la recherche scientifique au cœur du récit. C’est un procédé vraiment pertinent. Le texte se veut assez long pour intéresser le lecteur un peu plus grand qui pourrait se détourner du format l’album, trop souvent destiné aux jeunes enfants. Ici le support permet d’éveiller la curiosité, de la nourrir tant au travers du texte que de l’image.

Colette : J’ai parfois trouvé le “prétexte” à l’évocation de la découverte scientifique tiré par les cheveux : la foire aux fromages dans Einstein n’a pas constitué pour moi une raison suffisante pour pousser notre petite souris à déployer tant d’énergie, tant d’effort, tant d’ingéniosité pour comprendre la théorie de la relativité et créer une machine à remonter le temps – et pourtant je me délecte de toutes sortes de fromages ! J’ai préféré l’élément déclencheur de la quête de Peter dans Edison : une vieille carte, un trésor à retrouver, un passé familial glorieux, voilà qui a le don de m’entraîner dans l’aventure ! De manière générale, je trouve que la structure des albums de Torben Kuhlmann nous invite à pousser la porte du passé et des progrès techniques qui jalonnent l’histoire de l’humanité à la manière d’une enquête, qui progresse étape par étape. L’auteur allie science, histoire et fantaisie avec aisance et maîtrise. Il me semble que les illustrations jouent beaucoup dans la construction de cette cohérence, ce sont les illustrations qui d’après moi rendent cette alliance plausible, crédible (alors qu’en fait si on y réfléchit bien, c’était un pari risqué : des souris qui aident les plus grands scientifiques du monde à aller au bout de leurs idées géniales, hum, hum, c’est complètement dingue !

Isabelle : Oui, cela reste une fiction un peu décalée, mais très sérieusement, en tant que chercheuse, je trouve qu’elle montre comme rarement les côtés les plus chouettes de la science : la soif de comprendre, les cogitations et expériences ratées face à des problèmes qui peuvent paraître insolubles, la recherche d’hypothèses plausibles, l’exaltation de l’expérimentation et de l’exploration de territoires inconnus… Le fait que cela soit raconté à hauteur de souris lui permet, en plus, de mettre en scène ce cheminement scientifique comme une aventure impliquant des bonds vertigineux et la fuite de redoutables prédateurs. Et mine de rien, pris dans ce flot de péripéties, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses.

L’univers graphique de cet auteur m’a semblé très singulier. Comment l’avez-vous trouvé ?

Linda : Je trouve la mise en page très dynamique. L’alternance d’illustrations pleine page, d’accumulation de vignettes ou de double pages crée la surprise à chaque page tournée. Très réaliste, le dessin de Kuhlmann regorge de détails qu’on prend plaisir à chercher et à trouver avec plus ou moins de facilité. C’est un vrai plaisir pour les yeux ! Chaque album prend des airs de journal de recherches avec ses croquis, photographies et textes.

Colette : Je me suis aussi délectée des doubles pages qui nous offrent de vastes paysages, peints avec une précision d’horloger. Certaines pages en appellent à l’infiniment grand, d’autres nous ramènent au minuscule. Il y a un véritable mélange de styles entre cases de bande-dessinée, photographie polaroïd, double page sans texte, pages de croquis, imitation de documents anciens… Il y a un petit côté grimoire avec ces albums, renforcé par la matérialité du livre, son épaisseur, sa belle couverture rigide. L’artiste joue aussi souvent des cadrages, avec des alternances de gros plans et de plans généraux qui invitent le regard à explorer l’espace avec curiosité, avidité comme les personnages le font avec leurs inventions. Pour moi les images de Torben Kuhlmann sont un univers à part entière à explorer.

Isabelle : Je vous rejoins sur la qualité des illustrations dont certaines sont vraiment à couper le souffle. Elles ont un côté vintage que j’ai trouvé réjouissant et original et comme vous le disiez, elles débordent de détails qu’on découvre au fil des lectures et de clins d’oeil aux mondes de la littérature et de la science. Quelle virtuosité ! Tu avais raison toute à l’heure, Colette, de souligner que ces illustrations sont essentielles pour nous faire entrer dans cette abracadabrante histoire de souris astucieuses.

