Entretien avec Stéphane Servant à propos de son roman Félines

Ceux qui suivent régulièrement nos publications le savent, Stéphane Servant fait partie des auteurs que nous aimons particulièrement lire, à l’ombre de notre grand arbre ! Cette année, son album Le Nid a même remporté notre prix “Brindille” du meilleur album pour tous petits. Son roman Sirius avait fait partie des parutions les plus remarquées de 2017 et raflé le prix Sorcières. Avec Félines, paru en août 2019 aux éditions du Rouergue, Si Stéphane Servant retrouve plusieurs de ses thèmes de prédilection (l’animalité de l’être humain, les dérives humaines et les formes de domination…), il renouvelle profondément sa manière d’écrire avec ce nouveau roman. Il y est question d’une transformation mystérieuse affecte les adolescentes qui voient leur aspect évoluer. De quoi susciter beaucoup de questions ! Auxquelles il a très gentiment accepté de répondre.

Vous avez exercé plusieurs métiers avant de devenir auteur. Comment en êtes-vous venu à écrire ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours écrit. Avant tout parce que j’adorais lire et que j’étais ébloui par le pouvoir des histoires et de la littérature. Cette chose magique qui fait qu’on peut vivre mille vies au fil des mots, blotti entre les couvertures.

J’ai continué à l’adolescence parce qu’écrire me permettait de mettre à plat ce que je ressentais, ce que je ne pouvais exprimer autrement. Et aussi parce que l’écriture permet d’explorer des endroits intimes qui sont loin de la conscience. Écrire, c’est aller à la découverte de soi. Et ça résonne particulièrement avec l’adolescence.

Après des études de littérature anglophone assez « flottantes », j’ai travaillé en tant qu’animateur en milieu scolaire et associatif. Je suis allé conter dans les écoles, j’ai donné des cours de cirque, j’ai programmé des spectacles en milieu rural, j’ai fait du spectacle de rue, du graphisme et j’ai également travaillé pour la presse jeunesse. Durant tout ce temps-là, j’écrivais mais sans penser à partager ces textes.

C’est dans la bibliothèque d’une école primaire que j’ai découvert Le voyage d’Oregon de Rascal et Joos, j’ai alors réalisé l’extraordinaire liberté de création de la littérature jeunesse et je me suis mis à écrire des textes d’albums. C’est une écriture particulière, proche de la poésie d’une certaine façon, qui m’a demandé beaucoup de travail. J’ai eu la chance de bénéficier du regard bienveillant de Cécile Emeraud, alors éditrice au Rouergue. Elle n’a jamais publié mes textes mais elle m’a encouragé à persévérer. Quelques années plus tard, en 2006, j’ai publié Le Machin, illustré par Cécile Bonbon, chez Didier Jeunesse et Cœur d’Alice, illustré par Cécile Gambini, chez Rue du Monde. Mon premier roman, Guadalquivir, est paru en 2009 chez Gallimard.

Comment vous est venue l’idée d’écrire Félines ? Avez-vous été inspirés par des personnes réelles pour imaginer les Félines ?

Dans Sirius, mon précédent roman, j’évoquais la façon dont notre société occidentale capitaliste exploite et épuise le vivant, animaux, hommes et végétaux, faisant de toute vie une donnée purement comptable, niant par là-même la vie elle-même.

En miroir de ce motif, je mettais en scène une secte religieuse qui entendait dominer le monde, arguant que le monde leur avait été donné par dieu et que « les élus » pouvaient donc en jouir à leur guise et sans limites.

Dans un cas comme dans l’autre, ces deux systèmes de domination légitimaient le pire et menaient l’humanité à sa perte.

Rien de bien nouveau finalement, les exemples historiques sont nombreux : quand il y a domination, la barbarie n’est jamais très loin.

Les mois qui ont suivi l’écriture de Sirius, j’ai poursuivi cette réflexion sur la domination et je me suis demandé quels étaient les interstices, les failles, les lignes de fuite possibles dans un monde où, soit disant pour le bien du plus grand nombre, tout doit être calibré, standardisé, évalué, étiqueté, où tout ce qui ne rentre pas dans la norme est rejeté. Et je parle là aussi bien des tomates, des vaches que de nous-mêmes, hommes et femmes, cela participe du même mouvement.

Les publicitaires, les religieux, les politiques nous disent tour à tour quoi et comment être. Tout est borné à l’aune d’une prétendue paix sociale : notre façon de penser, d’interagir, d’aimer, de protester de voyager, d’habiter, d’occuper l’espace public,… jusqu’à nos corps qui doivent correspondre à une norme supposée idéale et qui sont dans le même temps l’objet d’injonctions contradictoires – particulièrement ceux des femmes.

Ces représentations avec lesquelles nous avons grandis sont une violence et engendrent une violence envers celles et ceux qui ne s’y reconnaissent pas, qui sont hors-cadre ou qui ne veulent pas s’y soumettre.

J’ai donc imaginé un acte d’insoumission définitif : que se passerait-il si les corps eux-mêmes ne répondaient plus aux injonctions ? Comment réagiraient ces jeunes filles ? Quelle serait la réaction de leurs proches, de la société ? C’était le début de la Mutation….

Dans Félines, je parle donc du corps des jeunes filles mais c’est une sorte de fil rouge pour interroger de façon plus large notre rapport au monde, dans une trame générale tissée de nombreux autres motifs qui se rejoignent : violence sociale, exclusion, harcèlement, racisme, xénophobie mais aussi joie, amours, sexualités, radicalité, révolte et liberté,…

Vos romans, et Félines en particulier, reflètent densément notre société et les grandes questions politiques et sociales de notre temps. Est-ce qu’il y a des sujets dont vous teniez à parler, avec Félines, ou ces grandes questions politiques se présentent-elles plus spontanément dans le fil du travail d’écriture ?

Écrire, c’est précisément questionner le monde, se questionner soi et partager ces interrogations avec les lectrices et les lecteurs.

Depuis longtemps, la question de la liberté est au centre de mes romans. Les personnages principaux sont souvent des ados cabossées par la vie, atypiques, marginalisées, qui cherchent leur place dans un monde cadenassé par la peur et les préjugés, comme dans Le cœur des louves ou La langue des bêtes.

Pour Félines, je me suis nourri très directement de l’actualité, et de ce qu’elle nous dit de la liberté aujourd’hui. Il suffit de voir comment le pouvoir réagit face à l’opposition à la Loi Travail, la ZAD de Notre-Dame des Landes, les Gilets Jaunes, la mobilisation des jeunes contre la réforme du lycée, l’action de SOS Méditerranée, la parole de Greta Thunberg, Extinction Rebellion et tant d’autres mouvements collectifs.

Dans ce monde standardisé, tout ce qui ne fait pas et n’admet pas le consensus est perçu comme un danger pour le système, présenté comme une menace envers la démocratie elle-même. Toute radicalité est devenue suspecte. Hors, sans radicalité, il n’y a plus de mouvement et une société qui ne bouge pas est selon moi destinée à s’éteindre.

