Lecture commune : Les enfants sont rois.

Je préfère vous prévenir : cette lecture commune sera un peu particulière.

Pour deux raisons.

Tout d’abord parce que c’est une lecture commune d’un livre qui n’est pas explicitement destiné à la jeunesse mais publié en littérature générale. Mais ce roman a été un tel coup de cœur, que deux d’entre nous ont voulu échanger à son sujet et quoi de mieux que s’asseoir à l’ombre de notre grand arbre pour en discuter.

Et puis c’est surtout une lecture commune particulière parce que c’est la dernière que Pépita aura faite pour Le Grand Arbre. En effet en mai dernier, elle a décidé de quitter l’aventure collective après neuf ans de débats, de sélections thématiques, d’entretiens, de lectures communes, de swaps, de bookcamps… Au fil de ses milliers de messages sur le forum, Pépita a nourri nos échanges de sa vision généreuse de la littérature jeunesse, faisant découvrir à toute une génération de blogueuses les trésors de l’édition jeune public.

Pépita, si tu passes par là, pour ta présence lumineuse qui a irradié des racines au faîte de notre grand arbre, nous te remercions.

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Colette. – Quand tu as découvert ce titre Les enfants sont rois, qu’est-ce que ces mots ont convoqué en toi ? Personnellement j’ai directement pensé à cette critique qu’on a souvent faite à la pédo-psychiatre Françoise Dolto qui mettait l’enfant à l’honneur dans sa pratique, transformant selon ses détracteurs, les enfants en tyrans de leurs propres parents.

Pépita.- En fait, je me jette toujours sur les romans de Delphine de Vigan sans trop regarder de quoi ça parle ! Je l’ai pris comme un respect à avoir envers eux. Et en lisant, je te rejoins. Malheureusement, j’ai un peu deviné assez rapidement ce que cela voulait dire au fur et à mesure de cette histoire. Mais ce fut très intéressant de voir comment l’autrice en a entremêlé les fils.

Colette. – Justement avant de revenir à cette intrigue où “les enfants sont rois”, est-ce que tu pourrais expliquer pourquoi tu te jettes sur les livres de Delphine de Vigan ? Je suis comme toi et je ne réfléchis pas trop avant d’acheter un roman de cette auteure. Cette fois d’ailleurs, je ne savais absolument rien du livre avant de l’acheter, une amie en a parlé en coup de vent dans un échange de SMS et hop le lendemain je l’avais sur ma table de chevet !

Pépita.- Difficile de répondre ! Je la lis depuis longtemps et je n’ai jamais été déçue. Elle a une façon d’aborder ses sujets que je trouve profonde sans juger, et surtout ses personnages sont remarquables d’exactitude, elle parle des femmes, et si bien ! Une écriture à la fois précise et simple et une construction toujours efficace. Ses romans sont sujets à discussion, au sens où ils éveillent en nous des questionnements. Elle a l’art de mettre le doigt là où ça nous titille sans vraiment se l’avouer ou se le formuler clairement

Colette. – Je savais que c’était une question difficile car moi même je ne saurais quoi répondre tellement c’est un tout, une œuvre de Delphine de Vigan. Comme tu l’as dit, c’est à la fois une structure narrative ingénieuse, des personnages féminins intenses, et des tabous, ses propres tabous, à faire exploser tout en subtilité. Bon en fait, j’avoue j’ai vécu de vraies expériences psychologiques intenses avec des livres de cette femme que ce soit avec Rien ne s’oppose à la nuit ou encore Les Loyautés. Ces livres-là ont laissé de satanées traces en moi… Du coup, sans doute que je cours après la promesse de nouvelles expériences marquantes en me plongeant dans ses livres dès qu’ils sortent. C’est un peu comme si elle m’était familière. Pas une amie. Pas une sœur. Une présence à qui j’aime croire que je ressemble. Revenons à Les enfants sont rois. A quels enfants ce titre réfère-t-il ?

Pépita.- Ce titre réfère d’abord aux deux enfants de l’histoire mais il s’adresse aussi et surtout à TOUS les enfants dont les adultes manipulent le droit à l’image.

Colette. – Peux-tu nous en dire un peu plus sur Sammy et Kimmy, les enfants de l’histoire ? Sont-ils vraiment les héros de cette histoire ?

Pépita.- Sammy et Kimmy, un garçon et une fille qui depuis leur plus jeune âge sont sur les réseaux sociaux : chaque moment de leur vie est filmé, partagé. Leur mère en a fait son business. Elle-même a participé à un épisode de télé-réalité, oh ! si peu : une recherche de reconnaissance énorme pour elle puisque ce fut un fiasco, qu’elle a transposé de façon obsessionnelle dans sa vie adulte. Sa famille – son mari la suit aussi – ne vit que pour cette chaîne, en concurrence avec d’autres. Voilà pour le cadre ! Ta question Colette laisse sous-entendre que tu penses que les deux enfants ne sont pas les héros de l’histoire. Moi je pense que oui. Est-ce la mère ? Sans doute aussi. Mais je préfère me mettre du côté de la souffrance de ces enfants. On pourrait penser aussi que les gagnants – et non les héros – de cette histoire sont les réseaux sociaux. De ce point de vue là, oui, ils le sont. Une autre héroïne, et pas des moindres, c’est la policière chargée de l’enquête. Elle, c’est une héroïne invisible du quotidien.

Colette. – Et c’est mon personnage préféré, Clara. Parce qu’elle est toute petite, peut-être. Kimmy dira d’elle, devenue adulte : “Elle s’est souvent demandé pourquoi elle se souvenait de cette femme, alors que sa mémoire a effacé les autres visages […] En la découvrant ce matin, si petite et en même temps si magnétique, elle a songé que c’était peut-être parce qu’elle avait la taille d’un enfant.” – tu comprendras sans doute pourquoi ça me parle.
Si je t’ai posé la question du statut des personnages et plus particulièrement du statut des héros romanesques, c’est parce que pendant toute la première partie du roman, finalement Kimmy et Sammy, les enfants qui donnent pourtant le titre du roman, sont complètement objectivés. On ne connaît ni leurs pensées ni leurs sentiments. Ils sont sans cesse sous l’œil de la caméra de leur mère et de milliers de spectateurs et de spectatrices mais que sait-on d’eux vraiment ? Ils sont parfois décrits physiquement mais c’est tout. Il faudra attendre qu’un certain nombre d’années soient passées pour qu’enfin la romancière fasse entendre leur voix. Et je trouve ce choix narratif tellement riche de sens. Sans jamais donner de leçon moralisatrice sur ce que Mélanie a fait subir à ses enfants, Delphine de Vigan nous fait vivre à travers ses choix d’écriture la dépossession, l’asservissement, la perte d’identité de ses personnages. Et si la véritable héroïne de cette histoire, c’était Elise Favart, celle grâce à qui la voix des enfants va paradoxalement pouvoir se faire entendre ? Celle grâce à qui on va pouvoir basculer du présent vers l’avenir ?

Pépita.- C’est curieux parce que tu vois, je les voyais ces enfants, je les ressentais, surtout dans la première partie, je les ai imaginés. Beaucoup moins dans la deuxième partie dans laquelle je les ai trouvés moins vivants en quelque sorte, comme éteints. C’est certain qu’Elise a joué un rôle primordial mais elle n’est pas si valorisée que cela dans le roman. Je la vois plus comme un déclic. Elle fait le passage entre les deux parties

Colette. – En lisant ta réponse, je me disais justement que l’autrice ne semble pas valoriser un personnage plus que l’autre si ? Quel a été ton préféré, si tu en as eu un ? Et pourquoi celui-là ?

Pépita.– Tu as raison de le souligner : l’autrice a vraiment adopté un ton neutre, presque “froid”: tout est dit sur un ton égal, comme pour atteindre une certaine normalité alors qu’en fait, toute cette histoire est tout sauf normal. J’ai un petit faible pour la policière, c’est certain. Tout est droit chez elle, une abnégation sans failles. La mère m’a à la fois agacée au plus haut point mais en même temps je ne pouvais m’empêcher d’avoir une forme de compassion pour elle. Comment ne pas se rendre compte qu’on rend ses enfants malheureux ? Comment ne pas se rendre compte de cette spirale infernale ? ça frise le voyeurisme non ? Tu l’as ressenti comment toi cet aspect du roman ? Toutes ces mises en scène factices jusqu’à l’écœurement….

