Les éditions du Pourquoi pas ?

A l’ombre du grand arbre, on aime quand on ne prend pas les enfants pour des idiots, qu’on se met à leur hauteur pour grandir avec eux. On aime les choix audacieux qui dénotent dans un paysage éditorial souvent formaté et marketé. On aime quand la pertinence du format et l’impertinence du sujet se métissent pour casser les codes, quand, dans un nid douillet, des ailes renommées prêtent leurs plumes à des oisillons créatifs et talentueux, quand les beaux mots se mêlent aux images éloquentes pour dire les belles valeurs, les émotions, et les êtres.

A l’ombre du grand arbre, oui, on aime le catalogue de cette maison d’édition, original, pertinent, et surtout, engagé, porteur de sens et de valeurs universelles.

C’est pourquoi nous vous proposons aujourd’hui de faire plus ample connaissance avec les Editions du Pourquoi Pas ? et certains de leurs titres répondant parfaitement à cette exigence-là : une littérature jeunesse humaniste, ambitieuse et généreuse.

Présentation de la maison d’édition par Alain

Alain Claude est le Président fondateur de l’association, président de la Ligue (pendant 23 ans), enseignant-conseiller pédagogique à la retraite, il a toujours placé la Littérature Jeunesse en pôle position… et reste très attaché à la force du collectif.

Les Editions du Pourquoi Pas ? sont une maison d’édition « pas tout à fait comme les autres », un projet politique d’Education Populaire au travers d’une littérature de qualité.

L’association a été créée en décembre 2013 par la Ligue de l’Enseignement des Vosges en partenariat avec l’ESAL-site d’Epinal, et sortira son 100ème ouvrage en février 2027.

Nous publions des auteurices connus et reconnus dans le milieu qui se reconnaissent dans notre projet ainsi que des illustrateurices-jeunes talents passés par l’ESAL d’Epinal à qui nous donnons la possibilité de faire un premier livre (à quelques exceptions – mais très peu, pour des projets complexes : Carole Chaix, Frédérique Bertrand, etc.)

Nous ne sommes jamais guidés par « le commercial » lorsque nous choisissons des textes (toujours le texte en premier)… En fait, tout est dans notre manifeste.

Quelle est la ligne éditoriale des EDPP ?

Des écritures qui s’emparent de l’imaginaire pour aider les lecteurices à faire société et faire humanité.

Quelles sont les spécificités de votre maison d’édition ?

En plus de la ligne engagée, le bénévolat à 300%. L’association comprend 19 membres qui s’investissent en fonction de leurs compétences et de leurs disponibilités.

Quels sont vos défis ?

Les défis ??? Continuer dans la.meme voie et renouveler les forces vives.

Merci Alain d’avoir pris le temps de présenter cette belle maison d’édition ! À présent, à nous de présenter nos titres préférés…

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Et puis un jour, tu te dis que c’est un beau métier que celui d’écrivain.e pour la jeunesse, que c’est une merveilleuse passion d’éditer leurs livres quand ils sont riches de sens…Assembler des mots pour raconter et donner corps à des histoires de grands bouleversements, à des moments forts ou tout simplement à des instants de rien, captiver et apporter tellement d’émotions à celles et ceux qui les lisent – les enfants auxquels ils sont destinés, public exigeant s’il en est – c’est une prouesse ! Et quand, la poésie, passagère clandestine, s’invite dans les pages, et intensifie l’enchantement, le recueillement, ou le sourire, alors…

Le livre-anniversaire des 10 ans des Editions du pourquoi pas, ce sont ces mots -là, cette poésie-là, c’est un foisonnement d’imagination, de styles et de genres, dans un recueil illustré où 11 écrivain.e.s, Thomas Scotto, Cathy Ytak, Julia Billet, Jo hoestlandt, Thierry Cazals, Yves-Marie Clément et les autres… laissent éclater leur talent et délivrent, chacun.e à sa façon, un lumineux message d’intelligence collective et d’espoir. Aux côtés de ces brillant.e.s auteur.ice.s, de jeunes artistes illustrateur.ice.s apportent une fraîcheur et un éclat supplémentaires aux très belles suites imaginées aux vies d »Esther, Tapio, Labiwa et les autres.

Et tous.es nous disent : faire ensemble cette société…en humanité…Une société où il est permis d’assumer ses passions et d’être soi de tout son être, dans l’ombre ou la lumière. Une société d’accueil de l’étranger et des différences, dans un environnement protégé. Une société de respect, de regards bienveillants et de mains amies. Une société d’ailes et de racines où l’on peut transmettre l’espoir d’un « bientôt, tout ira mieux« …Pourquoi pas ?

Collectif, Editions du Pourquoi pas ? Avril 2023

Départ en vacances est un album de la collection Pourquoi pas la Terre, où nous suivons, le sourire aux lèvres, le débat pour le moins animé entre les 4 membres d’une famille sur le moyen de transport le plus adéquat pour se rendre sur son lieu de vacances. Chacun donne son avis, et valorise, arguments imparables à l’appui, celui qu’il préfère. En avion, on ira vite, affirme Maman, qui veut toujours gagner du temps, y compris pour rentrer. Décompresser ? Très peu pour elle ! Mieux, en voiture, on pourra caser un max de barda inutilement indispensable. Quand le coffre est plein, papa se sent bien !…Oui, mais…et la planète, dans tout ça ? Voiture rime avec hydrocarbure et avion avec pollution…Heureusement que les enfants sont plus responsables que leurs parents en matière de protection de l’environnement ! C’est pourquoi le grand frère préfère la bicyclette, c’est chouette. Toustes en selle et la Terre restera belle ! Sauf que le sport ne met pas tout le monde d’accord ! Alors c’est finalement la petite dernière qui clouera le bec à toute la maisonnée ! On prendra le train, c’est gagné ! Parce qu’en chemin de fer, on peut tout faire : prendre le temps de vivre, de rêver plus, et surtout, on pollue moins ! Le débat est clos…enfin, presque…! Vous êtes plutôt valises ou sacs à dos ? 😉

Cette sympathique histoire de famille, drôle, truculente, aux textes et illustrations pétillants et malicieux, fait réfléchir petits et grands, avec humour et tendresse.

Départ en vacances, Magdalena, illustré par Barim, 2024

Les minuscules est un court roman bouleversant où, dans un pays en guerre, impuissant.es, nous suivons Bassem, orphelin sans pleurs, après la destruction de sa maison et la mort de sa famille, sur son chemin de désolation. Les mots et les illustrations sont d’abord durs, de vérité et de détresse. Ils ne taisent pas les bombes, le vide, le chaos, la folie qui gagne certains pour échapper à une réalité trop douloureuse…Mais soudain, une mélodie, une rencontre amie, et ils s’apaisent peu à peu, puis deviennent poésie et enfin espoir, regards tournés vers le ciel. Des notes de piano aériennes, un instituteur qui sauve la mémoire et le savoir, des artistes de rue, un spectacle improvisé…Porté.e.s par cette parenthèse enchantée, les survivant.e.s s’emparent de la solidarité et de la créativité comme autant de réponses à l’atrocité, pour redonner espoir, « grains de lumière » et oui, de la « noblesse au monde« …Et espérer un nouvel horizon.

Saisie par la puissante représentation de la guerre et de ses ravages sur les vies, comme par l’onirisme des images lorsqu’elles se font plus légères, happée par le regard de Bassem aux larmes absentes puis libérées, j’ai refermé ce livre très émue. Une supplication muette m’est venue : enfant du néant, du désespoir et de la solitude, de la violence et de la peur… mais enfant résilient, enfant sauvé, – pour l’instant -, je te demande pardon.