Colette : Et qu’avez-vous pensé du dossier documentaire à la fin des albums ? Est-ce que vous le trouvez nécessaire ? On peut bien entendu ne pas le lire mais je me suis demandée en relisant celui sur Einstein à qui il s’adressait vraiment (je n’ai pas tout compris et j’ai éprouvé un immense regret de ne pas m’être plus intéressée à la physique…)

Linda : Pour ma part je trouve ce dossier intéressant car il permet d’aller plus loin pour découvrir un scientifique, un chercheur et ce qui le rend célèbre.

Isabelle : Moi aussi, j’ai bien aimé. Bon, c’est quand même un peu le choc : l’auteur parvient d’abord presque à nous faire avaler son histoire de souris pionnières de la connaissance pour ensuite nous révéler la véritable histoire de l’invention du Zeppelin, de l’avion, de l’éclairage électrique et de la théorie de la relativité, telle que la racontent les encyclopédies. Je n’aime pas trop que les fictions aient des intentions didactiques trop explicites, mais là, j’ai trouvé que c’était attrayant et vraiment intéressant – même moi non plus, je ne suis pas sûre d’avoir tout compris ! Ces pages finales ont en tout cas fait forte impression à mes enfants. Cela dit, comme je le disais plus haut, je retiendrais plus de ces albums quelque chose sur l’esprit et la méthode scientifique que sur la technique ou la théorie en question.

Isabelle : Finalement, qu’est-ce qui vous a emportées, ou moins plu dans ces albums ?

Colette : Ce qui m’a complètement convaincue dans ces albums, c’est vraiment l’univers graphique de l’auteur, ce talent pour représenter un monde à explorer. Ce qui m’a moins plu, même si je trouve cela joyeux et original, c’est le récit animalier, c’est d’avoir choisi la souris comme personnage principal, mais ce petit bémol est sans nul doute lié au fait que vraiment, vraiment, j’ai une peur panique des souris. Cela n’empêche pas que ce choix semble aller avec le classicisme des œuvres de Kuhlmann : la souris est un animal que l’on retrouve dans maintes comptines enfantines, dans de nombreux albums jeunesse, c’est un animal très familier dont on peut facilement imaginer que son petit monde s’étend sous le nôtre, dans les murs et sous les toits de nos maisons, derrière les étagères de nos librairies. La souris est souvent associée d’ailleurs aux expériences scientifiques mais ici pour une fois elle n’en est pas la victime mais l’initiatrice. Joli renversement, me semble-t-il !

Linda : Absolument. La souris me semble être un très bon choix car, comme tu le dis, c’est un animal très familier. Sa vie et la nôtre sont étroitement liées. Les rongeurs vivent dans nos murs et se nourrissent de notre nourriture. C’est aussi un petit rongeur réputée très intelligent. Ici, Torben Kuhlmann a su leur donner un air plutôt mignon qui doit jouer un rôle dans l’attrait de ses livres chez les enfants pour qui le titre n’est pas forcément parlant. Je crois qu’au final c’est ce mélange fantaisie, science, histoire qui me plait le plus. Mais bien sûr, le style graphique y est pour beaucoup aussi. Ces petites souris sont tellement mignonnes !

Isabelle : Je suis d’accord sur l’univers graphique et l’originalité de la proposition qui restent les énormes points forts de cette série et de cet auteur. Mon principal regret concernait l’absence de femmes scientifiques en quatre tomes. Il y aurait là une belle manière de les mettre en avant et j’espère fortement que Torben Kuhlmann y viendra !

Alors, ces albums, à qui avez-vous envie de les faire lire ?

Linda : À tous les enfants, curieux par nature, afin d’enrichir leur culture générale sans en avoir l’air.

Colette : À mes fils sans aucun doute ! Ils ont adoré découvrir les différentes aventures des petites souris de Kuhlmann. Mais sans doute pas du tout pour les mêmes raisons : mon fils aîné a aimé la part documentaire de ces albums, alors que mon cadet s’est régalé des aventures improbables des petites souris, il les a vraiment lus comme des récits d’aventures. Et je suis ravie que l’un de ces albums soit dans la sélection des CM2-6e des Incos de l’année prochaine. Proposer des albums riches, des lectures longues illustrées à ce lectorat là, c’est un super défi ! Garder le lien avec l’album à un âge où souvent on commence à s’en éloigner, c’est une belle promesse de lectures variées, diverses, multiples. Lire un texte, lire une image – et quelles images ! – ce sont deux processus différents qu’il m’importe de cultiver avec des adolescent.e.s.

