Des figures paternelles enthousiasmantes.

A quelques jours de la fête des pères, en cette année qui verra à partir du 1er juillet 2021 le congé paternité enfin allongé, passant de 11 à 25 jours, nous avions envie de partager avec vous une sélection d’albums et de romans qui mettent en avant des personnages de pères curieux, ouverts, bienveillants et attentifs.

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Pour les plus petits, Alain Le Saux décline toutes les potentialités d’un papa attentif et drôle dans sa fameuse Boîte des papas. Quatre titres en format cartonné idéal pour que les petites mains découvrent au fil des verbes un papa joueur et câlin qui a su soigner son âme d’enfant.

La Boîte des papas, Alain Le Saux, École des loisirs, 2009.

L’avis de Colette.

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Ecrire permet souvent de déclarer son amour et cela fonctionne parfaitement dans cet album qu’Oliver Jeffers a écrit pour sa fille. Au fil des pages, il parle de transmission, des souvenirs que l’on se crée ensemble, du chemin que l’on parcourt côte à côte, main dans la main. Tout n’est pas toujours facile, mais à deux il est plus facile de se relever et d’avancer.

Toi et Moi – Ce que nous construirons ensemble, Oliver Jeffers. L’école des loisirs, 2020.

L’avis de Lucie.

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Pour Liraloin c’est Papa ! ce grand classique de Philippe Corentin qui montre une figure paternelle très sympathique.

Ce que l’on remarque tout de suite c’est le visage transit de peur (bouche grande ouverte, cheveux dressés sur la tête) d’un petit garçon criant « Papa ! ». Une peur provoquée par cet étrange animal aperçu au dos du livre.

« Au lit, on lit » c’est bien connu qu’une bonne lecture est propice à un bon endormissement. Cependant, le réveil peut être brutal surtout lorsqu’un étrange petit garçon se retrouve dans le même lit. Quel est le monstre finalement ? Et si ce dernier était le fruit de notre imagination ?

Dans cet album, Philippe Corentin exploite la figure paternelle de façon très simple. Le papa est celui qui est appelé pour secourir ou éventuellement pour chasser l’horrible monstre du lit. C’est à lui qu’incombe le rôle salvateur alors que la maman est là pour rassurer et consoler ou pour faire la morale. Et oui, ce petit garçon s’est couché le ventre trop plein entrainant une mauvaise digestion et donc… Boum ! Cauchemar en action !

Papa ! est un album intemporel que les enfants ne cessent de réclamer. Cette histoire est drôle, rassurante et douillette. Après tout, il n’y a pas que le papa et la maman qui s’inquiètent du petit garçon mais tous les invités également.

Papa ! de Philippe Corentin. Ecole des loisirs, 1995

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Si Roald Dahl s’amuse souvent au dépend des adultes en soulignant leurs travers et leurs contradictions pour notre plus grand plaisir, la figure paternelle de Danny champion du Monde est pour le moins enthousiasmante. Aimant, attentif, valorisant et plein d’humour, Lucie vous invite à (re)découvrir le papa de Danny !

Son avis ICI.

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Le père de Coyote, c’est tout un poème. Pieds nus, look de hippie, regard désarmant, tendresse infinie pour sa fille. Leur bus, qui leur sert de maison nomade, les transporte d’un bout à l’autre des États-Unis au gré de leurs inspirations. Rodéo partage avec sa fille le goût des livres et des histoires, l’envie de laisser des inconnus monter à bord et l’amour des sandwiches du Montana ! Mais il a aussi ses failles qui le rendent d’autant plus attachant. Si Coyote est le personnage principal du roman, son père reste une figure paternelle inoubliable parmi celles que l’on rencontre en littérature jeunesse.

L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart, PKJ, 2020.

Les avis d’Isabelle, Linda et Lucie

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La forme du roman choral se prête également à évoquer une relation père-fils. Madeline Roth nous donne à entendre la voix de Lucas, seize ans, et de son père, qui ne se parlent plus depuis longtemps. Ce n’est pas qu’ils soient fâchés, mais les silences, leurs différences et le temps qui voit Lucas grandir et son père vieillir ont distendu le fil de leurs liens. Rassemblés pour une semaine de vacance dans un chalet perdu dans la montagne, ils n’ont guère le choix d’autre choix que de se faire face. S’ils ne pourraient guère être plus différents – l’un posé, habile de ses mains, taiseux, solitude, l’autre avide de vivre, de bruit, de contacts – ils se manquent l’un à l’autre et partagent plus qu’ils ne le pensent. Un beau texte sur le pouvoir qu’a l’amour de transcender les différences et sur l’urgence d’entretenir, mot après mot, geste après geste, les liens qui nous tiennent à cœur.

Mon père des montagnes, de Madeline Roth. Éditions du Rouergue, 2019.

L’avis d’Isabelle

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En bonus, on vous conseille un film magnifique, captivant, déroutant, enthousiasmant qui dresse le portrait d’un père de 6 enfants parfaitement incroyable. Un Captain Fantastic qui sait nous interroger sur notre rapport à indépendance, aux savoirs, à la transmission, à l’amour.

Captain Fantastic, Matt Ross, 2016.

La bande annonce si ça vous tente !

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Et vous, quel livre auriez-vous ajouté à cette sélection ? Quel livre a su témoigner du bonheur d’être parent ?

Nos coups de cœur de mai !

Un mois de mai pluvieux, ce n’est pas perdu pour tout le monde : un prétexte pour bouquiner au chaud en écoutant la pluie tomber.

Un mois de mai déconfiné, c’est évidemment l’occasion de retourner en bibliothèque et en librairie, de réinvestir les lieux de culture – notamment ceux dédiés au livre !

Alors les voici, nos coups de cœur du mois de mai !

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Isabelle et ses moussaillons adorent jouer à cache-cache. Autant dire qu’ils sont complètement entrés dans l’univers de jeu merveilleux composé par Lolita Séchan et Camille Jourdy. Leur album est plein d’énergie et de créativité. Et avec ça, joli comme un bonbon, entraînant comme une petite comptine, réjouissant comme une Vermeille. Pas de doute, c’est un coup de cœur !

Cachée ou pas, j’arrive ! de Lolita Séchan et Camille Jourdy. Actes Sud BD, 2020.

L’avis d’Isabelle

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L’album coup de cœur de Blandine nous invite à remonter le temps, pour découvrir Claude Monet, sa peinture, son jardin et son époque, au fil de pages aux illustrations multiples.

