Le Prix Vendredi 2024, c’est parti !

Comme c’est le cas depuis quelques années, nous avons lu les titres de la sélection du Prix Vendredi – 8ème édition. Le Lauréat sera annoncé mardi 5 novembre dans la journée, et pour patienter nous vous proposons de découvrir nos avis sur ces romans destinés aux adolescents.

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Avec Chabon bleu, Anne Loyer fait découvrir à ses lecteurs la vie des mineurs du Nord de la France au XIXème siècle. Ermine, son héroïne, à échappé à la mine et pu poursuivre ses études. Jusqu’à ce qu’un drame vienne bouleverser son quotidien. Anne Loyer, ancienne journaliste, brosse un contexte étouffant tant dans le village que la famille ou dans la mine. La figure d’Ermine, dont l’esprit et la curiosité ont interpellé son professeur, détonne et attire les jugements. Elle illumine aussi ce récit par son courage et son intelligence. Qui lui permettent de faire une magnifique rencontre.

Les gravures de Gérard Dubois illustrent à merveille ce récit tout en contrastes. Les contours sont rugueux, les aplats de noir prennent beaucoup de place, et pourtant le blanc – éclatant – attire l’œil. Ce choix est en parfaite adéquation avec le texte très poétique de l’auteure.

Charbon bleu d’Anne Loyer, illustré par Gérard Dubois, D’eux, 2023.

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Un court roman ado bouleversant, d’une tristesse infinie par son sujet, si lumineux pourtant. Gros coup de cœur pour Séverine. Des jours comme des nuits raconte, par sa voix, l’histoire de Manon. Elle est collégienne. Petit frère turbulent. Mère qui cuisine fréquemment des pâtes. Elle se souvient. Elle n’est pas d’accord. Elle rêve. Elle pleure. Elle écrit. Elle est triste, souvent, heureuse, parfois. Elle grandit sans père. Elle a trouvé son corps, pendu au poirier de son enfance, le jour où il s’est suicidé. Il y a ses jours qui sont comme des nuits et ses nuits qui seront douces à nouveau, un jour. Il y aura ce jour où la vie gagne à la fin. Pour écrire ce deuil impossible, le manque, l’absence, le vide et le trop-plein de douleur, la présence partout, l’oubli jamais, et le sentiment de ne pas avoir assez profité du bonheur, la reconstruction d’une famille après la pire des tempêtes, Sébastien Joanniez déploie toute sa sensibilité et son empathie, tout en nuances et en subtilité, à l’image de la superbe couverture signée Anne Brouillard. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce roman, sous son apparente douceur, et ses murmures de désespoir, est un immense cri d’amour. Après sa récente Mention spéciale du jury pour On a supermarché sur la lune (sélection 2022), cette année pourrait bien être pour Sébastien Joanniez, l’année de la consécration. J’y crois.

Séverine

Des jours comme des nuits de Sébastien Joanniez, Rouergue, 2024

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Au fil d’une playlist de 51 titres, de Bowie à Gala, en passant par les Pink Floyd, Aurélien nous conte son histoire. L’histoire de ses deux mois chez Andréa. Andréa, c’est le frère de sa mère, de sa mère alcoolique qui dérive, dérive, loin de lui. Alors pendant qu’elle dérive, lui, Aurélien, s’amarre comme il peut. A son oncle, secret, silencieux et pourtant si attentif. A cette ville de bord de mer, Saint-Malo, où le parfum des embruns se mêle à celui des glaces sur la plage. A ses émotions qui l’habitent, le hantent, le bousculent. Et surtout à William. A sa présence. A ses silences. Nombreux. Précieux.

Je n’en dirai pas plus car le reste il faut aller le goûter entre les lignes de Julien Dufresne-Lamy. Dans son écriture, dans ses ritournelles, dans ce rythme si particulier qui nous plonge dans la tête d’un jeune adolescent des années 1990. Pas si différent des adolescents des années 2020 sans doute. Et j’aime à croire que si cette histoire d’amour et de filiation peut exister aujourd’hui et être porté par le prix Vendredi c’est que tout n’est pas aussi sombre qu’on veut parfois nous le faire croire. C’est que nos esprits se sont ouverts. Comme celui d’Andréa, un homme tellement loin des stéréotypes masculinistes qui peuvent parfois resurgir d’ici de là, qu’on en souhaite sur les chemins de tous nos jeunes qui vacillent. Pour s’amarrer puis reprendre le large quand le vent se lèvera.

Deux mois chez Andréa de Julien Dufresne-Lamy, Nathan, 2024

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« Infiltré » raconte, dans une langue drue, efficace, sous tension, le passage à l’Ouest, puis l’émigration aux Etats-Unis, du jeune Dietrich, étudiant brillant formé à la Caserne des Mathématiques et des Sciences de Berlin-Est, qui vise officiellement à former les ingénieurs de la RDA naissante. A moins que… Nous sommes dans les années 60, en pleine Guerre Froide. Dietrich intègre la prestigieuse université de Stanford, il y découvre la douceur de l’American way of life, il se lie d’amitié, tombe amoureux et en oublierait presque sa mission d’infiltration. Les retrouvailles avec sa mère, qui avait elle aussi fui le régime autoritaire est-allemand, marquent le début du déchirement et des choix à opérer. Une chose est sûre : la trahison sera forcément de la partie. L’amour maternel, l’amour tout court, ne le sauveront pas de son destin. Le roman oscille entre roman d’espionnage et roman d’apprentissage, le suspense et l’émotion sont, alternativement au rendez-vous.

Si, sortir de sa zone de confort, découvrir des univers inconnus, plonger au cœur d’histoires décalées, c’est ce qu’autorise la littérature, ce premier roman pour adolescents de Laurent Petitmangin, auteur multiprimé de littérature générale, a bien rempli sa mission. Pour ce qui me concerne. En revanche, je ne suis pas persuadée que ce roman ait bien sa place en jeunesse. Son héros manque, me semble-t-il, de proximité avec les émotions des ados d’aujourd’hui. A contrario, l’intrigue, le contexte géopolitique ne ne me paraissent pas assez développés pour un lectorat plus âgé, intéressé par l’Histoire du vingtième siècle. Peut mieux faire.

Infiltré de Laurent Petitmangin, Actes Sud Jeunesse, 2024.

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Au moment où Ludovic Lecomte invite le lecteur dans sa tête, voilà six mois que le narrateur de La cabane n’est pas sorti de chez lui. Pourquoi ? Quelles conséquences sur sa vie et son entourage ? Va-t-il parvenir à sortir ? Dans le décompte parfaitement maîtrisé des deux heures qui le séparent de son rendez-vous avec l’extérieur, l’auteur propose à son lecteur de tenter de comprendre ce que traversent les personnes touchées par le « syndrome de la cabane », ou hikikomori pour les japonais.

Une centaine de pages et 17 chapitres à rebours mêlent habilement émotions, flash-backs et stratégies pour reprendre le contrôle. Sans chercher à tout expliquer, Ludovic Lecomte parvient à ce que l’on soit en complète empathie, tant avec son personnage qu’avec son entourage. Ce qui est un exploit en soi ! Un roman poignant, malheureusement d’une grande actualité.

La cabane de Ludovic Lecomte, l’école des loisirs, 2024.

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La Chasse propose un postulat intéressant : Maureen Desmailles annonce dès le début que le genre du narrateur ne sera pas dévoilé et pousse ses lecteurs à s’interroger sur les stéréotypes. Et en effet, le narrateur ou la narratrice chasse, drague, pleure, couche, etc. sans jamais dévoiler si c’est une fille ou un garçon. J’ai trouvé ce parti pris assez stimulant d’autant que, collection L’Ardeur « oblige », l’ado va découvrir sa sexualité. Et force est de reconnaître que l’auteure tient son pari jusqu’au bout et se montre aussi créative dans les ébats de ses personnages que dans les actes et le vocabulaire employé. Cependant, si le sexe du personnage principal n’est jamais un motif pour s’y attacher, il faut reconnaître que ne pas savoir est intriguant au début, mais que cela peut – étrangement – freiner l’identification. D’autant que certaines des motivations des personnages sont difficiles à saisir. Un roman très pensé qui questionne, mais dont la réussite n’est pas aussi éclatante qu’on aurait pu l’espérer.

La chasse de Maureen Desmailles, Thierry Magnier, 2023.

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L’histoire prend place dans les Cévennes au dix-septième siècle et adopte le point de vue de ceux qui ne comptaient pas et n’étaient guère plus considérés que comme des vagabonds et des inutiles. En s’appuyant sur des documents historiques (notes d’un médecin, lettres et correspondances, ordonnances de Louis XIV…) cités à chaque début de chapitre, l’auteur nous renseigne sur cette époque à laquelle les gouvernants « établissent des codes forestiers pour chasser ceux qui s’y sont réfugiés et y trouvent de quoi survivre, accaparent les biens communs et affermissent leur contrôle sur ces territoires qui leur échappent.« 

Le récit est emprunt d’un message écologique qui résonne étrangement avec notre époque, tout en portant un regard féministe non moins actuel, au travers de cette jeune héroïne qui se bat pour préserver la forêt sauvage. L’écriture, entrainante, oscille entre la narration à la troisième personne et le vers libre, expression des pensées de La Louve ayant renoncé à la parole, des pensées bien plus expressives que les longs discours. L’ensemble forme un hymne puissant à la nature et à la liberté !

La louve d’Antonin Sabot, Talents Hauts, 2024.

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Les coquillages ne s’ouvrent qu’en été aborde des thématiques fortes. Maladie mentale (dépression) et quête d’identité sexuelle… Il fallait que Clara Héraut maîtrise suffisamment son récit pour éviter les écueils, béants, de tels sujets. Et c’est fort heureusement le cas ! En donnant la parole à deux sœurs successivement, elle parvient à alterner les points de vue d’une manière très maline. Chacune est enfermée dans ses problèmes, incapable de voir ceux de sa sœur ou même de communiquer avec elle, et très remontée qu’on ne lui accorde pas plus d’attention. Les tensions sont très bien amenées et sonnent parfaitement juste. L’auteure accorde une place à chacun de ses personnages, même les secondaires. Les émotions sont fortes, les sujets traités avec nuance. Et pour ne rien gacher l’atmosphère du pays Basque est charmante.