C’est une réflexion permanente mais parfois il y a collision avec l’écriture. Dans Félines, il y a par exemple une scène où la police force les adolescentes à rester à genoux, les mains sur la tête, « bien sages ». C’est évidemment inspiré de ce qu’ont subi des adolescents de Mantes-la-Jolie en décembre 2018 lors d’une manifestation contre la réforme du lycée. J’étais en train d’écrire Félines et il y a eu une vraie collision entre la fiction et le réel, cette collision a nourri mon écriture – et le livre est d’ailleurs aussi dédié à ces jeunes-là.

Ce roman se présente sous la forme d’un témoignage. Comment s’est imposée cette forme ?

Pour chacun de mes romans, je cherche une forme particulière. Celle qui portera le mieux la narration, bien entendu, mais aussi celle qui me permettra d’explorer de nouvelles formes d’écriture. Fond et forme sont pour moi indissociables. D’où par exemple la construction labyrinthique du Cœur des louves ou l’épopée presque lyrique de Sirius.

Pour Félines, je voulais donner à entendre la voix de Louise, une jeune fille radicale et révoltée et ça m’a semblé évident de choisir une forme très brute, presque brutale parfois. D’où le témoignage.

Pour autant, il me semblait nécessaire de construire ce texte comme une adresse, non pas à un hypothétique lecteur extérieur mais bien à un témoin direct, présent, ici et maintenant aux côtés de Louise – ce qui renforce l’effet de réel. De plus, quand Louise interpelle l’écrivain qui recueille sa parole, ça me permet d’interroger indirectement le lecteur, de l’amener à réfléchir, à prendre position, pour ou contre, peu importe, et peut-être à changer de position au cours du récit.

Une autre question de curiosité en lien avec la forme du témoignage. Le roman est dédié à Camille, fille de l’auteur. Cette dédicace a piqué notre curiosité : elle est réelle ou fait-elle partie de la “mise en scène” de ce roman ?

Ah ah ! Comme les magiciens, je préfère ne pas vous dévoiler les ficelles et laisser le mystère entier…

Dans le prologue de Félines, vous écrivez : « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ». Ces mots prennent un relief particulier dans le contexte de narration de ce roman. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Le témoignage de Louise n’est pas un manifeste. C’est un cri. Elle ne cherche pas à convaincre, elle dit sa vérité, tout simplement, en assumant parfaitement sa subjectivité et elle laisse le lecteur se faire son opinion.

C’est pour moi cette position qui éclaire la phrase  « Lire, c’est se préparer à livrer bataille », et ce à deux niveaux.

Le premier niveau de la bataille c’est celui de l’intime. Soi face à un texte. Un texte, ce sont des questions, une vision, un « autre » qui se livre à vous. La bataille se joue non pas avec l’autre mais avec soi-même, avec ce qu’on savait, ce qu’on croit, ce qu’on croyait savoir, ce qu’on entrevoit et qu’on n’avait pas vu. Ça me fait penser à cette formule un peu facile et galvaudée : « Un livre dont on ne sort pas indemne » ou à la formule de Kafka qui comparait la littérature à une hache qui vient briser la mer gelée en nous. Lire pour être bousculé, pour nous mettre en mouvement.

Le second niveau de la bataille se joue au-delà du livre après l’acte de lecture. L’imagination a été mise en mouvement par le texte. On devine d’autres chemins, d’autres voies, d’autres façons d’être au monde, d’autres mondes peut-être. Vient alors le temps de refermer le livre, d’aller se frotter au réel, d’éprouver de façon tangible, d’argumenter, de refuser, de protester, de créer, d’inventer individuellement et collectivement avec d’autres qui ont une autre expérience singulière. C’est ce que vivent les Félines quand elles se retrouvent derrière le stade de cette petite ville et décident de réagir collectivement en organisant une manifestation et en revendiquant des droits. La bataille se livre là contre la passivité, la fatalité, les assertions comme « c’est comme ça et pas autrement », « il n’y a pas d’autre solution », « il n’y a pas de plan B ». L’imagination, au delà de la fiction, sert à ça. A se dire : « oui, c’est possible. Personne n’y croit, mais c’est possible. Et je vais me battre pour ça. »

Ayant énormément aimé le roman, nous serions intéressées de connaître d’éventuels prolongements. Avez-vous par exemple prévu des lectures publiques ? Peut-être une adaptation cinématographique ?

C’est encore un peu tôt pour en parler mais je travaille avec mon complice musicien Jean-Marc Parayre à la création d’une lecture musicale à partir de Félines.

Il en existe déjà une sur Sirius où Jean-Marc m’accompagne avec des instruments anciens (nyckelharpa, vielle à roue, flûte hamonique) sur une bande-son originale. Pour Félines, j’aimerais développer un univers hip-hop, quelque chose de très contemporain. Nous y réfléchissons ensemble.

Pour ce qui est du cinéma, je n’ai pas encore eu de proposition. Mais je pense que Félines pourrait être la base, pourquoi pas, d’une série télé.

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Un grand merci à Stéphane Servant d’avoir accepté de répondre à nos nombreuses questions !

Lecture commune: Félines, de Stéphane Servant

Un titre intriguant, évoquant à la fois la féminité et quelque chose d’animal, de fauve. Doublé d’une couverture magnétique qui interpelle et semble déjà appeler à la rébellion. Le nouveau roman de Stéphane Servant nous est livré comme la transcription du récit de l’une des protagonistes du mouvement des Félines. Un roman dont il y a beaucoup à dire !

Isabelle : Vous avez toutes lu ce roman dès sa sortie. Je me demandais donc : qu’est-ce qui vous a poussées à le découvrir avant même de recevoir les premiers retours ? Connaissiez-vous Stéphane Servant, avez-vous été aussi intriguée que moi par cette couverture magnétique ?

Pépita : Ma réponse sera très simple : je lis tout de Stéphane Servant, notamment chaque roman ado. Aucun ne m’a déçue. Tous ont ouvert mon regard. Tous m’ont fait vibrer. Pour Félines, j’ai été intriguée par la présentation de l’éditeur très suspense ! Notamment cet avertissement de prise de risque pénal. Je me suis dit : attention, voilà une bombe ! Et effectivement, je ne me suis jamais sentie aussi fière d’être une fille ! C’est le sentiment dominant qui m’habite à la lecture de ce roman. Beaucoup d’émotions aussi, encore très vives.

Sophie : Pareil, en ce qui me concerne, Stéphane Servant est devenu au fil des années un incontournable. J’aime sa poésie, son style, la façon dont il aborde les sujets. Du coup, je ne pouvais pas attendre !

