Lecture de jeune adulte #1 : A la place du coeur

C’est une jeune femme, Coline, 20 ans, qui inaugure les lectures de jeunes adultes avec le roman « A la place du cœur » d’Arnaud Cathrine, qui l’a profondément bouleversée.

Arnaud Cathrine - A la place du coeur Saison 1 : .

A la place du cœur Saison 1.-Arnaud Cathrine.-Robert Laffont

Ça aurait pu être moi. Ça aurait pu être mon frère, le père de ma meilleure amie, ma voisine, mon prof de maths du collège, la fleuriste à côté de chez moi… ça aurait pu être n’importe qui. Ça aurait pu être toi.

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On se sent souvent à l’abri de toutes les tragédies que l’on entend, lit ou voit à la télé. Et le jour où ça nous tombe dessus, on se demande : « mais pourquoi moi ? ». Tout simplement parce qu’on s’est cru invincible, parce que trop souvent, la réalité est si réelle qu’on refuse d’y croire. Alors, paradoxalement, elle devient irréelle.

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Caumes à 17 ans, il vit tranquillement sa vie d’adolescent et découvre l’amour pour la première fois. Mais il découvre aussi la cruauté, le drame, le terrorisme. Comme de milliers de personnes, lui et ses amis vont suivre les événements tragiques des attentats contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Mais comment réagir quand, à 17 ans, les sentiments en ébullition, on doit porter sur ses épaules, le poids des maux de l’adolescence et l’implication morale et civique lorsque son pays est victime de terrorisme ? Est-ce normal de continuer à rire, pleurer, trembler, désirer ? Doit-on cesser de faire la fête, cesser de se fâcher avec ses parents pour une chaussette mal rangée, cesser de faire l’amour ? Est-ce égoïste de continuer à être heureux alors que d’autres sont morts simplement pour s’être exprimés ? Doit-on cesser de vivre par respect pour les morts ?

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A 17 ans, il n’est pas facile de prendre conscience que l’avenir, c’est vous. Que le monde tel qu’il est, est votre avenir et que vous êtes l’avenir du monde. Il n’est pas facile de comprendre que vous allez devoir bâtir votre vie dans un monde déchiré entre terrorisme, guerre, racisme, homophobie…

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Ce roman pose les questions que beaucoup de personnes se sont posées en silence. Comment agir face à ce genre de situation extrême que l’on ne comprend pas toujours, comment gérer le bonheur du premier amour et la culpabilité de ce bonheur face à ces actes de barbarie. Avec les mots d’un adolescent amoureux et conscient de la gravité des faits, Arnaud Cathrine bouleverse. Un roman honnête, d’actualité, plein de sensibilité, comme peu ont réussi à me toucher de cette façon.

Gageons qu’elle lira la saison 2 !

Arnaud Cathrine - A la place du coeur Saison 2 : .

Une Preuve d’amour de Valentine Goby

Lorsque j’ai lu ce roman, j’ai été frappée une fois de plus par la délicatesse et la justesse de l’écriture de Valentine Goby. Aussi ai-je entrainé deux arbronautes, Pépita et Colette, à partager cette lecture (et j’espère qu’il en sera de même pour vous).

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Une preuve d’amour de Valentine Goby
Thierry Magnier, 2017 (2013 pour la première édition)

 

Bouma : Avant d’avoir lu ce roman, quels thèmes pensiez-vous y trouver en vous basant sur la couverture et le titre ?

Pépita: Tout de suite à une histoire d’adoption ou de migrants. Comme quoi, la couverture est explicite !

Colette : J’avoue qu’au seuil de ce texte, j’ai pensé lire une aventure en terre africaine, une aventure dans laquelle les héros devraient faire des sacrifices par amour..

Bouma : Pour moi il s’agissait plutôt de voyage avec cette jeune fille qui regarde au loin et la carte qui dessine les cheveux du visage central.
Et que raconte l’histoire finalement ?

Pépita : Le lecteur est transporté dans une classe, en cours de français, avec le texte des Misérables de Victor Hugo qui est étudié. Le professeur essaie de faire accoucher ces esprits une réflexion sur un personnage en particulier, celui de Fantine qui abandonne Causette. Mauvaise mère ou non ? Le débat est lancé, la discussion est vive… Abdou se lève d’un coup et quitte la classe. Il n’y a que Sonia qui perçoit le malaise du jeune homme et elle décide de l’aider.

Colette : Cette histoire est celle d’un amour naissant, un amour qui se tisse autour d’un mystère que le lecteur devra déchiffrer sur les pas du personnage principal, un amour courageux…

Bouma : Quel personnage vous a le plus touché et pourquoi ?

