ALODGA s’engage – aux cotés d’Handicap International pour parler du handicap

Ce samedi 24 septembre aura lieu dans plusieurs villes de France la fameuse pyramide de chaussures de l’ONG Handicap International.
Sous le Grand Arbre, nous avons décidé de saisir l’occasion pour vous proposer une sélection pour parler du handicap aux enfants.

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Cécité

L’histoire d’Helen Keller aurait pu figurer dans plusieurs catégories. En effet, cette petite fille est née en 1880 sourde, muette et aveugle. Enfermée dans ce qu’elle appellera sa « prison », elle ne parviendra à s’ouvrir au monde que grâce à la patience et à la ténacité de son institutrice, Ann Sullivan. Celle-ci saura éveiller la curiosité de sa petite protégée qui deviendra un modèle par son engagement. Un témoignage extrêmement touchant.

L’histoire d’Helen Keller, Lorena A. Hickok, Pocket, 1998.

L’avis de Lucie.

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Rien que la douceur qui émane de cette couverture, Les yeux fermés, invite à la découverte des sens.  A travers une mélodie jouée par son ami imaginaire ( ? ) Moe, Lily entend les cris plaintifs d’un jeune lapereau perdu. C’est en écoutant et fermant les yeux que Lily invite son ami à deviner le froissement d’une fleur qui éclot ou le friselis des blés dans un champ. Quelle belle poésie écrite par Catherine Latteux mis en images par Célina Guiné. Des illustrations douces, soignées, imprégnées de légèreté tel que le son si subtil que Lily peut attendre.

Les yeux fermés, Catherine Latteux et Célina Guiné, d2eux, 2020

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Du haut de mon cerisier est l’histoire de Mafalda, une fillette porteuse de la maladie de Stargardt, une maladie génétique rare qui entraîne une cécité progressive. L’auteure, atteinte de cette même maladie, nous livre un récit fort émotionnellement porteur d’un très beau message d’espoir. Mafalda est entourée de personnes bienveillantes qui l’encouragent à chercher ce qu’elle pourrait gagner plutôt qu’à ne penser qu’à ce qu’elle va perdre.

Du haut de mon cerisier de Paola Peretti, Gallimard Jeunesse, 2019.

Les avis d’Isabelle, de Linda et de Lucie.

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Thomas est un petit garçon pas tout à fait comme les autres puisqu’il ne voit pas. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’a pas de ressenti, ni que les noms des différentes couleurs sont vides de sens pour lui. Chacune lui évoque un fruit, une sensation (une plume, craquèlement des feuilles mortes), une odeur (pluie, fraise), la météo (soleil, orage), … Mais celle qu’il préfère est le noir, car elle le rassure et lui rappelle sa mère.

Le livre noir des couleurs. Menena Cottin et Rosana Faria. Rue du Monde, 2007

Album au format à l’italienne, tout en noir, il est réhaussé de vernis sélectif pour un rendu tactile délicat. Son texte empreint de poésie est écrit en braille puis en mots blancs. Une petite biographie de Louis Braille le referme pour donner envie d’en savoir plus.

L’avis de Blandine ICI.

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Surdité

Shoko est née sourde ; même appareillée, elle peine à saisir les conservations. Par ailleurs timide et réservée, elle devient une cible facile pour sa classe qui la persécute physiquement et psychologiquement. Shoya, instigateur du harcèlement sera accusé comme seul bourreau quand la famille de la jeune fille portera plainte et la changera d’école. Ils se retrouvent des années plus tard… A Silence Voice aborde la difficulté d’intégration des enfants handicapés dans le milieu scolaire. L’auteure dénonce ce comportement en faisant du bourreau la victime. Se faire pardonner sera son chemin de rédemption et pour cela, il tentera de comprendre la différence de Shoko et de se rapprocher d’elle en pénétrant les mystères de son monde silencieux.

A Silent Voice (7 tomes) de Yoshitoki Oima, Ki-oon, 2015/2016.

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Leur rencontre fait partie de ces événements magiques qui subliment nos déambulations littéraires. Qu’est-ce qu’un cambrioleur de 21 ans et une jeune orpheline atteinte de surdité pourraient avoir en commun ? Le sentiment d’être désespérément seuls et différents, de voir leur destin dérailler et leur échapper. Chez Victor, on est braqueur de père en fils, mais lui est irrémédiablement gentil, sensible et… honnête. Yazel, d’une lucidité et d’une détermination déconcertantes pour son âge, perçoit un décalage désespérant avec les autres collégiens et surtout avec sa tante qui s’efforce de faire d’elle une jeune fille exemplaire. Ces deux destins qui s’entrechoquent font immédiatement des étincelles (le plus effrayé des deux n’étant pas celui qu’on croit…), déclenchant une grande vadrouille à travers l’Europe, en direction de la Bulgarie et du lac Pancharevo. Les répliques ciselées sont truffées de chouettes références littéraires. Un très joli roman qui ouvre une fenêtre sur le vécu de ceux qui n’entendent pas, le temps d’une cavale poétique et mouvementée.

Nos mains en l’air, de Coline Pierré, Le Rouergue, 2019.

L’avis d’Isabelle

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Un nouveau venu intègre la classe de Victoria. Il s’appelle Manolo, il vient de Malaga en Espagne, et il est sourd. Si la maîtresse maîtrise la LSF (que signe Manolo) et si Victoria est enchantée de l’apprendre, comme tout ce qui a trait à lui, ce n’est malheureusement pas le cas des parents d’élèves qui s’inquiètent du potentiel retard pris par leurs enfants en raison du « handicap » du nouveau. Victoria trouve le moyen de sensibiliser les enfants, puis eux leurs parents ensuite, à la surdité, pour chasser leurs idées reçues ou peurs, et accepter la différence comme un enrichissement mutuel.

Sandrine Beau nous livre ici un texte sensible sur la surdité, ses conséquences sociales et la dureté du monde à l’encontre de la différence. Pour autant, le récit est empreint d’humour et de clins d’œil, et les passages difficiles s’alternent avec ceux, de la vie de famille de Victoria, qui apportent souffle et légèreté. Tout comme les illustrations colorées de Gwenaëlle Doumont.

Le garçon qui parlait avec les mains. Sandrine BEAU et Gwenaëlle DOUMONT. Alice Editions, 2015

L’avis de Blandine ICI.