Hashtagcéline : De mon côté, c’est plutôt parce qu’une amie me l’avait très très chaudement conseillé. J’aime l’écriture de Stéphane Servant. Vraiment. Mais par exemple, dans Sirius, ça n’a pas suffi. Alors, je l’aurais lu, Félines. Mais plus tard… Et franchement, ça aurait été dommage. Félines dépasse pour moi tous les précédents de l’auteur et va faire partie de ces lectures qui resteront graver dans ma mémoire de lectrice. Un choc.

Isabelle : Vous parlez des précédents livres de Stéphane Servant que vous connaissiez, il me semble qu’on retrouve dans Félines certaines caractéristiques, certains motifs, mais j’ai été impressionnée par la capacité de l’auteur à se renouveler. Qu’avez-vous en particulier pensé de la forme de ce roman – en est-ce bien un, d’ailleurs ?

Pépita : Il reprend un de ses thèmes : l’animalité de l’humain. Mais oui, il se renouvelle fort dans ce roman, l’écriture sous cette forme de témoignage est très visuelle, presque cinématographique. La mise en abyme avec le fait que ce soit lui l’écrivain, père d’une féline, recueille cette parole, donne une crédibilité forte. On pourrait presque croire que ces faits ont été réels et d’un certain point de vue, ils le sont dans les références historiques et l’allusion à des faits contemporains.

Sophie : J’ai été très surprise des changements de style, mais en bien. J’ai adoré ce registre du témoignage, ça justifie le changement de ton par rapport aux autres romans et en même temps on retrouve la patte de Stéphane Servant. On accroche tout de suite à l’histoire et surtout on se demande presque si c’est vraiment vrai et ça c’est chouette de plonger comme ça dans le récit. Finalement, je trouve ce roman globalement plus accessible pour son ton plus ado, plus direct.

Hashtagcéline : Oui, le fait que le roman soit écrit tel un témoignage a vraiment joué dans le fait que j’accroche très vite à l’histoire de Louise. J’ai aimé la façon dont elle parlait de son parcours, de son combat, entre force et faiblesses. Je me suis sentie très proche d’elle et très vite concernée par son sort et celui des autres Félines. Son récit porte des valeurs universelles, semble faire écho à hier, aujourd’hui et demain. Pour ma part, comme je le disais un peu plus haut, je trouve que ce texte est différent des précédents de l’auteur, même si on y retrouve l’engagement et la défense de grandes causes comme dans Sirius et effectivement la part d’animalité qui est en nous comme dans Le cœur des louves. Mais clairement, pour le reste, je le mets à part. Cela n’engage que moi !

Isabelle : Alors entrons dans le vif du sujet ! Qui sont les félines ?

Pépita : Ce sont des jeunes filles qui progressivement se retrouvent le corps poilu et leurs sens s’aiguisent aussi : vue, odorat. Leur force physique se décuple également. Les garçons ne sont pas touchés. Évidemment, les premières touchées ont honte mais peu à peu, vu le nombre de jeunes filles touchées, elles relèvent la tête. Ce phénomène est appelé la Mutation et scientifiquement un nouveau chromosome, le O est apparu, ce qui vaut aux Félines d’être aussi appelées les Obscures.

Isabelle : Des transformations qui pourraient paraître anodines, mais qui se révèlent hautement perturbantes. Pour les Félines elles-mêmes, comme tu le dis Pepita, mais surtout et très vite pour toute la société. Et les réactions sont d’une violence inouïe. On sent bien qu’à travers les Félines, l’auteur nous parle plus généralement de la pesanteur des normes, de la difficulté à assumer ses différences et de la violence que cela peut susciter.

Et parmi ces félines, nous suivons de près Louise, l’héroïne de cette histoire. Quelques mots sur cette actrice de la mobilisation féline ? Pourriez-vous me parler un peu d’elle ?

Sophie : J’ai beaucoup aimé ce personnage et je m’y suis vite attachée. C’est une jeune femme écorchée par la vie qui va se révéler dans sa condition de féline.

Pépita : Je l’ai trouvée incroyable de sincérité, Louise, et aussi d’empathie. Malgré sa souffrance, elle va vers les autres, devient un leader et se révèle à elle-même.

Isabelle : J’ai été impressionnée par sa résilience alors qu’elle n’a pas été épargnée par la vie. On la voit vraiment se transformer sous nos yeux, grandir, remettre en question les normes qu’elle a toujours connues, s’accepter telle qu’elle est, aussi. Comme tu y fais allusion Pepita, elle n’est pas une héroïne qui s’impose seule, mais contribue à construire une solidarité collective qui se révèle décisive pour les Félines. On s’identifie facilement et cette transformation fait beaucoup de bien à lire, je trouve.

Isabelle : Ce roman développe une belle galerie de personnages déjouant tous les stéréotypes, non ? J’ai trouvé qu’ils ne ressemblaient pas aux héros et héroïnes dont on pourrait avoir l’habitude. Lesquels vous ont le plus marquées ?

Sophie : J’ai beaucoup aimé Tom, l’ami de Louise. Comme elle, c’est un personnage qui a beaucoup souffert mais qui sait ce qu’il veut. Pour lui, il n’y a pas de frontière, il sait sortir des cases quand son instinct et ses sentiments lui disent que c’est ce qu’il faut faire. Ils ont une relation unique entre eux et il représente une superbe définition de l’amour !

Pépita : J’ai adoré Tom, il m’a fait pleurer celui-là ! Sa relation avec Louise est si….si….je ne trouve pas le bon mot. Ils m’ont réchauffée par leur vision de la vie, par l’authenticité de leur amour, par leur soutien mutuel indéfectible, par leur amour de la littérature. Le père de Louise est épatant aussi, si ouvert d’esprit, la mère de Tom aussi, pas très causante mais au moins ce qu’elle dit et fait est efficace. Et le petit frère de Louise ! Une lumière.

Sophie : Oui, le petit frère de Louise est extra aussi. Il incarne une forme de pureté, il ne se formalise pas des différences. Il apporte un beau regard d’enfant, simple, curieux et ouvert sur les autres… bien loin de celui des adultes.

Isabelle : Tout à fait d’accord ! J’ai énormément apprécié la façon dont les réactions des proches de Louise sont restituées. Plus généralement, Stéphane Servant nous parle des difficultés que peuvent rencontrer certains parents lorsque leurs enfants sont perçus comme différents, voire déviants d’une manière ou d’une autre. On voit plusieurs types de réponses dans le roman; celle du père de Louise est très belle. Sa confiance et son soutien infaillibles sont probablement un élément-clé qui alimente la force surprenante de Louise. Quant à son petit frère, j’y ai vu comme vous une belle illustration de la capacité que conservent les enfants à poser sur le monde un regard juste, encore non-altéré par les préjugés et l’habitude des injustices. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les personnages secondaires parmi les Félines…

Hashtagcéline : À chaque personnage, Stéphane Servant nous propose un profil “type” mais de la même façon il lui apporte des nuances, des failles qui le rend alors crédible. Ça, ça m’a vraiment bluffée car c’est assez rare qu’un auteur y parvienne aussi bien.
Et pour ma part, c’est aussi Tom qui m’a vraiment touchée. Et de fait la relation toute particulière qu’il débute et consolide avec Louise. Leur histoire est magnifique et balaie à elle seule de nombreux préjugés.

