Coups de coeur de mars !

Alors que le printemps arrive, nous restons faces à l’incertitude d’un renouveau dans nos quotidiens perturbés par des mesures restrictives. Mais le livre a enfin été reconnu comme essentiel et parce que cela n’a jamais fait aucun doute pour nous, voici une sélection de nos coups de cœur.

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Le deuxième tome de Steam Sailors, Les Alchimistes fut pour Linda une véritable plongée dans l’univers steam punk créé par Ellie S. Green. Son récit nous entraîne une nouvelle fois en pleine aventures de pirates de l’air. Courses de modules, batailles navales et péripéties pénitentiaires nous permettent de découvrir un peu plus l’équipe des pirates qui tentent de venir en aide à la jeune Prudence.

Steam Sailors, tome 2. Les Alchimistes d’Ellie S. Green, Gulf Stream, 2020

Son avis complet à lire ICI.

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Grâce à Signé poète X, d’Elizabeth Acevedo et à l’excellente traduction de Clémentine Beauvais, Isabelle a vibré au rythme du slam de Xiomara. Cette adolescente américano-dominicaine grandit à Harlem et trouve sa voix sous nos yeux émus. Ce roman en vers libres est à l’image de sa sublime couverture : moderne, bouillonnant, plein de vie, de tensions et de possibles.

Signé poète X d’Elizabeth Acevedo, Nathan, 2019 pour la traduction française.

Pour lire l’avis d’Isabelle, c’est par ICI !

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Pour Colette, une BD particulièrement originale a retenu toute son attention : Peau d’homme de Hubert et Zanzim publié chez Glénat. Dans l’Italie de la Renaissance, une jeune femme, Bianca, doit se marier à Giovanni, un riche marchand, que ses parents ont choisi pour elle. A quelques jours du mariage, sa marraine, figure tutélaire hautement subversive, lui confie un secret : depuis plusieurs générations, les filles de la famille possèdent une peau d’homme qui une fois revêtue, permet de rejoindre les cercles bien verrouillés des mâles de la cité. Métamorphosée en Lorenzo, Bianca va découvrir la liberté, celle de l’amour, de la sensualité, de la sexualité épanouie et choisie. Nous suivons Bianca et Giovanni tout au long de leur vie d’adulte et leurs aventures amoureuses nous bousculent, nous questionnent sur le poids de la culture dans nos choix amoureux….

Peau d’homme, Hubert, Zanzim, Glénat, 2020.

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Pour Liraloin c’est Séverine Vidal et son roman L’Eté des Perséides qui remporte le coup de cœur de mars.

Séverine Vidal nous livre un roman complétement différent de ce que j’ai pu lire de cette autrice et c’est une excellente surprise. Le mystère et le suspense nous tient en haleine du début jusqu’à la chute et quelle chute ! Je me suis beaucoup attachée aux personnages notamment au duo Ana/Jonas. Deux êtres unis, se connaissant à peine, luttant pour réunir leurs familles respectives. Un sentiment très fort bien au-delà de l’amour nous envahit. Lisez et vous comprendrez alors pourquoi.

L’Eté des Perséides de Séverine Vidal, Nathan, 2021

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Lucie a découvert son coup de cœur par pur hasard, en piochant dans les livres empruntés par ses élèves à la bibliothèque. Quelle découverte et quelle belle surprise que ces Oiseaux-là !

Dessins minimalistes, couleurs vives, peu de texte et un effet immédiat.
“Un seul de ces petits détails suffit à enrichir l’instant qui passe.”
Simple et beau. Une magnifique fable sur le lien tissé entre deux êtres, lien mis à rude l’épreuve ces temps-ci.

Les Oiseaux de Germano Zullo, illustrations Albertine, La Joie de lire, 2010

Son avis ICI.

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Pour Pépita et son Méli-MéLo de livres, le choix s’avère encore difficile : mais cet album de Jimmy Liao Le poisson qui me souriait, a laissé une empreinte forte : ce petit bijou d’empathie, publié il y a 20 ans, n’a pas pris une ride : au contraire, il parle à notre époque mieux que jamais.

Le poison qui me souriait, Jimmy Liao, HongFei Cultures

Son avis ICI.

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Enfin, nous voulions partager un coup de cœur commun pour un roman que nous sommes plusieurs à avoir lu et beaucoup aimé. La réécriture moderne et féministe du conte La Princesse au petit Pois par Flore Vesco.

D’Or et d’Oreillers de Flore Vesco, l’école des loisirs, 2021.

Les avis d’Isabelle, de Linda et de Pépita.

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Et vous, quel coup de cœur souhaitez-vous partager ?

Sophie Van Der Linden s’invite sous le Grand Arbre…

Critique, formatrice et autrice de romans, de guides et d’analyses d’albums, Sophie van der Linden est à la fois une passionnée et une experte intarissable de la littérature jeunesse. Vous êtes probablement familier.e.s des articles passionnants qu’elle publie sur son blog ! Nous avons eu envie d’échanger avec elle sur notre passion commune. Une conversation qui nous a donné envie de nous plonger encore et toujours dans la merveilleuse offre d’albums qui continue manifestement de fleurir…

Sophie van der Linden, portrait disponible sur son blog

Quels regards portes-tu sur la production actuelle en albums jeunesse ? Quel est ton titre fétiche ? 

L’album ne cesse d’évoluer, de se diversifier. La création, en France, reste toujours aussi dynamique et inventive, tandis que des pays entrent en jeu et nous offrent de belles contributions. Je pense par exemple au Pérou avec l’album Migrants (Issa Watanabe) ou encore à la Corée qui nous apporte chaque année son lot de titres très originaux.

Un titre important pour moi cette année : Tu t’appelleras lapin (Versant Sud éditeur), conçu par une jeune créatrice belge, qui incarne une nouvelle génération, nourrie dans l’enfance par le renouveau de la littérature jeunesse et sans doute aussi de celui du cinéma (notamment Miyazaki). C’est un album vraiment très singulier qui, pour cette raison, ne peut pas faire l’unanimité, mais il est d’une grande puissance émotionnelle, parfaitement enfantin dans son approche. Les textes sonnent juste, très subtils, et parfois poignants, tandis que les images offrent une grande profondeur aussi bien plastique que symbolique.

