Lecture commune : Enragée

Sous notre bel arbre il y a des autrices que nous apprécions particulièrement. Lucie et Liraloin s’étaient déjà donné rendez-vous pour une lecture commune d’A(ni)mal et Cécile Alix avait gentiment accepté notre demande d‘interview. Aujourd’hui Héloïse les rejoint pour discuter de son dernier titre, qui leur a inspiré bien des réflexions ! Bonne lecture.

Enragée de Cécile Alix, PKJ, 2025.

Héloïse : C’est parti ! Que pensez-vous de cette couverture ? Vous a-t-elle inspiré ?

Liraloin : Les couvertures des romans de Cécile Alix sont toujours très attractives. Ici la couverture forme un paysage entre la première et la quatrième de couverture avec cette barre d’immeuble plongée dans la nuit. Quelques lumières éclairent les fenêtres comme des projecteurs pour mieux se laisser happer par ce personnage qui vole. J’adore la couleur des cheveux du personnage qui reflète dans le nom de l’autrice. 

Lucie : Elle va bien avec le titre, ces grandes lettres jaunes qu’on dirait tracées au pinceau façon tag donnent immédiatement une impulsion, de l’énergie. Mais je trouve que pour le coup elle est très différente des deux autres romans de cette « série ». Elle se détache nettement tant dans les couleurs que dans le graphisme. J’ai imaginé un personnage féminin, vif, avec une histoire sombre (la nuit qui déborde sur sa peau, bleue elle aussi). Et toi Héloïse ?

Héloïse : J’avoue avoir acheté ce roman les yeux fermés car écrit par Cécile Alix, et n’avoir prêté aucune attention à la couverture au début ! Le titre qui ressort en gros, en jaune, avec une police un peu façon « tag », je trouvais ça pas mal, tout comme cette silhouette qui danse, qui se lâche… Et puis cette ville de nuit, pour moi, ça colle bien à l’ambiance du roman…

Héloïse : Puisque tu parles de série, Lucie, peut-être pouvons-nous commencer par parler de la postface ? J’ai lu comme toi qu’Enragée faisait partie d’une série de quatre romans, débutée avec A(ni)mal puis Guerrière (lauréat de la catégorie Belles branches du Prix ALODGA 2024), dont nous avons déjà parlé sur le blog. 

Lucie : Oui, allons-y ! J’ai découvert comme vous qu’il allait y avoir un quatrième tome, et je me demandais si vous aviez des idées sur le sujet principal ? Rappellons que Cécile Alix présente cette tétralogie comme “consacrée à la violence à laquelle peuvent être confrontés les adolescents”.

Héloïse : J’avoue n’avoir aucune idée ! Mais je n’ai aucun doute quant au fait que ce sera à nouveau un thème fort, marquant…

Liraloin : D’ailleurs les autres tomes se passent, pour la plupart, à l’étranger. Cécile Alix parle à tous les ados finalement en choisissant de dérouler son intrigue en France pour ce dernier. Alors personnellement je suis très mauvaise en devinette. Et toi Lucie, tu as une idée? 

Lucie : J’avoue que j’étais curieuse de connaître vos propositions mais en réalité je n’ai pas vraiment réfléchi. Cécile Alix a traité le destin des migrants, celui des enfants soldats, les enfants placés… probablement pas le harcèlement qui est déjà très présent en littérature jeunesse et qu’elle a traité dans Six contre un. Il reste malheureusement le choix dans les violences faites aux jeunes !

Six contre un de Cécile Alix, PKJ, 2018.

Liraloin, tu faisais remarquer que celui-ci se déroulait en France, et j’ai cru comprendre qu’il t’avait moins plu que le précédent. Est-ce que tu y vois un lien ou pas forcément ?

Liraloin : J’ai moins apprécié cette histoire dans le sens où je l’ai un peu comparée à No et moi qui m’avait grandement bouleversée. Peut-être que c’est un raccourci facile de ma part. Néanmoins, j’ai tout de même apprécié le texte, l’écriture et la façon dont Cécile Alix relate les évènements. Je suis d’accord avec ce que vous dites : la violence est tellement présente !

No et moi de Delphine de Vigan, 2010

Héloïse : Il y a un lien évident : si les thématiques sont bien différentes de celles d’A(ni)mal et de Guerrière, on retrouve ce personnage adolescent, en butte à la violence du monde. Ce n’est pas la guerre ici, mais une décision de justice. C’est assez glaçant. La violence est différente, mais bien présente… 

Lucie : Je te rejoins Héloïse, on est dans une violence “légale”, c’est très déstabilisant de se dire que de telles situations peuvent exister dans notre pays. Je trouve important de montrer que la souffrance peut être au bas de notre rue, pas seulement au bout du monde. Vous étiez familières de ce type de sujets (enfants placés, familles d’accueil, etc.) ?

Héloïse : Je connais un peu le sujet, mais pas tant que ça, puisque je pensais qu’à l’âge de Fauve, on demandait en priorité l’avis de l’enfant… ce qui n’est clairement pas le cas ici, vu qu’on n’écoute même pas ce qu’elle dit, et qu’on ne prend pas en compte ce qu’elle pense ni ressent… Je sais que la justice oblige parfois à garder le lien parent-enfant, au détriment du choix de l’enfant, mais cela m’a choquée qu’elle soit obligée d’aller vivre avec sa mère qui est pour elle une véritable inconnue…

Lucie : Tu as raison, dans ce roman, Cécile Alix bat en brèche un principe essentiel de l’ASE : le fait qu’un enfant est toujours mieux dans sa famille naturelle (quand elle est en capacité d’assurer sa sécurité) que dans une famille d’accueil. Elle montre que quand il y a rencontre, de vrais liens peuvent se nouer, par delà la génétique. C’est quelque chose à laquelle vous aviez déjà été amenées à réfléchir ?

Liraloin : Oui je me suis posée des questions ayant connu des amis qui étaient famille d’accueil. Ce qui me taraudait c’était la question de l’amour. Peut-on se laisser à aimer un enfant comme son propre enfant sachant qu’un jour soudainement il peut être amené à retrouver sa famille naturelle ? 

Lucie : Cela doit être une situation très compliquée émotionnellement. Pour moi tu ne peux pas t’empêcher d’aimer un enfant qui vit sous ton toit, et en même temps, comme tu le dis ce n’est pas ton enfant et il peut partir à tout moment. Ce qui me questionne, pour être honnête c’est aussi cette histoire d’autorité parentale qui fait qu’un parent peut se voir retirer la garde de son enfant mais continuer à peser sur ses choix d’orientation, etc. Ma tante, ancienne instit, a été famille d’accueil pour un petit garçon qui n’était absolument pas disponible pour les apprentissages (normal vu ce qu’il avait subi) et l’équipe pédagogique, soutenue par la maman, voulait l’orienter en IME alors que pour elle il avait largement les capacités de poursuivre une scolarité normale à condition qu’on lui laisse le temps et qu’on l’accompagne. Boris Cyrulnik ne dit pas autre chose quand il parle de « tuteur en résilience » dans son autobiographie Sauve-toi, la vie t’appelle. Ca m’a retourné le coeur et beaucoup questionnée en tant que prof. Même si la famille d’accueil n’a aucune légitimité, c’est elle qui côtoie l’enfant au quotidien. C’est assez abyssal comme réflexion. Le tout étant de chercher ce qui est le mieux pour l’enfant, et Cécile Alix montre bien que cela dépend aussi énormément du juge qui s’occupe du dossier.

Sauve-toi, la vie t’appelle, Boris Cyrulnik, Odile Jacob, 2012.

Héloïse : Pour avoir connu beaucoup de situations différentes dans mon entourage et parmi mes élèves, j’ai remarqué qu’on pouvait trouver autant d’amour et de tendresse dans une famille qui n’est pas sa famille biologique… D’ailleurs, ce « trope » de found family, de famille de cœur, me plait beaucoup en général dans les romans.

Liraloin : J’aime beaucoup vos réflexions et vos expériences. Après tout, nous sommes complètement dans le sujet et ce dès le début du roman.

Liraloin : Le début du roman s’ouvre avec une playlist, nul doute qu’il y aura de la musique dans ce roman, de la danse pour être plus précise. Comment avez-vous trouvé cette introduction et le premier chapitre qui nous présente notre personnage principal : Fauve? 

