Nos classiques préféré.e.s : les peintures exceptionnelles de François Roca

« Je pars d’une feuille blanche, je dessine, je crayonne et ensuite je peins. Parfois je rate et je recommence. Cette première image va donner le ton, déterminer le personnage principal… » Extrait Fred Bernard & François Roca : créateurs d’aventures publié chez Albin Michel jeunesse en 2016.

Souvent, on associe François Roca à Fred Bernard. C’est tout à fait normal car ce duo est quasi inséparable depuis plus de 20 ans. Les deux hommes se sont connus à l’Ecole Emile-Cohl et s’exerçaient ensemble : l’un au dessin et l’autre à l’écriture. Jamais l’un sans l’autre. C’est ainsi que, quelques années plus tard, ils se sont retrouvés pour publier leur premier album La Reine des fourmis a disparu. L’aventure ne faisait que commencer… François Roca travaille également avec Charlotte Moundlic et illustre des couvertures de romans. Ses jeux de lumière et son trait sont uniques : il a forcément une place de choix parmi nos classiques préféré.e.s !

Tour d’horizon des titres de François Roca qui nous ont particulièrement marquées, avec au moins dix raisons d’avoir envie de découvrir chacun.

François Roca (auteur de Le pompier de Lilliputia) - Babelio
François Roca. Source: Babelio

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Pour Lucie, bien que pas particulièrement passionnée par les dinosaures, ce sera 10 bonnes raisons de découvrir Rex et moi.

Rex et moi, Fred Bernard, illustrations de François Roca, Albin Michel Jeunesse, 2007.
  1. Le narrateur est un délicat compsognathus, dinosaure ni cruel, ni pataud contrairement à la plupart des albums qui leur sont habituellement dédiés.
  2. Pour les illustrations hyperréalistes de François Roca et ses arrières plans soignés…
  3. … Et le jeu sur les échelles, les personnages ayant des différences de taille vertigineuses.
  4. Parce qu’Iggy est malin, courageux et audacieux
  5. Pour l’entraide et la solidarité, valeurs phares de cet album.
  6. Car, pour paraphraser La Fontaine, « On a souvent besoin d’un plus petit que soit. De cette vérité Rex et moi fera foi, Tant la chose en preuves abonde. »
  7. Et que l’idée d’un « petit » peut être adoptée par les « grands » si elle est bonne…
  8.  … Et que c’est définitivement une réflexion à mener avec les enfants.
  9. Parce que tous les personnages sont des dinosaures, et que les enfants adorent. Oui, même les filles.
  10. D’ailleurs cela fait déjà deux fois que ses élèves l’empruntent à la bibliothèque, et qu’ils se l’arrachent (au sens figuré). Un signe qui ne trompe pas !

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Pour Liraloin il y a 10 raisons d’aimer d’un amour véritable l’Indien de la tour Eiffel.

L’Indien de la tour Eiffel de Fred Bernard, illustrations de François Roca, Seuil jeunesse, 2004

1. Pour cette première de couverture qui nous chuchote un amour impossible.
2. Pour cet extrait de coupure de presse annonçant une histoire très très sombre.
3. Pour le rapport du commissaire dépêché sur place constatant le double meurtre et un coupable clairement identifié : Billy Powona.
4. Pour ce couple qui s’aime, si avant-gardiste dans un Paris de 1888 : un indien travaillant sur la tour Eiffel et une chanteuse de cabaret.
5. Pour cet amour inconditionnel peu importe la fatigue et les dangers d’aimer Alice La Garenne, une femme tant désirée par la gente masculine.
6. Pour cet homme revenu du passé qui entrainera surement la mort dans son sillage.
7. Pour cette chevauchée fantastique vers les hauteurs de la tour Eiffel : ultime refuge de deux êtres s’aimant plus que tout.
8. Pour le réalisme des peintures de François Roca : son jeu de la lumière apportant cette profondeur à ce récit.
9. Pour les trois dernières pages de l’album où le texte et l’image font retenir le souffle du lecteur.
10. Pour que l’amour soit plus forte que la vengeance.

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Isabelle et ses moussaillons ont été très émus par le King Kong de Fred Bernard et de François Roca. Voici pourquoi !

King Kong de Fred Bernard et François Roca, Albin Michel Jeunesse, 2020.

1. Pour l’objet livre de toute beauté, tout en dorures, enluminures et hommage aux années folles.
2. Pour la prise de risque : il fallait oser s’emparer de cette bête mythique qui suscite la fascination depuis son apparition initiale, dans le film éponyme de 1933 : les adaptations sont déjà innombrables. 
3. Pour le pari réussi : le duo se démarque et en livre une interprétation singulière, aux accents écologiques.
4. Pour la démarche de faire connaître cette icône aux jeunes lecteurs et lectrices.
5. Pour la plume vive de Fred Bernard, comme toujours.
6. Pour les illustrations sensibles et frémissantes. Regardez par exemple ces pages sépia qui sont autant de clins d’œil aux films de l’époque du premier King Kong.
7. Et les autres tableaux qui subliment la beauté imposante et fragile de la bête sauvage.
8. Parce que cela souligne la frénésie et l’aliénation des humains, dominés par le mépris des autres espèces, la soif de conquêtes et la course au profit.
9. Parce que King Kong semble à la lisière entre ces deux mondes que tout oppose, incarnation puissante de la bestialité, mais au regard grave où perce une triste sagacité.
10. Pour la lueur d’espoir qui jaillit de la rencontre avec Ann qui la change à jamais.

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Pour Colette, c’est Jésus Betz qui remporte tous les suffrages ! Voilà pourquoi !