« La culture est l’héritage de la noblesse du monde, la seule force que nous ayons en face de l’élément de la nuit.  » André Malraux

Les minuscules, Claude Clément, illustré par Tilde Barbey, novembre 2022

Séverine

Une réécriture d’un conte…

Amour bleu de Raphaële Frier, illustrations de Kam – Editions du Pourquoi pas ?, 2022

« Tu sais quoi ? Laisse tomber. Il m’inspire pas ce type. Je le trouve carrément inquiétant. » Invitées à une fête dans un lieu loin de ce qu’elles fréquentent habituellement, deux sœurs débriefent de la soirée passée chez cet homme à la barbe bleue. Pourtant l’inquiétude de l’une ne va pas bouleverser le choix de l’autre au point de vouloir s’installer un temps dans ce cadre d’apparence idyllique : « Franchement, j’aimais bien l’idée de la pause. Et je me voyais volontiers m’installer au Moulin. Ce que j’ai fait. » Et jour après jour, goûtant au luxe, cette femme ne va pas comprendre le changement et le départ précipité de son nouveau compagnon.

Raphaële Frier nous livre une réécriture moderne du célèbre conte Barbe Bleue et dès la première de couverture la domination masculine y est palpable. De sa barbe bleue tentaculaire et hypnotique, cet homme va user de « ses charmes » matériels pour attirer cette jeune femme à s’enfermer dans une cage dorée. Les illustrations de Kam mettent en scène des détails qui ne trompent pas la le lectrice lecteur et participent à accélérer cette angoisse qui monte durant la lecture. Attirant dans ses portraits, accueillant dans sa façon d’être, le monstre tapi attend le moment propice pour se livrer à une course poursuite dont cette femme ne sortira pas totalement indemne.

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Une écriture qui défie les codes sociétaux…

Va te changer ! de l’Atelier du Trio – Cathy Ytak, Thomas Scotto et Gilles Abier, texte écrit pour une lecture théâtralisée – éditions du Pourquoi Pas ? 2019.

« Prologue

Vous me regardez

Comme si vous ne me reconnaissiez pas.

Pourtant, je sais que vous êtes avec moi

Et qu’on a ouvert les yeux.

Mais comment on va se parler maintenant ?

On sera quoi demain ?

Demain matin et tous les autres jours ?

Ce prologue retrouve l’épilogue, ces paroles de Robin lycéen ordinaire dans une vie ordinaire. C’est dérangeant tout de même ce mec en jupe et qui fait comme si de rien n’était. Est-ce interdit de porter une jupe ?

« -Eh les gars, on a une meuf de plus au lycée ! Aussitôt quelques rires. Quelques rires qui durent… »

Ce texte court percute, interroge, bouleverse, gêne, trouble réellement. D’un seul souffle on y montre le courage, la violence de s’assumer : un lycéen qui a peur, un lycéen qui ose, une surveillante qui a honte, une petite amie qui a peur du jugement. C’est à travers l’histoire d’une jupe portée par un garçon que le-la lecteur-lectrice peut s’interroger et se demander : « On sera quoi demain ? Demain et les autres jours ? »

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Un conte humaniste…

Le musée des générosités, Laurence Gillot, Emma Morison – éditions du Pourquoi pas ?, 2025.

Moins connu que Mademoiselle Vole (qui a bénéficié d’un joli coup de projecteur grâce au prix UNICEF 2026), Le musée des générosités du même binôme d’auteure-illustratrice est tout aussi touchant. Les deux titres se répondent et se complètent en abordant le sort des réfugiés, la générosité et le rôle de l’art,

Dans ce court roman, Laurence Gillot part d’un petit geste, un presque rien qui change la vie d’un garçon. Suzie a donné son gilet à Idris comme une évidence : il avait froid, elle pouvait se le permettre. Elle aurait voulu faire plus mais elle ne l’a jamais revu. Lui non plus n’a jamais oublié ce geste désintéressé, si humain. C’est donc avec émotion qu’il se retrouvent bien des années plus tard dans un musée.

Loin, très loin de la leçon de morale ou de la mièvrerie, Laurence Gillot explique avoir eu envie de « mettre en lumière la puissance de tous ces actes bienveillants, isolés, discrets, invisibles, gratuits, modestes qui, tous les jours, sur tous les continents, enchantent le monde et créent de la fraternité ». Un programme plein d’espoir !

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Un dyptique politique

Le tuteur, Audrey Claus / Quelque chose a changé, Yves-Marie Vincent, illustrations de Lou Reichling – éditions du Pourquoi pas ?, 2017.

La collection « Faire société » propose toujours deux textes mis dos à dos qui s’enrichissent l’un l’autre quelque soit l’ordre de lecture. Ceux qui composent ce recueil font froid ans le dos, particulièrement dans le contexte actuel. Heureusement les illustrations faites de photos d’éléments naturels apportent une certaine douceur à l’ensemble.

Pour la première fois, j’ai envie de conseiller de commencer par Le tuteur. Marco, très attaché au concept d’égalité, décide de semer des haricots. Toutes les graines auront le même environnement, la même quantité de terre, les mêmes soins… et devraient donc se développer harmonieusement. Mais la nature est ainsi faite qu’elle se joue des calculs de l’enfant.

En commençant par cette nouvelle, les lecteurs saisiront peut-être plus aisément ce qui se joue derrière les décisions du nouveau gouvernement de Quelque chose a changé. Petit à petit, elle modifient l’environnement, grignotent la culture et les libertés individuelles. Parce qu’elles sont progressives, la population les accepte sans broncher. Jusqu’à celle de trop qui réveillera leur conscience. Trop tard ?

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Et vous, quells titres de ces Éditions du Pourquoi pas ? Vous ont étonnés, bousculés, fait réfléchir ?

Vacances rime avec immenses… plages de temps

C’est l’été, et les plus chanceux sont peut-être déjà en congés. Cette année, pour accompagner la pause estivale, nous avons décidé de faire rimer les « vacances » avec ce qu’elles nous inspirent. L’occasion de vous proposer chacune notre tour des billets plus personnels, mais aussi et toujours des livres qui nous ont touchées.

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Lucie ouvre le bal, et pour elle les vacances riment avec ces immenses plages de temps qui offrent la possibilité de se ressourcer au contact de la nature mais surtout de prendre son temps. Si nous courrons tous tout le temps, tiraillés entre de multiples sollicitations, l’été est le moment où l’on peut sortir de la roue du hamster et profiter.

Mais le temps, qu’est-ce que c’est ? Voilà une notion bien compliquée à concevoir pour la plupart des enfants ! Il faut déjà faire la différence entre le temps long, celui qui englobe une grande partie de l’humanité comme le font ces deux albums :

Commençons avec Notre Histoire, la tentative d’Oliver Jeffers pour expliquer l’évolution de l’humanité. Il s’interroge sur l’événement qui a marqué les débuts (le feu ? la préhension ? la bipédie ?) tout en questionnant la notion de frontière et notre avenir en tant qu’espèce.
Vaste programme, surtout que l’auteur-illustrateur s’est donné comme mission de contrer la morosité ambiante avec un optimisme (et un rose fluo) à toute épreuve.
Sa théorie : prendre un peu de recul permet de se rendre compte que la Terre n’accueille que des « nous » et amorcer un nouveau récit, tourné vers les autres.

Notre histoire, comment nous en sommes arrivés là et où nous pourrions aller, Oliver Jeffers, Kaléidoscope, 2024.

Retrouvez la lecture commune de ce titre ICI.

