Lecture commune : Les idées sont de drôles de bestioles

D’emblée, cet album-là sort des sentiers battus, avec son œil qui nous sonde calmement, son charme envoutant, ses illustrations furtives, à deux doigts de nous échapper. Et sa démarche un peu folle : raconter à hauteur d’enfant l’étincelle à l’origine de l’inspiration et des idées. Vous imaginez bien qu’il nous était impossible de résister à une telle proposition ! Cet album est de ceux qui désarçonnent et interrogent, donnent envie de les relire et d’en parler pour enrichir encore la lecture. En somme, un terrain de choix pour une lecture commune. Colette et Isabelle ont saisi la perche et se sont lancées ensemble sur les traces de ces fameuses bestioles…

Les idées sont de drôles de bestioles, d’Isabelle Simler. Éditions courtes et longues, 2021.

Isabelle : Quelle couverture ! Elle m’a happée immédiatement du haut de l’étagère de la librairie Mollat, à Bordeaux. Quel effet t’a-t-elle fait ?

Colette : Quelle couverture en effet ! Une œuvre à part entière cette couverture qu’aucun titre, aucun nom d’auteur.e, aucun nom de maison d’édition ne vient parasiter ! C’est ce « silence » qui m’a le plus intriguée en découvrant cet album. Et puis bien sûr cet œil, immense, noir et brûlant qui nous fixe et nous invite à percer le secret de ce regard, à pousser la porte de cet univers de traits colorés dont il est l’horizon mystérieux. Une couverture qui raconte déjà quelque chose : d’un côté un oeil ouvert, de l’autre un oeil fermé. Et entre les deux tout un monde intérieur.

Isabelle : Nul besoin de titre, effectivement, avec une couverture pareille ! Cet œil intrigant aiguise notre curiosité et place l’album sous tension, à quelle créature peut-il bien appartenir ? Quelle est la chose qui pulse au fond du regard ? Par un jeu de miroir troublant, il semble plonger droit dans notre imaginaire, donnant irrésistiblement envie de laisser libre-cours à son imagination et de se laisser surprendre par ce qui viendra.
Et justement, qu’est-ce qui vient quand on ouvre l’album ? As-tu envie de te livrer à l’exercice périlleux de raconter de quoi il s’agit ?

Colette : Effectivement, c’est un exercice périlleux ! Je dirai qu’on découvre de… drôles de bestioles ! Des bestioles qu’on a l’impression de reconnaître à leurs fourrures, leurs écailles, leurs crinières, des bestioles en mouvement mais qui, quand on y regarde de près, ne correspondent à aucun animal connu ! Et toi qu’as-tu découvert ?

Isabelle : Il y a effectivement ce que l’on voit, ces bestioles étranges, mais palpitantes de vie dont tu parles. Et il y a le texte qui révèle ce qu’elles représentent : le processus de création. Ces bestioles sont donc des métaphores de ces idées que l’on sent virevolter toutes proches, qui nous échappent avant de resurgir au moment où on l’attend le moins. Si les illustrations ont une beauté qui se suffirait presque à elle-même, j’ai trouvé que l’album faisait très fort pour parler à hauteur d’enfant de ce processus créatif, en filant la métaphore.
Toi qui aimes écrire et créer, est-ce que cette métaphore et ces images t’ont parlé ? Y as-tu reconnu tes propres expériences ?

Colette : Je me rends compte que je n’avais jamais personnifié les idées. Je serai peut-être spontanément passée par l’allégorie, j’ai une tendance à idéaliser le monde des pensées et de l’abstraction. C’est d’ailleurs une des forces de cet album à mon avis : désacraliser les idées, leur donner la forme si familière et vivante des animaux, comme pour mieux les apprivoiser.
Et toi, y as-tu reconnu tes propres expériences, tu es aussi très familière du monde des idées ?

Isabelle : Oui, les « images » utilisées dans l’album m’ont énormément parlé, même si le type d’idées que je manipule au quotidien dans mes recherches est malheureusement moins joli ! J’ai été bluffée de voir représentés, incarnés le vertige d’une création dont les contours demeurent ouverts, l’intuition insaisissable qui palpite au bord de la conscience, la résistance que peuvent avoir certaines idées quand on tente de les fixer, la façon dont on peut tenter de les apprivoiser… J’ai trouvé que l’autrice montrait tout cela de façon très créative, en utilisant des mots imagés et des images qui incarnent des choses justement très abstraites.

Colette : Je suis tout à fait d’accord avec toi, l’autrice a réussi à incarner l’insaisissable !

Isabelle : Tu parlais justement d’apprivoiser le monde des idées : est-ce que tu as envie de parler de la façon dont l’autrice s’y prend ? Est-ce que cela fonctionne de ton point de vue ?

Colette : J’ai l’impression que l’artiste prône une forme de lâcher prise, comme si les idées les plus inspirantes arrivaient dans notre tête sans crier gare et surtout sans qu’on les sollicite. Je me reconnais complètement dans cette vision du fonctionnement de l’imaginaire, de la créativité. Par exemple quand je décide de me mettre au travail pour créer de nouvelles séquences pour mes élèves, ça ne marche pas. Par contre, si deux jours plus tard, je lis un livre, vois un documentaire ou partage une conversation avec une amie, là l’idée arrive et il faut que je la note au plus vite car je sais qu’à partir d’elle de nombreux autres idées vont germer – tu vois j’utilise plus facilement l’image de la germination que celle de l’animalisation. D’ailleurs, il me semble que l’autrice décrit avec son propre imaginaire le fonctionnement de la pensée en arborescence. Encore une image végétale !

Isabelle : Tout à fait d’accord. Il y a un passage où la voix narratrice se présente comme un spectateur du bouillonnement de ses idées. Cela m’a interrogée : le processus créatif n’est-il pas quelque chose de plus actif ? Mais en tournant les pages, on comprend que la création, ce n’est pas quelque chose de linéaire, organisé et conscient. Il faut parfois savoir lâcher-prise comme tu dis, garder son esprit ouvert. Et se montrer patient.
Les illustrations combinent des éléments détaillés et des esquisses aux contours très ouverts, voire des surfaces de pages complètement blanches. Qu’en as-tu pensé ?

Colette : J’ai trouvé ce choix extrêmement ingénieux pour rendre visible le rythme si particulier de la création avec ses moments d’euphorie et ses moments de calme plat, d’attente, plus ou moins patiente. C’est toute la puissance de cet album : rendre concret un mouvement, un mouvement puissant mais invisible. Il me semble qu’il permet de mieux comprendre justement que la création ne se décrète pas. Que c’est plus une question d’attitude, d’état d’esprit : il faut savoir se montrer disponible. Et c’est un très bel « enseignement » à transmettre aux jeunes lectrices et aux jeunes lecteurs.

