Lecture d’enfant #39 : Partis sans laisser d’adresse

C’est en lisant l’article qu’Isabelle et ses moussaillons ont consacré à ce roman que Théo, 9 ans, a eu envie de partir à la rencontre de Félix.
Il a eu un coup de cœur immédiat pour ce personnage malmené par la vie, et a souhaité partager ses impressions à son tour.

Partis sans laisser d’adresse de Susin Nielsen, Hélium, 2019.

Peux-tu résumer l’histoire ?

C’est l’histoire de Félix, qui a douze ans et qui vit dans un Combi Volkswagen avec sa mère Astrid. Elle n’arrête pas de dire que la situation va s’arranger mais elle ne s’arrange pas pendant plusieurs mois. Félix doit garder le secret et faire semblant d’avoir une vie normale pour ses copains du collège.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de lire ce livre ?

Pas la couverture, que je trouve affreuse. Mais le résumé m’a intrigué.

Pourquoi as-tu choisi de parler de ce livre ?

Parce que je l’ai bien aimé. Il explique bien ce que c’est qu’être SDF et je n’avais jamais lu un livre sur ce sujet.

Qu’as-tu aimé dans ce livre ?

J’ai aimé plusieurs choses. J’ai été content que Félix retrouve Dylan, qu’il avait dû quitter quand il avait déménagé, et qu’ils redeviennent amis comme avant.

C’était intéressant de pouvoir lire les articles que les enfants écrivent pour le journal du collège. Et j’ai été content que Félix soit sélectionné pour participer à son jeu télévisé préféré, parce qu’il en rêvait.

Quel est ton personnage préféré ?

Félix évidemment ! Parce qu’il est super intelligent et super gentil. Il ne mérite pas une maman comme ça.

D’ailleurs, je n’ai pas trop aimé la mère, parce que je l’ai trouvée égoïste. Elle ne fait aucun effort pour garder un travail, et ça a des conséquences pour son enfant. Elle lui fait faire n’importe quoi (voler, rentrer dans des maisons dont ils ne sont pas propriétaires…) et il est inquiet tout le temps ; il ne se sent pas en sécurité.

A qui conseillerais-tu ce livre ?

À des personnes qui sont intéressées par la pauvreté, parce que ça explique bien comme la vie est compliquée quand on manque d’argent. En plus ils ont honte alors que ce n’est pas leur faute.

Merci Théo !

Le Prix Vendredi, la cinquième édition

Le Prix Vendredi récompense chaque année un roman destiné aux adolescents. Une sorte de Goncourt pour ce public qui le mérite bien ! Le 8 novembre 2021, il a été attribué à Amour Chrome, de Sylvain Pattieu, tandis que deux mentions spéciales ont récompensé Joëlle Ecormier pour et Nastasia Rugani pour Je serai vivante. Bravo aux lauréat.e.s ! Pour prolonger l’expérience et continuer de célébrer la littérature ado, nous avons eu envie comme l’année dernière de partager nos impressions sur les dix titres de la sélection 2021.

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J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle de Jo Witek, Actes Sud junior, 2021.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle est un roman porté par le souffle de son héroïne, Efi, 14 ans, qui va devoir affronter une terrible épreuve : celle que ses parents lui ont préparée au début des vacances scolaires, celle du mariage forcé avec Soan, de 15 ans son aîné. Efi résiste mais qui peut résister à la horde sauvage qui unit tant de gens autour de certaines traditions ? Seule, c’est impossible. Alors il faudra compter sur Atâ, son grand frère, sur Mme Gatzea , son enseignante passionnée de littérature, sur Emily Dickinson, sur Petite Fleur, la chèvre apprivoisée et surtout sur Mme Renata, membre d’une ONG qui lutte contre le mariage forcé.
Si ce roman n’a pas été sans rappeler à Frédérique Les Impatientes de Djaïma Amadou Amal, prix Goncourt des lycéens en 2020, il offre cette originalité de ne se situer nulle part, ce qui lui confère une dimension – tristement – universelle.
Et puis il rappelle, dès le titre, ce que devrait être toute adolescence : une lumineuse et extraordinaire bonne nouvelle !

L’avis de Frédérique.

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La Gueule-du-Loup d’Eric Pessan, l’école des loisirs, 2021.