Jesus Betz, Fred Bernard, François Roca, Seuil jeunesse, 2001.
  1. Parce que cette couverture est fascinante : sur qui, sur quoi vont s’ouvrir ces deux énormes rideaux rayés rouge et or ? Mystère !
  2. Parce que cet album, c’est la parole d’un personnage vraiment pas comme les autres en littérature jeunesse : Jésus a le nom d’un sauveur et il est né sans jambes et sans bras. Jésus est un homme tronc.
  3. Parce que cet album est celui de toute une vie, une vie d’aventures, enfin surtout de mésaventures. Une vie de rencontres improbables, de hasards fâcheux et d’amours incroyables.
  4. Parce que cet album est peuplé de monstres. De ces monstres que Tod Browning ose faire jouer pour la première fois en 1932 dans un film culte intitulé Freaks. Aujourd’hui ce serait carrément politiquement incorrect d’utiliser ce terme, et c’est ce qui est formidable avec cet album : il envoie valser le politiquement correct.
  5. Parce que non seulement cet album est celui de l’audace en terme narratif mais aussi en terme esthétique : les illustrations de François Roca ne sont pas étiquetées “jeunesse”. Il y a de la violence, de la sévérité mais aussi beaucoup de sensualité dans les images de François Roca. Les jeunes lectrices et les jeunes lecteurs ne s’y trompent pas, ici on leur fait sacrément confiance et l’illustrateur ne cherche pas à les “amadouer”. François Roca peint. Point. Ce sont des œuvres qu’il nous donne à voir, des œuvres dans toute leur complexité.
  6. Parce que cet album met à l’honneur les corps difformes, les trop, les pas assez, les corps qu’on regarde avec insistance, les corps qu’on évite de regarder.
  7. Parce que cet album, derrière son personnage masculin à toute épreuve, est une ode à la féminité plurielle.
  8. Parce que cet album nous donne à penser, à philosopher, à analyser : qu’est-ce qu’un héros ? qu’est-ce que la beauté ? qu’est-ce qu’une vie réussie ? Les portes d’entrée y sont multiples.
  9. Parce que nous avons eu la chance, avec mes élèves de 6e, de rencontrer François Roca cette année à l’Escale du livre de Bordeaux et que nous avons appris à connaître les coulisses de cet album. Et c’était passionnant !
  10. Parce que Jésus Betz est un amoureux inconditionnel de la vie et ça franchement, c’est inspirant !

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Pour Blandine, ce sont les parcours de vie qui l’émeuvent particulièrement! La littérature jeunesse permet de découvrir des destins, de créer des modèles, d’inspirer des passions, de transmettre des émotions grâce à des illustrations aux styles variés. Les fabuleuses et immersives peintures de François Roca attirent irrémédiablement, prolongent les mots et transportent auprès des personnages et donnent envie d’en savoir toujours plus.

L’incroyable exploit d’Elinor. Tami LEWIS BROWN et François ROCA. Albin Michel Jeunesse, 2011
  1. Parce que François Roca est aux pinceaux !
  2. Parce que François Roca n’est pas en binôme avec Fred Bernard
  3. Parce que le titre promet une rencontre marquante
  4. Parce que l’on a envie de découvrir « cet incroyable exploit »
  5. Parce qu’on veut savoir qui était Elinor
  6. Parce qu’il est question des débuts de l’aviation
  7. Parce qu’il est question de passion qui permet tout
  8. Parce qu’il est question d’émancipation féminine
  9. Parce qu’il nous transporte à une époque où « tout » était à faire et tenter
  10. Parce que l’on a forcément envie d’en connaître davantage après cette rencontre

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François Roca au Festival du Livre Paris, avril 2022 (Photo personnelle publiée avec son accord )

Quel album de François Roca a votre préférence? Quelles émotions son travail suscite-t-il en vous? Nous avons hâte de vous lire!

Lecture commune : Résidence Beau Séjour

Gilles Bachelet est auteur illustrateur bien connu du monde de la littérature jeunesse. En 2004 et 2012, il reçoit le Prix Pépite de l’album pour les titres Mon chat le plus bête du monde et Madame le Lapin Blanc. C’est ainsi qu’en 2019, il est le premier artiste à recevoir le Prix La Grande Ourse l’année de sa création au Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil. En 2022, Gilles Bachelet est nominé pour le Prix Astrid Lindgren et comme il le dit sur les réseaux sociaux : « Je peux mourir maintenant… 😊 ». Son humour et sa verve naturelle nous enchante et c’est avec joie que trois de nos arbonautes – et une quatrième en cours de route – ont participé à une lecture commune autour de l’album Résidence Beau Séjour paru en 2020.

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Colette. – Connaissiez-vous Gilles Bachelet avant de découvrir cet album ? Si oui, qu’en aviez-vous retenu ? Si non, qu’est-ce qui a attiré votre attention en découvrant Résidence Beau Séjour ?

Frédérique. – Oui, je connaissais cet auteur. Je l’ai découvert un peu tardivement car je n’étais pas réellement attirée par les illustrations. Ah comment ne pas passer à côté de cet humour si fin et décalé !

Linda. – Absolument pas et si vous n’en aviez pas proposé une lecture commune, je ne l’aurais probablement pas découvert. Ce qui aurait été bien dommage car j’ai vraiment aimé l’univers de Résidence Beau Séjour et que cela me donne envie d’aller plus loin dans la découverte de cet auteur.

Colette. – Quelles furent vos premières impressions en découvrant la couverture de ce nouvel album de Bachelet ? Assez déroutant, non ?

Frédérique. – Et bien pas tant que ça, la couverture est dans la même lignée que ses derniers albums. Des animaux à la mine délurée et aux expressions bizarroïdes. Poufy me fait craquer car, quelque part, elle me réconcilie avec les licornes, cet animal mythologique complètement détournée à la sauce guimauve écœurante ! Durant le confinement, Gilles Bachelet m’a énormément fait rire sur les réseaux sociaux en mettant en scène cette licorne. Quelle idée géniale cet auteur a eu de détourner cette créature.
Les valises, le cadre coincé entre les sabots fraîchement manucurés en dit long… quelle est cette résidence Beau Séjour finalement?

Linda. – C’est une couverture assurément déroutante. Cette licorne n’a rien de celles qu’on a pu voir dans les cours de récré avec ses yeux globuleux et son air hagard. En la voyant sur deux pattes, bagages aux sabots, je me suis demandée ce qu’était cette fameuse résidence.

Colette. – Et cette étrange licorne “aux yeux globuleux et à l’air hagard” est d’ailleurs la narratrice de notre récit. Une narratrice hors du commun, anti-héroïne sans le vouloir, en baisse douloureuse de popularité. Est-ce que vous pourriez nous présenter ce personnage ?