Pépita: et bien, je ne sais pas ! Bien sûr on s’attache d’emblée à Abdou et Sonia, c’est inévitable ! J’ai particulièrement apprécié les adultes dans cette histoire : le prof de français mais surtout le père de Sonia.

Colette : sans hésiter mon personnage préféré est celui du père de Sonia : quel  adulte bienveillant, respectueux, attentif, impliqué ! J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces papas qui s’occupent seuls de leurs enfants ! Pas de misérabilisme dans cette parentalité solitaire, mais des preuves d’amour en veux-tu en voilà !

Bouma : Je rebondis sur ta formulation Colette, non pas UNE mais DES preuves d’amour selon toi. D’amour maternel avec la mère d’Abdou, d’amour paternel avec le père de Sonia, d’accord. Mais n’y a-t-il pas aussi quelques preuves d’amour de la part de ces personnages adolescents ?
PS. Moi c’est le personnage d’Abdou qui m’a touché par sa sensibilité et sa relation au monde. Il dégage une présence même à travers les pages d’un livre.

Que pensez-vous des références à Victor Hugo ? Cela peut-il faire écho même chez des lecteurs qui ne l’ont pas lu ?

Pépita :J’ai trouvé ce procédé particulièrement intelligent, comme quoi les grandes œuvres traversent les siècles sans une ride ! Effectivement, soit on ne l’a pas lu mais je ne pense pas que cela gêne la compréhension de l’histoire (qui est très bien posée par rapport au contexte et à la référence) ou au plus, cela peut donner envie de lire ces pages. J’ai aimé aussi l’attitude de l’enseignant qui ne lâche rien, qui veut mener ces ados dans les derniers retranchements de leur réflexion. J’aurais du coup aimé le connaitre un peu plus aussi. Comme quoi les grandes œuvres ont toujours une résonance et que chacun peut s’identifier aux personnages à l’aune de sa propre vie. C’est aussi un roman sur la force de la littérature.

Colette : Absolument car oui j’ai honte  mais je n’ai jamais lu Les Misérables et j’ai parfaitement saisi à quel point cette référence était précieuse pour délier les nœuds en boule dans le cœur d’Abdou et Sonia. C’est un des miracles de la littérature : son précieux pouvoir cathartique ! Et puis je ne peux qu’apprécier un roman qui commence par une lecture analytique en cours de Français.

Bouma : Aviez-vous déjà lu d’autres romans de Valentine Goby ? Comment décririez-vous sa plume ?

Colette : J’avais lu Kinderzimmer offert par notre Carole lors de mon premier swap de Noël à vos côtés mes arbronautes et j’avais été bouleversée… Pour de nombreuses raisons, parce que c’est un roman essentiel sur la femme, son corps, la maternité quand tout vous prive de cette féminité, de ce corps, de cette maternité puisque l’histoire se déroule en grande partie à Ravensbrück… Je n’ai pas retrouvé le même style dans Une Preuve d’amour. Je ne saurais trop expliquer pourquoi. Parce que les choses n’y sont pas aussi complexes sans doute, parce que tout va très vite dans Une Preuve d’amour, le rythme de la narration est beaucoup plus basé sur le déroulé des évènements (comme souvent dans la littérature ado, me semble-t-il) que sur l’exploration des abysses de l’esprit humain !

Pépita : Je n’ai rien lu d’autre d’elle en jeunesse. Celui que tu cites Colette me tente depuis longtemps mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire. Par contre, je l’ai lue en littérature adulte et j’ai notamment été embarquée par Un paquebot dans les arbres chez Actes sud. C’est une auteure qui a le don des personnages je trouve. Elle leur donne, malgré les situations qu’ils vivent souvent difficiles, une sorte d’élan de vie qui bouscule.

Bouma : Moi j’avais déjà lu Le Voyage immobile dans la collection d’Une seule voix chez Actes Sud Junior. Un texte très court encore plus que celui-ci, sur le handicap et la différence, qui avait su me toucher.
Pour Une preuve d’amour, certes les évènements conduisent la marche mais je trouve que la plume de Goby sait questionner le lecteur, l’interroger sur sa place dans le monde et dans la société.

 

Au final, Valentine Goby livre un roman plein de sens où littérature et réalité se font échos dans la quête de sens et la recherche identitaire.

Pour aller plus loin, retrouvez nos avis sur ce roman :

Colette

Pépita

Bouma

 

Coeur de Bois (2) : lecture à travers des yeux d’enfants

A l’occasion de notre lecture commune de Coeur de bois, nous nous sommes posées la question de savoir quel écho, cet album pouvait avoir auprès des enfants.  C’est en toute simplicité que nous leur avons mis le livre entre les mains et que nous avons recueilli leurs premières impressions.

