Lecture commune : Rosa Bonheur, l’audacieuse

Quelle incroyable figure on découvre avec ce roman sur Rosa Bonheur qui ne se laisse décidément enfermer dans aucun des rôles auxquelles elle semblait destinée en ce début de 19ème siècle : non seulement elle ne souhaite pas se marier mais préfère embrasser la carrière de peintre à une époque où les femmes n’ont pas le droit d’étudier aux Beaux arts, mais elle privilégie la peinture animalière, complètement à contre-courant des canons de son époque. Et rêve de porter des pantalons ! Il fallait un livre qui raconte cette histoire, Natacha Henry l’a fait – et nous sommes évidemment au rendez-vous pour en parler.

Rosa Bonheur, l’audacieuse, de Natacha Henry, Albin Michel, 2020.

Solectrice : Connaissiez-vous cette peintre avant de découvrir ce roman ?

Isabelle : J’avais vaguement entendu parler de Rosa Bonheur mais non, je ne la connaissais pas vraiment. Je me suis rendu compte après que je connaissais certains de ses tableaux, notamment ceux que j’ai pu voir au musée d’Orsay, mais je ne les avais pas associés à cette peintre dont je ne savais presque rien. Je ne voyais même pas précisément à quelle époque elle avait vécu. Qu’il aurait été dommage de ne pas découvrir son histoire !

Pépita : Pour ma part, c’est plus à travers son nom donné à une multitude d’écoles que je la “connaissais” ! Je savais qu’elle était peintre, j’avais déjà vu quelques-uns de ses tableaux (j’ai eu envie d’aller les voir après cette lecture, et j’en ai reconnu et découvert bien d’autres !) mais son parcours, je l’ignorais et quel destin ! Quelle femme avant-gardiste !

Solectrice : Pour ma part, je ne connaissais pas cette peintre – quel personnage ! – et j’ai également été surprise de plonger avec ce roman autobiographique dans le XIXe siècle. Qu’est-ce qui vous a interpellées ou amusées sur cette époque et sur la peinture à ce moment-là ?

Isabelle : J’ai aimé que l’histoire se situe dans la première moitié du 19ème siècle, c’est une période qui n’est pas abordée souvent en littérature, et particulièrement en littérature jeunesse. Et j’ai trouvé que Natacha Henry parvenait bien à brosser le bouillonnement social, politique et artistique de cette époque, même si c’est en toile de fond. Par exemple, c’est l’époque des prémisses du socialisme utopique et le père de Rosa est un saint-simoniste, ce qui donne l’occasion de parler brièvement de leurs idées. Le cheminement de Rosa nous donne aussi l’occasion d’assister aux obsèques de Napoléon, de découvrir la passion pour l’anatomie au Jardin des Plantes, ou encore le monde des abattoirs parisiens… Et bien sûr, le statut des femmes à une époque où le féminisme n’existait pas !

Pépita : Sur la peinture, j’ai trouvé cela étonnant cet attachement à la peinture animalière ! Mais réjouissant. Aller à contre courant des classiques, c’était osé ! La façon d’appréhender le monde aussi : aller au musée pour trouver l’inspiration plutôt que de plonger dans le réel. Même si Rosa Bonheur a eu l’intuition d’aller à la campagne pour se frotter à ses modèles grandeur nature. J’ai beaucoup aimé l’émulation intellectuelle rendue dans ce roman, propre à cette époque. On sent un mélange de curiosité avide mais aussi de freins, surtout pour les femmes.

Solectrice : J’ai aussi été sensible aux clivages entre les hommes et les femmes à cette période. Mais grâce à la détermination de Rosa, nous découvrons des univers alors réservés aux hommes, comme les abattoirs ou la section anatomie du musée d’Histoire Naturelle. Rosa se passionne toute jeune pour la peinture. Comment avez-vous réagi au choix du père d’écarter sa fille d’une carrière artistique ?

Pépita : J’ai trouvé que la réaction du père de Rosa part d’un bon sentiment : qui voudrait que son enfant rencontre les mêmes difficultés que soi ? Mais il a aussi l’intelligence de permettre à sa fille de se lancer dans sa passion, une fois qu’il a bien mesuré la force de sa détermination ! Ensuite, il reconnait son talent et l’encourage. Puis, il la regarde cheminer avec attendrissement. Cette famille d’artistes est impressionnante !

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi. On comprend dès les premières pages que l’enjeu de cette opposition est la conscience qu’a Raimond Bonheur de l’importance de l’indépendance matérielle pour conserver des marges de manœuvre en tant que femme et échapper aux contraintes qui vont de pair avec le mariage. Or, le peintre a fait l’expérience des obstacles à une telle carrière, même en tant qu’homme. En tant que femme, c’est une autre paire de manches, il semble qu’elles n’avaient même pas le droit d’étudier aux Beaux-Arts à cette époque ! Comme le dit Pépita, Raimond a pourtant l’intelligence d’accompagner Rosa dans son cheminement opiniâtre, cette évolution est très inspirante et émouvante.

Pépita : Mais en même temps, on sent chez ce père la certitude qu’il ne pourra pas aller contre le désir de Rosa. Au fond de lui, il le sait. Sa protestation n’est que pure forme. Il veut la protéger comme un parent le fait. C’est une forme d’amour aussi. Il est fier de sa fille, déjà. Rosa est d’une étonnante modernité : dans ses choix de vie, de rencontres, de projets mis à exécution malgré les obstacles mais elle a une façon bien à elle de pousser les portes et d’affranchir les distances entre les sexes. J’ai trouvé cet aspect particulièrement bien rendu dans ce roman. Je me suis même dit que son nom de famille Bonheur y était pour quelque chose ! Elle est très inspirante pour les femmes. Êtes vous du même avis ?

Solectrice : Oh, oui, quel nom ! Être gratifié·e d’un tel patronyme doit en effet donner envie d’adopter une certaine posture. J’ai bien pensé aussi que la jeune femme n’allait pas rester à se morfondre ainsi dans l’atelier de couture.

Isabelle : Je vous rejoins, quel personnage impressionnant ! De sa volonté sans faille, elle trace sa route à tous les niveaux, choisissant la peinture qui semblait réservée aux hommes, se spécialisant dans la peinture animalière qui n’avait pas le vent en poupe, mais faisant aussi le choix de ne pas se marier et de garder son indépendance, partageant pendant la vie de Nathalie Micas jusqu’à la mort de cette-dernière. Sa vie est pleine d’anecdotes réjouissantes, même si on imagine aisément les obstacles et le courage qu’il a fallu pour s’imposer. Par exemple, elle obtint une dérogation lui permettant de porter des pantalons !

Pépita : Pensez-vous que sa vie puisse être un exemple pour aujourd’hui ?

Isabelle : Absolument ! Et à plusieurs égards ! Elle est inspirante car elle suggère qu’il est possible d’inventer sa voie hors des carcans et des sentiers battus, même s’ils ne sont plus exactement les mêmes qu’à l’époque (en creux, on mesure l’ampleur de certaines conquêtes des deux derniers siècles). De façon plus concrète, j’ai été sensible à l’importance accordée par Rosa et ses proches à l’autonomie matérielle pour l’émancipation féminine, cela reste clé encore aujourd’hui. Je ne sais pas ce qui relève des faits, et ce qui est suggéré par l’autrice, mais le roman dit aussi quelqu’un chose d’important sur l’importance de l’amour et du soutien des proches pour trouver le courage de conquérir de nouveaux droits. Cela donne de l’espoir, je trouve, même si on n’a pas l’impression d’être si fort. C’est vraiment à l’opposé de la vision des “grands hommes”, Rosa est exceptionnelle, mais elle est aussi très bien entourée et soutenue – et elle a l’intelligence de savoir s’entourer.

Solectrice : Je suis tout à fait d’accord avec toi sur l’espoir qui naît d’une telle ambition. Je pense aussi que lire ses aventures donne à réfléchir sur les freins de la société et sur les barrières qui se sont levées depuis grâce à l’audace de femmes comme elle et du soutien qu’elles ont pu recevoir. L’entourage de Rosa occupe d’ailleurs une place importante dans le roman. L’autrice insiste sur la position de faire-valoir attribuée à Nathalie. Pensez-vous que cette relation ternit l’image de la peintre ou nous montre au contraire sa fragilité face aux remords qu’elle exprime ?