Frédérique. – Poufy est l’exemple type d’une personne en baisse de popularité, vite sous les feux des projecteurs et vite oubliée. Gilles Bachelet détourne cet animal mythologique pour en faire un personnage fade (en quête de popularité) et criard (crinière arc-en-ciel, habitat ultra coloré où les réseaux sociaux sont ultra présents.) Pourtant Madame Poufy va nous surprendre en Miss Marple des temps modernes.

Linda. – J’ai aimé que Poufy sorte des clichés de la licorne idole des fillettes avec son nom ridicule, son embonpoint et sa gourmandise. Au fil des pages on lui découvre des goûts et des centres d’intérêt assez ordinaires pour une créature aussi fantastique. Et c’est ce qui le rend si attachante et si drôle en même temps.

Colette. – Présentons maintenant un autre personnage emblématique du livre, celui qui va bouleverser la vie de Poufy : le fabuleux Groloviou. Qu’en diriez-vous ?

Frédérique. – J’adore le Groloviou, rien que son nom est génial !!! Il a tout pour plaire comme une belle voiture ! Des yeux magnifiques, une fourrure de rêve, qui ne pourrait pas craquer honnêtement ? Bachelet insiste bien sur sa mignonatitude, il est fort cet auteur, très fort !

Colette. – Pourtant personnellement, je lui trouve un petit côté ridicule à cet animal ! Tout est un peu surdimensionné chez lui. Mais peut-être est-ce cela finalement qui le rend attachant…

Linda. Je rejoins plutôt Colette sur ce point. Je n’aime pas trop cette créature que je trouve plutôt vilaine et ridicule. Ce sont ces “défauts” qui, pour moi, la rendent plus attachante…

Frédérique. – Justement c’est ça qui est intéressant : toutes les caractéristiques de l’animal parfait en un seul !

Colette. – Que diriez-vous des relations entre ces deux créatures ?

Linda. – On sent combien les préjugés sont forts au premier abord mais aussi combien il leur est facile de s’asseoir dessus. L’amitié coule de source entre ces deux créatures. Non seulement elles ont beaucoup en commun, mais elles ont aussi un vécu identique, chouchoutées puis refoulées par les enfants qui ont des passions très changeantes. Ca ne pouvait que les rassembler

Frédérique. – Je suis d’accord avec Linda. Ces deux-là étaient fait pour s’entendre. Un duo non évident au départ vu leur passif mais qui fonctionne au final.

Colette. – Focalisons-nous maintenant un peu plus sur la narration. L’art de Bachelet c’est quand même d’arriver à créer une histoire à tiroirs notamment en disséminant des détails inquiétants de ci de là, nous invitant à mener l’enquête. Avez-vous remarqué ces détails tout de suite ? Qu’en avez-vous pensé ? Avez-vous lu cet album comme une enquête justement ?

Linda. – Oui les détails sont assez flagrants. Je pense par exemple à Poufy expliquant se sentir en sécurité car un veilleur de nuit surveille leur hôtel. Et on voit passer un gars avec du matériel médical. Flippant ! Mais en même temps j’y ai vu une forme d’humour. Ce qui fait que je n’ai absolument pas abordé l’histoire comme une enquête mais plus comme un éveil de l’intelligence des créatures une fois libérées des paillettes de la célébrité. Elles se rendent compte que ce qui au premier abord était plutôt rassurant, ne l’est peut-être pas vraiment.

Frédérique. – J’ai remarqué certains détails mais c’est en le lisant à voix haute que mes ados m’ont interpellé sur d’autres détails flippants, comme quoi nous ne sommes pas toujours à 100% attentifs pour tout capter à la première lecture. Je n’ai pas lu cet album comme une enquête mais plutôt comme une histoire à tiroirs, dès le premier détail flippant je me suis dit : que veut nous dire Mr Bachelet derrière ces paillettes ?

Colette. – Et bien justement, excellente question Frédérique : que veut nous dire Mr Bachelet derrière ces paillettes ?

Frédérique. – Haha merci Colette. Justement derrière ces paillettes se cache un message très fort sur le “star system”, sur le fait de n’exister que sur les réseaux sociaux (rappelez-vous, les clins d’œil assez terribles – logos Twitter, Facebook…). Propulsée star et adulée par les chérubins, Poufy en fait les frais. Je trouve ce message très fort et peu d’albums pour enfant le souligne alors que les enfants sont de plus en plus friands d’être reconnus sur ces fameux réseaux.

Colette. – Je n’avais pas vu ces références Frédérique et je trouve cette lecture passionnante ! En effet finalement il est ici question de mode, dans le sens le plus populaire du terme : ce qui est à la mode, comment devient-on à la mode, qu’est-ce qu’il advient quand on n’est plus à la mode, et aussi – dans une sorte de mise en abyme que j’adore – comment crée-t-on une mode quand on est un.e artiste ? Fausse question, je pense, pour Bachelet qui a l’air de s’en soucier bien peu tant son humour dépasse, justement, les modes !

Lucie, en off, faisait remarquer les références “intra- iconiques” à d’autres œuvres d’art – la référence à Shining est une de celle que j’ai adoré analyser et que bien entendu mes enfants n’ont pas repéré mais il y en de nombreuses autres. Lesquelles vous ont interpellé et pourquoi ?

Frédérique. – Dès la couverture intérieure, on y voit le Grosloviou affublé d’un masque du tueur de Scream. Justement dans ce hall lieu de passage on croise Pikachu, des dinosaures et des pandas et c’est rigolo car tous ont été sur le devant de la scène selon les années et connaissent encore du succès. D’ailleurs, à un moment le panda s’en va car il se retrouve à l’affiche d’une grosse production. Que dire du dinosaure déguisé en Casimir, cela donne encore plus d’importance au “star system”. Après tout, le temps d’un été, un tube-un déguisement vintage et le tour est joué ! Et si on continuait sur les références ? Personnellement j’ai retrouvé un petit air hitchcockien à cet album surtout dans les décors, c’est très cinématographie non?

Lucie. – Si je peux ajouter mon petit grain de sel, je dirais que le coté hitchcockien vient d’une ambiance a priori “normale” (bon, un hôtel pour anciennes célébrités marketing n’a rien de normal mais vous voyez ce que je veux dire) qui va devenir inquiétante par de petits détails. Certains accès sont interdits, on voit passer des infirmiers et des gardiens… Je pense que ces indices mettent assez vite la puce à l’oreille des adultes. Et puis l’auteur qui se met en scène, c’est très hitchcockien aussi. Sauf que Bachelet ne se contente pas de faire une silhouette !