Les coquillages ne s’ouvrent qu’en été de Clara Héraut, Hachette, 2024.

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Reine de l’Ouest est un titre sur lequel nos avis sont partagés. Nous vous proposons donc les deux versants, et vous invitons à vous faire votre propre opinion si le cœur vous en dit !

Un avis peu enthousiaste : Avec sa Reine de l’Ouest, H. Lenoir propose de renouer avec le roman dont vous êtes le héros d’une manière modernisée. Modernisée de par le caractère de son héroïne aventurière, les personnages aux origines et aux orientations sexuelles variées, mais aussi en raison de la forte tendance de Miss Jones à coucher avec la plupart les personnages qu’elle rencontre. Autant être prévenu, cette lecture est réservée à un public très averti.

Si le concept est – par essence – ludique, on peut regretter qu’il ait empêché l’auteure de proposer des personnages à la psychologie plus fouillée. De même, la multitude de rapports sexuels peine à se renouveler et ce qui est amusant au début peut devenir un peu systématique, voire gênant. Le tout en utilisant des clichés éculés. On a connu l’auteure de Félicratie plus inspirée et on espère qu’elle retrouver sa verve et son humour très bientôt !

Un avis plus enjoué : « faites vos jeux… rien de va plus… » Entre une arrivée à Cottonwood ou Silver Falls, il va falloir faire un choix et de cette décision découlera votre aventure. La lectrice joueuse va incarner Miss Jones, jeune femme au caractère bien trempé et il en faut pour déjouer les pièges dans une vie de femme en 1892. Selon son envie et les possibilités laissées par l’autrice, l’aventure peut prendre une teinte rocambolesque saupoudrée d’érotisme ou bien de sagesse…

Ce roman peut étonner mais chacune peut y trouver son compte. Les deux aventures qui se sont offertes m’ont permis d’incarner Miss Jones très différemment et cela m’a amusé car le personnage est intelligent, piquant et surtout rien ne l’arrête. J’avais hâte de lire ce qui m’attendrais au prochain chapitre. Les scènes explicites ne sont pas choquantes et comme le dit Sonia Petit sur la 4ème de couverture : « Drôle, original et juste ce qu’il faut de « spicy » !

Reine de l’Ouest d’Hélène Lenoir, Sarbacane, 2024.

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Gildas Guyot parvient à insuffler de la nuance dans le récit historique communément admis, et c’est d’autant plus appréciable qu’elle s’attelle à l’épisode de la Libération. Oui, les occupants allemands ont fui, oui les alliés et les résistants ont pris le contrôle. Mais qu’en est-il du reste de la population, qui avait fait son possible pour traverser les années de collaboration ? L’auteure prend ici pour narratrice une femme tombée amoureuse d’un allemand. On sait quel sort a été réservé aux « poules à boches », mais à quoi ont-elles pu penser durant cette humiliation publique ? Autant de réponses à cette question que de femmes, de situations, de sentiments. Certaines ont fait ce qu’elles ont pensé judicieux pour survivre, d’autres ont simplement aimé. Toutes ont été « jugées » de la même manière, catalyseur de la compromission d’une grande majorité de la population.

Cette injustice est portée par la parole intérieure d’Arsinoé Ouvrard, qui malgré l’affront qu’elle subit en public reste une femme fière, amoureuse et endeuillée. En un mot, touchante. Cette « Vindicte » rappelle que la foule s’excite vite et fort, que ses dérives sont fréquentes. Trop de rancœurs à exprimer.

La France est libérée, mais la paix n’est pas pour tout le monde.

Vindicte de Gildas Guyot, Faction, 2024.

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Avez-vous lu certains de ces titres ? Lequel a votre préférence ? En attendant l’annonce du lauréat le 5 novembre, à vos pronostics !

La mort : entre deuil et célébration

La Toussaint en Europe, Día de los Muertos au Mexique sont autant de moments qui permettent aux vivants de célébrer les morts. Entre recueillement et souvenirs, ces fêtes prennent place en Novembre, mois des morts. Cette année nous avions envie de proposer une sélection d’ouvrages qui permettent d’accompagner la mort et d’entretenir la mémoire des disparus.

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La fin est-elle vraiment une fin ? C’est pour guider les enfants dans ce questionnement abyssal que Séverine Vidal et Louis Thomas ont écrit cet album. Les auteurs ont fait le choix de placer l’enfant au centre de la réflexion, et des réactions, qu’il peut avoir face à la mort. C’est assez rare pour être souligné.
Nous ne sommes pas dans une démarche explicative du pourquoi de la mort, des étapes du deuil… qui peut être pertinente mais incomplète.

Ici, il s’agit réellement d’inviter l’enfant à partager son émotion et ses pensées face à l’idée de la mort. Qu’il y ait été confronté par la perte d’un proche ou qu’il n’en ait qu’une représentation floue, ce concept interroge et inquiète les enfants. Il est important de les laisser s’exprimer à ce sujet et ce livre semble idéal pour cela.

Le livre qui commence par la fin, Séverine Vidal et Louis Thomas, Éditions Sens Dessus Dessous, 2024.

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Pour le cinquième tome des aventures à forte consonance philosophique de son petit écureuil, Olivier Tallec le confronte à la mort. Heureusement qu’il lui a trouvé un meilleur ami, Poc, pour faire face à cette expérience…

Le petit écureuil aime écouter chanter le merle, mais voilà qu’il a disparu. Jusqu’à ce qu’il le retrouve par terre dans la forêt. « Est-ce qu’il dort ? » se demande-t-il spontanément. Comme un enfant, il va faire de plus en plus de bruit, le toucher pour vérifier et finalement lui rendre hommage. Les étapes sont très juste et le ton toujours parfait. L’ironie de la série en moins, mais il faut dire que le sujet ne s’y prête pas. Encore une belle réussite qui saura accompagner les enfants dans cette difficile épreuve.

Est-ce qu’il dort ?, Olivier Tallec, L’école des loisirs, 2024.

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Si le deuil est un thème récurrent de la littérature young adulte, force est de constater que Hayley Long exprime particulièrement bien les ressentis des survivants dans Nos vies en mille morceaux. Entre désespoir et petits riens qui permettent au temps d’avancer, rencontres et mains tendues… l’atmosphère ouatée et les personnages, loin des caricatures habituelles, sont le plus de ce roman. Ainsi que la traditionnelle playlist. Elles se multiplient dans les romans, et leur intérêt n’est pas toujours évident, mais celle-ci est parfaitement adaptée à l’histoire. Il faut dire que le titre original est celui d’une chanson des Beach Boys (The Nearest Faraway Place)…

Nos vies en mille morceaux, Hayley Long, Gallimard jeunesse, 2018.

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« Mais je suis là mon étoile. Regarde, tu as toute ma volonté « . Hadda est absente, physiquement elle n’est plus dans cet appartement d’une vie qui s’écoule ou qui s’est écoulée. Hadda rassure, murmure sa présence à travers les pièces traversée par cette même question : « Quand Hadda reviendra-t-elle ? ». Une ritournelle qui s’égrène page après page et qui attend une réponse bienveillante, encourageante.

Il y a plusieurs manières d’aborder le deuil et ce n’est jamais un exercice facile en littérature de jeunesse. La poésie d’Anne Herbauts souligne le chemin qui appartient à la disparue et l’enfant. Cette complicité ne fait que se renforcer à travers chaque page et invite la le lectrice lecteur à observer les détails. Des jeux d’enfants qui se mêlent au quotidien d’une personne âgée éclairés par des illustrations pleine page.

Quand Hadda reviendra-t-elle? d’Anne Herbauts,
Casterman, 2021

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« En vérité, ce n’était pas une question, c’était LA question, LA question qui était partout autour de moi depuis que maman n’était plus. » Elise sait quelque chose et ce sentiment la blesse au plus profond. Elise sait qu’elle est triste, seule et pourtant elle n’a pas le droit de pleurer car dans sa maison il y a des règles à ne pas enfreindre. De sa mère, Elise ne conserve qu’un puzzle qu’elle fait et défait frénétiquement, un refuge en cas d’intempérie. Elise grandit sans trop de connexions avec le monde extérieur et passe son temps libre à faire des puzzles que son père lui offre : « Quand il entre dans ma chambre pour me dire bonne nuit le soir, papa me félicite sans émotion s’il y a un nouveau puzzle exposé.

-C’est bien, il est beau. Papa me félicite toujours sans émotion. En fait, papa vit toutes ses journées sans émotion. »

Elise sait aussi que son père s’est crée une carapace digne du plus noir des personnages de Naruto : Orochimaru. Elle l’a enfin compris en passant ses lundis après-midi à regarder l’animé en compagnie de son amie Stella, une jeune demoiselle de sa classe légèrement « zinzin ». Peu à peu Elise s’ouvre et lorsqu’elle apprend que sa grand-mère du Japon débarque chez elle pour 15 jours, elle entre dans une immense joie mais redoute la réaction de son père…
Pourquoi ne dit-on pas sayonara ? car la signification de cet au revoir n’est pas vraiment compatible avec ce que va ressentir la lectrice/le lecteur. Elise et son étoile Stella : celle qui va l’accompagner, la faire réfléchir sans brusquer, tout en étant respectueuse. Elise et sa grand-mère Sonoka celle qui va enfin prononcer le prénom d’une maman disparue, celle qui va honorer sa mémoire. Des rencontres qui font changer, évoluer et enfin peut-être accepter l’inacceptable. Tout ce petit monde va graviter, se connecter autour d’Elise et c’est un bonheur dans faille qui en restera.

