Entretien avec Jo Witek

Vous l’avez compris avec l’article que nous lui avons consacré, pour le Grand Arbre Jo Witek est une auteure essentielle. Nous aimons la diversité des formats qu’elle aborde, ses engagements, son talent pour décrire l’adolescence et ses tourments, sa capacité à se renouveler tout en sonnant toujours juste.

(Re)lire et discuter de son œuvre aussi variée qu’engagée a amené une foule de questions, et nous avons été très touchées qu’elle prenne le temps de nous répondre.

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Vos romans pour ados sont séparés en deux catégories assez distinctes : d’un côté les polars, de l’autre les histoires sur des sujets plus proches du quotidien. Appréciez-vous ces deux genres en tant que lectrice ?

Je lis très peu de littérature noire, c’est très étrange. Je crois que mon goût du thriller vient clairement du cinéma. J’ai été lectrice pour le cinéma, j’ai donc été payée pour « démonter » pas mal de récits, les fouiller, les analyser, trouver les manques narratifs. Telle une mécanicienne, en apprenant à déconstruire, j’ai appris à travailler le suspens, le rythme du thriller et la psychologie des personnages. En revanche, la littérature réaliste, sociale, engagée est celle que je lis et que j’affectionne depuis l’adolescence.

En tant que lectrices adultes, nous apprécions l’aspect engagé et féministe de vos textes, sur la mise en place des relations filles-garçons et plus particulièrement les questions de respect et de consentement qui sont récurrentes dans vos romans ; et ce bien avant que l’EVARS refasse surface. Quelles sont vos motivations ?

Oui, je vais intervenir prochainement dans une journée professionnelle pour des enseignants et travailleurs sociaux autour du programme de l’EVARS et du lien quasi évident de la littérature jeunesse avec ce programme. Je pense que pas mal de romans en jeunesse peuvent accompagner ce dispositif, donner corps, chair et émotion au travers de la fiction aux points abordés avec les animateurs, enseignants autour de l’EVARS : respect du corps, le sien, celui des autres, la notion de consentement, l’emprise, le harcèlement, les luttes contre les discriminations sexuelles et sexistes, et contre les stéréotypes de genre, le droit au respect, à la liberté, à l’affection saine, au plaisir, à l’amour, retour sur le droit à la contraception gratuite, à l’avortement, etc. J’ai traité tous ses sujets dans mes romans ou documentaires. La lutte pour une société égalitaire et non violente est le cœur de mon travail, c’est à dire le bien-être, le respect, la liberté de l’individu dans l’espace public ou privé, quel que soit son genre, ses préférences sexuelles, ses origines, son milieu social, culturel, sa religion ou sa non-religion. Je travaille cette humanité et pointe le danger de nos inhumanités de différente façon, dans des ouvrages pour tous les âges. Par exemple, quand en 2011, nous commençons à travailler sur les émotions incarnées par une petite fille dans nos albums avec Christine Roussey (Le Petit cœur, Les petites peurs (9 volumes) Editions de La Martinière), certains se moquaient de nous. Ils jugeaient ce travail psycho-émotionnel et psychosocial au travers d’histoires simples un peu « bêbête » voire superficiel et forcément « facile ». Six ans plus tard, alors que notre série était traduite dans 35 langues et cartonnait aux États-Unis (2 millions d’exemplaires), les albums sur les émotions et le bien-être de l’enfant se sont multipliés et nous avons été pas mal copiées, ce qui en soit est plutôt positif.

J’aime l’idée d’être toujours un poil en avance, j’aime la recherche et essayer de défricher, d’aller plus loin dans ma liberté créative, me surprendre et accompagner les changements de sociétés, les découvertes en matière de psychologie, pédagogie, psychologie ou recherches scientifiques. Par exemple, avec la série Areuh pour les tous petits, j’ai fait le lien entre partition textuelle et partition musicale, en demandant à une compositrice de respecter le rythme, la musique des mots (sans les mots) dans sa bande originale. Les petits après avoir écouté le texte et la musique, font le lien immédiatement album/musique. Je pense qu’il faut « amplifier » l’album, le sortir de son dialogue unique texte/image. Pour un bébé le son est plus important à la base que l’image, c’est par l’oreille qu’il apprend à parler. L’image qu’il préfère est le visage de celui ou celle qui prend soin de lui. Ce qui bien sûr, n’empêche pas l’illustration mais on peut aller plus loin ; surtout avec les nouvelles technologies qui facilitent la musique hébergée.

Vous avez plusieurs séries à votre actif : Mentine, Le clan des cabossés et les albums pour lesquels vous collaborez avec Christine Roussey. En quoi est-ce un exercice différent d’un roman d’un seul tome ?

La série est différente de l’unitaire, car le lecteur, la lectrice se transforme alors en fan. La série amène l’addiction, l’envie de suite. Du plus, du toujours plus, du encore. C’est tout à fait intéressant, excitant et parfois, inquiétant, je l’admets. Cela permet aussi de faire évoluer un personnage, comme je l’ai fait avec Mentine. C’est très touchant quand les lecteurs et les lectrices parlent de votre personnage comme s’il existait. « Alors Mentine va revenir ? », j’ai aimé entendre cette phrase. Après, je me lasse vite. Vous l’avez compris, j’aime innover, prendre des risques, explorer. Je déteste me répéter, alors la série très vite m’ennuie. Je m’arrête toujours avant le volume de trop. Cinq volumes sont mon maximum, avec Mentine. Mais qui sait ? Je pourrai la faire revenir, car ce personnage est sans doute celui qui me ressemble le plus.

Mentine, Jo Witek, Margaux Motin, Flam jeunesse, série de 5 tomes, 2015-2019.

Les albums avec Christine Roussey portent sur les émotions et le quotidien des jeunes enfants, sujets énormément exploités en littérature jeunesse. Pourtant vous avez trouvé un ton et un format (papier découpé façon gigogne) qui leur permettent de sortir du lot. De quelle manière avez-vous collaboré ?

Pour la série avec Christine Roussey, nous n’avons jamais parlé de série. Chaque année, pendant neuf ans, je crois, on s’est dit, « on en refait un ? » Et voilà, c’était tout. J’écrivais le texte et Christine se l’appropriait dans son merveilleux imaginaire. Nos univers s’accordent très bien sans que nous ayons besoin de nous parler plus que ça. On a pas mal de points communs elle et moi et on adore rire. J’ai toujours adoré ses images si pétillantes et mes textes lui ont toujours donné envie de déployer ses images. Ce fut une relation de travail très joyeuse entre nous. Les découpes, le format, tout cela c’est Christine avec l’éditrice Marie Bluteau qui l’ont décidé. Au départ, on avait pris le temps l’éditrice et moi, de chercher la personne qui donnerait vie en image à cette petite fille qui n’avait pas de prénom. Dès que j’avais vu les images de Christine Roussey, il y a 15 ans (déjà !), j’avais su que c’était elle et je lui faisais totalement confiance ! Aujourd’hui avec Marie Bluteau, mon éditrice à la Martinière, cela fait plus d’un an qu’on recherche l’illustrateur-ice pour l’un de mes textes. On n’a pas encore trouvé. J’aime cette exigence. Prendre le temps de créer. Attendre l’alchimie. L’évidence.

En parlant d’évidence, nous sommes admiratives de votre capacité à vous renouveler tout en réussissant à écrire des textes qui sonnent juste au bon moment, qui parlent aux ados. Une des rédactrices du blog qui est aussi documentaliste partageait encore ce constat récemment. Comment parvenez-vous à trouver un ton si adapté ?

Je crois que l’adolescente que je fus est encore en moi. Très vivante. Je suis une adulte de cinquante-sept ans, j’ai élevé deux garçons (merveilleux !), j’ai passé un paquet de galères comme tout à chacun, mais j’ai un souffle d’ado. Je ne serai jamais tout à fait sérieuse comme une adulte qui achète des actions ou parle des travaux de sa maison pendant des heures. J’ai cru l’avoir perdu dernièrement, ce souffle. Et puis non, c’est ce qui l’emporte aujourd’hui, cette voix de la jeunesse que je veux continuer à avoir et à porter. C’est très créatif la contrainte d’écrire pour des lecteurs et lectrices ados. Par exemple dans J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle, comment décrire une nuit de noces qui est forcément une scène de viol dans un mariage forcé ? Faut-il ne pas l’écrire ? Il y a une responsabilité morale de l’autrice et en même temps une envie de ne pas édulcorer la violence faite aux filles mariées sans consentement. Et bien là commence le travail d’autrice jeunesse : écrire cette scène, ne pas mentir aux jeunes, mais ne pas décrire ce qui n’a pas besoin de l’être.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle, Jo Witek, Actes sud jeunesse, 2021.