Colette. – En fait, ce que j’ai trouvé très fort c’est d’avoir introduit le récit à l’époque où la téléréalité a commencé en France, comme pour “justifier” ce que vont être les choix de vie de Mélanie. Ce moment là, je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais une jeune adulte et avec ma sœur, encore adolescente, on regardait régulièrement Loft story. Et je me souviens très bien de ce sentiment totalement paradoxal qui m’envahissait alors : le sentiment de faire quelque chose de mal – comme un.e enfant qui fait une bêtise – et en même temps l’envie irrépressible de voir jusqu’où ça pouvait aller, ces relations forcées. Il y avait quelque chose de fascinant, qui tenait sûrement de l’aspect expérimental du projet : des humains dans une sorte de laboratoire, à la vue de toutes et de tous. Mais le XXIe siècle est allé encore plus loin que ces émissions de télé-réalité, le XXIe siècle a réussi à produire des personnages capables de vouloir mettre en scène eux-mêmes leur propre vie, avec leurs propres moyens, grâce à un média bien plus invasif que la télévision : j’ai nommé le dieu de notre époque, Internet. Il n’y a qu’à nous écouter. Tu cherches comment aller d’un point A à un point B ? Demande à Internet ! Tu veux savoir quoi faire pour le dîner ? Demande à Internet ! Un petit résumé du roman à lire en cours de Français ? Demande à Internet ! Tu veux prendre RDV pour te faire vacciner contre le coronavirus ? Demande à Internet ! Aujourd’hui, la Pythie des temps modernes, c’est Internet. D’ailleurs souvent mes élèves me parlent d’Internet comme si c’était quelqu’un, quelqu’un d’omniscient et d’omnipotent. Quelqu’un à qui elles et ils délèguent leur savoir, soit dit en passant. Tout ça pour dire que l’autrice a tellement bien introduit l’histoire de Mélanie que finalement, je n’ai pas été écœurée, ni choquée, ni étonnée. Et c’est peut-être ça le pire avec cette histoire : je ne connaissais pas du tout les chaînes Youtube au cœur de la narration, et bien ça ne m’a pas étonné. Que des gens choisissent d’utiliser leurs enfants comme outil de publicité permanente et bien, oui, c’est vraiment désolant, mais ça ne m’a pas étonné. Par contre comme toi, en tant que parent, je me suis demandée comment on pouvait se détacher à ce point de ses enfants. Au point de ne plus savoir s’ils vont bien. Au point de ne plus même y penser. Mais ce qu’interroge Delphine de Vigan, c’est comment, nous, en tant que société, on peut laisser faire ça au vu et au su de tout le monde. Est-ce que comme moi, tu t’es sentie interrogée, notamment dans ta propre utilisation des réseaux sociaux ?

Pépita. – Je ne me suis pas du tout sentie interrogée dans mon utilisation des RS ! Je n’y mets jamais ma photo ni celle de ma famille par exemple. Mais plutôt comment la société pourrait prendre du recul par rapport à cette utilisation. Quels garde-fous ? Quelles limites ? Quels avertissements ? Quelle formation citoyenne ? C’est surtout ça qu’interroge ce roman.

Colette. – Je me suis sentie interrogée non en tant que productrice de contenus mais comme utilisatrice. Si les gens se sont mis à exposer leur vie, c’est que d’autres gens les regardent faire. Je t’avoue que sur Instagram c’est ce qui me dérange toujours : montrer ce qu’on mange, montrer où on part en vacances, montrer où on vit. Ce n’est pas juste une question de montrer les visages de sa famille, il me semble que ça va plus loin. Pourquoi on fait ça ? Comme Mélanie, je crois qu’on court après les likes.
Mais tu as complètement raison, la question la plus intéressante, c’est celle des garde-fous. Tu sais combien cette question m’intéresse depuis que j’ai décidé de quitter les réseaux sociaux suite à la mort de Samuel Paty et aux horreurs que mes élèves me racontaient. Le garde-fou le plus évident pour moi, c’est la morale. Mais visiblement la morale n’est pas la même pour tous. Alors il y a la loi. Mais encore faut-il qu’elle soit appliquée… Concernant la structure du roman en deux parties. J’ai trouvé ce choix très surprenant par rapport aux autres romans de Delphine de Vigan. Qu’en as-tu pensé ?

Pépita. – Oui c’est vrai que ses romans sont bien plus linéaires d’habitude. Comme je le disais plus haut, cette césure en deux parties, c’est comme si il y avait deux côtés d’une réalité. La première une réalité virtuelle et la seconde la réalité réelle. La première enjolivée et la deuxième réaliste. C’est l’arrestation de la kidnappeuse qui fait la césure. Ce n’est pas ça qui l’intéresse l’autrice : c’est montrer ce décalage entre ces deux réalités très différentes. Et cela a pour effet d’amplifier davantage les dégâts causés.

Colette. – Et le fait que la deuxième partie nous propulse en 2031, dans le futur, est-ce que cela ne donnerait pas un petit côté science-fiction à ce roman ? Est-ce que tu y as vu un sens particulier au choix de cette date ?

Pépita.- Elle veut simplement montrer ce que sont devenus ses personnages. Je n’y ai pas vu de la science fiction, mais juste la continuité de la vie.

Colette. – Oui, tu as sans doute raison, peut-être que 2031 est une date choisie simplement pour que toute l’histoire “colle” avec la seule date réelle du roman qui est la première de Loft Story en 2001. J’y ai vu aussi une manière de nous interroger sur ce que nous allons faire des 10 années qui nous séparent de cette échéance pour mieux protéger nos jeunes, notamment, sur les réseaux sociaux. Au fait, est-ce que tu es allée voir des vidéos sur Youtube d’enfants influenceurs ? Et si oui, qu’as-tu éprouvée ?

Pépita. – Non je ne suis pas allée voir des vidéos d’enfants influenceurs car déjà les vidéos de youtubeurs, j’ai beaucoup de mal. Il y a un truc dont j’aurais souhaité qu’il soit approfondi : c’est la loi ! J’ai trouvé ça incroyable qu’elle soit autant balayée ou contournée plutôt. S’agissant d’enfants, tout de même ! Faut que je prenne le temps de creuser. Tu as été interpellée aussi j’imagine ?

Colette. – J’ai surtout été dégoûtée d’apprendre que cette loi existe et que simplement – comme tant d’autres censées nous protéger – elle n’est pas appliquée, il n’y a pas assez de professionnels employés pour vérifier qu’elle est respectée. C’est comme pour les contenus irrespectueux sur internet, sur les réseaux notamment, la loi existe mais encore faut-il qu’elle soit faite respecter par des forces de l’ordre dédiées à cette tâche (et je ne sais pas si ça existe).

Colette. – Des deux citations mises en exergue de chaque partie du livre, laquelle préfères-tu ?
“Nous avons eu l’occasion de changer le monde et nous avons préféré le télé-achat.” Stephen King.

ou
” On pressentait que dans le temps d’une vie surgiraient des choses inimaginables auxquelles les gens s’habitueraient comme ils l’avaient fait en si peu de temps pour le portable, l’ordinateur, l’iPod ou le GPS” Annie Ernaux.

Pépita. – Je préfère celle d’Annie Ernaux car elle englobe le sujet plus largement je trouve. Ce roman, ce n’est pas que sur le télé-achat mais sur les RS et ce que nous en faisons.

Colette. – Pour conclure, à qui conseillerais-tu ce roman ? Avec des amies enseignantes, on en a un peu discuté : certaines, très emballées, le proposeraient à des élèves de 3e, d’autres non. L’une d’elles hésitait à le proposer à ses parents qui ne sont pas du tout connectés.

Pépita. – Je le conseillerais à des adultes mais aussi et surtout à des ados ! Je rejoins tes collègues ! Pour ceux qui ne sont pas connectés, ils risquent d’halluciner et de prendre les connectés pour des zombis ! Mais c’est peut-être pour ça qu’ils ne le sont pas justement. Ce roman est d’utilité publique !

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Et pour continuer de nourrir vos réflexions sur l’utilisation d’internet notamment par nos jeunes, la semaine prochaine, nous vous proposons une sélection thématique sur une pratique émancipatrice du net !