Le prologue dit : « Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille ». Un roman engagé qui donne à réfléchir, donc, à plusieurs des grandes questions de notre époque, qui comporte de nombreux parallèles avec le monde réel qui nous invitent à renouveler notre regard ! Lesquelles vous ont plus particulièrement marquées ?

Pépita : Beaucoup m’ont marquées : l’intolérance envers les minorités, le fanatisme religieux, la violence policière, les allusions aux camps nazis, la place de la nature et la ressource qu’elle procure et même les gilets jaunes. J’ai vraiment trouvé que Stéphane Servant a su éviter l’écueil de cette énumération qui est justement mise en perspective et qui n’est pas un fourre-tout.

Isabelle : C’est vrai que Stéphane Servant est vraiment impressionnant à cet égard. Ses romans nous parlent de notre époque et des enjeux les plus brûlants de façon très, très dense, sans à aucun moment perdre le fil de l’histoire. J’ai beaucoup aimé la réflexion à laquelle il nous invite sur la pesanteur des normes, à travers le symbole des poils qui dérangent tellement sur les jeunes filles de l’histoire. Le roman m’a aussi donné à réfléchir sur les peurs (des épidémies, des différences, etc.) et leur instrumentalisation par les forces populistes. Ce qui fait du bien, c’est qu’il est aussi question des conditions d’émergence d’un mouvement subversif dont l’énergie est vraiment communicative !

Sophie : Ce n’est pas une thématique en tant que telle, mais on peut faire des parallèles avec les camps de concentration quand les Félines sont mises à l’écart dans des lieux soi-disant pour les aider. J’ai trouvé ça impressionnant de voir notre société (c’est elle au début du roman) conduire ces jeunes filles dans ces “camps”. C’est fait si progressivement, avec les messages qui vont bien, qu’on se dit que oui, sous certaines influences, avec ce type de dirigeants, on pourrait revenir à ce qu’on a connu pendant la Seconde guerre mondiale.
Il y a aussi la vitesse à laquelle tout se passe. On comprend que c’est accéléré par les moyens de communication actuelle mais la situation revient au même que dans les années 40 sauf qu’au lieu de prendre des mois, le message contre les Félines est répandu en quelques jours.
Stéphane Servant manie tout ça très bien, il nous entraine subtilement là où l’on espère que notre société ne peut plus aller… Et pourtant !

Avez-vous apprécié cette atmosphère subversive ? Plus généralement, comment avez-vous réagi à cette lecture, quel effet vous a-t-elle fait ?

Pépita : Oui, j’ai beaucoup apprécié cette ambiance, elle m’a rendue fière d’être une fille comme jamais et depuis…je ne m’épile plus !

Isabelle : Je me suis aussi laissée gagner par l’énergie communicative des Félines. Le propos peut paraître sombre avec des thématiques d’autant plus graves qu’elles font écho à l’actualité, comme nous l’avons dit, mais je me suis plutôt sentie optimiste en refermant le roman. Il nous montre la stigmatisation, l’oppression, la persécution, mais aussi le pouvoir de l’entraide et de la solidarité. Et la richesse des registres disponibles (et à inventer) de registres d’action subversives. Il nous donne à goûter, aussi, l’exaltation de s’accepter tel qu’on est. Tout cela fait beaucoup de bien dans la période actuelle qui charrie tant de frustrations et de résignation.

Cela m’a fait réfléchir sur le genre de la dystopie. Je n’en ai pas lu tant que ça, mais mon fils aîné en lit énormément, comme beaucoup de jeunes lecteurs, ce qui peut interroger. Pourquoi ce goût pour des univers dysfonctionnels, catastrophiques, voire apocalyptiques ? Je crois avoir mieux compris en lisant Félines. Ces romans mettent en relief ce qui dysfonctionne dans la vraie vie, mettent en garde contre certaines dérives en imaginant leurs développements possibles, mais en littérature jeunesse, j’ai l’impression qu’ils sont toujours porteurs d’espoir. C’est peut-être ce qui fait qu’ils emportent autant de lectrices et de lecteurs.

Justement, à qui auriez-vous envie de faire partager ce roman ?

Pépita : J’ai envie de proposer ce roman à toutes et tous en fait. Il touche à tant de choses si profondes et humaines. Stéphane Servant a réussi à lier masculin et féminin dans ce roman, à faire en sorte qu’on ne les oppose plus car justement les opposer mène à ce genre de dérives, à réveiller l’animalité de l’humain. C’est un roman qui pose l’espoir d’une société meilleure. En montrant justement ce qu’elle peut faire de pire. J’en suis sortie bluffée et regonflée à bloc. Donc oui à lire absolument !

Hashtagcéline : Comme Pépita, j’ai envie de faire lire et de partager ce roman avec tout le monde ! Bien sûr pas avec un trop jeune public mais étant donné sa richesse, la diversité des thèmes abordées avec intelligence et les réflexions que cela amène sur notre monde actuel, c’est pour moi un texte à la portée universelle qui DOIT être lu par tous et toutes !

Félines a donc réussi à nous mettre toutes d’accord ! Et vous, l’avez-vous lu, êtes-vous tenté(e) ? Si vous doutez encore, jetez donc un œil aux chroniques de Pépita, Sophie, Hashtagcéline et Isabelle… en attendant l’entretien avec Stéphane Servant que nous publierons jeudi 31 octobre !

 

 

Quels livres pour la bibliothèque d’un nouveau-né ?

Découvrir le plaisir de lire dès ses premiers mois, blotti au creux des bras de Papa ou de Maman, fait partie des grands bonheurs de l’enfance. Les livres sont alors le support de jolis moments de tendresse, de partage, de découverte et de complicité. Nous en sommes convaincues à l’ombre du grand arbre : il n’y a pas d’âge pour commencer ! Mais quels livres choisir pour son bébé ?

Il n’y a bien sûr pas de bibliothèque idéale, mais les arbronautes ont mis leurs idées en commun pour vous inspirer… On peut par exemple être attentif à piocher dans les différents types de livres qui existent pour les tous petits. Car le panorama est merveilleusement riche !

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Des livres qui font appel aux cinq sens

Les bébés découvrent le monde des livres les yeux écarquillés, discernant de mieux en mieux l’aspect du livre, ses couleurs et ses illustrations. Mais ils les appréhendent aussi avec les autres sens – tous les petits « dévorent » par exemple leurs livres, au sens propre du terme ! Pourquoi, dès lors, ne pas enrichir cette expérience en proposant à son bébé des livres faisant appel à ses différents sens ?