A quoi tient la réussite d’un album selon toi ? (et son contraire)

À la sincérité de son projet littéraire ou artistique. En littérature jeunesse on croule sous les intentions : éducatives, morales, commerciales. Un album émancipé de toute intentionnalité est déjà important à prendre en compte. Ensuite, c’est très difficile à définir car l’album convoque une sorte d’alchimie. Grégoire Solotareff parle lui de mayonnaise, mais c’est la même idée : c’est un équilibre très fragile, pas seulement entre le texte et l’image, mais entre le contenu, la forme, le support, le thème, etc. Il suffit par exemple d’un texte un peu trop long, ou bavard, pour que tout l’équilibre s’effondre. Il m’arrive parfois de parler « d’albums parfaits » parce que tous les éléments, toutes les articulations sont abouties et identifiables. Mais ce n’est le cas que de quelques albums dont les moyens d’expression sont limpides. Les livres d’Adrien Parlange ou d’Adrien Albert (et je m’aperçois seulement en les écrivant de la récurrence du prénom), sont dans ce cas. Je ne dirais pas cela de Tu t’appelleras lapin, dont je parlais plus haut. Mais cela ne le rend pas moins cher et important à mes yeux. Simplement les règles de sa création m’échappent davantage.


Comment chroniquer un album : rendre compte de son implicite, du rapport texte/image ?

Il n’y a pas de grille d’analyse valable pour l’album. Je n’en ai en tout cas jamais utilisé. L’album est une matière vivante, libre et complexe. Qui échappe aux règles. En BD par exemple, on peut parler de mise en page traditionnelle ou régulière. Rien de tout cela dans l’album. Chaque titre est isolé et appelle une nouvelle histoire critique. Pas de grille donc, mais il faut s’armer d’une multitude d’outils. Pour faire l’analyse critique d’un album vous aurez parfois besoin des outils de l’analyse plastique, ou filmique, de la philosophie, de la poétique ou de la narratologie. Le théâtre peut aussi être un modèle pour un album qui se présente comme une scène sur laquelle évoluent des personnages.


As-tu l’occasion de “tester” la lecture d’albums avec le public jeunesse ? Si oui, qu’en retires-tu? Sinon, cela te manque-t-il et envisages-tu de le faire ?

Cela m’arrive très ponctuellement, lors d’ateliers que je peux parfois mener auprès d’un public jeunesse. Plus généralement, j’échange beaucoup avec les bibliothécaires ou les lecteurs, bénévoles ou professionnels, avec lesquels je travaille sur le long terme, pour connaître la réaction des enfants. Ce retour m’est essentiel. Il arrive qu’un livre que l’on pense « parfaitement enfantin » soit dédaigné par les enfants. C’est alors intéressant d’essayer de comprendre pourquoi. Mais ce qui arrive le plus souvent, c’est qu’un livre jugé « difficile », se trouve largement plébiscité par les enfants. C’est par exemple le cas de Rouge de Michel Galvin (Rouergue), le premier album de cet artiste adressé aux tout-petits. Il est tellement atypique dans sa narration qu’on pourrait croire qu’il aurait du mal à capter l’attention des très jeunes enfants. Or, les très nombreux retours, provenant de différentes sources, recueillis sur sa lecture auprès du public indiquent un intérêt manifeste. Il y a tant de préjugés sur ce que les enfants aiment ou n’aiment pas qu’il me semble absolument incontournable de rechercher ces retours du « terrain ». Il m’arrive même de passer commande d’un retour à tel ou tel réseau de lecture pour connaître la réception d’un album, afin d’avoir confirmation, ou infirmation, de mes repères critiques.


Penses-tu que la littérature jeunesse dans son ensemble est assez valorisée en France aujourd’hui ?

À l’évidence, pas du tout ! La recherche et l’enseignement universitaires sont très insuffisants, la formation recule dans tous les secteurs, il n’y a quasiment pas de journaliste spécialisé, les ouvrages critiques sont rares… Pourtant, c’est un domaine éditorial de premier plan, et on sait que la majorité des lecteurs appartient au public jeune. On a une production exceptionnelle à l’échelle internationale. Tout se passe comme si cette production n’était pas digne d’intérêt ni économique ni intellectuel. On ne doit la survie de la création qu’au travail acharné des éditeurs, des auteurs, du réseau de la lecture publique et des associations. Il est urgent d’élargir le spectre ! 

A quel moment tu t’es dit : je vais devenir formatrice ? Pourquoi l’album en particulier ?

La formation découle de mon activité critique et de mes publications. Suite à la publication de mon premier ouvrage sur Claude Ponti, en 2000, des bibliothèques m’ont contactée pour en parler. Idem après le deuxième, Lire l’album, en 2006. Le choix de l’album est le fait d’un parcours, personnel puis universitaire. Depuis l’adolescence je suis passionnée par la question du rapport entre texte et image, dans la peinture, la bande dessinée, etc. Par hasard, j’ai découvert l’album comme objet d’étude. J’ai su que j’avais trouvé mon centre d’intérêt ce jour-là.

As-tu des projets en cours ou des envies de nouveaux projets ? Peux-tu nous en faire part ?

Depuis plusieurs années, je travaille à rapprocher la création d’une audience large. Ce fut le sens du lancement de mon blog, et de mes premiers guides, Je cherche un livre pour un enfant, chez Gallimard Jeunesse en 2011. La série a connu un beau succès et il fallait réactualiser ces publications. Avec la présidente de Gallimard Jeunesse, Hedwige Pasquet, nous avons fait le choix d’un guide unique, généraliste qui aborde Tout sur la littérature jeunesse. C’est son titre, et son ambition, il paraîtra en mars prochain.

Tout sur la littérature de jeunesse de la petite enfance aux jeunes adultes, Sophie van der Linden, Gallimard Jeunesse, 2021.
Sortie prévue le 29 avril 2021

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Un grand merci à Sophie d’avoir répondu à nos questions avec une passion communicative !

Lecture commune : Marie et Bronia.