On ne dit pas sayonara d’Antonio Carmona, Gallimard jeunesse, 2023

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Le papa de Suzy, 9 ans, a une paillette dans l’iris. Comme Julien, son frère, de 2 ans son aîné. Son grand frère qui restera pour toujours un enfant car il est [mot tabou].
« Ce n’est pas dans l’ordre des choses« ‘ répète la nounou de son voisin qui s’occupe d’elle pour les trajets de l’école, puisque sa maman n’en est plus capable, terrassée par le chagrin, et que son papa travaille, parce que oui, la vie continue. De désordre, il est aussi question dans la tête de la fillette, bouleversée au point d’avoir une mèche de cheveux blancs depuis que son frère est [chut !].
Au choc et au chagrin de la disparition de son complice de toujours, succède le temps des pourquois. Suzy est envahie de questions, auxquelles les adultes de son entourage, les amis de son âge, ne savent, ne peuvent, ou ne veulent pas répondre. Bien que soutenue par un père compréhensif et courageux, une enseignante dévouée, une psy à l’écoute et une bande d’ami.es fidèles, Suzy souffre, elle ne parvient pas à trouver le réconfort qui pourrait lui permettre de reprendre une vie d’enfant sereine. Pour autant, elle vit aussi des moments joyeux, elle a de nouveau envie de jouer, de s’amuser, elle souhaite être jolie pour plaire au garçon dont elle est amoureuse… C’est d’ailleurs pour cela qu’un sentiment de culpabilité la ronge. A-t-elle droit au bonheur malgré le drame ? Le ton, les mots sonnent juste. L’écueil, avec ce thème, est de verser dans le pathos, ou de s’adresser davantage aux adultes qu’au jeune lectorat. Il est ici parfaitement évité. Avec une candeur délicieuse, un humour délicat, une profonde empathie, des trouvailles topographiques et textuelles, avec, surtout, une sensibilité et une tendresse exceptionnelles, ce roman nous emporte, malgré un sujet douloureux, aux confins d’une émotion baignée de lumière.

Une paillette dans l’iris, Charlotte Pons, Inbar Heller Algazi, Seuil jeunesse, 2024

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Le grand et vilain bonhomme, écrivain en panne d’inspiration, est un être déprimé vivant seul dans une vieille maison délabrée, entouré des personnages de papier qui peuplent ses histoires : un vampire, un zombi, un yéti et un loup-garou. Des créatures fantastiques issues d’un folklore sombre et morbide qui renvoient à la tristesse du vieux et vilain bonhomme et appuient le sentiment de perte et de deuil qui l’entoure. Il faut attendre l’apparition du fantôme d’une petite fille pour faire remonter des souvenirs, des émotions et faire revenir l’inspiration.

Jérémy Semet signe un récit qui aborde le sujet grave de la perte avec justesse et pudeur. Son écriture joue sur un effet de répétitions rythmant l’histoire d’une sorte de mélodie agréable à l’oreille. On apprécie la musicalité des mots qui, d’une certaine manière, apporte un sentiment de réconfort tout en maintenant une note d’optimisme au fil des pages.

A l’image de la couverture du livre, deux couleurs viennent teinter les illustrations de Clémentine Pochon, prenant de plus en plus de place au fur et à mesure que le vieux et vilain bonhomme reprend goût à la vie. Cela ajoute encore à la musicalité de l’histoire, la couleur se posant telle des notes de musique sur la partition.

Le vieux et vilain bonhomme dans sa si grande et sinistre bicoque de Jérémy Semet & Clémentine Pochon, Voce Verso, 2022.

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Alors qu’il se retrouve orphelin, Gabriel, quinze ans, ne se sent plus à sa place nulle part : une nuit chez sa tante, une autre dans son ancienne maison, une autre encore chez une amie de sa mère… Gabriel tente désespérément de maintenir la tête hors de l’eau et de faire face aux émotions qui le submergent. Lorsqu’il apprend que sa mère souhaite être mise en terre au côté de son père, il ne peut l’accepter. Impossible de venir rendre visite à la personne qu’il aime le plus au monde s’il doit aussi affronter ce père qu’il déteste. Il décide de partir avec le cercueil de sa mère, seul sur les routes, à la recherche d’un lieu où il pourra la laisser reposer.

Le cercueil à roulettes aborde le délicat sujet de la mort d’un parent et de la sensible période de deuil qui en découle. Pour Gabriel, cette étape devient un véritable chemin de rédemption et de pardon. Brutal, le récit est généreux dans l’attention que les personnages secondaires donnent à l’adolescent sur qui ils veillent affectueusement et les rencontres fortuites d’humains bienveillants qui conduisent ses pas vers la résilience. Tous ces personnages apportent une véritable palette de couleurs vibrante d’émotions qui rendent la lecture intense et mémorable.

Le cercueil à roulettes d’Alexandre Chardin, Casterman, 2020.

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Après le suicide de son père, Lucas a bien du mal à reprendre le cour de son existence. Laisser ce qu’il reste de sa mère derrière lui, retourner à l’internat, reprendre les cours et retrouver ses potes prend vite une place trop grande dans sa tête qui ne sait plus comment continuer. Quand la pression devient insupportable il ne lui reste d’autre choix que de partir, s’arracher pour tenter de reprendre pied et décider si le bout du chemin sera la vie ou la mort.
A travers prés et forêts, une biche fuit une meute de chiens enragés, accompagnés d’hommes armés de fusil. A peine sortie de l’enfance, elle n’a d’autre choix que de courir pour sa survie, alors que la saison de la chasse bat son plein et qu’humains et canidés ne lui laissent aucun répit. Alors que chacun fuit à travers la campagne, leur rencontre semble inéluctable…
Dans ce court récit, Marc Daniau aborde la fuite à travers deux regards, deux êtres de nature différentes. Chacun s’arrache à ce qu’il connaît, à sa famille, pour tenter de survivre à la perte d’un parent pour Lucas, à une attaque de chasseur pour la biche. Le texte, incisif, touche droit au cœur et bouleverse par l’urgence de leurs deux situations. La construction du récit joue sur l’alternance de point de vue pour rapprocher ces deux personnages vers une rencontre que l’on voit arriver avant même qu’elle ne se produise.

S’arracher de Marc Daniau, Rouergue, 2024.

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Angèle, treize ans, a perdu sa sœur Élise, décédée brutalement. Elle ne sait pas comment surmonter ce drame alors elle prend un agenda, et chaque jour ou presque, elle écrit au prénom en haut de la feuille, confiant ses sentiments, sa colère, sa douleur.

Un printemps. Une saison pour surmonter un drame. Une saison pour renaître, telle la nature après l’hiver. Un printemps est untexte à la fois simple et émouvant. Les mots, teintés parfois de colère, mais aussi parfois d’humour, d’une jeune fille qui a perdu quelqu’un de cher. Qui a perdu tout sens à sa vie. Et la résilience, la lente reconstruction après un drame. Bien que la jeune héroïne affronte un deuil, ce roman n’est pas larmoyant. Il est lumineux, comme le soleil qui revient après une averse. Il nous raconte l’avant, ces souvenirs que l’on garde précieusement, le maintenant, difficile, mais aussi les doux moments qui surnagent, qui pointent le bout de leur nez, parfois, et nous invitent à continuer.

Un printemps, de Marie Le Cuziat, Milan. 2022

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Népomucène et Eudoxie. Le premier a perdu ses parents dans un accident de voiture, et vit depuis chez un oncle qu’il ne connaissait pas. Il n’est pas malheureux, mais très solitaire. Il vit sans vraiment vivre, allant en cours, mangeant toujours les mêmes repas, ne parlant à personne. Sa seule passion : le dessin.Sa vie change petit à petit et se pare de couleurs. Avec Gaston déjà, un jeune chiot qu’il adopte et dont la fougue va le réveiller. Avec Tristan ensuite, le beau gosse musicien qui s’entête à devenir son ami. Et surtout, avec Eudoxie, la nouvelle au nom aussi improbable que lui, vers qui il est irrésistiblement attiré…

C’est avec une grande sensibilité et une touche de poésie que l’autrice, Lucile Caron-Boyer, aborde des thématiques difficiles, tout en développant en parallèle la naissance d’un amour profond. Deux personnages attachants, et un entourage sympathique et haut en couleurs, bien développés. Des difficultés, des moments compliqués attendent nos héros, mais, si tout est loin d’être rose, il leur reste tout de même un peu de bonheur à trouver.Parce qu’après un grand malheur, on peut avoir droit au bonheur. La vie continue, malgré tout.Népomucène et Eudoxie est un roman marquant, qui nous parle avec brio et tendresse d’amour et de résilience.

Népomucène et Eudoxie, de Lucile Caron-Boyer. Scrineo. 2024

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Coyote, une jeune fille de 12 ans, vit depuis plusieurs années dans un bus avec Rodéo, son père. Dans ce bus scolaire, transformé en maison, ils sillonnent les États-Unis au gré de leurs envies.Mais un jour, la grand-mère de Coyote lui apprend que le parc de son enfance va être détruit. La jeune fille n’a que quelques jours pour convaincre son père de l’y conduire. Plus facile à dire qu’à faire, puisque celui-ci a juré de ne jamais remettre les pieds dans leur ancienne ville…

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise est un roman bouleversant, avec des personnages touchants, un road-trip émouvant, et des émotions qui affleurent au gré des aventures.Ce roman, ce sont des rencontres. Avec un chaton d’abord, puis des personnes : Lester, qui veut rejoindre son amoureuse, Salvador et sa mère, qui fuient, puis Val, rejetée par ses parents qui n’acceptent pas son homosexualité. Au fil de la route, des discussions, des mésaventures, ces personnes souffrent, abîmées par la vie, vont échanger, dévoiler leurs secrets, et évoluer. Au programme de ce roman donc, traumatisme, deuil, violences, mais aussi et surtout entraide, amitié, humour, espoir.Une lecture dont on ne ressort pas indemne. C’est triste, mais aussi doux et lumineux, malgré la difficulté des thèmes abordés.