  • Des livres à toucher…

Les bébés apprécient beaucoup les livres en tissu, ou présentant à leurs petites mains différentes matières et textures – velours, feutrines, peluches, plastique… Les éditeurs proposent beaucoup de livres à toucher, par exemple avec des animaux dont on peut caresser la “fourrure”. Voici quelques suggestions !

 

Mes animaux tout doux, de Xavier Deneux (Tourbillon). Chez Sophie

 

Ma savane à toucher, de Xavier Deneux (Milan jeunesse). Chez Sophie

 

Gallimard Jeunesse a aussi publié plusieurs livres en tissus de Camille Chincholle.

 

Cap ou pas cap ? Nicole Maubert (Milan). Pour prolonger le plaisir des livres à toucher en frissonnant délicieusement, quand l’enfant grandit ! Chez Sophie

 

  • Des livres à respirer…

Quand on vous dit qu’il y en a pour tous les sens ! Les albums de la collection “Mon premier livre des odeurs et des couleurs”, chez Auzou, ont eu beaucoup de succès chez les enfants d’Isabelle. Sur chaque page, on peut frotter du doigt une zone permettant de sentir ce qui est représenté : une fraise, de la menthe, du chocolat, etc. Malheureusement, les parfums s’estompent avec le temps, mais l’idée est très belle !

 

  • Des livres à écouter, à répéter et à chanter…

Dans cette catégorie, on pense évidemment aux livres et imagiers sonores, sur lesquels on peut presser de petites puces pour déclencher un bruit ou un air musical. Souvent trop fragiles, ils n’en séduisent pas moins beaucoup d’enfants. En voici quelques exemples – mais il en existe des tas ! N’hésitez pas à jeter un œil aux débats que ce type de livres ont suscité à l’ombre du grand arbre.

Plus généralement, l’offre de livres jouant sur le rythme et la musicalité de la langue est fantastique ! Il y a évidemment les livres qui s’inscrivent dans un registre de petite comptine, avec un texte rythmé, voire rimé. C’est en effet à travers la voix de l’adulte que le bébé s’approprie les livres. Ces livres sont aussi parfait pour rassurer et ravir bébé qui le connaîtra bientôt par cœur ! En voici quelques-uns parmi nos favoris.

2 petites mains et 2 petits pieds, de Mem Fox et Helen Oxenbury (Gallimard Jeunesse). Chez La collectionneuse de papillons.

 

Pomme, Pomme, Pomme, de Corinne Dreyfus (éd. Thierry Magnier). Chez Pépita et Bouma

 

Un peu perdu, de Chris Haughton (éd. Thierry Magnier) : un bébé chouette “un peu perdu” pour une vraie histoire qui se savoure à tout âge. De jolies illustrations et un texte qui emmène ses lecteurs avec des phrases répétitives qu’ils connaîtront très vite par cœur ! Chez Bouma

 

Les petits amis de la nuit d’Ilya Green (Didier Jeunesse) chez Pépita et Bouma

  Dans la petite maison verte de Marie-France Painset et Marie Mahler (Didier Jeunesse) chez Pépita et Bouma

Bonne nuit mon tout petit, de Soon-hee Jeong (Didier Jeunesse) chez Bouma

Et voici un recueil de comptines qui fait le miel de Pepita et de Colette ! Enfantines : jouer, parler avec le bébé, Ecole des loisirs.

Didier Jeunesse propose également de très beaux recueils de comptines du monde entier.

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Des imagiers et des livres à explorer

Les imagiers sont également incontournables pour les premiers mois. Colorés ou en noir et blanc, généraux ou axés sur un thème spécifique, ils sont appréciés des enfants qui aiment reconnaître leurs images. Ils donnent lieu à des échanges plus libres que dans le cadre de la lecture d’une histoire, laissent libre cours à l’imagination et favorisent l’apprentissage du langage… En voici quelques uns qui nous sont particulièrement chers !

Beaucoup de beaux bébés est un imagier cartonné composé de photos en noir et blanc de bébés, signé David Ellwand (L’école des loisirs). À la fin de l’album, un miroir renvoie le reflet du lecteur… Chez Sophie

Parmi les imagiers qui ont tapé dans l’œil des arbronautes, figurent en bonne place ceux de François Delebecque publiés par les éditions des Grandes Personnes. Ces albums sont très beaux, avec un principe ludique et efficace : chaque page présente un animal (un véhicule, une plante…) en ombre chinoise, dont l’enfant découvre la photographie en soulevant un volet…

Ole Konnecke a signé plusieurs grands imagiers parus aux éditions de L’école des loisirs. Très joliment illustrés, très colorés, précis et foisonnants, ils stimulent l’imagination par de petites scènes tout au long du livre…

Élégants et plein d’originalité, l‘imagier mouillé et l’imagier caché, de Véronique Joffre (éd. Thierry Magnier) ont chacun leur fil conducteur. Les images ne sont pas déconnectées, mais semblent se répondre, se faire écho et se prolonger… Chez Pépita

      

Créatif et débordant de poésie. Le ruban, de Adrien Parlange (Albin Michel), se distingue par ses graphismes raffinés et son charmant ruban jaune qui vient prolonger les illustrations, se muant en la langue d’un serpent, en fil de funambule… Un imagier hors-norme qui stimule le plaisir et la créativité !

Le Ruban d’Adrien Parlange (Albin Michel Jeunesse) : un petit bijou d’inventivité et de créativité, véritable ode au jeu et à l’imagination. Chez Bouma et chez Pépita

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Des histoires pour vibrer ensemble

Plus vite qu’on ne le pense, les petits peuvent savourer le charme des histoires. Ces histoires sont sublimées lorsqu’elles sont explorées ensemble, à voix haute sans hésiter, selon ses envies et sa personnalité, à adapter son intonation, à moduler ses expressions, grimacer… Tout cela aide les lecteurs en herbe à s’approprier l’histoire ! L’idéal est d’opter pour des livres relativement petits pour tenir dans les mains de bébé, cartonnés pour ne pas craindre d’être mis dans la bouche. Les enfants aiment souvent les personnages et les cadres auxquels ils peuvent facilement s’identifier – on peut élargir leur horizon progressivement lorsqu’ils grandissent. Les illustrations sont, là encore, un critère essentiel – certains livres sont de vraies œuvres d’art qui raviront l’œil de bébé. Et très important : même sur quelques pages, beaucoup de livres parviennent à raconter une vraie histoire avec une dose de suspense, dont on attend le dénouement avec toujours autant d’intérêt à la centième lecture…

Voici quelques histoires pour tous petits, parmi nos préférées !

Coloré, fantaisiste, captivant – c’est un classique ! La chenille qui fait des trous, de Eric Carle (Éd. Mijade). Chez Sophie

La preuve qu’une histoire de quelques pages peut être pleine de suspense, avec une mise en scène unique – à lire et relire ! Délivrez-moi ! d’Alex Sanders (École des loisirs). Chez Sophie

 

Caché ! de Corinne Dreyfuss (éd. Thierry Magnier) : le premier roman pour bébé, en forme de jeu de cache-cache ! Pas d’image, mais un jeu réjouissant sur la typographie… Chez Pépita, Bouma et Sophie. À lire également, la lecture commune que nous en avons faite ici même !