Pour T., Grand-pilote de 7 ans :

C’est une impression de tristesse qui domine à la fin de cette lecture.
« Le loup, ses enfants ne le reconnaissent plus, ne veulent plus de lui. Et puis il est handicapé. Il ne pèse pas plus qu’un fagot de bois. »
Le personnage qui a donc le plus apitoyé ce petit d’homme, c’est ce vieillard impotent qui crève de solitude. Quant à Aurore, « Je la trouve très prétentieuse quand elle dit :  « La plus belle, c’est moi. »
Quand on lui a demandé si cette histoire ne lui rappelait pas une autre histoire, il m’a répondu « non ». Et puis quand je lui ai suggéré qu’il y avait peut-être un rapport avec Le Petit chaperon rouge il a énuméré toute une liste de contre-arguments :
 » Pas du tout , D’abord le loup est mort à la fin du petit chaperon rouge, on lui a ouvert le ventre pour le remplir de pierres, il ne peut donc avoir vieilli. Et puis, le Petit Chaperon rouge n’a pas de prénom, il est brun et il ne porte que du rouge et là l’héroïne s’appelle Aurore, elle est blonde et elle porte du noir ».
Au final, T. a aimé cette histoire mais il trouve qu’elle a été coupée en plein milieu !

« C’est dommage » ‘a-t-il dit « qu’on ne sache pas ce qui se passe ensuite. »

 

Pour M., 16 ans grande lectrice de tout ce qui lui tombe entre les mains :

Une lecture en demie -teinte pour cette ado : « Il est bien cet album, mais dés que j’ai vu le loup, je me suis dis que c’était une adaptation du Petit Chaperon rouge. »

« Ce qui me pose question c’est de comprendre pourquoi Aurore est si gentille. Elle s’ennuie en fait ? Car c’est évident,  elle n’a pas pardonné et et elle n’est pas si forte qu’elle le prétend, on dirait qu’elle se sent obligée de l’aider. Pourquoi ? »

Quand on lui demande de réagir sur la dernière remarque de T. qui aurait aimé connaitre la suite de l’histoire, elle répond :  » Au contraire, pour moi cette histoire elle a été trop loin, les auteurs auraient du s’arrêter quand on voit le loup. Ils auraient du laisser planer le doute pour que l’on s’imagine ce que l’on veut, là c’est presque trop évident. »

Au final, elle note la qualité globale de l’ouvrage et le travail de l’illustrateur sur la construction cinématographique de l’album avec le changement de plan et de point de vue à chaque pages tournées.

Comme nous, elle s’interroge sur le public visé et « l’interprétation de cette lecture qui sera sûrement différente par des enfants plus jeunes ».

Pour H., 17 ans, lectrice en tous genres et écrivaine à ses heures : 

Première parole dès la lecture : « Ce n’est pas un livre pour enfants je trouve. Très sombre, à la limite de l’angoisse. On reste longtemps en suspens et puis une page suffit à comprendre. Enfin, presque….parce que l’explication va jusqu’au bout et elle vous gifle. »

Et les personnages, ils t’évoquent quoi ? « Le conte du Petit chaperon rouge bien sûr mais j’ai trouvé que les deux personnages sont à pied d’égalité, pas pour les mêmes raisons. Le loup, même faible physiquement, a une sorte d’aura invisible. Aurore, elle m’impressionne beaucoup par sa volonté extrême : elle s’excuse presque d’en être arrivée là, elle n’existe que par le loup dans cette forêt. Elle puise sa force dans ce souvenir. J’ai eu peur que ça déraille entre eux à cause de la tension, mais non. Il y a beaucoup de respect entre eux.

Ton mot de la fin ? « C’est un album troublant je trouve, qui interpelle et qui reste dans la tête à cause des mots dits et des images si fortes. »

La petite sœur, F. 15 ans, quant à elle, le trouve « vraiment bien, très fort bien sûr mais je pense que des enfants de 8-9 ans peuvent le lire. 5 ans, non, c’est trop jeune. Et il est waoouh ! Après la lecture, on est un peu sonné. Faut le lire plusieurs fois en fait. J’ai beaucoup aimé la morale de la fin. Elle dit tout pour moi. Ça fait drôle aussi de voir ces personnages de conte si différents. On imagine pas du tout ça. »

Rajoutons l’avis de Régis Lejonc, illustrateur, qui a gentiment réagit à notre lecture commune :