L’incroyable voyage de Coyote sunrise, de Dan Gemeinhart. Pocket jeunesse. 2020

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Igor, Rhéa. Deux adolescents dont la vie s’est brisée en deux secondes. Igor, victime d’un accident à cause de l’inattention de son père, a perdu son visage. Défiguré, il ne sort plus de chez lui. Rhéa, elle a perdu son petit ami, Alex, qui s’est jeté sous un train. Depuis, elle n’a plus goût à rien.Deux adolescents ravagés par la vie, qui ne se connaissent pas, mais partagent une passion commune pour le piano. C’est Fred, un prof de piano, qui va les réunir pour un projet fou…

Deux secondes en moins, c’est un magnifique roman ado, la dure reconstruction de deux êtres abîmés par la vie. Colère, deuil, repli sur soi, rejet des autres, tout cela, Rhéa et Igor le connaissent très bien. Eux qui jusqu’à présent avaient apprécié la vie, ne savent désormais plus en profiter. Ils sont emmurés dans leur douleur, à vif. Heureusement, il y a Fred, le prof de piano un peu sage, un peu magicien, passionné de thé et de fortune cookies, le réparateur d’âmes au grand cœur, qui va créer l’alchimie. Heureusement, il y a le piano, la musique, Schubert, Satie, qui laissent les sentiments affleurer, exploser. On alterne les voix, on plonge dans leurs carnets, leurs poèmes, les listes de pour et de contre, avec une grande pudeur. En peu de mots, on ressent l’arc-en-ciel d’émotions que vont traverser nos deux jeunes protagonistes. Et si les thèmes abordés sont difficiles, ce n’est pas une lecture « éprouvante ». C’est beau, léger parfois, avec des touches d’humour (merci Obama, le perroquet), et une belle dose d’optimisme. Une invitation à croire en la vie et ses possibles, malgré les épreuves, à accepter les mains tendues. Une pépite, tout simplement.

Deux secondes en moins, de Marie Colot et Nancy Guilbert. Magnard jeunesse. 2018

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Léa est une jeune basketteuse prometteuse, entraînée par son père, qui a un « plan », un but ultime dans la vie : devenir la quatorzième femme française draftée en WNBA. Tout est clair dans sa tête, et elle se donne les moyens d’y parvenir, s’entraînant quatre fois par semaine avec l’équipe masculine de sa ville pour progresser. Mais un grain de sable va venir perturber ce rêve américain sur le point de se réaliser, et non des moindres, puisque son père va décéder d’une crise cardiaque. Et ce drame ne survient pas seul : Léa apprend qu’elle souffre du syndrome de Marfan, elle a une déformation cardiaque qui lui interdit la compétition à haut niveau. Mais la jeune femme a déjà perdu son père, elle se résout pas à renoncer au basket… Elle se trouve des compagnons de jeu en banlieue, dont le bel Anthony qui ne la laisse pas indifférente…

En cinq parties – quatre quarts-temps plus la mi-temps -, Marie Vareille nous présente à travers Léa les cinq étapes « traditionnelles » du deuil. Léa vit le déni, la colère, avant de finir par avancer. Un chemin ardu, difficile, pour elle et ses proches. Mais Léa n’est pas seule. Si elle a perdu son complice de toujours, elle peut encore compter sur sa mère, sur sa petite sœur Anaïs, et sur ses deux amis de toujours, Amel et Nico. Ce faisant, l’autrice nous montre à quel point il est important d’être bien entouré.e après un drame. Les personnages sont pleinement humains avec toutes leurs failles, terriblement réalistes. On ressent les émotions de Léa, on la voit se noyer dans ce chagrin immense, tenter de surnager, reprendre pied peu à peu. C’est un long chemin vers la reconstruction qui nous est dépeint ici, et sur la force nécessaire pour rebondir quand les rêves s’écroulent. Émotions, sentiments, passion dévorante pour le basket, Le syndrome du spaghetti est un roman intense, émouvant. Triste, mais aussi plein d’espoir.

Le syndrome du spaghetti, de Marie Vareille. Pocket jeunesse. 2020.

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Poésie, rythme, et dessins. Les vrais champions dansent dans le blizzard est paru après Frères, pourtant il nous narre l’histoire du père, l’histoire de l’été 1988, où lui-même a perdu son père, et pendant lequel sont nés sa passion pour le basket, et son amour pour sa femme. C’est donc un été de changement qui nous est narré ici, celui des grands bouleversements. Kwame Alexaner nous parle avec justesse de deuil, de famille, du passage à l’age adulte, file avec talent la métaphore du basket qui invite à rebondir après un drame.

Son héros, Charlie Bell, est un personnage à vif, empli de colère face à l’injustice de la vie. Un ado un peu rebelle, qui va prendre conscience, grâce à sa famille, et à sa cousine Roxie, de la valeur et de la beauté de la vie. C’est un personnage attachant, et l’importance des dialogues dans l’histoire nous le rend encore plus vivant. Un très beau roman en vers libres, un récit initiatique touchant.

Les vrais champions dansent dans le blizzard, de Kwame Alexander. Albin Michel. 2019

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Un livre ô combien touchant qui nous conte le point de vue d’un jeune garçon qui a perdu son papa.Un jeune orphelin, à qui son père manque énormément. Un enfant triste. En colère. Qui ne comprend pas. Qui rêve de son papa toutes les nuits, et se réveille en pleurant tous les matins, quand l’horrible vérité ressurgit. Et puis petit à petit, il revoit son père, dans certains objets, certains souvenirs, certains gestes…

Ce très bel album nous raconte avec pudeur – et un texte savamment dosé, comme sait si bien les écrire Émilie Chazerand – le deuil, l’après. L’indicible. L’incompréhensible.Les émotions par lesquels on passe après le décès d’un proche, la douleur ressentie, toutes ces étapes par lesquelles on passe avant de recommencer à « vivre ».C’est triste, c’est émouvant, c’est aussi au final très optimiste avec tous ces souvenirs qui nous rappellent nos chers disparus. Sébastien Pelon dessine avec finesse les personnages, les sentiments transparaissent, les décors sont très jolis.Un très bel ouvrage, sensible, pour aborder le deuil et la perte d’un être cher.

Papa partout, Émilie Chazerand, Sébastien Pelon. Élan vert. 2022

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Renard a bien vécu, il est temps pour lui de partir. Il s’allonge, dans l’un de ses lieux préférés, et s’endort pour toujours. Ses amis, tristes, viennent lui rendre hommage et se remémorer les doux souvenirs du passé. À ôté de lui, un arbre commence à pousser…

Un album, fin et délicat, sobre et pertinent, pour aborder les thèmes de la mort et du deuil.Un bel hommage à la vie, qui continue, envers et malgré tout. Tu vivras dans nos cœurs pour toujours est un ouvrage plein de douceur et de tendresse, qui nous délivre un beau message : la mort n’est pas une fin. La personne qui nous quitte continue à vivre en nous, si l’on prend le temps de se rappeler son souvenir, son caractère, ce qu’elle aimait. L’arbre qui pousse sur la « tombe » de renard nous montre la vie qui triomphe toujours, le bonheur qui revient, après le chagrin. C’est doux, poétique, triste mais aussi plein d’espoir. Les illustrations sont très belles, simples et colorées, elles accompagnent avec finesse et une grande quiétude le texte.

Tu vivras dans nos cœurs pour toujours, de Britta Teckentrup. Larousse 2013.

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Célébrer – Entretenir le souvenirs

Morts vivants est un roman de la série Les grandes années de Gaël Aymon et Élodie Durant (destinée aux jeunes lecteurs à partir de 7 ans) qui met en scène les héros récurrents en pleine préparation de la fête d’Halloween. C’est l’excuse idéale pour les enfants d’organiser une fête et de sortir dans la rue sans adulte (ou du moins d’essayer !). Mais c’est aussi l’occasion de parler de la mort. Sujet tabou pour les uns, essentiel pour les autres, il est abordé de manière douce et respectueuse.

Les grandes années, Morts vivants !, Gaël Aymon et Élodie Durant, Nathan, 2020.

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Dans Je voudrais te dire, Jean-François Sénéchal présente la disparition d’une grand-mère renard. En effet, son petit-fils, un renardeau, s’interroge intérieurement : où est donc passée sa grand-mère ? Il se souvient de sa grand-mère alitée et si fatiguée… Il n’avait su que dire devant tant de fragilité. Puis la maman renard lui avait annoncé que tout était fini, mais il ne l’avait pas cru… Le renardeau a alors cherché partout sa grand-mère. Dans « les endroits que nous étions seuls à connaître ». Mais elle avait bien disparu.
Le renardeau se remémore alors les moments de bonheur auprès sa grand-mère :
ensemble, ils ont vécu tant de moments uniques, inoubliables.
Une tempête éclate alors le renardeau se met à crier sa peine… et la foudre tombe sur un grand chêne.
Le petit renard reste longtemps auprès de la rivière, à regarder l’eau passer… longtemps… sans retenir l’eau couler.

Le renardeau décide d’écrire une lettre à sa grand-mère. Dans les quelques mots  de son courrier, le renardeau n’exprime pas tant sa peine… il s’agit juste, surtout, pour le petit renard de dire à sa grand-mère « je t’aime ».
La blessure du chêne cicatrise peu à peu. Le soleil est de retour. Le sujet est abordé avec pudeur et une grande poésie, celle des êtres disparus qui restent dans notre coeur avec nos plus beaux souvenirs d’eux.
Cet amour est comme un trésor, et dans notre coeur, il brille encore.

Je voudrais te dire, Jean-François Sénéchal, illustrations de Chiaki Okada, Saltimbanque, 2024.

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Cinq minutes et des sablés, ou comment l’imminence de la mort peut redonner goût à la vie. La Petite Vieille se sent bien seule, elle n’attend plus que madame la Mort, et avec impatience quu plus est : elle se sent prête à l’accompagner. Mais voilà que madame la Mort a le temps pour un thé et des sablés. Une chose en entraînant une autre, une visite en incitant une autre, la vie et la joie renaissent chez la Petite Vieille. Quel plaisir de découvrir la plume de Stéphane Servant illustrée par le trait vif d’Irène Bonacina dans ce bien joli album qui invite à profiter de la vie jusqu’au dernier moment. Et de ses proches tant qu’ils sont vivants.

Cinq minutes et des sablés, Stéphane Servant, illustrations d’Irène Bonacina, Didier Jeunesse, 2015.