Lucie : Fauve est un personnage qui a un rapport très fort au corps. Elle est passionnée de danse et Cécile Alix parvient à traduire de façon physique aussi bien son mal-être (extrait en haut de la page 57, 136) que son bien-être (page 65, 256) et même les moments de transition (p.109, 167) ou la relation amoureuse (p.198, 205). C’est un aspect qui m’a beaucoup plu, ces sensations qui la traversent sans cesse.

Héloïse : Waouh, je suis admirative, tu as même noté les pages ! Moi ce qui m’a marqué sur son rapport au corps aussi, c’est le regard des autres. Il y a une citation qui m’a particulièrement frappée, elle sonne si juste : 

“Je n’avais jamais mesuré à quel point le fait d’être une fille représentait un handicap. On peut mettre en place les stratégies les mieux rodées pour y échapper, il arrive toujours un moment où le corps s’impose, prend toute la place et nous rend vulnérables. On n’a pas le choix, il finit invariablement par devenir un objet. De comparaison, de honte, de critique ; de convoitise, de possession, de soumission ; de fantasme, d’humiliation ; de chantage, de commerce, de marketing ; parfois de fierté et de pouvoir… II n’est jamais anodin. Même enfoui sous des couches de vêtements, il reste soumis aux appréciations.
Pourquoi ne fait-on pas aussi grand cas des corps masculins ?
Tant qu’une fille ne deviendra pas un homme comme un autre aux yeux de la société – un humain comme un autre -, tant que l’on ne cessera pas de soupeser le corps des femmes, de l’évaluer, de le juger, l’égalité des genres restera une utopie.

Lucie : J’avais aussi noté ce passage. Il y a un vrai discours sur le corps de la femme dans la société à ce moment-là, et il est parfaitement justifié par la situation précaire de Fauve. Autant je ne suis pas une féministe particulièrement vindicative, autant ce discours là a résonné fortement. Chez vous aussi ?

Héloïse : Chez moi oui. Parce que je comprends très bien ce que Fauve ressent à ce moment-là, je le visualise un peu trop bien. C’est une question que j’ai souvent remarquée : on parle beaucoup du corps des femmes, il est soumis à de nombreuses injonctions, beaucoup moins de celui des hommes (même si c’est une problématique qui évolue). 

Liraloin : J’ai vraiment trouvé ce premier chapitre très galvanisant dans le sens où j’avais l’impression d’être dans le corps de Fauve, ressentir le bienfait de la danse ça doit être magique ! Je voulais juste ajouter que Fauve danse et prend du plaisir car elle est sans doute épanouie dans sa famille d’accueil, enfin j’aime à le penser comme ça.

Héloïse : Oui, la danse, c’est magique. Et c’est aussi un très beau moyen d’expression, de faire ressortir ses émotions, et je trouve que Fauve le montre bien.

Les mots, les cris refoulés au fond de ma gorge, les noeuds, les serpents entortillés dans mon ventre, l’eau et le sel qui ne coulent pas de mes yeux, mon corps les interprète. Danser, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour exister.
Depuis longtemps, avant que j’aie conscience d’être moi-même, une brèche s’est ouverte au creux de ma poitrine. Quelque chose de profond, d’archaïique. Une peur à laquelle rien ne résiste. Une terreur qui me troue. La danse comble mes gouffres.

Lucie : On l’a bien dit, cette série de romans aborde la violence subie par les adolescents, mais Cécile Alix veille sur eux en leur faisant rencontrer des humains extraordinaires. Il y a encore une fois beaucoup de beaux personnages dans ce roman, qui répondent à la citation de Romain Gary mise en exergue : « Le désespoir est toujours une soumission » tiré des Cerfs-volants, son dernier roman (en parlant de désespoir…). Ils sont tous extra mais je me demandais si l’un d’entre eux vous avait particulièrement touchée ? Les filles SDF, les habitants du squat, Damien, même l’amoureux, un peu sous-exploité mais charmant… dur dur !

Héloïse : Ahhhhh il faut choisir !!!!  Pas facile. Sa famille d’accueil est adorable, les rencontres qu’elle fait dans la rue réservent de belles surprises aussi. Mais finalement, peut-être que celui qui m’a le plus marquée, c’est son éducateur, Damien, parce qu’il change au fil de l’histoire. Très “rigide” presque au début, il finit par comprendre Fauve et prendre des risques pour elle. Il m’a touchée. Lui aussi a un passé difficile…

Lucie : Je l’avoue, Damien m’a beaucoup touchée aussi. J’ai aimé son changement de posture et l’explication de ce changement. J’en ai eu des frissons.

Liraloin : J’ai une petite préférence pour le Yéti qui est une force tranquille. Il écoute, il protège, il conseille, ne fait pas la morale. Il connaît la rue, son environnement et entend les problèmes. Mais tout comme vous, les autres personnages sont importants, ils accompagnent Fauve et tour à tour lui apprennent ce qu’est la vie véritablement (les choix, le destin…)

Héloïse : Il a un côté “vieux sage” très posé effectivement. Il est là pour les autres, à l’écoute, toujours prêt à rendre service. Et à défendre ses valeurs. 

Lucie : Ah, le Yéti et sa bibliothèque ! Forcément ! Je me suis renseignée sur l’existence de cette bibliothèque à destination des SDF parce que tant qu’à faire je leur aurais donné des livres, mais impossible de trouver. Si c’est une invention de Cécile Alix, elle devrait être mise en œuvre !

Héloïse : Je trouve ça très chouette aussi ! 

Lucie : Il ne s’agit pas de divulgâcher mais cela arrive très tôt dans le roman alors il faut bien en parler : plutôt que de vivre avec sa génitrice, Fauve préfère fuguer et se retrouve à la rue. Comment avez-vous trouvé la présentation de cet environnement ?

Liraloin : Je me souviens que j’ai été assez sensible aux revirements de situations. Cette sensation m’a fait penser aux rumeurs de la rue selon les moments de la journée. Je ne sais pas si vous voyez ce que je veux dire. La rue est rassurante comme elle peut complètement absorber un être. Cécile Alix réussit à bien nous le montrer à travers tous ces personnages.

Héloïse : Il y un mélange de sensations au début de la fugue : peur, liberté, espoir, tension… et la nuit qui tombe, et le stress qui va avec. C’est très réaliste. Comme tu dis, la rue apparaît comme un refuge, et en même temps fait peur. D’ailleurs, Fauve a peur au début, quand elle rencontre Edith et Sam. 

Lucie : Encore des personnages géniaux ! La notion de temps aussi avec la montre est très parlante. Dans l’ensemble, ce que Sam et Edith lui apprennent, les “règles de la rue” sont à la fois rassurantes – car avec les codes on se protège plus facilement – et en même temps vraiment glaçantes…

Héloïse : Oui, le temps, et l’hygiène ! Tous ces petits “détails” qui n’en sont pas quand on doit vivre dehors… et des contraintes qu’on ressent encore plus quand on est une femme ! 

Lucie : Exactement ! Cela nous oblige à nous rendre compte de la difficulté de vivre dans la rue. Chaque geste qui nous semble anodin est une bataille.

Lucie : Pour conclure, notre question rituelle : à qui conseilleriez-vous ce roman ?

Liraloin : Aux passionné(e)s de danse car il est beaucoup question de corps comme vous l’avez mentionné plus haut. Aux pessimistes car il y a des personnages avec une force incroyable. Bien sûr je le conseille aux grands ados et aux adultes !

Lucie : Je ne suis pas passionnée de danse mais ce rapport au corps et cette attention aux sensations m’a vraiment touchée. Je dirais pas trop tôt quand même (14-15 ans ?) parce que le sujet est complexe et lourd. Mais aux ados qui se sentent concernés par le sort des moins chanceux, des plus démunis, qui souhaitent changer de perspective. Et à leurs parents, cette histoire fait relativiser les problèmes du quotidien !

Héloïse : Aux ados mal dans leur peau. Aux personnes qui aiment les textes poétiques (la plume de Cécile Alix est vraiment belle et émouvante), à celles qui aiment les romans abordant des questions de société. Aux adultes curieux. effectivement, comme toi Lucie, je dirais pas avant 13-14 ans, car les thématiques sont dures – mais essentielles ! 

*

Avons-nous réussi à vous donner envie de découvrir Enragée? Et si vous l’avez déjà lu, qu’en avez-vous pensé ?

