Après les attentats

Après les attentats, je voulais seulement rêver que cela ne s’était pas produit.

Après, j’ai pensé à ce que l’on pourrait lire, dire ou écrire pour apaiser les peines.

Après, des mois après, j’ai voulu lire ce que des auteurs avaient écrit pour les jeunes sur les attentats.

J’ai lu Samedi 14 novembre de Vincent Villeminot. Editions Sarbacane

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J’ai d’abord trouvé que ce roman portait un regard détaché sur les attentats mais j’ai ensuite été saisie par ce que la victime décidait de faire du terroriste qui était à sa merci, même si l’histoire se « finit bien », même si on ouvre des portes sur un dialogue, une réconciliation.

L’avis de Lucie, par ici.

 

Après, j’ai eu envie de poser des questions à l’auteur, Vincent Villeminot, qui m’a aimablement répondu :

Le récit, qui m’a semblé pudique et même poétique, dans le premier acte laisse place à une violence déboussolée. Ce contraste est-il un effet recherché ?

Le livre commence juste après les tirs, par un silence, une stupéfaction. B. a besoin de temps, où il répète ce qu’il a vu, vécu, sans y croire. La violence, oui, il était nécessaire qu’elle survienne ensuite. Avec brutalité, comme une explosion – et comme une perte. Une perte qu’on ressent chez chacun dans les entractes, et une défiguration de B. dans les actes. C’est d’ailleurs ce qu’il reproche dans l’acte 4 au terroriste, Abdelkrim – de l’avoir déshumanisé.

La confrontation imaginée entre une victime et un terroriste était-elle un préambule nécessaire au pardon et au dialogue ? 

Quand j’ai commencé ce roman, c’était à cause d’une question : « Après ça, comment on continue, ensemble? Est-ce qu’on peut continuer? » Moi, je n’étais pas en situation de me poser la question du pardon, même si je suis convaincu que le pardon libère. Je ne fais pas partie de ceux qui pouvaient éventuellement choisir de pardonner, on ne m’avait rien fait à moi – et je ne voulais pas « me mettre à la place de… » Ce que je voulais, c’est savoir si quelque chose « entre nous » était encore possible. Mettre une victime en face d’un des tueurs, les enfermer dans la même pièce, et voir ce qu’ils auraient à se dire, me semblait une façon de répondre à cette question. Et puis, je me suis rendu compte à l’écriture que ce que le tueur avait à dire ne m’intéressait pas. La confrontation qui m’intéressait, c’était celle de B. et Layla, le frère de la victime et la sœur du terroriste. Deux innocents. Parce que c’est eux qui vont devoir continuer, ensemble ou l’un contre l’autre.

Comment vous est venue l’idée de la poursuite et du passage à l’acte insensé de B. ? Est-elle l’expression d’une sourde colère ?

Ce qui se passe entre B. et Layla, c’est d’abord l’expression et les conséquences de la violence du vendredi, elle engendre d’autres violences. C’est le programme absurde fixé par la phrase : « nous sommes en guerre ». On pourrait en rester là, dans ce cycle, indéfiniment. Mais dans le roman, de la part des deux jeunes gens, il y a un ressaisissement. Un dialogue, oui, et au-delà, même.

La composition en cinq actes fait-elle écho au genre de la tragédie ?

Oui, c’est une tragédie, et j’en rappelle d’emblée les règles – cinq actes, unité de temps, presque de lieu, trois protagonistes, pas de « deus ex machina ». La mécanique semble en place dès le début. Mais la tragédie s’enraye, s’inverse, on échappe à la fatalité, et parce qu’on a besoin de plus d’un jour pour solder certaines choses (parce que c’est une illusion de penser que tout se résout rapidement, aisément), le dernier acte s’écrira au futur. Comme une profession de foi sur l’avenir.

Pourquoi avoir confié le sort de l’assassin à l’imagination du jeune lecteur ?

Parce que c’est une façon de dire: très sincèrement, ce qu’il va devenir est sans intérêt. Après les attentats, on a beaucoup parlé d’embrigadement, de déradicalisation, on s’est en un sens laissé fasciner par les tueurs, on leur a donné le nom qu’ils revendiquent, « djihadistes », au lieu de les appeler simplement des tueurs… Ici, dans ce livre, on ne parle ni des raisons d’agir des terroristes, ni des moyens de les neutraliser. Mais simplement des moyens de continuer ensemble, entre personnes qui désirent ne pas se tuer. Et des obstacles qu’on nous met dans les jambes quand nous prétendons nous rencontrer.

Les remerciements font corps avec le roman. Cette mise en page était-elle décidée dès le début de l’écriture du roman ? Les scènes finales, qui apparaissent comme des scènes coupées ou un épilogue, vous semblaient-elles facultatives pour le lecteur ? 

Non, cette idée s’est improvisée en cours de route. Pour moi, les remerciements étaient une façon de parler de la façon dont le livre s’est construit, de dire « d’où je parlais », ce qui me paraissait important. Je ne suis pas un témoin, ni une victime, juste un romancier qui s’est mis au travail quelques jours après les attentats, grâce à des gens qui m’ont « mis en route », à d’autres qui m’ont accompagné. J’avais confiance dans le pouvoir qu’a la fiction d’éclairer l’avenir. 

Quant aux scènes finales, elles sont nées dans le dialogue avec mon éditeur : envie, de sa part, de cette scène d’enfance sur la plage dont nous avions parlé ; envie, quant à moi, de la scène sur les planches de théâtre. Elles sortaient toutes deux du cadre de la tragédie, et c’est là que l’idée de bâtir un post-générique s’est imposée. C’était cohérent avec B., qui est étudiant en cinéma, et pense en plan-séquence, parfois. Mais elles sont partie intégrante du roman, une sorte de conclusion et de déclaration.

 

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Après la lecture de ce roman et de quelques autres sur les attentats, je me suis posé des questions et je les ai posées aux copinautes d’A l’Ombre du Grand Arbre où elles ont fait naître d’autres questions. Alors, un petit échange est né de ces mots :

Peut-on parler des attentats en littérature jeunesse ? N’y a-t-il pas un côté malsain à exploiter cette terrible actualité pour attirer des lecteurs ? Est-il indispensable de construire des fictions autour de ces événements funestes ?

Pépita

« D’emblée je dirais oui et non :

oui parce que rien ne devrait être interdit en littérature jeunesse

et non parce que tout dépend de l’approche.

Une autre question me vient à l’esprit : est-il nécessaire d’aller au devant des questions des enfants ? J’ai eu le sentiment sur ce sujet en particulier de la précipitation à éditer sans trop de recul. Le risque est de rajouter de l’angoisse là où il n’y en avait peut-être pas. »

Sophie LJ

« Il faut voir l’approche des auteurs. Je trouve ça un peu difficile d’écrire un roman sur ce sujet précisément, en effet, est-ce que ça ne rajoute pas de l’angoisse, des questions ?

Je trouve ça plus pertinent de montrer comment on peut apprendre et continuer à vivre dans ce contexte plutôt que de se replonger dans l’horreur avec un manque de recul certain. Marie-Aude Murail le fait aussi dans Sauveur et fils mais c’est très léger. »

Colette

« Aller au devant des questions des enfants, n’est-ce pas créer un problème inutile ? Surtout que personne n’est capable de répondre à cette angoisse sourde qui peut naître dans le coeur des enfants… »

 

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Après, nous avons pensé proposer quelques titres sur cette thématique. Les voici :

Alice d’A lire au Pays des Merveilles a lu :

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La fille quelques heures avant l’impact d’Hubert Ben Kemoun. Flammarion

Un concert qui tourne mal et un épilogue de l’auteur disant qu’il avait fini de l’écrire avant la folie du Bataclan.

Son avis par ici.

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Little sister de Benoit Séverac. Syros

Une fille qui part sur les traces de son frère, parti vers la Syrie…

Son avis par ici.

 

Sophie de la Littérature Jeunesse a lu :

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A la place du cœur d’Arnaud Cathrine. Robert Laffont

J’aime bien l’idée de l’auteur qui a voulu placer son histoire dans ce contexte sans en faire le thème principal.

 

Lucie des Lectures lutines a lu :

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Maman aime danser de Didier Pobel. Bulles de savon

Un enfant découvre l’absence de sa mère et se raconte.