« Pour répondre à la remarque de l’âge du lecteur visé, j’étais comme vous, plutôt à penser qu’il s’agissait sans doute d’un album plus adulte… jusqu’à ce que je rencontre 3 classes depuis sa parution.
CP et CE… et ils ont tout compris, ont les références et savent, déjà ce que sont les cicatrices du corps et de l’âme.
Bluffé j’étais ! »

Voilà des avis enrichissants qui ont pu légèrement secouer la lecture analytique de certains adultes. 
La lecture à voix haute réalisée pour T. Grand-pilote de 7 ans, a aussi révélé le niveau de langue parfois un peu familier, détail auquel nous n’avions pas fait  attention jusque-là. Mais au delà des quelques familiarités, c’est le niveau de langue général, le vocabulaire particulièrement soigné, qui renvoie souvent au monde des adultes, qui est apparu dans toute sa particularité à l’occasion de cette lecture à haute voix.

Dans touts les cas l’avis des plus jeunes est unanime : ce n’est clairement pas un livre pour les petits mais pour les grands de 7 à 17 ans…. comme eux.

Une question qui reste ouverte et pour laquelle nous vous proposons de vous faire votre propre avis … 

Bonne lecture

Coeur de bois de R. Lejonc et H. Meunier

Il est de ces livres qui nous fascinent par leur singularité, leur beauté et leur qualité. 

Tel est le cas, aux editions Notari,  de Coeur de Bois de Régis Lejonc et Henri Meunier, un album vers lequel on on se sent irrémédiablement attiré et qui tient les promesses espérées.

AliceJ’ai envie que l’on tourne les pages de cet album les unes après les autres,qu’on le découvre tranquillement sous ses divers aspects, c’est un peu l’effet souhaité par les auteurs vous ne pensez pas ?

Pepita – Oui c’est vrai, il émane de cet album un tel mystère ! On a vraiment le sentiment d’emblée de toucher et de voir là quelque chose de rare.

Bouma – Je le trouve très cinématographique dans sa conception. Impossible d’en oublier la linéarité, la fluidité.

Colette -Les premières pages sont en effet particulièrement bien construites comme le début d’un très bon film pour reprendre la comparaison de Bouma : plan panoramique, plan moyen, plan général… Les auteurs construisent le cadre de la narration de manière très visuelle, en douceur, dans des couleurs automnales, à la fois généreuses et mystérieuses. Et nous projette déjà dans le mouvement, le mouvement d’Aurore, un mouvement … cathartique, pourrait-on dire…

AliceIl ya cette illustration en double page, ce village dans son ambiance un peu énigmatique…
Et puis l’on découvre Aurore, seule face à son miroir, décrite avec soin par l’auteur. Que vous a-t-elle inspiré ?

Pépita – Un grand sentiment de liberté et de détermination mélangée à une part de mystère : elle m’a intriguée d’emblée.

Bouma – Je ne sais pas pourquoi mais elle m’a tout de suite fait pensé aux contes classiques. Peut-être le mélange entre son prénom (Aurore comme la Belle au bois dormant), le reflet dans le miroir (comme Blanche-Neige) et son air de femme fatale, déterminée, héroïque.

Colette – Alors pour moi Aurore est vraiment une sorte d’icône féminine et les mots qui accompagnent son reflet au tout début du livre m’ont tout de suite mis la puce à l’oreille : là je n’avais pas n’importe quel livre entre les mains, un livre avec des images oui, mais un livre tissé de mots d’adulte, de mots de grand, de mots d’amoureux oserai-je même dire !

Pépita – oui c’est vrai : il y a quelque chose de très sensuel dès les premières pages.

Alice – Des collègues-lectrices-adultes y ont vu une ressemblance flagrante avec Brigitte Bardot. Le descriptif que vous en faites y correspond complètement, mais y avez vous vu cette référence ?

Pépita – Absolument pas ! je n’y ai vu aucune ressemblance, si ce n’est une sorte de personnage concentré des contes de fées à la sauce moderne.

Colette –  Pas à Brigitte Bardot en particulier mais c’est vrai que tout en elle évoque une certaine époque, les années 60, en effet : son joli carré, sa jupe, son petit béret, cette revendication de femme libre… Il y a un peu de tout ça qui se dessine dans sa svelte silhouette.

Alice – Aurore file dans sa petite voiture rouge (un détail finalement peu anodin, non ?) et s’enfonce dans la forêt, laissant sa pensée se laisser envahir par l’organisation matérielle de son quotidien et la contemplation sereine de la nature. L’album se construit et pourtant parait de plus en plus énigmatique . Où tout cela nous mène -t-il ?

Entre inquiétude et apaisement, comment avez vous ressenti ces 4 pages où le voile mystérieux ne semble pas se lever ?  