Justement, votre roman J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle a marqué de nombreux lecteurs et a rencontré un immense succès. Vous souvenez-vous de la naissance de ce projet ? Saviez-vous déjà que vous teniez quelque chose de spécial ?

On ne sait vraiment jamais quand on a terminé un manuscrit si on tient un livre qui va « marcher » comme on dit. J’avais peur pour celui-ci comme pour Une fille de… qui est l’histoire d’une fille de prostituée, que les textes ne rentrent pas au collège et au lycée. Pas facile parfois et très courageux de la part des enseignants de proposer l’étude d’une littérature engagée, réaliste, féministe et sociale aux élèves. Surtout en ce moment où certains parents veulent empêcher l’étude des romans liés au droit des filles (ils ne sont pas si nombreux d’ailleurs). Je suis ravie que ces ouvrages aient eu un très beau succès en librairie et en établissements étant donné l’état du monde, je trouve que plus que jamais cette littérature du réel a toute sa place en cours de français, d’histoire, en EVARS ou en lecture libre.

Vous avez écrit de nombreux albums et romans. Récemment vous avez changé de registre en écrivant un documentaire où vous recueillez la parole d’ados. Pouvez-vous nous raconter ce qui vous a menée à ce projet ?

Chambres adolescentes est un projet transmédia (photographie, texte, podcast, site internet, 6 expositions) de portraits d’adolescents dans leur chambre, sur 4 territoires et que j’ai mené avec la photographe Juliette Mas. Il a pris 4 ans de rencontres, un an pour préparer le livre éponyme (La Martinière jeunesse) photos, textes et podcast et deux grosses expositions à Paris (Mairie de Paris en quai de Seine et Centre d’art contemporain Tignous). Une exposition tourne actuellement dans les médiathèques et salons du livre) Un travail de dingue ! Je me suis lancée dans cette aventure avec la photographe Juliette Mas en plein confinement en plus ! Un pied de nez : le monde était en chambres et nous ne pouvions plus y aller. L’idée était d’aller écouter longuement des adolescent.e.s âgés de 12 à 19 ans dans leurs petits « chez eux » que représente leur chambre à cet âge. C’est beaucoup plus qu’un documentaire, ce fut pour moi une expérience de vie très forte : avec Juliette Mas d’abord en duo créatif et de terrain, puis avec toutes les familles qui ont voulu être dans le projet, les jeunes qui avaient des choses à dire et ont osé s’exposer très courageusement, avec nos partenaires, les maisons des écritures, les régions, les départements, les communautés de communes…. C’était aussi mettre en lumière des jeunes d’une France non parisienne, du Gers aux villages de l’Hérault ou encore celle des chambres de l’aide sociale à l’enfance de jeunes mineurs isolés venus du Pakistan ou de Guinée. L’idée était de rendre visibles et audibles des individus très différents qui traversaient l’adolescence entre 2020 et 2023. Avions-nous des points communs entre nos adolescences d’hier à aujourd’hui ? En quoi la génération Z était-elle différente ? Pourquoi les adultes étaient-ils si sévères envers cette génération née avec le numérique ? Ce fut très beau, car très fédérateur. À chaque rencontre tout public, vernissage, débat, les adultes et les adolescents étaient mélangés, intéressés et restaient. Les publics se mélangent peu de nos jours, quand c’est le cas, quand je parviens à ces échanges autour d’un de mes projets, je me dis que mon écriture fait sens. Que je suis à ma place. Je crois que j’aime la littérature jeunesse, car elle demeure celle qui crée le plus de liens sociaux et culturels. Par exemple, j’étais les deux derniers jours en médiation au collège, je proposais des débats avec des élèves de 3e autour des paroles de Chambres adolescentes. C’était très puissant, très bouleversant. Peu à peu, les jeunes ont pris la parole, se sont exprimés, ont écouté les points de vue divergents de leurs camarades autour de sujets délicats comme : le harcèlement, le sexisme ordinaire, l’accueil des migrants, l’homophobie, le temps d’écran, l’usage des réseaux, etc. Je trouve que les collégiens et collégiennes sont plus capables de grands débats d’idées que les adultes en ce moment. Ils savent écouter et lever le doigt pour prendre la parole ! Encore faut-ils qu’on leur propose de s’exprimer librement.

Ce documentaire a donné une belle exposition. Comment avez-vous abordé ce travail ?

Chambres adolescentes a donné deux grosses expositions sur Paris. Il était important d’exposer à Paris, car malheureusement sans la « validation parisienne » un projet artistique n’est pas pris au sérieux encore aujourd’hui. J’avais donc promis aux jeunes que leurs mots, photos, pensées, portraits seraient exposés en pleine lumière dans la capitale. Nous avons tenu nos promesses avec Juliette Mas. La Mairie de paris nous a exposé sur les quais de Seine, le travail de commissariat d’expo était assez simple là, puisqu’il s’agissait de grands tirages avec texte et QR code. Pour le centre d’art Tignous, c’était une aventure plus complexe. Aurélie Thuez, la directrice du CTAC de Montreuil nous a donné carte blanche. Nous avons donc repensé le storytelling de nos contenus pour habiter les trois salles du centre d’art avec l’envie de faire ressentir aux visiteurs les émotions partagées dans ces chambres. Nous avons créé un espace confortable pour que les gens prennent le temps d’écouter la jeunesse via les podcasts (qui sont sur les plateformes maintenant). J’ai peu exposé mon texte, préférant mettre en avant leurs verbatims et les photographies magnifiques de Juliette Mas. J’ai juste imaginé un rouleau de 10 mètres, qui était exposé pour montrer la longueur des portraits. Ils étaient longs tels des récits non fictionnels de nos rencontres. C’était une écriture particulière, car je n’avais pas de référentiels de portraits de la sorte, c’est-à-dire qui intégraient le point de vue de l’auteur et le rapport au temps qu’exige la mise en confiance d’une jeune personne. Au CTAC de Montreuil, nous avons pu inviter deux plasticiens de nos choix pour leur proposer de créer des œuvres in situ à partir des contenus de Chambres adolescentes. Stéphane Kiehl a proposé un mur d’exergues des jeunes, sur des feuilles A4, en noir et blanc, comme une matrice de messages. Carole Chaix a créé Cuisine de femmes, une pièce dédiée à la création, valorisant ce travail de fond des artistes et ce temps qui passe, cette géopolitique qui s’invite au fil du travail, les aléas de la vie qui perturbe le projet. J’ai adoré retrouver la créativité en équipe.

Certains de vos romans ont été traduits et/ou lauréats de prix. Comment vivez-vous cette reconnaissance ? Avez-vous un souvenir particulier à partager au sujet ?

Les sélections de prix sont importantes plus que les prix, à mon sens, car elles portent nos ouvrages vers les jeunes. Un souvenir ? Oui, dans le cadre du Prix du jeune lycéen allemand, j’étais allée rencontrer des jeunes en Allemagne avec Une fille de… (Actes sud jeunesse).

Une fille de…, Jo Witek, Actes sud jeunesse, 2017.

C’était en mars 2020 ! Je me souviens que je me suis retrouvée dans la voiture de l’ambassadrice de France en Allemagne, car j’étais la seule autrice française sur place, alors que le festival de Leipzig venait d’être annulé. Me voilà au consulat, me voilà invitée à déjeuner avec tous les grands pontes de la ville avec une traductrice à mes côtés (je ne parle pas un mot d’allemand). À la fin du déjeuner, le consul me demande de conclure la conversation. Je décide de blaguer. Je leur dis qu’en France, on classe la littérature selon le prestige qu’elle inspire aux intellectuels. La littérature blanche, c’est le top, ensuite la noire, ensuite la jeunesse, très mal considérée. Je leur fis alors remarquer qu’à ce déjeuner, je n’étais peut-être pas une littéraire digne de ce nom, car j’étais une autrice qui écrivait aussi du thriller pour la jeunesse. Ils ont beaucoup ri. Je pense que les cultures allemandes, anglos- Saxonne ou Chinoises considèrent avec beaucoup plus respect que la nôtre les auteurs de littérature jeunesse. Ensuite, ce fut moins drôle. Il me fallut vite regagner la France avant que les frontières ne se referment à cause du COVID.