Son avis par ici.

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Après l’orage d’Hélène Romano et Adolie Day. Editions Courtes et Longues

Dans cet album, un enfant raconte l’orage des fusillades et la tristesse qui a envahi son quartier, jusqu’à ce que ses parents lui expliquent. Enfin un rayon de soleil !

 

 

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Pour conclure, j’ai trouvé que le poème de Gilles Brulet illustré par Anne Laval, nous donnait un bel espoir et laissait place à la vie. Le voici :

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Publié par Bayard-Presse, novembre 2015.

Ce qui fait qu’un livre nous plaît pour finir

Tout l’été, nous avons tenté de caractériser ce qui fait un bon livre. Pas de recette magique mais une exploration de ce qui nous fait vibrer, lectrices passionnées, quand on aime un livre et que l’on a envie de vous en parler.

Au fil de la réflexion, nous sommes allées plus loin qu’on ne l’imaginait, nous avons repensé les frontières de nos attirances : est-ce plutôt ceci ou cela qui me séduit dans les pages, dans les mots, sur la couverture ? On s’est rendu compte que l’on est sensible aussi bien à l’ « essentiel et au dérisoire ».

Chlop a considéré les livres qui font penser, sources d’échange et de questionnements. Pépita nous a donné envie de relire les livres aimés. Sophie a retenu les sentiments que nous éprouvons en lisant un bon livre. Colette s’est penchée sur les livres qui nous bousculent et la dimension poétique d’un récit. Bouma a regardé du côté des personnages, ces êtres de papier que l’on aime rencontrer.  Enfin, Carole a interrogé des auteurs et des éditeurs pour découvrir ce qui nous fait aimer les titres et les couvertures.

Sans prétention, juste pour échanger sur ce qui nous attire ou nous plonge dans ces lectures, en évoquant des extraits mémorables ou en invoquant des auteurs adorables, nous avons ainsi touché du doigt ou juste effleuré l’indéfinissable plaisir de lire.

Avant de faire une synthèse de tous ces avis, je vous livre à mon tour ce qui me fait aimer un livre.

Je craignais d’abord d’appauvrir en la décomposant la magie des mélanges qui nous fait apprécier une lecture. Alors j’ai pris quelques exemples pour tenter de m’approprier la notion personnelle de « bon livre ».

Si je réfléchis à ce qui m’attire vers un livre que je ne connais pas, ces qualités premières vont se trouver dans le titre, la couverture, les illustrations ou l’accroche sur la quatrième de couverture. Ensuite, je me laisse aussi envahir par les sentiments, les émotions.

Evidemment, les personnages peuvent également m’emporter, au point de ne pas vouloir les quitter à la fin d’un livre. C’est le cas de Vango, par exemple.

J’aime beaucoup les albums qui reprennent un « thème », comme « donne-moi de la farine que je donnerai au boulanger qui me donnera du pain, parce que j’ai faim ! » dans « la Grosse Faim de P’tit Bonhomme » (lu, relu et adoré en famille). Ces savoureuses répétitions donnent l’occasion au lecteur de participer, la possibilité d’anticiper sur les prochaines étapes de l’histoire, un peu comme le refrain d’une chanson que l’on fredonne.

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J’aime encore les chutes et les parodies qui établissent une connivence avec le lecteur ou lui font au contraire un pied de nez (comme dans « La Petite grenouille qui avait mal aux oreilles »).

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Mais je me rends compte que je suis surtout sensible au style d’écriture, une fois plongée dans ma lecture. Ce qui me donne envie de corner une page pour ne pas laisser échapper un passage qui m’a fait voyager, sourire ou pleurer, ce sont souvent les images inventées par l’auteur. J’aime à découvrir des associations d’idées surprenantes. Comme il est délicat d’en parler de façon abstraite, j’emprunte une phrase à Clémentine Beauvais : « L’absence d’Eugène s’assied, éléphantesque, sur une chaise de jardin. Tatiana n’a d’autre choix que de prendre le thé avec elle. »

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Je voulais aussi partager ces mots de Cassie Beasley (même s’ils sont traduits) : « Grand-père Ephraim disait toujours des choses qui semblaient si importantes aux yeux de Micah qu’il voulait toutes les enfermer dans des boîtes et les conserver ainsi à jamais. »

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J’espère toujours que ces mots continueront à m’habiter une fois le livre refermé…

Pour conclure, voici une affiche qui résume ce qui nous fait aimer un livre à l’Ombre du Grand Arbre.

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Belles lectures de fin d’été ou de rentrée !

Des livres et des titres

Cet été, à l’ombre de l’arbre, nous poursuivons la thématique : c’est quoi un bon livre ? Après les beaux billets de Chlop, Pépita, Sophie, Colette, et Bouma, voici mon tour.

Qu’il soit court ou long, implicite ou explicite, énigmatique ou direct, dans le mille ou à côté de la plaque, le titre d’un livre est souvent la première entrée dans le récit. Comment l’auteur/e le choisit-il ? Quel est le rôle de l’éditeur/éditrice ? C’est quoi un bon titre ?

Pour répondre à ces questions, j’ai proposé à des auteurs et éditeurs de nous expliquer les coulisses et le travail éditorial en équipe, avec en bonus quelques anecdotes bien sympathiques ! Un immense merci à Gilles Bachelet, Cécile Roumiguière, Alice Brière-Haquet, Maryvonne Rippert, côté écrivain, et à Tibo Bérard et Brune Bottero, côté édition, pour leur pause estivale et leur disponibilité !

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Entretien avec Gilles Bachelet, auteur et illustrateur, bibliographie ici.

extrait de Mon Chat le plus bête du monde, Seuil Jeunesse, 2004.

extrait de Mon Chat le plus bête du monde, Seuil Jeunesse, 2004.

– Comment choisissez-vous vos titres ? Est-ce le point de départ ou l’évidence de la fin du processus d’écriture ? A quel moment l’éditeur intervient-il ?

Pas de méthode particulière. Le titre peut aussi bien s’imposer comme une évidence dès le départ que donner lieu à de longues recherches, hésitations, remises en cause, sondage de l’entourage etc…Une règle de base quand même : quand on a trouvé le super titre, (drôle, intelligent et qui sonne bien), vérifier que d’autres ne l’ont pas utilisé avant vous… c’est souvent le cas. L’éditeur va, bien sûr, donner son avis ou même son veto…

Deux anecdotes : Je téléphone à mon éditeur, Patrick Couratin, pour lui faire part de ma nouvelle idée d’album. Je lui explique en gros l’idée et je conclus « ça s’appellera Napoléon Champignon ». Il me répond du tac-au-tac : « non, Champignon Bonaparte ». Il avait raison bien sûr, ça sonne beaucoup mieux…

Pour le troisième album du Chat qui devait clore la trilogie, j’avais initialement prévu comme titre « Pour en finir avec mon Chat ». Ce choix n’a pas emballé mon éditeur qui a jugé cela un peu radical et expéditif. Après avoir établi toute une liste de titres possibles j’ai fini par m’arrêter sur Des nouvelles de mon Chat , plus neutre et passe-partout, mais c’est ce refus qui m’a donné l’idée d’ajouter à la fin du livre une page des « albums qui ne paraîtront pas » pour bien marquer l’idée que l’ouvrage serait le dernier de la série.

– Vous êtes à la fois l’auteur et l’illustrateur de vos albums, qui des deux choisit le titre ?

Ah, ah ! Le grand bonheur d’être à la fois l’auteur et l’illustrateur, c’est précisément de ne pas être confronté à ce genre de problèmes… Le titre et l’image de couverture sont indissociables. C’est la cohérence, le décalage ou même la contradiction entre les deux qui va donner envie (ou pas) d’en savoir plus et d’aller plus loin dans la découverte de l’album. On va dire que c’est donc un choix collégial entre le moi-auteur et le moi-illustrateur…

– L’humour est omniprésent chez vous : l’ironie, l’absurde, le burlesque, le décalé. Pouvez-vous nous raconter le choix du Chat le plus bête du monde ? et le décalage entre le texte et l’image ?