Pépita : On voit bien dans ce roman que les relations jouent une place importante à l’époque : on se fait recommander, on a telle connaissance qu’il faut aller visiter… Je ne pense pas que cette relation ternit l’image de Rosa, je ne pense pas que son a-priori de départ vis-à-vis de Nathalie et son remords qui a suivi fait qu’elle l’a faite entrer dans sa vie. Je pense au contraire qu’elles ont été très complémentaires, chacune étant la bouffée d’oxygène de l’autre : à deux, elles se sont soutenues face aux hommes. Et naturellement les sentiments sont arrivés et elles l’ont assumé avec un naturel qui force l’admiration pour l’époque ! Du coup, je ne peux pas envisager que cette relation soit purement opportuniste.

Isabelle : Peut-être faisais-tu allusion, Solectrice, au fait que Rosa signe seule des toiles auxquelles plusieurs personnes peuvent avoir directement ou indirectement contribué ? Notamment Nathalie qui travaille sur les décors, puis organise par exemple les relations avec les acquéreurs des peintures. Moi non plus, je n’ai pas trouvé que cet aspect ternissait l’image de la peintre. Comme je le disais plus haut, je suis convaincue que c’est presque toujours le cas, les œuvres ne se créent pas en solitaire et c’est quelque chose que le roman souligne de façon pertinente. J’aimerais bien savoir comment l’autrice a travaillé, dans quelle mesure cette division des tâches est documentée ou interprétée. En tout cas, dans le roman, Rosa finit par prendre conscience du rôle que son amie joue dans l’ombre. Et comme le dit Pépita, leur soutien est mutuel : Rosa aide, à plusieurs égards, aussi Nathalie à vivre hors des carcans qui l’entravaient. Leur relation qui triomphe malgré les obstacles immenses de l’époque est magnifique. Pépita évoquait rapidement plus tôt la peinture de Rosa Bonheur : est-ce que cette lecture a modifié la façon dont vous voyez ces toiles, et la peinture animalière plus largement ?

Solectrice : Cette lecture m’a incitée à observer de plus près ces toiles figuratives. La grande précision des couleurs dans le roman m’a fait réfléchir aux multiples teintes dans la robe des animaux minutieusement représentés. J’ai aussi regardé d’un autre œil les détails anatomiques des chevaux peints, en pensant aux audacieuses explorations de Rosa dans les abattoirs. La peinture animalière m’a alors semblé beaucoup plus aventureuse…

Pépita : J’ai beaucoup aimé aller voir ses tableaux, celui pour lequel Rosa a gagné le concours, je le connaissais mais du coup, j’ai pris plaisir comme Solectrice à le voir différemment grâce à la lecture du roman. E j’ai aimé en découvrir d’autres et connaitre leur genèse. J’ai trouvé ça incroyable d’ailleurs cette émulation à l’époque pour la peinture, ces cercles dynamiques autour des genres et des styles, cette recherche des modèles et le choix de Rosa pour la peinture animalière, à contre-courant, donne vie à la campagne, la sublime, et porte sa beauté à la ville. C’est vraiment très moderne comme vision et si valorisant pour ces métiers agricoles mal connus. Une avant-gardiste dont il faut s’inspirer !

La peinture du « Labourage Nivernais », l’un des tableaux les plus célèbres de Rosa Bonheur

Et vous ? Aviez-vous entendu parler de Rosa Bonheur et de ce roman, l’avez-vous lu ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les découvrir. Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire la chronique d’Isabelle.

Lecture commune : Momo

Michael Ende est un auteur incontournable de la littérature jeunesse allemande : un talent de conteur immense, un imaginaire ahurissant, mais aussi et surtout un art de s’approprier de grandes questions philosophiques pour en faire de captivants récits d’aventure.
Dans Momo, il est question du temps. À l’heure de la course à la productivité et des écrans qui viennent combler chaque seconde de vide, nous avons eu envie de nous arrêter autour de ce livre et de méditer la valeur du temps passé à ne rien faire, à rêver, à jouer et à partager avec les êtres aimés…

Momo, de Michael Ende, 2009 pour la traduction en français, Bayard Jeunesse.

Isabelle : Michael Ende est un auteur absolument incontournable de la littérature jeunesse allemande, mais semble beaucoup moins connu en France. Aviez-vous déjà entendu parler de lui avant de lire Momo ?

Colette : Oui… grâce à toi ! Par le biais de ton article sur Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive notamment, et par une discussion que nous avions eue sur LHistoire sans fin que nous étions plusieurs à connaître grâce à l’adaptation cinématographique qui nous avait enchantées enfant ! Mais sinon en effet, il n’a pas, en France, la renommée qu’il semble avoir en Allemagne.

Lucie : Je connaissais L’Histoire sans fin de nom, mais je ne l’ai ni lu, ni vu l’adaptation. Cela me semble être son œuvre la plus connue en France.
Cela dit, suite à tes conseils et à la lecture de Momo, je l’ai acheté et je compte bien m’y plonger bientôt !

Isabelle : Pourquoi lire ce roman paru en 1973 en 2020 ?

Lucie : Ce roman est d’une perspicacité incroyable sur notre rapport au temps et ce que nous choisissons d’en faire. En réalité, le fait qu’il ait été écrit il y a près de cinquante ans m’a poussée à me demander si cette espèce de fuite en avant, de frénésie dans laquelle nous vivons est finalement si récente. J’ai vraiment eu le sentiment que ce roman avait été écrit par un de nos contemporains. Cela en dit long sur le talent et la justesse de Michael Ende !

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi. C’est vraiment bluffant de voir à quel point cette histoire est prémonitoire des évolutions de notre société, y compris les plus récentes. Je vois là une caractéristique des “classiques” de la littérature dont la pertinence résiste aux décennies qui passent parce qu’ils ont quelque chose d’universel. Michael Ende a vraiment, je trouve, un talent pour imaginer des contes philosophiques auxquels il insuffle une bonne dose d’aventures et de péripéties.

Lucie : Tu as parfaitement raison, cette résonance à travers le temps est vraiment la marque des classiques. Nous nous étions déjà fait la remarque à propos de L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, il me semble.

Colette : Ce récit a quelque chose qui tient véritablement du conte plus que du roman, par conséquent il en découle une certaine intemporalité qui justifierait notre impression que ce livre peut être lu avec le même intérêt encore aujourd’hui. L’histoire de Momo ne semble pas liée à une époque particulière même si c’est vrai qu’on y lit clairement l’avènement d’une société capitaliste où le rendement serait la valeur suprême. Mais les surnoms des personnages, le fait que les “méchants” n’aient pas de nom, la présence constante du merveilleux en filigrane, les créatures imaginaires qui guident notre jeune héroïne misérable, tout nous rappelle la structure des contes classiques.

Isabelle : La thématique centrale du roman est celle du temps – d’ailleurs, le titre original en allemand est Momo et les voleurs de temps : est-il possible de le voler ?

Lucie : Voler le temps… Vaste programme ! Le titre allemand fait visiblement référence aux Messieurs gris. Selon moi il y a deux types de temps volé dans ce roman. D’abord celui qu’effectivement les Messieurs gris volent aux adultes, en les convaincant que le temps passé à autre chose qu’à travailler est du temps perdu. Mais il y a aussi la conception opposée, associée au personnage de Momo, qui est que le temps passé à jouer avec ses amis, à écouter, à rêver… C’est alors du temps volé aux Messieurs gris, c’est à dire au travail et à la rentabilité. Cette idée-là a trouvé un écho très fort chez moi.

Colette : Voler le temps n’est pas possible et les voleurs de temps ne volent rien finalement, ils thésaurisent sur ce que les humains veulent bien leur céder. D’après moi c’est leur liberté qu’ils troquent – mais j’avoue que je n’ai pas vraiment saisi contre quoi… Qu’ont-ils à y gagner ? Je ne l’ai toujours pas compris mais j’attends vos éclaircissements avec impatience ! En tout cas, l’introduction de cette notion dans le récit, lui donne une portée philosophique, faisant de Momo non seulement un conte mais un conte philosophique.

Isabelle : C’est vrai que ces messieurs gris sont inquiétants, on ne sait pas précisément ce qu’ils représentent. Mais en tout cas, ils ne sont pas humains et ne répondent pas à des motivations humaines. J’y ai vu plutôt la métaphore d’un système aliénant, louant la rationalisation du temps et l’élimination des temps non-productifs en faisant miroiter aux gens des bénéfices futurs. Un système qui n’est qu’une supercherie, puisque les fleurs de lys qui incarnent le temps épargné sont utilisées par les hommes gris pour fabriquer leurs cigares, un symbole des nantis qui pourrait renvoyer, comme tu le disais, à la critique de la société capitaliste.