En mars, À l’ombre du grand arbre, nous célébrons les femmes ! Et aujourd’hui nous mettons à l’honneur deux femmes hors du commun, deux scientifiques incroyables : Marie Curie et sa sœur Bronia Dluska. C’est grâce à la plume de Natacha Henry, essayiste féministe, historienne et journaliste franco-britannique, que nous avons découvert ce qui liait ces deux sœurs, ce qui les faisait avancer au delà des interdictions et des préjugés qui empêchaient alors les femmes d’étudier et de se réaliser dans les sciences. Une lecture commune s’imposait !

Frédérique. – Qu’as-tu pensé de la couverture ?

Colette.- Alors, avec le recul permis par la lecture, je dirais que la femme sur la couverture, au milieu de cette allée enneigée, au cœur d’une campagne glaciale, c’est plutôt Marie. Marie qui se tourne vers l’avenir qu’elle est en train de se construire en travaillant pour la famille qui vit dans la grande maison bourgeoise que l’on devine à l’arrière-plan. La couverture aurait été encore plus symbolique si sur sa quatrième, on avait pu deviner la silhouette d’une femme traversant les rues de Paris. D’un côté Marie, de l’autre Bronia, et au centre les 327 pages qui nous racontent leur pacte.

Frédérique. – Pour moi, cette couverture évoque une fuite, un élan. Il y a deux prénoms sur la couverture et pourtant une seule femme. Comme si Bronia et Marie ne faisaient qu’une, avec une envie commune : celle de réussir. Dès les premières pages, le lecteur sent un couple qui s’aime et qui se ressemble (les parents de Marie et Bronia) qui je pense seront toujours des modèles en amour pour les deux sœurs. Pour toi, que veut montrer ce couple à ses enfants?

Colette.- Bronislawa et Wladyslaw forme un couple d’une grande simplicité, de celle qui caractérise les amours sincères. Ils ont la passion de l’enseignement et de la transmission en partage et ils sauront, chacun à leur mesure, l’insuffler à leurs cinq enfants. Bronislawa, un peu moins longtemps que son époux, hélas… Ce que j’ai pu pleurer en terminant ce premier chapitre… Que dirais-tu de l’ambiance familiale dans laquelle grandissent Marie et Bronia ?

Frédérique.- L’ambiance familiale est très chaleureuse car, comme nous l’évoquions précédemment, cette famille est issue d’un couple qui s’aime. Très vite on sent que les enfants, qui ont peu d’écart, sont unis et s’entraident beaucoup. Malheureusement, le malheur s’abat très vite dès que la mère tombe malade.

Colette.- Oui, je suis entrée dans ce livre les larmes aux yeux ! C’est rare d’ailleurs les romans qui commencent par un enchaînement de tels évènements dramatiques. Je ne sais pas pour toi, mais quand j’ai lu les pages sur la mise en quarantaine de Bronislawa, je me suis rendue compte à quel point la situation que nous vivons en ce moment avec le coronavirus n’était vraiment pas une situation inédite et que des tas d’autres avant nous avaient du y faire face sans les connaissances et les moyens scientifiques que nous avons… Cela m’a permis de relativiser notre malheur.

Frédérique.- Exactement!!! Tout comme toi je me suis dis “whaouuuu” et bien, tiens donc, quelle coïncidence. Je ne sais plus mon sentiment à ce moment là, mais j’ai pris une petite baffe. Une baffe qui m’a fait réagir en me disant qu’un jour nous allions nous sortir de tout cela.

Colette. – Ce que j’ai trouvé très intéressant dans ce roman, moi qui adore le personnage de Marie Curie et qui avais lu plusieurs documentaires sur elle, c’est qu’ici l’auteure nous la montre certes avec ses forces, mais aussi avec ses faiblesses. Comment la décrirais-tu ? Quel portrait gardes-tu en mémoire de ce personnage ?

Frédérique. – J’ai lu et vu quelques documentaires sur Marie Curie également, toujours très fascinée par cette intelligence un peu hors du commun. Le dernier documentaire, lu avec mon fils, était celui de la collection Les Grandes Vies chez Gallimard jeunesse.

Marie Curie, Coll. Les Grandes Vies, Gallimard Jeunesse.

Dans ce roman, son portrait de départ est celui d’une fille, d’une jeune fille et d’une femme déterminée à poursuivre ses études, que rien de peut arrêter. Elle est forte, solide et semble incassable ! Elle prend sur elle lors de la maladie de sa mère, durant le deuil aussi. Elle se tait et se retient lorsqu’elle doit être gouvernante pour aider sa sœur financièrement. Il y a une forme de renoncement surtout lorsqu’elle se sent délaissée par son premier amant. Et se ré-enferme d’ailleurs pour mieux se laisser aller à l’amour plus tard avec Pierre Curie.

Colette. – Par rapport au portrait que tu dresses de Marie Curie, j’aimerais ajouter que ce livre apporte quelque chose d’infiniment plus humain que tous les documentaires que j’ai pu lire précédemment sur cette éminente scientifique : on y découvre quand même une jeune fille qui aime s’amuser, danser, patiner, courir… On y découvre une amoureuse passionnée, qui vit ses relations amoureuses tellement fort que l’une d’elles va manquer d’éteindre la soif d’apprendre de notre héroïne. Il y a quelque chose de léger, d’insouciant, de virevoltant chez Marie qu’on ne retrouve pas chez Bronia, qui pour moi est beaucoup plus déterminée que sa sœur à réussir ses études. Et je ne m’y attendais pas, étant donné que je ne savais absolument rien sur la sœur aînée de Marie Curie alors que, franchement, quel personnage incroyable !

D’ailleurs que retiens-tu de la personnalité méconnue de Bronia, qui pourtant, on ne cesse de le dire, a joué un rôle primordial dans la trajectoire de Marie ? Je trouve son travail sur l’allaitement précurseur et m’étonne qu’il ne soit pas plus connu.


Frédérique. –Pour moi, elle est indissociable de Marie à tel point que, même quelques mois après ma lecture, j’ai l’impression que les deux sœurs ne font qu’une. Bizarre non? Comme toi, je ne connaissais pas du tout le parcours de Bronia. Pour toi, comment les deux sœurs se complètent tout le long du roman ?