Lecture commune : Foutues cigognes

L’année dernière, nous avions été bouleversées tant par la plume de Gildas Guyot que par le sujet de son roman Vindicte. Aussi, c’est avec beaucoup de curiosité que nous avons découvert son nouveau roman. Et évidemment nous avons eu envie d’en discuter !

Foutues cigognes, Gildas Guyot, In8, 2025.

Lucie : Connaissais-tu le travail de Gildas Guyot ?

Héloïse : J’avais lu Vindicte dans le cadre du Prix ALODGA 2025, et j’avais déjà été marquée par sa plume, la thématique abordée, sans fard. Et toi ?

Lucie : Comme toi, j’ai découvert son travail l’année dernière avec Vindicte, qui a été une grosse claque. Nous avions pas mal échangé à son sujet avec Josée, l’attachée de presse des éditions In8 et c’est elle qui m’a fait découvrir ce nouveau titre qui a été un coup de cœur.

Héloïse : Et grâce à toi, nous avons pu le découvrir aussi.

Vindicte, Gildas Guyot, In8, 2024.

Lucie : C’est vrai que tant la plume que les thématiques abordées sortent de l’ordinaire. Avais-tu des attentes particulières en abordant ce nouveau titre ?

Héloïse : Pour le coup, j’y suis allée les yeux fermés. Je m’attendais à un texte court et percutant (ce que j’ai trouvé), mais je n’ai même pas cherché à savoir de quoi il parlait avant de le commencer. Et toi ?

Lucie : Exactement comme toi. Je partais avec un a priori positif mais rien de plus, ouverte à toute proposition littéraire que pourrait faire Gildas Guyot ! Que penses-tu de la couverture ?

Héloïse : J’ai cherché les cigognes du titre au début 😛 ! Mais le vinyle est très cohérent avec l’atmosphère du titre, et cette bande-son qui défile au fil des chapitres.

Lucie : La couverture ne donne pas trop d’indices : un vinyle, qui associé au titre n’aide pas beaucoup à se faire une idée de l’histoire mais j’aime autant ! Concernant les titres de chapitres, tu as été plus attentive que moi. J’avoue n’avoir percuté qu’à la page 33 de la thématique. C’est à ce moment-là que l’on comprend vraiment la place de la musique, et d’un groupe en particulier, dans cette famille.

Héloïse : Oui, c’est impressionnant de voir à quel point cette famille s’est soudée autour de la musique, d’une chanson. C’est aussi assez triste de voir le père qui s’enferme dedans… (mais là, je saute des étapes !)

Lucie : Il faudra en parler, mais avant peut-être que l’on pourrait parler d’Albin ? L’histoire est racontée par un narrateur omniscient, ce petit garçon de 8 ans et demi, et la structure est inhabituelle…

Héloïse : J’étais un peu perdue au début. On découvre un enfant emmuré dans sa colère, qui fugue. Un enfant qu’on sent profondément malheureux, qui a peur de son père. Et puis, ce titre, et ces cigognes, m’ont fait penser qu’il y avait un deuxième enfant, mais finalement, on le rencontre très tard…

Lucie : Tu as raison, c’est un peu une narration à rebours : pendant qu’il marche, Albin repense aux événements qui l’ont amenés à partir. Le lecteur suit le fil de ses pensées et découvre un quotidien assez banal : cours de basket, grands-parents plus ou moins investis… et rapidement il comprend qu’il y a eu un souci avec l’arrivée du second enfant. D’où les « foutues cigognes ».

Héloïse : Oui, au début, on se demande pourquoi il part. Quand il remonte le temps, il a une enfance heureuse, avec ses deux parents. Et puis, bim, tout implose. C’est vu à hauteur d’enfant, on découvre l’explication des cigognes (qui m’a fait sourire), puis l’hôpital, et là… On ne sourit plus.

Lucie : Le ton est assez particulier. On est à hauteur d’enfant, comme tu le dis, mais dans le même temps le vocabulaire est précis, les réflexions très matures… Je comprends que ce choix puisse déranger. Qu’en as-tu pensé ?

Héloïse : Je n’y ai pas prêté attention… Je me suis mise dans sa tête, sans trop réfléchir en fait.

Lucie : C’est vrai, dès les premières pages on comprend que ce petit garçon a une vie familiale compliquée, notamment un père alcoolique, et qu’il prévoit de fuguer. As-tu rapidement fait des hypothèses sur les raisons de ce départ ?

Héloïse : J’étais partie sur l’idée d’un père violent, je me suis trompée ! Et j’aime bien me faire surprendre. On sent qu’il y a eu un drame, mais on reste dans le flou…

Lucie : Mais tu as raison, on a très rapidement l’impression que le problème vient du père. Moi aussi j’ai pensé à un problème d’addiction et/ou de violence. C’est peut-être le moment de revenir sur son enfermement dans la musique que tu évoquais plus haut ?

Héloïse : Je n’ai pas forcément grand chose de plus à en dire, c’est assez triste de voir ce père sombrer d’un coup, s’enfermer dans son monde, (où la musique fait office de bouée de secours), et ignorer ainsi ses enfants. Ça fait mal, même si je comprends très bien la douleur de la perte d’un être cher, de le voir oublier ceux qui restent… et de voir cet enfant de huit ans livré à lui-même, sans aide, sans véritable explication…

Lucie : C’est bouleversant, et raconté de manière incroyablement sensible. On ne peut pas dire que Gildas Guyot choisisse des sujets faciles !

Lucie : On l’a dit, la musique tient un rôle particulier dans cette famille ; mais elle donne aussi une idée de l’époque puisque les parents se sont rencontrés à un concert en 1988, que la voiture est équipée d’un radio-cassette et que le film doit être rembobiné. Est-ce que ces allusions vous ont plongées en enfance ?

Héloïse : Oui, clairement ! C’est un groupe que j’ai découvert ado, et la cassette dans la voiture m’a rappelé des souvenirs ! J’ai situé le roman dans les années 90, sans réfléchir (et en me trompant peut-être). Et toi ?

Lucie : Pour moi, avant ces détails signifiants, l’histoire se déroulait de nos jours. D’ailleurs cela pourrait tout à fait être le cas. C’est pour ça que je me demandais ce qui justifiait ce choix de la part de l’auteur, ce que ça pouvait apporter de le situer à une autre époque. Tu as une hypothèse ?

Héloïse : Non… Mais j’ai vraiment eu l’impression d’une société “à l’ancienne”, avec les grands-parents et les patins dans la maison, cette marche sur une route de campagne déserte, cet isolement…

Lucie : Je n’en avais pas non plus, mais en discutant avec toi, je me dis que ça a peut-être un lien avec une éventuelle prise en charge du papa. Je ne veux pas divulgâcher mais il a clairement besoin d’aide et j’imagine (j’espère !) qu’aujourd’hui il ne rentrerait pas seul chez lui sans accompagnement. Ou alors l’auteur s’est dit que ce serait plus facile de caser son groupe culte. Aujourd’hui il serait obligé de mettre du Jul, ça aurait moins de gueule… cela dit, ca parlerait peut-être plus aux ados !

Héloïse : Oui, c’est possible !

Lucie : Comme on en revient encore à la musique, j’ai beaucoup aimé la note de l’auteur en fin d’ouvrage. Il réécrit tous les titres des chansons servant de titres de chapitres et ajoute :

Il n’est pas forcément nécessaire de devoir écouter cette playlist pour lire Foutues cigognes, mais quand même […] ça ne peut pas faire de mal. Ni aux oreilles. Ni à l’esprit.

Héloïse : Oui !!! Moi aussi !

Lucie : Ayant fait le tour des sujets que nous pouvions aborder sans divulgâcher, nous voilà donc à chercher à qui nous recommanderions ce roman, sachant qu’il n’est pas simple de proposer un âge de lecture dans ce cas précis.