Monsieur Monet peintre-jardinier. Giancarlo Ascari et Pia Valentinis. 5 Continents Editions, 2015

L’avis de Blandine

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Lucie a été touchée par deux albums aux illustrations merveilleuses.
Sylvain de Sylanie, chevalier, tout d’abord. Sommé de faire du tri dans ses jouets, Sylvain part pour une dernière aventure avec Charlemagne, son cheval à bascule. Cette histoire est une véritable ode à l’imaginaire enfantin, magnifiée par les illustrations d’Eloïse Scherrer.

Sylvain de Sylvanie, chevalier, Didier Lévy et Eloïse Scherrer, Sarbacane, 2018

L’avis de Lucie et d’Isabelle.

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Le très grand format de Rois et reines de Babel du génial François Place fait honneur à ses majestueuses illustrations. Se perdre dans les détails de ces dessins est un bonheur. L’auteur-illustrateur nous entraîne à la découverte de Babel, que nous verrons évoluer au fil des générations. Certains rois participeront à sa grandeur, d’autres à sa décadence… Et les reines ? A vous de le découvrir ! Une réinterprétation moderne de l’épisode biblique, qui invite à la réflexion.

Rois et reines de Babel, François Place, Gallimard Jeunesse, 2021

L’avis de Lucie.

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Pour Liraloin c’est une histoire de jupe portée par un garçon qui a animé un joli coup de cœur. Une lecture dévorée et pleine de résonance!

Va te changer ! de l’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Gilles Abier et Thomas Scotto. Editions du Pourquoi Pas?, 2019

L’avis de Liraloin

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Coup au cœur et coup de cœur, le roman de Nancy Guilbert et Marie Colot a fortement émue Blandine. Il aborde un sujet encore peu évoqué mais nécessaire: celui des relations toxiques.

Point de fuite. Marie COLOT et Nancy GUILBERT. Gulf Stream Editeur, 2020

L’avis de Blandine

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Le mois de mai a été riche en lectures légères chez Linda et ses ladies. L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace fut un énorme coup de cœur. Avec humour et malice, l’histoire dénonce la maltraitance animale lié à leur consommation alimentaire. Un sujet sensible et actuel abordé avec légèreté pour une sensibilisation à niveau d’enfants.

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, Thomas Gerbeaux et Pauline Kerleroux, La joie de Lire, 2020.

Les avis de Linda et d’Isabelle

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Étrange plongée pour La Collectionneuse de papillons avec le roman En apnée de Meg Grehan publié aux éditions Talents hauts. Maxime découvre l’amour. Mais ne sait pas que c’est l’amour qu’elle découvre. Maxime s’observe, s’interroge. S’inquiète. Dans les livres, les films, les séries qu’elle connaît, l’amour, c’est une histoire entre une fille et un garçon. Or Maxime aime Chloé. Elle y pense tout le temps. Et elle panique. Un très joli récit en vers libres qui chante le premier amour avec simplicité. Et nous interroge sur les représentations du monde que nous offrons aux enfants à travers l’art et la parole.

En Apnée, Meg Grehan, traduction d’Aylin Manço, Talents hauts, 2020.

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Et enfin, Isabelle et ses moussaillons se sont délectés du tome 2 de la série Magic Charly : une intrigue captivante qui bourgeonne dans un univers vraiment original, portée par la plume très imagée d’Audrey Alwett. Et un art unique de faire résonner les grandes questions sociales par des analogies avec un monde magique. Toute la famille a adoré !

Magic Charly, tomes 1 et 2, d’Audrey Alwett. Gallimard Jeunesse

L’avis d’Isabelle sur le tome 1 et le tome 2

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Nous espérons que ces coups de coeur, entre jeu, art, mondes imaginaires et perches tendues à nos consciences, vous donneront envie de lire. N’hésitez pas à nous raconter quelles pages vous ont fait récemment vibrer !

Lecture commune : les trois “romans-fleuve” de Davide Morosinotto

Impossible de résister à l’appel de l’aventure des romans de Davide Morosinotto : par la vivacité de sa plume et de ses dialogues, la qualité de ses intrigues menées tambour battant, le charme fou de ses personnages et des décors historiques époustouflants, l’auteur italien apporte quelque chose de frais et de réjouissant à la littérature jeunesse. Il réinvente l’idée de série avec trois romans qui ne se suivent pas à proprement parler, mais qui sont apparentés à plusieurs égards, comme nous le verrons. De quoi susciter des échanges à l’ombre de notre grand arbre, comme vous pouvez l’imaginer ! Alors, êtes vous du voyage ? Embarquez dans votre bateau à aube, votre paquebot ou votre pirogue, c’est parti !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (L’école des loisirs, 2018). L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (L’école des loisirs, 2019). La fleur perdue du chaman de K (L’école des loisirs, 2021).

Isabelle : Le célèbre catalogue Walker & Dawn, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et La fleur perdue du chaman de K peuvent se lire indépendamment. Lesquels avez-vous lus et comment les avez-vous découverts ?

Lucie : Je commence juste ma découverte et encore une fois c’est grâce à vous. J’ai lu ta critique sur La fleur perdue qui m’a interpellée. Mais à la bibliothèque il n’y avait que Le célèbre catalogue Walker & Dawn donc je commence par là !

Colette : Et bien je n’ai lu que L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges que j’ai découvert parce que tu m’as promis, Isabelle, une belle lecture ! C’est donc également sur tes conseils que j’ai foncé l’emprunter à la médiathèque !

Pépita : J’ai aussi lu les trois mais pas dans l’ordre de leur parution. J’ai commencé par Le célèbre catalogue, mais je ne me souviens plus du tout comment il a atterri dans mes mains. Depuis, je suis cet auteur car il a une façon bien à lui de raconter ses histoires. Toujours un duo d’enfants, qui vivent des aventures incroyables ! Et d’autres enfants qui font l’aventure avec eux. C’est assez simple dit comme ça mais en fait, ces histoires ont vraiment quelque chose en plus. Dans la forme. Ou l’élément déclencheur. Ou les enjeux historiques. De vrais page-turners ! Et combien j’aurais voulu les lire enfant, on ne doit pas du tout en avoir la même perception qu’adulte. En plus, ils pèsent lourds, alors on sent qu’on en a pour son content de lecteur !