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Gilles Bachelet nous livre des messages très forts sur notre société (consommation, réseaux sociaux, mode…) tout en gardant cette finesse dans un humour qui le caractérise tant. Avez-vous lu cet album ? La chute n’est-elle pas incroyable ? 

Nos classiques préféré.e.s : la générosité de Beatrice Alemagna !

Source : New York Times

Beatrice Alemagna débute sa carrière en gagnant le premier prix du concours d’illustration « Figures futures » du salon du livre de Montreuil à Paris en 1996. Très vite, elle publie son premier titre en tant qu’autrice illustratrice avec Une maman trop pressée. Très prolifique, Beatrice Alemagna nous enchante à chacune de ses publications. Nous partageons aujourd’hui avec vous nos coups de cœur parmi les titres de sa bibliographie.

Pour en savoir plus : son site : http://www.beatricealemagna.com/

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Pour Liraloin, il y a au moins 10 raisons d’aimer Les Cinq Malfoutus de Beatrice Alemagna, une équipe de bras cassés ? hummm… pas tant que ça !

Les Cinq Malfoutus, Beatrice Alemagna, Hélium, 2014
  1. Pour ce titre à la calligraphie amusante. Nul doute que dans cette histoire, il y aura une pointe d’humour.
  2. Pour cette présentation des cinq personnages mettant en avant des défauts assez communs : « le troisième était tout mou, toujours fatigué et endormi. »
  3. Pour… savoir qui est le plus « nul », c’est tout un casse-tête et chacun possède une bonne raison de l’être.
  4. Pour cette maison qui les accueille : aussi brinquebalante que ses locataires.
  5. Pour cette double page nous présentant un sixième personnage débarquant de nulle part : le Parfait, Monsieur sait poser devant l’objectif !
  6. Pour s’interroger et en conclure que l’intégration du Parfait va sans doute être un peu compliquée… nos cinq malfoutus sont unis comme les cinq doigts de la main !
  7. Pour cette phrase qui changera à jamais les cinq compagnons : « Vous ne servez donc à rien ! Vous êtes de vraies nullités ! … dit le Parfait d’un air dégouté. »
  8. Pour les illustrations de Béatrice Alemagna, un travail alternant collage et dessins aux crayons de couleurs.
  9. Pour que les défauts restent des défauts déguisés en qualités.
  10. Pour cette conclusion : et si nos défauts n’en étaient pas ?

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Pour Lucie, il faut absolument découvrir Les choses qui s’en vont.

Les Choses qui s’en vont, Beatrice Alemagna, Hélium, 2019

Un livre essentiel parce que :

  1. Cet album est une invitation à apprécier la beauté de l’éphémère…
  2. … par l’intermédiaire de calques délicats et ludiques.
  3. Et que les choses qui s’en vont sont parfois (souvent !) les plus importantes.
  4. Pour les illustrations, douces et colorées.
  5. Beatrice Alemagna rend tangible la temporalité des choses, si difficile à concevoir pour les enfants
  6. Si « tout, finalement, passe, s’éloigne ou change », l’auteure veille à alterner des préoccupations quotidiennes (blessure, poux, cheveux)…
  7. … et des éléments plus poétiques (musique, bulles de savon).
  8. Pour la délicate transition entre ce qui disparaît mais revient toujours…
  9. … et ce qui ne s’en ira jamais, que l’auteur laisse au lecteur le soin de nommer.
  10. C’est un album plein de douceur et de tendresse, tout simplement !

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Pour Colette, quel plaisir d’offrir Le Merveilleux Dodu-Velu-Petit à chaque anniversaire !

Le Merveilleux Dodu-Velu-Petit, Beatrice Alemagna, Albin Michel Jeunesse, 2014.
  1. De une, parce que le titre est vraiment savoureux, une véritable gourmandise à faire tourner en bouche.
  2. De deux, parce que tout commence avec cette question qui trouvera un écho en chacun de nous : “mais que vais-je lui offrir pour son anniversaire ?” Question existentielle, relationnelle, essentielle pour sceller ce qui nous lie, d’autant plus quand il s’agit d’un enfant et de sa mère.
  3. De trois, parce que le récit se déroule tel un conte en randonnée, de boutique en boutique, nous emportant dans un rythme trépidant celui de notre jeune héroïne, Edith, âgée de 5 ans et demi.
  4. De quatre, parce que la ville telle que l’imagine l’autrice est un espace sécurisant, élégant, qu’un enfant peut arpenter sereinement.
  5. De cinq, parce que cet album est une invitation à jouer avec la langue, à se laisser emporter par ses sonorités à la fois tendres et drôles : chacun y va de sa définition de ce qu’est un “dodu-velu” et nous nous laissons charmer par la créativité de notre héroïne haute comme trois pommes.
  6. De six, parce que c’est une ode à l’autonomie, à l’indépendance, à la quête, et à la capacité à garder les yeux bien ouverts pour nourrir notre besoin d’émerveillement.
  7. De sept, parce que finalement on n’en finit pas de se demander quel est cet étrange dodu-velu-petit ! Le suspense est intenable !
  8. De huit, parce que le style de l’artiste est toujours un vrai régal : les couleurs, le trait, les collages… toutes les techniques ingénieuses dont Beatrice Alemagna est l’experte sont un ravissement pour les yeux.
  9. De neuf, parce qu’Edith a réussi sa quête ! Quelle merveilleuse récompense !
  10. De dix, parce que c’est un excellent souvenir de lecture commune menée ici même il y a quelques années !

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Un grand jour de rien occupe une place toute particulière dans la bibliothèque d’Isabelle. Pour dix raisons, au moins !