Mille mercis d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, cela a été un véritable plaisir d’échanger avec vous !

Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à la jeunesse, à sa littérature, à sa diversité, à ses auteurs et autrices. Rien n’est plus sérieux et exigeant que d’écrire pour les enfants ou de travailler auprès d’eux, il serait temps que certains adultes s’en rendent compte ☺

Entretien avec Yves Grevet

Gilberte Bourget des éditions Syros nous a proposé de lire L’archipel des animaux bannis, ce qui a donné lieu à une lecture d’ado de Théo, grand fan d’Yves Grevet. Ce nouveau roman nous a donné envie de (re)lire ses histoires en vue d’un article présentant nos œuvres préférées et, forcément, cela a attisé notre curiosité. Car si Yves Grevet est surtout connu pour ses romans dystopiques à destination des ados, il écrit pour tous les publics avec l’envie de divertir et de questionner notre société en même temps.

Yves Grevet a gentiment accepté d’échanger avec nous, voici ses réponses à nos questions !

Yves Grevet, photo issue du site des éditions Little Urban.

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Vous avez été professeur des écoles, est-ce que vos deux métiers se sont nourris l’un l’autre, et si oui comment ?

Je pense que s’il fallait chercher comment le fait d’être instituteur a pu nourrir mon travail d’écrivain, c’est la durée des vacances des enseignants, et principalement les deux mois de vacances d’été, que je mettrais en avant. Pour se lancer sereinement dans l’écriture d’un roman, il faut avoir du temps devant soi.

Bien entendu, le fait d’avoir beaucoup lu de littérature jeunesse dans ma pratique d’enseignant m’a permis de découvrir la richesse de cet univers et m’a donné l’envie d’en écrire. Ensuite, il est évident que ma fréquentation quotidienne d’enfants m’a aidé à mieux connaitre mon lectorat. Ma principale source d’inspiration c’est mon enfance et mon adolescence et pas celles que j’aurais pu observer chez d’autres.

J’ai toujours séparé mes deux activités. Mes élèves savaient que j’étais écrivain mais ils ne m’en parlaient jamais, tout simplement parce que cet aspect de ma vie ne les intéressait pas. De mon côté, je n’abordais jamais avec eux le sujet de cette deuxième activité. Et j’e n’ai bien entendu jamais fait lire mes propres œuvres à mes élèves.

La série U4 sort de l’ordinaire de par sa conception : quatre auteurs ont chacun écrit un tome consacré à un personnage dans le même univers. Comment en avez-vous eu l’idée et comment vous êtes-vous organisés ?

U4, au départ, c’est l’histoire de quatre écrivains qui se rencontrent dans un salon et qui ont envie de monter un projet ensemble parce qu’ils veulent garder des liens et qu’une création commune semble leur être la meilleure idée pour y arriver. D’emblée, l’idée d’écrire un livre à quatre nous a semblé trop contraignante. Et c’est celle d’écrire chacun un livre dans le même contexte et la même temporalité et de se prêter nos personnages qui nous a paru la meilleure. Chacun restant maitre de son roman mais étant obligé de collaborer, voire de négocier avec les autres.

Nous avons alors défini ensemble le contexte d’U4 (le virus, ses conséquences…) et commencé à imaginer vers quelle fin pourrait aller la série. Puis, nous avons écrit chacun quelques pages du journal intime de notre personnage avant la pandémie pour le présenter aux autres et vérifier que certains ne se ressemblaient pas trop. Ensuite, nous avons été proposer notre projet à des éditeurs qui se sont engagés à nous publier. Après, chacun a écrit dans son coin le premier tiers de son roman afin de définir les enjeux propres à son narrateur ou sa narratrice. Enfin nous nous sommes retrouvés physiquement pendant une semaine pour nous lire et définir plus précisément la suite, et très concrètement commencer à envisager comment nos personnages allaient entrer dans les livres des autres. Le travail s’est fait d’abord deux par deux : Koridwen et Jules d’un côté et Stéphane et Yannis de l’autre. Pour finir nous nous sommes retrouvés deux mois plus tard pour envisager la réunion des quatre narrateurs et la fin de nos romans. Nous avions un droit de regard sur le travail de l’autre mais uniquement sur des points du scénario qui devaient être discutés mais aucunement sur ses choix d’écriture.

Enfin et il ne faudrait pas l’oublier, les éditrices de Syros et Nathan ont beaucoup travaillé sur ce projet et leurs retours nous ont été très précieux. Au final, ce fut une très belle aventure, longue mais passionnante. Et cerise sur le gâteau, très bien accueillie à sa sortie.

Outre U4, beaucoup de vos romans ados sont des dystopies, pour quelles raisons ce genre vous attire-t’il ?

La dystopie permet d’aborder des sujets de société sans tomber dans des romans à thèses et en étant un peu décalé de la réalité que nous vivons. Il faut que ce soit rythmé, que ça puisse intéresser mon lectorat, que les « méchants » le soient vraiment et que les héros soient au moins un peu héroïques. J’aime aussi la dystopie parce qu’elle permet d’imaginer des possibles, d’inventer des futurs. Par contre, pour que les lecteurs y croient, on doit faire preuve d’un certain réalisme. C’est pour cela que je ne suis pas du tout attiré par l’écriture d’œuvres fantastiques ou de fantasy.

Vous écrivez pour les ados, mais parfois aussi pour les lecteurs plus jeunes. À quel moment décidez vous pour quel public vous écrirez ?

Pour moi, à la naissance de chaque roman, il y a une idée ou une scène, ou une image qui, je le pressens, peut être l’amorce d’une histoire. Je comprends assez vite si ce que je vais raconter s’adresse à un public plus ou moins jeune. Le récit sera-t-il plus ou moins long ? Le type de narration sera-t-il plus ou moins complexe ? Les sujets abordés toucheront-ils une classe d’âge plutôt qu’une autre ?

Comment déterminez-vous l’âge des lecteurs auxquels vous vous adressez ?

J’ai longtemps voulu écrire des albums mais j’ai mis vingt ans à trouver une idée qui fonctionnait. J’y reviendrai si j’en trouve une autre. Pour les formats « premières lectures » ou pour le lectorat de l’école primaire, j’ai parfois répondu à des sollicitations d’éditeurs. J’ai vu cela, à chaque fois, comme un exercice qui me permettait de sortir de mes habitudes. On s’enrichit de toutes les expériences. Tout à l’heure, j’évoquais l’idée de départ, mais il faudrait ajouter le narrateur qui doit avoir sensiblement le même âge que le lecteur. Quand j’ai écrit H.E.N.R.I., l’histoire d’un extraterrestre dans une classe de CP, je me suis replongé dans mon enfance et je me suis demandé : « Si j’avais eu les pouvoirs d’H.E.N.R.I., qu’est-ce que j’aurais rêvé de savoir faire ? » Faire durer les récrés, écrire comme la maîtresse, me faire pousser des doigts pour compter, respirer sous l’eau…

A ce propos, nous nous demandions si, quand vous écrivez, vous aviez un « lecteur idéal » en tête ?

Je n’écris pas pour un lecteur idéal. J’écris d’abord pour moi en espérant que ce qui m’intéresse et me touche parviendra à toucher des lecteurs.

Vous vous êtes récemment essayé (avec succès !) à la littérature adulte avec La répétition, Berlin 1963 écrit à quatre mains avec Jean-Michel Payet. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ? Comment ce projet est-il né ? Est-ce qu’écrire pour les adultes est différent d’écrire pour les ados ?