Isabelle : Moi aussi, j’ai lu les trois. C’est grâce au grand arbre que j’ai découvert Le célèbre catalogue et comme Linda, ça a été un tel coup de cœur, peut-être le plus grand des dernières années, que je me suis précipitée sur chacun des deux tomes qui ont suivi. Nous avons même relu (à voix haute !) le premier, après avoir terminé La fleur perdue !

Quand on lit le résumé de ces livres, ils n’ont a priori rien à voir : le premier se passe aux États-Unis en 1904, le deuxième en Russie pendant la deuxième guerre mondiale, le troisième au Pérou dans les années 1980. Et pourtant, les fils conducteurs sont multiples, non ?

Pépita : À première vue effectivement, ce n’est pas une trilogie ! Mais il y a toujours un fond historique, la grande Histoire, dans laquelle des enfants vivent des aventures incroyables. Toujours un couple d’enfants et d’autres qui gravitent autour, les aident, les soutiennent. Des enfants de la rue, en précarité aussi pour la plupart, et très débrouillards. Toujours un objectif aussi qu’il se donnent et toujours un voyage loin de chez eux, des cartes à lire, du repérage d’espace, de la jugeote et un sacré coup de chance, que je devrais mettre au pluriel !

Linda : Ce n’est clairement pas une trilogie au sens où on l’entend habituellement. Mais cela reste une série dans laquelle l’auteur s’amuse à placer des personnages déjà rencontrés dans un autre livre. Il explique d’ailleurs très bien cela à la fin de la fleur perdue du chaman de K , cette envie qu’il avait d’une série de romans qui placerait l’action autour d’un grand fleuve.

En fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Lucie : J’ai beaucoup aimé les illustrations qui jouent sur le côté documents d’archives du “Catalogue” et je me demandais : les autres romans de Morosinotto ont-ils tous ce côté graphique ou pas du tout ?

Pépita : Le travail graphique sur ces trois tomes est aussi un fil conducteur et cela donne une unité narrative à cette collection. Je préfère dire collection que série car ce n’en est pas une, au sens de trilogie. Je trouve que cela modernise drôlement le concept !

Isabelle : D’après moi, l’un des aspects qui font de ces romans des lectures inoubliables ! Chaque tome donne lieu à un travail graphique que j’ai trouvé merveilleux : comme on le disait, Le Catalogue intègre des documents d’époque dans le texte – extraits de catalogue, coupures de presse, photographies, cartes…

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

On retrouve cette résonance entre texte et graphismes dans les tomes suivants, mais à chaque fois sur un mode différent. Morosinotto déborde de créativité en la matière : L’éblouissante lumière se lit comme des cahiers d’enfants dûment annotés à la matin par un commissaire soviétique ! Et le troisième volet est peut-être le plus inventif : il fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations…

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, le côté graphique est très important. Il est même au fondement de la narration. Ce roman raconte l’histoire de jumeaux Nadia et Viktor, qui vivent à Leningrad quand la seconde guerre mondiale éclate. Obligés de quitter leur famille, leur père va leur offrir une série de carnets rouges à spirales dans lesquels les enfants s’engagent de noter tout ce qui va leur arriver pendant leur exil forcé. Le roman est donc rythmé par la rédaction des carnets. Il n’y a donc pas de chapitres dans ce roman mais des carnets qui s’enchaînent au fil des mésaventures de nos deux personnages principaux. Dans ces carnets, les enfants collent des photos, des documents divers, et surtout des cartes qui certes orientent leurs itinéraires mais aident précieusement les lecteurs/lectrices à se repérer ! Entre chaque carnet, on trouve les rapports du commissariat du peuple aux affaires intérieures, qui forment une sorte de récit cadre à la narration que l’on peut lire dans les carnets. La structure narrative est donc complètement nourrie par le structure graphique du livre.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Pépita : Quand même, c’est assez inégal. Je m’explique : j’ai trouvé le principe des carnets dans Les étoiles rouges hyper-classique (l’écriture rouge pour Viktor m’a vraiment gênée pour lire !), dans La fleur perdue c’est déjà plus élaboré, puisque le jeu se déplace sur plusieurs formes (typographies, pages noires,) et dans Le catalogue, c’est là que j’ai trouvé ce graphisme le plus dynamique.

La fleur perdue du chaman de K. Extrait

Linda : Je suis complètement d’accord avec Pépita pour dire que cela donne une unité narrative à la série malheureusement inégale. Certains choix faits dans La fleur perdue m’ont vraiment posé problème entre le fait qu’il fallait parfois tourner le livre dans tous les sens, la taille très petite de certaines lignes ou l’aspect flouté du texte. Clairement c’est un concept intelligent et les idées sont bien pensées mais ce n’est pas toujours très pratique. J’ai par contre adoré les carnets de L’éblouissante lumière plus traditionnels, certes, mais tellement bien faits. A la lecture, on en arrive à se demander si ce ne sont pas de vraies pages retrouvées des années plus tard.

Lucie : C’est un peu pareil avec Le catalogue, ce jeu sur le document authentique est très intriguant, je trouve. Mais il dévoile ce qu’il en est dans ses remerciements, en tout cas pour Le catalogue !

Linda : Oui absolument, c’est présent dans chaque livre.

Isabelle : Pour ma part, je ne saurais pas dire laquelle de ces trois propositions j’ai préférées. Le jeu consistant à utiliser les lettres comme des images dans le troisième tome est original, ça m’a fait penser à certains textes dadaïstes ! Dans Le catalogue, il y a eu un immense bonus lié à la surprise de découvrir ces documents magnifiques alors que je ne m’y attendais pas. Exactement comme le disait Colette pour L’éblouissante lumière, il y a une imbrication entre texte et iconographie qui fait forte impression. On entre presque dans un rôle face à ces documents qui semblent d’époque : dans le premier cas, on vibre d’excitation en tournant les pages de ce catalogue d’un autre temps et on peut ressentir la fascination qu’il devait susciter un siècle avant Amazon ! Dans le deuxième, on se retrouve presque dans la peau du commissaire soviétique qui découvre les carnets de Victor et Nadia et qui doit se faire une idée des tenants et aboutissants de leur “affaire”. J’ai trouvé vraiment drôle de lire ses annotations et de voir les différents points de vue qu’on peut avoir sur les péripéties vécues par les deux enfants. Je te rejoins, Colette, pour trouver que dans les trois cas, ces documents, cartes, etc. sont aussi utiles pour planter le décor et aident à se repérer dans des époques très différentes de la nôtre.