De son côté, Johanna Schaible propose avec Ce qui sera un incroyable livre gigogne qui retrace l’histoire de notre planète sur des millénaires… jusqu’à son petit instantané central, qui appelle à faire un vœu, à se projeter dans l’avenir. Cela tombe bien car c’est justement l’objet de la seconde partie de cet album. L’auteure invite son (jeune) lecteur à imaginer sa vie dans quelques jours puis dans quelques années, grandissant en même temps que le format des pages. Les illustrations sont somptueuses : paysages peints à la brosse, découpages et minuscules silhouette ; et l’expérience passionnante.

Ce qui sera, Johanna Schaible, La Partie, 2025.

Et le temps à l’échelle d’une vie, voire même d’une semaine pour les plus petits avec les deux titres suivants :

Au début, il n’y avait qu’un néflier. Planté dans le jardin d’une maison, il est le témoin privilégié de la vie de la famille qui y habite. Le passage du temps est donc forcément subjectif : parfois rapide, parfois lent, avec simplement quelques indication de dates. Le lecteur peut d’ailleurs s’amuser à retrouver les membres de la famille aux différents âges de leur vie.
Il y a très peu de texte dans cet album porté par les douces illustrations de Julia Spiers. Elle y a glissé de petits clin d’œil à destination des adultes, qui ne manqueront pas d’identifier certains objets de leur enfance.

Au début, Ramona Bădescu, Julia Spiers, Les Grandes Personnes, 2022.

Cet album a aussi fait l’objet d’une lecture commune à lire ICI.

Si le concept du temps n’est pas facile à cerner pour les enfants, celui qui les séparent du retour de leurs parents l’est encore moins ! C’est le sujet de cet adorable album cartonné de Victoria Kaario, à la fois très concret (nombre de vêtements, durées déterminées) et d’une poésie rare. La superbe mise en couleurs de Juliette Binet y est pour beaucoup mais il se dégage aussi beaucoup de bienveillance du texte.

Le temps est rond, Victoria Kaario, Juliette Binet, Le Rouergue, 2023.

Et pour les vrais curieux, des ouvrages à portée philosophiques développent cette thématique :

Ce tome des Goûters philo consacré au temps est remarquable. Dans toutes les familles, le temps est à la source de la plupart des tentions. Les auteurs nous proposent ici de réfléchir à ce concept tout en discutant de notre vision du temps. Est-il impératif d’en gagner ou de le prendre ? Vaut-il mieux le remplir ou le perdre ?
Cela dépend évidemment du moment, mais aussi de notre rapport à la vieillesse et à la mort.
Nous mettant face à nos contradictions, les auteurs nous invitent à prendre le temps d’en discuter avec nos enfants. Pour convenir ensemble de plages libres dans des emplois du temps surchargés ou pour comprendre que adultes et enfants sont soumis au même temps ? Peu importe. Comme toujours l’essentiel est d’ouvrir le dialogue et d’être à l’écoute.

Prendre son temps et perdre son temps, Brigitte Labbé, Michel Puech, Jacques Azam, coll. Les Goûters Philo, Milan, 2006.

Christophe Bouton a fait avec cet ouvrage un effort de vulgarisation considérable. Expliquer le concept du temps à des enfants… vaste projet ! L’auteur met en vis à vis ses explications et des citations de grands philosophes s’étant penchés sur la question. Moins ludique que la collection des Goûters philo, cet ouvrage s’adresse à un lectorat un peu plus grand, mais le ton se veut très accessible, notamment par l’emploi du « tu ».

J’ai pas le temps !, Christophe Bouton, Jochen Gerner, coll. Chouette penser !, Gallimard jeunesse, 2010.

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Une fois le concept intégré avec plus ou moins de facilité, une question demeure : du temps oui, mais pour quoi faire ? Et d’ailleurs, est-ce obligatoire d’en « faire » quelque chose ?

Davide Cali et Alexandra Huard vous invitent pour Un week-end de repos absolu ! Le papa laisse son journal économique, la maman son téléphone portable et les voilà partis pour une pause champêtre bien méritée. Sauf que les habitudes ont la vie dure, et qu’il y a toujours quelque chose à faire. Le week-end file, les activités aussi. Avec humour et tendresse, cet album questionne notre tendance à vouloir toujours remplir le temps d’une multitude d’activité et propose de remettre en cause nos habitudes.

Un week-end de Repos Absolu, Davide Cali, Alexandra Huard, Sarbacane, 2013.

La couverture et le titre de ce Grand jour de rien sont très évocateurs. Ne rien faire, s’ennuyer, c’est essentiel pour un enfant. C’est dans ces moments de creux, de « vide » qu’il va s’intéresser au monde qui l’entoure et que son imagination va s’épanouir.
Alors qu’il vient de perdre son jeu vidéo et qu’il craint de s’ennuyer, le héros de cet album va faire des découvertes merveilleuses dans la nature qui l’entoure. Beatrice Alemagna est au auteure qui sait mettre en valeur les petits riens qui font le sel de la vie, et cet ouvrage envoûtant en est un parfait exemple.

Un grand jour de rien, Beatrice Alemagna, Albin Michel, 2016.

Ce titre avait été présenté par Isabelle dans l’article que nous avions consacré aux classiques de cette auteure-illustratrice, à lire ICI.

Avec le temps que nous consacrons à la lecture sur ce blog, il était évident de mentionner cette occupation ! Ainsi, un livre mettant en lumière les lecteurs de l’impossible, qui parviennent à lire malgré les distractions de leur environnement, trouve forcément écho chez nous. Dans ce chouette hommage aux grands lecteurs, Timothée de Fombelle se propose de nommer 101 des 36 000 façons de lire illustrées de manière très parlante par Benjamin Chaud.
Je ne doute pas que chaque lecteur trouvera la (les) sienne(s) et donc le nom poétique qui lui convient.

101 façons de lire tout le temps, Timothée de Fombelle, Benjamin Chaud, Gallimard jeunesse, 2022.

Rébecca Dautremer explore la thématique du temps dans tous les titres de la série consacrée à Jacominus Gainsborough. Mais ce quatrième tome accorde une place particulière à la construction d’une amitié. Et pas n’importe laquelle : l’amitié d’une vie !
Jacominus se réveille de sa sieste avec les réminiscences d’un souvenir, mais il ne parvient pas à le retrouver. Son ami Policarpe lui fait des suggestions qui remontent le fil de leur histoire d’amitié jusqu’à son élément fondateur.
Tant les illustrations que le texte sont emprunts d’une douceur intemporelle qui donne envie de célébrer le temps consacré à l’amitié.

Une chose formidable, Rébecca Dautremer, Sarbacane, 2023.

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Reste cette triste vérité : si le temps est cyclique et a priori infini, celui qui nous est accordé sur terre est compté. Alors, que faire si on n’a plus de temps ? Déjà se préparer à l’idée afin de faire des choix en accord avec nos envies et nos valeurs

Difficile d’évoquer l’aspect éphémère de certains événements avec les enfants. Petites et grandes disparitions peuvent facilement les bousculer. Dans Les choses qui s’en vont, Beatrice Alemagna rend le concept évident par un jeu de calques à la fois bien pensé et très ludique. Sans rien ôter à la délicatesse de l’album aux douces illustrations.
Mention spéciale à la conclusion, réservée à ce qui ne s’en va pas, et dont l’interprétation est laissée au petit lecteur.

Les choses qui s’en vont, Beatrice Alemagna, Hélium, 2019.

Ce titre avait été présenté par Lucie dans l’article que nous avions consacré aux classiques de cette auteure-illustratrice, à lire ICI.

Et tant qu’il reste du temps, rien n’empêche de rêver sa vie, et ainsi de la démultiplier les quelques heures qui nous restent.

Ne vivons nous pas chaque jour une vie entière ?