Bouma -Plus que mystérieuses, ces pages ont fait monter l’angoisse chez moi. Je n’y ai pas vu de quiétude mais une confiance en soi, une maîtrise de l’environnement qui me faisait peur. Car pourquoi une jeune femme si apprêtée aurait besoin d’une balade dans les bois ? Je me suis sentie comme dans les premières pages d’un bon thriller.

Colette – Mystérieuses ces pages en effet, du coup je les ai dévorées pour en savoir un peu plus : où va Aurore ? Elle ne semble pas se rendre à un quelconque travail elle semble bien au dessus de ce genre de trivialités, et je me suis complètement laissée surprendre par sa destination !

Pepita– Oui bien mystérieuse destination ! Des indices semés ça et là mais sans lien apparent. L’étau se resserre peu à peu, c’est même assez angoissant ce contraste entre sa liberté de femme libre, sa sérénité dans le monde sombre de la forêt, et l’arrivée dans cette maison délabrée, le fait qu’elle parle à quelqu’un qu’on ne voit pas et qu’elle se mette à son service avec tranquillité comme si tout ça était normal, dans l’ordre de l’habitude. On se dit : une grand-mère ? Un ermite ? Une amie d’enfance ? On se laisse porter par le mystère.

Alice -Oui c’est ça, elle entre dans cette maison avec une attitude plutôt bienveillante et attendrissante. Des indices nous disent que même si elle prend le balai, elle n’est pas l’aide a domicile, que la maison n’est pas en bon état mais que le service à thé est parfait et que le vieillard est plutôt heureux de sa compagnie. Et la… le choc, on tourne la page et on découvre qui IL est vraiment. Terrible cette page !

Prenons là seule, dans sa globalité, juste deux phrases et une illustration à couper le souffle. J’en reste sans voix, pas vous ? L’aviez vous présagé ? Mais pour autant avez vous tout compris de l’histoire ou a t-il encore fallu découvrir les pages suivantes ?

Bouma– Effectivement, cette page est un pivot dans l’histoire. Pour moi elle a mis fin au suspens tout en apportant une nouvelle tension, de nouvelles questions renfermées dans ce « Oui toujours » quand on demande au personnage s’il a faim. Présage ? Reflet d’autrefois ? Et tant de pages à lire encore pour essayer de deviner.

Pepita – Le choc oui …une surprise de taille que l’identité de celui à qui elle s’adresse. Dans la tête du lecteur s’opère alors un renversement de situation puisqu’il comprend alors l’enjeu de cette histoire. Juste en image. Ensuite viennent les mots et là on creuse encore. On va au bout de l’idée et de ce qu’elle révèle en profondeur. C’est vraiment très fort dans tous les sens du terme. Même la couverture, on la lit différemment du coup.

Colette– J’ai très fortement ressenti la tension qui montait jusqu’à ce portrait de l’interlocuteur d’Aurore que l’on prend en plein coeur ! On le reconnait tellement, on se reconnaît tellement dans cette page là, il y a tout un monde qui se joue dans cette image, le monde d’Aurore mais aussi notre monde, celui que nous nous sommes construits dans l’enfance et qui comme l’interlocuteur d’Aurore a pris un sacré coup de vieux… Ce portrait est un véritable pivot dans l’album, il nous fait basculer dans une lecture bien différente de celle que nous croyions mener jusque là…

Pépita -oui exactement Colette ! On se dit que jamais on aurait pu penser voir les personnages de conte vieillir et que les proies de leur jeunesse puissent les mettre devant leurs responsabilités à ce point ! du coup, est-ce encore un album pour enfants?

Alice – Comme le dit Colette, notre lecture bascule d’un coup et l’on découvre alors les motivations d’Aurore en entrant dans la psychanalyse pure et dure ! Aurore est là comme pour nous rappeler que les épreuves ne s’effacent pas mais marquent notre vie à jamais.
Dans un long monologue Aurore nous parle de sa resilience, elle semble très affirmative … et pourtant… Pensez-vous qu’Aurore est aussi forte qu’elle se décrit ?

Bouma – Comme tu le soulignes, Aurore se décrit. Peut-être se donne-t-elle la force d’avancer par delà le passé ? Peut-être est-ce pour se donner du courage ? Peut-être est-ce la vérité ? C’est le doute qui est pour moi intéressant.