Un autre point commun à ces trois romans concerne la narration à plusieurs voix. Avez-vous une idée des motivations de l’auteur pour opter pour cette formation de narration ? Est-ce quelque chose que vous avez apprécié ?

Pépita : J’imagine que pour l’auteur ce principe de narration lui permet plusieurs points de vue dans les aventures. Et comme son fil rouge est de donner la voix à plusieurs enfants à chaque fois, c’est un bon moyen. Pour le lecteur, c’est agréable de monter l’histoire dans sa tête à travers ce principe. En plus, pour ne pas le lasser, il a à chaque fois modifié la forme de ce principe de narration. Oui, j’ai réellement apprécié cette façon de faire, de manière inégale dans chaque roman, mais globalement, c’est fort réussi, ça donne une belle dynamique, ça surprend, ça attise la curiosité. De plus, il a su aussi le valoriser dans les illustrations, et ça, ça donne vraiment une autre perspective ! Je trouve qu’il a carrément modernisé ce principe.

Linda : L’intérêt réside dans la multiplicité des points de vue. Chaque enfant raconte l’histoire selon ce qu’il en perçoit ce qui est intéressant dans la dynamique du récit mais aussi et surtout quand les enfants vivent des aventures différentes. C’est un choix qui me plait toujours car il permet aussi d’éviter les longueurs et les temps morts au maximum. Comme Pépita, j’ai beaucoup aimé l’utilisation de l’illustration pour notifier le lecteur du changement de personnage. Le côté visuel permet toujours de situer les évènements et de plus, cela enrichi l’objet-livre.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lucie : Honnêtement, je trouve que la narration à plusieurs voix est souvent une astuce de l’auteur pour faire dire à un personnage quelque chose qu’un autre narrateur ne pourrait pas dire de lui-même. Ce n’est pas toujours très bien fait et c’est d’autant plus gênant que ce “stratagème” est très fréquent en littérature jeunesse. MAIS, Morosinotto justifie et utilise parfaitement ce ressort, en tout cas dans Le célèbre catalogue. Le fait que le roman soit en fait le récit de leurs aventures par les enfants à une journaliste justifie cette succession de voix, et chaque personnage a vraiment un ton et une dynamique que l’on retrouve dans l’écriture. C’est très bien fait !

Isabelle : Je vous rejoins totalement sur la façon dont Morosinotto joue des changements de narrateurs pour construire son récit, entretenir le suspense et révéler à petites touches ce que les différents narrateurs perçoivent. Avec à chaque fois un ton propre au personnage ! J’y ai aussi vu le moyen de livrer une lecture subtile d’époques historiques particulièrement complexes en multipliant les points de vue. Par exemple, dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, on sent bien que les choses ne sont pas perçues de la même manière quand c’est Victor qui raconte, lui qui aspire à être un “bon camarade” (sans hésiter à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de retrouver sa soeur), quand c’est Nadia, plus distanciée vis-à-vis du régime – et évidemment quand on lit les annotations du colonel Smyrnov qui incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’ensemble brosse un tableau différencié et très intéressant !

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, les deux narrations se justifient complètement puisqu’en fait chaque enfant vit une histoire différente avec cependant un objectif final similaire pour les deux personnages principaux : se retrouver (même si ce n’est pas la même dynamique qui anime les deux enfants : l’un, Victor, fait tout pour retrouver sa sœur, l’autre, Nadia, attend d’être retrouvée par son frère). Comme l’a souligné Isabelle, cette double narration permet d’accéder à différentes manières de vivre le régime politique en place. Elle permet aussi de suivre les étapes de l’invasion de l’URSS par l’armée allemande de plusieurs postes stratégiques, ce que j’ai trouvé particulièrement ingénieux et enrichissant car on apprend vraiment beaucoup de choses sur cette terrible page de l’Histoire à travers la myriade d’endroits traversés par les deux enfants. Quant aux pages dédiées au colonel Smyrnov, elles sont tellement en décalage avec la foule de précisions, d’anecdotes des pages écrites par les enfants, elles respirent tellement le “confort” quand les deux enfants sont accablés par tous les dangers, qu’elles nous font surtout sentir ce qu’il y a d’arbitraire dans le pouvoir politique, de complètement ubuesque même à vouloir à ce point s’aveugler. Une critique subtile mais efficace du régime communiste.

Isabelle : Ces remarques sur le régime communiste dans L’éblouissante lumière l’illustrent, chacun des “romans-fleuves” nous plonge dans un contexte historique bien particulier. Qu’est-ce qui vous a le plus marquées, interpellées, amusées à cet égard ?

Lucie : Ta question me fait immédiatement penser à la mise en garde sur laquelle s’ouvre Le catalogue. Elle souligne avec humour l’évolution des mœurs et l’écart entre ce que l’on peut attendre d’un roman de littérature jeunesse et le vécu des enfants de cette époque.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Prologue

Pépita : J’ai trouvé la construction de L’éblouissante lumière “plus classique” à travers les deux cahiers des enfants dans un contexte historique vérifiable. Le célèbre catalogue est une aventure collective époustouflante qui part de pas grand’chose, comme si l’aventure pouvait surgir n’importe quand, avec alternance des quatre voix des quatre enfants qui racontent. Les cartes et illustrations sont sublimes ! Et plonge le lecteur dans une époque des États-Unis et la course au progrès. Et La fleur perdue nous fait vraiment entrer dans un univers chamanique mystérieux et ésotérique, mais là l’histoire est plus imbriquée. Le contexte historique est celui du sentier lumineux, l’époque du terrorisme au Pérou et là, c’est contemporain. A chaque fois, l’auteur a su insuffler un univers graphique qui colle à l’ambiance mais aussi des éléments historiques véridiques.