Un grand jour de rien, de Béatrice Alemagna, Albin Michel Jeunesse, 2016.
  1. Pour l’attrait de ces pages joliment détrempées de pluie et de souvenirs d’enfance.
  2. Pour la justesse des mots qui disent si bien le désarroi enfantin quant “tout l’ennui de l’univers s’est donné rendez-vous”.
  3. Parce que – ooops ! – la console (qui comme on le sait porte mal son nom) se retrouve au fond de la mare.
  4. Pour le monde exaltant qui se révèle alors dans le décor familier : de quoi donner envie d’empoigner de la terre humide à pleines mains, d’explorer les environs, à la recherche de petits trésors.
  5. Pour la folle intensité de ces expériences enfantines troublantes, fascinantes, éblouissantes.
  6. Pour la façon émouvante dont les sublimes illustrations (“les plus belles jamais vues”, dixit l’un des moussaillons de L’île aux trésors) restituent cette intensité.
  7. Pour ce petit chaperon orange auquel on s’identifie instantanément, partageant son désarroi, puis le réconfort de parvenir à s’affirmer au contact de la nature.
  8. Parce quand on a vécu un tel “jour de rien”, un moment de complicité autour d’une tasse fumante s’impose pour partager ça avec une personne aimée.
  9. Pour le souvenir, justement, d’avoir découvert cet album en famille, bercés par une averse automnale et enveloppés du parfum de chocolat chaud.
  10. Pour l’ode aux “jours de rien” qui sont peut-être ce qui nous reste de plus précieux ?

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Et vous ? Quel est le livre que vous auriez choisi pour parler de cette autrice ? Ou, si vous ne la connaissiez pas encore, lequel de ses titres auriez-vous envie de découvrir ?

Lecture commune : Les idées sont de drôles de bestioles

D’emblée, cet album-là sort des sentiers battus, avec son œil qui nous sonde calmement, son charme envoutant, ses illustrations furtives, à deux doigts de nous échapper. Et sa démarche un peu folle : raconter à hauteur d’enfant l’étincelle à l’origine de l’inspiration et des idées. Vous imaginez bien qu’il nous était impossible de résister à une telle proposition ! Cet album est de ceux qui désarçonnent et interrogent, donnent envie de les relire et d’en parler pour enrichir encore la lecture. En somme, un terrain de choix pour une lecture commune. Colette et Isabelle ont saisi la perche et se sont lancées ensemble sur les traces de ces fameuses bestioles…

Les idées sont de drôles de bestioles, d’Isabelle Simler. Éditions courtes et longues, 2021.

Isabelle : Quelle couverture ! Elle m’a happée immédiatement du haut de l’étagère de la librairie Mollat, à Bordeaux. Quel effet t’a-t-elle fait ?

Colette : Quelle couverture en effet ! Une œuvre à part entière cette couverture qu’aucun titre, aucun nom d’auteur.e, aucun nom de maison d’édition ne vient parasiter ! C’est ce “silence” qui m’a le plus intriguée en découvrant cet album. Et puis bien sûr cet œil, immense, noir et brûlant qui nous fixe et nous invite à percer le secret de ce regard, à pousser la porte de cet univers de traits colorés dont il est l’horizon mystérieux. Une couverture qui raconte déjà quelque chose : d’un côté un oeil ouvert, de l’autre un oeil fermé. Et entre les deux tout un monde intérieur.

Isabelle : Nul besoin de titre, effectivement, avec une couverture pareille ! Cet œil intrigant aiguise notre curiosité et place l’album sous tension, à quelle créature peut-il bien appartenir ? Quelle est la chose qui pulse au fond du regard ? Par un jeu de miroir troublant, il semble plonger droit dans notre imaginaire, donnant irrésistiblement envie de laisser libre-cours à son imagination et de se laisser surprendre par ce qui viendra.
Et justement, qu’est-ce qui vient quand on ouvre l’album ? As-tu envie de te livrer à l’exercice périlleux de raconter de quoi il s’agit ?

Colette : Effectivement, c’est un exercice périlleux ! Je dirai qu’on découvre de… drôles de bestioles ! Des bestioles qu’on a l’impression de reconnaître à leurs fourrures, leurs écailles, leurs crinières, des bestioles en mouvement mais qui, quand on y regarde de près, ne correspondent à aucun animal connu ! Et toi qu’as-tu découvert ?

Isabelle : Il y a effectivement ce que l’on voit, ces bestioles étranges, mais palpitantes de vie dont tu parles. Et il y a le texte qui révèle ce qu’elles représentent : le processus de création. Ces bestioles sont donc des métaphores de ces idées que l’on sent virevolter toutes proches, qui nous échappent avant de resurgir au moment où on l’attend le moins. Si les illustrations ont une beauté qui se suffirait presque à elle-même, j’ai trouvé que l’album faisait très fort pour parler à hauteur d’enfant de ce processus créatif, en filant la métaphore.
Toi qui aimes écrire et créer, est-ce que cette métaphore et ces images t’ont parlé ? Y as-tu reconnu tes propres expériences ?

Colette : Je me rends compte que je n’avais jamais personnifié les idées. Je serai peut-être spontanément passée par l’allégorie, j’ai une tendance à idéaliser le monde des pensées et de l’abstraction. C’est d’ailleurs une des forces de cet album à mon avis : désacraliser les idées, leur donner la forme si familière et vivante des animaux, comme pour mieux les apprivoiser.
Et toi, y as-tu reconnu tes propres expériences, tu es aussi très familière du monde des idées ?

Isabelle : Oui, les “images” utilisées dans l’album m’ont énormément parlé, même si le type d’idées que je manipule au quotidien dans mes recherches est malheureusement moins joli ! J’ai été bluffée de voir représentés, incarnés le vertige d’une création dont les contours demeurent ouverts, l’intuition insaisissable qui palpite au bord de la conscience, la résistance que peuvent avoir certaines idées quand on tente de les fixer, la façon dont on peut tenter de les apprivoiser… J’ai trouvé que l’autrice montrait tout cela de façon très créative, en utilisant des mots imagés et des images qui incarnent des choses justement très abstraites.

Colette : Je suis tout à fait d’accord avec toi, l’autrice a réussi à incarner l’insaisissable !

Isabelle : Tu parlais justement d’apprivoiser le monde des idées : est-ce que tu as envie de parler de la façon dont l’autrice s’y prend ? Est-ce que cela fonctionne de ton point de vue ?