*****

Et pour le plaisir de goûter aux superbes illustrations de l’artiste, nous avons chacune choisi une image en particulier à vous présenter.

Pour Colette, ce sera cette magnifique double page qui ouvre Edison, la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan.

Edison, La fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, Torben Kuhlmann,
NordSud, 2019.

Parce que j’adore cette atmosphère, ce mur couvert de livres jusqu’au plafond, ces tables chargées d’œuvres, et pas n’importe lesquelles, il n’y a qu’à voir les œuvres au premier plan qui comme des indices de l’aventure qui nous attend, que ce soit les œuvres de Jules Verne, d’ H-G Wells, Moby Dick, ou L’île au trésor. La vitrine, les voitures que l’on devine garées dans la rue, la petite clochette au dessus de la porte, le tourniquet qui présente les journaux , les cadres sur le mur, cette caisse enregistreuse en bois et puis ce libraire aux lunettes rondes, ce garçon en culottes courtes, tout nous invite au voyage dans le temps. Et puis il y a dans le mur du fond ce petit trou de lumière vive, ce petit trou qui nous happe, passage vers un autre monde, un monde minuscule…

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Le choix (cornélien) d’Isabelle s’est porté sur cette illustration tirée de l’album Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps.

Einstein, Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, Torben Kuhlmann,
NordSud, 2020.

On y retrouve l’identité graphique singulière de Torben Kuhlmann, son trait tendre et énergique pour dessiner les petites souris et son univers vintage – mécanismes d’horloge à l’ancienne, livres à l’épaisse reliure en cuir, tableau noir… Mais surtout, parole de chercheuse, cette illustration représente parfaitement les différentes facettes du travail scientifique : la formulation d’une énigme et la cogitation sur les hypothèses envisageables qui seront souvent schématisées comme ici à la craie à gauche, la lecture des nombreux travaux déjà disponibles qui viennent s’empiler sur un coin du bureau, la définition d’un protocole expérimental permettant de tester ses intuitions, phase à laquelle notre apprenti chercheur semble intensément consacré. De quoi susciter des vocations, non ?

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Après de longues hésitations pour Linda, le choix s’est finalement arrêté sur la double page qui ouvre Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune.

Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune, Toben Kuhlmann, NordSud, 2016.

Parce qu’elle résume parfaitement l’univers de Torben Kuhlmann avec son graphisme si réaliste et sa façon si singulière de placer le monde des souris à hauteur d’humain. Ses illustrations présentent très souvent des plans dessinés en plongée ou contre-plongée, une façon de montrer l’immensité du monde à l’échelle de ce petit mammifère. Sans parler de la richesse des décors qui en disent beaucoup, un tableau par-ici, un livre par-là, la maquette d’un avion dans ce coin, un globe dans un autre. Et en son centre, l’objet de toutes les questions. C’est un monde plein de curiosités qui s’ouvre pour son personnage mais aussi pour le lecteur qui doit prendre le temps de regarder partout pour ne rien manquer ni oublier.

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Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire nos critiques :

  • Les avis de Pépita et de Linda sur Lindbergh, la fabuleuse aventure d’une souris volante
  • L’avis de Linda sur Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune
  • Les avis d’Isabelle et de Linda sur Edison, La fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan
  • L’avis d’Isabelle sur Einstein, Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps

N’hésitez pas non plus à nous dire si vous en avez lu certains et ce que vous en avez pensé !

Lecture commune : A quoi rêvent les étoiles

Après la lecture commune sur l’album Nuit étoilée, voici un roman A quoi rêvent les étoiles de Manon Fargetton publié par Gallimard jeunesse, qui nous permet d’étoffer notre périple étoilé.

Sélectionné dans le Prix UNICEF 2021 de littérature jeunesse, catégorie 13-15 ans, notre rencontre avec ce roman s’est faite par ce biais.

Ce roman choral a illuminé notre début d’année et donc une lecture commune s’imposait, que voici !