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Et n’oubliez pas que vous pouvez toujours lire Pépita sur son blog MéLi-MéLo de LIVRES et sur les réseaux sociaux associés pour profiter autrement de son regard amoureux de la littérature jeunesse et continuer de suivre avec elle le précieux précepte de Julien Green :

“Un livre est une fenêtre par laquelle on s’évade.”

Le Prix Vendredi est de retour !

Le Prix Vendredi devait être décerné le 2 novembre, mais nous venons d’apprendre qu’en soutien aux métiers du livre durement touchés par le nouveau confinement décidé cette semaine, la décision du jury ne sera connue que lorsque les librairies pourront rouvrir ! En attendant, nous partageant avec vous comme l’année dernière nos avis sur les dix romans sélectionnés pour cette quatrième édition !

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Âge tendre est un roman atypique. Il se donne à lire comme… le rapport de stage de service civique de Valentin. Une expérience inoubliable qui nous entraîne, à sa suite, dans un établissement de soin à des personnes atteintes d’Alzheimer au concept peu commun : il s’agit de reconstituer le décor de leur jeunesse. Autrement dit, les années 1960 ! Un roman touchant et drôle sur « l’âge tendre » de l’adolescence – ce moment de prendre son envol, de réaliser que certaines choses sont plus nuancées qu’on ne le pensait et de partir à la recherche de son identité.

Âge tendre de Clémentine Beauvais.

N’hésitez pas à lire les avis d’Isabelle, de Linda et de Lucie pour en savoir plus !

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Alma a été un des coups de cœur de l’été d’un grand nombre d’entre nous. Ce premier tome de la grande fresque sur l’esclavage de Timothée de Fombelle, illustré par son complice François Place, nous a tout simplement emportées. Nous avons retrouvé le souffle d’aventure que nous avons tant aimé dans ses précédents romans, des personnages au caractère fort mais nuancé et un contexte historique fouillé et passionnant.

Retrouvez les avis de Pépita, Isabelle et Lucie ainsi que notre lecture commune.

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Et le désert disparaîtra, est un roman d’aventure et d’apprentissage emportant le lecteur dans une dystopie passionnante. Un ouvrage poétique, porteur d’espoir et très pertinent sur l’avenir de notre planète et de notre survie. L’auteure aborde la question de l’écologie, du féminisme, des traditions, de la survie de l’espèce humaine, animale et végétale. 

Et le désert disparaîtra de Marie Pavlenko

Nous vous en avions proposé une lecture commune dès sa sortie tellement ce récit nous avait questionnées : vous retrouverez notre discussion ici .

N’hésitez pas à lire les avis de Claudia et de Pépita pour en savoir plus.

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L’âge des possibles est un roman qui aborde le passage à l’âge adulte et les choix qu’il faut faire pour y entrer en toute conscience. L’écriture est douce, les héros issus d’une communauté amish sont une ouverture sur le monde bienveillante et bienvenue dans un monde où l’on peut se sentir agressé par le quotidien.

L’âge des possibles de Marie Chartres.

N’hésitez pas à découvrir les avis de Pépita, de Linda et de Lucie.

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L’Attrape-Malheur est le premier volet d’une trilogie qui s’annonce déjà très originale et captivante. Portée par une plume très vivante et les illustrations crayonnées de Tom Tirabosco, l’intrigue de ce conte moderne est riche de péripéties, de dialogues savoureux et de personnages tous plus romanesques les uns que les autres. Et en toile de fond, des questionnements saisissants sur l’ambivalence du bien et du mal, de l’amour et du « progrès ».

L’Attrape-Malheur, de Fabrice Hadjadj, La Joie de Lire

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire l’avis complet d’Isabelle.

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Les derniers des branleurs est un roman mordant, interpellant, brut, qui ne laisse pas indifférent. Beaucoup de thèmes sont évoqués de manière réaliste, ce qui en fait un ouvrage prenant et percutant. Au final, quatre gosses ordinaires, très attachants et cherchant un avenir ou une place, dans notre société actuelle. Les années lycée sont maintenant derrière eux, c’est une page qui se tourne… La fin de l’insouciance. Ce passage à l’âge adulte qui les effraie tant et vers lequel, ils ne se projettent pas du tout. A découvrir, à partir de 15 ans. 

Les derniers des branleurs de Vincent Mondiot

L’avis de Claudia est disponible ici.


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Sans armure de Cathy Ytak est un roman d’amour touchant sur “une différence invisible” de l’une d’elles. Comment atteindre l’autre dans sa souffrance ? Comment faire grandir l’amour qu’on se porte malgré tout ? Un très beau roman porté par une plume sensible.

Sans armure, de Cathy Ytak, Talents hauts

L’avis de Pépita.

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Soleil glacé : un roman magnifique sur la rencontre d’un frère et d’une sœur qui apprennent à se connaitre. Pierrot souffre du syndrome de l’X fragile. Luce va savoir le “bousculer” un peu avec sa franchise, son sens de l’observation, sa gentillesse bourrue, son ironie mordante. Ils sauvent tous les deux ce qu’on leur a volé.

Soleil glacé, de Séverine Vidal
R-Jeunes Adultes

L’avis de Pépita ici.

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Tenir debout dans la nuit est un livre à mettre dans toutes les mains. Un roman abordant un thème essentiel et d’actualité  : Le consentement. Mais aussi, sur les violences faites aux femmes, les relations humaines, la question du respect, sur l’adolescence… C’est un texte intelligent, subtil et parfaitement destiné aux adolescents.

Tenir debout dans la nuit d’Eric Pessan

Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire les avis de Claudia et de Pépita !

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Touche-moi est le dernier roman de la prolifique Susie Morgenstern. Publié dans la nouvelle collection L’Ardeur de Thierry Magnier, il propose une vision de la sexualité adolescente à travers l’histoire de Rose, jeune lycéenne albinos.

L’avis de Lucie est disponible ici.

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Et vous, lequel aurait votre préférence ?

Lecture commune : La Passe-miroir, Les Fiancés de l’hiver

Certaines d’entre nous s’étaient déjà plongées dans l’univers de Christelle Dabos. Mais la sortie du quatrième et dernier tome de la série de La Passe-miroir en novembre a créé une nouvelle envie : celle de découvrir ou de relire le premier opus, Les Fiancés de l’hiver et de nous retrouver autour d’une lecture commune. Les avis divergent, mais c’est ce qui est intéressant alors allons-y !

La Passe-miroir, Les Fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos. Gallimard Jeunesse, 2013.

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Lucie : On a beaucoup parlé de La Passe-miroir depuis la sortie du premier tome en 2013, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous y plonger maintenant ?

Pépita : Le confinement ! Je ne suis pas forcément une adepte des séries, je déteste attendre deux ans entre chaque sortie… Pas d’accès à la médiathèque où je travaille alors j’ai plongé dans les bibliothèques de la maison et ô surprise ! La Passe-miroir en quatre tomes que j’ai consciencieusement offerts à ma fille quand elle était ado… Une bénédiction pour se changer les idées, voyager ailleurs et ne pas rester en rade de lectures trop longtemps.

Ladythat : La curiosité ! Il m’arrive souvent de laisser passer un livre quand on en entend parler partout, tout le temps. Car cela me fait peur d’être déçue par un roman dans lequel j’aurais placé trop d’espoir. Le fait de le lire bien plus tard permet de prendre plus de recul.

Isabelle : Cela fait des années que j’entends parler de cette série, mais mes enfants étaient trop jeunes et comme Pépita, les séries ne sont pas mon format de prédilection. Contrairement à mon fils aîné qui en lit des quantités ahurissantes et me conseille celles qui lui plaisent le plus. Et sans aucun doute, celle-ci en fait partie !

Lucie : Le fait de savoir que c’est le premier d’une série de quatre tomes, c’est plutôt un point positif ou négatif pour vous ?

Pépita : Je n’aime pas trop la lenteur d’un univers, je comprends qu’il faille du temps pour qu’il s’installe mais si c’est trop, ça me rebute. Dans le cas présent, non, car j’ai le temps.

Ladythat : A partir du moment où l’écriture est bonne et l’histoire de qualité, je ne m’arrête pas au nombre de volume. Quoi que s’il y en a vraiment beaucoup, j’ai tendance à m’essouffler avant la fin.