Colette : J’ai l’impression que l’artiste prône une forme de lâcher prise, comme si les idées les plus inspirantes arrivaient dans notre tête sans crier gare et surtout sans qu’on les sollicite. Je me reconnais complètement dans cette vision du fonctionnement de l’imaginaire, de la créativité. Par exemple quand je décide de me mettre au travail pour créer de nouvelles séquences pour mes élèves, ça ne marche pas. Par contre, si deux jours plus tard, je lis un livre, vois un documentaire ou partage une conversation avec une amie, là l’idée arrive et il faut que je la note au plus vite car je sais qu’à partir d’elle de nombreux autres idées vont germer – tu vois j’utilise plus facilement l’image de la germination que celle de l’animalisation. D’ailleurs, il me semble que l’autrice décrit avec son propre imaginaire le fonctionnement de la pensée en arborescence. Encore une image végétale !

Isabelle : Tout à fait d’accord. Il y a un passage où la voix narratrice se présente comme un spectateur du bouillonnement de ses idées. Cela m’a interrogée : le processus créatif n’est-il pas quelque chose de plus actif ? Mais en tournant les pages, on comprend que la création, ce n’est pas quelque chose de linéaire, organisé et conscient. Il faut parfois savoir lâcher-prise comme tu dis, garder son esprit ouvert. Et se montrer patient.
Les illustrations combinent des éléments détaillés et des esquisses aux contours très ouverts, voire des surfaces de pages complètement blanches. Qu’en as-tu pensé ?

Colette : J’ai trouvé ce choix extrêmement ingénieux pour rendre visible le rythme si particulier de la création avec ses moments d’euphorie et ses moments de calme plat, d’attente, plus ou moins patiente. C’est toute la puissance de cet album : rendre concret un mouvement, un mouvement puissant mais invisible. Il me semble qu’il permet de mieux comprendre justement que la création ne se décrète pas. Que c’est plus une question d’attitude, d’état d’esprit : il faut savoir se montrer disponible. Et c’est un très bel “enseignement” à transmettre aux jeunes lectrices et aux jeunes lecteurs.

Isabelle : Tout à fait d’accord. On voit presque les idées prendre forme sous nos yeux, certaines sont à peine esquissées, mais on pressent déjà tout leur potentiel. D’autres sont encore brouillonnes et très ouvertes dans leurs contours. Les espaces laissés blancs pourraient être vus comme un terrain de création à investir, une page blanche au sens très concret. Mais comme tu le dis, de manière imagée, ils montrent l’importance du vide qui fait si souvent défaut dans nos modes de vie effrénés.
J’ai trouvé que dans cet album, les mots avaient une intensité très forte. Peut-être l’économie de mots et leur choix, le positionnement du texte dans la mise en page, la façon dont ces mots et les illustrations se font écho. Est-ce que c’est quelque chose qui t’a marquée lors de ta lecture ?

Colette : Oui c’est un album au sens plein du terme, au sens où je les aime d’amour, un album où les images n’existent pas sans le texte et où le texte n’a aucun sens sans les images. Le fait que le texte ne soit pas toujours à la même place, qu’il faille parfois le débusquer, mime le cheminement même de l’idée qui est au coeur de ce livre. Les mots complètent parfaitement les images, ils apportent même à certains endroits une forme d’humour inattendu. Je pense au titre bien entendu avec son jeu de mots si bien trouvé, mais aussi à la page des idées “sans queue ni tête” où les mots viennent justement se placer en guise de tête de l’animal qui l’a perdue !

Isabelle : Elles m’ont fait forte impression, ces idées sans queue ni tête ! Il y a aussi quelque chose de poétique dans le choix des mots, leur sonorité. Par exemple :

“Baroques et biscornues
brouillonnes, hirsutes ou vacillantes,
elles se suivent, s’amalgament, se tissent, s’évaporent.”

Colette : Tu as raison de souligner la poésie du texte, j’ai aussi été sensible à la musicalité des mots qui participe aussi à rendre plus accessible ce sujet si ardu ! 

Isabelle : C’est un détail, mais le passage sur la technique de chasse m’a laissée un peu perplexe. Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce que l’autrice voulait dire par “technique de chasse : la paresse à l’approche et sans filet.”

Colette : Je pense que justement c’est un jeu de mots – peut-être moins bien trouvé que les autres – qui annonce la métaphore animale et qui présente la création comme l’attente de quelque chose que tu trouves sans la chercher. D’ailleurs as-tu remarqué la citation de Gaston Bacherlard en exergue de cet album ? “Celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherché sans trouver.” Quelle fabuleuse citation pour résumer l’esprit du livre.

Isabelle : Oui, parfaite comme mise en bouche !

Colette : Et finalement, on n’a pas encore parlé des “drôles de bestioles” choisies pour incarner les idées. Car c’est aussi une sorte de fable qui se joue là. Ou peut-être un étrange bestiaire. As-tu apprécié le choix des animaux pour incarner telle ou telle idée ?

Isabelle : Oui, j’ai trouvé que cette idée fonctionnait très bien, à plusieurs égards. Les bestioles elles-mêmes font intensément plaisir à regarder avec leurs tentacules, leur pelage, leurs formes élégantes ou biscornues. Leurs caractéristiques reflètent très joliment celles des idées – indomptables, glissantes, étranges et inattendues puisqu’il ne s’agit pour la plupart pas de vrais animaux, mais de créatures inspirées à l’autrice par une liste d’espèces listées à la fin du livre. Les dernières pages soulignent peut-être justement le rôle de la nature comme source d’inspiration, décor favorable à la création ?

Colette : L’autrice a quand même choisi des animaux dont les caractéristiques étaient en totale adéquation avec son message : le poisson volant qui s’échappe dans tous les sens, le magnifique axolotl dans le bol du petit déjeuner est absolument parfait avec ses deux yeux noirs qui te regardent dans une gentille provocation… Je suis certaine qu’un petit enfant aura plaisir à retrouver les animaux cachés dans le livre. Isabelle Simler a quand même un don pour rendre la tessiture, la fourrure, l’épaisseur de la nature. Je trouve que cet album est à la fois un écho et un dépassement de ses autres livres qui déjà rendaient un hommage haut en couleur à la nature.

Isabelle : Mais oui ! Ça a dû être réjouissant de choisir ces bestioles. Ça donne envie de réfléchir aux animaux susceptibles d’incarner nos petites idées. Tu as raison, on retrouve ici le talent de naturaliste affirmé par l’autrice au fil des albums, mais revisité de façon tout à fait différente.

Colette : Quel a été ton animal préféré et pourquoi ?