Isabelle : Tout à fait d’accord. On voit presque les idées prendre forme sous nos yeux, certaines sont à peine esquissées, mais on pressent déjà tout leur potentiel. D’autres sont encore brouillonnes et très ouvertes dans leurs contours. Les espaces laissés blancs pourraient être vus comme un terrain de création à investir, une page blanche au sens très concret. Mais comme tu le dis, de manière imagée, ils montrent l’importance du vide qui fait si souvent défaut dans nos modes de vie effrénés.
J’ai trouvé que dans cet album, les mots avaient une intensité très forte. Peut-être l’économie de mots et leur choix, le positionnement du texte dans la mise en page, la façon dont ces mots et les illustrations se font écho. Est-ce que c’est quelque chose qui t’a marquée lors de ta lecture ?

Colette : Oui c’est un album au sens plein du terme, au sens où je les aime d’amour, un album où les images n’existent pas sans le texte et où le texte n’a aucun sens sans les images. Le fait que le texte ne soit pas toujours à la même place, qu’il faille parfois le débusquer, mime le cheminement même de l’idée qui est au coeur de ce livre. Les mots complètent parfaitement les images, ils apportent même à certains endroits une forme d’humour inattendu. Je pense au titre bien entendu avec son jeu de mots si bien trouvé, mais aussi à la page des idées « sans queue ni tête » où les mots viennent justement se placer en guise de tête de l’animal qui l’a perdue !

Isabelle : Elles m’ont fait forte impression, ces idées sans queue ni tête ! Il y a aussi quelque chose de poétique dans le choix des mots, leur sonorité. Par exemple :

« Baroques et biscornues
brouillonnes, hirsutes ou vacillantes,
elles se suivent, s’amalgament, se tissent, s’évaporent. »

Colette : Tu as raison de souligner la poésie du texte, j’ai aussi été sensible à la musicalité des mots qui participe aussi à rendre plus accessible ce sujet si ardu ! 

Isabelle : C’est un détail, mais le passage sur la technique de chasse m’a laissée un peu perplexe. Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce que l’autrice voulait dire par « technique de chasse : la paresse à l’approche et sans filet. »

Colette : Je pense que justement c’est un jeu de mots – peut-être moins bien trouvé que les autres – qui annonce la métaphore animale et qui présente la création comme l’attente de quelque chose que tu trouves sans la chercher. D’ailleurs as-tu remarqué la citation de Gaston Bacherlard en exergue de cet album ? « Celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherché sans trouver. » Quelle fabuleuse citation pour résumer l’esprit du livre.

Isabelle : Oui, parfaite comme mise en bouche !

Colette : Et finalement, on n’a pas encore parlé des « drôles de bestioles » choisies pour incarner les idées. Car c’est aussi une sorte de fable qui se joue là. Ou peut-être un étrange bestiaire. As-tu apprécié le choix des animaux pour incarner telle ou telle idée ?

Isabelle : Oui, j’ai trouvé que cette idée fonctionnait très bien, à plusieurs égards. Les bestioles elles-mêmes font intensément plaisir à regarder avec leurs tentacules, leur pelage, leurs formes élégantes ou biscornues. Leurs caractéristiques reflètent très joliment celles des idées – indomptables, glissantes, étranges et inattendues puisqu’il ne s’agit pour la plupart pas de vrais animaux, mais de créatures inspirées à l’autrice par une liste d’espèces listées à la fin du livre. Les dernières pages soulignent peut-être justement le rôle de la nature comme source d’inspiration, décor favorable à la création ?

Colette : L’autrice a quand même choisi des animaux dont les caractéristiques étaient en totale adéquation avec son message : le poisson volant qui s’échappe dans tous les sens, le magnifique axolotl dans le bol du petit déjeuner est absolument parfait avec ses deux yeux noirs qui te regardent dans une gentille provocation… Je suis certaine qu’un petit enfant aura plaisir à retrouver les animaux cachés dans le livre. Isabelle Simler a quand même un don pour rendre la tessiture, la fourrure, l’épaisseur de la nature. Je trouve que cet album est à la fois un écho et un dépassement de ses autres livres qui déjà rendaient un hommage haut en couleur à la nature.

Isabelle : Mais oui ! Ça a dû être réjouissant de choisir ces bestioles. Ça donne envie de réfléchir aux animaux susceptibles d’incarner nos petites idées. Tu as raison, on retrouve ici le talent de naturaliste affirmé par l’autrice au fil des albums, mais revisité de façon tout à fait différente.

Colette : Quel a été ton animal préféré et pourquoi ?

Isabelle : Mes enfants et moi avons aimé la bestiole poilue sur la chaise au début, avec son regard ahuri qui donne l’impression qu’elle n’en revient pas d’être là. Et toi ?

Colette : Sans nul doute celui qui vient clore le livre. Ce magnifique renardeau en boule sur les pages du carnet de l’artiste ! Que j’aime cette idée de l’idée vivante mais endormie, domptée, apprivoisée. D’ailleurs en toute subjectivité j’y vois un écho au Petit Prince, récit dans lequel le renard incarne aussi une idée. Et cette métaphore du renard me rappelle également une BD, Goupil ou Face de Lou Lubie pour laquelle j’ai eu un coup de cœur récemment et dont j’avais parlé dans notre sélection d’automne dédiée à cet étrange animal.

Isabelle : On sent dans nos échanges, je pense, que c’est un album qui se lit de façon forcément particulière. Comment est-ce que ça s’est passé pour toi ?

Colette : C’est un album qui s’intériorise, non ? Mes fils n’ont pas adhéré à la lecture car j’ai mal choisi le contexte de ma lecture offerte : mes garçons dorment dans des lits superposés et seul Nathanaël voyait les images. Théodore entendait le texte mais n’y a pas trouvé grand intérêt. Il faudra que je retente en lecture-câlin, car il faut être tout prêt du livre pour en apprécier la beauté ! Quand je l’ai découvert et lu pour moi-même, ce fut une lecture jouissive, de celle où l’implicite est si fort et le besoin de déchiffrement si grand que tu y sens le défi intellectuel ! Et puis il y avait le plaisir de « voir exactement de quoi l’autrice parlait » . Et toi, comment s’est passée ta lecture ?

Isabelle : Je l’ai lu à voix haute également, avec mes garçons, en laissant le temps aux mots et aux illustrations de se déployer dans nos imaginaires. L’atmosphère était un peu hypnotique, le silence religieux. Je crois que nous nous sommes laissé envouter par la sonorité des mots et l’effervescence fascinante qui règne parmi les fameuses bestioles. Il y avait une sorte de tension aussi, nous nous demandions tout de même à qui appartenait l’œil de la couverture et ce qui allait bien pouvoir ressortir de tout ça. Après, j’ai eu envie de le relire plusieurs fois, je l’ai parcouru seule, avec ma mère, ma belle-soeur, dans le même état d’esprit que toi. Nous n’en n’avons pas longuement parlé avec les enfants, je ne sais pas comment ils ont perçu toutes les images et métaphores dont nous parlions. Ils ont surtout trouvé ces pages « très belles ». Ce serait intéressant de savoir comment de jeunes enfants perçoivent un tel album. À qui aurais-tu envie de le faire découvrir ?