Isabelle : Aucun problème, sur le principe, si on n’a pas l’impression que l’auteur délaye le propos. J’ai pu prendre énormément de plaisir à lire des séries qui mettaient ce format à profit pour proposer un univers complexe, des personnages qui évoluent, une intrigue qui se renouvelle. C’est un peu la même chose que regarder une série télévisée plutôt qu’un film, cela peut être très immersif ! Les séries sont super aussi pour les boulimiques de lecture comme mon fils qui adore avoir plusieurs tomes à se mettre sous la dent. Je dis tout cela généralement, mais concernant cette série, je n’ai encore lu que le premier tome !

Ladythat : Ophélie semble plutôt banale au premier abord. Comment la décrieriez-vous ?

Lucie : Ophélie est décrite comme maladroite, manquant de confiance en elle, mais elle fait preuve d’une grande force de caractère. On retrouve cette dualité dans sa description physique : elle est petite, fluette, a un visage “placide” mais le fait qu’elle exprime peu ses sentiments ne veut pas dire qu’elle ne ressent rien.
J’apprécie chez elle qu’elle ne fasse pas d’esclandre mais qu’elle ne se résigne pas pour autant quand la situation ne lui convient pas. Berenilde lui en fait d’ailleurs la remarque : “Vous êtes très forte pour dissimuler votre insolence sous de petits airs soumis.”
Une héroïne décrite comme “seulement bonne à lire”, même si ce sont des objets, ne peut que me plaire !

Pépita : Ophélie cache bien son jeu… mais sans le vouloir ! J’ai de suite apprécié ce personnage pour sa rigueur morale, sa loyauté, son intelligence, sa capacité d’observation. Ce que j’aime aussi, c’est sa faculté à toujours poser des questions pertinentes sous son air placide et calme. Ceci est compensé par une maladresse légendaire mais elle s’en sort finalement fort bien. Son apparence la déjoue mais elle en fait une force. J’ai aimé aussi cette opposition. Elle sait se faire apprécier avec humilité aussi. Il y a aurait tant à en dire et j’en suis au début du tome 3 et je m’attends à ce qu’elle nous surprenne toujours plus.

Isabelle : Je vous rejoins sur tout ! Ophélie, c’est un peu la force tranquille. Une très belle héroïne, j’ai trouvé, qui bat en brèche beaucoup de stéréotypes. D’autant plus intéressante qu’elle apprend et se révèle au fil du texte. Et comme vous, j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied !

Ladythat : Thorn et Archibald sont très différents l’un de l’autre. Alors que le premier apparaît austère et sinistre, le second semble plutôt ouvert et jovial. Que pensez-vous de ces personnages ?

Lucie : Je trouve qu’ils se complètent bien. Ils sont totalement opposés, et d’ailleurs, ils se détestent cordialement. Ce qui est amusant c’est que, comme tu le dis, chacun d’eux est assez caricatural dans son genre. Mais ils gagnent tous deux en complexité et en crédibilité au fil des livres et c’est ce qui m’a plu dans ces personnages.
Tous deux se révèlent aussi très loyaux (le tout est de savoir à qui et à quoi) et mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour atteindre leurs objectifs. Des moyens très différents, mais je trouve qu’ils se ressemblent sur ce point.

Pépita : Alors ça c’est le jour et la nuit. Mais en même temps je me dis au fur et à mesure qu’ils ont les mêmes qualités mais l’expriment fort différemment. Ils ont aussi une faille chacun et la cachent aux autres. C’est ce qui fait leur force et leur faiblesse. J’ai apprécié d’emblée Archibald, Thorn beaucoup moins. Je trouve que l’auteure se répète le concernant… ça m’a un peu agacée dans le deuxième tome. Mais ils ont tous les deux une force de caractère hors du commun et une loyauté aussi. Et je gage qu’ils vont tous les deux aider Ophélie dans sa quête !

Isabelle : N’ayant lu qu’un tome, je suis encore dans les ténèbres sur ces deux personnages, mais les deux m’inspirent plutôt de la sympathie. On voit bien dans vos réponses que les personnages de cette série sont tous complexes et se révèlent petit à petit, au fil des pages. C’est quelque chose que j’ai apprécié et qui rend cette lecture addictive. Cela dit, je suis d’accord avec toi, Pépita, sur le côté agaçant des répétitions sur certains personnages : la taille immense et la froideur de Thorn, les batifolages d’Archibald, la beauté de Berenilde, les dents chevalines de la tante Roseline… 

Lucie : Anima et le Pôle sont des univers très différents, encore une fois en opposition sur de nombreux points (après Archibald et Thorn, il me semble que cette dualité est vraiment à la source de beaucoup d’éléments dans ce roman). A quoi vous ont-ils fait penser? Quelle arche préférez-vous ?

Pépita : Je préfère Anima c’est certain. On dirait Alice au pays des merveilles sous certains aspects. Le Pôle me fait penser à la cour du Roi Soleil et aussi à Alice au pays des merveilles sous d’autres aspects. Deux mondes opposés par leurs valeurs. Et aussi par leur atmosphère. C’est curieux mais en ce qui me concerne, les mondes m’intéressent moins, une description me suffit (beaucoup de répétitions là aussi). Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages et leurs motivations, même si je le reconnais, celles-ci sont très liées aux mondes dans lequel ils évoluent.

Ladythat : Je rejoins Pépita sur la comparaison du Pôle à la Cour du Roi Soleil, c’est tout à fait ça, le faste, le grandiose, tout cela n’est que paillette pour en mettre plein les yeux. Pourtant on peut supposer que ça ne concerne que la Citacielle puisque l’arrivée au Pôle fait plutôt allusion au froid glacial des contrées du nord. On se croirait dans un roman de Jack London avec toute cette neige, le voyage en traîneau, le vent qui te glace la peau… Mais la Citacielle m’a aussi fait penser à “Inception” le film de Christopher Nolan dans lequel des architectes créent des mondes illusoires qui semblent pourtant réels à ceux qui y vivent.
Anima semble beaucoup plus pacifique et agréable à vivre même si les Doyennes semblent laisser peu de libre arbitre aux habitants. Et oui, bien entendu, on ne peut que penser au Pays des Merveilles d’Alice avec ses objets animés. Malgré toutes leurs différences, je pense que j’aurais du mal, au bout d’un seul volume, à donner ma préférence à l’une ou l’autre des arches. J’ai envie de croire que le Pôle regorge de surprises (je n’ai pas assez avancé dans le tome 2 pour en être certaine encore) et pourrait me plaire une fois sortie de la Citacielle. De même, si les valeurs d’Anima proposent une ambiance plus “respirable”, j’aurais besoin d’en savoir plus pour me convaincre que c’est un endroit vraiment agréable.

Lucie : Le Pôle m’a aussi fait penser au Versailles de Louis XIV avec ces fêtes ininterrompues, ces intrigues de courtisans… Je n’avais pas pensé au côté “Inception” mais c’est tout à fait juste !
C’est vrai, il est difficile de faire un choix, heureusement nous n’avons pas à le faire. Mais je trouve que l’opposition entre les deux arches, si elle peut sembler un peu systématique (car cela va de la météo à l’organisation sociale – matriarcale et relativement égalitaire sur Anima, patriarcale et très hiérarchisée au Pôle – en passant par le rôle de la mémoire), apporte une tension dramatique intéressante. D’autant que cela concerne aussi bien des détails que des éléments essentiels.

Ladythat : Ça donne à réfléchir… ce qui me parait dramatique, c’est plutôt le système de castes et toutes les inégalités que cela engendre. Le quotidien d’Ophélie est également terrible ; elle subit des violences et personne ne semble s’en inquiéter. Même sa tante se contente de constater sans pour autant sembler alarmer et je ne parle même pas d’Ophélie qui tempère tout ça avec beaucoup trop de facilité. (J’ai été particulièrement émue après l’épisode du panier d’oranges) Finalement l’auteure en dévoile très peu sur Anima et si, au premier abord j’avais envie de croire que la vie y était bien agréable, je me rends compte en avançant dans l’histoire que l’auteure s’amuse vraiment à jouer sur les apparences et maîtrise parfaitement l’art des dissimulations et faux-semblants.

Isabelle : Une autre question qui m’intrigue beaucoup, c’est la nature et l’origine de ces arches. Comment en est-on venu à cet univers éclaté en mondes si radicalement différents les uns des autres comme vous l’avez souligné ? Le premier tome pourrait suggérer qu’il s’agit d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. C’est vraiment quelque chose que j’espère voir élucidé dans les tomes suivants ! Sinon, je trouve les arches permettent d’éclairer de façon assez maligne toutes sortes de problématiques plus modernes qu’il n’y paraît au premier regard, notamment comme vous l’avez dit la société de cour (et si l’on va plus loin la dictature du paraître), mais aussi par exemple les relations entre centre et périphérie, avec des provinciaux marginalisés, voire méprisés.