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Après avoir dégusté ses mets préférés dans un endroit qu’il ne reconnaît pas, Alejandro rentre chez lui, impatient de retrouver sa femme et ses enfants. Il ne trouve qu’une femme en rouge qui l’attrape dans ses filets… Catrina…

Au Mexique, le Jour des Morts est Jour de Fête. Les vivants honorent leurs défunts en leur préparant leur repas préféré, en se rendant au cimetière en où ils chantent, boivent et festoient. Pour que la Mort qui fait partie de la Vie ne soit pas redoutée !

Mikael Soutif propose ici un album empli de couleurs pour découvrir Dia de Los Muertos. Le graphisme est en pâte à modeler sur fond violet, ce qui lui confère autant de curiosité que d’attirance !

Catrina. Mickael SOUTIF. L’Atelier du poisson Soluble, octobre 2018

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Premier novembre, Jour des Morts. Jour de fête au Mexique. La jeune Frida est avec sa famille au cimetière, quand elle aperçoit son amoureux, Diego, qui embrasse une autre fille.
Impulsive et furieuse, Frida bondit et retrouve Diego qui a chuté dans un trou où se trouve une vieille femme, alors que des rires résonnent…

Sont-ce eux, Frida et Diego, les protagonistes principaux de cet album ou bien le Jour de la Fête des Morts ? Dans cet album, nous découvrons un peu du Mexique avec les festivités de la Fête des Morts et les traditions qui lui sont liées, et notamment culinaires.

Frida Kahlo et Diego Rivera sont représentés en enfants et déjà amoureux.
Au détour des mots comme des illustrations, on retrouve tout ce qui fera leurs caractères (impétueux ou taiseux, infidèles et jaloux, excessifs en tout) ainsi que leur relation, passionnée, tumultueuse, fusionnelle, mais aussi destructrice.
Mais aussi leurs goûts pour les animaux, la nature, les couleurs lumineuses, et bien sûr, leur Art à chacun.

Frida et Diego au Pays des Squelettes. Fabian NEGRIN. Seuil Jeunesse, septembre 2011

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Que font nos voisins d’en-dessous, c’est-à-dire nos Morts ? Dorment-ils, jouent-ils, continuent-ils leurs activités du dessus ? Et qu’y a-t-il autour d’eux désormais ?

Avec ses dix-huit phrases minimalistes, mais non dénuées d’humour, et des illustrations qui regorgent de détails, de clins d’œil et de références, cet album nous amène à nous questionner sur notre rapport à la Mort. Comment nous, les vivants, nous occupons-nous de nos Morts ? Comment percevons-nous la Mort et quelles relations entretenons-nous avec Elle, ici ou ailleurs sur Terre, selon les croyances, coutumes, lieux, ou encore époques ? Un album qui favorise curiosité et discussions.

Les voisins d’en dessous. Isabelle SIMON et Isabelle CHARLY. Editions Frimousse, octobre 2016

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Ce petit album cartonné au format à l’italienne, au graphisme épuré aux tons ocres, nous présente des décès insolites, de personnes connues ou anonymes, de l’Antiquité à nos jours.

Il nous offre une réflexion sur la Mort et ses circonstances, sur la Vie et nos choix, la façon dont nous la menons… et des mystères de l’existence.

Insolite, curieux, atypique, divertissant et grinçant, cet album vaut assurément sa lecture!

Le Livre des MORTS Extraordinaires. Cecilia RUIZ. Editions Cambourakis, octobre 2019

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Et vous, quels sont les livres qui ont su vous accompagner dans la perte d’un être cher ? Quels titres ont permis à vos enfants de mieux appréhender ce qu’est la mort ?

Lecture commune : Les mystérieux enfants de la nuit, de Dan Gemeinhart

C’est par hasard que Lucie et Héloïse – Helolitla se sont rendu compte qu’elles lisaient le même roman au même moment. Une belle occasion à ne pas manquer pour en faire une lecture commune !

Héloïse : On va commencer simplement : est-ce que tu connaissais cet auteur, et si non, qu’est-ce qui t’a donné envie de lire ce livre ?

Lucie : Oui, je connaissais Dan Gemeinhart pour avoir lu L’incroyable voyage de Coyote Sunrise et La vérité vraie. Je crois que ce sont ses seuls romans traduits en français. Et toi ?

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, Dan Gemeinhart, Pocket, mars 2020.

Héloïse : J’ai adoré L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, je ne pouvais pas passer à côté de celui-ci ! Je viens d’ailleurs de découvrir qu’une suite, Coyote perdue et retrouvée, allait paraître en octobre 2024. J’ai hâte ! Je me note La vérité vraie, je ne l’ai pas lu. 

Lucie : Donc, comme moi, tu es un peu à l’affût des nouveaux romans de cet auteur ? Et quelle a été ta première impression face à la couverture ?

Héloïse : Oui, il fait partie des auteurs que je compte suivre assidûment ! J’aime beaucoup la façon dont il aborde la thématique de la famille, et l’aspect foufou de ses histoires (tout en délivrant de beaux messages). La couverture est mystérieuse, comme le titre… et très poétique, je trouve, avec ces lucioles.

Les mystérieux enfants de la nuit, Dan Gemeinhart, Pocket jeunesse, mai 2023.

Lucie : Justement, entrons dans le vif du sujet : cette histoire s’ouvre sur une épigraphe qui s’adresse directement au lecteur et parle de son âme. Qu’as-tu pensé de cette entrée en matière ?

Héloïse : J’ai trouvé que Dan Gemeinhart commençait de manière onirique, presque philosophique. D’ailleurs, les « âmes » sont mentionnées tout au long du roman…

Lucie : Il est en effet beaucoup question d’âmes et de choix dans ce roman. L’auteur a choisi de souligner certaines péripéties en interpellant le lecteur et en lui suggérant des “leçons” à retenir des aventures des personnages. Je suis curieuse de connaître ton ressenti sur ces à apartés.

Héloïse : Je les ai appréciés, un peu comme un refrain qui évolue, et qui progresse petit à petit.  C’est comme si, d’une certaine manière, l’auteur voulait donner un ton universel à cette histoire, ne se contentant pas de donner des noms de personnages… Enfin, ce n’est que mon ressenti.
On a des âmes perdues, qui se sentent seules, se cherchent, et se trouvent. C’est positif, plein d’optimisme, un peu comme cet épigraphe qui invite à croire en soi.

« Toutes les âmes, sans exception, méritent d’avoir un chez-soi et une famille. Même la tienne. Particulièrement la tienne. Toutes les âmes méritent amour et amitié. Oui, même la tienne. Toutes les âmes méritent de trouver leur place. Tous les oiseaux, un nid. Mais parfois, il faut chercher un peu. Au fond, c’est peut-être de ça que parlent toutes les histoires.
Celle-ci ne fait pas exception à la règle. »

Et toi, qu’en penses-tu ?

Lucie : Pour être honnête, j’ai trouvé ces passages vraiment trop nombreux. Ils sont jolis et pleins de bons sentiments. L’idée semble clairement être de donner confiance à des jeunes lecteurs qui en manquent, et c’est important de le faire. Mais en tant que lectrice adulte (et donc pas public visé, il faut le rappeler), j’ai trouvé que cela plombait un peu le récit. J’aurai préféré qu’il y en ait moins !

Héloïse : Cela peut se comprendre !

« […] parfois, une âme ignore sa propre grandeur. Jusqu’à ce qu’elle soit forcée de la découvrir. »

Héloïse : Et qu’as-tu pensé des titres à chaque début de chapitre ? Je les ai beaucoup aimés, je trouve que cela amène de l’humour, et cela m’a aussi fait penser aux anciens textes…

Lucie : Oui, moi aussi ! On en a rigolé avec mon fils qui a comparé ce procédé à ce que fait Jules Verne : il annonce systématiquement ce qu’il va se passer dans le chapitre qui arrive, quitte parfois à divulgâcher. Dan Gemeinhart fait cela de manière plus légère, en laissant du suspens, alors cela m’a plu. Il m’est parfois arrivé de revenir vérifier le titre du chapitre après l’avoir terminé parce que je n’avais pas réussi à anticiper ce qui allait se passer. Donc, c’est bien fait !

Le Tour du monde en 80 jours, Jules Verne, éditions Hetzel, 1872.

Héloïse : Oui ! Je pensais aussi à Candide de Voltaire.

Lucie : Tout à fait ! Entrons dans l’histoire à proprement parler à présent : dès le premier chapitre, l’ambiance est très particulière. Il fait nuit, le héros a été réveillé par un puissant sentiment de solitude, des enfants qui donnent l’impression de se cacher emménagent… et les noms de ville (Bourg-Boucherie) et de rue (Sanguinistre) sont particulièrement évocateurs. Te souviens-tu de tes impressions en découvrant cela ?

Héloïse : J’ai trouvé tout ceci bien sombre du départ et puis, assez vite, j’ai pensé aux contes : un héros solitaire, qui se sous-estime, sept enfants (ce chiffre !) perdus, livrés à eux-mêmes, qui débarquent mystérieusement dans la forêt… Pas toi ? Il y a un aspect sanglant avec tous ces noms, j’ai repensé à notre lecture commune du dernier roman de Flore Vesco – même si on part ensuite dans une toute autre direction. 

Lucie : Tout à fait, tu as raison ! Je n’y avais pas pensé mais maintenant que tu le dis c’est évident. D’ailleurs, comme dans un conte, les personnages jouent des rôles prédéfinis et s’y tiennent un long moment avant d’en dévier ; et les méchants sont un brin manichéens. As-tu été gênée par ce côté “figé”, avant qu’il ne devienne l’un des ressorts dramatiques de l’histoire ?

Héloïse : A vrai dire, je n’y avais pas prêté attention, il faut dire que j’ai lu ce roman très rapidement… Mais le grand méchant (loup) est effectivement très “caricatural” : un prédateur dangereux, borné, froid et insensible.

Lucie : Je pensais aussi à Donnie, l’autre méchant qui harcèle Ravani et ne semble jamais vouloir évoluer même si l’auteur lui accorde quelques excuses pour son comportement. En fait, pour moi, ces personnages un peu caricaturaux sont une réponse au jeu d’acteurs des Vagabonds qui se glissent dans un rôle et jouent la comédie de la normalité. L’écart entre les deux fait sens, il me semble. Tout comme ces habitants de Bourg-Boucherie qui sont dans une tradition un peu étouffante : tous répètent inlassablement les mêmes gestes, les mêmes postures, sans tenir compte de leurs envies profondes.