Comme pour U4, c’est d’abord l’envie de travailler ensemble qui nous a motivés. Je connais Jean-Michel depuis très longtemps et je savais qu’il avait déjà participé à une aventure collective, Blues cerises chez Milan (avant U4 et avec un concept assez similaire). Nous nous sommes retrouvés sur un salon et en discutant de nos lectures, nous nous sommes découvert un goût commun pour l’espionnage. Nous avons décidé tout de suite d’écrire « en adulte » parce que les vrais livres d’espionnage sont trop compliqués pour un lectorat adolescent. J’avais aussi le souvenir d’une incursion dans ce genre (en ado) avec Comment mon père est mort deux fois qui était complètement passé inaperçu. Dans ce récit, nous avons pu adopter le point de vue de cinq narrateurs (deux et demi chacun) et composer un récit assez compliqué et très référencé historiquement sans avoir besoin d’être trop « pédagogique ». Pour le reste, écrire pour adulte ou pour ados, ça ne me change pas tellement. J’ai le même souci de ne pas perdre mon lecteur, d’être clair et précis dans mon écriture, sans chercher à faire des effets de style. De même, qu’en écrivant pour adolescents, je n’ai jamais eu la sensation de me censurer pour décrire certaines scènes ou aborder certains thèmes.

En quoi ce projet était-il différent de la série collective U4 ? Que vous apporte le fait de collaborer avec d’autres auteurs sur un projet ?

Un projet à deux est deux ou trois fois plus facile à mener qu’un projet à quatre. Mais, à part ça, on doit toujours défendre son point de vue, négocier avec l’autre et parfois abandonner une idée qui nous paraissait prometteuse. Si on finit par céder, c’est que l’autre vous a convaincu. On sait qu’à plusieurs, on a plus d’idées et que la discussion permet de garder le meilleur. Mais il faut être ouvert et ne pas avoir un égo démesuré, sinon on doit se sentir tout le temps frustré.

J’apprécie l’écriture en solitaire et j’y reviens toujours. Mais les aventures à deux (j’ai aussi écrit récemment trois livres pour des 8/12 ans avec Carole Trébor pour Little Urban), ce sont des moments partagés souvent très joyeux et très intenses dont on sort plein d’énergie et avec l’envie de surprendre l’autre dès la prochaine rencontre.

Y-a-t’il des auteurs ou illustrateurs avec lesquels vous aimeriez collaborer ?

La grande majorité des illustrateurs et illustratrices que j’aime écrivent elles-mêmes ou eux-mêmes leurs textes, donc de ce côté, je n’imagine pas grand-chose. Pour les auteurs ou autrices, il faut une vraie rencontre, une vraie envie et une vraie confiance et ça, ce n’est pas si facile. Dans l’immédiat, je travaille sur un nouveau projet avec Jean-Michel. Pour le reste, on verra si l’occasion se présente. Et j’ai commencé en parallèle un nouveau projet en solo.

Avez-vous un livre de chevet, et si oui lequel ?

Si en parlant de livre de chevet, vous pensez à un livre référence, un qui m’accompagnerait depuis toujours et que j’aurais plaisir à relire, je n’en ai pas. Par contre, j’ai toujours au moins un livre sur ma table de chevet. En ce moment, ce sont plutôt des romans policiers parce que j’ai participé dernièrement au festival des Gueules noires de Saint-Etienne et que j’ai acheté quelques livres à mes camarades de dédicaces. J’ai commencé hier La pension de la via Saffi de Valério Varesi. Et juste avant, j’ai lu Retour de Lombarde (ed. La belle étoile) de mon ami Pascal Ruter.

Est-il difficile de promouvoir un roman alors que vous êtes en train d’en écrire un autre ?

Non. On y arrive. Mais il est vrai que les livres sortent parfois plus d’un an après la fin de mon travail alors que je suis depuis longtemps plongé dans un autre univers. J’avoue que j’aime bien parler de mes ouvrages et même des plus anciens. Cela fait partie de mon métier.

Sur votre blog vous communiquez les dates des rencontres et des salons auxquels vous participez, elles sont extrêmement nombreuses (et nous sommes d’ailleurs quelques-unes à avoir eu la chance de vous y croiser). Que vous apportent ces moments ?

Les salons sont des moments où on retrouve ou découvre plein de personnes et c’est agréable quand on est enfermé chez soi depuis trop longtemps. C’est aussi des moments partagés avec mes lecteurs qui peuvent vous faire des retours sur mes romans. C’est parfois touchant et on en sort avec le sentiment d’être utile à certains. Être invité vous rassure aussi sur le fait que vous existez encore. Je ne fais plus autant de salons qu’à une époque et je m’en porte très bien. Les rencontres scolaires demandent beaucoup d’énergie et de disponibilité. Il faut donc faire attention à ne pas trop en enchainer. Personnellement, je n’accepte pas plus de deux jours de rencontres de suite. Lorsque je suis sur place, je veux que l’échange soit intéressant et pas trop scolaire, qu’on en garde chacun un bon souvenir.

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Merci infiniment à Yves Grevet d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !

Nous espérons vous avoir donné envie de poursuivre la découverte de son univers. Et pour le rencontrer à votre tour, toutes les dates de ses dédicaces sont indiquées sur son blog.

Entretien avec Isabelle Simler

Comme annoncé il y a quinze jours dans l’article que nous avons consacré aux œuvres essentielles d’Isabelle Simler, l’auteure – illustratrice au trait de crayon magique a gentiment accepté de répondre à nos questions. Nous sommes très heureuses de vous partager cet entretien dans lequel il est question de liberté, de partage, de belles collaborations et d’une parution cette semaine !

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Comment est née votre technique de dessin ?

Avec le temps, en tâtonnant. En expérimentant différentes techniques, on finit par trouver ses outils, ceux qui correspondent le mieux à ses envies, à sa façon d’observer et à ce que l’on cherche à faire passer par le dessin.

Justement, touvez-vous que votre style a évolué depuis vos débuts ?

Oui, je m’en rends compte, lorsque je regarde mes albums plus anciens. La façon de dessiner évolue forcement. Rien n’est figé et on a jamais fini d’apprendre à dessiner. J’ai l’impression que mon geste s’est un peu délié et le mouvement est plus marqué.

Avez-vous des supports favoris ?

Le papier, pour sa texture et sa beauté et la tablette graphique, pour sa précision et la liberté d’expérimentation qu’elle offre.

De quelle manière êtes-vous arrivée à la littérature jeunesse ?

Avant de faire des livres, j’étais illustratrice pour la Presse, la Pub, le dessin animé. Durant ces années passées, j’ai toujours travaillé en binôme ou en équipe sur des projets collectifs. En tout premier lieu, ce qui m’a donné envie de me tourner vers le livre, c’est ce plaisir d’être seul maître à bord, de se retrouver dans un projet qui vous appartient. Dès mon premier livre, j’ai eu envie d’être à la fois auteure et illustratrice, d’imaginer le projet dans son entièreté, de jouer avec les idées, les mots et le dessin de façon mêlée. Je crois que ce qui m’a amené vers la littérature jeunesse, c’est l’envie de liberté.

Plume, premier album d’Isabelle Simler, Éditions Courtes et Longues, 2011.

Comment prenez-vous en compte votre lectorat jeune public dans la conception de vos albums ?

Ça me plait beaucoup de m’adresser aux enfants. C’est un public curieux, sans à priori et qui glisse facilement du réel vers l’imaginaire. Mais l’album jeunesse est aussi souvent un livre partagé, entre un enfant et un adulte. Et j’aime l’idée qu’il y ait plusieurs lectures possibles. Je trouve dommage de limiter un livre à une tranche d’âges, je préfère laisser le livre trouver son public, plutôt que de déterminer les choses à l’avance.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Comment choisissez-vous les sujets de vos albums ?

Le grand plaisir dans ce métier est de pouvoir suivre ses envies, ses lubies. La première impulsion vient souvent d’une envie de dessin et plus particulièrement du dessin d’observation. Le point de départ est souvent un détail du réel qui va piquer ma curiosité et que je vais avoir envie d’explorer.

En parlant d’exploration, nous sommes intriguées par la place prépondérante de la nature dans vos ouvrages. Quelle relation particulière entretenez-vous avec cette dernière ?

Elle m’émerveille, elle est un champs d’exploration infini. Il y a une telle diversité de formes, de couleurs, de lumières, de textures, de comportements, de perceptions, … c’est très inspirant. Je dirais que c’est une relation passionnelle, mais à distance, puisque je vis à Paris 🙂

Est-ce que vous travaillez avec des naturalistes, entomologistes ou autres spécialistes des libellules et scarabées ? Et si oui dans quelle mesure ?