Isabelle n’a pas du tout regretté de s’être risquée à La-Gueule-du-Loup. Avec un nom pareil, il fallait avoir le goût du danger… La maison est à l’image de son nom, sombre et pleine d’ombres – drôle d’endroit pour venir se confiner. Quelle est la chose malsaine qui cerne les lieux ? Lorsqu’une peluche est retrouvée déchiquetée, il devient clair que ce n’est pas l’imagination de Joséphine et de ses proches qui leur joue des tours… Éric Pessan, de sa belle plume imagée, joue des codes du genre horrifique pour tirer sur toutes les cordes de notre paranoïa. Et pourtant, c’est sur un tout autre terrain qu’il nous entraîne finalement, suivant une partition inattendue mais d’autant plus glaçante, à la lisière entre le thriller, le conte, la poésie et le drame. Prise de court, Isabelle a lu ce livre en apnée, mais non sans noter au passage une foule de réflexions très juste sur l’époque contemporaine (on se gardera bien de vous en dire plus !). Ce roman hypnotique se dévore et laisse groggy, mais aussi étrangement apaisé.e.

L’avis complet d’Isabelle.

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La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021.

Pour Linda, La Sourcière est un conte poétique, cruel et féministe qui nous entraîne dans les pas de Garance au pays des volcans assoupis. Alors qu’elle grandit dans la protection de Gallou la Brodeuse et parcourt la lande accompagnée de la Renarde, elle avance inéluctablement vers son destin et la confrontation au cruel et sanguinaire Saigneur Guillaume.

L’avis complet de Linda.

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Olympe de Roquedor de Jean-Philippe Arrou-Vignod & François Place, Gallimard jeunesse, 2021.

Jean-Philippe Arrou-Vignod et François Place rendent hommage aux feuilletons populaires et aux romans de cape et d’épée du 19ème siècle, mais en bousculant allègrement les codes puisque le premier rôle revient à une jeune fille. Cette aventure s’inscrit dans un écrin historique, avec ce qu’il faut de châteaux, de cavalcades, de tavernes, de bandits et de chasses aux sorcières : on s’y croit ! C’est une époque où l’on dispose des jeunes filles comme du bétail, qu’il s’agisse de les jeter au couvent ou de les marier. Mais Olympe semble indomptable. On s’attache immédiatement à ce personnage flamboyant, partageant son désarroi et sa lutte désespérée pour défendre sa liberté. Ses péripéties sont portées par la plume généreuse des deux auteurs. Il y a de l’action et de la liberté, du souffle et du mystère, des combats et de la subversion – même si on aurait aimé que le roman aille plus loin encore : pourquoi cette jeune femme si pleine de ressources doit-elle être si souvent sauvée, voire éclipsée par ses alliés masculins ? Cela dit, les dialogues sont plus vrais que nature, dignes d’Alexandre Dumas ou même de Molière. Un brillant récit d’aventure dont Lucie et Isabelle n’ont fait qu’une bouchée.

Les avis complets d’Isabelle et de Lucie.

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Parler comme tu respires d’Isabelle Pandazopoulos, Rageot, 2021.

Dans Parler comme tu respires Isabelle Pandazopoulos raconte l’histoire de Sibylle, 15 ans, qui décide presque sur un coup de tête de se former à la sculpture. Dans une école spécialisée, loin de sa famille, elle va se découvrir et percer le lourd secret de famille à l’origine de son bégaiement.
Ce roman a fait à Lucie l’effet d’un catalogue de difficultés à placer dans un roman jeunesse contemporain. Jugez plutôt : sont abordées les tensions que l’orientation professionnelle peut créer entre parents et enfant, le handicap, Alzheimer, un parent en prison, l’homosexualité tant chez une fille que chez un garçon, la misogynie et un secret de famille.
En 320 pages, cela fait beaucoup. Sans mettre en doute la sincérité de son auteure, le nombre de thèmes abordés donne l’impression qu’elle a voulu placer un maximum de mots-clés en un minimum de pages. La lisibilité, mais aussi l’intrigue et la crédibilité en pâtissent nécessairement. Pourtant, la passion de l’héroïne pour Rodin et sa vocation de sculptrice étaient prometteuses…

L’avis de Lucie.

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Plein Gris de Marion Brunet, PKJ, 2020.