Colette. – Je trouve que si, au départ, les deux sœurs avaient un parcours similaire, dirigé vers les études et des carrières de scientifiques, elles prennent des chemins très différents quand elles sont séparées physiquement, l’une à Paris, l’autre à Szczuki. En fait, il faut bien le dire : d’après ce roman, il n’y aurait pas eu de Marie Curie sans Bronia Dluska ! Si Bronia n’avait pas insisté pour rappeler à Marie leur pacte, elle serait peut-être restée en Pologne à jouer la gouvernante des enfants de familles riches. C’est incroyablement beau quand même cette sororité qui pousse à se dépasser et à rester intègre à soi-même ! Qu’en penses-tu ?

Frédérique. – Je pense que c’est là que réside toute cette histoire de pacte ! L’une sans l’autre ne peut s’accomplir. Après tout, une fois Bronia installée et mariée, cette dernière aurait pu “oublier” ou se “dégager” de ce pacte. Rien ne s’oublie : le sens du devoir et surtout cet amour véritable qui unit les deux sœurs ! J’ai quand même l’impression que ce sens du devoir est beaucoup plus fort chez les femmes. Est-ce à cause de l’impossibilité de faire des études? Qu’est-ce que tu en penses ?

Colette. – Concernant le sens du devoir, comme dans le roman, nous n’avons pas vraiment de personnages masculins que l’on pourrait analyser en parallèle de nos deux héroïnes, je ne saurais répondre à ta question. Malgré tout, il y a dans ce roman un personnage masculin particulièrement émouvant, c’est le père de nos deux sœurs et il me semble qu’il fait preuve d’un merveilleux sens du devoir parental. En effet, même si le pacte est ce qui pousse Marie à sortir de la morosité dans laquelle la plonge sa déception amoureuse, c’est aussi son père qui trouve, en quelques mots comment l’amener à renouer avec la physique. Je trouve ce père formidable ! Vive les romans jeunesse qui mettent en avant des pères (qui plus est ici de famille nombreuse) aussi investi ! C’est finalement la famille qui est au cœur de toutes les ambitions, des cheminements, des découvertes de Marie et Bronia. Que ce soit dans le cocon familial en Pologne ou dans la famille retrouvée à Paris ou encore, plus tard, avec la rencontre avec Pierre, avec la famille de celui-ci, si accueillante et investie. Quel formidable grand-père, le docteur Curie ! Je lis ce roman non seulement comme une ode à la sororité mais surtout à la famille. D’ailleurs, n’est-ce pas quand Marie s’éloigne de sa famille que le pacte pourrait être brisé, que le moins audacieux en elle pourrait être flatté ?

Frédérique. – Je suis d’accord avec toi, la figure paternelle est très bien construite. Le père est dévoué à ses enfants. Ce que tu écris me fait penser à autre chose sur les hommes qui gravitent autour de nos deux sœurs. Casimir aura fort à faire pour tenter de séduire Bronia qui ne voit en lui qu’un séducteur et elle va le repousser dans ses retranchements, ce qui est très intéressant. Pierre Curie, c’est autre chose, sa timidité joue contre lui et il admire complètement Marie. Et je suis d’accord avec toi, la famille ne fait plus qu’un lorsque Marie s’éloigne. Elle semble perdue mais son courage reprendra le dessus, grâce à sa sœur, encore une fois!

Colette. – Parlons un peu d’amour si tu le veux bien justement ! Quel rôle joue-t-il ce sentiment dans le parcours de vie de nos deux héroïnes ?

Frédérique. – Il est au cœur de leur histoire. Le plus beau c’est qu’il est présent dès le départ, mais il n’est pas au centre de leurs préoccupations. Marie et Bronia mettent l’accent sur leurs études et n’ont que faire de l’amour. Peu à peu, il prend une place comme pour les aider à cheminer, à trouver une force au-delà d’elles-mêmes. Très tôt, nous l’avons évoqué plus haut, l’amour est présent à travers l’amour des parents. Je pense que Marie et Bronia souhaitent avant tout être en osmose avec leurs futurs amoureux et surtout sur le même pied d’égalité. Après tout, c’est Marie qui aide Casimir Zorawski à résoudre un problème de mathématique (alors que lui est dans une grande école). C’est Bronia qui tient tête à son Casimir Dluski si séducteur. Enfin, c’est Marie qui sera la clé de la réussite de Pierre Curie. Pour moi, il est là tout le long du récit, cet amour complet et unique. L’amour qui fait vibrer le cœur grâce à la tête.

Colette. – C’est un des aspects que j’ai adorés dans ce roman, non Marie et Bronia ne sont pas que des intellectuelles, ce sont aussi des être sensuels ! Loin des clichés sur les scientifiques. Comment comprends-tu le choix de l’auteure de ne pas faire durer le roman jusqu’à la mort des personnages, comme on pourrait s’y attendre dans un roman qui se veut quand même biographique ?

Frédérique. – Pour moi c’est un choix parfaitement simple. Natacha Henry a choisi ne de garder que cette belle complicité entre Marie et Bronia. C’est notre toile de fond, elle résonne tout le long du récit et ainsi éclipse toute tentation de vouloir conclure sur la mort des personnages. Et toi, Colette comment le perçois-tu?

Colette. – J’ai vu ce choix comme une fenêtre en effet sur l’accomplissement du pacte : une fois le pacte “réussi”, l’histoire était terminée. Mais du coup, je me suis demandée si après le déménagement de Bronia et de son mari pour leur projet de sanatorium, les deux sœurs s’étaient éloignées – non seulement géographiquement mais aussi moralement. Il n’y a pas de précision sur ce point dans les notices biographiques à la fin du livre. J’ai toujours le besoin de savoir comment les gens exceptionnels vieillissent, ça doit être un questionnement lié à la quarantaine qui approche à grands pas. Si tu ne devais garder qu’un mot pour caractériser Marie et un pour caractériser Bronia, que choisirais-tu ?

Frédérique.- Marie, c’est la pugnacité et Bronia, la stabilité, deux qualités qui s’accordent parfaitement avec leurs métiers respectifs.

Nous vous invitons donc à découvrir ces deux femmes exceptionnelles en empruntant le livre de Natacha Henry dans la médiathèque la plus proche ou en rendant visite à votre libraire !