Colette : J’ai appris plein de choses sur le siège de Leningrad et l’incroyable initiative de la “route de la vie” passant par le Lac Dagoda. Finalement l’Histoire enseignée aux élèves de l’hexagone est très franco-française (l’était en tout cas) et par conséquent je ne connaissais pas toutes ces opérations militaires notamment la stratégie qui a consisté à affamer la population de Leningrad.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Isabelle : Tout à fait ! Même en tant qu’adulte, on découvre des pages d’histoire qu’on ne connaissait pas forcément, avec la multiplicité de points de vue que permet la littérature. Je n’aime pas trop qu’on sente l’intention didactique dans une fiction, mais c’est génial d’avoir l’impression, dans le cadre d’une lecture-plaisir, de voir son horizon élargi. Et là, ça fonctionne très bien, je trouve. On est pris par l’intrigue et l’aventure, mais on profite au passage à fond d’un décor historique peaufiné dans les moindres détails : avec mes garçons, nous avons adoré par exemple remonter le Mississippi dans un bateau à aube fourmillant d’ouvriers, de musiciens et de joueurs de poker ! J’ai trouvé drôle de voir, en lisant La fleur perdue, que les années 1980 pendant lesquelles j’ai grandi pouvaient sembler une époque historique un peu exotique du point de vue de mes enfants (“c’est quoi, un walkman ?”). Même si bon, nous sommes au Pérou et j’ai découvert des choses aussi sur l’histoire de ce pays que je connaissais mal.

Je voulais vous poser une question dont il ne sera peut-être pas aisé de parler sans divulgâcher. Qu’avez-vous pensé de la façon dont Morosinotto “dénoue” ses intrigues ? J’ai trouvé que c’était assez peu classique, j’ai eu le sentiment à chaque fois qu’au moment du dénouement, on a l’impression que l’essentiel n’était finalement pas là où on le pensait pendant toute la lecture, un peu comme si le voyage comptait finalement plus que la destination, vous voyez ce que je veux dire ? Qu’en avez-vous pensé ?

Lucie : Tu as lu mon avis : concernant Le célèbre catalogue pour moi on ne peut pas divulgâcher la fin puisque l’éditeur s’en charge directement sur la couverture ! Je suis d’accord sur le fond : évidemment, comme souvent, le chemin compte plus que la destination. C’est ce qui lie les personnages, les fait évoluer et grandir. Mais tout de même, j’aime aussi découvrir la résolution et j’ai un peu eu l’impression d’avoir été spoliée par le spoil si vous m’autorisez un jeu de mot facile. Clairement, j’ai aimé lire les aventures rocambolesques des personnages, mais du fait de cet énorme indice, je m’attendais au moins à une fin en deux temps. J’ai été déçue que le suspense retombe. Sans ôter à la qualité d’ensemble du roman, connaître la fin a quand même un peu gâché le dernier tiers de ma lecture.

Linda : Comme le dit Lucie, on connait le dénouement avant la lecture donc oui le chemin compte plus que la destination. C’est tellement formateur pour les enfants ce voyage avec ses rencontres et ses aventures. On est vraiment sur du récit initiatique avec comme principal objectif une évolution du/des personnage(s) vers une compréhension de soi et/ou du monde qui les entoure.

Pépita : Je n’ai pas du tout vu ce message comme ça ! Je l’ai vu plus comme un appel à le vérifier à travers cette grosseur du pavé et on se dit qu’on va en avoir pour son “argent” (si vous permettez…). C’est bien raccord avec le style du livre je trouve un peu “western”. Quant à l’exergue, je la trouve formidable ! Un enfant qui lit ça doit se dire : chouette ! Du transgressif ! Des trois, j’ai trouvé que c’était le plus novateur, le plus avec du suspense jusqu’au bout. Ces romans sont clairement dans la veine aventure initiatique et comme vous le dites, c’est la façon d’y arriver qui compte mais pas la fin en soi. Je les trouve extrêmement positifs malgré les embûches avec de belles valeurs.

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Nous espérons que cet échange le laisse pressentir : les centaines de pages de ces romans-fleuve se dévorent (beaucoup trop) vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Si ce cycle est présenté comme achevé, les arbronautes seraient ravies de repartir un jour en voyage avec Davide Morosinotto. Autour du Nil, pourquoi pas ?

En attendant, n’hésitez pas à poursuivre l’exploration de l’univers de Morosinotto avec nos avis :

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lecture commune : De la dictature / De la démocratie

Parler aux enfants de politique, de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect. Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Les arbronautes ont donc été ravies de voir l’éditeur Rue de l’échiquier rééditer deux albums percutants et attrayants, initialement parus en Espagne, au lendemain du franquisme : nous avons eu envie de partager nos impressions de lecture !

De la dictature, Equipo Plantel et Mikel Casal, Rue de l’échiquier, 2020.
De la démocratie, Equipo Plantel et Marta Pina, Rue de l’échiquier, 2020.

Isabelle : Démocratie, dictature… Faisons-nous l’avocate du diable : est-ce que ce ne sont pas des notions très abstraites pour des enfants ? N’ont-ils pas le temps pour découvrir comment fonctionnent les régimes politiques ?

Blandine : Ce sont des notions abstraites mais des mots que nous employons très souvent et que nous peinons à définir paradoxalement. On parle et on les applique finalement tout le temps (et davantage en cette période de pandémie avec les prises de paroles hebdomadaires du gouvernement, aussi attendues et commentées par les enfants que par nous). La politique, on en parle d’abord en famille avec le choix du film, de la sortie, du jeu, mais aussi à table, à l’école (dans la cour, en cours ou lors des élections de délégués), pour résoudre un différend entre enfants, lorsqu’ils évoquent « leurs droits », pendant un jeu de société, mais aussi par rapport à une lecture, un film, un reportage ou une célébration/commémoration, telle celle du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier (le 5 mai). Et bien sûr, lorsqu’on va voter pour les élections locales ou nationales. Je crois que c’est nous, adultes, qui complexifions le mot, et le réduisons à nos instances officielles alors que dès notre plus jeune âge, nous y sommes confrontés.

Linda : Je dirais aussi qu’à partir du moment où le sujet questionne l’enfant, cela ne peut être trop tôt. Sans entrer dans des explications compliquées, il me semble possible de leur faire comprendre, ou du moins entendre, la différence entre une démocratie ou une dictature. Ils vivent dans le même monde que nous, il me semble donc normal qu’ils cherchent à le comprendre.