⭐⭐⭐⭐⭐

Colette : A quoi rêvent les étoiles ? Quelle belle question ! Que s’est-il passé dans votre tête en découvrant ce titre ?

Liraloin : je n’ai pensé à rien en découvrant le titre, l’étoile représente tellement la rêverie chez moi que je me suis dit : “voici une lecture qui devrait me plaire”. Cette proposition de lecture m’a tout de suite bottée car je n’ai rien lu de Manon Fargetton.

Pépita : Justement, il n’y a pas de point d’interrogation dans ce titre ! C’est ce qui en fait tout le mystère je trouve. ça part du principe qu’il n’ y a pas de réponse à donner mais je l’ai pris comme une invitation à mener ses rêves jusqu’au firmament. Et ces étoiles, qui sont-elles ? Un petit tour de ciel ?


Liraloin : Elles sont multiples, différentes et puis elles peuvent s’assembler pour dessiner une voie lactée.


Colette : Ces étoiles ce sont Alix, comédienne en herbe qui rêve de fouler les planches après ses études, Titouan, jeune lycéen en rupture avec les autres, avec le monde extérieur (mon chouchou ;), Luce, une femme au destin incroyable qui vit très douloureusement son récent veuvage. Et puis il y a Armand, le père d’Alix, un père incroyable d’amour, de dévouement, et son amie Gabrielle, professeure de théâtre passionnée. Et rien qu’en faisant cette liste, je sens que je suis prête à dévoiler ce qui les unit, car les liens qui se tissent entre tous ces personnages sont multiples, divers, parfois tendus, parfois rompus, sans cesse renouvelés. Et c’est de ça dont il s’agit dans ce livre : des constellations invisibles qui relient les humain.e.s les un.e.s aux autres. C’est tellement beau comme projet d’écriture ! Et surtout c’est réussi !.


Pépita : Et justement, elle rêvent à quoi ces étoiles ? Leur projet, leur angoisse, leur révolte, ….qu’est-ce qui les motivent ….ou pas du tout ?


Colette : Je dirai qu’Alix rêve d’endosser de multiples rôles, de relever des défis, et surtout d’être indépendante. Elle rêve aussi de sa mère retrouvée et d’amour avec un grand A. Titouan rêve de quelque chose de très simple et de très doux : il rêve d’être accepté comme il est. Il rêve d’amitié sincère. Luce rêve de mourir. Non, en fait Luce rêve de retrouver l’homme qu’elle aime. C’est aussi un rêve très simple. Mais inaccessible pour les êtres incarnés. Armand rêve de rendre heureuse sa fille. Et Gabrielle… Gabrielle, je ne sais pas trop. Elle est tellement sur la défensive. Je pense qu’elle rêve d’amour aussi mais…


Liraloin : Ces étoiles, elles sont différentes chez les adultes et les ados. Tandis que les adultes veulent simplement être heureux. Les ados, eux, veulent accomplir quelque chose. Ils sont le reflet de notre société : le rêve où tout est possible sans limite et puis la voie sur laquelle on s’engage peu importe du moment que l’on est heureux.


Pépita : Je dirais juste qu’ils veulent simplement être heureux, être en accord avec leurs envies même si elles sont encore floues. Pour Alix et Titouan, c’est plus clair. Pour Armand aussi , même s’il se cache. Pour Luce, j’ai trouvé ça terrible. Gabrielle, elle, elle est écartelée mais elle le veut bien. Dans ce roman pour ados, ce sont les adultes les plus perdus ! Alors que les ados, eux, savent ce qu’ils veulent, en toute intransigeance. J’ai trouvé cet aspect du roman drôlement bien. Ce qui prouve que la vie est une quête permanente.
Sans trop en dévoiler, par quel heureux hasard vont-ils se rencontrer ? Car ça aussi, c’est fort !


Colette : C’est le hasard justement qui les réunit, un hasard permis par les nouvelles technologies, par les réseaux de communication si envahissants du XXIe siècle. Un hasard qui m’a amené à les voir autrement ces réseaux d’ailleurs. A les voir comme une chance.


Liraloin : Finalement ils vont se connecter grâce aux “nouvelles technologies” (comme ça nous restons dans le flou). C’est le démarrage de beaucoup de rencontres qu’elles soient “provoquées “ou non après tout !