Lucie : C’est exactement ça. Les humains “épargnent” du temps qui ne leur sera jamais rendu puisqu’il est utilisé par les Messieurs gris pour vivre. Ces personnages sont clairement présentés comme des parasites. D’ailleurs ils se multiplient au fur et à mesure du récit, plus ils parviennent à convaincre les adultes, plus ils deviennent nombreux. C’est un cercle vicieux !
Justement, comment interprétez-vous le fait qu’ils ne peuvent s’en prendre aux enfants que de manière indirecte ?

Isabelle : Peut-être les enfants restent-ils imperméables à l’idée de troquer d’hypothétiques rêves de futur contre des renoncements présents parce qu’ils vivent avant tout dans le présent et n’aiment pas différer leurs plaisirs. Et le bonheur de prendre le temps, ici et maintenant, de jouer, de se raconter et d’imaginer des histoires, qui le connaît mieux que les enfants ? Ils ont une approche intuitive et spontanée des choses qui les protège, en l’occurrence, contre des raisonnements en apparence logique, mais en réalité complètement bancals. Chez Momo, c’est peut-être encore autre chose, elle a quelque chose d’une résistante.

Colette : J’adhère complètement à cette interprétation ! Les enfants ne peuvent pas être sensibles aux arguments des voleurs de temps parce qu’ils ne vivent pas le temps qui passe comme les adultes. Ils ne se projettent pas, me semble-t-il, avant l’adolescence (et souvent parce qu’ils y sont forcés par les adultes…). Le jeu est le moteur de leur quotidien dans le roman, d’ailleurs c’est aussi grâce au jeu que les hommes en gris les ont piégés dans leurs dépôts. C’est d’ailleurs un des aspects caractéristiques de l’enfance me semble-t-il, cette insensibilité au temps qui passe. Cela m’évoque le Neverland de Peter Pan (ou de Timothée de Fombelle !)

Isabelle : Nous n’avons pas vraiment parlé de l’héroïne du roman. Qu’est-ce qui la rend si singulière ? Que vous-a-t-elle inspiré ?

Colette : Momo est une énigme… mais elle a un pouvoir incroyable : celui de savoir ÉCOUTER ! Je crois que savoir écouter les gens, c’est la plus grande preuve d’amour. Et Momo en est capable pour n’importe qui, ce qui en fait une créature hautement humaniste, généreuse, altruiste. Pure. Une héroïne dans le sens classique du terme.

Lucie : La capacité d’écoute de Momo est effectivement une caractéristique essentielle du personnage. Il est clairement expliqué qu’en écoutant les gens qui l’entourent ceux-ci se révèlent, soit par une imagination exacerbée dans les histoires ou dans les jeux, soit en trouvant eux-mêmes des pistes pour résoudre le problème dont ils étaient venus discuter. Cette vision de l’écoute est vraiment très inspirante. Ainsi que le fait qu’elle profite aussi bien aux enfants qu’aux adultes, qui sont traités sur un pied d’égalité avant d’être séparés par les messieurs gris.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, cette écoute tranquille et attentive qui désamorce les disputes, apaise et suscite des idées, des histoires et des jeux est assez fascinante, cela donnerait envie d’en être capable ! Ça n’a pas l’air si extraordinaire, dit comme ça, comparé aux super-pouvoirs d’autres héros, mais on est finalement surpris, à la lecture, par ce que ce pouvoir de “perdre son temps” à écouter les autres implique. J’ai aussi vu Momo comme une résistante sur laquelle l’idéologie fallacieuse des épargneurs de temps semble glisser et qui lutte contre leur emprise avec beaucoup de courage et de générosité.

Lucie : J’aime beaucoup cette interprétation de Momo comme résistante. Il me semble que cela correspond aux discussions que l’on peut avoir par ici sur la manière dont on utilise notre temps, quels choix nous faisons vis à vis des réseaux sociaux, etc. Nous essayons d’avoir des utilisations réfléchies et raisonnées, et le personnage de Momo est inspirant dans cette optique de garder du temps pour l’essentiel.

Colette : Je vous rejoins sur le fait que Momo incarne une figure de résistante mais je ne la vois pas comme un personnage militant, elle ne revendique pas ce qu’elle incarne, c’est ce qu’elle est qui résiste au système des voleurs de temps. Même si Gigi à un moment essaye de transformer cette résistante en mouvement politique ou en tout cas en revendication des enfants, la cohésion du mouvement ne dure pas.

Isabelle : Il me semble que Michael Ende a un peu sa propre façon d’écrire, même si beaucoup d’auteur.e.s pourraient avoir été influencés depuis par sa plume. Comment avez-vous trouvé son écriture ?

Colette : Je n’ai lu qu’une œuvre de cet auteur, je ne peux donc pas en dire grand chose mais en tout cas c’est certain que c’est une écriture particulière, qui m’a mise mal à l’aise parfois. Je ne saurais pas trop l’expliquer, j’avais l’impression d’être dans un monde post-apocalyptique, où il n’y a plus que des miettes d’humanité, un monde où le langage a perdu de sa verve, de sa poésie, où il en est réduit à sa plus simple expression. Heureusement la fin du récit avec l’intrusion du merveilleux, de Maître Hora, de la tortue Cassiopée, des fleurs horaires, a comblé ma sensibilité aux belles choses !

Isabelle : Sur le style, je te rejoins Colette sur l’art qu’a l’auteur d’insuffler du merveilleux, et même de la poésie, à ses récits. Ces fleurs horaires sont quand même fascinantes ! Les livres de Michael Ende débordent de trouvailles dont je me demande vraiment où il va les chercher. Comme Cassiopée, la doyenne-tortue qui avance à petits pas tranquilles vers le futur, capable de connaître les événements avec une demi-heure d’avance même si elle n’a pas pour autant de prise sur les événements… Je trouve que l’auteur a un peu le défaut de ces qualités : ses livres sont toujours un peu foisonnants comme si l’auteur se laissait entraîner par son imagination sans bornes, avec des intrigues secondaires qui peuvent parfois se déployer sur des pages (par exemple ici les jeux des enfants ou les longs discours des Messieurs gris). C’est encore beaucoup plus fort dans L’Histoire sans fin où il semble ouvrir sans cesse de nouvelles portes comme s’il voulait nous faire pressentir tout ce qu’il a sous le pied. On peut trouver le découpage de l’intrigue un peu heurté de ce fait et je proposerais ce roman plutôt aux lecteur.ice.s confirmés, capables de garder le fil. En même temps, c’est bien raconté et il y a quelque chose de réjouissant à cette luxuriance !

Lucie : C’est amusant, le merveilleux qui vous a enthousiasmée est peut-être ce qui m’a le moins plu dans ce roman (toute proportion gardée). J’ai lu ce passage de manière assez distanciée et j’y ai vu la seule marque de l’époque d’écriture du roman : années 70, flower power, etc. En vous lisant j’ai l’impression d’être passée un peu à côté, sauf de la tortue que j’ai beaucoup aimée. Il faut vraiment laisser sa rationalité de côté pour la troisième partie !

Isabelle : Je voulais aussi vous interroger sur quelque chose qui m’intrigue depuis la lecture de Momo : ce livre est très souvent comparé en France au Petit Prince de Saint-Exupéry, ou présenté comme une version féminine/allemande. Que pensez-vous de ce parallèle ?

Colette : Alors là, j’avoue que je n’ai pas du tout fait le parallèle ! Il y a en effet peut-être un peu de la même innocence chez Momo et Le Petit Prince mais le héros de Saint-Exupéry est bien plus volubile que Momo, il a tout un passé auquel il tient énormément alors que Momo n’en a absolument aucun. Il me semble que ce sont deux œuvres bien à part, mais chacune dans son style.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a surprise aussi, j’ai plutôt eu envie de penser à Orwell à la lecture ! Le Petit Prince est une lecture plutôt contemplative, alors que Momo est un roman plein d’aventures, avec une bonne dose de frissons. Le parallèle n’est probablement pas très pertinent, je me dis qu’il se réfère peut-être à la façon dont le regard “neuf” d’un enfant peut être révélateur du monde et des choses de la vie.

Lucie : Je suis d’accord avec vous. Ma lecture du Petit prince date un peu, mais je ne vois pas bien le lien entre ces deux œuvres. Je te rejoins, Isabelle, cela tient à mon avis plus au fait que l’on rencontre dans ces deux romans des enfants d’une grande sagesse qui peuvent changer notre regard sur le monde.