Dans Plein Gris de Marion Brunet, il n’y a pas de pause, pas de temps mort.
« Quand le corps apparaît à la surface, inerte, contre la coque du voilier, personne ne crie. Aucun d’entre nous. Comme si ça n’arrivait pas jusqu’à nos consciences. Comme si, en ne réagissant pas, on pouvait annuler la réalité du fait : c’est un cadavre qui remonte. Le cadavre de notre ami, pour être précise. »
Voilà, le décor est planté, une intrigue implacable est nouée et l’histoire peut commencer avec cette tourmente terrifiante qui se dessine à l’horizon. La double tourmente qui frappe le groupe, celle qui l’a précipité vers la mort de Clarence et celle qui submerge le voilier, place le récit sous haute tension. On le parcourt en apnée, happé.e par les spirales de pensée des navigateurs et la façon dont se révèlent, dans l’ouragan, les blessures cachées et le tumulte déchaîné sous la surface sciemment lissée tournée vers les autres. La narratrice dit très bien la férocité et la naïveté du regard adolescent sur la vie, l’ivresse de naviguer à la lisière du danger et les jeunes amitiés, intenses et troubles. Marion Brunet mène habilement sa barque entre huis clos et nature incommensurable, entre roman catastrophe et thriller psychologique. Addictif et réussi !

Les avis complet d’Isabelle et de Frédérique.

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Quelques secondes encore de Thomas Scotto, Nathan, 2021.

Une passion dangereuse, les limites repoussées, le saut de trop, pas assez près ou prêt, et c’est la chute… fatale. Alban n’est plus. Son cœur bat, il respire, artificiellement, mais non, il n’est plus. Ce n’est plus lui. Et les médecins qui veulent savoir. Pour les organes. Car le temps est compté.

Au fil de chapitres qui entrecroisent passé et présent, Anouk, la sœur d’Alban, nous raconte son frère, ses goûts, son caractère, leur relation fusionnelle, les souvenirs en cascade, des plus fous aux plus anodins. Elle nous décrit l’hôpital, la chambre, la confusion de sa mère, ce que son frère voulait et aurait voulu, l’absence de leur père, retenu à des centaines de kilomètres pour son travail. Elle décrit l’imbroglio d’émotions, et ces trois lettres que sa mère doit se résoudre à prononcer… « Oui »… ou …. « non ».

Ce texte, plein de délicatesse, a pris Blandine au cœur. Intime, humain, poignant, il nous bouleverse, nous bouscule, et nous pousse à nous interroger sur nos croyances, nos possibles en pareille situation.

L’avis complet de Frédérique.


Ils ont reçu une Mention Spéciale

de Joëlle Ecormier, Zebulo, 2021.

Pour Linda, est un récit sensible et poétique qui aborde les difficultés du deuil chez l’adolescent avec sincérité et justesse. Le texte nous entraîne dans une quête de vérité et d’acceptation pour rendre sa vie à un jeune homme rempli de colère et de chagrin par la perte d’un père disparu en mer. Il ne faudra rien de moins que l’amour d’une mère et d’une sœur, et la gentillesse d’un inconnu pour le ramener parmi les vivants.

L’avis de Linda.

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Je serai vivante de Nastasia Rugani, Gallimard Scripto, 2021.

Assise sur une chaise, une jeune fille dépose plainte. pour viol. En face d’elle, un officier aux questions froides et factuelles. Pas de place pour l’empathie. Sur sa chaise, dans sa tête, la jeune fille se souvient, par bribes, par émotions. Ses pensées s’échappent, remontent le temps et nous racontent.

Blandine a été malmenée par ce récit. Par son écriture d’abord. Une écriture ciselée, poétique, métaphorique, qui use de figures de styles. Qui tourne, contourne, nous perd aussi un peu dans le méandres des sentiments et souvenirs de la jeune fille. Et pourtant rien n’est confus, tout est glaçant. Son histoire, qui aurait pu, qui aurait dû être belle, puis le viol et ses suites. La rupture interne, familiale, sociale. Et enfin, ces murs oppressants du commissariat pour un témoignage éprouvant. La victime est deux fois victime, devoir raconter encore et encore, devoir prouver, n’être toujours pas crédible, être culpabilisée, salie.. Douter, pas d’elle-même, mais d’eux, de leur aide possible, de leur envie de l’aider. C’est éprouvant, écœurant. Heureusement, le récit s’éclaire par moments, et ce titre nous laisse rassurés par sa capacité, future, de résilience. Oui, elle sera vivante!


Le lauréat du Prix Vendredi 2021

Amour Chrome de Sylvain Pattieu, L’école des loisirs, 2021.

Amour Chrome s’engouffre dans le quotidien d’ados qui se cherchent, des gamins qui réagissent, interagissent entre eux de façon naturelle sans surjouer. Ce sont surtout des histoires de rêves d’ados comme il en existent tout autour de nous. Frédérique a trouvé ce roman chaleureux, humain et attachant : « Il est heureux, il est avec ses copines et son pote, il trace sa route. » Le jury du prix a salué « la force, la puissance poétique et la justesse de la langue, mais aussi l’énergie des personnages ».