Lucie : J’aimerais aussi aborder le sujet des pouvoirs. Souvent ce sont des excuses que les auteurs utilisent pour sortir leurs personnages de situations inextricables de manière rapide et facile. J’avoue que certains livres m’ont rapidement agacée à cause de cela. J’ai apprécié que ce ne soit pas le cas ici. Christelle Dabos explore bien les deux facettes : ce qu’apportent les pouvoirs mais aussi le revers de la médaille, la difficulté de vivre avec, la nécessité d’apprendre à les utiliser, la confusion qui peut se créer entre pouvoir et personnalité (notamment quand Ophélie a l’impression de n’être qu’une paire de mains pour son entourage). J’ai trouvé intéressant que l’auteure creuse cet aspect.
Par ailleurs, ce qui m’a plu c’est la cohérence de l’ensemble de l’œuvre. L’univers qu’a créé Christelle Dabos est magique, et il faut être solide pour mener à bout quatre tomes sans perdre le fil. Ma première lecture m’avait laissé une impression globale de logique, mais j’ai tout de même été surprise de m’apercevoir lors de cette relecture qu’il y avait un écho dès la page 16, alors que ces phénomènes ne prennent une réelle importance que dans les tomes 3 et 4 (je ne divulgâche pas, le quatrième tome étant intitulé La tempête des échos). On ne peut que saluer la maîtrise de l’auteure.

Isabelle : Comme toi, je trouve que le merveilleux et la magie sont très bien dosés. Effectivement, la magie n’offre pas de solution de facilité, il y a des revers à la médaille et Ophélie n’a pas envie d’être réduite à ses pouvoirs. J’ajouterais qu’elle est soucieuse de s’en tenir à un recours éthique, se refusant par exemple à “lire” des objets contre la volonté de leurs propriétaires. Plus généralement, je trouve qu’il y a quelque chose de vraiment réjouissant dans les pouvoirs des différents clans, qui témoignent de l’imaginaire impressionnant de Christelle Dabos. Ils peuvent faire rêver, nous inviter à imaginer leurs répercussions potentielles, voire à réfléchir aux dérives possibles… Et en même temps, elle sait trouver le bon dosage et je n’ai pas eu l’impression d’un feu d’artifice de magie qui parte dans tous les sens.

Lucie : Quel(s) aspect(s) de ce monde imaginaire vous a (ont) le plus plu ?

Pépita : Le côté fantastique des arches, les pouvoirs familiaux, le mystère autour du Livre, les personnages (j’adore la tante Roseline et Archibald), le côté volontaire d’Ophélie (elle me rappelle Bouma !, en tous cas, c’est elle que je vois !), Thorn m’énerve un peu (un peu moins depuis que j’ai attaqué le 3) et puis tous les clins d’œil fait à la société actuelle ainsi que les enjeux écologiques. C’est très riche ! Par contre, il y a quand même des longueurs, et des tics de langage un peu agaçants. Mais je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Ladythat : L’auteure a énormément d’idées intéressantes. J’aime beaucoup l’univers qu’elle a créé, les pouvoirs, l’organisation en familles, et une fois au Pôle, en castes, les personnages – comme Pépita j’aime beaucoup la tante Roseline et Archibald – et les mystères autour du Livre, des esprits de famille mais aussi de certains personnages. L’auteure joue vraiment le jeu des dissimulations, c’est très excitant ! Et cela pousse le lecteur à se remettre en question au fil des pages. Qui est bon ? Qui est mauvais ? Le parallèle avec notre société moderne est intéressant également ; entre enjeux écologiques et sociétales, elle soulève tout un tas de réflexions vraiment pertinentes.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait sur la richesse de cet univers et sur la façon dont il éclaire notre société. Si je réfléchis précisément à ce qui m’a particulièrement plu, je pense tout de suite aux pouvoirs d’Ophélie qui font vraiment rêver. J’ai bien aimé aussi le personnage de la mère Hildegarde qui règne sur les espaces qu’elle enchante et module à l’envi !

Lucie : Je me souvenais d’un cliffhanger à la fin de ce premier tome, mais je trouve que Christelle Dabos joue vraiment avec nos nerfs. Qu’avez-vous pensé en terminant ce tome ?

Pépita : Oui elle arrive juste à la fin à donner une sorte de dénouement qui incite à lire la suite, c’est sûr.

Ladythat : Elle arrive à terminer ce premier volume avec l’envie de tourner la page pour commencer un nouveau chapitre. Il faut donc forcément lire le deuxième tome.

Isabelle : J’ai trouvé cela un peu trop frustrant. On peut en débattre, bien sûr, mais je trouve que dans une série, chaque tome devrait trouver une forme de dénouement, même provisoire. Là, le récit s’interrompt en plein milieu, la césure pourrait tout aussi bien intervenir 20 pages plus tôt (ou plus tard ?). Évidemment, cela donne irrésistiblement envie de se jeter sur le tome 2, mais cela m’a laissée sur ma faim.

Lucie : Maintenant que vous avez terminé le premier tome, comptez-vous lire les autres et pourquoi ?

Pépita : Pour connaitre la vérité de cette histoire ! Ici, ils l’ont tous lu avant moi et sans spoiler, il faut vraiment aller jusque la fin pour le dénouement.

Ladythat : Absolument, j’ai d’ailleurs commencé le deuxième volume. Pour savoir comment Ophélie va s’en sortir, évoluer. Savoir si les idées que j’ai sur certains personnages ou certaines situations sont justes ou fausses. J’espère être surprise au fur et à mesure des réponses que l’auteure va apporter !

Isabelle : Comme vous, je lirai absolument la suite ! Le dénouement du tome 1 donne à penser que l’intrigue ne fait que commencer et que presque tout reste à découvrir. Je suis très curieuse de voir comment Christelle Dabos va continuer à déployer son histoire, son univers et ses personnages.

Lucie : Qu’attendez-vous de la suite ?

Pépita : D’être surprise, de réfléchir aux diverses hypothèses, de me tromper, de refaire des plans sur la comète… et surtout de connaitre la vérité !

Ladythat : Comme je le disais précédemment, j’attends surtout d’être surprise. Et bien entendu, j’ai hâte de connaître le fin mot de l’histoire.

Isabelle : Je serai particulièrement curieuse de suivre Ophélie au plus près de l’intrigant esprit de famille, Farouk, et de voir comment son personnage et son rôle à la Citacielle vont évoluer. Mais ce qui m’interroge le plus, c’est l’avenir de sa relation avec le ténébreux Thorn !

Isabelle : Pas évident de tirer une leçon d’une histoire si complexe et trouble. Qu’avez-vous retenu pour votre part de ce tome 1 ?

Lucie : Je n’aime pas trop l’idée d’une leçon. Ça m’évoque les contes moralisateurs comme ceux de Perrault. Mais je vois ce que tu veux dire, un livre n’a un réel intérêt que s’il t’interroge. Ici c’est d’autant plus compliqué que, comme tu l’as dit, l’intrigue s’arrête brutalement. Je dirais (j’y reviens !) que ce qui m’a interpellée c’est cette prise de confiance d’Ophélie dans sa capacité à sortir du rôle dans lequel on l’a mise et dans lequel elle s’est coulée par facilité. Lorsqu’il ne lui convient plus, elle trouve les ressources en elle pour rebondir et je trouve cette idée inspirante.

Ladythat : Je retiens surtout qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Isabelle : Auriez-vous envie de recommander cette série et à qui ?

Lucie : C’est fait, j’ai beaucoup recommandé et prêté cette série autour de moi. À des collègues, des copines, dans ma famille… En revanche je pense qu’elle n’est pas vraiment adaptée à des enfants trop jeunes. C’est peut-être une idée que je me fais mais je dirais milieu de collège. Qu’en pensez-vous ? Vos enfants l’ont lu ? À quel âge ?

Ladythat : Après le tome 1, oui probablement. Plutôt à des jeunes adultes et des adolescents. Ma fille de dix ans a lu le premier tome et a eu du mal à entrer dans le récit. Je pense qu’elle n’a pas saisi toutes les subtilités, les complexités de l’histoire. Mais ayant abandonné en plein milieu du tome 2 (par ennui), je ne suis probablement pas la mieux placée pour la recommander.