Lucie : Je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour planter la graine de la citoyenneté. Entre l’abstentionnisme et la situation que l’on vit en ce moment avec la pandémie, je me dis qu’il est essentiel de donner quelques clés de compréhension dont certains adultes manquent aussi parfois ! En revanche, je pense que c’est justement parce que ce sont des notions abstraites qu’il est si difficile de trouver des supports adaptés aux enfants.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, ce sont des sujets qui intéressent, peut-être plus qu’on ne le pense, les enfants qui sont sensibles à ce qui préoccupe les adultes, mais aussi plus généralement aux questions de justice. Ils font vite des parallèles d’ailleurs : la famille n’aurait-elle pas vocation à fonctionner de façon démocratique ? Et l’école ? Qu’est-ce que cela impliquerait ? Tout cela intéresse les enfants et leur en parler, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Cela dit, nous sommes là dans des sujets assez abstraits qu’il n’est pas évident de traiter à hauteur de jeune enfant. Comme Equipo Plantel s’y prend-il ? Cela vous paraît-il réussi ?

Lucie : La grande réussite d’Equipo Plantel est d’arriver à aborder ces notions pour le moins abstraites à hauteur d’enfant. Alors c’est sûr, il y a des raccourcis et des manques, mais Linda en parle très bien dans sa critique : comparer d’un côté la démocratie à un jeu qui ne fonctionne que si on en respecte les règles et de l’autre la dictature à une dictée est très parlant pour les enfants.

Linda : Je rejoins complètement Lucie. Equipo Plantel réussit complètement à se mettre à hauteur d’enfant en faisant des analogies qui sont parlantes pour eux.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a bluffée. Pour travailler en tant que chercheuse sur plusieurs des aspects abordés, je constate souvent à quel point il est difficile de parler simplement, même à des adultes, de concepts abstraits comme la division des pouvoirs, ce que nous appelons “rule of law” ou encore l’idée de mandat. Et là, c’est à la fois limpide et assez complet – on va largement au-delà des lieux communs habituels. Les analogies que vous évoquiez sont géniales parce qu’elles parlent facilement aux enfants, un très, très bel exemple de vulgarisation !

Blandine : Oui, c’est tout à fait réussi. D’abstraites, ces notions deviennent concrètes et simples grâce à des exemples que les enfants vivent et utilisent quasi quotidiennement et des choix illustratifs qui rendent ces albums attractifs. Le contexte de parution de ces albums est aussi très intéressant.
Parus juste au sortir du franquisme en Espagne, ils ont été écrits par un collectif composé de deux économistes et d’une pédagogue, à destination de la jeunesse, mais pas seulement. Une jeunesse qui n’avait pas connu autre chose que la dictature. Ils s’inscrivaient dans un vaste mouvement culturel et artistique aspirant au renouveau et à la modernisation (avec notamment la relance de l’économie, évoquée dans la question suivante), appelé la Movida Madrileña, qui s’inspirait des contre-cultures européennes et notamment britannique. Avec un seul mot d’ordre, repris et clamé dans ces albums : La Liberté ! Celle des corps et des esprits. La grande force de ces albums c’est donc d’être inscrits dans un contexte politique, social, sociétal et culturel, et pourtant d’avoir un propos universel et intemporel.

Lucie : Il me semble que “De la dictature” est le plus évident, pour commencer, car les dictateurs ont un côté fascinant pour les enfants. Qu’en pensez-vous?

Linda : Plutôt que le personnage du dictateur, ne pensez-vous pas que c’est plutôt la liberté totale dont jouissent les dictateurs qui est fascinante pour les enfants? Ils sont soumis à tellement de règles, que ce soit dans leur foyer ou dans le monde extérieur, que toute cette liberté peut paraître enviable. Et peut-être plus encore pour l’enfant qui vit sous une dictature. Cela me fait penser au jeune héros du film Jojo Rabbit. Il n’a aucun libre-arbitre, son éducation étant faite chez les jeunesses hitlériennes pour l’essentiel. On peut se demander si l’absence de son père et ses amitiés quasi inexistantes ne le rendent pas plus fragile et donc plus sujet à “l’endoctrinement”. Après tout les dictateurs vendent du rêve de par leur élévation au plus haut niveau de la société alors que rien ne les y prédestinait ; cela peut être rassurant pour un enfant qui souffre d’un manque de confiance en lui.

Blandine : Tout à fait ! Le tandem de la volonté et de l’avoir en toute impunité attire irrémédiablement. Parce qu’ils n’ont pas conscience de ce que cette « liberté » affichée exige. C’est comme lorsqu’ils nous disent à nous, adultes, que nous pouvons faire tout ce que nous voulons, comme nous le voulons. Sans contraintes pensent-ils. Les dictateurs véhiculent aussi une image de force, de toute puissance même, et de solidité à laquelle ils sont sensibles. Les enfants connaissent très tôt leurs droits (qu’ils revendiquent beaucoup) mais oublient souvent leurs devoirs, pourtant intimement liés. En discutant avec des exemples concrets, ils se rendent compte que ce n’est pas aussi simple, que « la liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres » et la manière dont elle s’obtient. Et là de prolonger avec les notions de respect, partage, vivre ensemble.

Lucie : Que pensez-vous des illustrations ? Elles sont très différentes d’un ouvrage à l’autre, trouvez-vous ce choix pertinent ?

Blandine : J’ai beaucoup aimé aussi ces partis-pris graphiques, très différents l’un de l’autre mais qui se complètent bien. Foisonnement d’un côté contre apparente simplicité de l’autre. Les collages à l’esthétique vintage de Marta Pina sont fourmillants de détails, de vie, de possibles même. Ce sont des images qui sont très prisées de nos jours. Ils renvoient à un « avant » certes un peu idéalisé, très « american way of life » lorsqu’on croyait encore que tout était à faire, réalisable, accessible. Elle met en image la démocratie grâce à laquelle chacun, homme ou femme, peut s’accomplir comme il le désire, exercer ses passions, aussi farfelues soient-elles, acquérir toutes sortes d’objets, choisir son métier et donc sa vie, etc. Le tout en Liberté. Il s’en dégage beaucoup de vie, d’énergie et une forme de positivité.
En contraste, le dessin de Mikel Casal semble plus simple, mais aussi plus accessible. J’aime beaucoup le rappel historique fait sur les pages de garde avec les portraits des (nombreux) dictateurs mondiaux. J’aime d’autant plus cela que ça inscrit cet album dans un cadre historique qu’on voudrait ne pas oublier et transmettre, pour que cela ne se reproduise pas. Ces portraits peuvent permettre de prolonger les discussions, d’aborder leurs similitudes et différences, l’Histoire et la géographie. Son dessin très coloré crée un contraste intéressant avec le thème abordé et les mots d’Equipo Plantel, qu’il prolonge ou contredit. Là aussi, se retrouvent de nombreux détails à retrouver ou à mettre en relation avec des références passées ou actuelles.