Entretien avec Séverine Vidal

Il y a des autrices dont on aime lire les écrits et dont on suit les parutions avec impatience. Séverine Vidal est de celle-là. J’ai eu la chance de la rencontrer, elle réside en plus dans la même région que moi, et en plus, c’est une fidèle du blog ! Ayant gentiment commenté notre article consacré aux plaisirs minuscules qui comportait deux de ses ouvrages, nous avons saisi l’occasion de lui proposer un entretien. Voici le résultat !

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De quelle manière choisissez-vous le sujet de vos histoires ? Vous partez d’un mot, d’une situation ? Est-ce qu’il s’impose ? Est-ce que vous écrivez avec un lecteur en tête ?

Je ne choisis jamais un sujet, ni un message à faire passer. Je choisis un personnage. Je l’invente (c’est une étape, cette rencontre, qui ne se passe que dans ma tête ; je ne prends aucune note à ce stade), nous faisons connaissance. Puis je le suis, je la suis, je les suis. Ils m’embarquent, ces personnages, vraiment. L’idée de ce personnage peut surgir, de façon presque brutale, sans préavis, d’un mot entendu, d’une silhouette, d’une histoire qu’on me raconte, d’une chanson. Ou elle peut naître d’une construction lente, comme si je tournais autour des semaines avant de l’atteindre. Je ne suis pas sûre d’être très claire, là ! Il y a des personnages qui s’imposent, oui, parce que je les rencontre dans la « vraie vie » et que j’ai envie d’inventer l’histoire qui « va » avec. Récemment, le personnage d’Yvonne dans notre BD Le Plongeon (avec Victor Pinel, Grand Angle), ou Pierrot dans mon roman Soleil Glacé  (coll R) : je me suis inspirée de résidents d’EHPAD (pour l’une) ou de foyers pour adultes en situation de handicap (pour l’autre). De nos échanges lors d’ateliers d’écriture que j’y ai menés. Ces personnages sont le fruit d’une matière brute : l’émotion.

Je n’écris pas avec un lecteur en tête. Jamais. Je n’y pense pas. C’est plus tard, ça. Au moment de la parution, quand je lâche mon livre, quand il n’est plus tout à fait à moi, que je dois le partager. Là, j’attends les premiers retours fébrilement. Il y a un vrai vertige, là. D’ailleurs, j’ai l’impression que si on n’aime pas mon livre, c’est moi qu’on rejette. Ça ne s’arrange ni avec les années, ni avec les succès, les prix… Si j’ai un article négatif et deux cents coups de cœur, ce qui tourne le soir dans ma tête, hélas, c’est l’article négatif.

Vous sentez-vous reconnue comme une autrice à part entière ?

Heureusement, oui. C’est mon métier depuis 2011. Et même si j’ai commencé tard (à 40 ans), même si je ne viens pas de ce milieu (j’étais enseignante), même si j’ai pu me laisser grignoter, parfois, par le fameux syndrome de l’imposteur (il faudra que je cherche le féminin de ce mot), je sais que je suis à ma place. Ça n’empêche ni les doutes (j’aime douter), ni la peur.

Vous touchez à tout : albums, premières lectures, bandes dessinées, romans.  Est-ce un travail différent ? Avez-vous une préférence ? Ou avez-vous besoin de toucher à tout ?

C’est un travail différent, on n’aborde pas de la même façon un album pour les tout-petits et un roman pour ados ou encore un scénario de BD adulte. C’est ça qui me plaît  ! La richesse, la variété, le fait de mener, toujours, plusieurs projets de front, de ne rien me refuser, et qu’une journée ne ressemble pas à la précédente, ce sont des choses que je recherche. Je travaille en général sur six ou sept projets en même temps, un roman qui occupe mes après-midis, plusieurs projets BD à différents stades d’avancement (prise de note pour l’un, étape du séquencier pour un autre, écriture du scénario et travail sur le découpage pour un autre encore…), la rédaction de synopsis pour mes prochains romans (de façon à les proposer à mes éditeurs ou éditrices), l’écriture d’albums. J’aime écrire. C’est mon moteur. Et j’aime varier les plaisirs 🙂

Parlons de vos romans dans lesquels il y a beaucoup d’humour. Est-ce pour dédramatiser certaines situations ?

Souvent, oui. J’aborde parfois des thèmes qu’on pourrait considérer comme lourds, difficiles. L’humour permet d’en alléger la charge, permet la respiration. C’est le cas dans la vie  : l’humour nous sauve. Rire de soi, rire avec les autres, tordre le quotidien pour le rendre drôle, même dans les pires moments. On expérimente ça tous les jours, surtout en ce moment. Heureusement qu’il reste ça, l’humour, qui est contagieux lui aussi.
Mon envie, quand j’écris, c’est de suivre mes personnages, de créer des situations « justes ». Je vis la scène, de l’intérieur, je mets les dialogues en voix, et l’humour, un certain décalage, viennent spontanément.

Le thème du road trip revient souvent dans vos textes : avez-vous, vous-même, entrepris ce genre de voyage et si oui, est-ce votre propre expérience qui vous a inspirée ? Est-ce un ressort narratif particulièrement “pratique” pour s’extraire de la réalité et du quotidien afin de permettre à des liens familiaux (intergénérationnels ou générationnels) de se construire ?

Oui, vous avez raison, mes personnages sont presque toujours en mouvement ! Je ne m’en étais pas spécialement rendu compte, quand un élève en classe me l’a fait remarquer il y a quelques années. Il avait lu Quelqu’un qu’on aime et Lâcher sa main. Il m’arrive quand même d’avoir des personnages statiques, ha ha, dans Pëppo ou dans La Maison de la Plage, par exemple. Mais, naturellement, j’ai envie de les faire voyager, bouger, comme si leur évolution passait par là. Pour Quelqu’un qu’on aime, oui, je me suis inspirée d’un voyage que j’ai eu la chance de faire en 2013, aux États-Unis. Le livre est né en route, là-bas. Mais, dans d’autres cas, au contraire, je fais voyager mes personnages alors que je suis plutôt casanière et que j’adore, tout simplement, être chez moi ! Je fais parfois faire à mes personnages les voyages dont je rêve, ou les voyages que je n’ai pas faits.