Pépita : Du coup comme j’ai lu les 4… et que mon avis est plutôt en demi-teinte… je le conseillerais à de bons lecteurs jeunes ados fans d’univers fantastiques. Bons lecteurs car la construction est finalement complexe.

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les avis d’Isabelle, Ladythat, Lucie et Pépita (sur la série complète). N’hésitez pas non plus à nous donner votre ressenti sur ce roman : vous fait-il envie ? Peut-être l’avez-vous déjà lu et qu’en avez-vous pensé ?

“Ces filles-là”, ode au féminisme ou critique d’une misogynie contemporaine ?

Evan Placey a écrit plus d’une dizaine de pièces pour la jeunesse parmi lesquelles Ces filles-là, une pièce dérangeante, qui bouscule lectrice et lecteur dès la première page par son langage cru, acerbe, souvent violent dont chaque mot éclate à la surface du papier comme autant de petites bulles d’acide. Avec plusieurs copinautes, nous avons décidé d’en faire une lecture commune pour partager avec vous les questions qui nous ont envahies à la lecture de ce texte à vif, en évitant de nous y brûler les doigts.

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Colette. – Au seuil de la pièce, ce titre : Ces filles-là, avec ce démonstratif énigmatique. Comment l’avez-vous d’abord compris ?

Céline-Alice. – Oui, de suite on pense à un groupe. Un ensemble de filles désignées dont on va suivre l’histoire. Dans quel sens iront-elles ??? Le titre reste assez évasif et garde une juste part de mystère qui donne envie de tourner la première page. C’est un titre insaisissable et une couverture très neutre…. et pourtant …..

Pépita. – J’ai pensé à deux sens : le premier comme une désignation vulgaire de ce groupe en particulier au sens où on ne souhaite pas se mélanger à elles et le second, c’est le contraire : l’exception de ce groupe au sens d’exceptionnel. Et finalement, à la lecture, je pense que ces deux sens se rejoignent.

Colette.- “Ces filles-là” en effet, Pépita, c’est un groupe, un groupe de filles qui se connaissent depuis longtemps puisque dès la maternelle, elles ont fréquenté la même école, une école spéciale : l’école de filles Sainte-Hélène qui n’accepte chaque année que vingt filles de 5 ans. Comment présenteriez-vous ce groupe de personnages qui est au cœur de la pièce ?

Pépita.- Comme un groupe à part, qui se sent supérieur, qui ne se mélange pas aux autres. Et pourtant, peu d’empathie entre elles, elles se jaugent en permanence, il faut correspondre à une image, physique et comportementale. Il y a aussi un sentiment d’appartenance, comme une marque indélébile. Beaucoup de violence souterraine, une hypocrisie à fleur de peau. Bref, insupportable !

Céline-Alice.-  Ce sont plus précisément des amies, et je crois que l’on peut employer ce terme même s’il s’agit ici d’une amitié perverse et destructrice.
De amies qui ont grandi ensemble et que l’on découvre en pleine adolescence alors qu’elles se questionnent sur leurs rapports aux autres et la place de chacune dans le groupe. Les questions de l’identité et de l’image sont particulièrement au cœur de leurs tourments.

Colette.- Cette image physique et comportementale à laquelle il faut correspondre dont tu parles, Pépita, et dont vous soulignez toutes les deux la violence et l’hypocrisie : qu’est-ce qui la leur impose ? Comment avez-vous compris cet acharnement à vouloir appartenir au groupe quel qu’en soit le prix, même si pour cela, au passage, il faut détruire l’une d’entre elles ?

Pepita.- Ce qui la leur impose, c’est le groupe justement, c’est le fait de cette sélection du départ (20 filles de 5 ans qui se suivent au fil des années), c’est un huis clos, c’est une question de survie, il faut se conformer à tout prix, sinon on n’existe pas aux yeux des autres. Il faut montrer sa force et non sa vulnérabilité et ses émotions, sinon on est perdu : “C’est parce qu’une poule vulnérable met tout le groupe en danger” (p.15). C’est ça, on est dans une basse-cour, avec les plus forts et les plus faibles, une hiérarchie en permanence remise en cause et il ne faut surtout pas se retrouver en bas de l’échelle, c’est une lutte permanente. Ce que j’ai trouvé terrible, c’est que c’est une voix dominante qui relate : Scarlett, la bouc-émissaire, est vidée de son humanité par ce procédé. Elle est presque invisible, sans consistance du coup. Cela m’a terriblement désarçonnée. On dirait des robots à la pensée unique, sans libre-arbitre et finalement, on ne comprend pas bien les raisons de cet acharnement sur elle, il en faut une et ça tombe sur elle, elle n’a rien fait de rédhibitoire, elle est fabriquée par le groupe comme bouc émissaire, il faut la jeter en pâture, le groupe n’existe que grâce à cette acharnement, il l’entretient, l’attise, fait les questions et les réponses, se donne bonne conscience.

Céline-Alice.- L’appartenance à un groupe est un besoin très fort à l’adolescence. Se trouver, se construire, se frotter… à ses pairs est une quasi nécessité. Comme le dit Pépita ici, l’ambiance est malsaine. Le groupe n’est plus soudé. Alors que l’on pouvait espérer du soutien, on se retrouve face à du harcèlement. C’est terrible. Nous voilà spectateurs impuissants d’une situation que l’on n’espère pas “ordinaire”.

Colette.- Parlons justement de Scarlett, héroïne malgré elle de cette pièce. Je ne dirai pas qu’elle a toujours été le bouc émissaire du groupe, elle l’est devenue à un moment particulier. Est-ce que l’une de vous veut évoquer ce moment, qui nous plonge dans une bien cruelle contemporanéité ?

Céine-Alice.- L’élément déclencheur de cette déroute ? Une photo de Scarlett nue qui circule sur les réseaux sociaux. Elle ne fait pas que circuler, elle se propage et devient le centre des discussions de tous les élèves de l’établissement scolaire et Scarlett devient la cible de toutes les attaques. Pire que tout, Scarlett est tenue pour responsable de ce cliché ! Personne n’a d’empathie pour elle et son cercle d’amies proches devient très agressif à son égard. Elle n’est jamais considérée comme victime mais comme coupable, sans qu’elle ne puisse jamais être entendue. Elle est au cœur d’une tempête dévastatrice et pourtant, avec froideur, elle semble traverser la crise et chercher la force au plus profond d’elle même alors que la photo la poursuit.

Pepita.- Oui cette photo fait tout basculer mais il faut dire qu’avant, Scarlett est déjà mise à l’écart. On ne perçoit pas bien pourquoi et cette photo vient tout cristalliser, comme si elle permettait enfin d’ostraciser la jeune fille, de trouver une justification au fait que le groupe la mettait déjà à l’écart de façon diffuse parce que oui, si les ados ont besoin du groupe, ils ont aussi, semble-t-il, le besoin aussi de faire du mal. Ce qui est bien vu, je trouve, dans ce texte, c’est la somme d’auto-justifications qui en découle. On ne réfléchit pas aux conséquences de ses actes. On fait comme les autres. On suppute. On invente. L’enjeu étant de rester du “bon”côté. Scarlett semble en retrait de cet enjeu, comme si elle n’était pas de son époque. Et justement, j’ai bien aimé dans cette pièce ce retour à d’autres époques. Il y a aussi les relations filles/garçons qui font changer les pièces sur cet échiquier.