Isabelle : Mes enfants et moi avons aimé la bestiole poilue sur la chaise au début, avec son regard ahuri qui donne l’impression qu’elle n’en revient pas d’être là. Et toi ?

Colette : Sans nul doute celui qui vient clore le livre. Ce magnifique renardeau en boule sur les pages du carnet de l’artiste ! Que j’aime cette idée de l’idée vivante mais endormie, domptée, apprivoisée. D’ailleurs en toute subjectivité j’y vois un écho au Petit Prince, récit dans lequel le renard incarne aussi une idée. Et cette métaphore du renard me rappelle également une BD, Goupil ou Face de Lou Lubie pour laquelle j’ai eu un coup de cœur récemment et dont j’avais parlé dans notre sélection d’automne dédiée à cet étrange animal.

Isabelle : On sent dans nos échanges, je pense, que c’est un album qui se lit de façon forcément particulière. Comment est-ce que ça s’est passé pour toi ?

Colette : C’est un album qui s’intériorise, non ? Mes fils n’ont pas adhéré à la lecture car j’ai mal choisi le contexte de ma lecture offerte : mes garçons dorment dans des lits superposés et seul Nathanaël voyait les images. Théodore entendait le texte mais n’y a pas trouvé grand intérêt. Il faudra que je retente en lecture-câlin, car il faut être tout prêt du livre pour en apprécier la beauté ! Quand je l’ai découvert et lu pour moi-même, ce fut une lecture jouissive, de celle où l’implicite est si fort et le besoin de déchiffrement si grand que tu y sens le défi intellectuel ! Et puis il y avait le plaisir de “voir exactement de quoi l’autrice parlait” . Et toi, comment s’est passée ta lecture ?

Isabelle : Je l’ai lu à voix haute également, avec mes garçons, en laissant le temps aux mots et aux illustrations de se déployer dans nos imaginaires. L’atmosphère était un peu hypnotique, le silence religieux. Je crois que nous nous sommes laissé envouter par la sonorité des mots et l’effervescence fascinante qui règne parmi les fameuses bestioles. Il y avait une sorte de tension aussi, nous nous demandions tout de même à qui appartenait l’œil de la couverture et ce qui allait bien pouvoir ressortir de tout ça. Après, j’ai eu envie de le relire plusieurs fois, je l’ai parcouru seule, avec ma mère, ma belle-soeur, dans le même état d’esprit que toi. Nous n’en n’avons pas longuement parlé avec les enfants, je ne sais pas comment ils ont perçu toutes les images et métaphores dont nous parlions. Ils ont surtout trouvé ces pages “très belles”. Ce serait intéressant de savoir comment de jeunes enfants perçoivent un tel album. À qui aurais-tu envie de le faire découvrir ?

Colette : En répondant à tes questions sur la créativité et l’aspect auto-réflexif de cet album, je me suis dit (tiens, une idée !!!) que je pouvais le lire en classe pour rassurer mes élèves et leur expliquer que c’est normal qu’ils ne soient pas inspirés du premier coup quand ils se retrouvent en situation d’écriture et qu’ils doivent rester à l’affût de tout ce qui leur passe par la tête. Que des images, des mots, des sensations, des émotions qui les traversent peut jaillir l’étincelle ! Ou le lièvre ! Ou l’antilope !

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Et vous, vous êtes-vous frotté.e aux drôles de bestioles d’Isabelle Simler ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les apprivoiser !

Lecture commune : Rois et reine de Babel

Sous le Grand Arbre, nous aimons beaucoup le travail de François Place. Qu’il soit auteur, illustrateur ou les deux, il a le pouvoir de nous emporter vers des mondes merveilleux. C’est donc avec enthousiasme que Colette et Lucie ont lu et discuté de Rois et reines de Babel !

Rois et reines de Babel de François Place, Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : En récupérant cet album à la bibliothèque, j’ai été surprise par sa taille, qui sort de l’ordinaire. T’attendais-tu à un livre aussi grand ?

Colette : C’est un format très original que François Place explore pour la première fois me semble-t-il. J’étais habituée au format paysage de plusieurs de ses livres, mais là en effet on ouvre les portes en grand d’un univers foisonnant !

Lucie : J’avoue que ce grand format m’a vraiment plu à moi aussi. En voyant sa taille et en le soupesant j’ai pensé que ça allait être une œuvre à la hauteur de mes attentes : élaborée, foisonnante… J’étais prête pour le voyage auquel François Place me conviait, quel qu’il soit !
Et comme je sais que ses illustrations sont toujours pleines de petits détails, j’ai pensé que ce grand format me permettrait de les apprécier pleinement.
L’illustration en couverture est déjà impressionnante. Te souviens-tu de tes premières impressions ?

Colette : Wouahh ! Que c’est beau ! Du grand François Place ! Voilà ce que je me suis dit ! Une couverture à la fois classique dans sa mise en page et d’une richesse architecturale et géographique incroyable. Un bijou pour les yeux à observer minutieusement.
Et toi, qu’en as-tu pensé au premier abord ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi, elle est magnifique. Cette couverture a renforcé mon premier sentiment : très clairement, elle annonce l’œuvre ambitieuse qu’est Rois et reines de Babel. Une fresque dense et élaborée pour mener une réflexion sur la culture et le rôle des dirigeants.
Ça a d’ailleurs été une autre surprise, à la lecture : comme les premières pages sont consacrées au prince Nemrod, je ne m’attendais pas à ce que l’histoire couvre tant de temps. Qu’as-tu pensé de cet aspect “dynastie” ?

Colette : J’ai toujours eu un goût certain pour le mythe de Babel dont j’ai déjà exploré les adaptations au fil d’albums et autres romans jeunesse dédiés à cet épisode biblique particulièrement riche. Mais en effet ici le point de vue est tout à fait original puisque François Place décide d’en explorer l’histoire à travers le temps, quand dans le texte biblique la tour de Babel ne survit pas longtemps à la bêtise des hommes. L’artiste en livre une vision beaucoup plus positive et poétique que celle que l’on peut retrouver dans le texte ancien.