Pépita : Cet heureux hasard va donc faire en sorte qu’il s’entraident mais avant d’en arriver là, l’autrice prend vraiment le temps de revenir à plusieurs reprises sur chacun pour faire avancer leur propre trajectoire. Avec aussi des temps de recul. Du coup, le lecteur les voit évoluer, s’empêtrer, se figer, avancer à nouveau. Cette construction vous a-t-elle séduite ? Qu’est-ce qu’elle révèle de chacun d’eux ?


Colette : J’ai trouvé ce rythme très juste, il nous permet d’aller de surprise en surprise, c’est une petite machinerie narrative très ingénieuse. Titouan, par exemple, mon chouchou, on le découvre complètement addict aux jeux vidéos au départ, et puis au fur et à mesure on comprend ce qui se joue pour lui dans ses longues parties avec Lix, on comprend que quelque chose cloche, mais sans vraiment savoir pourquoi, on a l’impression que c’est une passade, et puis la crise qu’il va vivre quand son père l’oblige à aller au lycée est vraiment effroyable, on comprend alors qu’il vaut mieux prendre au sérieux l’angoisse qu’il ressent et qui le maintient dans sa chambre. Et puis il va y avoir ce message un soir sur son téléphone. Et sa réaction est tellement belle, d’autant plus belle quand on mesure à quel point les autres le font souffrir. La narration de ce roman prend toujours des portes dérobées, des chemins de traverse et c’est très agréables de se laisser guider.


Pépita : Oui c’est exactement cela Colette, des chapitres qui alternent sur chaque personnage mais en même temps des liens invisibles se tissent entre eux et c’est fort beau. Le lecteur s’en émerveille et il se demande bien comment cela va s’épanouir mais sans inquiétude car il a confiance en eux.
A propos des personnages-Colette nous l’a déjà avoué !-quel est le personnage qui vous a le plus touché et pourquoi ?


Liraloin : Le personnage qui me touche le plus c’est Gabrielle, cet enfermement assez cynique. Elle fait en sorte que rien ne la touche et c’est assez paradoxal avec son métier : professeure de théâtre. Au théâtre il faut montrer ses sentiments mais on y joue aussi. Je la trouve dure parfois mais tellement encourageante avec Alix.


Colette : Bon, j’avoue que j’ai un faible pour les laissés pour compte, les mal dans leurs peaux, ceux qui doutent et qui questionnent – déformation professionnelle sans doute – alors j’ai vraiment adoré suivre Titouan. Et puis au début je ne comprenais vraiment pas ce qui le retenait dans sa chambre et en fait … il n’y a rien d’autre à comprendre que son désir de ne plus sortir. Peut-être que cela a fait écho en moi à la période de confinement que nous venions de vivre parce que vraiment j’avais envie de le sortir de là. Et puis après la tentative de ses parents, j’ai compris que non, seul un miracle pouvait changer la donne. Et le miracle a lieu. Et nous assistons à la résurrection de Titouan. Et c’est tellement émouvant !


Pépita : je te rejoins pour Titouan ! Tous ces personnages sont touchants mais j’ai eu un faible pour Luce (plus proche de mon âge !) : son désarroi, son manque, sa solitude immense, sa vie d’avant, …. Au début aussi, je me suis dit : mais elle n’a plus les pieds sur terre ! Je ne connaissais pas encore sa passion. Peu à peu, elle change, elle renaît à la vie, à une sorte de vie puisque…Alix, Titouan et Luce ont ceci en commun que ce sont des êtres entiers. Et cela me touche car j’aime ces êtres-là. On les considère souvent comme intransigeants. C’est juste qu’ils sont incompris dans leur élan de vie et que souvent, on leur coupe les ailes. Leur étoile brille fort et ils veulent l’atteindre à tout prix. C’est ce que ces trois personnages nous disent. Luce le dit un peu différemment. Elle n’a pas la même expérience de vie. Elle a déjà fait du chemin. J’ai eu plusieurs fois eu envie de la prendre dans mes bras.


Colette : On pourrait évoquer la construction du livre en actes : 5 actes, c’est la division classique de la tragédie : est-ce que vous avez trouvé cette structure pertinente ? Qu’est-ce que cela apporte au récit ? Peut-on comparer, selon vous, ce roman à une tragédie ?