Les rencontres font aussi parties des joies de mon métier et j’apprécie particulièrement celles avec des scientifiques. Pour certains albums ou cahiers documentaires, il m’arrive d’illustrer des textes d’auteurs scientifiques. Pour mes propres albums, je demande parfois une relecture, pour avoir un regard scientifique et je me documente beaucoup en amont. Mais si le point de départ est très souvent le réel, j’aime aussi m’en éloigner et prendre des libertés.

Vous êtes à la fois auteure et illustratrice de vos albums, comment s’accordent ces deux « casquettes » ?

J’aime la souplesse qu’offre cette double position. Cela me permet d’aborder un projet par l’angle qui me plait. Parfois, je commence par le dessin, d’autres fois par le texte et souvent par les deux en même temps. Et c’est le mouvement de l’un à l’autre qui est vraiment jubilatoire.

Il arrive aussi que vous illustriez les textes d’autres auteurs, qu’est-ce que cela change dans votre approche ? Comment choisissez-vous ces collaborations ?

Les projets que j’initie sont généralement ceux que je travaille en solo. Alors que les collaborations sont plutôt des commandes ou des propositions que l’on me fait. Ce qui détermine les choix…? l’envie, le désir.

Vous travaillez depuis quelques années avec les éditons Courtes et Longues. Comment vos projets aboutissent-ils ?

J’ai publié il y a 13 ans mon premier album aux éditions courtes et longues et depuis, tous les projets que j’initie, je les confie à cet éditeur. C’est une relation forte, de confiance, de respect, qui est très précieuse et dont j’ai besoin pour travailler en toute liberté. Les projets se construisent dans l’échange.

Pour votre dernier titre publié par cette maison d’édition, vous avez collaboré avec Stéphane Servant, comment est né ce projet ?

Nous nous sommes rencontrés sur un salon du livre, il m’a parlé du texte qu’il était en train d’écrire. Je connaissais déjà son travail, que j’appréciais beaucoup. Quelques mois plus tard, Il m’a envoyé son texte. Je l’ai trouvé merveilleux et j’ai tout de suite eu envie de l’illustrer.

Vos albums sont parfois adaptés en langue étrangère pour être édités dans d’autres pays. Comment cela se passe-t-il ?

Ce sont les éditeurs français, par le biais d’agents qui démarchent les éditeurs étrangers. Parfois il s’agit d’une seule publication, d’autres fois, une fidélité se crée avec un éditeur étranger qui suit alors votre travail et publie plusieurs ouvrages. Il arrive que des liens se créent aussi avec les traducteurs, c’était le cas pour moi en Chine et avec mon traducteur en anglais.

Nous avons appris sur votre site que vous aviez illustré le bibliobus du Grand Paris Sud Est Avenir. Est-ce la collectivité qui vous a sollicitée ?

C’était une très belle expérience. C’est le réseau de lecture publique Grand Paris Sud Est Avenir qui m’a contactée par l’intermédiaire de bibliothécaires. Il y a eu la fabrication du bibliobus, très plaisante mais aussi un peu technique. Puis le Bibliobus a pris la route et je l’ai suivi sur le territoire où il circulait, avec des ateliers et des rencontres.

Un aperçu du bibliobus illustré par Isabelle Simler, photo issue du site des médiathèques Sud Est Avenir.

Vous réalisez aussi énormément d’affiches pour différentes manifestations culturelles dont des salons du livre. Comment vous organisez-vous ? Est-ce que l’on vous donne carte blanche ?

La création d’affiche est un exercice que j’aime beaucoup. Généralement, c’est assez libre mais il arrive qu’il y ait certaines contraintes. Je soumets un premier jet esquissé puis dans un second temps, je finalise l’illustration.

Avez-vous un livre de chevet ?

Un seul, c’est difficile… alors je vais en citer un avec lequel j’ai passé beaucoup de temps dernièrement. Il s’agit de Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll que j’ai eu le plaisir d’illustrer et qui sortira le 12 septembre prochain.

Alice au Pays des Merveilles, Lewis Carroll, illustrations d’Isabelle Simler, Éditions Courtes et Longues, 2025.

Avez-vous un lecteur idéal en tête lorsque vous écrivez ?

Je ne crois pas. La lecture idéale d’un album, pour moi, est une lecture partagée entre plusieurs générations.

Vous donnez à voir, aussi bien le concret que l’abstrait, quel retour avez-vous des enfants, des adolescents qui lisent vos livres ?

J’ai plus souvent des retours d’enfants et d’adultes, moins d’adolescents (dommage). Le dessin est au coeur de mon travail et nous choisissons, avec mon éditeur, des papiers qui mettent en valeur les traits du dessin, les détails, le rendu parfois esquissé. Il me semble que les lecteurs sont sensibles à cette proximité avec le dessin.

Lors de la fête du livre de Villeurbanne, vous avez animé différents ateliers dans des classes. Appréciez-vous cet exercice ? Avez-vous le souvenir d’une rencontre particulière à nous faire partager ?

J’apprécie beaucoup les rencontres et les ateliers avec le public. Et j’aime particulièrement les projets longs, comme celui de Villeurbanne. Les enfants ont parfois du mal à imaginer qu’il faille beaucoup de temps pour dessiner, chercher, rater, avant d’arriver à ce que l’on veut. Et ce type de résidence, où je revois les enfants plusieurs fois durant l’année, permet de ne pas être dans l’immédiateté d’un résultat mais d’expérimenter le dessin sur un temps plus long. Toutes ces rencontres nourrissent mon travail et déclenchent parfois des projets de livre. Par exemple, l’envie de dessiner l’album « Les idées sont de drôles de bestioles » m’est venue d’une discussion avec des élèves de primaire sur la question des idées, de l’inspiration et de ce qui se passe dans la tête d’un auteur lorsqu’une idée lui vient.

*

Mille mercis à Isabelle Simler d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Nous espérons que cet entretien vous a donné envie de poursuivre la découverte de son travail et que, comme nous, vous êtes pressés de voir de quelle manière elle a donné vie aux personnages d’Alice au Pays des Merveilles !

Les métiers du livre : être libraire jeunesse

Après l’interview de Liraloin, bibliothécaire, ainsi qu’Aurélien et Héloïse, professeur(e)s – documentalistes, nous avons eu le plaisir d’interviewer Alexiane une jeune libraire dynamique pour vous partager son métier et sa passion !

Alexiane (à droite) et son employée Clara devant la superbe vitrine de la librairie les Trois Brigands

Pourquoi avoir choisi le nom des « Trois Brigands » ?
Le nom de la librairie est inspiré du titre d’un album de mon enfance, Les Trois Brigands de Tomi Ungerer. C’est un livre paru dans les années 60, qui est assez précurseur dans la littérature jeunesse. Là où aujourd’hui les propositions sont très riches, avec de nombreux illustrateurs et auteurs, c’était bien moins le cas à l’époque. C’est un album qui parle à beaucoup de gens et qui, à mon avis, est intergénérationnel. Posez la question autour de vous, je suis sûre que des personnes de votre entourage connaissent ce titre. J’avais envie de partager cela avec ma clientèle et de faire en sorte que le nom de ma boutique évoque notre enfance. Après tout, je suis spécialisée dans la littérature jeunesse.
J’ai réfléchi pendant plusieurs mois avant de choisir le nom de ma boutique. Ce n’est pas une tâche simple : tout notre entourage a ses propositions et des avis divergents. Après plus d’une centaine d’idées et de suggestions, je me suis finalement arrêtée sur celle-ci.

Le métier de libraire sonne comme la réalisation d’un rêve d’enfant, est-ce effectivement le cas pour vous ?
J’ai toujours adoré m’évader dans des mondes imaginaires, mais c’est véritablement au collège que ma passion pour la lecture s’est développée. C’est une amie qui m’a encouragée à rejoindre un club, un peu comme le vôtre. Aujourd’hui, elle aime dire que j’ai trouvé ma voie grâce à elle (et elle n’a pas tout à fait tort).
Pour la petite anecdote, je n’aimais pas particulièrement lire auparavant. Mais, comme tous les lecteurs, il y a un « livre déclic », celui qui nous fait découvrir le plaisir de la lecture. Pour moi, c’était L’Ordinatueur de Christian Grenier, un grand merci à ma professeure de français.