L’avis de Frédérique.

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Et vous, lequel a votre préférence?

Lecture commune : Rois et reine de Babel

Sous le Grand Arbre, nous aimons beaucoup le travail de François Place. Qu’il soit auteur, illustrateur ou les deux, il a le pouvoir de nous emporter vers des mondes merveilleux. C’est donc avec enthousiasme que Colette et Lucie ont lu et discuté de Rois et reines de Babel !

Rois et reines de Babel de François Place, Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : En récupérant cet album à la bibliothèque, j’ai été surprise par sa taille, qui sort de l’ordinaire. T’attendais-tu à un livre aussi grand ?

Colette : C’est un format très original que François Place explore pour la première fois me semble-t-il. J’étais habituée au format paysage de plusieurs de ses livres, mais là en effet on ouvre les portes en grand d’un univers foisonnant !

Lucie : J’avoue que ce grand format m’a vraiment plu à moi aussi. En voyant sa taille et en le soupesant j’ai pensé que ça allait être une œuvre à la hauteur de mes attentes : élaborée, foisonnante… J’étais prête pour le voyage auquel François Place me conviait, quel qu’il soit !
Et comme je sais que ses illustrations sont toujours pleines de petits détails, j’ai pensé que ce grand format me permettrait de les apprécier pleinement.
L’illustration en couverture est déjà impressionnante. Te souviens-tu de tes premières impressions ?

Colette : Wouahh ! Que c’est beau ! Du grand François Place ! Voilà ce que je me suis dit ! Une couverture à la fois classique dans sa mise en page et d’une richesse architecturale et géographique incroyable. Un bijou pour les yeux à observer minutieusement.
Et toi, qu’en as-tu pensé au premier abord ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi, elle est magnifique. Cette couverture a renforcé mon premier sentiment : très clairement, elle annonce l’œuvre ambitieuse qu’est Rois et reines de Babel. Une fresque dense et élaborée pour mener une réflexion sur la culture et le rôle des dirigeants.
Ça a d’ailleurs été une autre surprise, à la lecture : comme les premières pages sont consacrées au prince Nemrod, je ne m’attendais pas à ce que l’histoire couvre tant de temps. Qu’as-tu pensé de cet aspect « dynastie » ?

Colette : J’ai toujours eu un goût certain pour le mythe de Babel dont j’ai déjà exploré les adaptations au fil d’albums et autres romans jeunesse dédiés à cet épisode biblique particulièrement riche. Mais en effet ici le point de vue est tout à fait original puisque François Place décide d’en explorer l’histoire à travers le temps, quand dans le texte biblique la tour de Babel ne survit pas longtemps à la bêtise des hommes. L’artiste en livre une vision beaucoup plus positive et poétique que celle que l’on peut retrouver dans le texte ancien.

Lucie : J’ai trouvé intéressant, justement, que la construction perdure malgré les rois incapables ou cruels. Comme si la vision du fondateur était tellement puissante que ses successeurs pouvaient ralentir sa réalisation mais pas la détruire totalement. L’espérance reste possible, notamment pour le peuple.
J’aime bien la manière dont tu analyses l’appropriation du mythe par François Place. C’est vrai que sa vision est beaucoup plus positive que dans la Bible !
Cet aspect positif passe principalement par des figures féminines : le rôle des femmes et de la culture est essentiel dans l’évolution de Babel. J’imagine que ces thématiques ont trouvé écho chez toi, souhaites-tu en parler ?

Colette : « La femme est l’avenir de l’homme » écrivait Aragon. Pour moi cet album en est une illustration ambitieuse, presque épique. Après Nemrod « Le bref », « Le Taciturne », « l’Etourdi », « Le Gras », « Le Paresseux », « Le Plaintif », « L’Indécis », « L’endormi », « le Hardi », « Le Fléau », « Le Ténébreux » et « Le roi de fer » quel ravissement de découvrir la politique de Bérénice « Reine de Cannelle » puis de Bérénice « La Lumineuse », puis celle de Bérénice « L’Enchanteuse » et enfin celle de Bérénice « La Rêveuse ». Cette manière de passer le relais aux femmes après des années sombres de politique patriarcale est une ode au pouvoir féminin et à l’espoir qu’il incarne, un espoir que nous n’avons pas encore goûté dans la majorité des pays du monde… 
Est-ce que nous en disons plus sur les choix de ces reines de Babel qui vont transformer la vie de leur peuple ?