Héloïse : C’est compliqué oui ! Pas à des enfants de 8 ans comme notre héros, je le trouve trop dur, les thématiques sont très difficiles… et des ados ne s’identifieront pas forcément. Pourtant, je pense que ce sont eux, le vrai public de ce genre de texte, émouvant, percutant, choc (et ils aiment les textes qui les prennent aux tripes). Le problème, c’est que la plupart des ados ne va pas d’elle-même vers ce genre de couvertures. Je le vois bien avec mes élèves, qui ne jurent que par les belles couvertures (y compris celles qui ne sont pas de leur âge). Mais cela demande un accompagnement et une sensibilisation de la part des prescripteurs et prescriptrices de la lecture. Bien évidemment, je le recommande aussi aux adultes…

Lucie : Comme tu le dis, les sujets sont dramatiques et très forts, mais le héros n’a que 8 ans et demi et il n’est pas dit que des ados aient envie de lire son histoire. Ce n’est pas simple de les faire sortir de leurs préjugés ! C’est un texte exigeant, très représentatif de la collection Faction qui fait confiance à l’intelligence des lecteurs sans chercher à la séduire. Ce serait vraiment dommage que de bons lecteurs, ados comme adultes, à la recherche d’émotions fortes et d’une belle plume passent à côté de ce roman !

*

Nous espérons de tout cœur vous avoir donné envie de lire ce titre, certes exigeant mais tellement riche en émotions. Et nous avons hâte de découvrir ce que Gildas Guyot nous réservera dans son prochain roman !

Lecture commune : L’heure des lapins

En pleine lecture des ouvrages pré-sélectionnés pour le Prix ALODGA, nous nous sommes réunies pour une lecture commune autour de cet album d’Anne Cortey et de HuaLing Xu, qui nous invite à une balade hors du temps et des sentiers battus.

L’heure des lapins, d’Anne Cortey et Hua Ling Xu. Ed. Thierry Magnier, 2025.

Liraloin : Je pense que vous connaissiez toutes Anne Cortey mais est-ce que l’illustratrice Hualing Xu vous était connue ? 

Sev : Oui, avec 2 albums précédents, Frères, dont vous aviez aussi fait une lecture commune, et un titre comme Même quand je ne suis pas là ? Je les trouve magnifiques tous les deux ! De mémoire, elle était présente au SLPJ en 2025, non ? Il me semble l’avoir vue avec Anne Cortey chez Thierry Magnier… 

Héloïse : Je l’ai découverte avec l’album Frères, que j’aime beaucoup. C’est la seconde fois que je peux admirer son trait. 

Lucie : Oui, c’est elle qui a illustré le magnifique album Frères dont on a fait une LC ici ! Mais je crois que je ne connais rien d’autre d’elle. Je ne vais pas tarder à y remédier…

Liraloin : Je l’ai connu grâce au titre Frères qu’elle a également illustré paru en 2023. Sa technique de dessin est remarquable, ses peintures sont magnifiques. Tu as raison Héloïse, cette illustratrice a un trait super original.

Frères, de Marie le Cuziat, illustré par Hua Ling Xu. Ed L’étagère du bas, 2023

Sev : Est-ce que vous savez si elle est “peintre” par ailleurs ? Je veux dire si elle crée des tableaux qu’elle expose ?

Liraloin : En allant regarder son site je vois qu’elle réalise des tableaux. Je pense qu’elle doit exposer : https://xuhualing.com/index.php 

Sev : J’irai le voir, alors, parce que vraiment, j’adore ce qu’elle fait ! Merci pour le lien !

Liraloin : Toujours très sensible à la reliure d’un album mais aussi à la maquette (première de couverture, couvertures intérieures…), qu’est ce que vous avez pensé de la 1ere et de la 4eme de couverture ? 

Sev : Ce lapin géant m’a happée ! J’ai immédiatement été séduite par les couleurs chaudes, ces tons rouge/jaune/orangé. Et j’ai également bien aimé la police du titre, qui rappelle la rondeur du soleil couchant également présent.

Héloise : Oui, la première de couverture est très belle, avec ces couleurs chaudes, à l’image d’un coucher de soleil envoûtant. C’est une invitation au voyage, en quelque sorte. 

Lucie : A vrai dire les couleurs sont un peu trop flashy pour moi (jaune, orange, rose et violet du titre), cette couverture ne m’attirait pas beaucoup. Mais, en réalité elle convient parfaitement à l’ambiance de fin de journée en Provence. Ce qui m’a plu immédiatement en revanche, c’est la douceur de la couverture au toucher (ça change du filmolux de la bibliothèque). Et la quatrième avec le détail des pieds qui avancent sur le chemin est très chouette.

Liraloin : La première de couverture m’a fait penser à cette forme que l’on imagine dans les nuages lorsqu’on contemple le ciel. C’est une invitation également à admirer le coucher du soleil, ce dégradé de couleur entre orange et rose nous indique à quelle temporalité va se situer l’histoire. J’aime la 4ème de couverture, elle nous indique qu’une aventure va avoir lieu (avec comme indices ce chemin caillouteux et les sandales). Lorsqu’on ouvre le livre on tombe sur cette magnifique double couverture intérieure orange. 

Sev : J’aime bien le résumé, qui va de suite à l’essentiel avec la première phrase, puis laisse une part de mystère. Comme Lucie, j’apprécie le toucher doux du livre.

Liraloin : En effet, je suis complètement d’accord avec vous. Le touché est super doux. Faut dire que le filmolux dans les médiathèques ne nous font pas apprécier ce sens.  

Liraloin : Ah la perte du doudou (qui ne l’a pas vécu lève le doigt !). Tout de suite l’heure est grave et on le sait, un enfant sans son doudou = catastrophe et nuit agitée. Qu’avez-vous pensé de ce découpage qui dès le départ nous fait entrer dans l’histoire ? 

Sev : Oh oui, la perte de cet objet transitionnel ! C’est une hantise pour tous les parents concernés. Je trouve que l’image du volcan est utilisée à bon escient car on imagine une déflagration, certes, mais aussi les conséquences que tu décris, Liraloin : nuit agitée, larmes, etc. Comme la lave qui se répand…

Lucie : On n’a jamais eu de perte de doudou ici, mais j’imagine sans mal la cata quand ça arrive ! Pour moi il y a deux éléments, la perte du doudou, mais aussi (surtout !) la décision immédiate de partir à sa recherche malgré l’heure tardive. Sur la première illustration, les larmes de Dorémus en premier plan brisent le cœur du lecteur et les aînés ne minimisent pas la perte. J’ai beaucoup aimé cette attention à la parole des enfants qui revient plusieurs fois dans l’histoire.

Héloïse : La perte d’un doudou, quelle catastrophe ! Effectivement, c’est quelque chose que j’ai vécu avec mes enfants, et il n’y avait qu’une priorité à chaque fois, le retrouver ! Heureusement, à chaque fois, on a pu récupérer le “précieux”. J’aime bien ton interprétation du volcan Sev, je n’y avais pas pensé. Et oui, d’accord avec toi Lucie, c’est important de relever la bienveillance et l’attention portée aux enfants dans ce récit. 

Sev : Les adultes écoutent les petits, c’est très important. On a trop souvent tendance à vouloir les faire grandir trop vite. J’entends par là leur servir un discours de type : “Tu es grand maintenant, tu peux te passer de ton doudou” (valable pour lâcher sa tétine, arrêter de sucer son pouce), pour se faciliter les choses. Or, ce n’est pas le cas ici. Le chagrin de Dorémus n’est pas concevable. Il faut agir.

Liraloin : Merci de le souligner Sév ! Carrément, c’est toute la famille qui est concernée. Ici nous découvrons d’emblée les membres de la famille. Chaque personnage nous est présenté comme on entrerait dans une BD, j’ai trouvé cela original. Tout le long de l’album la lectrice-le lecteur va alterner sa lecture entre illustration pleine page et texte directement incrusté dans la peinture ou non.

Liraloin : D’où cette question : Quelles impressions ressortent le plus dans cette histoire car le sujet est assez classique (la perte du doudou) ?

Sev : Pour moi, c’est clairement la solidarité familiale. Le fait que tout le monde participe aux recherches et est actif, y compris le premier concerné, Dorémus, voire plus ! Au début de “l’expédition”, on peut lire :

Louis regarde à gauche. Marthe à droite. Dorémus tourne la tête de tous les côtés.

Lucie : Rien qu’en mot clé sur Booknode tu as 21 livres, c’est dire si c’est un sujet récurrent ! Mais exploité de cette manière je n’avais jamais lu. C’est aussi le point de départ de Jack et la grande aventure du Cochon de Noël de J.K. Rowling dont on a aussi fait une LC. Mais dans ce titre la perte était due à un conflit dans la fratrie et le doudou perdu était remplacé par un exemplaire neuf. Du moins au début de l’histoire. Autant dire que le propos était très différent.