Colette : En répondant à tes questions sur la créativité et l’aspect auto-réflexif de cet album, je me suis dit (tiens, une idée !!!) que je pouvais le lire en classe pour rassurer mes élèves et leur expliquer que c’est normal qu’ils ne soient pas inspirés du premier coup quand ils se retrouvent en situation d’écriture et qu’ils doivent rester à l’affût de tout ce qui leur passe par la tête. Que des images, des mots, des sensations, des émotions qui les traversent peut jaillir l’étincelle ! Ou le lièvre ! Ou l’antilope !

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Et vous, vous êtes-vous frotté.e aux drôles de bestioles d’Isabelle Simler ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les apprivoiser !

Quand une maison joue le premier rôle…

Simple cabane, maisonnette aux volets colorés ou manoir hanté, il n’est pas rare que les maisons jouent un rôle de premier plan en littérature jeunesse ! Il y a les histoires où elles offrent un décor qui structure l’intrigue en profondeur, un cadre douillet et rassurant, intrigant ou inquiétant… Certains titres vont jusqu’à insuffler de la vie aux maisons, faisant d’elles un personnage à part entière. Petit tour d’horizon des maisons qui ont marqué les arbronautes dans leurs lectures !

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Les maisons les plus douillettes ! Se sentir chez soi

Ma maison s’ouvre sur un quartier très coloré. Toutes les maisons sont accompagnées d’arbres, d’une voiture entrant dans un garage ou bien circulant sur une petite route de campagne. Des animaux y sont présents et c’est un chat : Jim qui va nous présenter son confortable lieu de vie. A l’intérieur comme à l’extérieur, Jim énumère ce que le jeune lecteur va pouvoir rencontrer. Ici, dans cette petite histoire du quotidien, le jeune lecteur y verra que l’entrée de la maison pour un chat n’est peut-être pas la même que pour un humain. Pièce après pièce, on sent que Jim aime s’approprier les lieux les plus douillets. Les illustrations pleines page, très colorées, sont un condensé d’énergie allant du bleu au violet en passant par le rouge. Une palette qui interpelle et donne aux scènes en gros plan une belle dimension cartoonesque.

Ma maison de Byron Barton – Ecole des loisirs, 2016

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Elles détonnent ! Les maisons pas comme les autres…

Une maison fantastique de Géraldine Elschner & Lucie Vandevelde – l’Elan vert, collection : Pont des Arts – Canopé éditions, 2020

« Mais que se passe-t-il dans la ville ? Notre ville si grande, notre ville si sage, notre ville si grise… » Au loin, une grande cheminée s’est parée de couleurs. Du jaune, du rouge surgissent des façades des murs de briques. Des machines et des ouvriers travaillent laissant apparaître ça et là des spirales de mosaïques, des ruisseaux de pavés de couleurs. Mais qu’est devenu l’arbre si vieux et majestueux soudain caché par ce mur ? Quel est cet étrange homme habillé comme un magicien ? Cet album est un hommage au travail accompli par l’architecte-peintre Hundertwasser entre 1983 et 1985 à Vienne en Autriche. En plus d’être artiste, Hundertwasser était aussi écologiste et favorisait, dans ses maisons et immeubles, la plantation d’arbres sur les toits ou devant les fenêtres. Ses constructions sont toutes en courbes et colorées pour apporter de la luminosité dans les villes ternies par l’urbanisme.

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La lumière allumée. Richard MARNIER et Aude MAUREL. Editions Frimousse, 2015

Dans le quartier de cette ville, toutes les maisons sont identiques. Toutes ouvrent et ferment leurs volets en même temps, les lumières sont allumées et éteintes au même moment, et il ne viendrait à personne l’idée de déroger à cette règle implicite. Jusqu’à la nuit où un habitant laisse sa lumière allumée… C’est le début d’un grand chambardement et d’une belle vague d’anticonformisme puis de liberté. Nos maisons sont une extension de nous et ne sauraient se ressembler, à l’intérieur bien sûr, mais aussi à l’extérieur. Cet album est un hymne à la différence, à l’affirmation de soi et à la liberté, tout en respect et acceptation.

La chronique complète de Blandine ICI.

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Elles bougent ! Les maisons animées

« Aimez, aimez ; tout le reste n’est rien » Jean de La Fontaine. Cette belle introduction surgit des nuages et s’ouvre sur une vie de quartier où le lecteur découvre des maisons colorées, joyeuses tout comme ses habitants. Dans l’une d’elle, la joie et l’amour se lovent dans le creux de ses bras : « Elle adorait ses habitants. Elle les réconfortait aux premiers jours de la rentrée, les réchauffait quand l’hiver mordait et abritait leur moindre secret au creux de l’été. » Pourtant, un jour, rien ne va plus. Les habitants se disputent et ne prennent plus soin de leur maison. Cette dernière s’inquiète : « Il faut partir, changer d’air lui dirent ses voisines. » Pourquoi pas se mettre au vert ? Et si cette solution était la bonne ? Comment vont réagir les habitants en découvrant leur nouveau lieu de vie ? Ne vont-ils pas recommencer les mêmes erreurs ? Vont-ils prendre conscience du bonheur que leur maison peut apporter ?

Changer d’air de Jeanne Macaigne, Les Fourmis rouges, 2021

La chronique complète de Liraloin ICI

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La maison qui parcourait le monde, de Sophie Anderson, L’école des loisirs, 2020.

La maison de Marinka utilise ses pattes de poulet pour voyager (généralement vers les lieux les plus sinistres et reculés). Si ce nomadisme capricieux est une source d’angoisse dans le livre, il n’est pas sans susciter de rêves en cette période de confinement ! Avec sa grand-mère un peu sorcière, un choucas et des morts pour seule compagnie, Marinka mène une vie pour le moins spéciale. Promise à guider les morts vers leur ultime destination, la jeune fille n’a d’yeux que pour le monde des vivants. Un monde qui lui est strictement interdit. Entre récit initiatique, roman d’aventure et folklore russe, ce livre se démarque par son originalité et ses finitions très soignées.

L’avis complet d’Isabelle

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Regarde par la fenêtre, de Katerina Gorelik, Saltimbanque, 2021.

Ces maisons sont intrigantes avec leurs fenêtres qui permettent de discerner un intérieur cossu, appétissant ou terrifiant. Admettez-le : difficile de résister à l’envie de glisser un regard curieux ! Alors on tourne la page pour découvrir l’envers de la façade… et la réalité se révèle savoureusement loin des apparences. Un album au charme vintage baigné d’une bonne dose d’ironie, à découvrir pour ses clins d’œil aux contes, ses petits détails et son invitation malicieuse à ne pas juger à l’emporte-pièce. 

L’avis complet d’Isabelle

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Recoins, mystères et secrets : les maisons intrigantes

Jeu de piste à Volubilis, de Max Ducos, Sarbacane, 2006.