Isabelle : Peut-être encore un mot sur la couverture ?

Colette : J’ai lu quelque chose d’intéressant sur le blog Le saute-Rhin. Il explique que l’éditeur de Michael Ende a refusé que Maurice Sendak illustre la couverture de son livre, et qu’il aurait lui-même fait le dessin (il est super !) mais que Bayard n’aurait pas repris la couverture allemande pour lui préférer ce dessin très pauvre et un peu amateur de la couverture que nous lui connaissons…

Couverture allemande et couverture française de Momo

Lucie : La couverture est effectivement assez malheureuse. C’est sur cette seule image que mon fils a refusé de le lire, je trouve ça tellement dommage ! Mais j’avoue que comme je ne l’aurais probablement ni acheté, ni même feuilleté sur cette base, je ne peux pas le lui reprocher…

Isabelle : Auriez-vous envie de faire lire ce roman à quelqu’un ? À qui ?

Colette : À mes petits élèves de 6e ! Ce serait l’occasion d’un super débat philosophique !

Lucie : J’ai envie de faire découvrir ce roman à tous mes proches, adultes comme enfants. Comme il interroge notre rapport au temps ce serait un excellent point de départ pour une discussion. Mais il leur faut passer outre la couverture, ce n’est pas gagné ! Et toi Isabelle, à qui aimerais-tu le faire découvrir?

Isabelle : J’ai déjà été ravie que vous ayez été partantes pour le lire ! Et j’aime bien offrir aux enfants de notre entourage ce roman que nous avons tellement aimé que nous l’avons lu deux fois à voix haute.

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Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire les chroniques de Lucie, Linda et Isabelle.

En bonus : dans cette émission de France Inter, Alice Zeniter cite (à partir de 17:09) Michael Ende comme l’un de ses remèdes à la mélancolie, et parle notamment de Momo !

Swap de nouvelle année !

Cette nouvelle année qui commence est l’occasion de tourner la page tourmentée de 2020 et d’en ouvrir une nouvelle que nous espérons plus sereine. Nous avions envie d’aborder 2021 sous le signe du PARTAGE, une valeur clé de notre bel arbre. Une façon de faire résonner nos coups de cœur et rayonner de bonnes ondes, de penser les unes aux autres et d’élargir nos horizons littéraires respectifs.

Le principe est toujours le même : un tirage au sort désigne les duos de swapeuse/swapée dans le plus grand secret pour que la surprise soit entière, les colis traversent la France (et même parfois les frontières !) et quand l’heure vient de les déballer, on se réjouit de découvrir le colis préparé avec tant d’amitié autant que les réactions de notre swapée.

Ce que nous avons donné, ce que nous avons reçu : voici ce que contiennent ces fameux paquets !

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Isabelle (L’île aux trésors)

… Ce que j’ai envoyé

C’est dans un entre-deux-années étrange que j’ai préparé mon colis, période de fêtes sans fêtes dans laquelle il semblait incongru de se souhaiter une « belle fin d’année » et à l’approche de laquelle j’ai vu venir de loin la fermeture des commerces « non-essentiels » dans ma région allemande… Alors je m’y suis pris à l’avance et j’ai eu envie d’envoyer à Sophie et à ses lutines un concentré de choses chaleureuses et réconfortantes ! Pêle-mêle, j’ai empaqueté, dans un papier de saison : un album qui célèbre l’amour en grand format (il a fallu trouver un colis aux bonnes dimensions !), un roman qui donne envie de prendre son temps et de partager, un roman coloré qui ouvre leurs horizons de multiples manières, un album lumineux qui m’avait aidée à relativiser. Avec des baumes pour affronter l’hiver et bien sûr les douceurs allemandes de saison, Plätzchen croustillants, une tisane aux couleurs de Janosch, un incontournable de la littérature jeunesse de ce côté du Rhin !

… Ce que j’ai reçu

J’ai eu l’impression de retomber en enfance en ouvrant le paquet préparé avec tant de générosité par Bouma ! Une boîte gigogne dont je me suis demandé comment autant de livres pouvaient rentrer dedans : des romans d’arbre, évidemment, et de multiples lectures colorées respirant le merveilleux, le fantastique, et même la magie ! Bouma sait que nous partageons avec elle une prédilection pour les littératures de l’imaginaire… et connaît notre tendance à avaler les pages. Parmi les romans, je n’avais entendu parler que des Orphelins de métal qui nous faisait bien envie, mais j’ai tout de suite repéré La légende du Roi errant, paru chez La Joie de Lire, un éditeur que j’aime de plus en plus. Pour sa part, Hugo a englouti sur le champ Suzy, Gaspard et les enfants bizarres et compte enchaîner sur Eliott et la bibliothèque fabuleuse. Mes deux moussaillons n’ont pas non plus boudé leur plaisir avec deux stylos à encre invisible et des saveurs normandes et sucrées… Vous l’aurez compris, nous sommes parés pour aborder 2021 et Bouma a réussi, malgré les kilomètres de distance, à faire vibrer les bonnes ondes du grand arbre jusqu’à nous. Merci du fond des racines !

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Pépita (MéLi-MéLo de livres)

…Ce que j’ai envoyé

Ce n’est pas toujours facile d’essayer de tomber dans le mille quand ta swapée est une nouvelle branche du grand arbre ! Challenge ! Pour ce swap, j’ai eu envie de douceurs étoilées, de lumière tamisée, de senteurs enivrantes, de goût chocolaté et de clins d’œils à cette année 2020 masquée, comme un pied-de-nez… J’ai donc cherché auprès de petits éditeurs et j’ai trouvé : des citations d’étoiles pour s’émerveiller, un livre auto-édité par un ancien collègue et sa compagne pour rigoler, et des romans adolescents pour replonger ! Un joli papier, des autocollants en lien avec le contenu, une petite carte et le tour était joué ! J’espère que Linda sera comblée !

…Ce que j’ai reçu

C’est justement Linda ma swapeuse ! Nous avons reçu nos colis respectifs à un jour d’intervalle, comme une réponse mutuelle improvisée. Et quel colis original sous le signe du bleu de l’eau, de l’ode à la nature et un appel à son respect, un coquelicot à faire pousser (ma fleur préférée), des couverts en bambou joliment dressés, des sacs en tissu (à fruits-légumes et à pain) à utiliser pour le zéro déchet, une jolie carte “I have a dream”, un marque-page coloré et un brin de lavande séchée, et trois livres qui vont beaucoup, beaucoup me plaire : le pop-up Océano, l’album Respirus et le roman Un été en liberté ! Un swap comme je les aime, plein d’oxygène ! Merci beaucoup Linda pour ces attentions qui vont me permettre de démarrer cette nouvelle année sous le signe de l’amitié et de la générosité !

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Colette (La collectionneuse de papillons et de jolies histoires)

…Ce que j’ai envoyé

Je suis allée fouiller sur la page de nos profils sur le forum d’A l’ombre du grand arbre pour cerner les goûts d’une autre nouvelle branche : Frédérique. Un nom d’artiste a retenu mon attention dans les auteurs qu’elle avait cités dans sa liste de coups de cœur : David Sala, un auteur dont j’adore l’album Féroce que Frédérique ne citait pas dans sa liste de titres déjà lus. La rencontre d’un thé de Colors of tea joliment nommé “Le loup court toujours” et de cet album dédié à un loup très particulier, m’a donné l’idée d’un swap “enchanté” car quoi de mieux pour commencer l’année que d’ouvrir les portes à la magie ? J’ai donc choisi pour accompagner l’album Féroce, trouvé d’occasion – green power ! – avec une belle dédicace à l’intérieur, un recueil de contes adoré, lu et relu, celui de Gaël Aymon, Contes d’un autre genre et un album grand format dédié à l’amour éternel : Les Amoureux du palais de glace de Michel Piquemal et Cécile Becq. J’ai agrémenté cette sélection d’un carnet fabriqué par une maman de l’école de mon fils cadet, de petits marque-pages magnétiques, d’un petit bracelet fait main avec notre devise préférée, d’une petite boîte à musique qui murmure la mélodie “What a wonderful world” de Louis Armstrong et de papillons de papier portant sur leurs ailes quelques haïkus tirés de Il était une fois… Contes en haïku d’Agnés Domergue et Cécile Hudrisier. J’espère que Frédérique sera… enchantée !