Héloïse : Au final, pour moi, cette recherche du doudou est aussi une invitation à partager un moment un peu hors du temps, magique, en pleine nature. Il y a comme un mélange entre réel et irréel dans l’histoire les frontières sont floues : est-ce qu’on rêve, ou non ?

Liraloin : Bien vu Héloïse. Je vous rejoins complètement sur la solidarité familiale qui se met en place de façon quasi instantanée et cela fait du bien de le lire. Il y a un côté complètement magique et irréel, et sans trop divulgâcher c’est ce traitement qui m’a beaucoup plu.

Lucie : Je te rejoins aussi Héloise. Cette quête prend la forme d’une balade familiale un peu hors du temps. Comme un moment d’été volé pendant les vacances. C’est très doux. Cela questionne en effet le réel et l’imaginaire et à ce titre le personnage de la grand-mère, restée à la maison pour préparer le dîner, est vraiment intéressant. Comme le lecteur elle se demande “si tout cela est bien réel”.

Sev : Comme vous dites, cette envie de prolonger l’instant, une fois le doudou retrouvé, c’est très attendrissant. Comme toi, Lucie, le personnage de la grand-mère, qui s’interroge sur la réalité des faits, m’a interpellée. En revanche, la féministe (rabat-joie ??!!?) en moi ne peut s’empêcher de se demander si l’histoire aurait été différente si c’était le grand-père qui était resté à la maison préparer le repas, et la grand-mère partie à la recherche du doudou. Je trouve que le stéréotype a la vie dure. A l’homme, l’action et le résultat. A la femme, l’attente et la préparation du repas… C’est un peu dommage. Mais c’est le seul questionnement que j’ai par rapport à cette famille.

Liraloin : Est-ce que ce n’est pas générationnel finalement car je suis du même avis que toi Sév mais la plupart du temps dans la vie c’est tout de même les grands-pères qui sont dans l’action et la grand-mère à faire des tâches ménagères et s’inquiéter. Oui, car l’inquiétude est ultra présente lorsqu’on la voit à la fenêtre…

Lucie : A vrai dire Sev je me suis interrogée aussi sur ce point mais finalement qu’un grand-père se mette en route pour chercher un doudou est déjà un progrès en soi. Et cela piétine par la même occasion le cliché selon lequel les hommes sont plus rationnels que les femmes. Finalement ça ne me dérange pas du tout que la grand-mère soit restée. Laisser le grand-père à la maison aurait pu donner l’impression qu’il se désintéressait du sujet.

Sev : Tu as raison Lucie. Beaucoup d’hommes, surtout déjà âgés, s’en seraient désintéressés. En vérité, cette situation me questionne un peu, mais ne me choque pas.

Lucie : Je ne sais pas ce que vous en pensez mais pour moi on est hors clichés ici. Cette attention à la parole des petits-enfants m’ont immédiatement rendu les grands-parents sympathiques. Cela se reproduit quand Marthe dit qu’elle a besoin de silence pour se concentrer sur la recherche du doudou. Aucune moquerie ni dans la fratrie ni de la part du grand père, juste du respect et de la bienveillance. Ça fait du bien !

Liraloin : Complètement Lucie, ça fait vraiment du bien et le fait que cette randonnée-recherche se déroule durant le coucher du soleil apporte de l’apaisement. Je crois qu’Anne Cortey est attachée elle-même à ces valeurs familiales, enfin j’aime à le penser.

Sev : Non mais vraiment, je ne dis pas que je suis contrariée ! Anne Cortey est bien plus talentueuse que ça, que ma “polémique qui n’en est pas”, il y a dans tout cet album une bienveillance et une douceur, une atmosphère apaisante qu’elle retranscrit très joliment.

Lucie : La tendresse se retrouve dans le vocabulaire avec le jeu sur le terme “lapin” qui désigne aussi bien le doudou que les vrais lapins, mais aussi les petits enfants ainsi nommés par le grand-père.

Sev : Effectivement, que celui ou celle qui n’a jamais appelé quelqu’un qu’il aime “mon lapin” nous jette la première…carotte ! 😉 Blague à part, c’est très bien vu ! D’ailleurs, je me fais la réflexion à l’instant grâce à vous : “l’heure des lapins” du titre désigne un moment de la journée, certes. Mais ne pourrait-on pas aller plus loin et se dire que c’est peut-être aussi l’heure que grand-père et petits-enfants ont passée ensemble ? Je ne sais pas si je suis claire…

Liraloin : Mais oui ! Tu as raison Sév, cette heure des lapins entre réel et irréel. Entre chien et loup.

Lucie : Carrément, je n’y avais pas pensé non plus. C’est tout à fait ça ! 

Héloïse : Et ces lapins qui font irruption dans le récit… C’est vraiment à ce moment pour moi que la magie commence à se manifester. 

Sév : Mais oui, Hélo, c’est vrai ! La magie commence à ce moment-là !

Liraloin : J’aime beaucoup ce moment où il me semble que la lune est la cheffe d’orchestre de ce moment fabuleux. Elle est là toute ronde à observer ce petit monde en bas.

Héloïse : Les paysages, de fin de journée ou de nuit, sont tellement beaux, il faut dire dans cet album. On sent toute la beauté et la bienveillance de la nature. La nature livre un beau spectacle à ses invités d’un soir, nous invitant en tant que lecteurice, à l’admirer nous aussi. 

Lucie : Tiens, j’ai une question à ce propos : Chaque illustration est un véritable tableau, en avez-vous une préférée ?

Sev : En lien avec la remarque d’Héloïse, sur l’arrivée des lapins, je dirais que mon illustration préférée est celle de l’œil de Doremus avec le reflet du lapin sur l’iris ET la larme, dont on sait qu’elle est d’émotion. Il pleure de joie. J’adore. 

Liraloin : La pleine page où les 4 lapins assis dans l’herbe observe en hauteur le grand-père et les 3 petits enfants sur le chemin. Eux c’est nous !

Héloïse : J’adore les couleurs de celle où ils sont assis en demi-cercle tous ensemble, juste à côté de la lune, justement. Elle a un côté chaleureux, un moment partagé, de communion en famille, tous ensemble. J’aime aussi beaucoup celle de nuit, avec le lapin géant en ombre sur la forêt et la maison, seule lumière dans la nuit. 

Lucie : Comme Liraloin, j’aime quand Hualing Xu joue avec la profondeur de champs : dans la première illustration avec Dorémus qui pleure en premier plan et sa mamie qui cherche derrière, et évidemment (ma préférée) les lapins sur la colline et les humains sur le chemin en contrebas. Mais le passage des retrouvailles et juste après sont aussi très beaux, vous avez raison !

Sev : Mais comme Liraloin et Lucie, j’aime aussi beaucoup celle où les 4 lapins sont assis dans l’herbe et semblent observer la famille de… 4 humains ! 

Lucie : La lune qui remplace l’œil de Dorémus, c’est très cinématographique, on imagine tout à fait un fondu à ce moment-là de l’album.

Liraloin : Mais oui Lucie, je n’avais pas remarqué trop forte ! Et comme le dit Sev, dans l’iris de Doremus on y voit le lapin !

Sev : D’une manière plus générale à propos des illustrations de Hualing Xu. Comme dans les autres albums que nous avons cités, j’apprécie son talent, je trouve, pour illustrer le mouvement.

Lucie : Et parallèlement, je trouve qu’Anne Cortey a une écriture à la fois poétique et sensorielle. Ça sent bon la Provence avec la lavande, les pins et les cèdres, et dans le même temps il y a des phrases extra, comme “les lapins font la course du temps perdu”… trop joli !

Sev : Tout à fait, Lucie. Je trouve le vocabulaire utilisé assez riche, mais sans être trop abstrait. Par exemple, j’aime particulièrement le paragraphe de la page où le doudou apparaît, la sémantique du mouvement apporte vraiment un plus à l’illustration (ou le contraire ?) : “chancelant” “se frotte les yeux” “galoper” “folle équipée” “cavale”.

Liraloin : A lire à voix haute, un régal dans les dialogues et le ton donné lorsque les sentiments sont trop forts pour Dorémus. Cette phrase que tu cites Lucie est tellement poétique !