« Quand j’étais petite, je trouvais ma maison vraiment étrange. Elle ne ressemblait à aucune des maisons que je connaissais. Et quand je demandais à mon père pourquoi elle était si étrange, il me répondait qu’elle n’était pas étrange, qu’elle était moderne, ce qui était très différent. Il me disait également que chaque maison était unique et possédait son secret et que le jour où je découvrirais celui de ma maison, je me mettrais à l’aimer comme ma meilleure amie. »Intrigant, non ? On se prend immédiatement au jeu d’une chasse au trésor captivante tout en appréciant la beauté et la singularité des lieux, inspirés par l’architecture moderne ! Max Ducos nous parle aussi de la filiation et du processus d’appropriation de sa maison – et, au-delà, de sa famille…

L’avis complet d’Isabelle

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La maison aux 36 clés. Nadine DEBERTOLIS. Magnard Jeunesse, 2020

Pendant leurs vacances, Dimitri et Tessa vont aider leur mère à vider et nettoyer la maison du grand-oncle Eustache, décédé un an plus tôt. Quelle n’est pas leur surprise lorsqu’ils découvrent que toutes les pièces sont fermées à clés et que celles du trousseau, pourtant bien garni, ne les ouvre pas toutes. Les voilà donc lancés dans une chasse aux clés et aux secrets et d’Histoire. La maison aux 36 clés est un roman aussi trépidant qu’émouvant sur la transmission, l’entraide et la famille.

La chronique de Blandine ICI

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D’Or et d’Oreillers de Flore Vesco, L’école des loisirs, 2021.

D’Or et d’Oreillers est une réécriture de La Princesse au petit pois, mais pas seulement. En plus de multiplier les références aux contes traditionnels, Flore Vesco donne un rôle prédominant au château de Lord Handerson. Celui-ci cherche une épouse, et a imaginé des épreuves pour le moins inhabituelles pour départager ses prétendantes.
On ne pourra pas en dire plus pour garder le mystère qui enveloppe Blenkinsop Castle, mais le ton décapant et le fort caractère de l’héroïne ont su séduire plusieurs branches du Grand arbre !

Les avis d’Isabelle, Linda, Liraloin et Lucie.

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Souvenirs de Marnie de Joan G. Robinson, Monsieur Toussaint Louverture, 2021

Ça ne vous est jamais arrivé de tomber sur une maison qui déclenche immédiatement un film dans votre esprit ? Une vision, un déjà-vu, une intuition obsédante ou tout simplement un lieu véritablement particulier dont vous auriez su percevoir la singularité ? C’est à peu près ce qui arrive à Anna, jeune orpheline venue panser son mal-être dans le Norfolk. Cette grande villa solitaire sur la grève, immuable face au va-et-vient des marées, n’est décidément pas ordinaire… Joan G. Robinson sait nous intriguer : la villa est-elle hantée ? Anna sombre-t-elle dans la folie ? Un texte à la saveur iodée, troublant, envoutant mais curieusement réconfortant.

L’avis complet d’Isabelle

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Couloirs hantés et autres frissons : Les maisons inquiétantes

Le passage du diable de Anne Fine, L’école des loisirs, 2015.

Dans Le passage du diable (Prix Sorcières du roman adolescent 2015), Anne Fine place deux maisons au cœur d’un secret de famille. Le jeune Daniel Cunningham a passé son enfance reclus, convaincu par sa mère qu’il était gravement malade. Recueilli par un oncle au caractère changeant dont il ne connaissait pas l’existence, il est rapidement dérangé par l’ambiance malsaine de cette demeure victorienne. Et si la clé de l’énigme avait un lien avec la maison de poupée de sa mère, réplique exacte du manoir familial ?

Un roman fantastique pour les amateurs de frissons.

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Coraline de Neil Gaiman, Albin Michel, 2020.

Lors d’un été particulièrement long et ennuyeux, Coraline part en exploration dans sa propre maison. Sa curiosité est attisée par une porte qui ne s’ouvre sur rien d’autre qu’un mur. Mais lorsque finalement la porte s’ouvre sur un couloir, elle y découvre un monde presque identique au sien, un monde qui va pourtant remettre en question sa réalité et lui demander beaucoup de courage pour affronter la mystérieuse créature des lieux. La maison ne joue pas ici le premier rôle dans l’aventure de Coraline mais il n’en a pas moins une place centrale. Il n’y a pas un chapitre qui ne parle pas de la maison : du passage d’une porte à une impression d’être observée en passant par la substance même de la maison qui devient de plus en plus indistincte, tracée d’un trait grossier comme un dessin d’enfant… La maison est partout, elle abrite l’univers entier de Coraline et sert de référence à la créature pour amener la fillette chez elle.

L’avis complet de Linda.

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La-Gueule-du-Loup d’Éric Pessan, L’école des loisirs, 2021.

Cette maison a le parfum vicié des petites comptines tordues, des contes et des histoires à dormir debout qui nous terrifiaient, enfants, au point de ne plus oser jeter un œil sous le lit. Rien que le nom donne le frisson : La-Gueule-du-Loup. Et pourtant, c’est là, dans le logis des grands-parents qu’elle n’a jamais connus, que Jo vient se confiner avec sa mère et son frère. Quelle est la chose malsaine qui cerne les lieux ? Lorsqu’une peluche est retrouvée déchiquetée, il devient clair que ce n’est pas leur imagination qui leur joue des tours… Un roman hypnotique qui se dévore et nous laisse groggy, mais aussi étrangement apaisé.e.

L’avis complet d’Isabelle et sa lecture commune avec Pépita

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Celle qui marche la nuit de Delphine Bertolon, Albim Michel, 2019.

Malo emménage avec sa famille dans une maison digne des romans de Stephen King. Seul à voir les changements qui s’opère chez sa petite sœur, l’adolescent enquête pour comprendre ce qui se passe dans cette maison. Une maison qui semble habitée par une âme torturée… Maison hantée et phénomènes paranormaux font de ce roman un récit glaçant dont l’issu permet à l’auteure de souligner les dangers encourus à vouloir se faire justice seul.

L’avis complet de Linda.

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LA Maison: un lieu, une âme, une mémoire

Blandine pense sincèrement que les lieux ont une âme propre qui gardent en leur aura une trace, une mémoire de nos passages et qui influent sur notre bien-être. Les lieux sont aussi des miroirs, du temps qui passe et de nous, les Hommes.

La Maison. J. Patrick Lewis et Roberto Innocenti. Editions Gallimard Jeunesse, 2010

La Maison se trouve quelque part en Italie. Au fil des saisons, du temps et des siècles, nous la voyons se transformer, être successivement habitée, délaissée, traversée, abîmée, agrandie. Autour d’elle, le paysage évolue également, laissé en friche ou travaillé, cultivé, espace de labeur ou de loisir, par des humains dont les activités influent sur LA Maison. Le propos de cet album est d’autant plus intéressant qu’il nous offre une autre perspective du temps qui passe et de l’Histoire des Hommes, entre activités humaines et modes diverses. Il est magnifiquement illustré par les dessins foisonnants de vie et de détails de Roberto Innocenti.

La chronique complète de Blandine ICI.