L’idée de ce livre est partie d’un vrai chat, très gros et très bête, que j’avais adopté à l’époque. Le fait qu’il faisait ses besoins à côté de sa litière, en toute innocence, parce qu’il ne s’apercevait pas que son derrière dépassait de la caisse, le fait qu’il pouvait rester une heure en contemplation devant une boite de croquettes ouverte sans avoir l’idée de donner un coup de patte pour se servir, sont authentiques. Ma première intention était de l’illustrer avec un vrai gros chat. C’est la juxtaposition fortuite, dans un carnet de croquis, de phrases parlant de ce chat et de dessins d’éléphants que je faisais pour m’amuser, sans intention particulière, qui m’a donné l’idée de le traiter de cette façon.

– Vous êtes traduit à l’étranger, que pensez-vous des traductions des titres ?

Je peux difficilement en juger, ne parlant pas moi-même ces langues. Quelquefois les traductions littérales des titres sont assez éloignées du titre original mais j’imagine que les traducteurs et les éditeurs ont leurs raisons et je suis bien obligé de faire confiance. (On ne me demande pas mon avis de toute façon, en général… )

 – Et enfin, peut-on connaître votre prochain titre ?

Dès que je le connaîtrai moi-même, je ne manquerai pas de vous en faire part… 😉

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Entretien avec Cécile Roumiguière, auteure d’albums et de romans, bibliographie ici. 

Une Princesse au Palais illustré par Carole Chaix, Thierry Magnier, 2012

– Comment choisissez-vous vos titres ? Est-ce le point de départ ou l’évidence de la fin du processus d’écriture ?

Ça dépend. Parfois le titre est une évidence, dès les premières lignes d’écriture ou même dès l’idée du projet. Plus souvent, c’est tout un processus, le titre évolue au long de l’écriture, puis change.

 – A quel moment l’éditeur intervient-il ?

Il intervient si le titre ne lui plaît pas, ou s’il y a déjà un titre identique dans la collection, comme pour L’école du désert (mon premier livre), qui devait s’appeler “Le tablier de Noura”, mais un roman chez Magnard avait déjà le mot “tablier” dans son titre.
Si je patauge à la recherche d’un titre, je demande à mon éditeur s’il n’a pas une idée, et on fait avancer le titre ensemble.
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 – Concernant vos albums, choisissez-vous avec l’illustrateur ? 
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Parfois.
Pour Une Princesse au Palais, pour le titre comme pour tout le reste, on en a discuté ensemble avec Carole Chaix, avoir le mot “princesse” dans le titre nous faisait sourire, et “Le Palais” est le nom du café où “la princesse” passe ses mercredis à attendre.
Pour Entre deux rives, Noël 43, l’album avec Natali Fortier qui ressort en octobre, lors de sa première publication (chez Gautier-Languereau), il devait s’appeler “Noël 43”, mais ça ne plaisait pas à l’éditrice. On a cherché longtemps pour finir par un compromis qui n’était bon pour personne et qui n’était pas un bon titre… Quand Laurence Nobécourt, l’éditrice de À pas de loups, a eu envie de republier cet album, changer le titre était évident, mais il fallait garder une trace de l’ancien titre pour ne pas occulter le fait que c’est une deuxième publication d’un même album, même si la mise en page change. On a discuté avec Natali et Laurence, et on a fini par trouver D’une rive à l’autre, qui garde l’idée de la rive, et éclaire l’idée de lien, pour l’amitié entre les deux personnages principaux (amitié qui est le thème du livre).
En fait, cela dépend du moment où l’illustrateur arrive dans l’aventure du livre. S’il arrive après que le titre se soit imposé, je lui présente le projet avec le titre, et il ne m’est jamais arrivé que le titre gêne l’illustrateur ou lui déplaise. Si ça arrivait, on en discuterait, bien sûr. Rien n’est jamais figé, et un album est une œuvre à deux, voire trois et plus avec l’éditeur et son équipe.
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Le fil de Soie, illustré par Delphine Jacquot, Thierry Magnier, 2013.

Le fil de Soie, illustré par Delphine Jacquot, Thierry Magnier, 2013.

– Vous écrivez des albums et des romans. Le choix du titre est-il différent selon le genre ?

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Non, je ne pense pas.

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 – Pouvez-vous nous raconter le choix du titre de l’album Le fil de Soie ? et celui du roman Les Fragiles
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Le fil de soie est un “titre évidence”, dès que j’ai eu la trame de l’album, le passage d’un secret lié aux racines familiales entre une grand-mère et sa petite-fille par la broderie, la couture, les mots “fil » et “soi/soie” se sont imposés. Je n’ai jamais eu l’idée d’un autre titre pour cet album, et c’est avec une certaine anxiété que j’ai vérifié sur internet s’il n’y avait pas déjà un album qui s’appellerait comme ça, j’aurais vraiment eu du mal à nommer cet album autrement…
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Les Fragiles, X'prim Sarbacane, 2016.

Les Fragiles, X’prim Sarbacane, 2016.

Pour Les Fragiles, c’est une toute autre histoire. Pendant l’écriture, le roman s’appelait “Le bruit que font les ailes”, mais je savais que l’éditeur, Tibo Bérard, aurait un hoquet en lisant ce titre… C’était une sorte de clin d’œil : il y a deux ou trois ans, j’ai assisté à une rencontre où Tibo et Axel Cendres parlaient de leur façon de travailler, Axel avait raconté comment Tibo refusait tous ses titres pour en trouver un autre, arguant que le titre est du domaine de l’éditeur, c’est un argument commercial, ce qui est vrai ! Même si l’auteur doit forcément avoir son mot à dire et au final aimer le titre. Avec “Le bruit que font les ailes”, je savais que j’étais loin du “commercial”, et je faisais confiance à Tibo. Au final, on a eu du mal, jusqu’à ce qu’il m’appelle un jour, survolté : le titre était là, depuis le départ, et on ne le voyait pas… ma dédicace : “Aux fragiles”, a donné le titre.

Et enfin, peut-on connaitre votre prochain titre ? 
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Dans le ventre de la Terre, le titre de mon prochain album à paraître en octobre au Seuil, un album avec Fanny Ducassé…
Et le titre d’un album collectif aux éditions À pas de loups (en octobre aussi)… S’aimer. Sur ce titre, juste sur ce titre, un format et l’idée d’un fil, d’une ligne qui traverse l’image, une quarantaine d’illustrateurs m’ont envoyé des images. Je suis en train de finaliser l’histoire qui va courir sous ces images, un projet un peu fou, comme je les aime ! Et là, tout est parti du titre.
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 Entretien avec Alice Brière-Haquet, auteure d’albums et de romans, bibliographie ici. 

Le violon de Nicolas, illustré par Clotilde Perrin, à paraître chez Feuilles de menthe cet automne.

Le violon de Nicolas, illustré par Clotilde Perrin, à paraître chez Feuilles de menthe cet automne.

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– Comment choisissez-vous le titre ? Est-ce le point de départ ou l’évidence de la fin dans le processus d’écriture ? A quel moment l’éditeur intervient-il ?
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Désolée, je vais te faire une réponse de Normande, mais vraiment, il y a deux cas.        Cas n°1, c’est celui où le titre nait en même temps que l’histoire, il en est le point de départ, le germe. Là c’est évident et c’est génial, parce que toute l’histoire tient dedans, elle n’a plus qu’à se déployer… C’est le cas par exemple du Petit Prinche. Et puis il y a le cas n°2, on arrive à la fin, les commerciaux pressent : il FAUT un titre. Là c’est terrible, parce que je n’y arrive jamais. Dans ce cas tout le monde s’y met, éditeur, illustrateur, famille, copains, voisins, friends de FB, tout le monde. On passe par tous les stades, et on finit par choisir avec l’éditeur et l’illustrateur celui qui nous semble le mieux. C’est toujours un peu douloureux sur le coup, même si en général je m’y fais et je finis par l’aimer. Par exemple, Pierre la Lune était à l’origine le nom de mon fichier, à aucun moment le petit garçon est nommé dans le texte ! Mais finalement ce titre choisi par défaut a donné à l’histoire une touche d’humanité et de mystère… On me demande souvent pourquoi  Pierre la Lune  et non pas « de la Lune » ou « dans la Lune ». Je n’ose pas répondre 😀

Collection Mode d'emploi, illustré par Mélanie Allag, P'tit Glénat, 2015.

Collection Mode d’emploi, illustrée par Mélanie Allag, P’tit Glénat, 2015.