Héloïse : Oui, cela crée un équilibre, en quelque sorte. Et les sept Vagabonds, en entraînant Ravani, vont bousculer ce “train-train”, cette routine mortifère. 

Lucie : Justement, nous n’avons pas encore parlé de Ravani. As-tu envie de présenter le personnage principal ?

Héloïse : C’est un garçon sensible, attentif, qui vit seul avec ses parents. Il déteste la violence, n’aime pas se rendre à l’abattoir (où travaille son père). Ce qu’il aime, c’est créer des nichoirs à oiseaux. C’est un enfant très solitaire, très seul. 

« Ce garçon est le héros de notre histoire. Ou plutôt, l’un de ses héros. Nul n’aurait été plus surpris de l’apprendre que lui. Il aurait eu du mal à imaginer quelqu’un de moins héroïque. »

Lucie : Je trouve que la construction des cabanes à oiseaux est une très belle trouvaille. Elle dit immédiatement la minutie et la solitude de Ravani, mais aussi l’attention qu’il porte aux êtres fragiles.

Héloïse : Oui, elle montre son attachement aux animaux. C’est d’ailleurs un ouvrage qui dénonce la souffrance animale. Les passages dans l’abattoir sont assez sanglants, je ne le conseillerai pas aux plus jeunes…

Lucie : C’est vrai, même si en fait on ne “voit” rien concrètement, l’imagination de Ravani ne nous épargne pas grand-chose. De ce point de vue (dénonciation de la souffrance animale), il m’a fait penser au premier Jefferson, de Jean-claude Mourlevat.

Jefferson, Jean-Claude Mourlevat, Gallimard Jeunesse, mars 2018.

Lucie : Il y a d’autres personnages importants (et vraiment très chouettes) dans ce roman : les Vagabonds Virginia, Colt, Annabel, mais aussi Tristan, Beth, Benjamin, sans oublier les habitants du bourg Hortense Wallenbach, Fred Frotham et Lee Chin. As-tu un préféré ?

Héloïse : J’aime beaucoup Ravani et Virginia, même si les autres sont chouettes, et le boulanger, M. Chin. J’aime beaucoup son évolution. Et toi ?

Lucie : Évidemment Ravani et Virginia l’emportent, leur binôme fonctionne tellement bien ! Mais j’avoue un petit faible pour Hortense Wallenbach, figure de l’auteure frustrée qui tient la gazette d’un bled où il ne se passe rien, mais se plaît à inventer chaque jour des péripéties délirantes. J’aime aussi l’évolution des autres habitants et le fait qu’ils parviennent à sortir du rôle figé dans lequel ils étaient piégés.

Héloïse : Oui, c’est un ouvrage qui montre que tout le monde – ou presque – peut changer, et trouver sa voie. 

Lucie : Malgré mes critiques sur le côté “âmes” (sans aucun sous entendu religieux ni de la part de l’auteur ni de la mienne d’ailleurs), c’est un message qui m’a beaucoup plu. Surtout qu’il est associé à la récurrence du “Bienvenue dans ce jour. Tu y es déjà” : le côté on attend un jour propice pour réaliser nos rêves, nos projets, etc., mais il faut aussi savoir saisir les occasions qui se présentent de se lancer !

Héloïse : Tout à fait !

Le truc, c’est que ce monde est peuplé de toutes sortes de gens, et que tu n’y peux pas grand chose […]. Tout ce que tu peux faire, c’est décider le genre de personne que tu es, toi, et t’y tenir. Ne te préoccupe pas des autres.


Héloïse : Ce roman nous apporte une belle dose de rebondissements farfelus, y en a-t-il un qui t’a marquée ? Personnellement, j’ai adoré l’idée de la course sur l’eau… et du moyen de transport choisi ! C’est délicieusement irrévérencieux. 

Lucie : Tu as raison, les péripéties sont inhabituelles pour la plupart ! Mais le tout garde tout de même une certaine cohérence et cela va moins loin que dans certains contes (encore que…). Je suis d’accord avec toi, la course est extra. J’ai aussi beaucoup aimé la leçon de chasse à la grenouille qui est une entrée en matière très jolie pour créer un lien entre Ravani et les Vagabonds.

Lucie : Je saute sur l’occasion de parler un peu des Vagabonds. Qu’as-tu pensé de leur histoire et du fonctionnement de leur groupe ?

Héloïse : Leur histoire est triste, touchante aussi. Difficile de ne pas trop en dire, mais ce concept de la famille de cœur, celle que l’on se choisit (le fameux trope de la “found family”) me parle beaucoup. J’aime cette idée d’entraide. Et toi ?

« Une famille qu’on a trouvée, c’est aussi beau qu’une famille dans laquelle on est né. Peut-être même davantage. Après tout, les histoires parlent de choix, et choisir de devenir une famille, c’est la plus belle fin à laquelle on puisse arriver. »

Lucie : C’est même plus que de l’entraide, ces enfants sont liés d’une manière étonnante, il faut lire le roman pour la découvrir et en saisir toute la beauté. Comme tu le disais en introduction, la thématique de la famille, et plus particulièrement de la famille de cœur est centrale dans les romans de Dan Gemeinhart (en tout cas dans tous ceux que j’ai lus). J’ai d’ailleurs beaucoup aimé la relation qui lie Ravani à ses parents bien qu’elle soit assez peu développée. 

Héloïse : Un passage m’a beaucoup touchée, entre Ravani et son père. Celui où ce dernier lui explique comment réparer le nichoir. J’ai trouvé ses mots très beaux. La notion de famille est centrale dans ses romans, avec la confiance en soi. Tout s’organise autour de ces clés. Non ? 

Lucie : Je vois très bien de quel passage tu parles, il est très touchant ! J’ai aussi aimé le nouveau regard que jette Ravani sur la toile peinte par sa mère suite à une remarque de Virginia. Ces personnages de parents sont à peine esquissés mais pourtant très incarnés. Je trouve que c’est l’un des grands talents de l’auteur de donner quelques clés sur des personnages mais qu’ils nous touchent immédiatement. Et oui, je suis d’accord avec toi, la confiance tient une place importante aussi dans ces romans.

Héloïse : Effectivement, on “visualise” très vite les personnalités chez ses personnages. Et pourtant, il y en a beaucoup ! Le tout sans longues descriptions non plus. C’est très fort. 

Lucie : Pour finir, la question traditionnelle : à qui conseillerais-tu cette histoire ?

Héloïse : Ahah ! Et bien, à tous ou presque, à partir du collège. Et toi ?

Lucie : Oui, pas trop tôt à cause des passages dans l’abattoir (surtout les derniers) comme tu l’évoquais, mais je crains que chez les plus âgés (lycée) les fameux passages sur les âmes soient mal perçus. Ou alors à des lecteurs qui s’y attendent et sont prêts pour ça. Quoiqu’il en soit, c’est une très jolie histoire et ce serait dommage de s’arrêter à un gimmick, d’autant qu’il n’est pas répétitif dans le contenu.

Héloïse : Dans tous les cas, il est parfait pour le niveau collège !

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Et vous, avez-vous lu ce roman ou d’autres titres de Dan Gemeinhart ? Vous tente-t-il ?

Nos coups de cœur de Septembre

Si septembre annonce toujours la rentrée, il ne vient jamais interrompre notre frénésie de lectures. Et si aucun jour ne se ressemble, la diversité se retrouve dans nos lectures dont voici nos derniers coups de cœur !

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Toujours au cœur des grands questionnements de notre monde, l’écologie inspire nombreux auteurs. Le coup de cœur de Linda va au roman graphique de Patrick Lacan subliment illustré par Marion Besançon.

Fable écologique, Verts dégage une incroyable poésie qui s’exprime dans des illustrations aériennes débordantes de réalisme, dans lesquelles la végétation prend de plus en plus de place. Alors que les saisons d’une année s’écoulent et que l’espèce humain se transforme en sorte de nymphe de bois, les illustrations toutes en noir et blanc s’illuminent de plus en plus avant de laisser venir la couleur.

L’histoire amène un questionnement sur l’avenir de l’Homme et interroge sa place au sein d’une nature qu’il a toujours tenté de dominer. En se végétalisant, l’humain acquière aussi un nouveau sentiment de quiétude et d’harmonie et se met, à l’image des arbres, à vivre en symbiose avec les autres espèces animales et végétales. Se faisant, il abat la barrière qu’il maintenait fermée entre lui et le reste du monde, permettant à tous de ne former qu’un seul ensemble.

Verts de Patrick Lacan & Marion Besançon, Rue de Sèvres, 2024.

Son avis complet et celui de Séverine.

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En ouvrant Coboye, Lucie ne savait pas vraiment à quoi s’attendre. Et cette méconnaissance est peut-être ce qui donne des meilleures surprises. Une enfant passionnée par les westerns fait de sa vie une aventure de tous les instants, aux dépends de sa maman (affublée du rôle de shérif) et de sa petite sœur. Inspirée par ses souvenirs d’enfance, Cécile livre une bande dessinée vive et tendre, aux phrases courtes et aux paysages immenses. C’est beau, drôle, et touchant. Une très belle réussite !

Coboye, Cécile, Éditions Delcourt, 2024.

Son avis complet et ceux d’Héloïse et Linda.