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La maison. Paco ROCA. Editions Delcourt, 2016

Vicente, José et Carla reviennent dans la maison de leur père, décédé il y a un an, dans l’idée de la vider pour pouvoir la vendre. Peu à peu, la fratrie s’ouvre et échange sur leur vie passée et actuelle, sur leurs sentiments et ressentiments, sur les souvenirs liés à cette maison, bâtie au fil des ans par les mains de leur père, des aménagements plus ou moins réussis qu’il a apportés, et sur son décès. Cette BD au format à l’italienne a un fort pouvoir évocateur, à la fois dans sa banalité comme son intimité, et elle nous touche au cœur.

L’avis complet de Blandine ICI

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Au cinéma aussi les maisons sont vivantes !

Et pour prolonger le plaisir de parcourir d’autres demeures incroyables, on vous invite à vous laisser hypnotiser par l’étrange demeure du sorcier Hauru dans Le Château ambulant de Myasaki, dont le scenario est assez impossible à résumer.

Le Château ambulant, Hayao Miyasaki, 2005

Et pourquoi ne pas suivre également Mirabel dans les couloirs de la maison enchantée de la famille Madrigal dans le dernier film des studios Disney justement intitulé Encanto, la fantastique famille Madrigal ?

Encanto, la fantastique famille Madrgal, de Byron Howard, Jared Bush et Charise Castro Smith, 2021.

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Et vous, est-ce qu’il y a des maisons qui vous ont particulièrement marqué.e.s lors de vos lectures ?

Sous ta peau, le feu – de Séverine Vidal, roman reçu avant publication

Le dernier roman de Séverine Vidal, Sous ta peau, le feu, nous transporte dans le Bordelais, une vingtaine d’années avant la Révolution française, en pleine épidémie de variole. Ange, 17 ans, accompagne son père médecin qui l’initie au métier et tente de canaliser un peu ses rêves révolutionnaires : pas toujours évident face à tant de fougue – plus encore depuis sa rencontre avec la jeune Esmée dont la famille a été décimée par la maladie… Un roman historique aux accents très actuels, donc, que nous avons eu la chance de découvrir en avant-première, suite à l’entretien que Séverine Vidal nous a accordé en mars 2021. Quelques semaines plus tard, nous recevions Sous ta peau le feu avant parution, pour une lecture attentive et enthousiaste, assortie de l’invitation à faire part de nos retours à l’autrice. Dans ce billet, nous revenons sur cette expérience qui ne nous a pas laissées indifférentes !

Sous ta peau, le feu de Séverine Vidal, Nathan, 2021.

Comment avez-vous eu connaissance de l’opportunité de lire Sous ta peau, le feu avant publication ? Aviez-vous déjà eu de telles occasions ? Si oui pour quels textes ?

Isabelle : C’est Pépita, branche fondatrice de notre bel arbre, qui a été contactée début 2021 par Séverine Vidal suite à l’entretien qu’elle nous avait accordé. L’autrice était intéressée d’avoir des retours sur son manuscrit. Je savais déjà que j’appréciais ses livres, je n’avais jamais eu l’occasion de commenter un roman en amont de sa publication, j’aimais l’idée que nous soyons plusieurs par ici à nous prêter à l’exercice en même temps : j’ai saisi la perche !

Lucie : Tout comme Isabelle. Pour moi, c’était une première pour un roman jeunesse, mais j’ai l’habitude de le faire pour les romans de mon mari. Cela dit, l’expérience a été très différente ici, car j’ai aussi beaucoup apprécié de pouvoir en discuter avec vous. Comme toujours, on ne voit pas toutes les mêmes choses et c’est enrichissant !

Colette : Je n’avais jamais non plus eu une telle opportunité. J’ai vraiment vécu cela comme un cadeau, une précieuse faveur d’autant plus que je venais de lire plusieurs romans de Séverine Vidal que j’avais vraiment beaucoup appréciés, Des astres et Soleil glacé. Qu’une autrice comme Sévérine Vidal nous confie son texte, c’était pour moi la preuve très concrète que ce que nous faisons A l’ombre du grand arbre compte pour les auteur.e.s.

LiraLoin : Tout comme vous, c’est après l’interview qu’elle nous accordé que, très vite, nous avons été sollicitées pour lire son roman avant publication. J’ai été tout de suite très émue et enthousiaste. En effet, j’avais déjà lu la Drôle d’évasion, Pëppo et L’Été des Perséides.

Que vous a apporté cette expérience ?

LiraLoin : Beaucoup, car c’était une première et j’ai trouvé cette démarche intéressante. Le plus amusant c’était de vous savoir toutes en train de lire le roman, un p’tit lien malgré cette distance. Après, j’étais hyper stressée car pas du tout à l’aise avec l’exercice : j’aime analyser, mais pas critiquer. Je n’ai pas assez confiance en moi pour expliquer à un auteur que tel ou tel passage n’est pas plaisant ou qu’il manque des précisions… Séverine Vidal n’est pas une débutante ! Lorsque j’ai lu vos retours, je me suis sentie un peu naze car les miens n’étaient pas aussi précis que les vôtres. J’ai bien aimé mais je ne suis pas certaine d’être à la hauteur de ce que peut attendre un écrivain.

Colette : J’ai adoré cette expérience car elle a légèrement modifié ma manière de lire ce texte : j’ai été beaucoup plus attentive à la structure du récit, d’autant plus que dans Sous ta peau, le feu, la structure en deux parties est vraiment fondamentale. Savoir que nous participions à un texte en cours d’écriture, une sorte de work in progress, c’était vraiment enthousiasmant intellectuellement : nous étions en quelque sorte en train d’écrire le texte à plusieurs mains et j’ai toujours été très intriguée par les procédures d’écriture collective découvertes lors de mes études de lettres (démarches de l’OULIPO, ou des surréalistes avec les cadavres exquis par exemple). Au-delà de la démarche artistique, il y a aussi la démarche relationnelle qui m’a beaucoup plu : une auteure nous faisait confiance, nous étions toutes en train de lire le même texte, en même temps, de manière unanime, c’est finalement une expérience de vie assez extraordinaire.

Lucie : Je vous rejoins sur le sentiment de légitimité qu’une telle proposition apporte à notre blog, le plaisir de vous imaginer en train de découvrir le texte en même temps que moi (et en avant-première !), nos échanges à son sujet… Mais aussi sur la difficulté à cerner ce que Séverine Vidal attendait réellement de nous. Comme tu le dis Frédérique, ce n’est pas son premier roman : attendait-elle simplement une validation ou des retours sincères ? Et, le cas échéant, qui suis-je pour lui dire que tel personnage agit de manière illogique ? Pas simple de trouver l’équilibre et le ton juste dans le mail que je lui ai envoyé ! En bref, j’ai adoré partager cette expérience avec vous, mais ce n’était pas forcément évident.