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Handicap physique

L’histoire de Camille, cette fille née sans bras qui doit se faire une place dans un nouveau collège, aurait pu être poignante. Mais Valentine Goby en a fait le récit solaire de la manière dont une différence peut être profondément libératrice pour celles et ceux qui ont du mal à entrer dans le moule. Autrement dit… pour chacun, ou presque ! Voilà une invitation bienvenue à surmonter nos clichés sur le handicap en nous posant d’excellentes questions : qu’est-ce que cela signifie exactement ? Et qu’est-ce que cela ne signifie pas ? Pourquoi cela heurte-t-il beaucoup de gens ? Ce chouette roman est porté par la plume vive et incarnée de Valentine Goby. Le message est résolument optimiste. Il donne envie de croire aux pouvoirs de l’entraide, de la tolérance et des passions communes (aux rang desquelles la lecture figure bien sûr en bonne place). Et de célébrer nos différences !

L’anguille, de Valentine Goby. Éditions Thierry Magnier, 2020.

Les avis de Linda, d’Isabelle et de Lucie.

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August est différent. Pas seulement hors-normes, c’est quelque chose de plus radical : il a beau essayer de cacher sa figure difforme – yeux asymétriques, oreilles presque inexistantes, bouche tordue – son apparition suscite des réactions épidermiques : regards appuyés ou fuyants, chuchotis, choc, curiosité, sollicitude ou hostilité. Une scolarité dans une classe « normale » est-elle envisageable pour un tel enfant ? En l’envoyant au collège, ses parents ne risquent-ils pas de l’exposer à des situations insupportables ? Anniversaires, photo de classe, travail en groupe, sorties, etc. ne seront-elles pas autant d’occasions de ressentir comme une claque à quel point il diffère ? Ce roman est porté par ses personnages magnifiques, à commencer par August qui révèle une lucidité et une humanité désarmantes. L’auteur opte pour une narration chorale qui donne une voix à plusieurs protagonistes et permet de varier les perspectives, nourrissant notre curiosité et révélant ce qui se cache derrière certains comportements et qu’August ne perçoit pas. L’ensemble donne un roman lumineux et inspirant, qui donne confiance et envie d’être plus tolérant.

L’avis d’Isabelle

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Narumi Shigematsu propose une série en trois volumes qui porte un regard bienveillant et optimiste sur le handicap. Portée par une jeune fille ayant perdu une partie de sa jambe droite suite à une maladie (sarcome osseux), l’histoire met en avant la joie du vivre et la force de continuer d’avancer au travers d’une passion. Le dépassement de soi est au cœur de cette histoire qui valorise le sport comme vecteur de réussite.

Running Girl, Ma course vers les Paralympiques (3 tomes) de Narumi Shigematsu, Akata, 2020.

L’avis de Linda.

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On retrouve tout le talent d’Annelise Heurtier pour prêter sa voix aux adolescents dans Envole-moi. Avec beaucoup de sensibilité, elle tisse une relation amoureuse entre Swann et Johanna. Celle-ci a perdu l’usage de ses jambes, et l’auteure évoque sans langue de bois les difficultés et les rêves d’une ado en fauteuil roulant. Une histoire pleine d’espérance.

Envole-moi, Annelise Heurtier, Casterman, 2017.

L’avis de Lucie.

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Handicap mental

La petite casserole d’Anatole d’Isabelle Carrier est un album au format carnet de voyage qui nous invite à suivre le parcours du jeune Anatole, un parcours semé d’embûches particulièrement difficiles à franchir pour lui qui traîne dans son dos une sacrée casserole. Elle se coince partout, elle le fait trébucher, elle le ralentit. Et surtout les gens ne remarquent qu’elle et ne le voient pas, lui, Anatole. Heureusement, parfois de belles rencontres permettent de trouver des chemins de traverse pour exister pleinement. A chaque rentrée, dans un joli collège de Haute-Gironde, l’enseignante du dispositif ULIS (Unité Locale d’Inclusion Scolaire) lit cet album avec ses élèves à tous les enfants qui rentrent en 6e. Une magnifique entrée en matière pour nous rappeler que nos relations aux situations de handicap sont avant tout une question de regard. Alors osons mettre les lunettes d’Anatole le plus souvent possible !

La Petite casserole d’Anatole, Isabelle Carrier, Bilboquet, 2009.

Voir aussi l’avis de Lucie.

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L’héroïne d’Un petit frère pas comme les autres est la sœur de Doudou-lapin. Cette histoire montre l’amour et la souffrance que ressent la fratrie, impuissante à aider et à protéger un frère atteint de Trisomie. A hauteur d’enfant, Marie-Hélène Delval aborde le thème du handicap mental avec beaucoup de justesse.

Un petit frère pas comme les autres, Marie-Hélène Delval, illustrations de Susan Varley, Bayard Jeunesse, 2003.

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Lundi dernier une lecture commune enthousiasmante a été publiée. L’histoire d’Annie, une jeune femme atteinte de trisomie 21 mais aussi l’histoire d’une famille et d’un concours de majorettes.

Annie au milieu, Emilie Chazerand, collection Exprim’, 2021

Les avis de Frédérique et de Lucie.

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Même si ce n’est pas à proprement parlé un livre de littérature jeunesse, il tenait à cœur à Colette d’intégrer à cette sélection le magnifique livre de Clara Dupont-Monod intitulé S’adapter qui a reçu le prix Goncourt des lycéens l’année dernière, preuve que nos adolescent.e.s sont particulièrement sensibles à la question du handicap. On y découvre l’histoire d’une fratrie qui voit son quotidien bouleversé par l’arrivée d’un enfant handicapé. A travers la voix de chaque frère et soeur, c’est toute une famille qui se livre dans sa pluralité. C’est un texte qui raconte un deuil inhabituel et un amour puissant au fil de choix narratifs originaux, qui creusent dans la mémoire un sillon de terre tendre pour accueillir toutes ces paroles qui se mêlent, sans jamais vraiment se rencontrer.

S’adapter, Clara Dupont-Monod, Stock, 2021.

Voir aussi l’avis d’Isabelle

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Pour en savoir plus sur cet événement et trouver une pyramide ou un lieu accueillant l’exposition itinérante près de chez vous, n’hésitez pas à visiter la page consacrée à la 28ème édition de la pyramide de chaussures.

Lecture commune : Annie au milieu d’Emilie Chazerand

Très fan des histoires d’Emilie Chazerand c’est tout naturellement que Liraloin a proposé de faire une lecture commune de son dernier roman Annie au milieu. Merci à Lucie pour son enthousiasme et Colette pour le mot de la fin !