…Ce que j’ai reçu

Une enveloppe à la calligraphie festive que mon Petit-Pilote s’est empressé d’ouvrir à peine rentré de l’école. A l’intérieur :

  • Un joli pliage, parsemé d’arabesques fleuries, avec une citation d’un de mes livres cultes, Neverland de Timothée de Fombelle.
  • Un recueil de poèmes de René Obaldia, illustré par Emmanuelle Houdart si joliment intitulé Moi j’irai dans la lune et autres Innocentines
  • Un carnet et un magnet envahis par les papillons.

Merci à Frédérique pour ce swap teinté de poésie !

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Lucie (Livresdavril)

…Ce que j’ai envoyé

Connaissant le goût de Bouma pour les mangas, j’ai choisi un roman japonais qui nous a enchanté cet été : Le mystère des Pingouins (qui met en réalité en scène des manchots, la confusion est fréquente !). La thématique du colis s’est ainsi imposée, ce serait ces adorables sphéniscidés !
Le long chemin du pingouin vers la jungle et un carnet pour noter ses idées ont donc rejoint rapidement le colis de ma swapée. Une carte, quelques douceurs et une petite crème pour les mains malmenées par les nombreux lavages imposés par la pandémie… J’espère que Bouma appréciera !

…Ce que j’ai reçu

Quel plaisir de découvrir ce colis étoilé, idéal pour démarrer l’année !
S’y trouvait : le roman Du haut de mon cerisier, que je brûle de découvrir ; BOUM BOUM et autres petits et GRANDS bruits de la vie, un album charmant sur les bruits de l’amour et On nous appelait les Mouches merveille d’anticipation et d’espérance issue de la collaboration de Davide Cali et Maurizio A.C. Quarello.
Mais aussi, le calendrier UNICEF de l’année à venir, clin d’oeil à l’un de nos projets d’engagement sur ce blog ; une trousse décorée d’origamis dans laquelle le chocolat remplaçait les stylos (miam !) ; un amusant jeu imaginé à partir du Prince de Motordu et un paquet de thé.

Merci à Solectrice pour ce swap coloré et sa jolie carte !

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Frédérique (Liraloin)

…Ce que j’ai envoyé

J’étais très heureuse de participer à ce deuxième swap. Quel bonheur de choisir des petits présents et qui plus est pour une personne que tu ne connais qu’à travers les (riches) échanges sur le blog. Mais pour moi Colette, c’est les papillons. Des papillons pour rêver et pour s’évader. Merveilleux insectes qui venaient se poser près de moi durant mes lectures cet été et aux portes de l’automne. Je trouve cela si poétique ! Alors lorsque je suis retombée sur ce petit livre magnifiquement illustré par Emmanuelle Houdart, j’ai su qu’il était pour Colette. Dans ma petite librairie, j’ai craqué également pour ce magnet-badge aux couleurs vives comme l’été et ce carnet pour annoter ou dessiner… des papillons ? Pour terminer, des arabesques sont venues rejoindre une carte écrite, extrait choisi d’un livre marquant de notre chouchou à toutes : Timothée de Fombelle.

…Ce que j’ai reçu

Tout d’abord j’ai été impressionnée par la taille du carton reçu. Les mots et extraits choisi pour orner le colis m’ont enchanté. Tous les jours j’ai regardé les p’tites phrases et j’avais hâte de déballer cette cachette aux trésors. Dimanche pluvieux, heureuse, je me précipite pour ouvrir délicatement et je tombe nez à nez avec une multitude de colis emballés avec soin : papillons, ruban doré et confettis. Je me suis délectée de voir apparaître trois albums qui me correspondent totalement.

Les amoureux du palais de glace de Michel Piquemal et Cécile Becq : l’amour toujours et encore

Contes d’un autre genre de Gaël Aymon : un auteur que je veux lire depuis des lustres… trois contes illustrés par François Bourgeon, Sylvie Serprix et Nancy Ribard.

Féroce de Jean-François Chabas, illustré par le merveilleux David Sala et quelle surprise en l’ouvrant, une dédicace faite en 2015 durant une fête du livre.

Un petit carnet, création originale vient compléter ce magnifique swap enchanteur. Mon oreille ne se lasse pas d’entendre la douce mélodie de What a wonderful world qui émane de la Music box si jolie ! Des magnets-marque page aux délicats messages et un bracelet ALODGA POWER qui a sauté illico presto à mon poignet. Du thé au titre d’album  le loup court toujours et une carte pleine de belles attentions finissent de compléter ce swap enchanté. Je n’oublie pas la baguette magique et j’ai fait un vœu que rien ne viendra détruire.

Je n’ai pas réussi à retenir les papillons plus longtemps et lors de leur envol j’ai aperçu les haikus au verso de leurs ailes.

Une belle émotion et je remercie infiniment Colette de me l’avoir fait vivre !

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Bouma (Un petit Bout de Bibliothèque)

…Ce que j’ai envoyé

Cela faisait longtemps que j’avais envie de gâter Isabelle et ses fils, dévoreurs d’histoires. Ce swap a donc été pour moi l’occasion de leur faire partager mon amour pour les littératures de l’imaginaire avec plusieurs romans oscillant entre science-fiction, fantasy et fantastique. Et puis, quelques lectures autour de l’Arbre, figure emblématique de ce blog que nous partageons depuis quelques années désormais. Et comme un bon swap mérite toujours une petite sucrerie et un peu d’humour, j’y ai ajouté des gâteaux normands, un carnet pour entamer la nouvelle année et deux stylos à encre invisible pour que les garçons puissent s’écrire secrètement ! Et pour être sûr qu’il arrive à temps, je l’ai posté avant Noël (un record de prévoyance en ce qui me concerne).

…Ce que j’ai reçu

A l’ouverture du colis, une très jolie carte faite main (désormais exposée sur mon bureau) donnait la thématique de mes prochaines lectures : les PINGOUINS ! Une idée géniale qui ne me serait pas du tout venue à l’esprit et dont je remercie Lucie pour la trouvaille. Hâte de découvrir Le Mystère des pingouins et sa couverture psychédélique tout comme Le long voyage du pingouin vers la jungle. La crème pour les mains est déjà devenue mon alliée hivernale et nous nous sommes régalés en famille des chocolats venus nous réchauffer. Un très très grand merci Lucie pour ce colis venus du pôle Nord 😉

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Solectrice (Lectures Lutines)

ce que j’ai envoyé

Grapillant de ci de là quelques idées, me réjouissant devant un calendrier lumineux et vert, choisissant un jeu d’assemblages de syllabes (imaginant les petits joueurs amusés de créer des mots tordus), partant en quête d’albums éclairés, écho d’un monde tolérant ou images d’un univers onirique, ajoutant un roman estival et espiègle, cousant patiemment une petite trousse aux motifs colorés, ou la garnissant de thé et de chocolats, j’ai pris plaisir à emplir ce colis pour Lucie (Livresdavril).

ce que j’ai reçu

Comme j’avais hâte d’ouvrir ce swap, rendez-vous toujours aussi plaisant, accueilli en famille ! Une carte féérique nous invite d’abord à découvrir la douceur et la chaleur offertes dans ce colis dépaysant, tout droit venu d’Allemagne.

Bien rangés dans leur carton, un sympathique tigre jaune (gardien d’un thé parfumé), deux sachets de biscuits festifs, de mystérieuses tablettes de chocolat fourré (comme c’est écrit en allemand, on hésite sur les noms des ingrédients, puis on finit par croquer dedans pour en découvrir les étonnantes saveurs 😉 et de jolis paquets verts attendaient d’être ouverts : les lutines déballent chacune leur tour… J’ai vu un magnifique oiseau : un album jalonné d’arbres au feuillage vert d’été, qui invite à goûter la vie au jour le jour. Momo : un roman sur l’amitié, que mes lutines connaissent mais que je n’avais pas encore lu. Entre deux livres, on découvre une crème pour les mains et un stick à lèvres, parfaits à glisser dans le sac à main ! En clin d’œil au swap précédent, j’ai aussi la bonne surprise d’un nouveau roman de Marie Chartres : L’Age des possibles, nouvelle invitation au voyage. Et au fond du carton, un magnifique album dont je savoure aussitôt les douces illustrations de Quentin Gréban : Amoureux ; il me tarde d’en lire l’histoire. De belles découvertes en perspective. Un grand merci, Isabelle (L’île aux Trésors) !