– Concernant vos albums, vous arrive-t-il de choisir avec l’illustrateur ?

Oui, et avec l’éditeur aussi. Je crois vraiment qu’un album a trois parents…

– Pour les collections Mode d’emploi chez Glénat et Au secours chez Castor Poche, les titres vous ont-ils été imposés ? Quelle est votre marge de liberté lors d’une commande ?

Collection Au Secours, illustré par Eglantine Ceulemans, Castor poche flammarion, 2016.

Collection Au Secours, illustrée par Eglantine Ceulemans, Castor poche flammarion, 2016.

La série (en tout cas dans ces deux cas) est un cas un peu à part, parce qu’elle se construit sur un concept, et que ce concept doit être contenu le titre. Pour ces deux séries, il s’agit du cas n°1, c’est-à-dire que les titres ont été les germes de leur série… Après il me suffit de proposer des thèmes qui peuvent se décliner sur le-dit concept, et nous les choisissons avec mon éditeur. Mais avec mon autre série, « Collège Art », chez Castor Poche, on a nettement plus galéré, et je ne suis toujours pas convaincue de notre choix. Heureusement, il y a les sous-titres, que je trouve plus intéressants, mais quand même : le titre doit donner une personnalité à la série, c’est son logo, son identité. C’est super important.

– Et enfin, peut-on connaître votre prochain titre ?

Bien sûr, et c’est un joli cas n°2… Je me suis cassée la tête pendant des semaines. Je voulais que ça parle du monde, des sensations, de la lutherie, de la musique… de beaucoup trop de choses ! Les trucs que je trouvais étaient soient lyrico-cuculs soient pédanto-pénibles. L’horreur. À la fin, on a brainstormé, Clotilde a proposé Nicolas, Anne le violon, et hop ça a donné Le Violon de Nicolas  ! J’en suis ravie ! En fait, je crois que c’est la seule recette infaillible en matière de titre : la simplicité !

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Entretien avec Maryvonne Rippert, auteure d’albums et de romans, bibliographie ici.  

L’amour en cage Seuil jeunesse, 2008

 – Comment choisissez-vous vos titres ? Est-ce le point de départ ou l’évidence de la fin du processus d’écriture ? A quel moment l’éditeur intervient-il ?

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Le titre de mes livres me vient la plupart du temps à la fin du premier jet de mon texte. Soit comme une évidence (l’amour en cage) soit après une longue réflexion (Différents). Mais parfois, dès le début de l’ébauche de la première idée, j’ai en tête un titre provisoire qui ne sera sûrement pas celui que l’éditeur privilégiera.
L’éditeur intervient au moment de la signature du contrat, et il valide…. ou pas.
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Série Blue Cerises de Jean-Michel Payet, Sigrid Baffert, Cécile Roumiguière, Maryvonne Rippert, Milan, 2009-2012.

Série Blue Cerises de Jean-Michel Payet, Sigrid Baffert, Cécile Roumiguière, Maryvonne Rippert, Milan, 2009-2012.

Pour la série Blue Cerises co-écrite avec Jean-Michel Payet, Sigrid Baffert, et Cécile Roumiguière, comment avez-vous choisi le titre de la série et chacun des 4 romans ? 

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Pour le titre de la série, c’est typiquement un nom de code, car il en fallait bien un pour pouvoir parler de notre projet entre nous. Par ailleurs, nous savons que les ados donnent souvent un nom à leurs bandes de potes.
Pour les BC, je crois que c’était le nom du forum sur lequel nous, les auteurs, nous échangions. Puis le titre s’est imposé. Quant aux titres de chaque épisode, nous étions libres de choisir et il n’y a eu aucun doute à chaque fois, tant nous étions en phase, mes co-auteurs et moi. Mais bien sûr l’éditeur aurait pu intervenir, ce qu’il n’a pas fait.
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Metal Mélodie, Milan Macadam, 2010.

Metal Mélodie, Milan Macadam, 2010.

Votre roman Metal Mélodie est pour moi l’incarnation du titre parfait. Comment l’avez-vous trouvé ? 

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Eh bien pas de chance, ce n’est pas moi qui l’ai choisi ! J’admets que c’est une belle proposition, mais j’ai eu longtemps beaucoup de mal à accepter ce titre qui m’a été imposé par l’éditeur. J’aurais préféré LUZ, un titre tout simple. Mais oui, c’est un bon choix, même si ce titre a emmené pas mal de lecteurs sur une fausse piste, parce qu’ils supposaient à tort que le roman parlait de musique métal !
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 – Et enfin, peut-on connaître votre prochain titre ?
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Dans la série Les cercles de Goldie, sous le pseudo Billie Cairn, j’ai choisi La tour des Nuages et pour un roman ado ayant pour thème sous-jacent le harcèlement que je suis en train d’écrire, J’rigole , mais c’est sûrement un titre provisoire !
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Entretien avec Tibo Bérard, éditeur chez Sarbacane pour les collections X’prim et Pépix. 

A paraître le 7 septembre.

A paraître le 7 septembre.

 – A quel moment l’éditeur intervient-il concernant le titre ? Est-ce toujours lui qui a le dernier mot ?
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En fait, on est confronté à de nombreux cas de figure. Quand un auteur que je ne connais pas encore m’envoie un manuscrit, généralement, il y a un titre – que l’on pourra garder ou pas. À l’inverse, du côté des auteurs avec qui on a l’habitude de travailler, il arrive que les projets ne portent pas de titre, car l’auteur sait qu’il sera lu, il n’a pas « besoin » d’en trouver absolument un pour convaincre l’éditeur d’ouvrir son manuscrit… car oui, le titre peut être une sorte de clef dès l’étape de l’envoi à l’éditeur (même si, au final, c’est la qualité du texte qui tranchera). Le titre, c’est une invitation, un outil de séduction. Tous les auteurs n’ont pas le même talent pour cela : certains sont très à l’aise pour le trouver, d’autres moins ; certains conçoivent leur roman « autour » d’un titre qu’ils ont trouvé dès l’origine, et qui va même orienter leur projet dans une certaine direction (vers l’émotion, ou vers la comédie, ou vers la critique sociale, etc), d’autres vont jusqu’au bout du texte et, là seulement, se mettent en quête du titre. Je crois que l’expérience peut aussi aider : les auteurs qui ont pris l’habitude de rencontrer leurs lecteurs, de parler de leur travail, parviennent souvent mieux à proposer de bons titres, car ils ont une vision plus « en hauteur » de leurs livres. Le but étant de parvenir à ces titres qui nous paraissent évidents, qui sauront appeler le lecteur, qui seront une première entrée dans le récit.

Dans le désordre de Marion Brunet Sarbacane, 2016

Contractuellement, c’est l’éditeur qui est en droit de choisir le titre définitif. Mais je ne crois pas qu’il faille l’imposer, de la même façon qu’on n’impose pas une couverture non plus. C’est un dialogue, un échange de propositions entre l’auteur et l’éditeur. Parfois, c’est un miracle, une évidence, et parfois ça prend plus de temps. Quoi qu’il en soit, le titre reste une étape capitale… Je pense même que les titres « disent » déjà quelque chose de ce qu’est le roman, mais aussi de la collection dans laquelle ils paraissent, parfois ; ainsi les titres des romans de la collection EXPRIM’, assez percutants, sonores, sont déjà la marque d’un certain projet romanesque, un indicateur sur la nature même des textes (Les Géants, Dans le désordre ou Les petites reines, ce sont des titres qui évoquent presque des affiches de films, on sent qu’on entre dans du roman de personnages et de narration plutôt que dans un roman psychologique, par exemple).