Annie au milieu d’Emilie Chazerand, Sarbacane – collection Exprim’, 2021

Liraloin

Est-ce que la couverture t’as attiré ? Comment interprètes-tu la dédicace ?

Lucie

J’ai trouvé cette couverture très solaire : Annie, au milieu, au sens propre, avec ces sortes de rayons qui partent du titre… Au milieu de quoi ? Qui est cette Annie ? J’avais hâte de le découvrir car je n’avais pas lu le résumé. Comme tu l’as proposé alors que je venais de terminer La fourmi rouge et que j’étais en plein milieu de Falalalala de la même auteure, j’ai foncé sans chercher plus loin.

La dédicace est magnifique. Elle donne l’impression d’un sentiment très fort entre mère et fille. Je ne crois pas en avoir jamais lue de semblable.
Plus tard dans le roman, une fois le sujet dévoilé, j’y ai repensé et je me suis demandé si Émilie Chazerand n’était pas directement concernée par la trisomie 21. Bref, cette dédicace est magnifique en tant que telle, mais elle m’a interrogée à posteriori.

Liraloin

Cette dédicace est forte et très personnelle. Je me dis, en tant que lectrice, que ce roman a quelque chose de très spécial pour son autrice. Pour moi, sans en dire plus sur la vie personnelle d’Emilie Chazerand, je crois qu’il est plus question d’entourer et de protéger un membre de la famille plus fragile. C’est le cas dans ce roman d’ailleurs.

Lucie
Et toi, qu’est-ce qui t’avais attiré en premier lieu ? L’auteure, la couverture, le sujet ?

Liraloin

C’est rigolo car le solaire rejoint parfaitement le coté psychédélique de la couverture, enfin pour ma part. En plus les couleurs le sont assurément avec ce ton orange ! J’ai été attiré par ce roman car j’aime beaucoup les romans, albums d’Emilie Chazerand. Son écriture est pétillante, pleine d’humour et pourtant ses sujets sont souvent graves comme ici où il est question d’Annie qui est handicapée.

Liraloin

Avant de rentrer dans le récit en lui-même, est-ce que tu as écouté la play-list en lisant ? C’est une des spécialités de la collection Exprim’.

Lucie

Hé bien non ! Pas par manque de curiosité mais parce que je lis la plupart du temps sans écran à portée de main, et ensuite j’oublie.
Je suis partagée sur ces playlists. Au tout début des liseuses, j’imaginais que les auteurs pourraient programmer des musiques ou des chansons qui pourraient (ou non) être déclenchées à des moments précis de la lecture. Et honnêtement j’aime bien regarder les titres que les auteurs indiquent. C’est un peu comme les citations en exergue, ça inscrit le roman dans une certaine tonalité. Mais je n’aime pas écouter de la musique en lisant : je suis plongée dans le texte et je n’ai pas envie d’en être distraite.
Dans le cas précis d’Annie, écouter le morceau d’Orelsan serait pertinent puisqu’il joue un rôle primordial dans l’histoire. Mais imaginer me suffit la plupart du temps…
J’ai dans l’idée que ton point de vue sur le sujet est très différent : tu écoutes toute la playlist ? Avant, pendant ou après ta lecture ?

Liraloin

Que de choses à dire!! Tout d’abord tout comme toi je n’aime pas écouter de la musique en lisant sauf cas très particulier. Pour ainsi dire cela est arrivé deux fois dont une lors d’une lecture d’un roman de cette collection justement. C’était du métal et comme je suis une quiche en anglais, les paroles ne m’ont pas dévié de la lecture. En ce qui concerne Annie, en posant cette question et en regardant de plus près les titres, je me suis aperçue qu’aucune chanson n’était là au hasard. La playlist s’ouvre sur un titre Amour fou et continue avec Kathy, je ne vais pas décortiquer tous les morceaux mais nous parlons d’une famille qui assiste à l’enterrement d’une grand-mère nommée Kathy. Little Star ne serait-elle pas dédicacée à Annie la majorette ….
Bref, j’ai tout écouté et cette playlist est super ! Que de morceaux et paroles en lien avec l’histoire qui se déroule sous nos yeux.

La citation de Ricky Gervais est tirée d’une réplique sortie de la série After Life. Est-ce que tu accordes beaucoup d’importance aux citations ? Te semblent-elles nécessaires ?

Lucie

Certaines citations sont plus pertinentes que d’autres. Quelquefois elles prennent sens après la lecture !
Je connais Ricky Gervais pour The Office, pas pour After Life. Mais en lisant le pitch, je me dis que si Émilie Chazerand a choisi de faire un lien avec cette série c’est probablement pour que ses lecteurs s’interrogent : comment réagir quand un drame nous tombe dessus ? En choisissant d’enlever tous les filtres et de devenir odieux comme le personnage d’After Life (c’est bien ça ?) ? Ou en tenant bon malgré tout, en faisant de son mieux pour rester une bonne personne ? La citation choisie apporte la réponse, que l’auteure va développer tout au long du roman. S’il arrive qu’elle se plante, la famille d’Annie fait sincèrement de son mieux pour faire le bien. La question subsidiaire est : qu’est-ce que ça coûte ? Qu’est-ce que ça apporte de faire ce choix ? Mais on en parlera peut-être plus tard pour ne pas trop en dévoiler dès le début !
Entrons dans le vif du sujet : le roman s’appelle Annie au milieu et la narratrice du premier chapitre est Velma. 

Te souviens-tu de ce que tu as pensé de l’introduction de ce personnage ?

Liraloin

Merci Lucie pour ta réflexion sur la citation, je ne dirais pas mieux. Je me souviens d’avoir eu super mal pour ce personnage, Velma qui s’efface, Velma qui est le modèle sans le chromosome en plus. On entre de manière très forte dans le vif du sujet, Velma qui fera tout en son pouvoir pour protéger sa soeur Annie, celle qui peut chanter « l’oreille contre l’épaule de papa. »
D’ailleurs, tu as sans doute remarqué, Lucie, que Velma parle en strophes, comme si elle déclamait sa condition, ses douleurs en se mettant en scène.

Comment as-tu ressenti l’introduction des deux autres enfants de la famille : Annie et Harold?