Isabelle : C’est vrai que c’est excitant d’avoir dans les mains un texte encore ouvert. J’ai surmonté les questionnements que vous évoquez en me disant que Séverine Vidal s’intéressait à l’avis de celles et ceux à qui ce roman s’adresse : ses lecteur.ice.s. Et en la matière, nous étions légitimes pour lui faire part de notre sentiment, en tant que grandes consommatrices de livres !

En quoi est-ce une expérience de lecture différente d’une lecture de texte publié ?

Isabelle : La demande d’un retour, sur un texte qui pouvait encore bouger a beaucoup modifié ma manière de lire. Je ne me suis pas complètement autorisée à glisser dans l’histoire, me posant en cours de lecture des questions qui n’émergeraient normalement qu’au moment d’écrire mon billet, après avoir terminé le livre (ou même pas du tout) : le récit était-il cohérent sur tous les points ? Bien construit ? Manquait-il quelque chose ? C’est comme ça que j’ai remarqué que si on recoupait les informations sur l’histoire d’Ange, on se rendait compte que ce personnage avait dû prendre une décision très importante à seulement cinq ans. Je n’aurais jamais remarqué cela en lisant « normalement » le roman, mais certain.e.s lecteur.ice.s, notamment les jeunes, peuvent être très attentifs à ce genre de détails. C’est un point que l’autrice a modifié dans le manuscrit final, je suis heureuse si mes remarques ont été utiles.

LiraLoin : J’ai lu avec attention mais je n’ai pas pris le temps d’analyser comme vous l’avez fait et je dois avouer qu’une deuxième lecture aurait eu plus d’impact. Ma première lecture n’a pas suffi pour repérer tous les détails. Comme je le disais, j’avais la pression : qui suis-je pour me permettre de faire des retours ? Je suis restée trop focalisée sur les sensations que m’apportait l’écriture et j’ai eu du mal à me détacher de cette sensation que me procuraient les mots. Si c’était à refaire, j’aborderais ma lecture différemment.

Colette : J’ai vécu cette opportunité comme une occasion de pouvoir faire mes remarques de lectrice en direct à l’auteure, mais pas du tout dans l’esprit d’une correctrice. Je n’ai pas pensé que Séverine Vidal changerait des choses dans son récit et d’ailleurs je n’ai toujours pas lu la version définitive mais à te lire, Isabelle, je comprends que l’auteure a tenu compte de certaines de nos remarques – et j’en suis encore plus honorée ! Pour résumer c’était une expérience de lecture différente parce que je pouvais communiquer avec l’auteure mais comme Frédérique je me suis complètement laissée emporter par les mots, enfiévrée par cette passionnante histoire d’amour naissant et de femmes puissantes !

Lucie : Tout à fait d’accord avec Colette, je l’ai plus lu comme un texte achevé, avec toutefois la possibilité d’émettre quelques petites remarques, mais pas celle d’en modifier la structure ou l’histoire. Là, pour le coup, je ne me serais pas sentie légitime du tout !

Qu’est-ce qui vous a marquées à la lecture, quels sont les aspects sur lesquels vous avez échangé avec l’autrice ?

LiraLoin : J’ai apprécié l’actualité de cette lecture : satané virus ! Un point que j’ai transmis à l’autrice concernait le besoin, de mon point de vue, de plus de descriptions de paysages pour bien ancrer les scènes. Ça commençait bien avec la description du château mais je ne sais pas pourquoi, je m’attendais à plus de détails.

Lucie : Je te rejoins Frédérique. Je n’ai peut-être pas été assez attentive au début, mais je n’avais pas compris où se situait l’histoire : j’ai un peu manqué de descriptions ou d’indices géographiques. Séverine Vidal m’a répondu avoir situé l’action à Lacanau (La Canau, à l’époque), mais elle n’a pas eu envie de tout nommer avec précision. J’ai noté aussi de très jolies phrases et trouvé le parallèle entre les chimères et Ange intéressant : sa situation (n’en disons pas plus ici pour ne pas divulgâcher) est tellement étonnante pour l’époque !

Isabelle : C’est drôle ce que tu dis sur les chimères, c’est un aspect qui m’a interrogée aussi. Je me suis demandé pourquoi le père d’Esmée a des préoccupation aussi particulières (livres en cuir humain – qui ont vraiment existé, je suis allée vérifier, taxidermie, construction de ces fameuses chimères), ou plus précisément quel rôle cela jouait pour l’intrigue. Je n’avais pas pensé à faire ce parallèle avec Ange !
Si quelque chose m’a fait un peu tiquer, ce serait peut-être des doutes quant à la crédibilité d’un homme comme le père d’Ange. Je me suis demandée si la tonalité de certains dialogues marqués par la connivence entre Ange et son père manquait de crédibilité. Les deux évoquent leur époque avec beaucoup d’ironie (« Prête à épouser un beau garçon et le servir, ta vie durant ? »), tout cela me semblait difficile à s’imaginer au XVIIIe siècle. J’ignore peut-être certaines prémisses des idées « féministes », mais il me semble que c’est quelque chose qui se développe de façon aussi explicite plutôt au siècle suivant.

LiraLoin : Je me suis aussi demandé si, à l’époque, même un médecin était aussi ouvert d’esprit.

Colette : L’époque de la narration est celle qui voit la naissance d’Olympe de Gouges, pionnière du féminisme en France, donc il ne me paraît pas incongru que des jeunes gens portent déjà – à voix basse – les réflexions menées par Ange. D’ailleurs ce n’est sans doute pas un hasard si sa mère se prénommait Olympe.

Isabelle : Oui. Mais Olympe de Gouges est vraiment une pionnière. Ce n’est pas facile pour un enfant de médecin élevé par son père à la campagne de penser hors des cases en s’affranchissant de toutes les normes de son époque – beaucoup plus tard, dans un tout autre contexte, Marx avait développé son concept d’aliénation pour susciter des prises de conscience qui semblèrent longtemps impossible malgré des injustices criantes et des situations de facto insupportables. Pour vous donner une comparaison, j’ai trouvé que la prise de conscience et le cheminement vers l’émancipation étaient plus crédibles dans le roman sur Rosa Bonheur : nous sommes cinquante ans plus tard, son père est un Saint-Simoniste et donc formé aux idées progressistes et malgré cela, son discours (apprends la couture pour pouvoir rester indépendante matériellement) doit être replacé dans l’époque pour en saisir tout le côté pionnier. Et Rosa chemine pas à pas.

Comment avez-vous vécu la correspondance avec Severine Vidal ?

Colette : J’ai trouvé cette correspondance très motivante car c’est à cette occasion que j’ai découvert que Sévérine Vidal vivait près de chez moi et surtout dans le village d’une collègue chère à mon cœur qui est très engagée pour la culture. Des liens se sont créés entre nous trois : ma collègue a commandé plusieurs livres de Séverine Vidal pour la bibliothèque de son village, se servant de mes chroniques pour les valoriser et communiquant avec Séverine pour des animations à la bibliothèque. J’ai eu la chance de rencontrer Séverine Vidal au festival Lire en poche de Gradignan et elle m’a tout de suite associée au Grand Arbre et à notre lecture commune de Sous ta peau, le feu. C’est un sentiment tellement agréable que celui d’appartenir à un cercle d’autrices et de lectrices !