Colette –  Aurore est-elle aussi forte qu’elle se décrit ? Nous ne pouvons véritablement le savoir car nous ne vivons à ses côtés qu’une seule journée, je pense que nous ne pourrions témoigner de sa force réelle que si nous la suivions sur plusieurs semaines, sur plusieurs années, être avec elle quand elle retrouve ses enfants, écouter ce qu’elle leur dit, ce qu’elle leur raconte le soir avant d’aller dormir… Mais une chose est sûre, elle a beaucoup réfléchi, analysé ses souffrances et semble avoir trouvé dans cette étrange relation qu’elle a créée avec son bourreau une forme de résilience comme tu le dis si bien. Et pour cela il faut avoir beaucoup de courage.

Pépita – Ah si pour moi elle est forte, immensément forte ! Qui oserait aller rendre visite régulièrement à quelqu’un qui vous a fait mal alors que vous avez réussi à construire votre vie malgré tout ?…Je pense que cela la conforte dans sa force de caractère, voire même dans le fait qu’elle soit si vivante, y compris dans les gestes anodins du quotidien ( conduire sa voiture librement, manger un croissant, se regarder dans le miroir,…). Car affronter ses peurs, ce n’est pas oublier, ce n’est pas pardonner, c’est avancer. J’ai particulièrement aimé ces dialogues que vous citez car la parole libére les mots, pansent les plaies. Ils ont tous les deux besoin pour moi de se situer là où ils en sont dans leurs vies respectives avec infiniment de bienveillance. Cette bienveillance m’a énormément touchée. Elle est comme une sorte d’espoir. Que tout est possible malgré tout.

AliceEn filigrane, on a vu s’écrire une histoire, tout droit sorti d’un conte de l’enfance. Un jeu d’inversion de rôle que nous avions même pas pu envisager. Qu’est ce que cela vous a évoqué ?

Bouma – Un sacré coup de vieux ! Quand on se rappelle des contes de son enfance, il y a forcément le temps qui passe en filigrane même si ceux-ci sont si intemporels qu’ils en paraissent immortels.

Colette-Ce n’est pas nouveau d’inverser les contes classiques, de les détourner, de les malmener. Ici c’est bien plus subtil d’après moi, il ne s’agit pas vraiment d’inverser les rôles, chacun est resté le personnage qu’il a été jadis, « il était une fois », mais le temps a fait son œuvre, et les personnages ont changé. C’est ce qui est absolument génial ici, nous quittons la sphère atemporelle du conte (sans complètement la délaisser) pour intégrer le réel et sa matérielle finitude. « Humains, trop humains », ces personnages là nous ressemblent tellement !

Pépita – En fait, cela m’a ébranlée. Je n’avais jamais vraiment imaginé enfant que les personnages de conte puissent devenir adultes et vieillir. Même si beaucoup d’adaptations existent, de contes détournés,…je trouve que cet album franchit un cap énorme : celui de la modernité dans ce renversement de situation. Mais avec une belle dignité. Sans rabaisser. Le conte y est pour ainsi dire sublimé dans une forme novatrice avec des références implicites à d’autres contes en mettant en avant le conte le plus lu, le plus connu, le plus adapté, le plus détourné. Rien n’y est laissé au hasard, tout est pesé, tout peut se lire. Il s’adresse pour moi d’abord aux adultes, sans aucun doute. Mais qu’il soit publié en jeunesse, je trouve que c’est un signe fort aussi de ce que les enfants sont capables de décrypter aussi à leur niveau.

Alice– On aurait pu le deviner, nous avons dans les mains un album pour adulte averti. Un récit fort qui prend de l’épaisseur de scène en scène et qui se laisse porter par des illustrations parfois inquiétantes mais tellement magnifiques. Que rajouteriez vous que nous aurions oublié et qui vous tient à coeur ?

Bouma – Moi je citerai le texte vrai et percutant :
« J’étais fort autrefois », soupira-t-il.
« Non. Non, vous n’avez jamais été fort. Vous étiez puissant. C’est autre chose » répliqua Aurore.

Colette – « Je veux croire qu’il est possible de devenir grand sans devenir méchant » : cette phrase résonne étrangement à chaque fois que je la lis, elle évoque pour moi tous ces enfants qui ont souffert de la violence des autres et qui doivent pourtant continuer à s’élever. La réponse qu’Aurore trouve pour accepter ses blessures d’enfance est une réponse profondément humaniste et généreuse que je souhaiterais possible pour tous les petits humains qui croisent des coeurs de pierre, des coeurs de bois sur leur chemin…

Pépita – La couverture : je l’ai vue différemment après lecture. Elle est vraiment symbolique de ce qui se joue à l’intérieur : une voiture rouge qui trace sa route dans une forêt. Rien de plus anodin ? Et pourtant…..quelle métaphore ! Elle résonne en moi comme comme la singularité de tout un chacun sur le chemin de la vie.