Lucie

Même si les problématiques rencontrées par Harold sont vraiment intéressantes, Velma est clairement le personnage qui m’a le plus touchée.
C’est un peu la laissée pour compte, elle se sent extérieure à la famille, comme transparente. D’ailleurs en plus d’être en strophes, son texte est écrit dans une typo plus petite. Cette peur de déranger, jusque-là !
C’est aussi celle qui est censée « réparer », comme si ses parents l’avaient conçue pour se prouver qu’ils pouvaient avoir un enfant avec le nombre habituel de chromosomes après Annie. Il y a un passage très beau où elle discute de tout ceci avec sa mère. Tu te souviens ?
Velma sera supposée s’occuper d’Annie quand ses parents ne seront plus là pour le faire d’après la grand-mère. Je l’ai sentie écrasée par cette perspective. Et cela donne tout de suite un autre sens à cette fameuse majorité atteinte par Harold, qui a une vie en dehors de la famille, un ailleurs auquel elle a l’impression de ne pas avoir droit. C’est terrible !

L’alternance entre les points de vue de Velma, Harold et Annie est vraiment riche. Car chacun a sa personnalité, son ressenti, et qu’ils sont très différents ! Grâce à l’écriture un peu à la manière d’un journal, le frère et la sœur ne cachent ni les difficultés ni les bonheurs d’avoir une sœur comme Annie.
Les personnes porteuses de ce fameux chromosome sont particulièrement attachantes, mais on n’est pas dans le monde des Bisounours : au quotidien cela peut être un poids. Ne serait-ce que pour trouver sa place alors qu’Annie prend toute la lumière (malgré elle) ! J’ai trouvé cette ambivalence particulièrement bien rendue.

Liraloin

Je ne me souviens pas de ce passage mais Velma m’a beaucoup émue car elle est souvent en colère mais en sourdine. Lorsqu’elle dit qu’elle n’est pas Wonder Annie, c’est facile d’être Annie, de ne pas comprendre les drames qui se jouent dans cette famille. Tu ne trouves pas que quelqu’un qui est un milieu est particulièrement gênant car, généralement, on a peu de place pour passer. Il faut se faufiler et essayer de passer l’obstacle. Annie est l’enfant du milieu dans tous les sens du terme. C’est un peu ce que j’ai ressenti en lisant Harold, il se faufile ou il peut et doit se débrouiller seul depuis tellement longtemps. Je me souviens du passage où le père refuse d’inscrire Harold dans une école Montessori sous prétexte qu’il est faignant et qu’ils n’ont pas le choix d’y inscrire Annie du fait de son handicap. Cette ambivalence est fine et bien menée. Il n’y a que la grand-mère Marie-Claire qui ose dire les choses comme pour réveiller la famille !

Lucie

Je suis d’accord avec toi. Emilie Chazerand montre vraiment bien la manière dont la famille tourne autour d’Annie, sans que personne n’ose vraiment manifester le manque d’attention qu’il subit. Parce que si les deux autres voix sont celles du frère et de la sœur, on peut aisément comprendre que les parents aussi ont fait des sacrifices (les amis du père, le travail de la mère) et qu’ils ont probablement oublié leur vie personnelle et leur couple en route.
Cet exemple de l’école Montessori est très représentatif en effet.
Du coup le personnage de Marie-Claire est hyper rafraîchissant. Heureusement qu’elle est là pour donner des coups de pieds dans la fourmilière !
Au début je l’ai trouvée un peu gonflée de s’imposer, de critiquer une famille qui fait comme elle peut. Mais c’est sa manière de leur montrer (certes maladroitement) qu’elle les aime et de les mettre face à leurs incohérences. C’est d’ailleurs elle qui lance l’idée de ce défilé de majorettes !

Tu te souviens de ce passage ? Qu’as-tu pensé de l’éviction d’Annie, de cette idée de former un nouveau groupe, de la réaction de la famille ?

Liraloin

Je me souviens de l’éviction d’Annie, plus particulièrement du passage où la jeune prof n’arrive plus à tenir le groupe et dit quelque chose comme : « OK Annie a le droit de faire n’importe quoi – sous-entendu car elle handicapée- mais les autres non ! »J’ai vraiment apprécié la réaction de la mère qui ne tient plus et balance une belle insulte, comme si au quotidien on ne mesurait jamais ses efforts à elle pour être patiente et aimante avec sa fille alors qu’une prof de sport peut se permettre de renvoyer Annie et de l’oublier.
Alors oui Marie-Claire est trop forte et ma première impression ça été : « mais de quoi je me mêle, elle est gonflée tout de même de débarquer comme cela et hop de mettre sens dessus dessous la famille avec ses idées ». Elle y va franco avec les réactions de tous les membres de la famille en dénonçant surtout ce qui ne va pas depuis des lustres. Elle les met au pied du mur pour les faire sortir de leur vie réglée autour d’Annie.


D’ailleurs, les listes des 21 choses évoquent bien cette sensation que tout tourne autour d’Annie. Qu’en as-tu pensé ?

Lucie

J’ai trouvé ces listes à la fois douces et tristes. Ce rappel d’Annie, à chaque fois, montre bien l’importance qu’elle a dans l’existence de Velma. Et c’est normal ! Mais aussi écrasant. Seule la dernière liste (ce que je changerais dans ma vie) donne l’impression que Velma a enfin trouvé sa place et accepté sa famille dans toute sa richesse et sa complexité.
Ces listes ont quelque chose de poétique malgré tout. Ajouté au texte consacré à Velma qui a un rythme particulier, cela donne l’impression qu’elle a une sensibilité particulière, que c’est l’artiste de la famille. Même si personne ne le voit !
Velma est clairement mon personnage préféré.

Quel est le tien et pourquoi ?

Liraloin

Ces listes sont de bonnes respirations dans le livre. Je suis d’accord avec toi, elles sont douces et tristes, remplies de p’tites choses de tous les jours. Sans trop divulgâcher, la dernière liste est surprenante. Je ne sais pas si j’ai un personnage préféré mais Harold m’a vraiment ému, il est tellement anxieux, et tout se bouscule beaucoup trop vite en lui ! Un personnage qui m’a fait rire est celui de Dolorès. 

Tu la trouve comment toi, cette nouvelle prof de sport-chorégraphe ?

Dolorès est extra. Elle aussi apporte un peu d’air et de franc parler dans cette famille ! Je l’ai beaucoup aimée. Elle est là pour entraîner des amateurs, et elle ne se prive pas de leur dire quand ils sont mauvais. Même à la mamie qui pour une fois se trouve face à quelqu’un qui la recadre !
Je trouve, et c’est une constante dans les romans que j’ai pu lire d’elle, qu’Émilie Chazerand a le chic pour camper un personnage en quelques mots. Dolorès n’est pas un personnage principal, mais elle est pleine de peps et très incarnée dans les quelques apparitions qu’elle fait. Pareil pour Hui et sa maman. Ils existent presque plus que le papa, pratiquement absent, excepté pour la confrontation qui l’oppose à Harold. 