– Vous dirigez 2 collections importantes, Pépix et X’prim, pouvez-vous nous expliquer la ligne éditoriale de chacune concernant le choix des titres ?
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X’prim, c’est l’énergie, la vigueur, la narration, l’impact, la force des personnages.
Pépix, c’est l’aventure et l’humour, la malice, la fantaisie. Avec un ricochet « image-son » très clair entre la couverture colorée, agitée, vive, et le titre qui pétille, qui sonne de façon joyeuse et vivante.
Ce sont 2 collections différentes, avec un public différent, néanmoins très marquées.
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– En termes de communication, pensez-vous que le titre est primordial ? 
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Oui, c’est certain… mais cela va même plus loin, en un sens. Dès lors qu’on a le titre, le livre commence à exister. Cela fait toujours un drôle d’effet quand, après avoir travaillé sur un manuscrit sans titre avec l’auteur, on « voit » enfin un titre émerger parce qu’on se rend compte qu’on prend plaisir à appeler le texte par son titre (au lieu de dire « ton prochain roman », etc.). Il faut parfois du temps pour l’apprivoiser. Et il arrive aussi qu’on s’aperçoive au final que ça ne fonctionne pas, justement parce qu’il ne nous vient pas spontanément à la bouche, même au bout de plusieurs jours… alors on continue d’y réfléchir. Jusqu’à l’évidence.
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A paraître le 24 août.

A paraître le 24 août.

– Une anecdote à nous raconter ?

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Hé bien, parfois, c’est le monde extérieur qui s’immisce dans nos réflexions autour du titre et joue un certain rôle. C’est ce qu’il s’est produit pour le titre du prochain X’prim de Clémentine Beauvais. Elle m’avait proposé très tôt ce titre : Songe à la douceur. Or, en l’entendant pour la première fois, je n’étais pas entièrement convaincu – non que le titre m’ait déplu, mais je n’étais pas certain qu’il « dise » suffisamment le roman. Il faut préciser que ce roman-là est un projet tellement ambitieux, tellement puissant (adaptation en vers libres d’Eugène Onéguine de Pouchkine) qu’on avait un peu l’impression qu’aucun titre ne serait à la hauteur, qu’aucun ne saurait « l’englober ». On a donc laissé la question en suspens, Clémentine a avancé dans le travail du texte… et puis il y a eu les terribles attentats à Paris, en novembre. Et là, l’impératif de la douceur est apparu. On en a parlé dans l’équipe, chez Sarbacane, et d’un coup tout le monde était d’accord : ce titre était beau, et surtout il devenait nécessaire, essentiel. On s’était vraiment mis à l’entendre au double sens baudelairien : à la fois verbe et nom, dans l’Invitation au Voyage. Le roman de Clémentine, à la lumière de ce titre, nous apparaissait donc à la fois comme un songe – un autre monde –, et dans un autre sens, comme une injonction à la douceur, une invitation puissante et même « gonflée » à oser la douceur… oui, c’était bien le roman de Clémentine. Aujourd’hui, je n’imagine aucun autre titre pour ce livre.
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– Peut-on connaître les prochains titres à paraître chez Sarbacane ?
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Chez X’prim :
  • Songe à la douceur, Clémentine Beauvais, le 24 août.
  • Les évadés du bocal, Bruno Lonchamps, le 7 septembre.
  • Les Belles Vies, Benoît Minville, le 5 octobre.
  • Samedi 14 novembre, Vincent Villeminot, le 2 novembre.
Chez Pépix :
  • Super-Vanessa et la crique aux fantômes, Florence Hinckel (ill. Caroline Ayrault), le 24 août.
  • L’ogre à poil(s), Marion Brunet (ill. Joëlle Dreidemy), le 7 septembre.
  • Victor Tombe-Dedans sur L’île au Trésor, Benoît Minville (ill. Terkel Risbjerg), le 5 octobre.
  • Le Journal de Gurty – parée pour l’hiver !, Bertrand Santini, le 2 novembre.
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Entretien avec Brune Bottero, éditrice chez Les Fourmis Rouges. 

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toujours en exclu et à paraître aussi le 20 octobre !

pour nous en exclu et à paraître le 20 octobre, le prochain album de Delphine Jacquot !

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  – A quel moment l’éditeur/l’éditrice intervient-il concernant le titre ? Est-ce lui/elle qui a toujours le dernier mot ?
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En général, l’auteur arrive avec son projet et le titre qu’il lui a choisi. Nous n’y touchons pas au début du travail éditorial, et gardons le titre comme « titre de travail ». Il arrive que le titre de travail convienne et dans ce cas, nous le gardons, tout simplement. C’est au moment de la finalisation du livre que nous nous penchons davantage sur le titre. Lorsqu’on nous entamons la maquette de la couverture, il faut que nous soyons sûrs du titre. Si le titre de travail ne nous convient pas, nous semble trop faible, ou pas à l’image du livre, nous en proposons d’autres. Juridiquement, c’est l’éditeur qui a le dernier mot, mais on fait quand même en sorte d’être toujours en accord avec l’auteur et de ne pas lui imposer un titre qui ne lui plaise pas. On reconnait souvent qu’un titre est bon parce qu’il fait l’unanimité.
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– Vous est-il déjà arrivé de devoir batailler/imposer un titre ? 
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Nous ne sommes jamais allées jusqu’à la vraie bataille… Mais il arrive que nous ne soyons pas d’accord, soit avec l’auteur, soit même entre nous (Valérie, à l’édito, et moi à la com). Certains auteurs sont également très attachés à leur titre de travail, et il est parfois difficile pour eux d’en faire le deuil. Cela dit, nous n’avons jamais eu de conflit avec un auteur au sujet d’un titre. Les petits différents qu’il a pu y avoir ont été très rapidement résolus avec la trouvaille du titre « évident ».
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Premier Matin de Fleur Oury, 2015

– En termes de communication, pensez-vous que le choix du titre est primordial ?

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OUI ! Le titre, tout comme l’image de couverture, sont les premiers outils de communication. Un titre doit être à la fois « commercial » (ou en tout cas pas anti-commercial) et coller au livre. Mais il faut également qu’il s’inscrive bien dans le catalogue d’une maison d’édition. L’album Premier matin, de Fleur Oury, aurait très bien pu s’appeler « La rentrée de petit ours » : un titre commercial et qui colle au sujet du livre. Mais « La rentrée de petit ours », ça ne ressemble pas aux Fourmis Rouges, ni au travail de Fleur Oury… Il fallait quelque chose de poétique et sensible, qui puisse évoquer le premier jour d’école, mais de manière subtile, sans être niais… C’est donc devenu Premier Matin.
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– Une anecdote à nous raconter ?
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Dans une maison d’édition, on se mélange parfois les pinceaux sur nos propres titres… Les prénoms, notamment, nous donnent parfois un peu de fil à retordre, et nous mélangeons allègrement le « Pedro » de Pedro Crocodile et George Alligator au « Pablo » de Pablo et la chaise, deux albums de Delphine Perret. Il y a aussi ceux qu’on a du mal à prononcer comme Didgeridoo, ou ceux qui sont à rallonge et qu’on raccourcit : Les aventures de Peter et Herman (Delphine Jacquot) est devenu chez nous « Les aventures » et La maman de la maman de mon papa (Gaëtan Dorémus), « La maman »…
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en exclusivité pour nous, à paraître le 20 octobre !

Le prochain bijou d’Emmanuelle Houdart en exclusivité pour nous, à paraître le 20 octobre !

– Peut-on connaître les prochains titres à paraître chez Les Fourmis Rouges ?

Alors nous aurons
  • des titres simples : Ma Planète (Emmanuelle Houdart), Bjorn, 6 histoires d’ours (Delphine Perret),
  • des titres jeux de mots : Le petit pou sait et Le petit pou rit (Mathis et Aurore Petit), Réclamez des contes (Delphine Jacquot),
  • des titres de série : Till et les tricheurs et Till joueur de flûte (Philippe Lechermeier et Gaëtan Dorémus),
  • et des titres mystérieusement imprononçables : Hernig & Zébraël (Victor Boissel et Beax).

 

Encore un très grand MERCI à vous toutes et tous ! Qu’elle est belle cette littérature jeunesse ! Vive la rentrée littéraire 2016 et tous ces nouveaux titres, non ?

Les livres et leurs personnages

Qu’est-ce qui fait un bon livre ? Cette question nous taraude tous à un moment ou à un autre quand vient notre tour d’exprimer notre avis de lecteur.

Alors bien sûr je rejoins les dires de Chlop, Pépita, Sophie et Colette, un « bon » livre doit procurer des émotions, nous bousculer, voire donner l’envie de remettre le couvert. Mais pour moi tout cela ne serait pas possible sans les personnages développés par les auteurs.