Dans   votre dernier roman L’été des Perséides, vous rédigez un joli paragraphe sur votre mari Jérôme dans les remerciements. Vous indiquez que c’est lui qui a cru en votre écriture et n’a cessé de vous “remettre au travail lorsque vous pensiez que tout était foutu”. Est-ce que la famille vous donne cette force pour écrire ? Sont-elles des personnes ressources ?

La famille au sens large, oui. Je fais lire mes manuscrits à pas mal de monde avant de les envoyer à mes éditeurs ou éditrices. Des collègues auteurs.trices, des bookstagrameurs.euses… et à mes enfants ou mon mari. A quelques ami.es. Jérôme lit tout ce que j’écris, chaque jour. Il lit ou il m’écoute lui lire à haute voix, à l’apéro (il est brasseur, on teste ses bières en même temps), le chapitre du jour ! C’est essentiel pour moi. Le « cas » de L’été des Perséides est un peu particulier dans ma bibliographie. C’est le seul de mes romans que j’ai écrit en deux fois, avec un intermède d’un an et demi entre la première partie du roman et la dernière. Le seul que j’ai pensé abandonner parce que j’avais l’impression de ne pas y arriver. Je faisais un vrai pas de côté avec ce roman, en touchant à la science fiction, et je sortais clairement de ma zone de confort (je n’aime pas beaucoup cette expression mais là, je n’en trouve pas d’autre). Jérôme m’a aidée, nous avons décortiqué encore et encore la trame narrative, qui s’étend sur plusieurs siècles, les enjeux, la cohérence. Puis mon éditrice, Alice Aschéro, a pris le relais et m’a redonné confiance, elle-même convaincue par ce qu’elle avait lu. J’avais arrêté en octobre 2016, en pleine phrase. J’ai repris au début de l’année 2018, exactement où je m’étais interrompue. Alors oui, les gens qui m’entourent, les amis, la famille, sont très importants. Je compte sur leurs retours honnêtes mais bienveillants.

Est-ce que les rencontres dans les classes ont quelque chose de particulier pour vous ? Qu’est-ce que cela vous apporte ? Cela vous inspire-t-il ?

J’ai beaucoup aimé cela, beaucoup. J’en ai fait. Beaucoup… trop peut-être ? Il m’est arrivé d’être un peu lassée, de répondre aux mêmes questions, parfois trois fois sur le même livre dans la même journée. Il m’est arrivé d’en avoir assez de parler de moi. J’ai pas mal cherché d’autres façons d’aborder les rencontres, de proposer des lectures, des lectures musicales, une expo reprenant, justement, les questions qui reviennent le plus en rencontre, et, bien sûr, des ateliers. C’est ce que je préfère, en fait, lors des rencontres, faire écrire les autres, créer un espace chaleureux où ils pourront s’exprimer et partager. Ces rencontres-là, oui, sont de vraies sources d’inspiration.

La pandémie a -t-elle bousculé profondément votre travail ? Apparemment, la visio est pour vous un bon moyen de rester en contact : y trouvez-vous votre compte ?

On a tous essayé de réinventer quelque chose. Sinon, quoi ? On arrête tout et on change de métier ? Lors du premier confinement, librairies fermées et monde artistique à l’arrêt, salons annulés, rencontres scolaires impossibles, j’ai eu l’impression que je n’avais plus de métier. Tout simplement. Et avec la sidération, j’ai passé deux mois sans écrire une ligne. C’est là que j’ai compris qu’une des solutions pouvait être à chercher du côté des animations virtuelles. J’avais commencé à en mettre en place en 2019 (surtout parce que les trajets à l’autre bout de la France, répétés, me fatiguaient vraiment et que j’avais envie de rester un peu chez moi !) et ce sont les seules qui ont pu aboutir au printemps 2020. Cette année, j’ai la chance d’avoir à nouveau été sollicitée, pour des ateliers en ligne, pour des rencontres via Zoom ou Skype, pour des ateliers d’écriture avec le réseau Canopé, la Bataille des Livres, en Suisse. C’est riche, chaleureux, on construit malgré tout quelque chose de beau, on rigole bien, on touche à des sujets intimes aussi. Le virtuel n’étouffe pas toujours l’humain : en ce moment, si on ne développe pas ça, on ne voit personne. J’y trouve donc mon compte, comme vous dites. Même si les deux uniques ateliers que j’ai menés cet automne en présentiel (à l’Université de Bordeaux et dans le cadre du salon Lire en poche) m’ont fait du bien. J’étais heureuse de me déplacer et de rencontrer des élèves « pour de vrai ».

EN BONUS

Que lisez-vous aujourd’hui ?

La quinzaine de BD que j’ai reçues ces jours-ci pour le Prix BD Lecteurs.com / CNL dont j’ai la chance inouïe d’être Présidente du jury cette année. Une très belle sélection, je suis ravie.

Avez-vous des projets en cours ou à-venir ?

Oui ! J’écris en ce moment la biographie d’Isabella Bird, une aventurière du XIXè siècle au parcours très enthousiasmant. C’est pour Albin Michel. Je travaille aussi sur trois projets de BD, une historique qui se passe au XVIIè siècle dans une colonie britannique (je vous préviens, ça ne sera pas très feel good, ha ha), une qui raconte le parcours d’un migrant et parle pas mal de cuisine, et une autre, imaginée à partir des dessins d’un artiste que j’aime beaucoup. Les parutions sont nombreuses en 2021 (il y a les reports de 2020 et les titres prévus initialement !)  : est-ce que je peux vous les récapituler  ?

A venir
En BD
Une biographie de George Sand (dessinée par Kim Consigny)  : George Sand, la fille du siècle, et qui va paraître en avril chez Delcourt. Un énorme boulot que cette BD de 310 planches : on a tellement hâte de la partager enfin  !

Et une autre BD, chez Glénat, dessinée par Vincent Sorel, Naduah, cœur enterré deux fois (la vie de Cynthia Anne Parker, mère du dernier chef Comanche, Quanah Parker).

En roman : dans la collection Court Toujours, en mai, Tu reverras ton frère.
Un roman pour ado (toujours chez Nathan) à la rentrée de septembre, Sous ta peau, le feu.