Souhaites-tu revenir sur certains personnages qui t’ont marquée ? Qu’as-tu pensé de ce père transparent ?


Liraloin

Oui tu as bien vu, cette confrontation incarne bien le fait que le père et le fils sont dans l’impossibilité de dialoguer, ils sont peur de leurs propres réactions. Je dirais même que la mère est transparente dans le fait qu’elle a mis sa vie entre parenthèse et n’existe plus que pour sa famille, enfin surtout pour Annie… Cette dévotion n’est pas naturelle, elle l’est devenue par la force des choses.

Lucie

Nous avons beaucoup parlé des personnages. J’aurais aimé connaître ton avis sur le fond, c’est à dire sur le traitement d’un personnage handicapé dans un roman.

Je trouve que, lorsqu’elle prête sa plume à Annie, Émilie Chazerand trouve le ton juste. La syntaxe désordonnée de certaines phrases a un peu gêné ma lecture, pour être honnête. Mais dans les ressentis face aux situations et aux personnes, je l’ai trouvée très bonne. Et toi ?
Par ailleurs, l’ambivalence des gens face au handicap est aussi très pertinente : d’un côté on a une coach de majorettes qui accepte Annie dans son groupe tant qu’il n’y a pas d’enjeu mais la vire en vue du défilé.
D’un autre côté, c’est en jouant sur le politiquement correct face au handicap que la famille parvient finalement à défiler. Cette ambivalence dit quelque chose de la société de manière assez fine, je trouve. 

Liraloin

Tout d’abord, la voix d’Annie est intéressante. Ce paradoxe entre être complétement à coté de la plaque et comprendre ce qui ne va pas lorsqu’un membre de la famille ne va pas bien ou attend d’elle une attitude correcte. Je suis d’accord avec toi mais contrairement à toi, rien de m’a gêné dans la lecture. Cette écriture est très caractéristique, on la retrouve dans Falalalala et la Fourmi rouge également.
Exactement, cette ambivalence est un peu le reflet de notre société et elle est finement démontrée dans ce récit. Le handicap gêne (tu as raison, la coach a honte… très surement) et en même temps j’ai comme l’impression que si tu ne vis pas de drames dans ta vie (handicap et autres…) et bien tu n’as rien vécu.
Ici cette ambivalence est significative mais en même temps, je me demande si finalement n’importe quel parent n’aurait pas fait la même chose si son enfant (handicapé ou pas), passionné par un sport ou autre, avait été évincé d’un groupe.

Et en prime la réaction de Colette, très émue à la lecture de ce roman :

Que j’ai pleuré les filles ! Que j’ai pleuré en lisant l’histoire de cette famille bancale et si lumineuse !!!!

J’ai pleuré quand Camille arrive chez les Desrochelles pour l’entraînement et qu’il est accueilli comme un membre de la famille tant attendu, j’ai pleuré quand Del et tous les réfugiés du camp où elle travaille font la chorégraphie d’Annie et les barjorettes, j’ai pleuré quand Solange propose à Velma de s’inscrire au stage de dessin… Que j’ai pleuré ! Parce que quand même ce bouquin, au-delà du handicap, il nous parle surtout de la FAMILLE, de ce qui la compose, des liens qui se tissent souvent silencieusement, au fil du quotidien mais aussi à travers générations. La relation entre Solange et Del est tellement puissante. J’ai beaucoup apprécié la manière dont l’auteure fait ressurgir implicitement ce que les personnes étaient avant, ce que cet avant a laissé de traces sur leur corps, leurs cheveux, leur regard et que les autres membres de la famille perçoivent parfois comme dans un éclair lumineux et parfaitement éphémère. Bien sûr ce roman est un incroyable conte de fée, tout va très vite, des magiciennes et des magiciens interviennent spontanément de manière peut-être un peu surnaturelle (je pense à Dolorès qui accepte de faire la coach sportive alors qu’elle connaît à peine Velma, je pense à la mère de Hui, incroyable costumière, qui réalise sans poser de question les improbables tenues de la tribu, je pense au patron de la brasserie qui embauche Harold sans trop poser de questions) mais c’est un conte de fée qui célèbre la solidarité et que ça fait du bien !!!! Merci pour le conseil de lecture.

Si vous voulez aller plus loin et lire d’autres titres de cette autrice, retrouvez les avis de Liraloin sur La Société des Pépés à Adopter, Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, Falalalala et Annie au milieu. et ceux de Lucie sur Falalalala, La Fourmi rouge, Chiens et Annie au milieu.

Enfin mon p’tit doigt me dit que cette fabuleuse autrice s’est confiée récemment à l’équipe du blog pour une interview qui déboite ! Soyez prêt et ouvrez vos mirettes …

Nos coups de cœur de l’été

Ca y est, l’été s’achève. Il aura été l’occasion de beaux moments de partage, de visites et de découvertes. Mais aussi de lectures et d’échanges !

Pour bien commencer l’année scolaire, voici les jolis textes que nous avons dénichés cet été.

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Chez Lucie, on a découvert l’univers de David Walliams avec beaucoup de bonheur. « Orphelins » depuis qu’ils avaient lus tous les romans de Roald Dahl, son fiston et elle ont été enchantés de retrouver des personnages loufoques, une délicieuse cruauté et surtout un humour très proche de celui du « Champion des histoires ». Sa collaboration avec Tony Ross est aussi à mettre en parallèle avec celle de Roald Dalh avec Quentin Blake, texte et illustration se répondant de manière amusante. Le Gang de Minuit et Ratburger ont donc recueilli tous les suffrages… En attendant de découvrir les autres !

L’avis de Lucie sur Le Gang de Minuit et Ratburger.

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Linda n’a pas beaucoup lu cet été, mais il est difficile de faire un choix tant les très bonnes lectures étaient au rendez-vous. Un titre se démarque pourtant, une réinterprétation moderne de l’opéra de Verdi : D’après la Traviata de Fabien Clavel, un roman lyrique, poétique qui l’a énormément touché. L’écriture est sensible, la mise en page dynamique rythme les paroles de l’héroïne créant un effet saisissant d’émotions. A découvrir dès 13 ans.

D’après La Traviata de Fabien Clavel, Gulf Stream, 2022.

L’avis complet de Linda est ICI.