Qu’est-ce qu’un personnage me direz-vous ? Vaste question pour laquelle des thèses existent mais je serai plus synthétique. Pour moi, un personnage (de fiction) est un être auquel vous pouvez vous identifier. Alors que le roman soit écrit à la première, deuxième, troisième personne, que l’illustration mette en scène un animal ou un humain, que l’album se focalise sur un point de vue (celui du lecteur ou un autre), quel que soit le schéma narratif le personnage vous permettra de vous immerger dans l’histoire.

Peut-être est-ce pour cela que j’adore les cycles romanesques, les séries d’albums, de bande-dessinées ou de mangas. Quand un(e) auteur(e) arrive à me faire vivre des aventures fantastiques grâce à ses personnages, j’ai du mal à m’en détacher, j’ai besoin de rester un peu plus longtemps avec eux.

Quand j’ai découvert Ewilan, le personnage emblématique de Pierre Bottero, ce n’est pas 1 mais 6 romans d’affiler que j’ai englouti (sans compter l’adaptation bd qui me permet de replonger des années après).
Quand je me suis faufilée dans l’Arbre avec Tobie (de Fombelle), j’aurai bien aimé quelques branchages supplémentaires sur lesquels me réfugier.
Harry, Ron et Hermione (Harry Potter of course) sont devenus des amis de famille. J’ai eu peur pour Katniss et Peeta (Hunger Games) comme je prends peur avec Thomas devant les créatures de l’obscur (L’épouvanteur).
Plus récemment, je me suis laissée emporter par les aventures d’Eriana (de Clélie Avit), et c’est avec impatience que j’attends la suite de l’aventure…
Et puis, pas d’obligation de se centrer sur le personnage principal, on peut aussi apprécier les secondaires comme autant de petits bonbons sucrés glissés au fil de l’intrigue.

Harry Potter et Hagrid

Harry Potter et Hagrid

C’est parce que je me mets à la place du personnage que je peux entrer dans l’histoire et vivre de belles aventures. C’est à cela que je juge un livre bon, parfois en dépit d’une écriture moins recherchée mais qui a su créer un lien entre l’auteur, son livre et moi.

Et vu la tendance actuelle pour la fanfiction (où les lecteurs développent de nouvelles histoires dans l’univers de leur affection) et le fanart (dessins, peintures et réalisations artistiques en tout genre autour des personnages d’un univers), je dirais que je ne suis pas la seule…

Les livres qui bousculent

Depuis le début de l’été, sous le grand arbre, une question nous hante : qu’est-ce qu’un bon livre ? Comme l’auteure dont j’ai la chance de porter le prénom, je suis une grande amoureuse et pour moi le bon livre c’est celui que je caresse, que je regarde, que je hume, que je serre contre moi passionnément. C’est celui qui m’habite. Le bon livre, je sais exactement où il est. Je vais le chercher quand ça ne va pas. Je ne saurai trop dire pourquoi je l’aime comme avec les personnes qui me sont chères. Pourtant, comme Chlop, Pépita et SophieLJ, j’ai regardé de plus près les livres que je chroniquais et je me suis demandée pourquoi ceux là et pas les autres et il s’est avéré que j’aimais particulièrement les… O.L.N.I (les Objets Littéraires Non Identifiés) : ces livres qui bousculent tout sur leur passage…

Des livres qui bousculent les formats et les matières

La plupart du temps, les livres qui m’interpellent, ce sont d’entrée de jeu des albums hors normes, des grands, des volumineux, des minuscules, des livres à tirer, à déballer, à ouvrir comme des pêches ou des abricots. Des livres qui font jouer ma sensibilité esthétique, des livres où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent».  Le bon livre a laissé son empreinte sous ma paume. Là, voyez mes mains « repensent »  au très beau format à l’italienne de Moi j’attends, de Serge Bloch et Davide Cali. Mes bras tout entier se souviennent encore du très grand format d’Abris d’Emmanuelle Houdart ; quant à la pulpe de mes doigts elle a gardé à jamais la marque laissée par le coffret de Muséum de Frédéric Clément et mes ongles frétillent encore du souvenir des petites enveloppes à décacheter de la correspondance de Sabine et Griffon imaginée par Nick Bantock.

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Une maison d’édition en particulier ravit mes sens depuis quelques années c’est la maison d’édition Les Grandes Personnes. Les livres d’Annette Tamarkin tout particulièrement avec leur architecture de papier à déplier, replier ravissent mes dix doigts.

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Idem pour ceux de  Lucie Felix qui jouent aussi de la matérialité de l’objet livre comme dans le génialissime Prendre et donner où le livre se fait tour à tour imagier, puzzle, encastrement, ravissant non plus mes dix doigts mais tous les doigts de la maisonnée !

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Finalement, il n’y a qu’en littérature jeunesse où l’on peut autant se jouer de la matérialité du livre tout en le rendant accessible au plus grand nombre. Pour moi le « bon » livre est un livre proche du livre d’artiste, un livre qui imprime son sceau dans la chair de son lecteur.

Des livres qui bousculent les codes littéraires

Mais non seulement le « bon » livre bouscule les formes établies, mais il bouscule aussi les codes littéraires. Le bon livre est celui qui nous invite à une autre forme de lecture en se jouant des codes littéraire, il mêle les genres pour réinventer des formes nouvelles, originales et belles.  Dans Il était une fois : contes en haïkus, Agnés Domergue et  Cécile Hudrisier ont travaillé à faire émerger la quintessence des textes fondateurs que sont les contes classiques. En 3 vers et une goutte d’eau, les artistes ont créé un genre nouveau, surprenant, qui invite à la création.

contes en haïkus

Dans La Gigantesque petite chose, Béatrice Allemagna manie le texte bref, le portrait en quelques lignes pour renouveler le genre de l’énigme et nous interroger avec beaucoup de poésie sur l’essence du bonheur.

gigantesque

Le « bon » livre se prive même d’ailleurs parfois du littéraire comme dans les albums sans texte. Nous raconter une histoire ? Et pourquoi pas en silence ? C’est le cas des albums sans texte dont nous avons déjà débattu ici qui nous déroutent, bousculent nos habitudes de lecture, qui nous invitent à nous plonger dans l’image, dans cette poésie qui naît à la frontière de ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, à la frontière de ce qui se ressent et de ce qui se pense. Car oui la plupart du temps dans un album ce qui me touche c’est sa dimension poétique, sa capacité à instiller dans le déroulement des pages, ce je-ne-sais-quoi qui nous fait tellement aimer la vie et que le « bon » livre réussit parfaitement à mettre en lumière.

Des livres qui nous bousculent !

Bousculer les formes, bousculer les genres, oui, mais c’est pour mieux bousculer notre humanité. Car au final ces livres qui me séduisent tant, ce sont des livres qui tentent de fixer aussi bien à travers le fond que la forme une certaine forme de beauté.

Je ne prendrai qu’un exemple qui me fait frissonner à chaque lecture : Moi j’attends de Serge Bloch et Davide Cali.

moi j'attends

Ce livre qui se présente comme une enveloppe adressée à l’être cher, s’ouvre sur un fil de laine rouge qui guidera le lecteur de page en page, à la suite d’un petit d’homme qui grandit, qui se construit, comme chacun de nous se construit. C’est immensément complexe et profondément simple à la fois, c’est singulier et universel tout en même temps, et finalement essentiel et dérisoire.

Et surtout, surtout : c’est beau.

Voilà ce que je me dis à chaque fois que je ferme un « bon » livre : c’est beau. Et cette beauté n’est pas vraiment définissable, elle existe, elle est évidente. Pour moi le bon livre est celui qui réussit ce sacré paradoxe : faire jaillir l’ineffable en plein cœur du langage.

Pour conclure,

je voudrais reprendre une citation d’un pédagogue que nous sommes plusieurs à affectionner à l’ombre du grand arbre, une citation qui définit pour moi parfaitement ce qu’est un enfant, et à travers cette définition, ce que serait un livre qui serait vraiment à sa hauteur :

 « Le poète est un être qui connaît aussi bien l’enchantement que les plus grandes souffrances ; il s’emporte et se passionne facilement, il ressent très fortement les émotions et les malheurs d’autrui.

Les enfants sont comme lui.

Le philosophe, lui, est un être qui aime réfléchir et qui veut absolument connaître la vérité sur toutes choses.

Et là encore, les enfants sont comme lui.