Des albums : Ma timidité (chez Milan, avec Marie Leghima), On a fait un vœu (chez Mango, avec Clémence Monnet) et un superbe pop-up avec Adolie Day chez Marcel et Joachim.

Je travaille aussi beaucoup sur des BD jeunesse, autour de personnages féminins forts. Il y aura en 2022 plusieurs adaptations en BD de mes romans chez Bayard, Nos cœurs tordus, co-écrit avec Manu Causse et Pëppo (la BD sera dessinée par Elodie Durand).

Et il y aura une surprise en janvier 2022  !

Merci, Séverine Vidal, pour ces réponses pleines de générosité !
Toute l’équipe va suivre ces sorties avec un grand intérêt !

Lecture commune : Rosa Bonheur, l’audacieuse

Quelle incroyable figure on découvre avec ce roman sur Rosa Bonheur qui ne se laisse décidément enfermer dans aucun des rôles auxquelles elle semblait destinée en ce début de 19ème siècle : non seulement elle ne souhaite pas se marier mais préfère embrasser la carrière de peintre à une époque où les femmes n’ont pas le droit d’étudier aux Beaux arts, mais elle privilégie la peinture animalière, complètement à contre-courant des canons de son époque. Et rêve de porter des pantalons ! Il fallait un livre qui raconte cette histoire, Natacha Henry l’a fait – et nous sommes évidemment au rendez-vous pour en parler.

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry, Albin Michel, 2020.

Solectrice : Connaissiez-vous cette peintre avant de découvrir ce roman ?

Isabelle : J’avais vaguement entendu parler de Rosa Bonheur mais non, je ne la connaissais pas vraiment. Je me suis rendu compte après que je connaissais certains de ses tableaux, notamment ceux que j’ai pu voir au musée d’Orsay, mais je ne les avais pas associés à cette peintre dont je ne savais presque rien. Je ne voyais même pas précisément à quelle époque elle avait vécu. Qu’il aurait été dommage de ne pas découvrir son histoire !

Pépita : Pour ma part, c’est plus à travers son nom donné à une multitude d’écoles que je la “connaissais” ! Je savais qu’elle était peintre, j’avais déjà vu quelques-uns de ses tableaux (j’ai eu envie d’aller les voir après cette lecture, et j’en ai reconnu et découvert bien d’autres !) mais son parcours, je l’ignorais et quel destin ! Quelle femme avant-gardiste !

Solectrice : Pour ma part, je ne connaissais pas cette peintre – quel personnage ! – et j’ai également été surprise de plonger avec ce roman autobiographique dans le XIXe siècle. Qu’est-ce qui vous a interpellées ou amusées sur cette époque et sur la peinture à ce moment-là ?

Isabelle : J’ai aimé que l’histoire se situe dans la première moitié du 19ème siècle, c’est une période qui n’est pas abordée souvent en littérature, et particulièrement en littérature jeunesse. Et j’ai trouvé que Natacha Henry parvenait bien à brosser le bouillonnement social, politique et artistique de cette époque, même si c’est en toile de fond. Par exemple, c’est l’époque des prémisses du socialisme utopique et le père de Rosa est un saint-simoniste, ce qui donne l’occasion de parler brièvement de leurs idées. Le cheminement de Rosa nous donne aussi l’occasion d’assister aux obsèques de Napoléon, de découvrir la passion pour l’anatomie au Jardin des Plantes, ou encore le monde des abattoirs parisiens… Et bien sûr, le statut des femmes à une époque où le féminisme n’existait pas !

Pépita : Sur la peinture, j’ai trouvé cela étonnant cet attachement à la peinture animalière ! Mais réjouissant. Aller à contre courant des classiques, c’était osé ! La façon d’appréhender le monde aussi : aller au musée pour trouver l’inspiration plutôt que de plonger dans le réel. Même si Rosa Bonheur a eu l’intuition d’aller à la campagne pour se frotter à ses modèles grandeur nature. J’ai beaucoup aimé l’émulation intellectuelle rendue dans ce roman, propre à cette époque. On sent un mélange de curiosité avide mais aussi de freins, surtout pour les femmes.

Solectrice : J’ai aussi été sensible aux clivages entre les hommes et les femmes à cette période. Mais grâce à la détermination de Rosa, nous découvrons des univers alors réservés aux hommes, comme les abattoirs ou la section anatomie du musée d’Histoire Naturelle. Rosa se passionne toute jeune pour la peinture. Comment avez-vous réagi au choix du père d’écarter sa fille d’une carrière artistique ?

Pépita : J’ai trouvé que la réaction du père de Rosa part d’un bon sentiment : qui voudrait que son enfant rencontre les mêmes difficultés que soi ? Mais il a aussi l’intelligence de permettre à sa fille de se lancer dans sa passion, une fois qu’il a bien mesuré la force de sa détermination ! Ensuite, il reconnait son talent et l’encourage. Puis, il la regarde cheminer avec attendrissement. Cette famille d’artistes est impressionnante !

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi. On comprend dès les premières pages que l’enjeu de cette opposition est la conscience qu’a Raimond Bonheur de l’importance de l’indépendance matérielle pour conserver des marges de manœuvre en tant que femme et échapper aux contraintes qui vont de pair avec le mariage. Or, le peintre a fait l’expérience des obstacles à une telle carrière, même en tant qu’homme. En tant que femme, c’est une autre paire de manches, il semble qu’elles n’avaient même pas le droit d’étudier aux Beaux-Arts à cette époque ! Comme le dit Pépita, Raimond a pourtant l’intelligence d’accompagner Rosa dans son cheminement opiniâtre, cette évolution est très inspirante et émouvante.

Pépita : Mais en même temps, on sent chez ce père la certitude qu’il ne pourra pas aller contre le désir de Rosa. Au fond de lui, il le sait. Sa protestation n’est que pure forme. Il veut la protéger comme un parent le fait. C’est une forme d’amour aussi. Il est fier de sa fille, déjà. Rosa est d’une étonnante modernité : dans ses choix de vie, de rencontres, de projets mis à exécution malgré les obstacles mais elle a une façon bien à elle de pousser les portes et d’affranchir les distances entre les sexes. J’ai trouvé cet aspect particulièrement bien rendu dans ce roman. Je me suis même dit que son nom de famille Bonheur y était pour quelque chose ! Elle est très inspirante pour les femmes. Êtes vous du même avis ?