Lucie : Mais oui, bien sûr !
Cela commence avec une première reine qui épouse un marchand. Ce faisant, elle ouvre Babel au commerce, aux échanges et donc à la culture. C’est vraiment le moment de bascule à mon avis : avec ce pouvoir féminin, cette ouverture et aussi ce mariage avec un homme d’un autre milieu, d’une origine sociale différente. En une page la « Reine de la Cannelle » remet en cause un patriarcat qui durait depuis des générations. Patriarcat qui me semble être à l’origine des difficultés de Babel, parce que la femme du premier roi semble avoir eu un rôle important dans la construction, c’est après que les choses se gâtent.
Même si c’est un peu caricatural, et que je ne crois pas qu’une femme gouvernerait nécessairement mieux qu’un homme du fait de sa supposée sensibilité, je trouve intéressant que ce soit une femme qui ouvre la cité au reste du monde et qui amorce le cercle vertueux.
On a vraiment l’impression que cette succession de femmes a un but, une vision commune de ce qui est bon pour le peuple. Cet aspect m’a beaucoup plu. Est-ce que tu veux parler de ses effets?

Colette : En effet on a vraiment l’impression qu’elles œuvrent toutes dans le même sens : donner à leur peuple les moyens de se libérer de toute forme de tutelle. Je ne dirai pas que c’est une mission autour de laquelle elles se sont concertées car elles appartiennent toutes à des générations différentes mais chacune prend soin de s’appuyer ce que ses prédécesseures ont bâti. Cela me fait penser à ce que nous reprochons souvent à nos dirigeant.e.s : ne pas tenir compte des réformes qui ont été initiées avant elles-eux, ne laissant pas le temps aux changements de faire ses preuves…

Lucie : Tu as raison, elles n’ont évidemment pas pu se concerter. Mais chacune d’entre elle comprend (probablement grâce à l’éducation reçue de mère en fille) et partage la vision de sa prédéceure et la poursuit. Cela permet à chaque génération d’apporter sa pierre à l’édifice et donc au projet de prendre une telle ampleur.
Le parallèle que tu fais avec nos dirigeants est très pertinent. Du côté des rois on avait l’impression que chacun faisait en fonction de sa personnalité et de ses intérêts, ce qui est appuyé par leurs noms, et explique la « chute » de Babel.
À propos de chute, mais au sens propre cette fois, j’avais envie d’évoquer ce peuple qui se sert de ses cheveux pour s’arrimer, tellement représentative de l’imaginaire de François Place !
T’a-t-il évoqué d’autres créations de ce type dont tu aurais envie de parler?

Colette : J’ai comme toi beaucoup aimé ces hommes maçons aux chevelures- grappins ! La manière brutale et arbitraire dont ils sont rejetés de cette société qui est pourtant allée les chercher m’a rappelé la violence de la fin des Derniers géants (et toutes les formes de violence exercées contre les populations immigrées qui viennent travailler pour un autre pays que leur pays d’origine). Je n’ai pas lu d’autres livres de François Place, donc je ne vois pas d’autres références.
Et toi, est-ce que cela t’a évoqué d’autres créations de ce type ?

Lucie : Je pensais effectivement aux Derniers géants mais aussi à Angel l’indien blanc, qui correspond aussi à ce que tu dis de l’oppression d’un peuple par un autre puisque le personnage principal est un indien réduit en esclavage. J’aime beaucoup quand François Place invente un peuple, avec ses traditions et ses mystères !
Mais en réalité, bien qu’il soit moins audacieux, j’ai plus souvent pensé au Sourire de la montagne pendant la lecture de Rois et reines de Babel parce que ces deux albums partagent l’idée centrale d’une construction gigantesque et d’un dirigeant visant le bonheur de son peuple.
La fin de l’album est un peu mystique, qu’as-tu pensé de ce parti pris?

Colette : J’ai adoré la fin : le personnage de « La Rêveuse » répond à mon besoin de poésie même pour parler politique !
Est-ce que tu fais référence au personnage de l’ermite que l’on aperçoit au début du récit, obligé de s’exiler face à l’invasion des habitants de Babel, et qui revient à la fin avec l’apaisement incarné par les choix de notre dernière Reine ?