Inspiré par le journal d’Etty Hillesum, Timothée de Fombelle trace de sa plume délicate des souvenirs en suspension, une vie inventée en une nuit pour faire durer l’espoir. L’engagement et la sensibilité de Claire sont particulièrement émouvants. Elle s’invente des souvenirs de moments de presque-rien qui font le sel de la vie. Aux grandes joies et aux drames, elle préfère la chaleur d’un toit en été, une lumière ou une odeur. Ou comment l’imagination permet de vivre une vie en une nuit.

La vie entière, Timothée de Fombelle, Gallimard, 2026.

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La semaine prochaine, Liraloin fait rimer vacances avec élégance dans un billet à ne pas manquer.

Lucie vous souhaite un bel été, et de longues plages de temps à consacrer à vos proches, vos passions, vos amis… ou à ne rien faire !

Prix ALODGA – catégories Belles branches et Grandes feuilles

Comme tous les ans au mois de mai, voici le grand retour du PRIX Alogda !

Petit rappel du fonctionnement du prix : toute l’équipe du blog sélectionne ses ouvrages préférés, parus en 2025, dans différentes catégories. Chacun.e en lit le plus possible. Après un premier vote interne, trois titres sont pré-sélectionnés dans les catégories suivantes :

  • Belles branches (romans ado)
  • Grandes Feuilles (romans jeunesse jusqu’à 11 ans)
  • Petites feuilles (albums pour « grands »)
  • Brindilles (albums premier âge)
  • Branches dessinées (BD)
  • Racines (documentaires)

Nous allons vous les présenter dans les prochaines semaines, et c’est vous qui allez pouvoir voter pour élire LE lauréat de chaque catégorie !

Aujourd’hui nous commençons par les Belles branches,et les Grandes feuilles.

Rappel : vous avez jusqu’au samedi 6 juin 20h30 pour nous indiquer vos titres préférés et les lauréats seront annoncés le lundi 8 juin !

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Catégorie Belles branches

Huit titres avaient été pré-sélectionnés dans cette catégorie, et ils ont donné lieu à de grandes discussions ! Voici les trois qui ont finalement remporté les suffrages :

Nos Constellations, de Florence Quentin :

Maxence. Aurélien. Deux lycéens qui ont vécu chacun un drame. Deux anciens amis d’enfance, qui se retrouvent sept ans après. Avec cette question, au fond d’eux : l’alchimie qu’ils ont ressenti étant enfants est-elle toujours là ?

Nos Constellations, de Florence Quentin, est un roman très émouvant, qui aborde des thèmes difficiles : harcèlement, deuil, homophobie. Ses deux protagonistes sont très touchants, écorchés, à vif, mais aussi lumineux lorsqu’ils se retrouvent deux. C’est aussi l’histoire d’un amour naissant, si profond qu’il renverse tout sur son passage. Dans un Sud ensoleillé, tout un microcosme gravite sous nos yeux. C’est poétique, on s’y croirait. C’est dur, parfois, on a les larmes aux yeux. Pour refermer cet ouvrage avec un pincement au cœur et l’idée, sublime, que l’amour triomphe des difficultés.

Nos Constellations, de Florence Quentin. Ed. Didier jeunesse. 2025

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Le silence est à nous, de Coline Pierré

Le silence est à nous, qui a remporté le Prix Vendredi des lecteurs du pass culture, avait attiré l’oeil des arbronautes, et pour cause ! D’ailleurs nous en avions fait une lecture commune.

Leo assiste à l’agression sexuelle d’une de ses camarades, Maryam. Sous le choc, elle n’ose pas intervenir… Mais décide de revenir vers elle ensuite, et de faire entendre sa voix.

Un roman en vers libre touchant, féministe, et engagé, dont les enjeux peuvent parler à toustes. Ici, le silence est une arme, pour lutter contre le mépris de certains adultes, et les yeux qui se ferment sur les violences faites aux femmes et les stéréotypes de genre. C’est un roman percutant, incisif, qui pointe les derives et invite à se battre contre les inégalités.

Le silence est à nous, de Coline Pierré. Ed. Flammarion jeunesse, 2025

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Hyper, d’Émilie Chazerand

Miriam, une adolescente très mal dans sa peau, a vécu un traumatisme qu’elle ne parvient pas à surmonter. Harcelée, désespérée, elle tente de mettre fin à ses jours, mais échoue. Sa mère, Barbara, l’envoie direct en thérapie. Là, son psy lui demande de tenir un journal, enfin deux : l’officiel, celui qu’elle laisse traîner pour que sa mère le lise, et le « vrai », celui dans lequel elle déverse toute sa colère, sa rage, son ml-être. Le tout avec un humour décapant, et une auto-dérision XXL.

Hyper, c’est une lecture qui bouscule, douloureuse et belle, avec des personnages hauts en couleurs, pleins de défauts mais auxquels on s’attache quand même. Harcèlement, santé mentale, regard des autres et surpoids, grossophobie, c’est traité de manière cash, parfois foufou, on passe du rire aux larmes en quelques phrases. Intense, caustique à souhait, presque dérangeant parfois, c’est un roman qui ne vous laissera pas indemne…

Retrouver notre lecture commune sur ce titre et l’interview d’Emilie Chazerand.

Hyper, d’Emilie Chazerand. Pocket jeunesse, 2025

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A vous de voter pour votre titre préféré !

Quel titre de la sélection Belles branches préférez-vous ?

  • Nos constellations (75%, 42 Votes)
  • Le silence est à nous (14%, 8 Votes)
  • Hyper (11%, 6 Votes)

Total Voters: 56

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Catégorie Grandes feuilles

Cette catégorie de titres concernait les jeunes lecteurs de primaire. Sur les 5 titres pré-sélectionnés, voici les 3 qui ont particulièrement retenu notre attention !

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On commence avec Jean-Amédée, impérateur, de Gwendoline Raisson, illustré par Christian Heinrich qui prête également son coup de crayon aux Petites Poules de la série bien connue.


C’est l’histoire d’un jeune crapaud à qui sa maman a toujours dit qu’il était le plus beau, et qui de ce fait se sent un peu supérieur aux autres (ses 4567 frères et soeurs) et nourrit de grandes ambitions. Ambitions qu’il parvient à atteindre par des moyens assez peu recommandables, en s’attribuant le mérite d’un exploit accompli par sa grande amie Bérénice avec qui il coule des jours paisibles et s’entend à merveille.

Un baiser plus tard, le voici prince… Enivré par le pouvoir, il prend des décisions sans réfléchir aux conséquences mais se lasse vite et vise plus grand encore ! Il parviendra à devenir roi, puis empe… Euh impérateur, mais aucun de ces statuts ne le satisfait sur le long terme. L’ennui le rattrape toujours.

Toutes ces péripéties lui permettront-elles de comprendre qu’il faut parfois savoir se satisfaire de ce que l’on a et surtout, ne pas piétiner les autres pour réussir ? Rien n’est moins sûr !

Un prénom faussement snob mais un brin ridicule, un conte de fée revisité car cette fois c’est le crapaud qui doit se faire embrasser par une princesse et un humour décapant, tels sont les ingrédients d’un roman à lire à partir de 8 ans, au second degré, pour lire et réfléchir en même temps !

Jean-Amédée, impérateur, Gwendoline Raisson, Christian Heinrich. Pocket jeunesse, 2025

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L’echappée belle de Marta est un très beau roman qui met en scène une oie pâtissière passionnée mais épuisée. Elle n’a pas le moral mais ne veut pas se l’avouer, habituée qu’elle est à tenir le rythme et à ne pas s’apesantir sur elle-même.

Un vague à l’âme s’installe sans qu’elle ne parvienne réellement à déterminer pourquoi.

Le médecin lui conseille une pause, lui disant qu’il a lui-même connu cette grande fatigue.