Solectrice : Oh, oui, quel nom ! Être gratifié·e d’un tel patronyme doit en effet donner envie d’adopter une certaine posture. J’ai bien pensé aussi que la jeune femme n’allait pas rester à se morfondre ainsi dans l’atelier de couture.

Isabelle : Je vous rejoins, quel personnage impressionnant ! De sa volonté sans faille, elle trace sa route à tous les niveaux, choisissant la peinture qui semblait réservée aux hommes, se spécialisant dans la peinture animalière qui n’avait pas le vent en poupe, mais faisant aussi le choix de ne pas se marier et de garder son indépendance, partageant pendant la vie de Nathalie Micas jusqu’à la mort de cette-dernière. Sa vie est pleine d’anecdotes réjouissantes, même si on imagine aisément les obstacles et le courage qu’il a fallu pour s’imposer. Par exemple, elle obtint une dérogation lui permettant de porter des pantalons !

Pépita : Pensez-vous que sa vie puisse être un exemple pour aujourd’hui ?

Isabelle : Absolument ! Et à plusieurs égards ! Elle est inspirante car elle suggère qu’il est possible d’inventer sa voie hors des carcans et des sentiers battus, même s’ils ne sont plus exactement les mêmes qu’à l’époque (en creux, on mesure l’ampleur de certaines conquêtes des deux derniers siècles). De façon plus concrète, j’ai été sensible à l’importance accordée par Rosa et ses proches à l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine, cela reste clé encore aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui relève des faits, et ce qui est suggéré par l’autrice, mais le roman dit aussi quelqu’un chose d’important sur l’importance de l’amour et du soutien des proches pour trouver le courage de conquérir de nouveaux droits. Cela donne de l’espoir, je trouve, même si on n’a pas l’impression d’être si fort. C’est vraiment à l’opposé de la vision des “grands hommes”, Rosa est exceptionnelle, mais elle est aussi très bien entourée et soutenue – et elle a l’intelligence de savoir s’entourer.

Solectrice : Je suis tout à fait d’accord avec toi sur l’espoir qui naît d’une telle ambition. Je pense aussi que lire ses aventures donne à réfléchir sur les freins de la société et sur les barrières qui se sont levées depuis grâce à l’audace de femmes comme elle et du soutien qu’elles ont pu recevoir. L’entourage de Rosa occupe d’ailleurs une place importante dans le roman. L’autrice insiste sur la position de faire-valoir attribuée à Nathalie. Pensez-vous que cette relation ternit l’image de la peintre ou nous montre au contraire sa fragilité face aux remords qu’elle exprime ?

Pépita : On voit bien dans ce roman que les relations jouent une place importante à l’époque : on se fait recommander, on a telle connaissance qu’il faut aller visiter… Je ne pense pas que cette relation ternit l’image de Rosa, je ne pense pas que son a-priori de départ vis-à-vis de Nathalie et son remords qui a suivi fait qu’elle l’a faite entrer dans sa vie. Je pense au contraire qu’elles ont été très complémentaires, chacune étant la bouffée d’oxygène de l’autre : à deux, elles se sont soutenues face aux hommes. Et naturellement les sentiments sont arrivés et elles l’ont assumé avec un naturel qui force l’admiration pour l’époque ! Du coup, je ne peux pas envisager que cette relation soit purement opportuniste.

Isabelle : Peut-être faisais-tu allusion, Solectrice, au fait que Rosa signe seule des toiles auxquelles plusieurs personnes peuvent avoir directement ou indirectement contribué ? Notamment Nathalie qui travaille sur les décors, puis organise par exemple les relations avec les acquéreurs des peintures. Moi non plus, je n’ai pas trouvé que cet aspect ternissait l’image de la peintre. Comme je le disais plus haut, je suis convaincue que c’est presque toujours le cas, les œuvres ne se créent pas en solitaire et c’est quelque chose que le roman souligne de façon pertinente. J’aimerais bien savoir comment l’autrice a travaillé, dans quelle mesure cette division des tâches est documentée ou interprétée. En tout cas, dans le roman, Rosa finit par prendre conscience du rôle que son amie joue dans l’ombre. Et comme le dit Pépita, leur soutien est mutuel : Rosa aide, à plusieurs égards, aussi Nathalie à vivre hors des carcans qui l’entravaient. Leur relation qui triomphe malgré les obstacles immenses de l’époque est magnifique. Pépita évoquait rapidement plus tôt la peinture de Rosa Bonheur : est-ce que cette lecture a modifié la façon dont vous voyez ces toiles, et la peinture animalière plus largement ?

Solectrice : Cette lecture m’a incitée à observer de plus près ces toiles figuratives. La grande précision des couleurs dans le roman m’a fait réfléchir aux multiples teintes dans la robe des animaux minutieusement représentés. J’ai aussi regardé d’un autre œil les détails anatomiques des chevaux peints, en pensant aux audacieuses explorations de Rosa dans les abattoirs. La peinture animalière m’a alors semblé beaucoup plus aventureuse…

Pépita : J’ai beaucoup aimé aller voir ses tableaux, celui pour lequel Rosa a gagné le concours, je le connaissais mais du coup, j’ai pris plaisir comme Solectrice à le voir différemment grâce à la lecture du roman. E j’ai aimé en découvrir d’autres et connaitre leur genèse. J’ai trouvé ça incroyable d’ailleurs cette émulation à l’époque pour la peinture, ces cercles dynamiques autour des genres et des styles, cette recherche des modèles et le choix de Rosa pour la peinture animalière, à contre-courant, donne vie à la campagne, la sublime, et porte sa beauté à la ville. C’est vraiment très moderne comme vision et si valorisant pour ces métiers agricoles mal connus. Une avant-gardiste dont il faut s’inspirer !

La peinture du « Labourage Nivernais », l’un des tableaux les plus célèbres de Rosa Bonheur

Et vous ? Aviez-vous entendu parler de Rosa Bonheur et de ce roman, l’avez-vous lu ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les découvrir. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire la chronique d’Isabelle.