Lucie : C’est effectivement ce à quoi je faisais allusion. Moi aussi j’ai aimé ce côté merveilleux, un peu magique (ou religieux) mais je n’ai pas trop su comment interpréter cette fin. Je me demandais ce que tu y avais vu. Après un album somme toute assez terre à terre sur la construction, les choix politiques, la vie de la cité… La fin emporte vers une autre dimension avec tout d’abord le retour du cerf blanc qui emmène « La Rêveuse » dans le ciel, puis celui de l’ermite déjà très vieux au début de l’album… Ça m’a surprise !

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Pour avoir une idée des magnifiques illustrations et un aperçu du travail de recherche de François Place, n’hésitez pas à visiter la page consacrée à cet album sur son site internet.

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2021 : Brindilles et Petites Feuilles

Une passion commune pour la littérature jeunesse, des découvertes perpétuelles, un émerveillement constant, des partages nourris et enrichissants, pour vous présenter les livres de 2020 qui nous sont allés au cœur afin que vous, grâce à vos votes, puissiez récompenser ceux qui ont eu votre préférence. Tel est l’objectif du Prix ALODGA depuis sept ans.

Nos échanges enthousiastes ont abouti à une sélection de trois titres pour chacune des six catégories.

Après vous avoir révélé celles des Grandes feuilles (romans jeunesse) et Belles Branches (romans ado), des Racines (documentaires) et Branches Dessinées (BD), voici celles des Brindilles (petite enfance) et Petites Feuilles (albums).

Deux sélections fortes de diversité, d’originalité et d’onirisme, portées par des approches graphiques aussi variées que marquées, qui confèrent à chacun des livres choisis une singularité propre.

Découvrez pourquoi nous les avons aimés et votez pour votre titre préféré ! Les votes sont ouverts jusqu’au 10 décembre et les gagnants annoncés dans la foulée, lundi 13 décembre.

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~ CATÉGORIE BRINDILLES (PETITE ENFANCE) ~

ABC de la nature. Bernadette GERVAIS. Editions Les Grandes Personnes, 2020

Les abécédaires sont toujours enthousiasmants : à partir d’un concept unique, leur réalisation est toujours différente. Celui-ci nous a conquises par son originalité avec son très grand format, idéal pour s’immerger ou la lecture en groupe, son papier épais, ses mots choisis, sa simplicité travaillée et son graphisme qui allie vintage, réalisme et modernité. Hommage à la nature végétale et animale, il donne envie d’aller à son contact.

Tous emmitouflés. Marie-Noëlle HORVATH. La Joie de Lire, 2020

L’hiver est là et son froid est redouté par les animaux qui cherchent à s’en protéger. Heureusement, un fil rouge les entoure, les réchauffe et les relie. Littéralement. Mais à qui est-il ? Métaphorique et étonnant, Tous emmitouflés est un petit album cartonné sur la solidarité qui se passe de mots. L’évidente, la spontanée, la naturelle. Son graphisme est aussi évocateur que tactile, contrasté entre le lin, le rouge de la broderie et le gris du crayon. Avec brio, il invite à lire l’image et à faire ses propres descriptions.

Le jour où je serai grande. Une histoire de Poucette. Timothée DE FOMBELLE et Marie LIESSE. Gallimard Jeunesse, 2020

Un album cartonné et solide, une couverture discrète, un clin d’œil à un conte pour un hommage à l’enfance, un thème si cher à Timothée de Fombelle, pour partager et transmettre. Avec ses mots empreints de poésie et de mélancolie, il s’adresse à l’enfant appelé à grandir, comme à celui resté au cœur de chaque adulte. Il invite chacun à créer de l’extraordinaire avec de l’ordinaire, à profiter des petits moments de bonheurs et à s’en souvenir par le prisme des émotions les instinctives, les pures, les vraies, pour garder et puiser spontanéité et émerveillement enfantins. Pour grandir mais pas tout à fait, pour grandir dans et par le cœur.

Pour l’accompagner, les magnifiques photographies de Marie Liesse qui joue entre flous et gros plans, lumière et couleurs, entre nature et contes. C’est beau, c’est doux, elles nous immergent et résonnent en nous.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Brindilles ?