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Pour Liraloin, l’été est toujours synonyme de lectures à foison et c’est toujours avec un grand carton rempli de livres que la fuite vers les vacances s’organise ! Voici deux coups de cœur en ce joli mois de rentrée. Le premier est une bande-dessinée de David Sala qui parle de la guerre et nous rappelle à notre devoir de mémoire et de transmission. Elle nous démontre également la force des liens familiaux peu importe son histoire et ses engagements. Une BD émouvante et d’une sensibilité rare.

Le poids des héros de David Sala, Casterman, 2022

L’avis complet de Liraloin est ici

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Dans cette deuxième lecture, il est question de relations humaines : imaginez-vous un lycéen un peu frêle, un peu timide déclamant un texte sur scène. Il est là devant ses camarades de classe, ses parents, ses professeurs. Comment va-t-il « interpréter » son texte, quelle est la nature réelle de son intervention ? C’est qu’il en faut du courage pour parler de soi, pour avouer sa souffrance et dénoncer le comportement de certains.

Tout va très vite dans ce texte qui crescendo monte en puissance. Je découvre, ici, l’écriture de Stéphane Servant, une force pas si tranquille. Un roman au ton juste qui dénonce les stéréotypes, qui donne confiance et montre l’importance de garder « la tête froide ».

Miettes (humour décalé) de Stéphane Servant, Nathan : collection court toujours, 2021

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Pour La Collectionneuse de papillons, l’été fut l’occasion de découvrir l’écriture d’Emilie Chazerand grâce aux excellents conseils de ses copinautes. Elle a enchaîné la lecture d’ Annie au milieu qui la fait rire, pleurer et rire avec celle de La Fourmi rouge qui la aussi fait rire, pleurer et rire ! Que ce soit les aventures d’Annie et son incroyable famille ou celles de Vania Strudel au destin si pathétique, les héroïnes d’Emilie Chazerand ont ce quelque chose d’infiniment bancal et de particulièrement poétique qui vous emporte immédiatement vers d’autres quotidiens que le vôtre mais qui pourraient quand même un peu y ressembler. On vous en reparle d’ailleurs très vite, ici même !

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Pou Blandine, les lectures et relectures ont été aussi nombreuses que bonnes. Découvertes d’écritures et d’univers, de récits enthousiasmants et engagés, de parcours de vie inspirants et relatés tout en pudeur ou interprétations, et de livres qui parlent de livres. Que du bon! En voici deux!

Promenade. Bernard FRIOT et Jungho Lee. Editions Milan, 2017

Ode aux livres, à la littérature et surtout à leur pouvoir, cet album grand format nous emporte en voyage au fil d’illustrations sur double-page qu’accompagnent pour chacune une ou deux phrases, métaphoriques. C’est beau et c’est fort.

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L’été du changement. Sophie ADRIANSEN. Editions Glénat et #onestpret, octobre 2020

La chaleur à Strasbourg est infernale. Mylan et Cléa subissent la canicule. C’est ainsi qu’ils se rendent à la Skihalle, une station de ski artificielle où ils vont ensuite chaque jour pendant une semaine avant de partir chacun de leur côté en vacances. Lui chez son oncle en Norvège, elle en Malaisie avec ses parents. Le dépaysement sera total pour les deux ados qui, au fil de leurs rencontres, activités et observations, vont se rendre compte de l’impact de leurs choix sur la planète, l’écologie, le climat, et de leurs modes de consommation… Tout en redoutant de paraître, ou non, rabat-joie aux yeux de l’autre.

L’écriture de Sophie Adriansen fait toujours mouche. Avec justesse et réalisme, elle nous décrit ici la prise de conscience écologique de deux ados amis au fil de leurs vacances estivales, diamétralement opposées. Il est aussi question de cultures, de consumérisme, et d’apparence. Un roman nécessaire!

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Isabelle et ses moussaillons ont embarqué à destination de l’archipel de Saltkråken, en Suède, grâce à la traduction d’un roman inédit en français d’Astrid Lindgren ! Avec la famille Melkerson, ils ont passé des vacances inoubliables, pêché, construit des cabanes et surtout goûté la saveur incomparable du partage et de l’amitié. Ce roman gorgé de soleil et de parfums iodés était LA lecture à voix haute idéale pour les vacances d’été. Ça marche aussi très bien pour prolonger à volonté le bonheur des vacances !

L’avis complet d’Isabelle

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Et en BD, le coup de cœur de L’île aux trésors va sans conteste à Sermilik. Cet album de Simon Hureau raconte l’aventure extraordinaire de Max Audibert, un Français qui s’est installé au Groënland dans un village Inuit. Le décor est d’une pureté grandiose, les lois de la nature implacable, les aventures de Max tour à tour drôles et terrifiantes. Sermilik se lit comme un hymne à la nature boréale, un récit atypique d’initiation, d’intégration et de transmission, une invitation à aller au bout des rêves qui nous tiennent à cœur. Une lecture intense et immersive qui nous laisse durablement la sensation du froid polaire et le halètement des chiens dans l’oreille.

L’avis complet d’Isabelle

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Votre été a-t-il été beau et riche de découvertes et lectures ? Les nôtres vous tentent-elles ? Dites-nous tout!

Lecture commune : Fin d’été

Pour finir l’été, nous avons préparé une lecture commune autour d’un album qui respire la fin des vacances et le désir de les prolonger encore un peu. Le très doux Fin d’été de Stéphanie Demasse-Pottier, illustré par Clarisse Lochmann.

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Fin d’été, Stéphanie Demasse-Pottier et Clarisse Lochmann, L’Etagère du bas, 2021

Lucie : J’avais envie de commencer en vous demandant comment vous aviez découvert le travail de Clarisse Lochmann, et sa collaboration avec Stéphanie Demasse-Pottier ?
Comme pour ma part c’est grâce à Colette, je suis curieuse de savoir ce qui la touche particulièrement ?

Linda : J’ai pour ma part découvert Clarisse Lochmann grâce à Colette qui nous a proposé son titre La passoire pour le prix ALODGA 2021. J’ai été séduite par son univers graphique et depuis je la suis de près. C’est sur son compte instagram qui j’ai eu vent de la sortie de Fin d’été que je me suis empressée d’acheter. L’occasion de découvrir la magnifique association de ces deux artistes talentueuses. Je viens d’ailleurs de me procurer leur dernier travail en commun Même les crocodiles n’ont pas sommeil !