Un retour sur les lieux de ses vacances d’enfance lui fait l’effet d’un retour aux sources. Pendant plusieurs jours elle quitte la frénésie de son rythme quotidien. Ce repos fera revenir la joie et chassera les gros nuages, lui laissera le temps, aussi de digérer « ces vieux chagrins enfouis depuis tant d’années qui, soudain, remontaient ».

En laissant la marée emporter ses tracas et en se confiant à un inconnu, tout ira mieux. Un thème qui parle beaucoup aux adultes mais qui touche forcément les enfants, eux aussi parfois soumis à un rythme soutenu. Tout en poésie, ils comprendront qu’il peut arriver à chacun de déprimer un peu et que parfois se poser, se confier, permet ensuite de repartir de plus belle au milieu des autres, prêt à dévorer de délicieuses pâtisseries !

L’echappée belle de Marta, Delphine Roux et Gaëlle Duhauzé, Hong Fei Editions, 2025

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Le musée des générosités est un roman très touchant dans un tout autre registre.

Très court, il évoque une rencontre entre Suzie et Idris. Elle est une petite fille qui se promène avec sa maman qui lui achète un nouveau pull. En sortant, elle croise Idris avec sa famille. Leur communication ne sera que visuelle mais elle laissera volontairement tomber son gilet pour qu’il s’en empare.

Cet acte de générosité marquera profondément le petit garçon, d’autant qu’elle a oublié une figurine de chat dans la poche. Il y tient comme les enfants peuvent tenir à ces petits objets. Chacun grandit et développe ses passions, en pensant régulièrement l’un à l’autre.

Des années plus tard, Suzie apprendra que son geste a profondément marqué Idris… Pour en savoir plus et éventuellement verser une petite larme, rendez-vous au musée des générosités.

Les très belles illustrations ajoutent au charme de ce livre, qui fait réfléchir sans donner de réponses et touchera les enfants. Ecrit pour eux, il leur transmettra implicitement des valeurs de générosité, évidemment, mais aussi de non-jugement et de tolérance, sans angélisme.

Le musée des générosités, Laurence Gillot, éditions du Pourquoi Pas, 2025

A vous de voter pour votre titre préféré !

Quel titre de la sélection Grandes feuilles préférez-vous ?

  • Le musée des générosités (78%, 65 Votes)
  • L'échappée belle de Martha (17%, 14 Votes)
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Et la semaine prochaine nous vous présenterons la sélection des albums pour les petits avec les catégories Brindilles et Petites feuilles.

Entretien avec Jo Witek

Vous l’avez compris avec l’article que nous lui avons consacré, pour le Grand Arbre Jo Witek est une auteure essentielle. Nous aimons la diversité des formats qu’elle aborde, ses engagements, son talent pour décrire l’adolescence et ses tourments, sa capacité à se renouveler tout en sonnant toujours juste.

(Re)lire et discuter de son œuvre aussi variée qu’engagée a amené une foule de questions, et nous avons été très touchées qu’elle prenne le temps de nous répondre.

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Vos romans pour ados sont séparés en deux catégories assez distinctes : d’un côté les polars, de l’autre les histoires sur des sujets plus proches du quotidien. Appréciez-vous ces deux genres en tant que lectrice ?

Je lis très peu de littérature noire, c’est très étrange. Je crois que mon goût du thriller vient clairement du cinéma. J’ai été lectrice pour le cinéma, j’ai donc été payée pour « démonter » pas mal de récits, les fouiller, les analyser, trouver les manques narratifs. Telle une mécanicienne, en apprenant à déconstruire, j’ai appris à travailler le suspens, le rythme du thriller et la psychologie des personnages. En revanche, la littérature réaliste, sociale, engagée est celle que je lis et que j’affectionne depuis l’adolescence.

En tant que lectrices adultes, nous apprécions l’aspect engagé et féministe de vos textes, sur la mise en place des relations filles-garçons et plus particulièrement les questions de respect et de consentement qui sont récurrentes dans vos romans ; et ce bien avant que l’EVARS refasse surface. Quelles sont vos motivations ?

Oui, je vais intervenir prochainement dans une journée professionnelle pour des enseignants et travailleurs sociaux autour du programme de l’EVARS et du lien quasi évident de la littérature jeunesse avec ce programme. Je pense que pas mal de romans en jeunesse peuvent accompagner ce dispositif, donner corps, chair et émotion au travers de la fiction aux points abordés avec les animateurs, enseignants autour de l’EVARS : respect du corps, le sien, celui des autres, la notion de consentement, l’emprise, le harcèlement, les luttes contre les discriminations sexuelles et sexistes, et contre les stéréotypes de genre, le droit au respect, à la liberté, à l’affection saine, au plaisir, à l’amour, retour sur le droit à la contraception gratuite, à l’avortement, etc. J’ai traité tous ses sujets dans mes romans ou documentaires. La lutte pour une société égalitaire et non violente est le cœur de mon travail, c’est à dire le bien-être, le respect, la liberté de l’individu dans l’espace public ou privé, quel que soit son genre, ses préférences sexuelles, ses origines, son milieu social, culturel, sa religion ou sa non-religion. Je travaille cette humanité et pointe le danger de nos inhumanités de différente façon, dans des ouvrages pour tous les âges. Par exemple, quand en 2011, nous commençons à travailler sur les émotions incarnées par une petite fille dans nos albums avec Christine Roussey (Le Petit cœur, Les petites peurs (9 volumes) Editions de La Martinière), certains se moquaient de nous. Ils jugeaient ce travail psycho-émotionnel et psychosocial au travers d’histoires simples un peu « bêbête » voire superficiel et forcément « facile ». Six ans plus tard, alors que notre série était traduite dans 35 langues et cartonnait aux États-Unis (2 millions d’exemplaires), les albums sur les émotions et le bien-être de l’enfant se sont multipliés et nous avons été pas mal copiées, ce qui en soit est plutôt positif.

J’aime l’idée d’être toujours un poil en avance, j’aime la recherche et essayer de défricher, d’aller plus loin dans ma liberté créative, me surprendre et accompagner les changements de sociétés, les découvertes en matière de psychologie, pédagogie, psychologie ou recherches scientifiques. Par exemple, avec la série Areuh pour les tous petits, j’ai fait le lien entre partition textuelle et partition musicale, en demandant à une compositrice de respecter le rythme, la musique des mots (sans les mots) dans sa bande originale. Les petits après avoir écouté le texte et la musique, font le lien immédiatement album/musique. Je pense qu’il faut « amplifier » l’album, le sortir de son dialogue unique texte/image. Pour un bébé le son est plus important à la base que l’image, c’est par l’oreille qu’il apprend à parler. L’image qu’il préfère est le visage de celui ou celle qui prend soin de lui. Ce qui bien sûr, n’empêche pas l’illustration mais on peut aller plus loin ; surtout avec les nouvelles technologies qui facilitent la musique hébergée.

Vous avez plusieurs séries à votre actif : Mentine, Le clan des cabossés et les albums pour lesquels vous collaborez avec Christine Roussey. En quoi est-ce un exercice différent d’un roman d’un seul tome ?

La série est différente de l’unitaire, car le lecteur, la lectrice se transforme alors en fan. La série amène l’addiction, l’envie de suite. Du plus, du toujours plus, du encore. C’est tout à fait intéressant, excitant et parfois, inquiétant, je l’admets. Cela permet aussi de faire évoluer un personnage, comme je l’ai fait avec Mentine. C’est très touchant quand les lecteurs et les lectrices parlent de votre personnage comme s’il existait. « Alors Mentine va revenir ? », j’ai aimé entendre cette phrase. Après, je me lasse vite. Vous l’avez compris, j’aime innover, prendre des risques, explorer. Je déteste me répéter, alors la série très vite m’ennuie. Je m’arrête toujours avant le volume de trop. Cinq volumes sont mon maximum, avec Mentine. Mais qui sait ? Je pourrai la faire revenir, car ce personnage est sans doute celui qui me ressemble le plus.