  • Le jour où je serai grande, de Timothée de Fombelle et Marie Liesse (Gallimard Jeunesse) (49%, 20 Votes)
  • Tous emmitouflés, de Marie-Noëlle Horvath (La Joie de Lire) (27%, 11 Votes)
  • ABC de la nature, de Bernadette Gervais (Les Grandes Personnes) (24%, 10 Votes)

Total Voters: 41

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~ CATÉGORIE PETITES FEUILLES (ALBUMS) ~

Toi et moi. Ce que nous construirons ensemble. Olivers JEFFERS. Ecole des Loisirs, 2020

Dans un texte poétique et métaphorique, Oliver Jeffers aborde la relation entre lui et sa fille, entre un père et son enfant, entre êtres humains. Il use d’outils réels, tels scie, marteau et vis, pour l’imager, la construire, la renforcer, la réparer même. Inventions, ajustements, protection, compréhension, respect, il énumère de manière concrète tous ces concepts abstraits. Sans oublier de créer et de garder des souvenirs. Pour s’y réchauffer le cœur les jours de grand froid ou de difficulté.
Il y a beaucoup d’amour et beaucoup d’espoir dans cet album qui lie l’intime à l’universel.

La passoire. Clarisse LOCHMANN. Atelier du Poisson Soluble, 2020

Comment parler des rêves ? Comment représenter leur évanescence ? Cette impression de précision qui nous reste au réveil et pourtant cette impossibilité d’y poser des mots ? Par ses peintures aux contours flous, qui se mélangent ou, au contraire, qui se referment sur des espaces blancs et vides, Clarisse Lochmann saisit cette ambivalence, cette dispersion des rêves tel le sable entre nos doigts, cette impossibilité de cohérence verbale pour décrire les situations, lieux ou personnes qui peuplent nos songes. Et pourtant ! demeure cette impression de vague réalité qu’on voudrait retrouver, ne pas quitter, ne pas perdre surtout ! Cet album, c’est tout cela. Et c’est juste magnifique !

J’ai vu un magnifique oiseau. Michal SKIBINSKI et Ala BANKROFT. Albin Michel Jeunesse, 2020

Eté 1939, le jeune Michal est envoyé en pension familiale avec son frère et leur nourrice. Il a pour devoir de vacances de noter chaque jour une phrase dans son carnet, avec la date. Une activité, une visite, le quotidien et l’extraordinaire. Juste une phrase. Une illustration réalisée à la gouache l’accompagne, l’enveloppe, la représente, ou pas. Peu à peu, les phrases raccourcissent, les couleurs se ternissent, la nature laisse place à la guerre qui se profile, avant d’envahir chaque mot, chaque implicite, chaque teinte…

Cet album bouscule d’autant plus qu’il est inspiré d’une histoire vraie. L’auteur de ces quelques lignes, Michal Skibinski, polonais, avait huit ans lorsqu’il a écrit ces phrases, reproduites, avec son écriture au crayon à papier, à la fin du livre, accompagnées de son histoire. Elles ont inspiré Ala Bankroft qui nous restitue puissamment toute l’insouciance de l’enfance emportée trop vite par l’horreur de la guerre, conférant aux souvenirs précieux (mais abîmés) de l’enfance l’aura du témoignage.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Petites feuilles ?

  • Toi et moi, d’Oliver Jeffers (Éditions Kaleidoscope) (42%, 13 Votes)
  • J'ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński et Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse) (32%, 10 Votes)
  • La Passoire, de Clarisse Lochmann (Atelier du Poisson soluble) (26%, 8 Votes)

Total Voters: 31

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Quels livres vous ont le plus touchés, émus, attirés? Merci pour votre vote! Et n’hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous en dire plus!

Nos coups de cœur d’octobre

L’automne s’installe doucement avec ses couleurs chaudes et ses températures en baisse. C’est le moment idéal pour s’installer au coin du feu avec un bon livre. Pour accompagner ces moments de douceur, nous vous présentons, comme chaque premier lundi du mois, nos derniers coups de cœur. C’est promis, vous y trouverez de l’insaisissable, de la beauté, du merveilleux, de l’humour, de la douceur, des étoiles – et même des frissons !

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Pour Linda, c’est un album à la couverture mystérieuse, sans titre, qui se hisse au rang de coups de cœur. Derrière cette couverture se révèle un album poétique au graphisme original. Isabelle Simler nous invite dans l’imagination et nous explique le cheminement de la pensée dans la construction des idées.

Les idées sont de drôles de bestioles d’Isabelle Simler, éditions Courtes et Longues, 2021.

Son avis complet est ICI, celui d’Isabelle .

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Pour Lucie, c’est aussi un album qui sort des sentiers battus. Issu de sa PAL de rentrée, L’enfant, la taupe, le renard et le cheval n’a pas vraiment d’histoire. Entre questionnements et rencontres, Charlie Mackesy prend le lecteur par la main et l’invite à la bienveillance. Avec les autres mais aussi avec lui-même. Pour ne rien gâcher, les illustrations sont magnifiques. Réconfortant en ces temps de grisailles !