Il est difficile aux enfants de dire ce qu’ils ressentent et ce qu’ils pensent car il leur faut s’exprimer avec des mots ; et écrire est encore plus difficile.

Mais les enfants sont des poètes et des philosophes. »

Janus Korczak, Les règles de la vie, 1929

Pour moi, le « bon » livre est celui qui réveille en nous, dans un même élan, l’enfant poète et l’enfant philosophe.

Les livres et les émotions

Déjà la troisième semaine de notre rendez-vous estival qui cherche chaque lundi de bonnes raisons de dire qu’un livre est bon. La semaine dernière, Pépita vous parlait du plaisir de la relecture ICI, plaisir que j’exerce très rarement avec les romans mais que je partage avec plaisir avec mon petit garçon pour les albums. Avant, Chlop introduisait cette série de lundi avec les livres qui mettent en mouvement l’intelligence de l’enfant . Elle a beaucoup hésité avec un autre sujet : les livres qui suscitent des émotions, et comme l’un de mes critères favoris pour qualifier un bon livre, c’est celui-ci, je ne pouvais pas ne pas vous en parler.

 Qu’ils fassent rire, peur, pleurer, s’énerver, il arrive qu’on ressorte d’une lecture avec une ou plusieurs émotions très marquées. Car si elles sont toujours présentes, certaines nous submergent tout particulièrement.

Pour commencer, parlons un peu de sentiments contradictoires car il m’est arrivé de terminer des livres avec un avis plutôt négatif mais pas sans émotion ni questionnement. Je pense particulièrement l’album Me voici qui avait fait l’objet d’un débat sur ce blog. Je ne referai pas le sujet ici, mais quand j’ai eu fini cette histoire, je suis restée perplexe et surtout mal à l’aise. Déjà, si on reste dans le premier degré de l’histoire, voir le destin de ces chats m’a atteinte en plein cœur. C’était trop pour moi et mon amour des animaux. En revanche, je reste persuadée que beaucoup de choses se cachent dans cette histoire que l’on peut sûrement interpréter de bien des manières. C’est pour ça que j’avais proposé cette lecture commune, je ne pouvais pas dire que j’avais aimé ce livre à cause du malaise qu’il me donnait mais je ne pouvais pas non plus le mettre de côté et le considérer comme mauvais.

Dans le genre, « ça me laisse un drôle de goût », il y a aussi l’univers de Emmanuelle Houdart. Pendant longtemps, je ne comprenais pas ses illustrations sombres voire glauques parfois. Ça me semblait effrayant et peu adapté aux petits. Et puis est venu le jour où j’ai mis La boîte à images dans les mains de Morgan qui avait 2 ans à l’époque. J’ai été stupéfaire par l’intérêt que ces petits livres suscitaient chez lui. Moi qui les estimait effrayants pour des petits, j’ai été surprise de voir que pour lui, c’était surtout une source de découverte et de questionnement. Il voyait des choses bien mieux que moi.

Par la suite, j’ai commencé à regarder les illustrations d’Emmanuelle Houdart d’un autre œil et mon avis a considérablement changé avec Ma mère. Aidée par le nom de Stéphane Servant qui est un auteur que j’apprécie particulièrement, je me suis plongée dans cet album avec plus d’intérêt et j’ai compris ce qui me manquait peut-être pour les autres livres de l’illustratrice : la relecture. Clairement, il m’a fallu lire l’album plusieurs fois pour être fondamentalement touchée par le texte et les images. J’ai eu besoin de les digérer et cet album est maintenant un vrai coup de cœur dans lequel je me retrouve beaucoup. J’aime l’émotion intense que suscite chez moi cette mère sauvage et poétique et je me replonge toujours dans ce livre avec plaisir.

Ils ne sont pas très nombreux les livres qui me tiennent éveillée jusqu’en pleine nuit. Je ne m’attendais pas vraiment à ça quand j’ai ouvert Eleanor & Park. En apparence, c’est une histoire d’amour entre deux ados mais quand j’ai commencé cette lecture, j’ai été emportée par le texte. J’étais séduite par l’amour passionnel de ces deux jeunes comme si j’étais moi-même amoureuse de leur histoire. Les heures pouvaient toujours filer, je relevais les yeux à contre cœur à 2 ou 3 heures du matin pour me forcer à fermer le livre avant la nuit blanche. La lecture s’est finie en quelques jours et ce n’est pas sans regret que j’ai quitté Eleanor et Park.

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Ces deux livres ont eu un impact particulier sur moi. Si on peut pleurer facilement sur un film, sur un livre c’est différent et pas forcément si fréquent. Pourtant, je me souviens avoir eu bien du mal sur certains passages de ces romans, pas facile de lire les larmes aux yeux ! Il y en a certains comme ça, qui raisonnent particulièrement avec ce qu’on a pu vivre et où l’émotion devient plus forte que la fiction.

Vous allez me dire que je n’ai pas des lectures très joyeuses mais si j’ai choisi ces exemples, c’est juste personnel parce que je suis plus sensible aux lectures qui vont me rendre triste, en colère ou me faire peur. J’ai un intérêt très particulier pour les histoires qui finissent mal. Pas que j’aime les fins tristes mais ce sont elles que je retiens le mieux et qui restent gravées ensuite dans ma mémoire de lectrice.

Évidemment, il y a aussi des livres qui me font rire. Je me souviens de ma première découverte avec les albums de Gilles Bachelet et son chat, du duo Michaël Escoffier et Matthieu Maudet toujours hilarant ou encore du roman de Pierre Delye qui est un concentré d’humour moqueur.

des nouvelles de mon chat

Si je voulais vous parler des émotions que procurent les histoires, c’est simplement parce que pour moi c’est un signe très concret de qualité. Comme le disait Chlop dans son article, mettre en mouvement l’intelligence du lecteur est un bon gage de qualité et c’est un peu ce qui se joue avec les émotions. Je peux aimer un livre, le lire, le fermer et l’oublier avec le temps mais une histoire qui m’aura fait rire ou pleurer, je suis sûre de m’en souvenir. Finalement, c’est ça tout l’intérêt de la littérature, c’est d’agir sur le lecteur pour qu’il ne soit pas le même en ouvrant le livre et en le refermant…

Les livres qu’on a envie de relire

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Les dix droits du lecteur-Daniel Pennac

Après le développement de lundi dernier de Chlop sur les livres qui mettent en marche la pensée de l’enfant, de mon point de vue, s’il est un signe de la qualité d’un livre, l’envie de le relire en est un, car il est des livres comme des bons plats : certains, on a envie d’y regoûter, histoire de vérifier si on aurait loupé un élément ou tout simplement parce qu’on y est bien, qu’on a envie de retrouver cet univers qui nous a enchanté à la première lecture. Et qu’est-ce que c’est bon ! Il y a des livres aussi qu’on relit bien plus tard et là, c’est encore meilleur. Comme la madeleine de Proust.

Cela vaut pour les adultes mais aussi pour les enfants. Surtout pour les enfants aurais-je envie d’insister. Et je ne sais pas pourquoi : ça agace souvent l’adulte de relire la même histoire. « Mais on l’a déjà lue celle-là, des centaines de fois ! ». Cette remarque pleine d’exaspération, je l’entends souvent dans ma vie de bibliothécaire et… elle m’exaspère.

Je ne suis pas une spécialiste du livre, mais c’est quand même un peu mon métier. Etre blogueuse aussi m’a permis d’affiner mon jugement, car virtuellement on fait de belles rencontres sources d’échanges enrichissants, comme en témoigne ce blog collectif.

Voici donc dans ce billet mes observations de terrain (et de maman lectrice) concernant les livres que les enfants ont envie-voire besoin- de relire, en me basant sur des exemples de livres relus et encore relus, gages de leur qualité car appréciés encore et encore par différentes personnes à différents moments de leur vie.

Le processus de l’histoire partagée

Des toutes premières histoires racontées dans la chaleur de vos bras, la sécurité de vos genoux, ou le soir au creux de son lit, l’enfant va en retirer un plaisir des plus intenses.

Le bébé a besoin de lait, de caresses et d’histoires.