Mentine, Jo Witek, Margaux Motin, Flam jeunesse, série de 5 tomes, 2015-2019.

Les albums avec Christine Roussey portent sur les émotions et le quotidien des jeunes enfants, sujets énormément exploités en littérature jeunesse. Pourtant vous avez trouvé un ton et un format (papier découpé façon gigogne) qui leur permettent de sortir du lot. De quelle manière avez-vous collaboré ?

Pour la série avec Christine Roussey, nous n’avons jamais parlé de série. Chaque année, pendant neuf ans, je crois, on s’est dit, « on en refait un ? » Et voilà, c’était tout. J’écrivais le texte et Christine se l’appropriait dans son merveilleux imaginaire. Nos univers s’accordent très bien sans que nous ayons besoin de nous parler plus que ça. On a pas mal de points communs elle et moi et on adore rire. J’ai toujours adoré ses images si pétillantes et mes textes lui ont toujours donné envie de déployer ses images. Ce fut une relation de travail très joyeuse entre nous. Les découpes, le format, tout cela c’est Christine avec l’éditrice Marie Bluteau qui l’ont décidé. Au départ, on avait pris le temps l’éditrice et moi, de chercher la personne qui donnerait vie en image à cette petite fille qui n’avait pas de prénom. Dès que j’avais vu les images de Christine Roussey, il y a 15 ans (déjà !), j’avais su que c’était elle et je lui faisais totalement confiance ! Aujourd’hui avec Marie Bluteau, mon éditrice à la Martinière, cela fait plus d’un an qu’on recherche l’illustrateur-ice pour l’un de mes textes. On n’a pas encore trouvé. J’aime cette exigence. Prendre le temps de créer. Attendre l’alchimie. L’évidence.

En parlant d’évidence, nous sommes admiratives de votre capacité à vous renouveler tout en réussissant à écrire des textes qui sonnent juste au bon moment, qui parlent aux ados. Une des rédactrices du blog qui est aussi documentaliste partageait encore ce constat récemment. Comment parvenez-vous à trouver un ton si adapté ?

Je crois que l’adolescente que je fus est encore en moi. Très vivante. Je suis une adulte de cinquante-sept ans, j’ai élevé deux garçons (merveilleux !), j’ai passé un paquet de galères comme tout à chacun, mais j’ai un souffle d’ado. Je ne serai jamais tout à fait sérieuse comme une adulte qui achète des actions ou parle des travaux de sa maison pendant des heures. J’ai cru l’avoir perdu dernièrement, ce souffle. Et puis non, c’est ce qui l’emporte aujourd’hui, cette voix de la jeunesse que je veux continuer à avoir et à porter. C’est très créatif la contrainte d’écrire pour des lecteurs et lectrices ados. Par exemple dans J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle, comment décrire une nuit de noces qui est forcément une scène de viol dans un mariage forcé ? Faut-il ne pas l’écrire ? Il y a une responsabilité morale de l’autrice et en même temps une envie de ne pas édulcorer la violence faite aux filles mariées sans consentement. Et bien là commence le travail d’autrice jeunesse : écrire cette scène, ne pas mentir aux jeunes, mais ne pas décrire ce qui n’a pas besoin de l’être.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle, Jo Witek, Actes sud jeunesse, 2021.

Justement, votre roman J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle a marqué de nombreux lecteurs et a rencontré un immense succès. Vous souvenez-vous de la naissance de ce projet ? Saviez-vous déjà que vous teniez quelque chose de spécial ?

On ne sait vraiment jamais quand on a terminé un manuscrit si on tient un livre qui va « marcher » comme on dit. J’avais peur pour celui-ci comme pour Une fille de… qui est l’histoire d’une fille de prostituée, que les textes ne rentrent pas au collège et au lycée. Pas facile parfois et très courageux de la part des enseignants de proposer l’étude d’une littérature engagée, réaliste, féministe et sociale aux élèves. Surtout en ce moment où certains parents veulent empêcher l’étude des romans liés au droit des filles (ils ne sont pas si nombreux d’ailleurs). Je suis ravie que ces ouvrages aient eu un très beau succès en librairie et en établissements étant donné l’état du monde, je trouve que plus que jamais cette littérature du réel a toute sa place en cours de français, d’histoire, en EVARS ou en lecture libre.

Vous avez écrit de nombreux albums et romans. Récemment vous avez changé de registre en écrivant un documentaire où vous recueillez la parole d’ados. Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a menée à ce projet ?

Chambres adolescentes est un projet transmédia (photographie, texte, podcast, site internet, 6 expositions) de portraits d’adolescents dans leur chambre, sur 4 territoires et que j’ai mené avec la photographe Juliette Mas. Il a pris 4 ans de rencontres, un an pour préparer le livre éponyme (La Martinière jeunesse) photos, textes et podcast et deux grosses expositions à Paris (Mairie de Paris en quai de Seine et Centre d’art contemporain Tignous). Une exposition tourne actuellement dans les médiathèques et salons du livre) Un travail de dingue ! Je me suis lancée dans cette aventure avec la photographe Juliette Mas en plein confinement en plus ! Un pied de nez : le monde était en chambres et nous ne pouvions plus y aller. L’idée était d’aller écouter longuement des adolescent.e.s âgés de 12 à 19 ans dans leurs petits « chez eux » que représente leur chambre à cet âge. C’est beaucoup plus qu’un documentaire, ce fut pour moi une expérience de vie très forte : avec Juliette Mas d’abord en duo créatif et de terrain, puis avec toutes les familles qui ont voulu être dans le projet, les jeunes qui avaient des choses à dire et ont osé s’exposer très courageusement, avec nos partenaires, les maisons des écritures, les régions, les départements, les communautés de communes…. C’était aussi mettre en lumière des jeunes d’une France non parisienne, du Gers aux villages de l’Hérault ou encore celle des chambres de l’aide sociale à l’enfance de jeunes mineurs isolés venus du Pakistan ou de Guinée. L’idée était de rendre visibles et audibles des individus très différents qui traversaient l’adolescence entre 2020 et 2023. Avions-nous des points communs entre nos adolescences d’hier à aujourd’hui ? En quoi la génération Z était-elle différente ? Pourquoi les adultes étaient-ils si sévères envers cette génération née avec le numérique ? Ce fut très beau, car très fédérateur. À chaque rencontre tout public, vernissage, débat, les adultes et les adolescents étaient mélangés, intéressés et restaient. Les publics se mélangent peu de nos jours, quand c’est le cas, quand je parviens à ces échanges autour d’un de mes projets, je me dis que mon écriture fait sens. Que je suis à ma place. Je crois que j’aime la littérature jeunesse, car elle demeure celle qui crée le plus de liens sociaux et culturels. Par exemple, j’étais les deux derniers jours en médiation au collège, je proposais des débats avec des élèves de 3e autour des paroles de Chambres adolescentes. C’était très puissant, très bouleversant. Peu à peu, les jeunes ont pris la parole, se sont exprimés, ont écouté les points de vue divergents de leurs camarades autour de sujets délicats comme : le harcèlement, le sexisme ordinaire, l’accueil des migrants, l’homophobie, le temps d’écran, l’usage des réseaux, etc. Je trouve que les collégiens et collégiennes sont plus capables de grands débats d’idées que les adultes en ce moment. Ils savent écouter et lever le doigt pour prendre la parole ! Encore faut-ils qu’on leur propose de s’exprimer librement.