Isabelle : J’ai été frappée, moi aussi, par les différences entre les illustrations des deux albums. Les couleurs des illustrations de Mikel Casal sont attrayantes, je trouve. Leur côté satirique dédramatise en apportant une touche d’humour, un peu dans l’esprit du film de Chaplin Le dictateur. Elles n’en disent pas moins certaines choses de façon impitoyable, par exemple avec cette illustration montrant un dictateur âgé arrosant son jardin qui s’épanouit sur un sol plein de crânes… Les illustrations de Marta Pina m’ont laissée un peu perplexe. Elles sont plus décalées, un peu surréaliste et parlent sans doute moins facilement aux jeunes lecteurs. Mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel. Donc j’ai bien aimé.

Linda : Ces choix me semblent très pertinents. Mikel Casal est caricaturiste et l’humour qu’il met dans ses dessins permet d’alléger le ton sur le difficile sujet de la dictature. Alors que les collages vintages de Marta Pina rappellent ceux que pourraient faire un enfant avec tous ces détails qui en mettent plein les yeux. Mes filles ont préféré le ton humoristique de Mikel Casal alors que j’ai préféré celui de Marta Pina qui m’a semblé plus original et plus à même d’attiser la curiosité.

Blandine : J’ai le sentiment que le premier album s’adresse presque plus aux adultes, pour retrouver cette part d’enfance qui croyait en l’avenir, et qui peuvent agir maintenant pour conserver la liberté (puisque la démocratie est entre nos mains avec le choix et le vote); et le deuxième plus à destination des enfants comme un contre exemple, quand ce sera à eux de choisir et de voter, pour préserver la liberté.

Isabelle : Par contre, n’avez-vous pas trouvé la façon dont les idéologies sont expliquées et illustrées un peu manichéennes ?

Lucie : Si ! Tu l’as écrit dans ta critique et je suis tout à fait d’accord avec ton analyse. Les illustrations ont été refaites pour cette réédition, mais je trouve qu’ils ont su conserver l’esprit d’origine et que cela nécessite de remettre dans le contexte. Comme l’expliquait Blandine, ces documentaires sont parus à la fin du franquisme, à destination des enfants… Favoriser les usines et l’économie n’avait peut-être pas le côté péjoratif que cela a pris de nos jours. Les dictatures laissant les pays exsangues, c’est aussi un choix qui peut être fait en toute conscience par un nouveau gouvernement pour relancer l’économie. Cela dit, j’ai nettement préféré les illustrations de l’opus sur la dictature, qui sont plus lisibles et ont en plus le mérite d’initier à la caricature. Un vrai besoin de nos jours…

Linda : Je rejoins Lucie sur ce point. Si on remet l’écriture dans son contexte, cela me semble normal de vouloir valoriser la relance de l’économie. Après quarante années de dictature, il devait être important de mettre en avant l’avenir du pays par son économie.

Isabelle : J’ai quand même ressenti un côté manichéen. Il y a la gauche qui favorise les familles, le productivisme noyé dans les fumées d’usine et le libéralisme économique avec des gros sous sur l’illustration (littéralement). Je le dis d’autant plus facilement que je partage ces valeurs, je trouve dommage de ne pas présenter les différentes idéologies de façon plus neutre, c’est tellement intéressant de voir les réactions des enfants ! Mais sinon, la façon de représenter la compétition politique, les élections et l’importance de tout ce qui se passe entre, est très pertinente.

Vos enfants ont-ils été intéressés par ces albums ? Qu’est-ce qui leur a parlé, qu’en ont-ils retenu ?

Lucie : Le mien oui. Il les a trouvé très instructifs. Il avait déjà lu des romans se passant dans une dictature, par exemple. Mais le fait que les différents éléments soient regroupés dans un même livre lui a permis d’avoir une vision d’ensemble qu’il n’aurait peut-être pas eue (en tout cas pas aussi tôt) sans ça. Nous avons commencé par De la dictature et j’ai trouvé intéressant de poursuivre sur De la démocratie parce qu’il avait été vraiment intéressé et que c’est tout de même le régime qui nous concerne directement ! Dans De la dictature, il a particulièrement aimé les caricatures, et le fait de retrouver des noms de dictateurs tristement célèbres. De la démocratie lui a moins parlé mais nous a permis de discuter de ce qui motive nos choix lors des élections, de nos valeurs et du fait qu’on trouve rarement un candidat qui leur corresponde parfaitement, mais aussi de l’abstentionnisme. Je trouve que ces petits livres sont faciles d’accès et ouvrent à de nombreuses discussions. C’est ce qui nous a vraiment plu ici.

Blandine : Mon 9 ans a d’abord été attiré par De la démocratie, quand mon 11 ans, par De la dictature, choix qui reflètent tout à fait leurs caractères et manières d’être à chacun. Nous les avons lus à la suite, en commençant par De la dictature et sa galerie des portraits qui a fait écho. Le choix illustratif leur a tout de suite parlé avec ces carrés que l’on retrouve partout (et de poursuivre avec des expressions liées au carré).
Ils ont été moins sensibles aux illustrations de De la démocratie. Tout en lisant, nous avons fait des parallèles avec leurs cours à l’école / collège, comme à nos instances politiques. Et moi qui pensais qu’ils se représentaient bien notre régime politique, j’ai pu constater que non. À l’inverse de la dictature. Mais il est vrai que dans les histoires des livres ou celles qu’ils se racontent, c’est souvent un régime dictatorial / une injustice qu’il faut combattre. Le parallèle avec le jeu et les équipes est vraiment bien trouvé. La discussion s’est donc faite en même temps que la lecture.

Linda : Nous en avons rediscuté récemment et c’est De la dictature qui a laissé une plus forte empreinte. Nous avons d’ailleurs enchaîné avec la lecture de romans dont les personnages évoluent sous une dictature. Ce régime politique pose plus de questions car nous ne le vivons pas directement. Par ailleurs Gabrielle a trouvé le livre plus parlant avec ses caricatures et a apprécié l’humour qui se dégage de l’album. Cela a d’ailleurs soulevé une autre question chez elle : “Comment peut-on rire d’un sujet aussi grave?” À la relecture de De la démocratie, il apparaît cependant que même si nous vivons sous ce régime, certains points interrogent car, probablement au même titre que nous, parents, elle prend conscience qu’il y a des éléments qui ne collent pas entre la description de la démocratie et la politique de notre pays. Cela a permis de discuter des élections et de ce qui motive nos choix pour un candidat plus qu’un autre ou pour un vote blanc. Même si cela reste confus, on sent que la réflexion est engagée et que cela donne du grain à moudre.