La grosse faim de P’tit Bonhomme, de Pierre Delye et Cécile Hudrisier (Didier Jeunesse)

 

Toujours penser à un album de Byron Barton – une valeur sûre parmi les valeurs sûres ! Nous n’avons pas toutes lu les mêmes, mais nos enfants ont craqué, selon les cas, pour Ma voiture, Mon vélo ou encore La toute petite dame, tous aux éditions de l’École des loisirs…

 

Dans la salle d’attente du médecin, il n’y a pas toujours de quoi être rassuré. Mais est-ce du docteur en blouse blanche qu’il faut avoir peur ? Bonjour docteur, de Michaël Escoffier et Matthieu Maudet (École des loisirs) – une histoire colorée pour frissonner, à lire et relire pour noter à chaque fois de nouveaux détails ! Chez Sophie

Maman, de Mayana Itoïz (Seuil jeunesse) : un album tendre, particulièrement sensible qui permet d’initier les enfants aux couleurs. Chez Bouma

Des dessins au charme reconnaissable entre mille, un texte court et percutant, un humour délicieusement grinçant… Nous avons nommé : Je veux mon chapeau, de Jon Klassen, paru chez Milan !

 

Nos coups de cœur convergent, une fois de plus, vers un auteur : Yuichi Kasano qui nous vient du Japon. Voici deux de ses albums que nous aimons particulièrement pour leur humour et leurs couleurs douces. Leur texte court et percutant se lit merveilleusement à voix haute, les rendant particulièrement adaptés pour la bibliothèque d’un nouveau-né (tous les deux parus aux éditions de l’École des loisirs). Chez Sophie

 

Quel radis dis donc ! de Praline Gay Para (Didier Jeunesse) : un album randonné dans lequel on se prend au jeu de tirer le gros radis tous ensemble ! Chez Bouma

 

Tout va bien Merlin, d’Emmanuelle Houdart (éd. Thierry Magnier) : un album très court en forme d’enquête, dans un univers décalé. Mais qui a pris mon biberon ? Chez La collectionneuse de papillons et chez Bouma

Joé le lapin rêvé, de Malika Doray (L’école des loisirs) : une première lecture adorable sur le thème de la naissance.

Ne pas hésiter, d’ailleurs, à dévorer tous les albums de Malika Doray, particulièrement adaptés aux tout-petits. La collectionneuse de papillons vous présente l’un de ses préférés par ici. Sophie en présente quelques uns par là !

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Des livres à jouer

Certains livres font de la lecture une vraie expérience interactive. Des livres à jouer, en somme !

Les livres de Hervé Tullet jouent sur des actions demandées à l’enfant (frotter à un endroit de la page, secouer le livre, etc.) qui se répercutent comme par magie sur la page suivante. Aussi simples que spectaculaires ! En voici trois, parus chez Bayard Jeunesse. Pour en savoir plus, lisez ce qu’en dit Sophie ici et .

 

Voici un oeuf, de Vincent Bourgeau et Cédric Ramadier (École des loisirs) : un petit cartonné qui nous raconte l’histoire d’un œuf. Le principe est un peu le même que chez Hervé Tullet, mais c’est le lecteur qui interpelle l’œuf à voix haute et comme par enchantement, celui-ci réagit. Simple, efficace, drôle ! Chez Bouma

Dans Prendre & Donner, de Lucie Félix (Éditions Les Grandes Personnes), l’enfant est de nouveau l’acteur principal. D’une page à l’autre, il s’agit de détacher une forme géométrique qui sera remise à la page suivante. Une belle façon de s’approprier l’histoire et le livre ! Chez La collectionneuse de papillons, chez Pépita et chez Sophie

La promenade de petit bonhomme est à la fois un livre-comptine et un livre à jouer, dont le personnage est… votre main qui mime ce petit bonhomme, aidant le bébé à apprivoiser l’histoire. Une idée lumineuse et ludique, qui fonctionne très bien ! Chez Pépita et chez Sophie

Cette catégorie ne serait pas complète sans un caché-trouvé, ces livres qui donnent au bébé le plaisir de scruter leurs illustrations jusqu’à trouver ce qui avait disparu ! Une manière ludique d’apprivoiser la séparation. En voici deux que nous aimons bien !

Où est Mouf ? Jeanne Ashbé, L’école des loisirs

 

Bertille et Brindille, de Jérôme Peyrat et Adèle Tariel. Éditions Père Fouettard. Chez Isabelle

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Nous espérons vous avoir donné envie de lire avec les bébés de votre entourage ! Cette sélection n’a pas vocation à constituer une bibliothèque idéale, mais à susciter des questionnements pertinents lors du choix d’un livre pour un tout petit… Sûrement connaissez-vous déjà certaines de nos suggestions. Auriez-vous envie d’en faire découvrir certaines ? Et de votre côté, avez-vous des lectures phares qui vous ont marquées tout(e) petit(e), ou qui ont particulièrement plu à votre enfant ?

Billet d’été : Des réserves d’imagination dans le colis d’Anouk

L’été est la saison rêvée pour s’adonner à de belles et longues lectures permettant de s’évader très loin ! Mon amie Hélène a donc eu la belle idée d’envoyer un colis-surprise à une petite fille de son entourage. Comme mes garçons, Anouk est déjà une grande lectrice qui aime se plonger dans de gros romans, mais à neuf ans, elle est encore trop jeune pour la littérature pour adolescents. Quand les enfants apprennent vite à lire et se lancent à 6-8 ans dans des lectures plus longues, ce n’est pas toujours évident de leur trouver des textes entre les « premières lectures » (pas toujours très passionnantes sur le fond) et les romans plus étoffés qui abordent souvent des thèmes de société ou des préoccupations plus adaptés à partir du collège. Les littératures de l’imaginaire, qui font la part belle au rêve et au merveilleux, me semblent idéales pour les dévoreurs de livres à partir du plus jeune âge. Voici quelques pépites qui transportent et amusent leurs lecteurs, donnent à rêver et à réfléchir… Plaisir de lecture et dépaysement garantis !

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Il faut évidemment parler de la collection Polynies, des éditions Memo, dont tous les romans peuvent être recommandés aux lecteurs comme Anouk (et sans limite d’âge !). Ces textes en forme de fables joliment illustrées, sur lesquelles souffle toujours un vent de liberté et de fantaisie, leur donnent la satisfaction de pouvoir découvrir de « vrais romans » en autonomie… En voici trois que nous avons particulièrement aimés pour leur espièglerie et les réflexions auxquelles ils nous invitent !

 La petite épopée des pions, d’Audren, 2017.

 Hamaika et le poisson, de Pierre Zapolarrua, 2018.

 Vendredi ou les autres jours, de Gilles Barraqué, 2018.