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Linda (Sirthis & Ladythat)

… Ce que j’ai envoyé

Pas facile de choisir ce que je souhaitais mettre dans ce swap, d’autant que notre Pépita dévore les livres et que je craignais de faire un doublon. C’est en me laissant porter par mes envies, et aidée de ma fille de onze ans, que j’ai rempli ce colis à mon image: plein d’espoir pour un avenir meilleur et encore plein de la douceur du dernier été qui avait ouvert les retrouvailles avec nos proches pour des vacances différentes mais tellement ressourçantes. J’ai donc choisi un album et un pop-up pour leur message écologique, et un roman plein de poésie et de souvenirs de vacances. Comme je n’utilise plus d’emballage papier, j’ai eu l’idée de glisser ces livres dans des sacs en tissu réutilisable pour le zéro déchet. Enfin j’y ai glissé un coquelicot à faire pousser, un set de couverts en bambou à emporter facilement pour ne plus utiliser de couverts jetables, et un marque-page. Enfin j’ai choisi une carte représentant un ours polaire sur notre planète, animal tristement emblématique du réchauffement climatique.

… Ce que j’ai reçu

Quelle heureux hasard de découvrir que pendant que j’envoyais un colis à Pépita, j’en recevais un de sa part.

Soigneusement emballées, les surprises pleuvaient à l’ouverture des différents paquets d’où s’échappaient des étoiles dorées qui tombaient en scintillant! D’autres étoiles filantes étaient glissées dans le colis sous la forme de citations qui ont été subtilisé par mes demoiselles amatrices de jolis mots. Il y avait également deux romans adolescents: Âge Tendre et The Yellow Line, ainsi qu’un livre auto-édité et dédicacé, un Bestiaire Masqué qui a reçu un accueil enthousiaste (il a été dévoré par mes petites demoiselles) pour son originalité et l’humour et la beauté des illustrations. Pour compléter le tout, il y avait des senteurs sous la forme d’un petit sachet et d’une jolie bougie, et des douceurs avec des chocolats parfumées à la cerise. En grand merci Pépita, tu as embelli notre début d’année.

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Avec tout ça, nous voilà parées pour l’hiver et pour 2021 que ce soit en bonnes lectures, en friandise ou en mots encourageants !

Lecture d’enfant #34 : Nous sommes l’étincelle

Antoine est un collégien qui adore se plonger dans de longues lectures. Comme beaucoup d’autres lecteurs de sa génération, il aime les romans d’anticipation, les dystopies et le suspense qui fait tourner les pages. Il a accepté de répondre à quelques questions sur son dernier coup de cœur : Nous sommes l’étincelle, de Vincent Villeminot.

Nous sommes l’étincelle, Vincent Villeminot, paru en 2019 chez Pocket Jeunesse

Qu’est-ce qui t’a donné envie de lire ce livre ?

Le résumé m’a intéressé, mais je trouve qu’il ne résume pas très bien l’histoire. Mais ce roman avait l’air captivant et la couverture m’intriguait. J’aime bien les histoires qui jouent dans le futur et les dystopies, donc j’ai pensé que ça pouvait me plaire.

De quoi ce roman parle-t-il d’après toi ?

De plusieurs époques futures et de plusieurs personnages qui en avaient marre du système et qui ont décidé de vivre dans la forêt. Enfin vivre, c’est parfois aussi juste survivre. Par exemple pour les trois enfants qu’on voit au début de l’histoire, qui se font enlever par des braconniers.

Qu’as-tu aimé dans cette histoire ?

L’intrigue était très prenante et j’avais toujours envie de tourner les pages pour savoir ce qui arriverait aux enfants. Je l’ai lu d’un seul trait ! C’était très intéressant et bien écrit. Ce futur semble très crédible.

Qu’est-ce que tu penses de cette idée de quitter la société pour vivre dans la forêt ?

Elle n’est pas mauvaise, je pourrais me l’imaginer. Cela me ferait envie de revenir à l’état sauvage, pour ne plus être contraint par la société moderne et polluer moins.

Ça ne te ferait pas peur ?

Non, pas trop. Bon, les sauvages du livre n’ont pas l’air cool, ça me ferait quand même un peu peur de tomber sur eux.

Tu as eu l’impression de comprendre des choses sur le monde en lisant ce livre, ou tu l’as lu comme une histoire ?

Je l’ai lu comme une histoire.

Quel est ton personnage préféré ?

Pib, car son histoire est passionnante : il participe à des manifestations, rejoint le village dans la forêt où il va rester pendant longtemps.

Quel est ton passage préféré ?

La scène du début avec les trois enfants qui pêchent dans la forêt m’a fait rêver. Sinon, j’ai bien aimé le chapitre sur les grandes manifestations, j’avais envie de savoir ce que ça allait donner.

As-tu envie de recommander ce livre à quelqu’un ? Que lui dirais-tu ?

Oui, à ma grand-mère qui aime que je lui donne des conseils de lecture ! Je lui dirais que c’est un livre captivant.

Pour en savoir plus sur ce roman, n’hésitez pas à consulter les avis de Pépita, Linda et Isabelle !

Lecture commune : Alma, tome 1. Le vent se lève

Il y a des lectures qui font bruisser d’émotion toutes les branches de notre grand arbre ! Alma, le nouveau roman de Timothée de Fombelle, fait indéniablement partie de celles-là. Avant même sa sortie, nous brûlions de découvrir ce livre et après l’avoir dévoré et refermé, l’envie était là de prolonger la lecture en échangeant nos impressions…

Alma, le vent se lève. Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : Cette couverture foisonnante, on en parle ? Que vous a-t-elle inspiré ?

Isabelle : Les illustrations plantent bien le décor. Elles ont quelque chose des gravures des livres anciens, non ? Et pourtant, les lettres orange du titre claquent, Alma trône sur cette couverture avec son arc tendu, le sous-titre annonce que le vent va se lever, les détails nous font pressentir l’ampleur des péripéties à venir !

Pépita : Tout à fait, un style désuet avec des dessins comme des vignettes-moments clés et Alma et sa détermination ! Les petits oiseaux dorés aussi, très symboliques ! Un vent d’aventures en une seule couverture.

Frédérique : Je n’ai pas trop fait attention à la couverture, je n’ai pas trop regardé de peur que les détails m’en dévoilent trop sur l’histoire… Comme pour un film, je ne lis jamais rien avant d’aller en voir. Ayant terminé la lecture, je m’y suis penchée et comme un bon album jeunesse : l’histoire commence avec la 1ere de couv ! Je m’en rend compte lorsque je ferme le livre et cela m’aide dans mon analyse pour faire la p’tite chronique qui suivra.

Lucie : J’aime bien l’idée de Frédérique de revenir à la couverture après la lecture pour y retrouver des indices. Mais je suis définitivement trop curieuse pour ça. La taille du roman, mes précédentes lectures de Timothée de Fombelle et ce foisonnement en couverture m’avaient placée dans l’attente d’une grande fresque d’aventures. Je partage ton avis Isabelle, le contraste entre ces “presque gravures” vertes et ce titre orange claque. On attend une certaine énergie, un tourbillon de péripéties. Je dois dire que j’ai été agréablement surprise de retrouver François Place pour les illustrations, et de constater dès la couverture que le tandem (et l’éditeur) prenaient le contre pied de la couverture (à juste titre) minimaliste de Tobie Lolness.

Lucie : Une fois n’est pas coutume chez Timothée de Fombelle, le roman s’ouvre dans un lieu paradisiaque, une sorte d’Éden protégé du reste du monde. On sent rapidement qu’une menace plane mais au début, tout est calme, idyllique. Vous souvenez-vous de ce que vous avez imaginé de cette famille et de son mode de vie, quand vous l’avez découverte ?

Frédérique : Je n’ai pas senti la menace comme toi, peut-être pour me protéger et savourer ce moment de pure quiétude familiale… Trop de naïveté sans doute, je voulais égoïstement me délecter de tous ces moments de bonheur. Un mode de vie proche de la nature, en osmose et surtout respectueuse de ce qu’elle offre. Des enfants aimants et aimés, joueurs et en même temps sérieux (surtout Alma très protectrice avec son frère). Une grande paix intérieure !

Pépita : J’ai adoré ce début, ce regard d’enfance sur le merveilleux, cette attention si particulière de Timothée de Fombelle aux moindres détails : la grande sœur qui guette les réactions de son frère, cette ombre de “zèbre” bienveillante, les dialogues si purs entre les deux enfants, la description de cet Éden. Du coup, j’ai éloigné la menace qui semble poindre en effet. Je n’ai voulu que le meilleur de ce moment magique. Et puis ce n’est que le début, je voyais bien que l’épaisseur du livre allait me faire vivre moult péripéties !