Héloïse : Mais oui, à lire à voix haute, c’est un régal ! On passe à la traditionnelle question finale, à qui conseilleriez-vous cet album ?

Lucie : A tous les rêveurs, les amoureux de la nature, des promenades familiales…  À ceux qui ont déjà perdu un doudou ou qui craignent que ça arrive (parce que ce n’est pas si grave si ça devient l’occasion d’une balade nocturne), aux petits et aux grands(-parents ?) pour qu’ils se retrouvent autour de cette jolie histoire. A pas mal de monde en fait !

Liraloin : Aux familles qui ne se connectent plus entre elles. A partir de 5 ans en lecture à voix haute.

Héloïse : Je vous rejoins, il est adorable, pour petits comme grands lecteurs. Qui n’y liront pas forcément la même chose, mais c’est encore mieux si c’est en lecture partagée, pour retrouver justement la chaleureuse ambiance de cette virée familiale. 

Sev : Je conseillerais cet album à qui apprécie les albums dans lesquels le lien intergénérationnel est mis en valeur, celles et ceux qui aiment les illustrations qui ressemblent à des tableaux

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir L’heure des lapins, et pourquoi pas de partir faire une balade au coucher du soleil, en famille !

Lecture commune : Forbans !

A l’Ombre du Grand Arbre, on aime découvrir de nouveaux titres, et on fait confiance aux copinautes et à leurs recommandations. Alors quand Liraloin nous a parlé de Forbans !, l’idée d’une lecture commune s’est très vite imposée…

Forbans !, de Renaud Farace et Olivier Philipponneau. Ed. 3oeil, Octobre 2025

Liraloin : Aviez-vous déjà entendu parlé du scénariste Renaud Farace et du dessinateur Olivier Philipponneau ? 

Lucie : Non je ne connaissais pas du tout leur travail, mais j’ai découvert en faisant une petite recherche qu’ils avaient déjà collaboré sur Détective Rollmops qui je dois le dire m’attire beaucoup (ce titre !). Mais j’y suis allée les yeux fermés parce que quand tu conseilles une BD, Liraloin, je n’hésite jamais !

Détective Rollmops, de Renaud Farace et Olivier Philipponneau, Ed. The Hoochie Coochie, Novembre 2021.

Héloïse : Pas du tout ! Si Lucie n’en avait pas parlé, je ne serais jamais allée lire ce graphique pour le moins original (et cela aurait été bien dommage !)

Liraloin : J’ai découvert Olivier Philipponneau à travers ses publications notamment avec son grand livre très intéressant Détective Rollmops.Il publie également des albums jeunesse, je suis fan de Amimots.

Animots, de ALIS, Olivier Philipponnneau et Raphaële Enjary, Ed. Albin Michel, 2019.

Liraloin : Cette bande dessinée a été éditée par les éditions 3Oeil. Aviez-vous déjà lu des livres publiés par cette maison ? 

Lucie : Je connaissais les Philonimo et j’aime beaucoup leurs visuels pour leur côté artisanal. Et puis bon, une collection de philo pour les petits je ne peux qu’adhérer !

Le Loup de Hobbes, d’Alice Brière-Haquet et Herbéra, ed. 3Oeil, 2023

Héloïse : Je ne connaissais que les Philonimo, au design visuel très original. Et comme le dit Lucie, c’est chouette d’oser la philo avec les plus jeunes ! 

Hélène : Idem, une découverte pour moi, qui n’avait pas non plus fait le lien avec les Philonimo.

Liraloin : Complètement, c’est un petit éditeur sur la même ligne qu’Hoochie Coochie. Je connais les titres jeunesse notamment ceux d’Alice Brière-Hacquet. Je connais moins la série Philonimo par contre.

Liraloin : Commençons par évoquer l’aspect physique du livre ? Qu’en avez-vous pensé ? (reliure, maquette, couverture intérieure et extérieure)…

Lucie : J’ai été surprise par la taille de cet ouvrage. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit si gros, avec en plus une couverture rigide. C’est un objet imposant. Mais sa stature est contrebalancée par cette illustration de couverture un peu folle avec des personnages très graphiques, des couleurs vives tranchant avec le noir profond… A posteriori, je trouve que la couverture est très fidèle au contenu.

Liraloin : En effet, quelle surprise en ouvrant cette BD. La reliure est superbe, dans mon club BD un de mes collègues a cru que le livre était cassé (trop drôle). La couverture intérieure de fin est originale en nous rappelant tous les personnages croisés lors de notre lecture. Et oui, le livre est bien imposant !

Lucie : Faut dire que les personnages sont très nombreux… Heureusement qu’ils sont faciles à identifier parce qu’il y aurait de quoi s’y perdre !

Hélène : Oui, une très belle galerie de personnages hauts en couleur, dans tous les sens du terme !

Liraloin : Au premier abord, dès la première de couverture, nous tombons nez à nez avec une ribambelle de Forbans – Pirates. En tant que lectrice on se dit tout de suite que le graphisme est très original. Comment êtes-vous entrée dans cette lecture? 

Héloïse : Au départ, j’étais sceptique face au graphisme des personnages. Mais ça colle tellement bien à cet univers déjanté ! Ce qui m’a marquée, c’est le traitement des couleurs : une couleur par chapitre et par partie, tout le reste en noir et blanc. C’est un procédé que j’aime beaucoup.  

Lucie : Comme Héloïse, j’ai été déstabilisée par ce graphisme presque rudimentaire. D’autant plus qu’il ne correspond pas au propos et aux références qui eux nécessitent culture et un certain recul. A l’image de la couverture riche en contrastes, je trouve que cette bande dessinée joue sur plusieurs attendus et se plaît à les détourner. Mais après quelques pages, j’ai vraiment apprécié ces personnages au caractère fort et facilement identifiables, comme nous le disions.

Liraloin : Je vous rejoins complètement et clairement c’est ce que j’ai apprécié dans cette lecture. Tout d’abord, en ce moment, je trouve que les BD jeunesse se ressemblent un peu toutes graphiquement sauf quelques exceptions, et là, ça fait du bien de voir une BD sortir du lot. En en parlant avec toi Lucie, je ne trouvais pas que les références étaient compliquées pour les jeunes mais tu m’as fait réfléchir et après coup ma conclusion a été : c’est une BD pour tous ! Le graphisme me plaît énormément. Comme le dit Héloïse, les codes couleurs pour chaque chapitre donne un ton particulier à la lecture et cela est très plaisant.

Héloïse : Clairement, l’humour est le gros point fort de ce titre… Entre les jeux de mots, les situations rocambolesques, les mots-valises, on en prend plein les yeux. 

Hélène : Moi aussi j’ai trouvé le graphisme très original mais dans le bon sens du terme. Les couleurs m’ont tout de suite attirée. J’ai mis un peu de temps à identifier les personnages mais une fois ceci fait, j’ai pu pleinement apprécier l’humour qui se dégage du texte ! 


Lucie : Justement, parlons des couleurs. Tu le disais Héloïse, elles marquent l’identité de chaque chapitre, chacun étant composé de noir et blanc et une couleur fluo ou très vive. Qu’avez-vous pensé de ce choix artistique ?

Liraloin : Ce choix est judicieux et apporte au jeune lecteur un repère du moins j’ose l’espérer, je n’ai pas trop de retour de lectures de jeunes lectrices et lecteurs pour le moment. Cette transition de couleur après couleur permet de mieux aborder la lecture comme pour faire abstraction de la charge visuel que nous donne tous les personnages. Finalement ce choix apporte de la fluidité.

Hélène : Moi aussi j’ai été séduite par ce choix artistique. Cela amène un peu de repère et permettra je pense au jeune lecteur de faire des “pauses” mentales entre chaque chapitre. D’un point de vue purement graphique c’est très intéressant de séparer les chapitres de cette façon, je n’avais pas souvent vu ce procédé. 

Liraloin : Tout à fait Hélène, c’est pour cela que je plussoie les petites maisons d’éditions comme celle-ci. Il y a un vrai travail artistique !