Colette : Clarisse Lochmann a un style bien particulier, un univers à la fois flou et intense, que j’ai tout de suite reconnu quand j’ai vu la couverture de Fin d’été sur les rayonnages des nouveautés de ma médiathèque préférée ! C’est le bleu qui m’a fasciné, comme la première fois. Quand on a aimé un album à la folie comme j’ai aimé La Passoire, je ne pouvais résister à la tentation de m’agripper à cette fin d’été prometteuse. Et puis le titre de cet album a ouvert la porte des possibles et des souvenirs. Une porte qu’il me fallait plus qu’entrebâiller.

Blandine : C’est grâce à Colette, et sa proposition pour La Passoire, que j’ai découvert le travail de Clarisse Lochmann. Son univers graphique m’a immédiatement séduite et emportée. Pour Fin d’été, j’ai acheté l’album sans hésiter une seconde. La couverture est magnifique, et quel titre ! S’y entremêlent mélancolie, renouveau, transmission.
Quant à Stéphanie Demasse-Pottier, je la découvre avec cet album – et j’aime !

Lucie : Ce que dit Blandine au sujet du titre est très juste : trois mots, une petite fille qui ferme un parasol et nous voilà immédiatement renvoyées à nos propres souvenirs de départ. En tout cas ça a été très efficace pour moi. 
Avez-vous eu la même sensation ?

Linda : Je ne l’ai pas abordé sous l’angle du départ. Je pensais que l’album parlerait des vacances et des derniers instants que l’on savoure. Bien entendu cela a éveillé des souvenirs de ma propre enfance. Nous partions en juillet avec mes parents mais ils nous arrivaient souvent, jusque fin août, de goûter encore aux plaisirs des plages du nord avant de retrouver le rythme plus effréné qu’amène la rentrée scolaire.

Colette : Moi non plus, je n’ai pas du tout imaginé qu’il s’agirait d’un album sur le départ. J’étais tellement imprégnée encore de ma lecture de La Passoire que j’ai cru que l’album raconterait un évènement imaginaire, un mécanisme psychologique. Je ne m’attendais pas à une narration réaliste. Pourtant le titre aurait du me guider !

Lucie : Qu’ils relatent un mécanisme psychologique ou une narration réaliste, les deux albums que j’ai pu lire m’ont laissée avec une tristesse latente. 
Avez-vous ressenti la même chose ?

Blandine : Tristesse non, mais mélancolie oui. L’album, les illustrations « non figées » grâce à l’encre, nous transportent auprès des personnages, et nous emportent dans nos propres souvenirs, à la fois vrais et idéalisés. J’aimerais cette douceur de fin d’été/vacances, cette possibilité de prendre encore un peu le temps, de s’affranchir encore un peu des contraintes que la Rentrée entraîne.

Linda : J’ai pour ma part ressenti un profond sentiment de nostalgie, une volonté de retenir quelque chose, de faire durer un plaisir : les souvenirs de la nuit ou la joie des vacances.

Colette : J’ai tellement souffert de ce sentiment que la fin de l’été marquait : la fin de quelque chose de tellement plus grand et plus fort que simplement « la fin des vacances » que j’ai proposé à ma famille de ne plus laisser finir les vacances. Maintenant fin août, quand la rentrée approche, nous partons en vacances, au fil du rasoir, les jours juste avant de retourner à l’école. Une toute petite escapade mais qui nous fait nous sentir « rebelles et biens vivant.e.s » ! En fait le plus insupportable ce sont les quelques jours qu’on a tendance à prévoir pour reprendre les « bonnes habitudes » comme pour faire tampon entre deux vies, l’une de liberté, l’autre de contraintes. D’ailleurs ce sentiment en dit long sur les mécanismes qui régissent nos sociétés occidentales contemporaines dans lesquels le travail est encore très au cœur de notre existence, jusque dans son intime temporalité.

Blandine : Comme tu as raison Colette !! Cette habitude de « tout » prévoir, d’être constamment dans l’anticipation, dans le « au cas où », et qui finalement, nous empêche d’être dans le présent, dans l’instant, de vivre pleinement les moments qui s’offrent à nous, avec ceux qui nous entourent, eux-mêmes peut-être accaparés par leurs propres anticipations, parce qu’il faut se préparer, être prêts à … »
Quant au travail, il faut savoir couper, mettre de la distance, car il est facile de le laisser s’infiltrer à tous les moments de notre vie, par le biais des téléphones (surtout) qui nous servent à être joignables à tout moment et partout par les mails, messages, appels. Ou « simplement » pensées.

Lucie : Tu as raison Blandine, « mélancolie » est le terme juste.
Quant à la fin des vacances, ce petit moment volé m’a fait penser à ce que Timothée de Fombelle raconte dans Neverland : le départ du dimanche soir, à contre courant des vagues de retour pour un dîner-pique-nique à Fontainebleau (de mémoire). Cette capacité à saisir l’opportunité, à offrir des moments inattendus et précieux à ses enfants… C’est rare !

Blandine : Je vais faire remonter Neverland sur le dessus de ma PAL moi ! Ce qui empêche, ce sont des mécanismes ancrés d’habitudes, de transmission familiale, de craintes diverses. Il faudrait oser, oser oser même !

Linda : Oui c’est tout à fait ça ! Il est important de vivre l’instant présent, d’être spontané et de toujours laisser de la place à l’imprévu. Il y a toujours un plaisir immense à organiser les vacances, cela permet de se projeter. Mais une fois sur place, j’aime que nous ne fassions pas ce qui était prévu pour nous laisser porter par nos envies du moment. Au final nous savourons vraiment plus ces instants, pour la liberté qu’ils nous donnent de vivre pleinement une journée déconnectée de la rigidité du calendrier.

Lucie : Dans l’album, cette manière de retarder le retour m’a vraiment plu. Stéphanie Demasse-Pottier pousse plus loin que le traditionnel pique-nique sur la route. Cette nuit à la belle étoile est très jolie idée. Cela m’a donné l’impression que les parents n’avaient pas perdu leur âme d’enfant. Qu’ils sentaient la peine de leur fille et qu’ils décidaient de faire à leur famille un dernier cadeau, souvenir précieux, de leurs vacances. J’ai vraiment aimé que l’enfant semble associé à la décision de dormir dehors, au choix du lieu de campement…
Le souvenir et le temps (qui passe, que l’on décide de prendre ou non) me semble central dans cet album. Qu’en pensez-vous ?