Isabelle : C’est drôle que tu poses la question, Lucie, c’est une réflexion que je me suis faite aussi en lisant ces pages : Timothée de Fombelle m’avait habituée à un démarrage sur les chapeaux des roues, au cœur de l’action et souvent au milieu de l’intrigue – les premières pages de Vango et de Tobie Lolness sont assez incroyables de ce point de vue ! Là, on voit tout de suite que c’est différent, une atmosphère de calme avant la tempête. Comme vous, j’ai été gagnée par la tendresse qui unit cette famille et par la beauté de l’écrin de nature où elle vit. Et soufflée par la poésie avec laquelle Timothée de Fombelle nous y entraîne : ses mots évoquent le grésillement des gouttes de pluie au contact de la terre brûlante, un figuier sycomore, le chant des cigales, et le décor semble prendre vie.

Lucie : Je suis tout à fait d’accord avec toi, Isabelle. J’ai une passion pour les descriptions de Timothée de Fombelle. En quelques mots choisis et souvent avec des images très poétiques il nous emporte dans un pays, un univers… C’est un talent dont je suis très admirative. Bizarrement, alors qu’ils sont en pleine nature, en lisant ce début de roman cela m’a renvoyée au confinement. Cette vallée coupée du monde, ce cocon familial central et toujours cette espèce de menace venue de l’extérieur… Les points communs m’ont sauté aux yeux.

Pépita : C’est un peintre des mots TDF ! Au contraire de toi, ce roman m’a procuré paradoxalement un immense vent de liberté dans ses premières pages. Je ne me lasse pas de la beauté de ce premier chapitre. Il renferme tout en fait. Déjà. C’est d’une beauté !

Frédérique : Je suis du même avis : un réel envoûtement, j’ai savouré ces premiers chapitres, tellement transportée par ce vent de liberté !

Lucie : Justement, cette liberté ouvre sur la suite, puisqu’elle permet au petit frère d’Alma de partir sans prévenir personne. J’ai trouvé très jolie cette idée d’une sœur qui invente un ailleurs pour faire rêver son petit frère, et lui qui y croit tellement fort qu’il veut le découvrir. Les parents ont une confiance absolue en leurs enfants. C’est très beau la manière dont la mère d’Alma, bien que consciente de ce qu’elle va trouver, la laisse partir à la recherche de son frère. Qu’en avez-vous pensé ?

Frédérique : Cette liberté est à son apogée dès le départ et se renforce avec l’intrépide Alma partant chercher son frère. Malgré eux, les parents d’Alma sont rattrapés par leur passé et ne veulent pas enfermer leur fille. Ils la laissent partir comme eux sont partis pour retrouver la liberté.

Isabelle : Il me semble clair qu’avec ce sujet de la liberté, vous mettez précisément le doigt sur le cœur de ce roman – c’était déjà le cas dans les livres précédents de l’auteur, mais ici plus encore. Le prénom Alma signifie “libre”, dans le langage Oko inventé par Timothée de Fombelle qui précise : “ce genre de liberté n’existe dans aucune autre langue. C’est un mot rare, une liberté imprenable, une liberté qui remplit l’être pour toujours. Le père d’Alma raconte que chez lui, ce nom pourrait se dire ‘marquée au fer rouge de la liberté’.” Une liberté brandie par les protagonistes du roman face à l’horreur de l’esclavage. Pour revenir à ta question, je me dis que c’est peut-être parce qu’Alma a grandi ainsi qu’elle ne plie pas face à cette entreprise d’asservissement et en révèle tout l’arbitraire et toute l’absurdité.

Pépita : LIBERTÉ, oui, un thème fort à Timothée de Fombelle, qui traverse chacun de ses romans. Malgré l’esclavage et ses horreurs, cette liberté traverse tout ce premier tome. Malgré l’asservissement, il y a toujours un interstice pour la retrouver : les souvenirs, le chant, le cheval, des rencontres aidantes.

Isabelle : À ce propos, j’ai été très impressionnée par le travail historique et littéraire de Timothée de Fombelle qui évoque cet âge sombre de l’esclavage avec une rare justesse. On sent à la fois qu’il a réalisé un immense travail de documentation et qu’il “vit” cette histoire douloureuse avec les captifs entassés dans les navires, non ? Je trouve qu’Alma témoigne de façon remarquable de la capacité de la littérature et du romanesque à parler d’un sujet comme le commerce triangulaire. Qu’en pensez-vous ?

Pépita : Je te rejoins, Isabelle, sur la documentation de l’auteur. Il a dit que ce sujet le hantait depuis ses 13 ans quand en Guinée, il a ressenti cet appel de l’Histoire. Et il s’est fait cette promesse de la raconter. On le sent en effet très engagé et pour ma part, j’ai appris beaucoup, notamment que des noirs ont participé aussi à la servitude de leurs frères. Comme dans tout drame historique, la soif de pouvoir et la lâcheté qui va avec ressurgit toujours.

Lucie : C’est aussi à ce récit de la visite de l’auteur d’un de ces forts à l’adolescence que j’ai pensé en lisant la question d’Isabelle. Timothée de Fombelle dit clairement qu’il porte ce récit depuis lors, ce qui n’enlève rien à son travail de documentation. Et je te rejoins complètement sur cette thématique de la liberté qui traverse son œuvre. Moi aussi j’ai apprécié cette volonté de montrer que tout n’est pas noir ou blanc (dans la peau comme dans l’âme) et qu’il y a eu des noirs victimes et des bourreaux, comme des blancs inhumains et d’autres terriblement affectés par ce commerce triangulaire. Ne pas tomber dans le manichéisme était probablement l’écueil principal d’un roman sur l’esclavage. Même s’il y a de vrais méchants (encore qu’il nous reste deux tomes pour en savoir plus sur eux aussi), les personnages sont nuancés, ils sont tiraillés entre leurs objectifs et leur conscience et je trouve cela très riche. Je trouve aussi que de (bons !) romans sur ces sujets douloureux ne peuvent qu’aider au travail de mémoire. Se divertir tout en s’informant c’est vraiment le pouvoir de la littérature. Après, à chaque lecteur d’en faire ce qu’il veut…

Isabelle : Je trouve que vous mettez le doigt sur deux apports singuliers de la littérature pour parler du monde, de l’histoire et surtout de ses pages les plus sombres : la construction d’une intrigue placée sous tension vient chercher le lecteur qui tournera les pages de façon plus avide qu’en lisant un documentaire. Et le fait d’incarner cette histoire à travers des destins individuels nous touche, forcément, différemment.

C’est, je trouve, quelque chose qui marche très bien, ici, tant les personnages sont vivants et bien campés. Et il y en a une multitude qui évoluent dans une sorte de chassé-croisé : lesquels vous ont le plus marquées ? Les femmes sont sur le devant de la scène, non ?

Lucie : Mais oui, c’est vrai ! Les femmes ont souvent un vrai rôle chez Timothée de Fombelle et c’est encore le cas ici. Sur trois personnages “principaux”, deux sont des filles. Et des forts caractères qui plus est. Entre Alma qui est la détermination incarnée et Amélie qui est si attachée à son éducation et à son indépendance, les femmes sont bien servies. J’aime aussi beaucoup le personnage de Mme de Lô, le “gouvernail” d’Amélie. J’espère qu’elle prendra encore de l’importance dans la suite. Je trouve Timothée de Fombelle toujours très efficace dans la caractérisation de ses personnages. En quelques phrases il esquisse une personnalité, des enjeux… Et je suis accrochée. Heureusement d’ailleurs, parce que comme il multiplie les personnages sans cela on serait rapidement perdus. Le père d’Alma est aussi très intéressant. Je ne veux rien divulgâcher mais Mosi / Moïse est d’une ambiguïté remarquable. Et sur la Douce Amélie, mes chouchous sont évidemment le trio Joseph Mars, Abel Bonhomme et Poussin qui oscillent sans cesse entre méfiance et complémentarité. Et vous ?

Pépita : J’ai aimé tous ces personnages ! Les femmes ont du caractère, et ça me plait. J’ai été immensément bouleversée par le chant de la maman d’Alma, j’ai même dû refermer le livre… Il y a toujours un côté merveilleux que TDF sait distiller et puis cette façon de ne jamais donner la totalité des facettes d’un personnage. Le lecteur attend donc, et là d’autant qu’il sait qu’il y a deux autres tomes qui arrivent. Ils sont incroyablement vivants, ces personnages : j’ai aimé aussi les différentes générations qui se croisent, se décroisent, vont-elles se retrouver ? C’est une aventure au sens large du terme et TDF a vraiment l’envergure pour mener sa barque… et son lecteur là où il veut. Le plus fort aussi, c’est qu’il arrive à “cacher” ce travail immense de documentation par une écriture si fluide avec des personnages très incarnés. Je vous rejoins donc totalement.