Lucie : Ce parti pris va à l’encontre d’une vision naturaliste à laquelle de toute manière – nous l’avons dit – le graphisme n’appellait pas. Les personnages peuvent changer de couleur d’un chapitre à l’autre sans que cela ne pose problème. J’ai envie de dire que c’est un choix courageux qu’il fallait assumer (surtout dans le chapitre jaune qui peut parfois piquer un peu les yeux). Mais cela participe définitivement à la folie de l’entreprise ! Folie graphique, folie des couleurs et personnages un brin perchés eux aussi (c’est un euphémisme). La forme épouse parfaitement le fond.

Héloïse : C’est si joliment dit Lucie ! Effectivement, il souffle un vent de folie sur ces Forbans !, à tous les niveaux. 

Liraloin : D’où cette question sur ce qu’évoquait Héloïse plus haut : l’humour ! Est-ce que vous avez bien rigolé durant la lecture de cette bande dessinée, car ça c’est hyper important ? 

Héloïse : Je n’ai peut-être pas ri à gorge déployée, mais j’ai beaucoup souri, et certains passages m’ont bien fait rire. Les jeux de mots sont truculents, et les références très amusantes. 

Lucie : Eh oui, j’ai bien rigolé ! Il y a les mots-valises dont parlait Héloïse, mais aussi les références à la pop culture, le caractère très affirmé des personnages… En réalité, il y a de multiples motifs de rire, à plusieurs niveaux de lecture. Ça va du rire de surprise du genre “ils n’ont pas osé ?!” à la référence inattendue. Ce qui en fait, comme tu le disais Frédérique, une lecture pour tous les âges !

Héloïse : Je suis d’accord avec vous les filles, je trouve que ce graphique permet différents niveaux de lecture, et c’est d’autant plus chouette. 

Liraloin : Je me suis bien amusée durant cette lecture, j’étais à bord sur le rafiot avec eux. Le scénario apporte une spontanéité qui est tellement appréciable. Punch line à gogo, tirades et monologues complètement hystériques, situations cocasses… ça n’arrête pas ! Et puis les noms donnés aux personnages comme les trois boulets… Les titres des chapitres sont amusants également : des moutons et des hommes, pour n’en citer qu’un !

Liraloin : Nous avons évoqué plusieurs fois les nombreux personnages, quel est votre préféré? 

Héloïse : Sans hésiter : la fiancée. Je trouve qu’elle a du caractère, aux antipodes de la jeune femme fragile à sauver. C’est même elle qui sauve les autres à de nombreuses reprises…

Liraloin : Tu as raison Héloïse. La fiancée est un personnage un peu badass comme on les aime. J’ai aussi apprécié qu’Eléonore soit aux antipodes d’Eric (quel prénom qui détonne par rapport aux autres : Barbe-en-tas, Tortilla…). D’ailleurs, un de mes personnages préféré ou je devrais dire mes personnages préférées, c’est la tribu Kot Kots avec tous les jeux de mots. Je suis fan.

Lucie : Moi aussi j’ai aimé la comtesse Eléonore du Nordest : malgré son titre, elle est top, badass à souhait. Mais j’avoue que j’ai aussi beaucoup aimé l’évolution du pirate, le bien nommé Barbe-en-tas. Il se fait destituer de son rôle de capitaine, doit faire face aux divergences d’opinion de son fils quant à son avenir, et se retrouve finalement à apprécier le courage de son ex-future-bru. J’ai adoré ces revirements de situation. La tortue Tortilla est géniale aussi avec sa curiosité pour la culture KotKot. C’est vraiment difficile d’en choisir un seul.

Héloïse : Oui la relation entre le “grand méchant capitaine pirate” et Éléonore est très très drôle. De rejet à l’acceptation, en passant par l’admiration. 

Hélène : Petit coup de cœur pour Éléonore de mon côté également. Elle m’a fait rire, mais les autres personnages ne manquent pas de piquant non plus !

Lucie : Outre votre personnage préféré, je me demandais si vous aviez un chapitre favori. Chacun a son unité autant en couleur qu’en péripéties !

Héloïse : Je n’en ai pas… ils sont tous amusants à leur façon !

Hélène : Moi non plus, je n’ ai pas réussi à en dégager un en particulier…

Liraloin : Le Mijoté de mutinerie car il fallait oser le jaune comme couleur dominante et c’est un des chapitres où on sent que la situation échappe à Barbe-en-tas. Quelques personnages se révèlent aussi comme le cuistot… et puis aussi les 3 pages avec juste les bulles dans le chapitre Dans le ventre d’Anacondaltonien.

Lucie : Pour ma part j’hésite entre l’arrivée chez les Kot Kots Secousse chez les Kot Kots et le suivant, la bien nommée Forêt farfelue, particulièrement loufoque qui voit vraiment se révéler l’héroïne chez Eléonore.

Lucie : Avant de conclure avec notre question traditionnelle, et sans trop en révéler aux chanceux qui vont découvrir cette BD, je dois dire qu’après ce tourbillon de folie qui ne ressemble à rien de ce que j’avais pu lire avant j’étais curieuse de découvrir la fin. A-t-elle répondu à vos attentes ?

Liraloin : Mais oui, j’ai trouvé que cette fin était dans la même lignée que le reste du scénario avec en prime une belle solidarité dans cette dernière épreuve. Mais on en dira pas plus !!!!

Lucie : Il ne faut évidemment pas trop en dire, mais justement une fin convenue aurait été franchement décevante. Une partie de la résolution était prévisible mais le reste (comme dans toute la BD il y a plusieurs couches) est à mon avis à la hauteur de ce qui précède. Il y a une logique certaine mais c’est aussi ce qu’il fallait.

Héloïse : Elle m’a semblée assez logique, dans la continuité de ce qu’on avait lu. Avec une chute bien drôle pour terminer en beauté. 

Lucie : Pour finir, à qui conseilleriez-vous cette BD ?

Héloïse : A partir du collège, je dirais, et plus si affinités.

Liraloin : Tout comme toi Héloïse à partir du collège et plus plus plus. A conseiller aux adultes trop sérieux et qui détestent la couleur !

Lucie : Le graphisme pourrait laisser penser à une BD destinée à un public plus jeune mais je vous rejoins tout à fait, à partir du collège les lecteurs pourront saisir jeux de mots et références. Il faut juste passer outre cette couverture et accepter d’entrer dans le monde fou de Renaud Farace et Olivier Philipponneau. Il y a matière à rire quel que soit son âge !

Hélène : Tout comme vous je pense qu’il faut une certaine maturité pour comprendre les jeux de mots et le sous-texte. Parfait pour les collégiens et au-delà (nous-mêmes avons aimé et nous ne sommes plus vraiment collégiennes n’est-ce pas 😉). Le volume de l’ouvrage va également dans ce sens. Le graphisme est coloré mais pas si enfantin que cela finalement. Il faut juste le proposer, l’accompagner, et cette BD de qualité a tout le potentiel pour rencontrer son public ado.

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Merci aux éditions 3oeil de nous avoir permis de découvrir cette BD pétillante. On espère que cette lecture commune vous aura donné envie de découvrir Forbans !, un graphisme original, drôle et inattendu, qui a rencontré un gros succès A l’Ombre du Grand Arbre !

Lecture commune : 72 saisons au Japon

Lucie, Héloïse et Liraloin ont décidé de partir très loin, dans un pays fantastique et accueillant. Une île où 72 micros saisons rythment la vie des japonaises et des japonais. Curieuses et charmées par ce documentaire, elles vont voulu échanger leurs impressions. Préparez-vous un bon thé matcha, et en route pour le Pays du Soleil Levant…

72 saisons au Japon, Kyùreki un calendrier de la Nature d’Emmanuelle Grundmann & Gilberte Niamh Bourget, 2025

Liraloin : Avant la lecture de ce documentaire, saviez-vous que les japonais étaient très attachés au cycle des saisons ? 

Héloïse : Je ne suis jamais allée au Japon, j’avoue connaître surtout ce pays grâce à ma lecture de mangas (j’en lis énormément), et j’avais remarqué que le printemps, et notamment la saison des cerisiers en fleurs, jouait un rôle important chez eux, tout comme certaines fêtes. Mais je n’imaginais pas qu’il y avait autant de mini-saisons ! 

Lucie : Moi non plus. Je savais qu’ils avaient un lien particulièrement fort avec la nature (les cerisiers en fleur comme Héloïse, les forêts et c’est aussi souvent le sujet des haïkus…) mais je n’avais jamais entendu parler de ces multiples saisons ! Et toi Liraloin, qui a eu la chance de visiter ce pays récemment ?