AliceFinalement nous n’avons rien a redire sur cet album : texte impeccable, rythme étudié, illustrations soignées, intrigue recherchée… cet album n’est il pas presque trop parfait ?

Pépita – Il atteint une forme de perfection dans l’articulation fond/forme, c’est certain. Après, la question qui se pose est : est-ce encore un album pour enfants ? Dans le sens où il contient beaucoup de références pour public averti, sans prétention aucune. Je me suis aperçue aussi qu’on n’a pas évoqué le titre : Cœur de bois. Très symbolique aussi. C’est un album à signes et à sens.

Bouma-Un livre peut-il être parfait ? Je ne pense pas car la lecture reste subjective. Après, comme Pépita, et comme nombre de prescripteurs, peut-être relèverais-je effectivement le problème du public cible. Qui est-il ? Peut-on encore parler de littérature de jeunesse ? Je ne sais pas et me garderai bien d’avoir un avis tranché sur la question.

Colette-Je ne pense pas avoir la compétence de juger de la perfection de quoi que ce soit en ce monde, mais en tout cas c’est un album particulièrement riche, qui bouscule aussi bien l’intelligence que le coeur. Et en ce sens c’est un album particulièrement précieux. Qu’en comprendront les enfants, qui trouveront-ils ? Et bien il faudra leur poser la question !

Alice-Pour se quitter, peut- être pourrions nous proposer à nos lecteurs d’aller un peu plus loin et de lire d’autres livres de ces auteurs ? Lequel(s) conseilleriez vous et pourquoi ?

Pepita – Cent grillons d’Henri Meunier au Rouergue : des contes détournés avec des jeux linguistiques. Drôlement bien fait !

Son avis ici

Dans un autre registre, j’aime beaucoup Bientôt en petite enfance du même auteur chez le même éditeur : une bien belle balade à observer, très colorée.

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Et de Régis Lejonc, le magnifique Kodhja

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Les éditions Sarbacane sorte en septembre un album avec Marcus Malte au texte et dont les illustrations sont dans la même veine. Splendeur !

Bouma– Le magnifique Kohja qui parlera à tous, petits et grands pour son intemporalité.

Son avis ici

 

Colette – Alors mon chouchou d’amour de ces auteurs c’est La Môme aux oiseaux publié aux éditions du Rouergue en 2003 qui signe mon entrée en littérature jeunesse et à la sortie duquel j’ai eu la chance de rencontrer ces deux artistes qui vivent tous les deux près de chez nous j’aime beaucoup également le très poétique La mer et lui au Rouergue également. Tous les livres écrits par ce duo en fait ont ravi mon cœur de lectrice, il se dégage toujours une poésie infinie de l’alliance des images de Lejonc et des mots de Meunier.

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« Qu’en comprendront les enfants, qui trouveront-ils ?

Et bien il faudra leur poser la question ! »

Retrouvez vendredi 16 juin sur le blog, l’avis de, jeunes, très jeunes enfants, d’ados, de jeunes adultes … à qui nous avons proposé de nous faire part de leur ressenti.

A vendredi !

Coups de cœur du joli mois de mai

Le joli mois de mai nous a bien inspirées côté lecture !

Des échéances importantes pour certaines d’entre nous n’ont pas empêché notre passion de lecture de s’émousser même si le rythme a été moins soutenu…

De bien belles découvertes qu’on a plaisir à partager avec vous à nouveau ce mois-ci !

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Chez Chloé, on joue au chat et à la souris, dans une ambiance proche du dessin animé, avec un dynamisme qui sied parfaitement aux beaux jours.

Tu m’attraperas pas ! Thimoty Knapman, Simona Ciraolo. Pastel, 2017

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 Chez Alice, on a le cœur transporté par le portrait de cet ado cabossé à la recherche d’un nouveau chemin plus apaisé.

Car Boy d’Anne Loyer. Thierry Magnier, 2017

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Chez Pépita, on a oscillé entre plusieurs émotions : une approche très pertinente dans cet album reliant les émotions entre elles….comme un fil invisible.

Au fil des émotions. Préface d’Alexandre Jollien. 

Texte de Cristina Nunez Pereira et Rafael R. Valcarcel, Gautier Languereau, 2016

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Chez Bouma, on s’est lancé dans la quête du super-héros à la sauce moderne dans un roman sans concession qui aborde l’envers de ce décors de paillettes.

Power Club T.1 d’Alain Gagnol, Syros, 2017

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Chez la collectionneuse de papillons on a beaucoup lu mais pas chroniqué. Alors je vous conseille un petit roman que mes ados de 3e ont dévoré pour un projet interdisciplinaire lettres-histoire qui a été super motivant :

D’un combat à l’autre, les filles de Pierre et Marie Curie,

Beatrice Nicodéme, Nathan.