Lucie : Comme je l’ai dit, j’étais dans mes petits souliers. Pas facile de trouver les mots justes, faire attention à la sensibilité de l’auteur qui prenait le risque de nous faire lire son roman encore inachevé.

LiraLoin : C’était aussi assez angoissant pour moi, comme une attente de résultat lors d’un entretien d’embauche. Je n’attendais pas grand chose vu le peu de remarques que j’ai pu faire sur mon retour de lecture et c’est pour cela que je n’étais pas à l’aise. Je ne me sentais pas du tout légitime. Mais j’ai été ravie que Séverine Vidal me réponde et prenne en compte mes suggestions.

Isabelle : Je trouve que vous mettez bien en mots ce qu’un tel échange peut avoir de grisant et d’intimidant en même temps. Quand on chronique des livres, on a parfois la chance de pouvoir dialoguer avec l’auteur.ice. C’était la première fois pour moi qu’un tel dialogue se faisait en amont de la publication, mais l’expérience se rapprochait de la situation où un.e. auteur.ice lit notre billet et prend le temps de réagir. Cela fait toujours immensément plaisir et donne l’impression d’être prise au sérieux par celles et ceux qui écrivent nos livres. Ils sont souvent curieux de sonder notre expérience de lecture. En même temps, c’est intimidant comme vous le soulignez. Et cela peut être étrange quand on a lu déjà plusieurs livres parce qu’écrire et lire, c’est quelque chose d’assez intime et que même si on ne se connait pas personnellement, on peut avoir l’impression d’avoir partagé quelque chose d’assez personnel.

Suite à nos échanges, Séverine Vidal a eu la gentillesse de nous répondre de façon individuelle et de nous envoyer un exemplaire de son roman paru en août avec cette dédicace.

Sans oublier notre collectionneuse de papillons, Colette…

La dédicace finale a-t-elle eu une résonance particulière pour vous ?

LiraLoin : Une très grande fierté m’a envahie, celle d’appartenir à ce groupe de blogueuses : A l’Ombre du Grand Arbre. C’était la première fois aussi que mon prénom était cité en remerciement. J’ai été très touchée.

Colette : D’une certaine manière oui, car j’ai été oubliée par l’éditeur dans la dédicace ! Je pense que je ne m’en serais pas rendu compte mais Séverine Vidal y a été très attentive et me l’a signalé par mail. J’ai trouvé cette attention assez exceptionnelle. Le plus important me semble-t-il, comme le disait Lucie, c’est la reconnaissance du travail mené ensemble à l’ombre de notre grand arbre : lire Sous ta peau, le feu en avant-première a été une aventure très fédératrice ! Et je suis prête à recommencer !

Lucie : J’ai trouvé cette attention très sympa, et surtout me retrouver citée avec vous, en collectif (même s’il manquait Colette qui avait partagé cette lecture avec nous) m’a vraiment plu. Petite fierté partagée. J’espère avoir l’occasion de renouveler l’expérience !

Merci encore à Séverine Vidal pour sa disponibilité et sa gentillesse !

Pour finir de vous donner envie de lire Sous ta peau, le feu, n’hésitez pas à lire les avis complets de Linda, Isabelle et Lucie !


Nos coups de cœur de décembre

Ca y est, les fêtes de fin d’année sont passées. Il est temps de retrouver le quotidien, mais pas question pour autant de plonger dans une routine grisâtre !

Pour commencer cette année 2022 et après un article consacré à nos coups de cœur de l’année 2021, voici les livres que nous avons aimé le mois dernier pour donner de l’élan et de l’allant à ce début d’année.

Nous vous souhaitons une année riche en découvertes et en partages à l’ombre du Grand Arbre !

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Lucie a fait deux belles découvertes en décembre.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle, de la sensible et toujours juste Jo Witek. Lu sur les conseils de Frédérique, ce roman qui faisait partie de la sélection du Prix Vendredi raconte sans détour ni effets le destin d’une adolescente victime d’un mariage forcé. L’histoire est glaçante, mais aussi incroyablement lumineuse grâce à son héroïne pleine de vie. Un roman bouleversant.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle de Jo Witek, Actes Sud, 2021.

Les avis de Frédérique et de Lucie.

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Il est rare qu’un documentaire soit l’objet d’un coup de cœur. Peut-être parce que sa forme invite moins à l’émotion. Et pourtant, L’Amazone, Fleuve de la biodiversité a lui aussi conquis Lucie. Ses illustrations toutes douces, la qualité et la diversité des informations sélectionnées en font un ouvrage à part. Marie Lescroart a su trouver le ton entre récit et documentaire pour conter l’histoire de ce fleuve fabuleux.

L’Amazone, Fleuve de la biodiversité de Marie Lescroart, illustrations de Catherine Cordasco, Editions du Ricochet, 2021.

Son avis ICI.

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La collectionneuse de papillons a trouvé au pied du sapin le dernier album d’Emmanuelle Houdart car elle n’en manque jamais aucun et ses proches le savent. Un album à la couverture magnifique colorée et terriblement intrigante. Le titre aussi titille l’imagination : de quel mortel va-t-il s’agir ici ? Au fil de ses illustrations riches de détails et de provocations, Emmanuelle Houdart s’essaye à une forme de documentaire très subjectif sur la mort, ses symboles, ses personnages, ses lieux… Un sujet qui n’est pas très joyeux et que pourtant l’artiste parvient à rendre accessible au fil de ses créatures déroutantes.

Mortel, Emmanuelle Houdart, Les Fourmis rouges, 2021.

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Le troisième et dernier volume de la série Steam Sailors a fait chavirer l’âme aventurière de Linda. Les pirates de l’air arrivent au Tartare, dernière étape d’un voyage semé d’embuches, lieu mythique chargé de magie. Sur place ils auront fort à faire et ne manqueront pas de tendre la main pour quérir toute l’aide possible. E.S. Green signe une conclusion explosive d’une série qui révèle tout son amour pour les histoires de pirates.

Steam Sailors, tome 3. Le Passeur d’âme de E.S. Green, Gulf Stream éditions, 2021.

Son avis complet est ici.

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À la recherche d’albums premier âge pour ses petits neveux, Isabelle a littéralement fondu en découvrant Bonne nuit tout le monde ! Cet album évoque le coucher avec une douceur infinie. Douceur du texte rythmé comme une comptine. Douceur et délicatesse des illustrations de Komako Sakai qui semblent parées du voile qui tombe sur le monde à l’approche du sommeil. Douceur de constater que tout est sa place et que l’on peut sereinement se laisser glisser dans la nuit. Un album adorable pour rendre le rituel du coucher plus tendre encore.

Bonne nuit tout le monde ! de Komako Sakaï et Chihiro Ishizu. L’école des loisirs, 2018.

Son avis complet est ici.