Liraloin : J’ai découvert cette subtilité sur les saisons avec le youtubeur Ichiban Japan (cela dit en passant, fait de magnifiques vidéos explicatives et dépaysantes sur les régions pas très touristiques au Japon). Je connaissais le lien très fort en particulier avec la floraison des sakuras mais pas plus. C’est en lisant beaucoup de littérature japonaise que je me suis aperçu que les saisons étaient très importantes dans le rythme de vie des japonais. Et qui plus est : qu’il y a même des micros-saisons.

72 saisons au Japon d’Ichiban Japan – Ichiban Japan, 2022

Lucie : Que pensez-vous de ces micro-saisons justement ? Elles vous paraissent “justifiées” ?

Héloïse : Je trouve ça super intéressant, cette connexion à la nature, au monde qui nous entoure, au vivant.

Liraloin : exactement Héloïse, j’adore penser que les japonais sont hyper connectés à cette Nature et à la lecture de ce livre il y a cette impression d’observation qui s’en dégage. Le fait de prendre le temps de regarder, se délecter ce qui nous entoure jour après jour presque… et toi Lucie? 

Lucie : Honnêtement en découvrant le titre j’ai trouvé que 72 saisons c’était peut-être un peu exagéré. Mais à la lecture, j’ai vraiment adoré cette attention aux détails, aux minuscules changements de la nature. Et j’ai trouvé cette approche très poétique. Une véritable invitation à ralentir et à observer nous aussi ce qu’il se passe autour de nous.

Liraloin : Je te rejoins complètement Lucie, cette poésie fait du bien car elle nous permet de s’arrêter un peu et on en a bien besoin.

Héloïse : Oui, j’ai beaucoup aimé cette idée d’observer la nature et ses infimes changements, comme marqueur de temps qui passe, mais aussi et surtout l’émerveillement de voir cette Nature si vivante…

Liraloin : D’où cette question : qu’avez-vous pensé de la construction de ce documentaire? 

Lucie : Logiquement, il est chronologique donc pas de surprise de ce côté-là. J’ai trouvé le texte concis, juste comme il le fallait pour attirer l’attention sur les infimes changements mais laisser aussi une place à l’imagination.

Héloïse : Je l’ai lu par petites touches, et j’ai aimé cet aspect chronologique, justement. C’est le genre d’ouvrage qu’on rouvre régulièrement, pour y piocher des anecdotes, des petites informations…

Lucie : En l’ouvrant je pensais comme toi le « picorer », et en fait je me suis laissée prendre au jeu de « mais quel élément va marquer le prochain changement de saison ? », un peu comme un petit suspense et je l’ai lu pratiquement d’une traite. Je trouve que l’écriture se prête bien aux deux types de lecture : ce n’est pas indigeste en continu, mais ça se lit aussi par petites touches très facilement.

Liraloin : Mais oui tu as raison Lucie ! J’ai eu cette même impression à la lecture ! Ce qui est très intéressant ici c’est que les explications données sont faites de manière ludiques et instructives, c’est fort appréciable.

Héloïse : J’ai apprécié le lien entre nature et légendes ! J’y ai retrouvé certaines dates et événements rencontrées lors d’autres lectures, et c’était très chouette de les voir illustrées et expliquées ici. 

Liraloin : C’était d’autant plus amusant que ces anecdotes m’ont bien replongé dans mon voyage donc Lucie, tu peux être fière car grâce à ce livre, je prolonge ce plaisir ! 

Liraloin : Dans la construction nous avons évoqué le contenu texte mais qu’avez-vous pensez de l’objet livre en lui-même? 

Héloïse : J’ai apprécié le format allongé avec sa couverture rigide, et la mise en page à la fois aérée et colorée. Les illustrations ont un aspect enfantin assez amusant, délicat presque, je trouve qu’elles vont bien avec l’aspect poétique de l’ensemble. 

Liraloin : Je trouve ce livre très attirant il a un format entre guide de voyage et roman graphique. Justement cela permet au jeune lecteur-lectrice de l’emporter partout. La couverture est visuellement bien réussie avec ce dégradé de saisons allant de l’hiver au printemps. J’apprécie également lorsqu’il y a une attention particulière aux couvertures intérieures. Il est soigné !

Lucie : J’ai aimé la couverture rigide, la mise en page très aérée et, évidemment, les saisons écrites en japonais qui sont quand même indispensables ! Les tonalités de couleurs de ces signes et des sous-titres sont très harmonieuses. On sent que tout a été pensé et c’est très agréable à lire.

Liraloin : Comme l’évoque Héloïse, les illustrations peuvent sembler assez enfantines. Est-ce que cela vous a plu ? 

Héloïse : J’ai été surprise au début, et puis j’ai apprécié cet aspect un peu rétro, cette impression de retomber en enfance, tout comme les enfants peuvent s’émerveiller de tout, on nous invite à nous émerveiller nous aussi. D’ailleurs, je trouve que cet ouvrage est à mi-chemin entre l’album et le documentaire. 

Lucie : Oui, j’ai aimé. Elles ont un côté « sur le vif » et en même temps, encore une fois, les couleurs sont très harmonieuses. C’est enfantin mais maîtrisé, juste une manière de signaler aux enfants que OUI, ce documentaire avec son grand nombre (72 !) et ces mots compliqués à lire (car il y a des transcriptions de mots japonais) leur est destiné. Je te rejoins Héloïse, on est vraiment entre l’album et le documentaire et j’aime beaucoup ton interprétation de l’invitation à retrouver notre émerveillement d’enfant.

Liraloin : Je vous rejoins complètement, j’ai été surprise de ce choix d’illustrations car on s’attend toujours à un trait un peu plus “japonisant” mais en réalité cela colle complètement à ce documentaire, comme vous le dites, à mi chemin avec l’album. J’ai apprécié ce trait naïf aux couleurs harmonieuses. Les illustrations d’oiseaux sont superbes !

Lucie : J’évoquais les mots compliqués ; ce n’est pas tant qu’ils sont compliqués mais plutôt que l’on trouve un savant mélange entre mots japonais transcrits et termes scientifiques précis. Dans un texte très accessible par ailleurs, j’ai trouvé qu’ils contribuaient au côté poétique de l’écriture. J’avoue que j’aime bien quand les auteurs font confiance aux enfants pour comprendre et se saisir de “mots savants”, d’expérience ils adorent ça ! Est-ce que vous aussi vous avez été séduites par ce choix ?

Liraloin : J’ai parcouru le livre suite à ton interrogation Lucie, pour ma part je ne trouve pas qu’il y ait trop de mots compliqués, c’est des mots japonais que l’on retrouve ici et là mais ils ne gênent pas la lecture. Au contraire cette attention incite l’enfant sans doute à vouloir en avoir plus ou simplement à se délecter d’un mot étranger et qui sonne bien.

Héloïse : Le vocabulaire est assez précis, il y a quelques termes scientifiques effectivement (chrysalide, par exemple), et je trouve ça chouette, mais ce n’est pas non plus trop complexe. 

Lucie : Pour conclure, à qui conseilleriez-vous ce livre ?

Liraloin : Bien évidemment à tout fan du Japon mais aussi aux personnes qui cherchent des livres pour se déconnecter en poésie ! Sa mise en page incite à le lire par petites bribes et à y revenir… 

Héloïse : Son format généreux et aéré, ce vocabulaire riche et poétique me fait penser qu’il plaira à petits et grands. D’ailleurs, à la maison, chacun y a trouvé son compte ! Qu’on soit fan du Japon, de nature ou de poésie, il y a de quoi être conquis.e !

Lucie : Je sais que beaucoup de parents râlent lorsque leurs enfants ne lisent que des mangas. Je me dis que cet album-documentaire peut être une ouverture vers un autre aspect du Japon, culturellement et poétiquement car ce pays a aussi une culture très riche dans ce domaine. Cela ne remplacera pas mais pourra peut-être compléter. Je vous rejoins : les “petits lecteurs” peuvent y trouver leur compte grâce à la possibilité dont on a déjà parlé de “picorer”. Et je le conseillerais aussi à tous les amoureux de la nature qui ont envie d’un regard neuf sur les petites transformations du quotidien.

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Nous espérons que ce documentaire vous aura apporté autant de petits bonheurs qu’il nous en a procuré !