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Curieuse d’embarquer direction « l’île aux fleurs » et sa montagne Pelée, aux côtés de Pascaline, dite Ti Fol, en raison d’étranges pouvoirs, dont celui de communiquer avec la nature et les esprits, Séverine pressentait d’ores et déjà, pour cette héroïne, une ampleur hors-norme. Elle n’est pas déçue du voyage. 300 pages plus tard, elle a refermé ce roman ado avec la certitude qu’il s’agit-là d’un grand roman. Tout y est : décor magnifiquement retranscrit, ambiance tendue et haletante, rebondissements étonnants, sujet(s) puissant(s), et surtout, 2 personnages inoubliables, Ti Fol et Cyparis, pris dans la tourmente des intolérances. Dans cette histoire, la liberté d’être, l’apaisement, ne s’atteignent qu’au bout d’une longue route, parsemée de souffrances, de rencontres qui font basculer le cours d’un destin tracé, de résistance aux vents contraires. Le souffle de l’Histoire donne à l’histoire qui nous est contée une portée romanesque sans égale, l’Humanité est interrogée dans ce qu’elle a de plus laid mais aussi de plus noble. Les émotions ne se cachent pas et les cœurs battent. Notre souveraine à tous.tes, Mère Nature, incarnée par la Pelée, nous rappelle notre condition d’êtres aux gesticulations dérisoires. Quand, sous la plume de Raphaële Frier, la magie des mots surpasse la noirceur des âmes, la poésie terrasse le drame, c’est addictif et d’une intensité rare.

Ti Fol, fille du volcan, Raphaële Frier, Ecole des Loisirs, 2024

Son avis ICI.

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Blandine partage avec sa nièce l’amour du café. Ensemble, elles aiment le préparer, et si la première en boit beaucoup, la deuxième aime à en respirer le parfum. Ce tout petit album cartonné est donc tout indiqué pour elles deux !

Les auteurs jouent ici avec les multiples façons de consommer son café, en l’illustrant dans une tasse et avec un pingouin. Allongé, déca, au lait… le tout en jeux de mots et associations visuelles. C’est simple, c’est drôle et bon !

Café ! Marie KIBADI et Benoît CHARLAT. Editions Sarbacane, mai 2024

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Pour Liraloin, après avoir lu pléthore de titres pour préparer un comité de lecture, une belle découverte s’est enfin offerte. Il s’agit de Le temps des ogres de Michelle Montmoulineix.

Un monde humain qui n’existe plus que par la survie. Des hommes incapables d’éprouver compassion et solidarité car il faut à tout prix exister avant les autres. Voici à quoi ressemble le quotidien de Victoire, jeune enfant vivant avec ses tantes Rosy et Oma, prêtes à tout pour préserver un tant soit peu son innocence. Mais lorsque Victoire tombe malade, elles n’ont pas d’autres choix que de demander de l’aide à la corruption qui rode le jour et la nuit autour de leur foyer.

L’eau, la nourriture, la Terre n’est plus : l’abondance a mis les voiles. Il ne reste plus que le souvenir du chant des oiseaux ou le doux bruissement des feuilles pour motiver la survie du lendemain terne et sans espoir. Pourtant Victoire est porteuse d’espoir et son envie de retrouver ses parents la transporte mais pour combien de temps ? Michelle Montmoulineix nous livre un roman brut qui se lit dans un seul souffle tout en délivrant un message sur fond écologique qui ne nous laisse pas insensible.

Le temps des ogres de Michelle Montmoulineix, Hélium, 2023.

Les avis de Linda et Lucie.

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Vivre en société, faire équipe, faire corps ça veut parfois dire renoncer à dire ce qui compte pour nous. Quitte à y laisser des plumes, voire les lettres de son prénom. C’est ce qui arrive à Francisco qui en cherchant à se rapprocher de Zachary et Jules s’emmêlent les émotions, se perd et se retrouve en faisant résonner le non qu’il a au bout de la langue et qu’il ne veut plus ravaler. Dans ce nouvel album de Baptiste Beaulieu et Qin Leng, enfants et adultes apprennent ensemble à observer ce qui se passe en eux quand ils n’écoutent pas leur petite voix intérieure. Puis à savourer ce qu’il se passe quand cette voix prend sa place. Un très bel album à glisser dans tous les lieux où les enfants se construisent pas à pas.

Je suis moi et personne d’autre, Baptiste Beaulieu, Qin Leng, les arènes, 2024.

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Tout comme Lucie, Helolitlà a craqué pour la bouille attachante de Coboye, une petite fille intrépide qui a charmé toute la famille, enfants compris. Dans ce récit aux accents autobiographiques, l’autrice illustratrice Cécile a rassemblé quelques scènes particulièrement espiègles et touchantes de l’enfance de cette apprentie « cowgirl ». Bêtises amusantes, vie en plein air, orthographe approximatif, toute la famille s’est régalée avec cet ouvrage à mi-chemin entre la bande dessinée et l’album, magnifiquement illustré à l’aquarelle. Un petit bonbon au goût nostalgique de l’enfance !

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Côté romans, c’est le second tome d’Aurora, de Vashti Hardy, qui a rempli les soirées d’Héloïse et de ses enfants. Ils sont particulièrement fans de ces aventures qui mêlent fantasy et steampunk, dans lesquels on découvre deux jumeaux qui voyagent à bord d’un navire volant. Accompagné de la géniale capitaine Harriet Coriander, de la truculente Felicity et du flegmatique Welby, ils découvrent de nouveaux univers, de nouveaux paysages, de nouvelles créatures. Le rythme est enlevé, l’émotion au rendez-vous. Tout comme le précédent, ce second tome aborde aussi bien l’écologie que la famille ou la tolérance, dans un récit haletant et passionnant !

Aurora, tome 2 : La légende de l’oiseau de feu, de Vashti Hardy, Ed. Auzou romans, Septembre 2020

Sa chronique ICI.

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De son côté, Ileautresor souhaitait présenter l’une de ses dernières découvertes en matière d’albums : Les cerises d’Annelise Heurtier, illustré par Emmanuelle Tchoukriel.
Cet album relate une amitié. entre un petit hérisson et un petit mulot.
Le lecteur flâne sur les sentiers forestiers : ravi de la poésie du récit et de la beauté des illustrations du sous-bois foisonnantes de détails. « Ensemble, on peut : s’allonger dans les herbes » et s’interroger « Quelle couleur est le vent ? », « Où va l’été quand l’automne arrive ? », »Qui cache le parfum au creux des fleurs ? ».

Puis, sur le chemin, a lieu une rencontre inattendue : deux fruits rouges, rares, colorés, juteux, délicieux… la tentation incarnée : des cerises ! Mais voilà que le mulot croque dans les deux fruits – sans partager ce petit trésor des bois avec son ami -. Et là, le hérisson ressent une profonde déception.

Coup de théâtre ! après être passé par toutes les émotions, le hérisson comprend son erreur : le mulot a goûté les deux fruits, certes, mais lui offrir ce qu’il y a de meilleur… la cerise la plus goûteuse, celle qui est la plus délicieuse. Le ressort dramatique est à la mesure de l’émotion ressentie… Heureusement, les deux protagonistes restent les meilleurs amis ! L’album fait la part belle à cette valeur essentielle qu’est l’amitié.Ce récit est rehaussé par les superbes illustrations à l’aquarelle. Ici l’illustratrice a créé un merveilleux petit monde de la forêt, celui dans lequel le temps d’une lecture, on retrouve son âme d’enfant. 

Les cerises, Annelise Heurtier, illustrations de Emmanuelle Tchoukriel, Thierry Magnier, 2024.

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Et vous, quelles lectures avez-vous aimées en septembre ?

Les métiers du livre : dialogue entre Héloïse et Aurélien, professeurs-documentalistes

Après l’interview de Liraloin, bibliothécaire, nous avons eu envie de nous intéresser aux professeurs régnant sur les CDI (Centres de Documentation et d’Informations) pour les interroger sur leur métier. Héloïse, qui enseigne en collège, et Aurélien, professeur-documentaliste en lycée, ont accepté de nous répondre et de confronter leur vision de leur travail.

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Comment êtes-vous devenus professeurs-documentalistes, est-ce un rêve d’enfant ?

Héloïse : Non pas du tout ! Enfant, je voulais être archéologue ! C’est un peu un concours de circonstances qui m’a amenée à faire ce métier, alors que j’étais en deuxième année de master. Je travaillais en bibliothèque universitaire pour financer mes études, et je me disais que ce serait sympa de faire un métier en rapport avec les livres, vu qu’ils ont toujours été une passion. J’hésitais à passer le concours de bibliothécaire quand on m’a parlé du métier de professeur-documentaliste. L’année de préparation au CAPES a été une révélation !

Aurélien : Moi non plus, ce n’était pas un rêve, même si enfant, j’aimais beaucoup aller à la bibliothèque. Ce sont plutôt les circonstances qui m’ont amené à l’être : j’étais enseignant dans une autre discipline, et j’ai appris qu’il y avait des stages en reconversion pour être documentaliste. J’avoue que les corrections de copies et la répétition inhérente au métier de prof (« enseigner, c’est répéter », entend-on souvent à raison) me pesaient quelque peu, et j’ai profité de cette opportunité pour changer de voie. 

Quel est le parcours type pour exercer ce métier ?

Aurélien : Je ne sais pas s’il y a un parcours type. La brochure ONISEP me dira peut-être le contraire… Je pense surtout qu’il faut être prêt à intégrer un « système » tout en étant conscient que nous évoluerons un peu comme des électrons libres. Ce qui nous accorde une forme de liberté…

Héloïse : Je ne sais pas non plus mais j’ajouterai qu’il vaut mieux avoir des connaissances en sciences de l’information et en documentation, mais je ne suis pas un bon exemple, je me suis formée sur le tas !

Comment choisissez-vous les ouvrages (revues, romans, documentaires…) que vous proposez aux élèves ?

Héloïse : J’ai un budget ridicule, donc c’est quelque chose qui me demande du temps, il ne faut pas que je me trompe ! Je me base sur les programmes, les demandes des élèves, les sorties que je repère… Le plus difficile, c’est de faire des choix, puisque je ne peux pas acheter tout ce que je souhaiterais proposer à mes élèves !

Aurélien : En ce qui concerne les revues, il y a des incontournables notamment dans le domaine des sciences ou de l’actualité. Ensuite, il faut procéder à une sorte d’évaluation, en fin d’année, par exemple, en fonction des prêts, des consultations et du prix aussi ! Pour les livres, j’effectue un gros travail de veille documentaire. Comme Héloïse je me base sur pas mal de « sources » : les programmes, les demandes d’enseignants ou des élèves, une revue professionnelle (Inter CDI) ou plus généraliste (Lire magazine), mes lectures personnelles. Je consulte régulièrement la rubrique culture des hebdomadaires. Et il m’arrive aussi d’aller sur le site d’À l’ombre du grand arbre 

Quels sont vos rapports avec les autres professeurs ?