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Chez Céline du Tiroir, coup de coeur pour l’histoire poétique et rigolotte d’une petite mouche bleue et de son voyage à travers la chaîne alimentaire de la forêt. Des illustrations de toute beauté pour cette chouette histoire qui tourne joliment en rond !

D’une petite mouche bleue, de Mathias Friman

Les fourmis rouges.

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Cinq ans, ça se fête avec des cadeaux !

Comme vous le savez (ou pas) notre blog collectif fête ses 5 ans cette année. Pendant ces années, le blog a évolué, il a grandi, il a pris son caractère. Il y a eu presque 400 articles publiés, des coups de cœur en pagaille, des débats parfois vifs et une équipe toujours motivée pour faire vivre tout ça. Cette équipe, elle a changé, il y a eu des départs et des arrivées, au gré des aléas de la vie. Mais toujours pour points communs la passion pour la littérature jeunesse et le désir de partage. Aujourd’hui, nous nous apprêtons à accueillir une nouvelle venue, vous la croiserez bientôt par ici, en attendant, vous pouvez aller visiter son blog :  atelier de cœur.

Mais, comme annoncé dans le titre, un anniversaire, c’est avant tout des cadeaux.

Alors, nous avons décidé de vous gâter. Après tout, ces cinq années d’existence, c’est un peu à vous que nous les devons et nous vous en sommes reconnaissantes.

Vous vous en souvenez peut-être, à  l’été 2014 nous avons fait une série de billets où chacun d’entre nous (à l’époque l’équipe était encore mixte) racontait le livre d’où il vient. Ce livre particulièrement marquant, dont on peut dire qu’il y a un avant et un après sa lecture. Le genre de livre qu’on offre à tour de bras, qu’on a tellement envie de faire connaître.

Aujourd’hui, pour gagner un livre, nous vous proposons de prendre la plume à votre tour (oui, bon, le clavier, mais c’est moins poétique) et de nous raconter en commentaire le livre d’où vous venez. Un titre de livre, un petit souvenir marquant, une anecdote à son sujet, ce que vous voulez !

Les gagnants seront tirés au sort parmi les commentaires. Oui, LES, car ce sont dix livres que nous mettons en jeu. Les titres des livres sont une surprise, nous les choisirons soigneusement en fonction des gagnants. Album, BD, roman, nous ferons au mieux pour plaire à celui ou celle qui le recevra !

Le jeu est ouvert aux résidents de la France métropolitaine (c’est pas de notre faute, c’est la poste…), vous pouvez partager sur les réseaux, cela nous fera plaisir, mais ce n’est pas obligatoire.

Le tirage au sort aura lieux dans un mois, soit le 29 juin, ainsi les gagnants pourront partir en vacances avec un nouveau livre (ou se consoler de ne pas avoir de vacances en lisant un nouveau livre, ce qui est toujours d’un grand réconfort).

Vous pouvez préciser en commentaire l’âge de l’enfant auquel vous destinez le livre mais si vous voulez le garder pour vous, c’est autorisé aussi. Dans tous les cas vous pouvez préciser le genre de livre que vous souhaitez recevoir.

Alors, à vos commentaires et merci de votre confiance !

Lectures au jardin

Sur petit bout de pelouse, dans un coin de terrasse, à l’ombre des feuillages, allongée sur un transat.. le retour des beaux jours nous a invité à mettre le nez dehors.

Chacune chez soi, aux quatre coins de la France, nos livres sous le bras, nous avons passé le pas de la porte pour aller prendre l’air et profiter des premiers rayons de soleil.

Regarder plutôt notre album photos de nos « Lectures au jardin » 

Pépita dans son transat, en terrasse, avec un bon roman…

Qui fait rire et pleurer à la fois…

Dans le jardin de la collectionneuse de papillons, les enfants s’installent sous le cerisier pour découvrir un des derniers livres d’Anette Tamarkin…

Chez Chloé, la lecture du roman La petite femelle  est interrompue par les demandes de la mouflette « Maman, tu me lis Merveille des merveilles?  Tu me lis Mon grand album de bébé?  Tu me (re)lis Glurb? « 

Chez Alice, un bol d’air printanier pour sortir de ce huis clos au cœur d’un procès en assise. Un livre ado ? Adulte ? Je me pose encore la question, tellement ce roman est bien fouillé.

Peine maximale d’Anne Vantal

Chez Sophie, on profite du soirée ensoleillée pour lire une bien jolie BD !