Lucie : J’ai trouvé intéressant, justement, que la construction perdure malgré les rois incapables ou cruels. Comme si la vision du fondateur était tellement puissante que ses successeurs pouvaient ralentir sa réalisation mais pas la détruire totalement. L’espérance reste possible, notamment pour le peuple.
J’aime bien la manière dont tu analyses l’appropriation du mythe par François Place. C’est vrai que sa vision est beaucoup plus positive que dans la Bible !
Cet aspect positif passe principalement par des figures féminines : le rôle des femmes et de la culture est essentiel dans l’évolution de Babel. J’imagine que ces thématiques ont trouvé écho chez toi, souhaites-tu en parler ?

Colette : “La femme est l’avenir de l’homme” écrivait Aragon. Pour moi cet album en est une illustration ambitieuse, presque épique. Après Nemrod “Le bref”, “Le Taciturne”, “l’Etourdi”, “Le Gras”, “Le Paresseux”, “Le Plaintif”, “L’Indécis”, “L’endormi”, “le Hardi”, “Le Fléau”, “Le Ténébreux” et “Le roi de fer” quel ravissement de découvrir la politique de Bérénice “Reine de Cannelle” puis de Bérénice “La Lumineuse”, puis celle de Bérénice “L’Enchanteuse” et enfin celle de Bérénice “La Rêveuse”. Cette manière de passer le relais aux femmes après des années sombres de politique patriarcale est une ode au pouvoir féminin et à l’espoir qu’il incarne, un espoir que nous n’avons pas encore goûté dans la majorité des pays du monde… 
Est-ce que nous en disons plus sur les choix de ces reines de Babel qui vont transformer la vie de leur peuple ?

Lucie : Mais oui, bien sûr !
Cela commence avec une première reine qui épouse un marchand. Ce faisant, elle ouvre Babel au commerce, aux échanges et donc à la culture. C’est vraiment le moment de bascule à mon avis : avec ce pouvoir féminin, cette ouverture et aussi ce mariage avec un homme d’un autre milieu, d’une origine sociale différente. En une page la “Reine de la Cannelle” remet en cause un patriarcat qui durait depuis des générations. Patriarcat qui me semble être à l’origine des difficultés de Babel, parce que la femme du premier roi semble avoir eu un rôle important dans la construction, c’est après que les choses se gâtent.
Même si c’est un peu caricatural, et que je ne crois pas qu’une femme gouvernerait nécessairement mieux qu’un homme du fait de sa supposée sensibilité, je trouve intéressant que ce soit une femme qui ouvre la cité au reste du monde et qui amorce le cercle vertueux.
On a vraiment l’impression que cette succession de femmes a un but, une vision commune de ce qui est bon pour le peuple. Cet aspect m’a beaucoup plu. Est-ce que tu veux parler de ses effets?

Colette : En effet on a vraiment l’impression qu’elles œuvrent toutes dans le même sens : donner à leur peuple les moyens de se libérer de toute forme de tutelle. Je ne dirai pas que c’est une mission autour de laquelle elles se sont concertées car elles appartiennent toutes à des générations différentes mais chacune prend soin de s’appuyer ce que ses prédécesseures ont bâti. Cela me fait penser à ce que nous reprochons souvent à nos dirigeant.e.s : ne pas tenir compte des réformes qui ont été initiées avant elles-eux, ne laissant pas le temps aux changements de faire ses preuves…

Lucie : Tu as raison, elles n’ont évidemment pas pu se concerter. Mais chacune d’entre elle comprend (probablement grâce à l’éducation reçue de mère en fille) et partage la vision de sa prédéceure et la poursuit. Cela permet à chaque génération d’apporter sa pierre à l’édifice et donc au projet de prendre une telle ampleur.
Le parallèle que tu fais avec nos dirigeants est très pertinent. Du côté des rois on avait l’impression que chacun faisait en fonction de sa personnalité et de ses intérêts, ce qui est appuyé par leurs noms, et explique la “chute” de Babel.
À propos de chute, mais au sens propre cette fois, j’avais envie d’évoquer ce peuple qui se sert de ses cheveux pour s’arrimer, tellement représentative de l’imaginaire de François Place !
T’a-t-il évoqué d’autres créations de ce type dont tu aurais envie de parler?

Colette : J’ai comme toi beaucoup aimé ces hommes maçons aux chevelures- grappins ! La manière brutale et arbitraire dont ils sont rejetés de cette société qui est pourtant allée les chercher m’a rappelé la violence de la fin des Derniers géants (et toutes les formes de violence exercées contre les populations immigrées qui viennent travailler pour un autre pays que leur pays d’origine). Je n’ai pas lu d’autres livres de François Place, donc je ne vois pas d’autres références.
Et toi, est-ce que cela t’a évoqué d’autres créations de ce type ?

Lucie : Je pensais effectivement aux Derniers géants mais aussi à Angel l’indien blanc, qui correspond aussi à ce que tu dis de l’oppression d’un peuple par un autre puisque le personnage principal est un indien réduit en esclavage. J’aime beaucoup quand François Place invente un peuple, avec ses traditions et ses mystères !
Mais en réalité, bien qu’il soit moins audacieux, j’ai plus souvent pensé au Sourire de la montagne pendant la lecture de Rois et reines de Babel parce que ces deux albums partagent l’idée centrale d’une construction gigantesque et d’un dirigeant visant le bonheur de son peuple.
La fin de l’album est un peu mystique, qu’as-tu pensé de ce parti pris?

Colette : J’ai adoré la fin : le personnage de “La Rêveuse” répond à mon besoin de poésie même pour parler politique !
Est-ce que tu fais référence au personnage de l’ermite que l’on aperçoit au début du récit, obligé de s’exiler face à l’invasion des habitants de Babel, et qui revient à la fin avec l’apaisement incarné par les choix de notre dernière Reine ?

Lucie : C’est effectivement ce à quoi je faisais allusion. Moi aussi j’ai aimé ce côté merveilleux, un peu magique (ou religieux) mais je n’ai pas trop su comment interpréter cette fin. Je me demandais ce que tu y avais vu. Après un album somme toute assez terre à terre sur la construction, les choix politiques, la vie de la cité… La fin emporte vers une autre dimension avec tout d’abord le retour du cerf blanc qui emmène “La Rêveuse” dans le ciel, puis celui de l’ermite déjà très vieux au début de l’album… Ça m’a surprise !

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Pour avoir une idée des magnifiques illustrations et un aperçu du travail de recherche de François Place, n’hésitez pas à visiter la page consacrée à cet album sur son site internet.