Bref, ma passion s’est véritablement affirmée au collège puis au lycée, et j’ai rapidement compris que je voulais que cette passion devienne bien plus qu’un simple loisir : je voulais en faire mon métier. À mon avis, pour être libraire, il faut être passionné. Sans cette passion, ce métier n’a pas de sens.

Quel a été votre parcours pour parvenir à transformer cette passion en métier ?
J’ai suivi une licence Métiers du livre, spécialisée en librairie, à Clermont-Ferrand pendant deux ans après avoir obtenu un BAC ES. Durant ces deux années, j’ai réalisé plusieurs mois de stage dans différentes librairies, ainsi que du bénévolat dans des salons du livre, comme celui dédié au carnet de voyage, qui fut une belle découverte. Cependant, après ces deux ans, je souhaitais une formation plus axée sur la pratique.
J’ai donc intégré l’université d’Aix-Marseille pour une licence professionnelle Librairie en alternance. Cette dernière s’est déroulée au café-librairie « Les Parleuses » à Nice. Ce fut une année que j’ai énormément appréciée, car je pouvais mettre en pratique la théorie apprise. On a beau posséder de nombreuses connaissances, être face à un client est bien plus formateur. À la suite de cette alternance, j’ai été embauchée en CDD pour une durée de six mois.
Malheureusement, avec la pandémie de Covid-19, les contraintes financières n’ont pas permis de prolonger mon contrat. Durant ces années d’expérience, j’ai particulièrement aimé travailler dans le rayon jeunesse, et je tenais à me spécialiser dans ce domaine.
J’ai donc recherché un poste de libraire jeunesse dans toute la France afin de trouver un emploi qui me correspondait réellement. Même si la France compte un peu plus de 3 000 librairies indépendantes, il n’est pas simple de trouver un poste vacant. Je ne pouvais donc pas me limiter géographiquement si je voulais décrocher un poste précis.
J’ai finalement été embauchée à La Maison du Livre à Rodez, dans l’Aveyron, une grande
librairie indépendante de plus de 800 m². Là-bas, je gérais le rayon jeunesse, avec plus de 16 000 références, les animations, les stocks, les rencontres et la communication, le tout avec l’aide de deux collègues.

Ce fut une expérience extrêmement enrichissante, ponctuée de magnifiques rencontres.
Cependant, après plus de trois ans passés dans cette librairie, j’ai ressenti l’envie de me lancer et de créer ma propre librairie, à mon image.

Quelle est la tâche que vous préférez dans votre métier ?
Sans hésiter, le conseil client ! J’adore raconter des histoires, partager mes lectures et donner envie de lire. J’aime particulièrement lorsque qu’un client revient me dire qu’il a adoré l’histoire, qu’on a trouvé LE livre parfait pour lui.

Celle que vous aimez le moins ?
En tant que gérante de la librairie, il y a beaucoup de paperasse à gérer et de comptabilité, qui ont toujours tendance à s’accumuler si l’on traîne. C’est indispensable, donc je le fais vite pour m’en débarrasser, mais ce n’est clairement pas une partie de plaisir.
Si je devais mentionner autre chose qui ne concerne pas directement le poste de gérante, je dirais la manutention. C’est une tâche peu visible, car elle fait partie des aspects un peu cachés du métier. Pourtant, je reçois plusieurs cartons de livres par jour, parfois même jusqu’à une tonne de livres pendant les périodes de forte activité. Je transporte donc constamment des charges lourdes sans forcément prêter attention à mes mouvements, ce qui m’a déjà valu plusieurs blessures. C’est malheureusement monnaie courante dans ce métier : aucun libraire n’y échappe !

Lorsque certains clients n’ont aucune idée, quels sont « vos secrets » pour conseiller LE livre qui plaira ?
Un client a toujours une petite idée, même s’il n’en a pas forcément conscience. Mon « secret », si je reprends votre terme, est de poser des questions pour comprendre ce qui pourrait lui convenir. Par exemple : Pour qui recherchez-vous un livre ? Est-ce pour vous ou pour quelqu’un d’autre ? Quels sont les goûts de cette personne ? Quel est le dernier livre qu’elle a apprécié ?
Préférez-vous partir sur un roman, une bande dessinée ou un album ?
En fonction des réponses, je me dirige vers un rayon adapté aux attentes du client pour lui présenter des ouvrages susceptibles de lui plaire. En général, on repère rapidement, à l’expression du client, si cela lui convient ou s’il faut explorer d’autres options.
Si cette méthode ne fonctionne pas, parce que le client a du mal à répondre aux questions, je lui montre une sélection de livres très variés et lui demande ce qui lui plairait le plus. Cela me permet ensuite de lui proposer d’autres ouvrages dans le même esprit.
Chaque client est unique : il n’y a jamais deux fois la même demande, et il faut savoir s’adapter à chacun. Mais c’est aussi ce qui rend le métier passionnant, car aucune journée ne se ressemble.

Quel est le livre que vous lisez actuellement ? Et votre dernier coup de cœur ? Puisqu’il est impossible de tout lire, comment choisissez-vous les titres auxquels vous accordez votre attention ?
Je reçois énormément de services de presse de la part des éditeurs : des livres qu’ils nous envoient gratuitement pour que nous puissions les lire et mieux les vendre. Pour vous donner une idée, je reçois environ 40 romans par mois (et je ne parle ici que des romans).
Heureusement, je ne reçois pas tous les livres qui paraissent, sinon je ne m’en sortirais pas.
Vous vous en doutez, il est impossible pour moi de lire 40 romans par mois, à moins de ne faire que ça de mes journées. Alors, ma règle est de lire les 50 premières pages de tous les romans que les éditeurs m’envoient. Je considère qu’ils ont fait l’effort de m’envoyer un livre
gratuitement, donc je me dois de jouer le jeu de mon côté. Je ne termine que les livres qui me plaisent vraiment et que j’ai envie de finir. Je pense que se forcer à lire tue l’envie et le plaisir de la lecture.
Je choisis donc les livres que j’ai envie de lire. Par exemple, j’adore les romans fantastiques, alors j’ai tendance à en lire davantage, contrairement aux romances, qui me plaisent moins, sauf lorsqu’elles sont tragiques. Comme tout le monde, j’ai mes propres goûts littéraires.
Ainsi, j’ai toujours plusieurs lectures en cours (environ une dizaine). Si je devais en choisir un parmi ceux que je compte terminer, je dirais Les Adelphides d’Alice Dozier. Je l’ai commencé hier [Alexiane a répondu à cet entretien en mars], et il m’a bien captivé. Enfin, même si je lis beaucoup et que j’ai aimé plusieurs livres, pour moi, un coup de cœur doit surpasser les autres. Je citerais un livre lu pendant la période de Noël : Songlight de Moira Buffini.
C’est un excellent roman de science-fiction dystopique (j’adore les dystopies) qui explore la valeur de l’authenticité et la liberté d’être soi-même.

Avez-vous un livre de chevet et si oui lequel ?
Oui, mon livre préféré est Azul d’Antonio Da Silva. J’adore la façon d’écrire de cet auteur : des chapitres courts, une lecture fluide et rapide, avec du suspense et des rebondissements à chaque page. Il nous embarque dans son univers, nous mène en bateau, et on en ressort toujours avec une multitude de questions. J’ai beau le relire, je me fais toujours happer de la même manière.
Pour vous en donner un aperçu : on suit Miguel, un jeune garçon vivant au Portugal, qui a un don un peu particulier : il peut traverser les tableaux. Son objectif est de corriger les plus petites erreurs des chefs-d’œuvre de la peinture. Mais tout ne se déroule pas comme prévu. Des événements étranges commencent à survenir dans sa vie quotidienne. Miguel en vient à se demander : si lui peut entrer dans les tableaux, est-il possible que quelque chose en sorte ?
Toute la question de ce roman est : qu’est-ce qui est réel ? C’est un récit qui mêle aventure, enquête policière, romance et suspense.
L’auteur vient de sortir un nouveau roman, Les Oublieux. Il est déjà sur ma pile à lire, et j’ai hâte de m’y plonger !