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Les îles désertes perdues au large d’océans immenses offrent un terrain idéal pour laisser vagabonder son imagination. Robot sauvage nous invite à imaginer une situation passionnante : Rozzoum 7134, robot intelligent, échoue sur une île déserte, mais ne conçoit pas un seul instant qu’elle n’y est pas à sa place. Et de fait : elle est dotée de toutes les ressources pour apprendre de ses erreurs et de l’observation de la nature ! Cette robinsonnade moderne est écrite dans une belle langue imagée. À travers les mésaventures de Roz, Peter Brown soulève des questions captivantes sur l’entraide au-delà des différences, l’intelligence artificielle et l’humanité. Grâce aux illustrations qui parsèment le texte et à des chapitres très courts, le texte est accessible à de jeunes lecteurs.

Robot sauvage, de Peter Brown, 2017.

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Les romans d’aventure faisant la part belle à l’imaginaire sont très populaires en Allemagne, où nous vivons. Un auteur incontournable est Michael Ende, dont on connaît en France  L’Histoire sans fin, mais moins l’histoire de Jim Bouton, un petit garçon à la recherche de ses origines qui embarque à bord d’une locomotive flottante pour des aventures captivantes et hautement divertissantes. L’univers imaginaire est foisonnant, parfois à la limite de l’absurde. Le texte se lit facilement et est ponctué d’illustrations très vivantes. Le roman classique que lisent les apprentis-lecteurs de ce côté du Rhin !

 Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive, de Michael Ende, 1960.

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C’est une anecdote, mais elle n’est peut-être pas anodine : saviez-vous que c’est Jean-Claude Mourlevat qui a traduit Jim Bouton vers le français ? Cet auteur apporte, lui aussi, une dose de merveilleux et d’imagination à la littérature jeunesse. Certains de ses romans peuvent être pleinement appréciés par des lecteurs très jeunes comme Anouk. Je pense notamment à La rivière à l’envers. Sur les traces d’Hannah, une inconnue passée furtivement dans sa boutique, Tomek se lance dans un voyage merveilleux à la recherche de la rivière Qjar, cours d’eau légendaire qui coule « à l’envers ». L’histoire vit des rencontres et des découvertes fantastiques qui ponctuent le périple de Tomek, à travers la forêt de l’Oubli, la plaine aux fleurs hypnotiques ou encore le village des parfumeurs. Un roman plein de poésie et de magie qui se lit d’un trait !

 La rivière à l’envers, de Jean-Claude Mourlevat, 2000.

 

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Les littératures de l’imaginaire, ce sont aussi les romans d’heroic fantasy. Si les enfants comme Anouk ont le temps avant de pouvoir découvrir les épopées comme Le seigneur des anneaux, Kieran Larwood a eu le génie de leur revisiter le genre à hauteur d’enfant, en l’inscrivant dans un récit animalier. Cela donne La légende de Podkin le Brave, dont nous avons dévoré deux premiers tomes, en attendant la sortie du troisième et dernier prévue pour l’automne prochain. Un vieux barde nous raconte la célèbre légende de Podkin : arrachés à leur enfance insouciante et à leurs parents, le jeune lapereau et ses frères et sœurs prennent la fuite et organisent la résistance contre des créatures monstrueuses qui sèment la terreur. L’écriture est vive, l’intrigue passionnante, l’univers joliment travaillé. Les personnages sont attachants et le texte est à la fois très bien écrit et accessible aux enfants dès l’école primaire, grâce notamment à son découpage en chapitres relativement courts et aux jolies illustrations qui portent le récit.

  La légende de Podkin le Brave : tome 1 (Naissance d’un chef, 2017) et tome 2 (Le trésor du terrier maudit, 2019), de Kieran Larwood.

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Un beau roman d’aventures à dos de dragon qui vous transporteraient de l’Écosse aux sommets de l’Himalaya, quoi de mieux pour s’évader au creux de l’été ? Les dragons dont il s’agit ici sont loin des créatures menaçantes qui font frissonner les humains. Majestueux et inoffensifs, ils se nourrissent exclusivement de lumière de lune et n’aspirent qu’à vivre paisiblement à l’écart des hommes. Mais voilà, ces derniers s’apprêtent à inonder leur vallée. Un jeune dragon, accompagné d’une kobolde et d’un jeune humain, entreprennent un voyage hasardeux et périlleux à la recherche de la « lisière du ciel », lieu légendaire dont les ancêtres croient se souvenir… L’univers du roman est insolite, les aventures rythmées et le dépaysement total. Un best-seller mondial à recommander aux bons lecteurs capables de digérer ses 520 pages !

 Le cavalier du Dragon, de Cornelia Funke, 2018.

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Ces romans permettent, chacun à leur manière, de s’évader dans des univers merveilleux où les horizons sont infinis et tous les rêves permis. N’hésitez pas à nous faire part de vos propres trouvailles accessibles aux enfants comme Anouk ! En attendant de vous lire, je souhaite à toutes et à tous de belles explorations littéraires estivales…

Lecture commune : Brexit Romance, de Clémentine Beauvais

Avec Brexit Romance, Clémentine Beauvais a signé l’un des romans les plus attendus de l’automne. Ce livre à mi-chemin entre roman, théâtre et opéra, sur un sujet d’une actualité brûlante, avait tout pour faire parler de lui ! Ce que nous avons fait, bien entendu, à l’ombre de notre grand arbre. Et comme nos avis divergeaient, la discussion a été animée ! N’hésitez surtout pas à prolonger ces échanges en nous faisant part de vos ressentis…

 

Brexit Romance, de Clémentine Beauvais. Éditions Sarbacane, 2018

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Pepita : Brexit Romance et Clémentine Beauvais + Sarbacane : vous vous attendiez à quoi en ouvrant ce roman ?

Hashtagcéline : J’ai beaucoup aimé les autres titres de Clémentine Beauvais donc j’y allais plutôt de façon assez enjouée. En revanche, non pas que je ne m’intéresse pas à l’actualité, le sujet du Brexit ne m’attirait pas particulièrement. J’avais un peu peur que cela rende l’histoire indigeste. Surtout qu’il fait tout de même 450 pages… Après, si je l’ai ouvert c’est que je faisais confiance à Clémentine Beauvais pour rendre le tout intéressant et surtout amusant. Et vous 450 pages sur le Brexit, ça vous tentait ?

Isabelle : De mon côté, le sujet du Brexit me parle énormément puisque je suis amenée professionnellement à travailler sur la politique européenne. Pour changer des publications scientifiques que je côtoie toute la journée au travail, j’essaie généralement, quand je lis pour le plaisir, de choisir des choses qui me changent les idées, surtout lorsque le contexte est particulièrement déprimant, comme en ce moment. Et je dois dire que je n’y connais rien en “romances” car je n’en lis jamais ! Mais là, j’étais très intriguée : la couverture suggère quelque chose de léger et joyeux, et même le titre est presque un oxymore… Comment Clémentine Beauvais pouvait-elle bien s’y être prise pour associer romance, humour et Brexit ? C’est donc avec énormément de curiosité que j’ai ouvert le livre !