Dominique Rateau

Redemander pour lui la même histoire participe du fait qu’il a envie de recréer ce moment avec cette histoire-là en particulier. Un peu comme quand on regarde une photographie qui donne à voir un moment heureux de son existence : en s’y plongeant, on en ressent encore l’atmosphère, on entend les bruits, on revit le moment comme si on n’y était à nouveau. Peu à peu, l’enfant va lâcher-prise en quelque sorte et accepter qu’on lui lise une autre histoire et agrandir peu à peu sa culture littéraire. Ensuite, si la fratrie s’agrandit , quel plaisir de constater que les plus grands vont transmettre à leur tour leurs histoires qu’ils ont aimé petits !

C’est un cadeau formidable que fait l’adulte à l’enfant quand il lui renvoie un écho de ses petits discours.

Evelio Cabrejo-Parra

Le processus de travail intérieur

Souvent, chez l’enfant, les livres accompagnent un travail intérieur. Quand le travail intérieur est terminé, l’attrait du livre aussi se termine. Cela peut porter sur la séparation, la peur du noir, l’arrivée d’un petit dans la fratrie ou bien toute autre chose parfois bien mystérieuse. L’enfant perçoit qu’il se joue-là quelque chose qu’il ressent confusément intérieurement. Alors, ne perdez pas patience : relisez cette histoire que votre enfant réclame. Il en a besoin. Je ne parle pas là de livre « médicament » : les livres ne guérissent pas, ils accompagnent. Ils sont un vecteur formidable.

Frédéric Stehr - Coin-coin.

Lorsque mes enfants étaient petits, et pour chacun on a observé le même phénomène, ils ne se lassaient de Coin-Coin de Frédéric Stehr. A première vue, cette histoire a quelque chose de peu rassurant : ce petit canard qui vient de naître et qui sort de son nid à la recherche de sa maman. Mais elle le sauve des pattes du renard in extremis et tout s’apaise. C’est une histoire que j’ai lu des milliers de fois ! Je la connais par cœur. Je me souviens de la gravité du visage de chacun de mes enfants au passage critique mais de la confiance qu’ils avaient en la maman canard. Ils percevaient d’emblée le lien qui unit la maman à son petit. Et toujours, dans la répétition, le besoin de mettre à l’épreuve la permanence de ce lien.

Kitty Crowther - .

C’est ce qu’exprime aussi fort bien ma copinaute Sophie qui l’a expérimenté récemment avec son jeune garçon  : « Je ne m’attendais pas à autant de succès avec ce livre et Morgan (3,5 ans). J’ai bien vu dès la première lecture que les inquiétudes de cette petite grenouille lui parlaient, même s’il n’est pas spécialement terrifié par la nuit. Il s’est très vite reconnu dans le rituel du coucher et s’est pris de compassion pour Jérôme et ses peurs nocturnes. Le livre à peine terminé, il a fallu le relire, trois fois dans la même soirée et tous les soirs pendant quelques jours jusqu’à ce que je le rapporte à la bibliothèque. »

Le processus d’identification

L’enfant va revivre dans l’histoire des situations vécues ou bien se reconnaître dans les personnages. C’est un jeu pour lui de les repérer dans la page et de pouvoir anticiper sur leur apparition. Une sorte de pouvoir qu’il posséderait. La répétition va alors amplifier ce pouvoir puisqu’il sait ! C’est le même processus sur une histoire lue et re-re-relue. En grandissant, il va lui-même tourner les pages, vous dire les phrases, rire des passages drôles, vous faire ses propres commentaires : il vous redonne à sa façon ce que vous lui avez donné et c’est un vrai bonheur.

Kazuo Iwamura - Les 4 saisons de la famille souris.

S’il y a bien une série qui a joué ce rôle chez nous, c’est bien celle de la Famille Souris de Kazuo Iwamura. Quelles heures délicieuses nous avons passé à lire ces histoires et péripéties ! Chacun de nos enfants s’est alors identifié à un personnage souris et s’amusait à réinventer l’histoire à l’aune de ce qu’il avait vécu dans sa propre journée. Cela donnait d’autres aventures et invariablement se terminait par des fous rires partagés. Même encore aujourd’hui, ils se souviennent de leur souris ! Le même processus s’est produit avec l’excellente Famille Passiflore de Loïc Jouannigot, que nous avons eu beaucoup de plaisir à retrouver dans les dernières bandes dessinées parues.

Loïc Jouannigot et Geneviève Huriet - La famille Passiflore : En ballon, les Passiflore !.

Une maman de la bibliothèque où je travaille l’a fort bien exprimé lors d’un partage de coups de cœur entre parents : son petit Zacharie de 22 mois s’est délecté d’un livre plein de surprises qu’elle avait emprunté au point qu’il ne voulait plus s’en séparer. Trouver le chat sur chaque page lui a procuré une telle joie de jouer que même dans la lecture répétée, il s’en réjouissait et jouait de cette surprise renouvelée.

Cédric Ramadier et Vincent Bourgeau - Qui donc a vu passer le chat ?.

Le processus de l’intérêt particulier et…inépuisable sur un sujet

Il y a des enfants aussi qui se passionnent pour un sujet donné ou pour un genre en particulier. Ils sont alors capables de lire tout ce qu’ils peuvent trouver sur ce sujet ou genre. Il y a des âges aussi pour ça et des sujets récurrents : les dinosaures, les animaux, les chevaliers, les activités manuelles; les loups, la fantasy, les journaux intimes,….Ce besoin correspond alors à l’envie de tout explorer, de tout connaitre et je vous assure que certains enfants deviennent de véritables spécialistes au désespoir de leurs parents qui n’en peuvent plus. Mais je les rassure : ça passe, ça revient, ça se lasse, mais c’est indispensable !

C’est le cas du petit Kaïs, 4 ans, lecteur assidu à la médiathèque et qui toujours a une idée bien en tête. Sa dernière passion : les animaux de la savane. Je crois qu’il a lu tout ce que je pouvais lui proposer. Cela a nourri son insatiable curiosité jusqu’au prochain sujet…

Mes filles, maintenant adolescentes, relisent très souvent des œuvres qu’elles ont particulièrement aimé : comme les séries de Pierre Bottero, ou bien Harry Potter, Timothée de Fombelle, Tolkien…Le dernier roman en date est celui de Marie-Aude Murail : Sauveur & Fils, dont elles attendent la suite avec impatience. En attendant, elles relisent le premier tome avec gourmandise. Elles me disent que c’est un besoin irrépressible et qu’elles découvrent toujours du nouveau, qu’elles ont alors l’occasion de cocher des passages préférés ou d’échanger entre elles sur les personnages qui les touchent au point d’avoir envie de les rencontrer-en vrai (Et ce roman-là, nous l’offrons à tour de bras !).

Marie-Aude Murail - Sauveur & Fils Saison 1 : .

Le droit et le plaisir de relire …tout simplement !

Relire, c’est toujours lire, c’est toujours éprouver cette plongée dans l’imaginaire et l’envie de prolonger cette rencontre unique entre un livre et son lecteur, petit ou grand. Et puis, certains livres possèdent cette alchimie particulière qu’ils seront toujours relus et donc transmis de lecture en lecture. C’est ce que je constate dans mon travail de bibliothécaire au quotidien, ainsi que dans mon cercle familial : certains livres possèdent une transcendance qui ravit, qui donne envie de les lire et les partager à nouveau, signe évident de leur qualité, au point qu’ils deviennent nos préférés, puis des classiques, au sens universel.

Alors ne vous lassez pas de relire et tirez-en plaisir, tout comme on a envie de manger à nouveau un plat qui nous a plu, ENCORE !

 Pour conclure…

Ce texte d’une grande dame de la littérature jeunesse

que j’ai eu l’immense chance de rencontrer récemment :

La fréquentation précoce des livres offre à l’enfant des modèles et des références […] qui l’aident à comprendre le monde et à en surmonter les difficultés… Et puis, à force de fréquenter les fées, les ogres, les fantômes et les animaux qui parlent, il apprend à faire la différence entre le réel et l’imaginaire. Plus on est tôt imprégné de culture populaire et enfantine, plus on a d’épaisseur d’imaginaire, moins on sera perméable aux faux enchantements, que ce soit ceux des politiciens fascinants ou des gourous sectaires. Avoir la tête dans les étoiles à trois ans, c’est avoir les pieds sur terre à vingt ans.

Marie-Aude Murail

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©Ana Pez

Lundi prochain, Sophie nous parlera

des émotions que peuvent provoquer les livres.

A suivre…