Est-ce que les chiffres de vente influencent vos commandes ?
Cela dépend si l’on parle des chiffres de vente réalisés dans ma librairie ou de ceux à plus grande échelle (mondiale, nationale, etc.). Par exemple, si un auteur que j’apprécie ou qui se vend bien dans ma librairie sort un nouveau livre, je vais plus facilement en commander
plusieurs exemplaires. En revanche, si je me base plutôt sur les chiffres de vente à l’international pour une traduction, je ne vais pas forcément en commander beaucoup. Certains livres se vendent très bien à l’étranger, car ce sont des lectures populaires là-bas, mais ce n’est pas forcément le cas chez nous. Cela dépend vraiment de l’ouvrage.
Lorsque je travaille sur un nouveau titre, j’essaie de tenir compte de ma clientèle et d’estimer le nombre de personnes qui pourraient être intéressées par le livre. Voici plusieurs critères que je prends en considération :

  • Si l’éditeur prévoit une importante campagne de presse,
  • S’il m’envoie un service de presse,
  • Si l’auteur est particulièrement populaire en ce moment,
  • Si c’est le nouveau tome d’une série qui fonctionne bien (par exemple, le prochain Hunger Games : Lever de soleil sur la moisson),
  • Si le livre est adapté au cinéma,
  • Si le sujet résonne avec une actualité récente,
  • Et également l’éditeur lui-même, car d’un éditeur à l’autre, la qualité des livres et les moyens financiers pour les promouvoir varient.

Cela peut paraître un peu complexe, mais c’est vraiment un travail de gestion que j’ai appris durant ma formation. Malgré tout, il reste difficile de tout anticiper. Parfois, un livre devient soudainement très populaire sur les réseaux sociaux, et cela peut être imprévisible. Dans ces cas-là, il arrive souvent que le livre tombe en rupture de stock, car même l’éditeur n’a pas pu l’anticiper. Ce fut le cas pour Mille Baisers pour un Garçon ou encore Et Ils Meurent Tous les Deux à la Fin.

Comment décidez-vous de vos vitrines ? A quelle fréquence les modifiez-vous ?
J’ai deux vitrines qui donnent sur deux rues. Je les change environ tous les mois, en fonction des thématiques actuelles, des grandes nouveautés, ou encore d’un thème que nous avons envie de mettre en avant. J’aime beaucoup faire cela, car cela nous permet de laisser parler notre créativité et nos envies.
Par exemple, en ce moment, il y a une vitrine « Team Chien ou Team Chat » et une vitrine sur les jeux. Mais j’ai déjà réalisé des vitrines sur : le chantier, la danse, les dinosaures, les cochons, l’histoire, la mer, les loups et bien d’autres encore.
Il arrive parfois qu’un éditeur lance un concours de vitrines avec des lots à gagner afin de mettre en avant ses publications.

Êtes-vous présentes sur les réseaux sociaux ? Avez-vous un site internet ? Pourquoi ?
Oui, nous sommes présents sur Instagram et Facebook. J’ai également lancé, il y a une semaine, un site internet :
www.lestroisbrigands.com
J’ai souhaité créer un site très complet. Il permet de consulter le stock de la librairie, de créer des listes d’envies, de commander les livres qui ne sont pas en magasin ou de réserver ceux qui s’y trouvent. Il est également possible de payer en ligne et de se faire expédier les ouvrages. Ce site me sert aussi de plateforme d’information et d’agenda pour ma clientèle.
J’essaie d’être très active sur les réseaux sociaux et sur le site internet, car aujourd’hui, le numérique a pris une place importante. Pour fidéliser les jeunes, il est essentiel d’être le plus visible possible sur les plateformes. C’est beaucoup de travail, car cela demande du temps : veille, tournage de vidéos, photos, montage, création d’affiches, etc. J’endosse de nombreuses casquettes, tout comme ma salariée Clara, afin d’assurer une visibilité indispensable de nos jours.

Et pour compléter cette visibilité numérique, organisez-vous des animations autour du livre et de la lecture dans et hors les murs ? Et si oui quelles sont les étapes de préparation ?
Les animations sont indispensables pour faire vivre un commerce, et encore plus dans une librairie pour enfants. En moyenne, j’organise une animation par semaine. Par exemple, nous proposons deux fois par mois des séances « bébé lecteur » pour les enfants de 6 mois à 3 ans (albums en anglais et en français). Depuis ce mois-ci, nous organisons également un atelier créatif par mois, en commençant avec un atelier de bracelets brésiliens. Il y a aussi des goûters-lecture pour les enfants de 4 à 7 ans.
Pour le reste des animations, comme les rencontres avec des auteurs et les dédicaces, cela dépend des opportunités. Soit nous démarchons un auteur, soit c’est lui qui nous contacte, et nous acceptons de le recevoir. Ces événements engendrent des frais supplémentaires à prendre en compte. Il faut donc trouver un équilibre : inviter suffisamment d’auteurs pour montrer à la clientèle que le lieu est vivant, mais pas trop pour éviter d’être à perte.
La préparation varie en fonction des animations. Pour les goûters-lecture, je sélectionne des ouvrages qui m’ont plu et m’entraîne à les lire à voix haute une fois, généralement la veille si j’ai le temps. C’est un exercice que je fais régulièrement, donc j’ai pris l’habitude et je peux improviser si besoin.
Pour les ateliers créatifs, étant plutôt manuelle, je maîtrise pas mal de techniques. Je combine généralement mes connaissances et les suggestions des éditeurs. Quant aux rencontres avec les auteurs, je m’assure de lire leurs livres au préalable. Si un échange de questions est prévu, je prépare mes questions au fur et à mesure de ma lecture pour ne rien oublier avant de faire le point.
Pour ce qui est des animations « hors les murs », j’ai participé à la Fête du Livre du Var en novembre, mais je ne considère pas cela comme une animation, plutôt comme un salon.

Travaillez-vous en partenariat avec le(s) école(s), le(s) collèges, lycée(s) de votre ville ?
Oui, je travaille avec plusieurs collectivités, le lycée Bonaparte, ainsi que les médiathèques de Sanary et de Bandol. Il est important de collaborer avec toute la chaîne du livre, car cela permet de toucher un plus grand nombre de lecteurs.
Pour certains partenariats, la librairie doit répondre à des marchés publics. Concrètement, la mairie publie une offre pour une bibliothèque donnée, et toutes les librairies peuvent y répondre afin d’obtenir ce marché. Nous devons alors proposer les meilleurs arguments pour remporter le marché. C’est encore un peu difficile pour moi de m’imposer face à un géant comme Charlemagne (librairie de taille importante sur la ville), mais je compte persévérer !

*

Merci à Alexiane pour sa gentillesse et sa passion ! Nous souhaitons une longue route à sa belle librairie !

Entretien avec Gilles Bachelet

Vous avez forcément déjà vu, si ce n’est déjà lu, un album de Gilles Bachelet. Un trait reconnaissable entre tous, un humour dévastateur et un sens du décalage remarquable… Inutile de dire que sous le Grand Arbre nous sommes de grandes admiratrices du travail de cet auteur-illustrateur. L’ancienne équipe l’avait interviewé à l’occasion de la sortie de son album Les coulisses du livre jeunesse, album dont elle avait fait une lecture commune ; et nous vous avons présenté nos classiques préférés ainsi qu’une lecture commune de Résidence Beau Séjour. Poussées par une curiosité toujours plus grande, nous avons eu envie de lui poser des questions sur son parcours et son œuvre. Questions auxquelles il a accepté de répondre avec une grande gentillesse !

Gilles Bachelet. Source : site des éditions du Seuil.

De quelle manière êtes-vous arrivé à la littérature jeunesse ?

Ce n’était pas une vocation précoce. Je comptais faire des études pour être vétérinaire. Mon père qui était artiste m’avait fait faire du dessin très jeune, mais je n’avais pas tellement aimé. J’ai fait des études scientifiques mais il s’est avéré que je n’avais pas le niveau en physique-chimie et en mathématiques. Je me suis demandé quoi faire, et comme il y avait beaucoup d’artistes dans les amis de mes parents et je me suis tourné vers des études artistiques.