Carole : J’attends toujours avec impatience un roman de Clémentine Beauvais. Celui-ci peut être avec une certaine appréhension, après le sublime Songe à la douceur. Quant au thème du Brexit, j’observe la politique européenne en général, et sachant que Clémentine vit en Angleterre où elle y enseigne, son sens de l’humour, et sa maîtrise des deux langues, je me doutais du ton de ce roman. Il n’en reste pas moins que j’ai été très agréablement surprise du fond (social pour résumer) qui cette fois a vraiment pris le dessus sur la forme !

Pepita : Alors justement, il parle de quoi ce fond ? Un petit résumé à plusieurs mains s’impose !

Isabelle : Il me semble qu’il s’agit avant tout d’une génération que Clémentine Beauvais croque à merveille : celles des “millenials” qui, de part et d’autre de la Manche, sont complètement pris de court par le vote pour le Brexit. Étudiants, fondateurs de start-ups, militants féministes, végétariens-écolos ou conservateurs, d’origine modeste ou aisée, ils sont surtout profondément ouverts sur le monde et attachés à leur liberté de circuler à travers le continent européen. L’une d’entre eux, la jeune et pétillante Justine Dogson, imagine un complot complètement farfelu : marier ensemble des Français et des Anglais pour permettre à ces derniers de conserver un passeport européen – tout en faisant « un gros fuck au gouvernement et aux abrutis qui ont voté Brexit » (et au passage à l’institution du mariage !). Mais rien ne se passe évidemment comme prévu…

Hashtagcéline : Pour ma part, j’ai eu du mal à entrer dans l’histoire… Il m’a fallu une centaine de pages pour me faire aux personnages et à l’univers. Une fois lancée, en revanche, j’ai vraiment apprécié ma lecture. Avez-vous eu ce même ressenti ?

Isabelle : Je me demande si cette difficulté à garder le fil n’est pas lié au fait que l’autrice jubile tellement à incarner ces personnages et leurs échanges que l’intrigue semble parfois passer au second plan… J’ai parfois eu l’impression qu’avec cette intrigue loufoque qui ne semble pas se prendre au sérieux, Clémentine Beauvais voulait surtout évoquer notre époque et une certaine génération.

Pepita : Oui, tout à fait, c’est bien le ton de ce roman, une génération décomplexée, qui ne souhaite pas que le politique empiète sur sa liberté.

Isabelle : Comment caractériseriez-vous les personnages principaux ?

Pepita : Il y en a tellement je trouve ! Je dirais que pour certains ils sont complètement à l’opposé. Si certains vivent pleinement leur époque, d’autres semblent d’un autre temps, ce qui donne des situations parfois loufoques.

Isabelle : C’est vrai qu’il y a beaucoup de personnages qui forment une sorte de kaléidoscope de notre époque qui est à la fois celle de la modernité, de l’ouverture sur le monde et des flux de communication perpétuels, et celle d’une société de plus en plus polarisée… J’ai trouvé que Clémentine Beauvais faisait preuve d’un énorme talent pour brosser ces différents portraits – celui des startupers “bobos”, de l’intellectuel de gauche français, de l’avocate féministe américaine, des militants anticapitalistes, des dirigeants de UKIP… Ils sont décrits de façon très juste.

Pepita : Du coup, tu me permets de rebondir Isabelle : je te rejoins mais en même temps cela donne un côté artificiel qui m’a un peu agacée, du coup. A trop vouloir tout démontrer, on en devient superficiel.

Isabelle : Je pense que la réaction dépendra un peu des affinités du lecteur ou de la lectrice : personnellement, j’ai beaucoup ri des dialogues, des idées bien trempées et de l’excentricité des personnages (qui m’ont pour beaucoup évoqué des personnes rencontrées dans la vraie vie). J’ai donc pris du plaisir à me laisser promener au fil de ces digressions… Mais je peux concevoir que d’autres lecteurs puissent perdre un peu le fil de l’intrigue.

Pepita : Un peu compliqué à appréhender pour des 13 ans, la cible affichée de ce roman par Sarbacane non ?

Isabelle : Je suis complètement d’accord avec toi. La collection et la couverture bleu layette visent un lectorat jeune. Il me semble que rares sont les lectrices et lecteurs de cet âge-là qui pourront saisir l’ensemble du propos et vu que la dimension sociale et politique est ce qui donne l’essentiel de la chair de ce roman, je le destinerais plutôt à des adultes – jeunes ou moins jeunes !

Un mot sur la forme ? Le roman est original aussi de ce point de vue, non ?

Carole : Comme toi, j’ai vraiment ri sur les dialogues, et notamment la repartie de Kamenev (certainement plus du même âge que moi que les autres personnages). Les dialogues sont quasi théâtraux en fait, hyper rythmés, inclus dans le récit par le retrait des tirets et le choix de guillemets simples. C’est assez surprenant d’ailleurs, mais la lecture reste fluide. Il oscille vers le vaudeville et l’opéra par moments. L’écriture inclusive et le bilinguisme y sont maîtrisés et élégamment distillés je trouve. Tous ces éléments lui confèrent une forme stylistique assez originale et discrète (par rapport à Songe à la douceur notamment, beaucoup plus visuel).

Isabelle : Oui, j’ai moi aussi trouvé cette forme très rafraîchissante. Clémentine Beauvais navigue entre théâtre, opéra et roman, mais avec une bande-son et des incursions de conversations par SMS et des échanges parallèles sur les réseaux sociaux ! Je n’avais jamais rien lu de tel !

Si vous deviez résumer ce roman en un seul mot, quel serait-il ?

Pepita : Audace !

Isabelle : Oui, je te comprends ! Pour ma part, je dirais peut-être modernité… Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander si Clémentine Beauvais n’avait pas fait un pari risqué, en proposant un roman qui risque de paraître daté lorsque Facebook, Twitter, Uber et le UKIP seront passés de mode et lorsque les innombrables allusions à notre époque seront devenues difficiles à décrypter pour celles et ceux qui ne l’auront pas vécue. Mais en attendant, cela fait sacrément du bien de rire de tout cela…

Un mot de la fin ?

Pepita : Un roman qui pour ma part ne m’a pas laissé beaucoup de souvenirs,j’admire profondément l’intelligence de l’autrice, sa verve, sa vivacité mais j’ai eu du mal à adhérer au sens politique de ce roman.

Isabelle : Nos avis divergent là-dessus, j’ai trouvé que la génération au cœur du roman et ses multiples paradoxes y étaient évoqués avec beaucoup d’intelligence… Mais ce sont aussi les différences de sensibilité et de lecture que nous pouvons avoir qui font la richesse des lectures communes à l’ombre du grand arbre !

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