Colette : Le temps en effet est au cœur de cet album : il y est question du temps que l’on prend, en famille, pour écouter ses émotions, les accompagner, leur trouver une manière de s’exprimer, de se transformer. On en parle souvent pour la colère mais plus rarement pour le chagrin, la mélancolie. Et puis dans cet album, c’est fait avec beaucoup de délicatesse, une certaine économie de mots, une forme de pudeur qui fait toute la beauté de l’écoute des parents. La tristesse de l’enfant résonne beaucoup en moi, j’imagine en vous aussi. Elle résonne sans doute d’autant plus que, souvent chez moi, elle n’a non seulement pas été entendue mais je n’ai jamais eu l’idée de l’exprimer. Peut-être vivions-nous cette mélancolie chacun.e de notre côté alors qu’il y a quelque chose de profondément joyeux à la vivre ensemble, à la célébrer ensemble.

Linda : Le temps rythme l’album de la même manière qu’il rythme nos vies. Que ce soit le temps que l’on prend, celui qui nous pousse à aller plus vite ou à ralentir, ici il est connecté aux émotions de chacun des personnages et c’est probablement pour cela que cet album nous touche autant. C’est aussi parce qu’ici les parents sont bienveillants, écoutent et accueillent les émotions de leur enfant avec délicatesse. Comme Colette, c’est quelque chose qui me touche intimement car mes émotions, surtout si elles étaient négatives, n’étaient pas entendues et il était même préférable de les taire. J’imagine que cela est lié à l’évolution du regard que l’on a sur l’enfant… Toujours est-il que je me demande également s’il ne serait pas plus agréable de partager notre mélancolie pour la rendre plus agréable.

Blandine : Je vous rejoins complètement sur le rapport au temps. Prendre le temps de faire les choses, comme de (re)connaître nos ressentis.
Je crois aussi qu’il y a quelque chose de générationnel dans l’expression possible des émotions et de leurs diversités. Pour preuve l’incroyable production (et pas seulement littéraire) autour d’elles. Ce qui était auparavant tu, indéterminé, non nommé ou réduit est désormais recherché dans toutes ses nuances. Être mélancolique, ce n’est pas forcément être triste ; être contrarié, ce n’est pas être en colère, etc. Parents et enfants sont encouragés à identifier les émotions. Cela crée ou renforce des liens, favorise des échanges et discussions. Mais il faut aussi garder de la spontanéité, de la surprise. Ce que font les parents de cet album. Et j’aime ça !

Lucie : Pour conclure, je vous propose de revenir un instant sur l’univers graphique de Clarisse Lochmann. Comme vous le disiez au début de cette discussion, c’est en grande partie ce qui vous a attirées vers cet album. J’ai eu la chance de rencontrer Clarisse Lochmann dans un festival, et elle plaisantait en disant qu’elle faisait des tâches et qu’elle débordait. Ces illustrations un peu floues sont en effet une marque de fabrique immédiatement reconnaissable. Que vous inspirent-elles ?

Blandine : Des tâches peut-être, mais avec un très fort pouvoir évocateur. J’aime qu’il n’y ait pas de contours, pas de limites, que ça déborde. La base est commune mais chacun y voit, y trouve, y ressent ce qu’il veut, ce qui s’impose. De fait, l’expérience de lecture est unique et sans cesse renouvelée. C’est très poétique. Paradoxalement, cette « liberté » peut aussi en dérouter certains.

Linda : De bien jolies tâches alors ! C’est un style graphique que j’apprécie énormément car ce flou laisse place à l’imagination de chaque lecteur et permet de laisser s’exprimer ses propres représentations. C’est vraiment poétique ! Comme le dit Blandine, ce style propose une expérience de lecture qui se renouvelle, ce qui est toujours très plaisant.

Colette : Ce que j’aime aussi dans le style de Clarisse Lochmann c’est qu’elle laisse les traces de ses esquisses, que l’on devine le crayon à papier. Je suis toujours pleine de gratitude pour les artistes qui nous montrent comment ils/elles travaillent, je trouve que c’est très généreux de partager avec nous, même implicitement, leurs secrets de fabrication.

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir les albums de Clarisse Lochmann, qu’elle les ait réalisés seule comme La Passoire ou avec sa complice Stéphanie Demasse-Pottier comme Fin d’été ou Même les crocodiles n’ont pas sommeil ! Pour notre part, vous l’aurez compris, nous sommes sous le charme !

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2022 : Les Lauréats !

Voici enfin venu le moment de vous annoncer les Lauréats du Prix ALODGA 2022 !

Pour revoir les sélectionnés, cliquez sur les noms des catégories!

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Catégorie Brindille (album petite enfance)

Une histoire bien secouée, Corinne Dreyfus, Thierry Magnier, 2021. (39%, 11 Votes)

Des fourmis s’invitent dans une histoire et mettent sans dessus dessous les mots qui la racontent. Arriverez-vous à les faire partir pour en connaître le fin mot ? Un album drôle et interactif !

Catégorie Petites feuilles (album pour “grands”)

Les idées sont de drôles de bestioles d’Isabelle Simler, Editions Courtes et Longues, 2021 (53%, 20 Votes / 38)

Isabelle Simler arrive à saisir l’insaisissable pour nous les transmettre en mots et images. Un album fascinant!

Catégorie Grandes feuilles (roman jeunesse)

Notre première journée à la mer de Marie Colot & Florence Weiser, Editions Alice, 2021 (53%, 19 Votes / 36)

Découvrir la mer pour la première fois pour les élèves de Mlle Coline, c’est vraiment toute une aventure! Un roman touchant plein de fraîcheur!

Catégorie Belles branches (roman ado)

L’enfant Pan, d’Arnaud Druelle, Gulf Stream, 2021. (56%, 76 Votes / 135)

Qui est Peter Pan et comment est-il arrivé au Pays-de-Nulle-Part? Arnaud Druelle nous le raconte, liant et reliant la fiction à l’Histoire. Palpitant!

Catégorie Racines (documentaire)

Petite Pousse, Sophie Vissière, Helium, 2021. (58%, 11 Votes / 20)

Les plus petits ont aussi leur documentaire pour pouvoir découvrir les fleurs! Un album poétique et coloré!

Catégorie Branches dessinées (BD)

Jours de Sable d’Aimée de Jongh, Dargaud éditions, 2021. (70%, 14 Votes / 19)

Un roman graphique qui nous transporte dans le Dust Bowl et nous interroge sur le pouvoir des images. Magnifique et puissant!

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Vous avez été 276 à voter et nous vous en remercions.

Un grand bravo aux lauréats et rendez-vous l’année prochaine !