Isabelle : Oui, ces personnages incarnent l’histoire et nous la font vivre “de l’intérieur”, mais ils nourrissent aussi l’intrigue. Lucie, tu parle du père d’Alma, je trouve qu’il n’est pas le seul qui semble avoir ses secrets, sa part d’ombre. Il y a plusieurs protagonistes dont je ne suis pas sûre de savoir quoi attendre – le charpentier Poussin par exemple, qui en sait manifestement long, Nao, la mère d’Alma qui semble cacher une telle force sous sa tranquillité. Ou même Amélie, fille d’esclavagiste, dont on ne sait pas si elle est menaçante ou menacée…

Pépita, tu évoque un côté merveilleux. Il y a de la poésie dans Alma, et même un peu de magie. Qu’en avez-vous pensé ?

Frédérique : Pour moi la poésie se retrouve dans la relation qu’Alma entretient avec ses parents. Elle est belle et à son apogée lorsque Nao partage ce chant évoquant la magie de son peuple. La magie de ce peuple éteint ou chaque personne possède un pouvoir. Je me demande comment TDF va exploiter ce détail ?

Lucie : La magie est essentielle dans les romans de Timothée de Fombelle, je le soupçonne d’ailleurs d’être passé à la littérature jeunesse justement pour avoir cette liberté là – les éléments merveilleux sont plus facilement acceptés dans les romans dits “jeunesse”. Il y a du merveilleux à plusieurs niveaux dans Alma : cette vallée de départ qui est idyllique, la rencontre des parents d’Alma, ces oiseaux, dont on ne connaît pas vraiment le rôle mais qui sont omniprésents autour des Okos et, évidemment, ces “traces”.
J’adore quand des indices sont semés avant qu’on ait des réponses : les chansons Nao, qu’Alma se mette à avoir un talent inné pour la chasse dès qu’elle quitte sa vallée, cette mousse qui pousse sous Soum ; et ensuite vient le récit de ces traces. La magie opère parce que ses effets font déjà partie de l’intrigue. Et puis la manifestation de ces talents est tellement poétique… J’adhère sans savoir où cela va nous mener ni comment cela va être utilisé, parce qu’un peu de magie enchante le quotidien et que celui d’Alma n’est pas rose !

Isabelle : Tout à fait. Cette part de magie, c’est peut-être ce qui permet par ailleurs de dire à de jeunes toute l’horreur qu’a été l’esclavage sans que cela ne devienne insupportable ? J’ai trouvé que c’était très bien dosé, Alma n’est pas un roman de fantasy ; pour moi, cette magie est plutôt celle des contes. Je l’ai perçue comme une façon de dire la force du courage, de l’entraide, de la dignité affirmée face aux oppresseurs. J’ai d’ailleurs lu quelque part que l’auteur s’était inspiré de faits documentés : on aurait laissé une captive chanter sur un navire négrier parce que on chant apaisait les velléités de révolte. Comme vous le dites, ces dons des Okos, qui restent à l’arrière-plan pour l’instant, contribuent aussi à nourrir notre curiosité.

Lucie : J’aime bien ton parallèle entre la magie des contes et celle d’Alma, c’est très bien vu ! Et cette hypothèse qu’elle permet de “faire passer” les atrocités de l’esclavage… Ça correspond tout à fait à la vision de l’imagination de J. K. Rowling dont je viens de terminer La meilleure des vies. Pour elle, c’est notre imagination qui nous permet de nous mettre à la place des autres bien que l’on n’ait pas traversé les mêmes épreuves, et donc qui nous permet de faire preuve d’empathie.

Pépita : J’ajouterais juste que l’échappée dans le merveilleux nous permet de mieux supporter l’horreur au sens où cela la met à distance. “Une des fonctions essentielles du conte est d’imposer une trêve au combat des hommes” (Daniel Pennac). TDF a une façon bien à lui de faire cohabiter le bien et le mal sans qu’ils s’opposent forcément. On le voit particulièrement avec les zones d’ombre de ses personnages. On est alors à la fois dans un roman historique et un parcours initiatique. Car ces personnages vont se révéler au lecteur mais aussi en même temps à eux-mêmes.

Isabelle : “Le vent se lève” n’est que la première pierre d’une trilogie. Une forme qui fait écho aux trois pôles du commerce triangulaire, mais qui exige de renouveler l’intrigue pour garder le lecteur sur plusieurs centaine de page. Qu’en avez-vous pensé ?

Pépita : Je ne suis pas allée au-delà du premier tome ! J’attends la suite car je sais qu’elle va nous surprendre bien au-delà de ce qu’on pourrait imaginer.

Lucie : Trois tomes pour trois continents, trois personnages (Alma bien sûr, mais aussi Joseph et Amélie) et probablement trois étapes : capture, esclavage et abolition. C’est comme ça que je l’imagine, mais je n’ai pas d’attente particulière pour l’intrigue. D’abord parce qu’il va falloir attendre encore un moment avant le deuxième et le troisième (!) tome. Et puis parce que j’aime tellement me laisser porter par les trouvailles et les détours de Timothée de Fombelle, qui va de toute façon toujours bien au delà de ce que je pourrais imaginer. Je ne trouve pas que ce premier tome ait un “ventre mou”. Il y a un moment un peu long sur le bateau, mais cela correspond bien à la durée et à la dureté du trajet, donc cela ne m’a pas gênée. Et toi, qu’en as-tu pensé ?

Isabelle : J’ai apprécié l’ampleur de cette fresque, il fallait probablement une trilogie pour y parvenir. L’histoire commence en 1786, trois ans avant la Révolution, je m’attends comme toi à de grands bouleversements que je brûle de découvrir.

Pépita : J’avais une petite question sur la forme : vous avez dû remarquer le petit “jeu” de l’auteur avec ses fins de chapitres et les noms des chapitres ? Vous en avez pensé quoi ?

Isabelle : C’est drôle que tu parles de ça, Pépita, j’y pensais aussi quand nous parlions de poésie. Quand nous avons lu Alma à voix haute, mon fils n’a pas mis deux chapitres à se rendre compte qu’effectivement, le titre de chaque chapitre correspond à ces derniers mots (j’aurais mis plus de temps à le remarquer sans lui, je pense !). Cela a nourri notre curiosité car on se demande souvent comment le chapitre en arrivera à ces mots-là !

Lucie : J’ai récemment lu Victoria rêve, et je me suis aperçue que Timothée de Fombelle y jouait déjà avec les derniers mots des chapitres utilisés en titre. Je trouve étonnant de voir comme ça fonctionne bien, à chaque fois. Comme toujours, je serai curieuse de savoir comment ça se passe “en cuisine” : ça semble simple et évident quand on le lit, mais ça demande certainement un travail complexe.

Isabelle : Pour conclure, j’avais envie de vous demander quelle émotion a prédominé chez vous à la lecture de ce roman

Lucie : L’émotion qui a prédominé chez nous a été l’excitation. De retrouver Timothée de Fombelle pour un roman en plusieurs tomes tout d’abord (la lecture de Tobie Lolness était encore fraîche), et de découvrir sans cesse ce qu’il nous avait réservé dans le chapitre suivant. C’est vrai que ce jeu sur les titres crée une attente, mais elle est aussi alimentée par les changements de personnages qui nous laissent en suspens. En conséquence, les vacances aidant, on l’a lu en très peu de temps malgré le nombre de pages.

Pépita : L’émotion ? Mais il y en a tant ! Ce qui prédomine chez moi, et cela va vous paraitre paradoxal, c’est le sentiment de liberté. Liberté de suivre un cheval, de suivre son instinct, de chanter, de mener sa barque, de désobéir, de garder ses secrets… Je crois vraiment que c’est un fil rouge du roman et qu’il n’a pas fini de nous surprendre.

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les billets d’Isabelle, de Lucie, de Pépita et Frédérique, ainsi que le billet consacré à Timothée de Fombelle dans notre série “classiques de la littérature jeunesse”, qui vous donnera certainement envie de lire ses autres livres. N’hésitez pas non plus à nous donner votre ressenti sur Alma : ce roman vous fait-il envie ? Peut-être l’avez-vous déjà lu, qu’en avez-vous pensé ?