Héloïse : Ils sont très cordiaux dans mon établissement. Il faut dire que j’y travaille depuis un petit moment maintenant ! Globalement, ils sont partants quand je leur propose un projet, ce qui fait plaisir, mais je sais que ce n’est pas le cas partout. Après, je travaille tout de même souvent avec les mêmes enseignant.es… de lettres notamment !

Aurélien : À partir du moment où ils connaissent un peu mon métier, les rapports sont satisfaisants. Bien sûr, certains professeurs ne mettront jamais le pied au CDI avec leur classe ! Il faut faire avec, ne pas trop provoquer les choses au risque de mettre en place des séances superficielles. J’aimerais travailler davantage en amont avec les « réguliers », ce qui n’est pas toujours le cas… Mais quand cela se fait, en général avec des profs de lettres ou d’histoire, le résultat est toujours positif, pour nous, comme pour les élèves.

Parmi les projets ou les interventions que vous avez menés, duquel êtes-vous les plus fiers ? Pourquoi ?

Aurélien : C’est un métier où il faut apprendre, à mon avis, à être modeste et humble. Ce qui n’exclue pas la rigueur et la visée d’objectifs raisonnables. Je ne sais pas si j’ai à être fier de quoi que ce soit, mais je suis très heureux d’avoir pu créer des rencontres entres élèves et écrivains. Celles avec le regretté Charles Juliet, par exemple, ont été particulièrement riches…

Héloïse : Question difficile… Chaque projet est unique, je ne sais pas s’il y en a un que je préfère. Je suis toujours contente quand je vois les yeux des élèves qui s’éclairent, ou si cela leur permet de se révéler d’une manière ou d’une autre.

Vous avez un rôle différent des professeurs de matière, de quelle manière gérez-vous cette différence vis à vis de vos collègues et des élèves ?

Héloïse : C’est l’un des écueils du métier : les élèves ne nous considèrent pas forcément comme des enseignants, du fait de notre particularité. Ils n’ont pas « CDI » dans leur emploi du temps. J’en ai pris mon parti… Quant à mes collègues, ils ont compris que je pouvais apporter autre chose aux élèves, d’une autre manière, que c’était un autre moyen de travailler…

Aurélien : Je trouve que le métier de documentaliste (je ne me suis jamais senti obligé d’ajouter le mot « professeur ») permet un rapport différent avec les élèves et les enseignants. Il faut aussi apprendre à privilégier certaines misions par rapport à d’autres. Selon sa sensibilité ou personnalité, chacun fait sa propre hiérarchie. Faire un bilan devant les professeurs (en début ou en fin d’année) permet aussi d’apporter un éclairage sur notre travail, de leur faire comprendre que nous ne sommes pas là uniquement pour « ranger des livres », que nous devons participer à l’acquisition d’une culture de l’information pour les élèves, à favoriser l’ouverture culturelle de l’établissement, et que le CDI n’est pas une salle d’étude bis ! Bref, on fait de la pédagogie avec les profs aussi !

Quelle est la tâche que vous préfèrez ? Celle à laquelle vous ne vous attendiez pas en entrant dans ce métier ? Celle que vous aimez le moins ?

Aurélien : Faire les commandes de livres (romans, documentaires) m’intéresse, parce qu’elles ouvrent un champ de possibles. J’aime aussi partager des avis de lecture avec les élèves. Ou sur les films aussi, car le CDI doit être ouvert à la culture audiovisuelle. J’apprécie aussi d’aider les élèves à trouver des documents pertinents pour leur travail de recherche. En revanche, les tâches administratives (type réabonnements, etc.) sont assez lourdes. Et les relations téléphoniques avec les revues se sont dégradées depuis la fin du Covid… Nous devons collaborer avec des centres d’appel qui transforment les gens en robots ! Le pire selon moi, ce sont les éditeurs de manuels scolaires qui, au mois de mai, lors de la réception des spécimens pour les enseignants, nous prennent pour des valets à leur service ! Enfin, il est toujours délicat d’expliquer à des profs qui « s’invitent » au dernier moment au CDI que j’ai, moi aussi, un ordre du jour…

Héloïse : De mon côté, je ne m’attendais pas à devoir recouvrir des livres ! Et d’ailleurs, je n’ai jamais été très douée pour ça. Mais je te rejoins : ce que j’aime le moins, c’est tout ce qui est administratif. Les demandes à remplir pour espérer avoir un budget, les bilans et montages de projets qui demandent toujours énormément de temps. Par contre, j’aime conseiller des livres, j’aime expliquer des concepts aux élèves. J’aime partager mes connaissances, leur montrer qu’ils savent des choses. J’aime le contact et le partage en fait.

Justement, est-ce que vous estimez avoir un rôle particulier dans la transmission du « plaisir de lire » aux enfants ? Quelles actions avez-vous menées qui ont permis à des élèves de goûter aux joies de la lecture ?

Héloïse : Je pense qu’on a tous un rôle à jouer dans ce domaine… parents, famille, éducateurs, bibliothécaires, enseignants. Il est vrai que je peux plus facilement échanger avec eux, étant en première ligne !

Aurélien : Il est vrai que notre rôle est important. Mais nous devons faire face à un facteur qui nous complique le travail : face à la prolifération des écrans, de l’importance du téléphone portable, la lecture n’est plus la priorité des jeunes… De plus, dans mon lycée, il n’y a pas de quart d’heure lecteur (les enseignants n’y étaient pas favorables…)  L’idéal serait qu’il n’y ait plus de frontière entre « lecture plaisir » et « lecture obligatoire » en classe ! Est-ce que nos programmes scolaires permettent cela ? Je me pose la question… Par ailleurs, en ce qui concerne le CDI, il faut autant penser aux « petits » lecteurs (même si je n’aime pas cette expression) qu’à ceux qui dévorent les livres. Mais il faut préciser que le nombre de ces derniers se réduit comme une peau de chagrin à mesure que le bac approche ! C’est pourquoi je suis heureux quand nous pouvons mettre en place des rallyes lectures avec des classes. Mais, comme tu le disais dans ta réponse à la question précédente, je crois plus que jamais que le documentaliste peut devenir « passeur » en dialoguant le plus possible avec les élèves… 

Héloïse : Je mène des actions variées : des sélections thématiques, des présentations à des classes, des lectures offertes, des « emprunts mystère » (des livres emballés avec juste quelques mots-clés pour les présenter), des rencontres avec des autrices… Je présente toutes les semaines un « livre de la semaine », en essayant de varier les natures et les genres. Ce qui fonctionne bien aussi, c’est le « si tu as aimé tel livre, je te conseille celui-ci »…

Proposez-vous des sélections thématiques à certains moments de l’année ? Quelle est votre préférée ?

Aurélien : Oui, les « journées internationales » le permettent. Elles sont variées, souvent nécessaires. En plus, elles font vivre le fonds documentaire ! L’une des plus importantes, à mon avis, concerne la semaine contre le harcèlement scolaire…

Héloïse : Je le fais aussi, c’est un moyen très « classique » de mettre en avant des ouvrages. Je propose des sélection de rentrée, puis d’Halloween (qui fonctionnent toujours très bien), sur la première guerre mondiale, les droits des femmes, la science, l’écologie… J’aime bien aussi faire des sélections par « couleur », elles attirent le regard des élèves, les interpellent. Et puis je mets régulièrement en avant des lectures « faciles », pour les élèves qui n’osent pas trop lire.

Est-ce qu’il y a des échanges de lectures entre collègues là où tu travailles ?

Héloïse : Oui, mais c’est plutôt informel, sur nos pauses. Nous n’avons pas de club lecture – mais ce serait chouette !

 Aurélien : J’ai mis en place une « boîte à livres » en salle des professeurs, permettant à quelques titres retirés du fonds d’avoir une seconde vie. Des collègues me prêtent aussi des ouvrages qui pourraient avoir leur place au CDI. Comme avec Héloïse, les échanges se font surtout sur leurs temps de pause…

Avez-vous un rayon « pédagogies » ? Quel est votre titre préféré dans ce rayon ? Pourquoi ?

Héloïse : Non…

Aurélien : Nous n’en avons pas non plus, mais nous avons un rayon incluant des ouvrages aidant les élèves à mieux s’organiser par exemple. Mais pas de rayons « pédagogie » pour les profs. Je pense que, la plupart du temps, les enseignants sont contraints d’écrire leur livre eux-mêmes, en s’ajustant continuellement aux élèves, à leurs codes, sans toutefois tomber dans la complaisance ! Il faut rappeler combien ce métier formidable devient de plus en plus complexe, dans une société plus complexe elle-aussi…

Pour finir, avez-vous des partenaires avec qui tu travailles régulièrement ? Librairies ? Partenaires culturels (théâtre, centre de loisirs, cinéma…) ?

Aurélien : Non, pas vraiment. Beaucoup d’enseignants le font de leur côté, pour des projets ponctuels. Et peuvent le cas échéant, demander aux documentalistes de venir les accompagner… Je pense toutefois qu’il peut être « glissant » de solliciter systématiquement le documentaliste pour des partenariats extérieurs. Le risque est grand, je l’ai constaté, que le CDI devienne une agence de voyages. Pour moi, le plus intéressant dans ce métier, c’est l’échange avec les élèves…

Héloïse : Oui, on fonctionne beaucoup en réseau, avec les structures locales, et on travaille aussi avec quelques compagnies de théâtre. Comme nous avons peu de budget, cela permet tout de même d’ouvrir nos élèves aux offres culturelles locales, même si le pass culture nous permet aussi désormais de faire intervenir des structures qui viennent de plus loin. Nous profitons aussi du CLEA (Contrat local d’éducation Artistique) de l’agglomération, qui nous permet de monter des projets avec des artistes, auteurs et journalistes en résidence pour quelques mois.

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Merci à Héloïse et Aurélien d’avoir pris le temps de répondre à nos questions et de nous éclairer sur leur métier finalement peu connu !