Durant une longue période vous étiez très prolifique sur les réseaux sociaux. Pourquoi avez-vous arrêté de publier sur ces canaux ?

J’ai été très actif pendant trois ans, et puis j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour. Je me suis lassé. J’ai retrouvé des illustrations que j’avais publiées, postées ailleurs sans que je sois crédité ou étant attribuées à quelqu’un d’autre. Mais ce n’est pas nécessairement un arrêt définitif, peut-être seulement une pause.

Comment choisissez-vous les sujets de vos albums ?

C’est ce qui me prend le plus de temps. Je n’ai pas de méthode particulière, je passe beaucoup de temps à chercher l’idée du prochain. Cela peut venir d’une discussion, d’une rencontre… Parfois, c’est un hasard.
Par exemple, Champignon Bonaparte c’est venu d’une discussion avec mon éditeur qui venait de voir un spectacle sur le Premier Empire et il a pensé que ce serait amusant de faire un album situé à cette époque. Le champignon m’est venu rapidement, inspiré par le chapeau de napoléon. Le Chevalier de Ventre-à-terre est né lorsque mon éditrice m’a appelé pour me rappeler que je leur devais un album et qu’elle devait boucler le catalogue. C’est un peu moi ce chevalier, j’ai tendance à procrastiner. Alors j’ai fait un album avec cet escargot.

Vos albums jouent souvent sur le décalage entre le texte et l’illustration. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce procédé ?

J’ai commencé par illustrer les histoires écrites par d’autres, mais cela m’ennuyait. J’ai eu envie d’inventer mes propres histoires et j’ai commencé avec Le singe à Buffon. Quand j’ai illustré la phrase « Il fait pipi dans sa culotte », le décalage est apparu et cela a été un déclic.

Pour Mon chat le plus bête du monde, j’avais envie de faire un album sur mon chat, et parallèlement c’était une période où je dessinais beaucoup d’éléphants. C’est venu comme cela. Dans Une histoire d’amour, à aucun moment il n’est indiqué qu’il s’agit de gants de vaisselle et d’objets ménagers.

Trouvez-vous que votre style a évolué au cours du temps et de quelle manière ?

Mon style a peu évolué. Certains illustrateurs comme Thierry Dedieu cherchent un style différent pour chaque album. Je travaille de la même façon depuis mes débuts, à l’aquarelle.

Il vous arrive de vous mettre en scène dans vos albums. Y’a-t-il un élément déclencheur pour que cela arrive ou est-ce prévu depuis le départ ?

C’est un peu cabotin de se mettre en scène. J’ai commencé avec Mon chat le plus bête du monde. Comme c’était une histoire inspirée du chat que j’avais à l’époque et qui était réellement très bête, je me suis mis en scène naturellement. Et il m’arrive de le refaire parfois, comme dans Résidence Beau Séjour.

Nous serions très curieuses d’en savoir plus sur la manière dont vous travaillez concrètement. Avez-vous des rituels d’écriture ? Des horaires définis ? Travaillez-vous généralement sur un seul projet ou vous arrive-t-il d’en développer plusieurs en même temps pour qu’ils se nourrissent les uns les autres ?

Je n’ai pas de rituel. Il arrive que je ne dessine pas pendant de longues périodes. J’ai travaillé pendant 20 ans pour la presse et la publicité, puis j’ai enseigné l’illustration et les techniques d’édition à l’Ecole Supérieure d’Art de Cambrai pendant 17 ans. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire mes propres histoires. Je cherchais un sujet pendant l’année, en dehors de mes heures de cours, puis quand je l’avais trouvé je travaillais sur l’album pendant l’été, puis sur une période de 4 ou 5 mois en tout. Je n’enseigne plus mais j’ai gardé ce rythme de travail à fond sur un album.

Quels sont vos outils préférés ? Travaillez-vous sur ordinateur ?

J’utilise l’ordinateur pour me documenter et pour de petites retouches quand j’ai oublié quelque chose. Mais je réalise l’essentiel de mes illustrations à la main.

Vous faites très souvent référence à vos autres albums et au travail de certains autres auteurs. De quelle manière choisissez-vous ces citations ?

Ce sont des hommages à des coups de cœur. Certaines de ces références sont identifiables mais d’autres sont personnelles. Par exemple, il m’arrive d’utiliser des objets ayant appartenu à mon père, ou à mon fils.

Avez-vous un livre de chevet et si oui lequel ?

Je n’ai pas un livre de chevet mais plusieurs. Ce sont surtout les albums que j’ai lu dans ma jeunesse comme Little Nemo, Tintin (par exemple je fais référence à l’univers d’Hergé dans XOX et OXO et dans Hypermarquête), l’époque de Pilote, Gotlib…

Est-ce qu’il y a des illustrateur/trices – auteur/trices qui vous inspirent ?

Les illustrateurs qui m’ont le plus influencés sont probablement Benjamin Rabier et aussi Benito Jacovitti. J’avais vu des bandes dessinées de Jacovitti quand j’étais enfant et je l’ai retrouvé beaucoup plus tard dans Charlie Mensuel. Même chose pour Benjamin Rabier, j’avais découvert les albums de Gédéon chez des amis de mes parents et, des années après, alors que j’étais étudiant aux Ardéco, je suis retombé dessus sur une brocante et j’ai réalisé que ces dessins étaient restés profondément gravés dans ma mémoire…

Lisez-vous d’autres auteurs de littérature jeunesse ou de littérature générale ?

J’aime particulièrement le travail des auteurs-illustrateurs comme Philippe Corentin, Claude Ponti, Tomi Ungerer, Clothilde Delacroix ou Benjamin Chaud…

Avez-vous déjà reçu des sollicitations de certain(e)s qui souhaiteraient travailler avec vous ?

Oui, cela m’arrive mais je les refuse. J’ai fait une exception pour La paix, les Colombes ! avec Clothilde Delacroix mais c’est un album écrit à quatre mains. Nous avions échangé des dessins sur Facebook et les éditions Hélium nous ont proposé d’en faire un album.

La paix, les colombes !, Gilles Bachelet et Clothilde Delacroix, Hélium, 2016.

Avez-vous un lecteur idéal en tête quand vous écrivez ?

Moi-même. Je dois me faire rire. Quand il était petit, mon fils m’a servi de cobaye, c’était mon premier lecteur. Mais je ne veux pas écrire pour une tranche d’âge en particulier, j’aime l’idée d’un album qui parle aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Je sais que les enfants ne verront pas certaines références (celle à Shining dans Résidence Beau Séjour par exemple), mais elles m’amusent et j’espère qu’elles amusent leurs parents.

Lors du salon où nous vous avons rencontré, une enfant s’est exclamé « Il est trop cool Gilles Bachelet ! » Quel est votre rapport à vos lecteurs et à partir de quel âge pensez-vous qu’ils parviennent à saisir le second degré inhérent à votre travail ?

Les élèves de maternelle ne perçoivent pas le second degré. Mes albums sont plus destinés à des élèves de CE2, CM1 et CM2. J’ai récemment écrit un album pour les plus petits, Une histoire qui… dans lequel j’ai fait attention à ne pas mettre de références qu’ils ne pourraient pas saisir.

Avez-vous un souvenir à nous partager d’une rencontre particulière avec vos lecteurs ?

Mes souvenirs des rencontres scolaires sont un peu floues, elles se mélangent. Les plus marquantes se sont déroulées dans les classes dans lesquelles les élèves avaient vraiment travaillé sur mes albums. Quand mes albums ont servi de support à des travaux artistiques ou à un spectacle par exemple, cela nourrit les échanges avec les élèves.
L’année dernière, une classe avait réalisé des travaux sur tous mes albums, c’était très touchant. Dans ce cas ce ne sont pas eux qui me rencontrent mais moi qui les rencontre.
Quand je rencontre des enfants et qu’ils viennent ensuite me voir avec leurs parents dans un salon, je me rends compte que ces rencontres sont marquantes pour eux.

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Merci infiniment à Gilles Bachelet pour sa disponibilité et le temps qu’il a accordé à nos questions !
Nous espérons vous avoir donné envie de (re)découvrir tout ses albums. Pour la liste complète, rendez-vous sur la page que lui consacre les Editions Seuil Jeunesse.