Colette.- “Nous voilà spectateurs impuissants d’une situation que l’on n’espère pas “ordinaire””. Si je peux me permettre Céline, c’est justement une des raisons pour lesquelles je voulais absolument faire cette LC : c’est que la situation décrite dans cette pièce est devenue pour moi, en tant qu’enseignante en collège, c’est-à-dire avec des jeunes de 11 à 15 ans, horriblement ordinaire. L’année dernière par exemple une jeune fille de 12 ans a été victime de cybersexisme et a publié sur un réseau social une vidéo d’elle en train de se masturber. La vidéo a été diffusée pendant des semaines sur les portables de nos élèves et c’est lors d’un voyage scolaire que les enseignant.e.s ont découvert la vidéo car des jeunes filles se la montraient le soir dans les dortoirs. Et PERSONNE n’avait rien dit !!! Ni les enfants qui avaient vu la vidéo, ni les parents qui étaient au courant et qui avaient conseillé à leurs filles de ne surtout pas se mettre dans la même chambre que cette « traînée » pour utiliser un mot plus doux que ceux réellement utilisés. Et si vous saviez les réactions que j’ai entendues en classe de la part d’élèves ordinairement sympathiques quand il m’a semblé nécessaire d’en parler avec elles, avec eux, vous trouveriez que la cruauté des filles de sainte-Hélène est presque atténuée… Cet événement avait délié les langues de mes élèves de 3e qui m’avaient montré ce qu’elles subissaient tous les jours, oui tous les jours, sur les réseaux de la part d’anonymes comme de camarades. Cette prise de conscience violente et terrible a réveillé chez moi une envie d’en découdre avec toutes les pressions qui pèsent sur les filles et les femmes aujourd’hui encore plus qu’hier parfois… Et comme vous le dîtes, cette pression qui pèse sur les filles n’est vraiment pas du tout la même que celle qui pèse sur les garçons. Pourriez-vous en dire un peu plus de la place des garçons dans cette pièce ?

Pepita.- Les garçons ? Ils semblent extérieurs à tout ça : quand une photo de Russell circule, les réactions ne sont pas du même degré. Même si c’est déplorable qu’elle circule elle aussi. Ils sont dans leur monde à eux, quasi-intouchables. Ils ne subissent pas de la même façon le diktat de l’apparence. Pourtant, s’ils savaient avec quelle vulgarité la voix de la pièce parle d’eux ! Ils sont comme des chiens aux abois, lorgnant les filles, tout est réduit à une sexualité qui n’en est pas une, limite porno, à des mots dont on ne connaît même pas la portée, on se tourne autour sans faire l’effort de se connaître vraiment. On ne s’approche pas IRL, tout est fragmenté par les réseaux sociaux. J’ai trouvé cela terrible car si réaliste. C’est une pièce difficile à lire.

Céline-Alice.- L’attitude des garçons n’est pas très glorieuse. Pour reprendre une image de Pépita en début de discussion, ils jouent les coqs. Ce sont des bouffons qui ne se préoccupent ni des autres, ni des conséquences psychologiques. Ils n’ont aucun tact et traversent la tempête sans se rendre compte des dégâts et en ayant le cerveau au niveau de la braguette. Pathétiques… Et pire que tout, les apartés historiques nous feraient presque croire que la suprématie et le machisme masculins sont inéluctables.
Scarlett elle même dit : “Il y a toujours eu des garçons cons qui pourrissaient la vie des filles.”

Colette.- Vous soulignez toutes les deux les apartés historiques, les analepses qui rythment la pièce, et qui donnent tour à tour la parole à une jeune femme en 1928, à une aviatrice en 1945, à une étudiante en 1968 et à une jeune avocate en 1985. Comment avez-vous interprété ce choix, original au théâtre, de faire entendre ces voix du passé ?

Céline-Alice.- Ces retours en arrière se fondent dans la lecture et peuvent dérouter un peu le lecteur. On s’interroge sur l’identité de ces femmes qui relatent toutes une expérience provocatrice. Elles agitent notre curiosité jusqu’à que tout se dénoue et tout s’explique dans les dernières pages du livre. Je n’ai rien vu venir et pourtant : ça tient la route ! Que ces inserts au cœur de l’histoire ne se soient jamais vus au théâtre, je ne sais pas, je n’ai pas assez de références pour ça. Mais ce que je sais c’est que la forme générale de cette pièce n’est vraiment pas classique et que cela m’a presque plus perturbé que ces flash-backs. On est sur une forme de récit et pourtant, la mise en scène est là.

Pepita.- J’ai été aussi un peu déroutée par ces analepses (j’aurai appris un mot !) au départ et puis tout comme toi, Céline, j’ai compris peu à peu. C’est assez bien vu, je trouve ! J’aime bien que le théâtre ne soit pas seulement linéaire mais surprenne, interroge, fasse réfléchir. Peu à peu, je me suis construite une “vision” de cette mise en scène.

Colette.- On en arrive donc à une question littéraire centrale pour mieux cerner ce texte hors norme : celle de la mise en scène. Comment décririez-vous le dispositif inventé par l’auteur ? Comment imaginez-vous une représentation de Ces filles-là ?

Pepita.- J’ai de suite vu une foule, comme un troupeau de moutons, qui va et vient d’un même mouvement, et cette voix qui se détache pour raconter. Une voix sans affect, métallique. Et tout en noir. Juste la lumière des portables allumés et les sons qu’ils font comme indiqué dans les didascalies. La fantaisie, je la vois dans les apartés à cause des signes distinctifs des personnages. Et dans Scarlett qui, elle, est en couleurs. Pour bien la distinguer (pour le groupe, dans le mauvais sens, mais on peut le voir aussi comme dans le bon). Les garçons, eux, ricanent, bêlent presque, comparent leur virilité. Tous restent sur scène tout le temps, sauf Scarlett et les apartés qui surgissent. J’entends de la musique aussi (les écouteurs). J’aime le théâtre sans coulisses et je trouve que cette pièce s’y prête.

Du coup, j’ai hâte d’aller voir le spectacle qui en est tiré !

Céline-Alice.- Et bien justement, moi j’ai eu du mal à m’imaginer la mise en scène. J’étais même un peu paumée au début. Et d’ailleurs je n’ai toujours pas envie d’essayer de l’envisager… Par contre, je serais curieuse de voir ce que des metteurs en scène peuvent imaginer et je pense qu’il y tant de possibles !!! Je n’ai pas le livre sous les yeux, mais il me semble que l’auteur laisse cette porte largement ouverte aussi dans sa note de fin d’ouvrage…

Colette.- Avant d’en revenir à la note de l’auteur très éclairante citée par Céline, je voudrais revenir sur la portée générale de ce texte : après l’avoir terminé, qu’avez-vous ressenti ? Finalement, contrairement à ce que la lectrice ou le lecteur aurait pu croire, il n’y a pas de fin dramatique à cette histoire pourtant particulièrement sinistre et désespérante. Je m’interroge donc sur l’empreinte laissée par ce texte choral qui joue continuellement sur l’ambiguïté de l’âme humaine.

Pepita.- Je trouve ce texte révélateur d’une société qui nie le féminin, y compris par les plus concernées. On se croirait dans une arène. C’est aussi une critique des réseaux sociaux et de leurs dérives et on ne le répétera jamais assez. Cette pièce est très proche de la réalité endurée par beaucoup, c’est toute sa force.

Céline-Alice.- Cette histoire aborde deux thèmes : le harcèlement et le féminisme. Dans ce livre, je les ai vus l’un après l’autre. D’abord toute une partie sur la circulation de la photo et ensuite, une fin où les revendications féministes et la résistance sont plus fortes. Et finalement, je crois que si je devais mettre un mot sur mon ressenti, j’évoquerais le dégoût. Une espèce de déception envers la société qui, pour les deux thèmes évoqués, ne se donne pas tellement les moyens d’évoluer.

Colette.- Dans la note que l’on peut lire à la fin de la pièce, l’auteur, Evan Placey, nous explique ce qui l’a poussé à s’interroger lors d’ateliers de pratique théâtrale avec des adolescentes qui estimaient que le féminisme n’était plus d’actualité. Il écrit : “seul féministe dans la salle, je me suis retrouvé à défendre la nécessité de cette notion face à une bande d’adolescentes.” Il fait notamment référence à l’histoire douloureuse d’Amanda Todd, adolescente canadienne qui s’est suicidée en 2012 suite à de nombreuses et intolérables cyberintimidations. Il explique alors qu’à travers sa pièce, c’est notre propre complicité qu’il interroge, il souligne que dans ce genre d’affaires qui se généralisent à une vitesse incroyable, le problème ce n’est pas la photo, ce n’est pas la vidéo, ce n’est pas l’expérience menée par l’adolescent.e qui se dénude devant un objectif, le problème c’est NOUS. Qu’en pensez-vous ? 

Céline-Alice.- Ah ben bien sûr, il nous met face à nos responsabilités et surtout celles de la société ! Pourquoi se multiplient les actions féministes, les célébrations, les groupes actifs ? Cette cause ne devrait plus être un combat, ni un projet de politique publique, mais une valeur réelle et universelle.