Liraloin : Je n’ai pas vu cette construction comme toi Colette, je n’y ai vu que l’entrée, le lever de rideau et puis j’ai laissé évoluer les personnages devant moi tout simplement.


Pépita : J’y ai plus vu une allusion au théâtre que pratiquent deux des personnages. Et je l’avais oubliée ! Une tragédie, non, je ne pense pas, je ne l’ai pas perçu comme ça. Plutôt comme un découpage qui accompagne l’évolution des personnages.


Colette : J’aurais bien aimé parlé des relations familiales qui sont au cœur des différentes trajectoires, quel que soit l’âge des enfants – adolescent.e.s ou adultes. Je trouve que ce roman nous offre une sacrée vision de la parentalité entre la mère absente, qui abandonne et revient sans crier gare, le père omniprésent, les parents qui s’éloignent, les parents qui comprennent… Pour vous, sont-ce seulement des personnages secondaires ou ont-ils des rôles plus importants ?


Liraloin : Ils sont très important ces personnages. J’ai été bouleversée par la scène du papa et de Titouan au collège (je n’en dis pas trop). Il y a aussi la fille qui s’éloigne aussi, enfin les filles. Celle qui l’a fait depuis des années Gabrielle et celle qui veut voler de ses propres ailes : Alix. Oui les parents sont présents à leur façon et apportent à nos personnages principaux une belle force pour continuer.


Pépita : Tu as raison de le souligner perspicace Colette comme toujours ! Pour reprendre la métaphore des étoiles du titre, on est dans une constellation d’humains qui gravitent les uns autour des autres et entre lesquelles des liens invisibles se sont tissés. Ils le savent sans le savoir qu’ils ont réellement besoin des uns et des autres, même si le besoin de s’affranchir de ces liens est vital pour certains. Savez-vous que nous avons tous autour de notre corps une sorte de petite bulle invisible qui nous protège et dont nous avons besoin de frotter aux autres de temps en temps ou au contraire de préserver en s’éloignant ? Ce roman le montre très bien. Du coup, tous les personnages sont importants dans cette histoire, il n’y en a pas de secondaires pour moi.
Si vous en êtes d’accord, j’aimerais qu’on arrête là sur l’intrigue au risque de trop en dévoiler et ce serait dommage pour des personnes qui n’ont pas encore lu ce magnifique roman. Cependant, quel effet a-t-il produit sur vous ? Je pense qu’il dépasse largement le public adolescents. Qu’en pensez-vous ?


Colette : Comme souvent en littérature dite jeunesse, A quoi rêvent les étoiles peut toucher n’importe quel public, ado ou adulte. L’éventail des personnages d’âges très divers permet d’aborder chaque âge de la vie (sauf l’enfance peut-être qui n’y est pas explicitement présente) à travers des questionnements qui sont autant d’étapes dans la construction de soi : quel avenir me construire ? Quels liens avec ma famille ? Avec les autres ? Avec la société dans son ensemble ? Comment être encore moi-même quand les êtres que j’aime ont disparu ?


Liraloin : Tout d’abord, j’ai été très heureuse de cette lecture commune car j’avais envie de lire, depuis un grand moment, Manon Fargetton. Pour l’avoir vu et lu des interviews essentiellement les thématiques abordées dans ses livres me correspondent (dystopie – aventure – roman social…). Il dépasse complètement le public ado car le sentiment d’attachement entre les personnages est intergénérationnel !


Pépita : Personnellement, ce roman a illuminé ma fin d’année dernière ! Si vous deviez le définir en un mot, quel serait-il ?


Colette : Solidarité ! Ce que j’ai trouvé beau ce sont ces liens qui se tissent là où on ne les attendait pas.


Pépita : Mon mot serait lumière !


Liraloin : Pour moi ça serait l’amour car ce mot englobe cette relation si spéciale qui se tisse entre les personnages.


Le mot de la fin pour Colette : C’est un roman foisonnant et très organisé à la fois qui laisse comme une empreinte lumineuse en plein cœur même plusieurs mois après sa lecture ! J’espère que c’est ce que nous transmettrons à travers notre lecture commune !

⭐⭐⭐⭐⭐

Nos chroniques du roman :

MéLi-MéLo de livres

-Liraloin