L’enfant, la taupe, le renard et le cheval de Charlie Mackesy, Les Arènes, 2020.

Son avis ICI.

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Pour Liraloin c’est lors d’un billet consacré à Jean-Claude Mourlevat que le coup de cœur est arrivé sans crier gare. Il s’agit du Chagrin du Roi Mort publié en 2009.

Le Chagrin du Roi Mort de Jean-Claude Mourlevat, Gallimard jeunesse, 2009

Aleksander et Brisco sont frères, inséparables compagnons de jeux. « Aleks seul était le fils de Selma. Elle l’avait mis au monde, au milieu de l’hiver, dix ans plus tôt, mais pas Brisco. Et cela vaut la peine de raconter dans quelles circonstances étonnantes. »

Le lendemain les deux frères se rendent à la bibliothèque royale et Brisco se fait enlever par une belle et terrible dame blonde. Pourquoi Brisco ? Quelle est la signification de la marque dans la paume de sa main ?

Un roman qui s’articule en deux parties : l’enfance puis la guerre. Une première partie pour comprendre la fusion entre les deux jeunes garçons. Cette vie douce et paisible dans un cocon familial aimant. Une vie ponctuée de mystères, des récits empreints de sorcellerie permettant de mieux cerner les personnages et leurs rôles à venir dans la seconde partie. La guerre qui aura lieu. Un père qui voudra récupérer son fils. Un homme qui tentera d’être père. Deux garçons qui marcheront sur des chemins différents, bercés par l’amour.

Une histoire qui emporte très très loin le lecteur, dans une contrée où la sorcellerie, la vengeance renforcent les liens. Le merveilleux, la dureté de la guerre et parfois la lutte contre soi-même bouleversent profondément. Jean-Claude Mourlevat est un formidable conteur.

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Encore un livre hors du commun dans notre collection de coups de cœur d’octobre : Quel tableau ! de Julien Couty est vraiment déroutant. On y suit un père son fils au musée. Mais voilà, toutes les œuvres semblent avoir subi les effets néfastes du dérèglement climatique, de la mondialisation, du consumérisme, de la surpopulation. Un livre à la fois terriblement drôle et terriblement angoissant où les images se suffisent – hélas – à elles mêmes !

Quel tableau ! Julien Couty, Rouergue, 2020.

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Vous souvenez-vous de Petit-Arbre? Jeune Chêne qui se sentait trop frêle et inutile, il a depuis bien grandi. Au fil des saisons, il a gagné en taille et accueilli beaucoup d’amis animaux.

Petit-Arbre est devenu grand. Nancy GUILBERT et Coralie SAUDO. Editions Circonflexe, 2021

Dans ce nouvel album aux couleurs d’automne qui illustrent le temps qui passe et le cycle de la vie, Petit-Arbre est grand à présent. Il est question de mort et de transmission, d’amitié et d’espoir. C’est beau, c’est doux, c’est tendre.

A nouveau, Blandine et ses enfants ont été conquis. Retrouvez son avis complet ICI.

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Isabelle a été emportée par une BD au cheminement fragile, entre rire, larmes et réconfort : Incroyable ! de Zabus et Hippolyte. Un album très original et émouvant, dont la saveur a été d’autant plus grande que sa lecture a été partagée avec d’autres branches de l’arbre. On vous en reparle bientôt…

Incroyable ! de Zabus et Hippolyte, Dargaud, 2020.

Les avis complets d’Isabelle et de Lucie

Et dans la catégorie roman, le coup de cœur d’Isabelle est de circonstance en cette saison de Halloween : une maison isolée, cernée par un malaise intangible… Éric Pessan, de sa belle plume imagée, joue des codes du genre horrifique pour tirer sur toutes les cordes de notre paranoïa. Et pourtant, c’est sur un tout autre terrain qu’il nous entraîne finalement, suivant une partition inattendue mais d’autant plus glaçante, à la lisière entre le thriller, le conte, la poésie et le drame. Un roman hypnotique qui se dévore et nous laisse groggy, mais aussi étrangement apaisé.e. À faire découvrir à ceux qui n’ont pas froid aux yeux !

La-Gueule-du-Loup, d’Éric Pessan, L’école des loisirs, 2021.

Son avis ICI.

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Et vous, qu’avez-vous lu de beau en octobre ?