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Et en lecture à voix haute avec ses moussaillons, Isabelle a beaucoup aimé s’immerger en lecture à voix haute dans l’expérience de pensée post-apocalyptique des Nuées, la nouvelle série de Nathalie Bernard. Le scénario est d’autant plus percutant qu’il est parcimonieux : qu’adviendrait-il si une catastrophe pulvérisait notre cadre spatio-temporel ? Les récits des deux héroïnes se font écho, donnant, par petites touches, de la consistance au monde d’Eremos, son histoire, ses rites, ses fondements politiques, linguistiques et mythologiques. On se prend au jeu, la tension monte et au moment de refermer le livre, on brûle de lire la suite pour savoir ce que deviendront les deux héroïnes et sonder enfin les ténèbres qui persistent autour d’Érémos. Un récit d’anticipation happant et émouvant, entre ombre et lumière, dont la suite est attendue avec impatience !

Les Nuées, Livre 1 : Érémos, de Nathalie Bernard. Thierry Magnier, 2021.

Son avis complet est ici.

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Et vous, qu’avez-vous lu de beau en décembre ? Et quelles sont les lectures sous le signe desquelles vous avez envie de placer le renouveau de ce début d’année 2022 ?

Le coup de cœur de nos coups de cœur 2021 !

2021 se termine et nous laisse empêtrés dans ses points de suspension… Mais pour répondre à nos questionnements existentiels, sociétaux, politiques ou esthétiques, quoi de mieux que la lecture ? Alors aujourd’hui nous vous proposons nos coups de cœur de l’année 2021 pour transformer les points de suspension semés par 2021 en joli point d’exclamation !

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Lucie a eu de nombreux coups de cœur en 2021, notamment grâce aux précieux conseils des abronautes toujours enthousiastes !
Et c’est à Isabelle qu’elle doit la découverte du renversant Là-Bas. Rebecca Young et Marc Ottley proposent un album abordant le thème de l’exil avec douceur et luminosité. Ils ne taisent rien des dangers et des peurs, mais choisissent l’espoir. Une véritable œuvre d’art qui laisse une marque indélébile. À mettre dans toutes les mains, pour aborder un thème toujours tristement d’actualité.

Là-Bas de Rebecca Young, illustrations de Matt Ottley, éditions Kaléidoscope, 2020.

Les avis de Lucie et d’Isabelle (avec un aperçu des magnifiques illustrations).

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Pour Liraloin c’est lors d’un billet consacré à Jean-Claude Mourlevat que le coup de cœur est arrivé sans crier gare, une plongée dans un univers dont le lecteur ne sort pas indemne. Il s’agit du Chagrin du Roi Mort publié en 2009.

Aleksander et Brisco sont frères, inséparables compagnons de jeux. « Aleks seul était le fils de Selma. Elle l’avait mis au monde, au milieu de l’hiver, dix ans plus tôt, mais pas Brisco. Et cela vaut la peine de raconter dans quelles circonstances étonnantes. »

Le lendemain les deux frères se rendent à la bibliothèque royale et Brisco se fait enlever par une belle et terrible dame blonde. Pourquoi Brisco ? Quelle est la signification de la marque dans la paume de sa main ?

Un roman qui s’articule en deux parties : l’enfance, puis la guerre. Une première partie pour comprendre la fusion entre les deux jeunes garçons. Cette vie douce et paisible dans un cocon familial aimant. Une vie ponctuée de mystères, des récits empreints de sorcellerie permettant de mieux cerner les personnages et leurs rôles à venir dans la seconde partie. La guerre qui aura lieu. Un père qui voudra récupérer son fils. Un homme qui tentera d’être père. Deux garçons qui marcheront sur des chemins différents, bercés par l’amour.

Une histoire qui emporte très, très loin le lecteur, dans une contrée où la sorcellerie, la vengeance renforcent les liens. Le merveilleux, la dureté de la guerre et parfois la lutte contre soi-même bouleversent profondément. Jean-Claude Mourlevat est un formidable conteur.

Le chagrin du Roi Mort de Jean-Claude Mourlevat, Gallimard jeunesse, 2009

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Pour la collectionneuse de papillons, 2021 aura été l’année Séverine Vidal : entre Tu reverras ton frère, Mon héroïne, Des Astres, Soleil glacé et Sous ta peau le feu, Colette a eu l’impression de vivre mille vies, toutes plus intenses les unes que les autres. Comme il est vraiment extrêmement difficile de choisir dans une œuvre aussi dense, elle retiendra pour terminer l’année le dernier lu : la très belle BD Le Plongeon qui donne la parole à Yvonne, 80 ans, qui quitte son histoire, sa maison, sa chienne pour aller vivre en EHPAD. De ce déménagement, qui sera le dernier de toute une vie, que reste-t-il à notre héroïne ? Et bien l’essentiel : sa vie, sa vie sans rien d’autre autour, sans murs, sans les autres, sans bagages. Rien que sa vie. Et que l’on soit adolescent ou adulte, ce texte là est bouleversant. Il nous invite à plonger. En nous-mêmes. Pour voir ce qu’il reste quand le tourbillon de la société nous délaisse.

Le Plongeon, Séverine Vidal, Victor L. Pinel, Grand Angle, 2021.

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2021 a été une année de lectures particulièrement riche sur L’île aux trésors. Mais s’il ne fallait retenir qu’un titre, ce serait La fleur perdue du chaman de K. Pour l’objet-livre hors du commun, le dépaysement puisque nous voilà en Amazonie, l’intrigue menée tambour battant, les personnages inoubliables, des dialogues délicieux, le vent d’aventure auquel il est tout simplement impossible de résister ! Ode à l’amitié et à l’espoir, un roman réjouissant et émouvant : de ceux qui peuvent susciter la passion de lire.

La fleur perdue du chaman de K. Un incroyable voyage des Andes jusqu’à l’Amazonie, de Davide Morosinotto. L’école des loisirs, 2021.

Les avis d’Isabelle et de Linda

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L’année 2021 a été très riche en lecture et découverte mais pour Linda, c’est le récit poétique et féministe d’Elise Fontenaille qui a laissé l’emprunte la plus forte. En quelques cent pages, La Sourcière décrit la cruauté des hommes de pouvoir, dénonce les violences faites aux femmes et condamnent l’oppression qui annihile les libertés.

La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021

Son avis complet est ICI.

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Aventure, péripéties, paysages magnifiques, nostalgie et ode à l’enfance… Voilà ce qui s’impose à Blandine au moment de désigner SON coup de cœur 2021 et qui la renvoie à L’Enfant PAN d’Arnaud Druelle. Un préquel à l’œuvre de JM Barrie qui l’annonce autant qu’il le prolonge tout en s’inscrivant dans un contexte historique prégnant. Juste magnifique!

L’Enfant PAN. Arnaud DRUELLE. Gulf Stream Editeur, 2021

Son avis complet ICI.

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Est-ce qu’il y a une lecture qui a marqué votre année à vous ? En tout cas, toute l’équipe du grand arbre vous souhaite une année 2022 pleine de bonheur et de chouettes lectures !