Ce documentaire a donné une belle exposition. Comment avez-vous abordé ce travail ?

Chambres adolescentes a donné deux grosses expositions sur Paris. Il était important d’exposer à Paris, car malheureusement sans la « validation parisienne » un projet artistique n’est pas pris au sérieux encore aujourd’hui. J’avais donc promis aux jeunes que leurs mots, photos, pensées, portraits seraient exposés en pleine lumière dans la capitale. Nous avons tenu nos promesses avec Juliette Mas. La Mairie de paris nous a exposé sur les quais de Seine, le travail de commissariat d’expo était assez simple là, puisqu’il s’agissait de grands tirages avec texte et QR code. Pour le centre d’art Tignous, c’était une aventure plus complexe. Aurélie Thuez, la directrice du CTAC de Montreuil nous a donné carte blanche. Nous avons donc repensé le storytelling de nos contenus pour habiter les trois salles du centre d’art avec l’envie de faire ressentir aux visiteurs les émotions partagées dans ces chambres. Nous avons créé un espace confortable pour que les gens prennent le temps d’écouter la jeunesse via les podcasts (qui sont sur les plateformes maintenant). J’ai peu exposé mon texte, préférant mettre en avant leurs verbatims et les photographies magnifiques de Juliette Mas. J’ai juste imaginé un rouleau de 10 mètres, qui était exposé pour montrer la longueur des portraits. Ils étaient longs tels des récits non fictionnels de nos rencontres. C’était une écriture particulière, car je n’avais pas de référentiels de portraits de la sorte, c’est-à-dire qui intégraient le point de vue de l’auteur et le rapport au temps qu’exige la mise en confiance d’une jeune personne. Au CTAC de Montreuil, nous avons pu inviter deux plasticiens de nos choix pour leur proposer de créer des œuvres in situ à partir des contenus de Chambres adolescentes. Stéphane Kiehl a proposé un mur d’exergues des jeunes, sur des feuilles A4, en noir et blanc, comme une matrice de messages. Carole Chaix a créé Cuisine de femmes, une pièce dédiée à la création, valorisant ce travail de fond des artistes et ce temps qui passe, cette géopolitique qui s’invite au fil du travail, les aléas de la vie qui perturbe le projet. J’ai adoré retrouver la créativité en équipe.

Certains de vos romans ont été traduits et/ou lauréats de prix. Comment vivez-vous cette reconnaissance ? Avez-vous un souvenir particulier à partager au sujet ?

Les sélections de prix sont importantes plus que les prix, à mon sens, car elles portent nos ouvrages vers les jeunes. Un souvenir ? Oui, dans le cadre du Prix du jeune lycéen allemand, j’étais allée rencontrer des jeunes en Allemagne avec Une fille de… (Actes sud jeunesse).

Une fille de…, Jo Witek, Actes sud jeunesse, 2017.

C’était en mars 2020 ! Je me souviens que je me suis retrouvée dans la voiture de l’ambassadrice de France en Allemagne, car j’étais la seule autrice française sur place, alors que le festival de Leipzig venait d’être annulé. Me voilà au consulat, me voilà invitée à déjeuner avec tous les grands pontes de la ville avec une traductrice à mes côtés (je ne parle pas un mot d’allemand). À la fin du déjeuner, le consul me demande de conclure la conversation. Je décide de blaguer. Je leur dis qu’en France, on classe la littérature selon le prestige qu’elle inspire aux intellectuels. La littérature blanche, c’est le top, ensuite la noire, ensuite la jeunesse, très mal considérée. Je leur fis alors remarquer qu’à ce déjeuner, je n’étais peut-être pas une littéraire digne de ce nom, car j’étais une autrice qui écrivait aussi du thriller pour la jeunesse. Ils ont beaucoup ri. Je pense que les cultures allemandes, anglos- Saxonne ou Chinoises considèrent avec beaucoup plus respect que la nôtre les auteurs de littérature jeunesse. Ensuite, ce fut moins drôle. Il me fallut vite regagner la France avant que les frontières ne se referment à cause du COVID.

Mille mercis d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, cela a été un véritable plaisir d’échanger avec vous !

Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à la jeunesse, à sa littérature, à sa diversité, à ses auteurs et autrices. Rien n’est plus sérieux et exigeant que d’écrire pour les enfants ou de travailler auprès d’eux, il serait temps que certains adultes s’en rendent compte ☺

Lecture commune : Le silence est à nous

Aujourd’hui sur le blog, Lucie, Héloïse et Hélène vous proposent une lecture commune d’un des grands succès de l’année en roman ado, il s’agit du titre « Le silence est à nous » de Coline Pierré. Lauréat du Prix Vendredi des lecteurs du Pass culture, il a déjà rencontré son public et nous étions curieuses de le découvrir et ravies de pouvoir enfin vous en parler.

Paru en mai dernier aux éditions Flammarion, ce titre très actuel nous transporte dans un lycée où Léo est témoin involontaire d’une agression sexuelle.

Suite à cela elle cherche comment se positionner, quoi faire, et grâce à ses amis, ensemble, ils trouvent un moyen de résister, de dénoncer la situation de manière originale et finalement de faire avancer les mentalités.

Plongez avec nous dans ce roman très actuel qui donne la parole (si l’on peut dire cela ainsi…) à la génération post me-too.

Le silence est à nous, Coline Pierré, Flammarion Jeunesse, 2025.

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Lucie : Connaissiez-vous le travail de Coline Pierré avant de lire ce roman ?

Héloïse : Pas beaucoup en fait ! J’ai lu et beaucoup aimé Ma fugue chez moi, mais c’est tout… Mais j’aime beaucoup les textes en vers libres, et le résumé de celui-ci m’intriguait !

Hélène : J’avais lu moi aussi il y a plusieurs années Ma fugue chez moi. Et toi Lucie ?

Lucie : Je n’avais pas fait le lien avant de regarder sa bibliographie mais j’en avais lu deux : La révolte des animaux moches et Nos mains en l’air qui n’ont pas grand chose à voir avec ce titre d’après mes souvenirs.

Lucie : L’illustration de couverture vous a-t-elle inspirées ?

Hélène : Pour ma part j’ai découvert ce livre lors du festival “un chapitre à Rouen” consacré à la littérature young adult. Dans ce cadre j’ai eu la chance de rencontrer Coline Pierré qui nous en a parlé. Le livre était là et la couverture m’a beaucoup plu : ces deux mains de couleurs différentes et qui se tiennent traduit bien une idée qui est développée dans le roman, celle de la solidarité.

Héloïse : Le rose n’est pas ma couleur préférée, mais ces deux mains qui se joignent, ça, j’aime ! Ça matérialise bien la solidarité oui !

Hélène : Oui, et puis la forme dans laquelle elles sont fait penser à une petite porte, l’idée qu’on va voir ce qui est caché. Enfin !

Héloïse : Et toi Lucie ?

Lucie : A vrai dire je ne l’aime pas trop. Et sans la suggestion de Séverine j’aurais bien pu passer à côté de ce roman juste à cause du graphisme et des couleurs. Ça aurait quand même été dommage !

Héloïse : Comme quoi… Il ne faut pas se fier aux apparences 🙂

Lucie : En effet ! Ça m’apprendra ! Poursuivons si vous le voulez bien avec la forme du roman. Les romans en vers libres sont de plus en plus fréquents en littérature ado, en aviez-vous déjà lu et que pensez-vous de ce choix ?

Héloïse :  C’est un style que j’aime beaucoup. C’est à la fois poétique, à vif, intense. J’avais découvert le style avec Inséparables, de Sarah Crossan, puis lu l’excellent Un garçon, c’est presque rien, de Lisa Balavoine, qui m’avait énormément marquée. Je trouve que ça “casse un peu les codes”, le rythme, la diction. 