Pepita.- Je te rejoins totalement : c’est une responsabilité collective car ça n’arrive pas qu’aux autres. Le pire dans ce genre de déviance, c’est de banaliser. Tout comme les féminicides. Je ne le rejoins pas sur la photo ou vidéo : il n’ y a pas de réelle éducation à l’image des jeunes au sens large. Ces supports ont amplifié le phénomène, en le rendant plus visible, plus banal aussi. On n’a plus de recul. Ces écrans mettent la parole en arrière. Il faut réinstaurer la parole, mettre des mots sur les maux. Prendre le temps de le faire. Se former aussi à la recueillir.

Alors la pièce Ces filles-là est-elle une ode au féminisme ou la critique d’une misogynie contemporaine ? Il semblerait qu’Evan Placey nous appelle à rester vigilantes et vigilants à ce que le féminisme reste une priorité pour toutes celles et tous ceux qui rêvent d’une société parfaitement juste et démocratique. Et ce n’est pas les adultes qu’il interroge, mais celles et ceux qui feront le monde de demain, prouvant, s’il en était besoin, que les adolescentes et les adolescents sont des partenaires indispensables pour repenser le politique et ses valeurs.

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NB : Si vous habitez en Gironde, vous pourrez assister à une adaptation par la compagnie Les Volets rouges de Ces filles-là au théâtre du Champ de foire à Saint-André de Cubzac. Il s’agit d’une lecture dessinée. Les illustrations sont de Marion Duclos.

 

Lecture d’ado : Soixante-douze heures de Marie-Sophie Vermot

Parce que notre regard d’adulte sur la littérature d’ado, nous fait souvent douter de notre point de vue, de notre ressenti… et nous poser la question “Qu’en penseraient les ados ?”, nous avons souhaité mettre entre les mains d’une jeune fille de 17 ans “Soixante-douze heures” de Marie Sophie Vermot.

Après notre lecture commune, souvent troublante, nous avons eu envie d’avoir son avis et nous sommes ravies qu’il complète si parfaitement le nôtre !

**Quelles ont été tes premières impressions en regardant la couverture ?
En voyant la couverture je me suis de suite dit que le personnage principal, ou celui dont on allait entendre parler, était une fille. On se demande naturellement qu’est ce qui lui est arrivé, pourquoi elle est dans cette position (recroquevillée) : est-elle en danger ? Pleure-t-elle ? Je me suis aussi demandée si la couleur bleue avait une signification importante…

***Finalement, de quel sujet traite ce livre. Un petit résumé ?
Ce livre traite de la naissance sous X c’est-à-dire le choix de donner naissance à un enfant mais choisir de ne pas l’élever.
C’est donc l’histoire d’Irène B, une jeune fille de 16 ans, qui tombe enceinte d’un garçon qu’elle connait à peine et qui décide dès le départ (même si à cette date il est encore possible d’avorter) de mettre au monde cet enfant mais de ne pas l’élever. Elle cache alors cette grossesse à son entourage jusqu’au dernier moment.

Le livre nous décrit les soixante-douze heures après l’accouchement durant lesquelles Irène B doit prendre une décision définitive quant à l’avenir de Max, son bébé.

**Avais tu déjà lu un roman sur cette thématique et sinon qu’en as-tu passé ?
Oui j’ai lu L’été circulaire de Marion BRUNET qui traitait de la grossesse d’une jeune fille mais pas de l’accouchement sous X. Je pense que l’accouchement sous X est une réelle opportunité pour des filles/femmes qui ne veulent pas avorter ou qui ne se sentent pas capable d’élever un enfant : c’est une alternative qui peut s’avérer utile. Le fait qu’un livre traite de ce sujet permet de mettre en avant cette « méthode », d’informer, de sensibiliser les personnes afin qu’elle (la méthode) ne soit pas vu comme un rejet de son enfant mais plutôt comme une décision à part entière : en tous cas c’est comme ça que le sujet est traité dans ce livre.

**Que penses tu de la décision d’Irène ?
Je pense qu’Irène a pris la bonne décision car elle l’a réfléchie même si au départ c’était comme une obligation, une intuition.

Mais si au final elle avait décidé de garder son bébé j’aurais trouvé ce changement d’avis justifié.

**En ce qui concerne la forme et le fonds, qu’as tu pensé de la mise en page type journal avec la date et le mélange des pensées , les souvenirs et la réalité ? 
Le journal est je trouve une bonne forme pour relater l’histoire d’Irène : cela nous permet d’avoir accès aux pensées d’Irène et c’est un avantage car c’est comme ça qu’on comprend son choix. Cependant à la fin on apprend que ce journal est finalement l’objet qu’elle laissera à Max après son départ et à sa place je ne pense pas que j’aurai laissé autant d’informations. En fait je trouve que tout se mélange continuellement entre sa vie à l’hôpital, ses souvenirs et ses pensées et c’est finalement un peu brouillon…Des fois j’avais l’impression de relire des passages, d’autres fois je ne voyais pas l’intérêt du souvenir dans l’histoire.

Sur le fonds, j’aurai aimé voir d’autres choses  exploitées, que je trouve plus importantes : la relation père/fille, ou grand-mère/petite-fille, beaucoup plus l’expérience de la maman et peut être mettre moins en avant les frères et sœurs d’Irène. La relation avec Nour me semble trop développée aussi. Par exemple l’épisode de leurs vacances ne sert à rien et reste futile et c’est dans le sens de ces remarques que je pense que ça ne devrait pas être le journal transmis à Max.

Et pour finir, je rajouterai qu’un roman plus court et plus intense surtout en émotion m’aurait plus émue, peut-être aurais-je préféré quelque chose comme Ma tempête de neige… de Thomas Scotto qui permet d’avoir réellement l’essentiel.

**Ce roman met à l’honneur les femmes et le poids de la transmission, penses tu que la décision d’Irène a été influencée par celui-ci ?
Evidemment le choix d’Irène a été influencé par sa mère et ses paroles mais pour finalement s’en servir positivement avec un désir de s’opposer à elle. Je pense que cette grossesse l’a faite grandir moralement et elle se sent alors capable de décider seule des choix à faire dans sa vie malgré ses doutes et ses peurs. De plus elle a une relation compliquée avec sa maman qu’elle trouve peu indulgente avec sa petite sœur handicapée et cela aussi lui permet peut-être de se dire qu’elle ne veut pas se comporter comme elle avec son enfant, elle préfère décider seule, pas dans le sens de l’avis de cette mère qu’elle ne comprend pas, même si c’est compliqué de s’opposer à sa propre mère qui nous a élevé et encore plus quand on n’a que 16 ans.

**Un avis sur les autres personnages féminins ? La mère, la grand-mère ? Leur rôle ? Leur attitude ?
La mère dans ce rôle de raisonnement d’Irène a un rôle important : cela permet de remettre en cause ses décisions et de se questionner. Je trouve que le personnage de la grand-mère n’est pas assez exploité justement : pour Irène c’est un personnage protecteur, sur qui elle peut compter.

**Pense-tu que la réception du roman peut être différente par des ados ou des adultes ?
Oui je pense que le roman peut-être reçu différemment selon l’âge du/de la lecteur/rice mais aussi le vécu de chacun : une jeune fille n’éprouvera pas les mêmes sensations qu’une adulte qui a déjà vécu une grossesse ou une autre qui a déjà accouché sous X. Je pense que l’identification au personnage n’est pas la même pour un ado ou une adulte.

**A-t-il changé ton regard sur la grossesse ? La maternité ?
Je ne dirai pas changé mais il a complété mon savoir. Ce roman présente quand même une vision particulière de la grossesse, Irène choisi directement de garder son bébé, elle ne se protège pas, elle ne se met pas de pression jusqu’à l’arrivée à l’hôpital…Je la trouve un peu « inconsciente », ça rend la grossesse un peu utile.

**Penses-tu que la lecture de ce roman doit rester intime ou peut-il, comme certains romans de formation servir de tiers pour aborder cette thématique avec des ados ?
Je pense qu’il peut parfaitement servir de tiers pour aborder le sujet avec des ados mais en complétant par un avis plus « préventif » et aussi insister sur le fait qu’on peut en parler, qu’on ne doit pas cacher ce genre de chose (même si dans le livre la grossesse permet à Irène d’avoir son propre secret à ne partager avec personne).

**Finalement en 1 mot, quel effet ce livre dans la tête d’une adolescente de 17 ans ?
Il y en aura 2 : Choix et Conséquences.