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Et vous, avez-vous lu ces livres, ou avez-vous envie de les découvrir ? Si vous n’êtes pas encore décidé.e et que vous avez envie d’en savoir plus, n’hésitez pas à lire les avis de Blandine, Linda, Lucie (ici et ) et Isabelle (ici et ). Et plus généralement, si vous êtes intéressé.e par des lectures qui mettent la politique à hauteur d’enfant, n’hésitez pas à consulter la sélection thématique de jeudi dernier !

Parlons politique !

A la veille des élections régionales, Le Grand Arbre a décidé de vous proposer plusieurs articles dédiés aux sujets politiques. Et nous voulions commencer notre exploration de ce territoire de la littérature jeunesse en vous proposant une sélection de titres qui invitent à regarder de près le fonctionnement politique et qui font la part belle à des personnages engagés.

Des livres qui interrogent le fonctionnement politique

La fiction, et les dystopies en particulier, permettent d’imaginer une société ayant fait des choix politiques différents et ainsi de sensibiliser à l’importance de s’intéresser aux décisions. La série des Hunger Games est particulièrement intéressante de ce point de vue-là, et particulièrement le dernier tome paru l’année dernière : La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur qui nous entraîne dans les coulisses des jeux.

Hunger Games : La Ballade du serpent et de l’oiseau chanteur de Suzanne Collins, Pocket Jeunesse, 2020.

L’avis de Lucie ICI.

Mais certaines autres dystopies moins connues sont tout aussi pertinentes et questionnent ce que nous serions prêts à sacrifier pour une société pacifiée. C’est le cas d’Un bonheur insoutenable de Ira Levine ou encore du Passeur de Lois Lowry (qui a écrit quatre autres romans autour de l’univers qu’elle a créé).

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Isabelle et ses moussaillons ont été très intéressés par l’adaptation sous forme d’album jeunesse de la fable politique Le Pays des Souris. Cette histoire de souris qui ont le droit de vote mais élisent systématiquement de vilains matous évoque, sur un mode outrancier, la question du pluralisme, invite à oser concevoir des alternatives hors des schémas existants, à rester attentifs à ce que font nos représentants entre deux élections. Et pose une question excellente : si les chats ne sont pas les mieux à même de représenter les souris, les majorités ne sont peut-être pas les mieux placées pour gouverner les minorités, voire les hommes pour parler au nom des femmes, les plus âgés pour agir au nom des jeunes, etc. Autant dire que les grands comme les petits trouveront matière à réflexion dans ces pages !

Le Pays des Souris, d’Alice Méricourt et Ma Sanjin. Éditions Père Fouettard, 2020.

L’avis d’Isabelle

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Incroyable de voir à quel point les fables de la Fontaine peuvent encore résonner plus de trois siècles plus tard. Quelle idée de génie a eue Olivier Morel de donner à lire Les animaux malades de la peste à hauteur d’enfant, en jouant sur la typographie et des gravures très modernes ! Vous connaissez forcément cette fable dans laquelle on cherche un responsable du fléau de la peste. Si chaque animal bat sa coulpe, on ne peut pas vraiment dire que chacun soit logé à la même enseigne… Cette critique de la justice à géométrie variable exercée par les puissants est très percutante et ne manquera pas de parler aux plus jeunes. Une lecture puissante et réjouissante, qu’Isabelle et ses moussaillons aiment redécouvrir régulièrement.

Les animaux malades de la peste. Jean de La Fontaine, illustrations d’Olivier Morel. Éditions courtes et longues, 2013.

L’avis d’Isabelle

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Comment imaginer que le décor bucolique de Watership Down puisse être le théâtre de d’événements terrifiants ? Ce conte fleuve est avant tout une extraordinaire intrigue à rebondissements qui se noue à partir de l’exil forcé d’une poignée de lapins suite à la prophétie de la destruction imminente de leur garenne. Mais on peut aussi voir une allégorie dans ces lapins qui s’efforcent de « faire société », une fable qui parle des migrations, des fondements (démocratiques ou autoritaires) du pouvoir, de rébellion, des vertus de l’entraide, des rapports entre humains et animaux. Un livre culte à découvrir absolument, réédité magnifiquement en 2020 par Monsieur Toussaint Louverture !

Watership Down, de Richard Adams. Monsieur Toussaint Louverture, 2020.

L’avis d’Isabelle

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Des livres qui invitent à s’engager

Et si s’engager, aujourd’hui encore plus qu’hier, c’était désobéir ? Dans la collection “Nouvelles” de chez Thierry Magnier, un recueil de 8 nouvelles de Christophe Léon a particulièrement retenu notre attention, un recueil justement intitulé Désobéis ! Un vrai petit manuel de désobéissance civile, où peut-être trouver de quoi se former une âme de militant.e.

Désobéis !, Christophe Léon, Thierry Magnier, 2011.

L’avis de Pépita par là.

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Et si pour encourager nos jeunes à agir nous éveillions leur conscience et les aidions à développer leur esprit critique? Dans le roman à 7 voix qu’est On n’a rien vu venir, les auteures présentent comment un état totalitaire se met en place insidieusement et combien il faut de courage et l’importance du soutien pour se lever contre les injustices.

On n’a rien vu venir, AG. Balpe, S. Beau, C. Beauvais, AL. Heurtier, A. Laroche, F. Robin, S. Vidal, Alice édition, 2012.

Les avis de Bouma, Linda et Pépita.

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Et si agir, c’était réfléchir, s’engager au quotidien ? Un album qui invite à ne pas être des moutons…

On n’est pas des moutons ! Claire Cantais
et Yann Fastier, La ville brûle

L’avis de Pépita

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4 destins de jeunes qui pourraient être ceux de jeunes d’aujourd’hui : des destins lumineux désireux de s’engager pour des causes importantes dans un esprit de solidarité et militant. Quand petite histoire et grande Histoire se rencontrent…

Camarades, Shaïne Cassim, EDL

L’avis de Pépita

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