Un garçon c’est presque rien, Lisa Balavoine, Rageot, 2022.

Lucie : Je suis d’accord avec toi, je trouve que ce choix va très bien au roman adolescent, quand il est bien réalisé. Le premier que j’ai lu était La Dragonne et le Drôle de Damien Galisson, mais le plus marquant dans ce genre est sans aucun doute 17 millimètres de Florence Medina que j’ai lu comme en apnée.

Héloïse : Oh oui, 17 millimètres, quelle lecture ! il est court, mais intense effectivement, et très émouvant aussi. 

17 millimètres, Florence Medina, Scrinéo, 2024.

Hélène : Pour ma part je n’avais jamais lu un livre écrit sous cette forme. C’était particulier mais je me suis habituée au fur et à mesure de la lecture. Coline Pierré a indiqué qu’elle a choisi cette forme car elle laisse “physiquement” de la place au silence. Les pages sont aussi plus “aérées”, ce qui facilite l’entrée dans ce “gros” livre. 

Lucie : C’est intéressant Hélène cette idée de laisser une place au silence. Et ça fait totalement sens vu le sujet ! Ici Coline Pierré utilise les vers libres mais joue aussi sur le rythme, les sonorités et les répétitions… Loin d’être un effet de mode, le parti pris est ici pleinement assumé et investi.

Héloïse : Ce silence justement, on en parle ? A quoi vous attendiez-vous avec ce titre ?

Hélène : Pour ma part, j’ai assisté à la rencontre avant de lire le livre donc je connaissais le sujet. J’étais curieuse de découvrir ce livre qui avait beaucoup plu à de nombreux lecteurs, et de voir la manière dont il était traité, sous l’angle du silence.

Héloïse : Moi non, j’essaie de ne pas lire les résumés en quatrième de couverture pour ne plus risquer de divulgâcher l’histoire. Je savais juste qu’on y parlait féminisme et sororité, et que des amies avaient adoré. Mais je ne savais pas du tout à quoi correspondait ce silence.

Lucie : Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre mais j’avais un a priori positif car les coups de cœur de Séverine sont souvent de bons indices. J’imaginais une histoire de filles avec la couverture, probablement un drame que l’on tairait, mais pas grand chose de plus. C’est sur que choisir le silence comme thématique d’un roman, c’est plutôt gonflé ! On a vu qu’il tenait une place dans les choix stylistiques de l’auteure mais qu’avez-vous pensé de l’histoire ? Est-ce que l’une d’entre vous souhaite la résumer pour commencer ?

Héloïse : Pas facile, mais j’essaie. Une jeune fille, Leo, assiste à une agression dans son lycée. Maryam, une jeune camarade solaire, est plaquée contre un mur par Ethan, et clairement pas consentante.  Sous le choc, Leo ne dit ni ne fait rien. Mais ensuite, elle contacte la victime. Sauf que quand celle-ci rapporte l’agression, personne ne l’écoute… Ce que j’ai trouvé horrible. On se rend compte aussi avec cette lecture que la société n’écoute pas forcément les victimes, à plus forte raison si elles sont en couple …

Lucie : Oui, la notion de consentement est vraiment au cœur de ce récit. Et effectivement Coline Pierré interroge la réception de la parole des victimes de manière très intéressante.

Héloïse : C’est l’une des revendications d’ailleurs des “manifestants silencieux” (je ne sais pas comment les appeler) c’est parlant comme ça je trouve.

Hélène : Oui la question de dire et d’entendre est au cœur du livre. D’après ce que l’auteure expliquait, les scènes avec le proviseur ont été parmi les plus difficiles à écrire car il fallait complexifier ce personnage qui n’entend pas, même s’il reçoit la victime et ses amies et les écoute, en apparence du moins… 

Héloïse : C’est un personnage clairement détestable…Contrairement à d’autres heureusement. D’ailleurs, j’ai apprécié l’idée que tous les adultes ne soient pas montrés du doigt. 

Lucie : OUI ! Comme la génialissime documentaliste, Madame Lindgren !!! J’ai aimé que certains adultes, dont des hommes, soient positifs. Ce n’est pas si fréquent dans ce type de romans.

Héloïse : Oui, le CPE, M. Diaz, est top aussi ! Mais c’est révoltant de voir que la première réponse de la direction, c’est d’interdire des tenues jugées “osées”, pointant du doigt la victime et la transformant en coupable… C’est d’ailleurs la raison de la fameuse grève lancée dans le roman (attention spoilers pour celleux qui ne l’ont pas lu ! )? J’ai trouvé cette idée de grève de la parole géniale et originale, pas vous ?

Lucie : Mais si, totalement ! C’est une idée intéressante car on ne peut pas forcer quelqu’un à parler, que la parole libérée est au cœur de l’élément perturbateur et que l’on pousse les ados à s’exprimer tout en rechignant à les écouter, j’ai trouvé ce passage très juste. Et j’irais jusqu’à dire qu’il m’a questionnée en tant que maman. Malgré toute notre bonne volonté, est-ce qu’on écoute nos enfants aussi attentivement qu’on le devrait ? 

Héloïse : C’est une réflexion intéressante, je n’en suis pas sûre malheureusement…

Lucie : Léo est donc l’héroïne de ce roman et elle serait la première surprise de se voir qualifiée ainsi. Qu’avez-vous pensé de ce personnage ?

Héloïse : C’est un personnage extrêmement touchant. Elle est très mal dans sa peau, dans son corps, s’excuse presque de respirer parfois… Elle a peur de mal faire, et pourtant, c’est elle qui instille la révolte, le combat. 

Hélène : Oui c’est un personnage attachant, un peu au mauvais endroit au mauvais moment et qui se trouve confrontée à une situation qui la force à se positionner, à être fidèle à ses valeurs à un âge auquel on se construit. Elle fait cela avec beaucoup de pudeur et de délicatesse, et un peu de maladresse parfois, ce qui la rend réaliste aussi.

Lucie : Oui, ce personnage est très en retrait dans sa vie mais elle a de multiples facettes. Ses doutes et son mal être en font un personnage très nuancé et ont fortement résonné. Elle n’a pas du tout une personnalité de leader mais elle parvient à rassembler grâce à sa bonne volonté. J’ai juste regretté une annonce dans la dernière partie qui m’a semblé assez artificielle. Elle n’avait pas besoin de cela pour être intéressante !

Hélène : Je te rejoins !

Héloïse : La question traditionnelle pour terminer : à qui conseilleriez-vous ce roman ?

Héloïse : Aux ados, bien sûr, à partir de 13-14 ans, et aux adultes. La thématique principale est malheureusement toujours d’actualité, et c’est important de montrer que les violences sexistes et sexuelles ne sont pas à minimiser. 

Lucie : Bien sûr, aux ados, je te rejoins sur les âges : pas trop tôt à cause des thématiques. Et à leurs parents aussi, car il est susceptible d’amener des discussions. C’est un roman très riche qui parle de consentement, de santé mentale, d’engagement aussi… mais sans que ces sujets ne soient trop lourds ou appuyés, ils sont très bien intégrés à l’intrigue et invitent à la réflexion de manière assez subtile. Ce n’est clairement pas le cas de tous les titres de la sélection du Prix Vendredi pour ne citer qu’eux.

Hélène : Je le conseillerai effectivement à des lycéens, pour tout public même s’il plaira  sans doute plus aux jeunes femmes de par son aspect féministe, mais cela peut être une lecture très instructive pour de jeunes garçons aussi !

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir ce roman qui figurait dans la sélection du Prix Vendredi et a été élu par les lecteurs du Pass Culture !