Swap d’amour et d’amitié

Parce que la littérature et les échanges rapprochent, les branches du Grand arbre ont développé des sentiments d’amour et d’amitié les unes envers les autres. C’est donc le thème que nous avons choisi pour le swap de 2022.

Un tirage au sort désigne les duos de swapeuse/swapée. Chacune prépare un paquet plein de petites et de grandes attentions et l’envoie à l’autre bout de la France (voire au delà des frontières). Reste l’attente, de recevoir son colis et de découvrir la réaction de notre swappée. Voici donc ce qui a été échangé cette année !

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Lucie (Les livres d’avril)

… Ce que j’ai envoyé

Linda se montre souvent réactive lors de la sortie des romans. Pas facile d’essayer de la surprendre, et surtout de trouver des ouvrages qui n’étaient pas encore tombés dans ses mains !

Je me suis donc aidée du site Ricochet pour trouver des romans récents sur le thème de l’amour et de l’amitié. En me renseignant sur Mis à nu, un été à Berlin et L’odeur de la pluie, j’ai pensé qu’ils avaient de quoi séduire ma copinaute. Je les ai accompagnés d’un petit album découvert grâce à Solectrice lors du SWAP 2021 et d’un recueil de la collection Philoado des éditions Rue de l’échiquier que je trouve très bien faite.

Une petite carte, une infusion, et de la crème pour les mains parce que j’adore ça, le colis était prêt à partir !

… Ce que j’ai reçu

Quel plaisir de trouver ce gros colis rouge en rentrant un soir ! Et les surprises concoctées par Colette ne faisaient que commencer.

Une multitude de citations de Paul Eluard, toutes plus belles les unes que les autres, des cœurs en origami à disperser autour de moi comme autant de graines d’amour à semer, des bulles à libérer à deux, une infusion pomme d’amour Colors of tea, des tatoos colorés, un marque-page fleuri, un bloc de post-it et un crayon pour « ériger des murs de poésie »… Mais aussi un prospectus « amours sincères » réalisé par les élèves de Colette, et une très jolie lettre accompagnaient trois romans glissés dans un sac en tissu, clin d’œil à notre grand arbre.

C’est avec bonheur que je vais découvrir les 3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail, l’ouvrage collectif 16 nuances de première fois et Le faire ou mourir de Claire-Lise Marguier.

Mille mercis Colette pour cet envoi plein d’amour et de poésie !

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Colette (La collectionneuse de papillons)

Ce que j’ai envoyé

De l’amour, de l’amour, de l’amour ! Quand on me dit Saint-Valentin, je cueille toutes les fleurs bleues de mon jardin secret, je décroche la lune et dessine des cœurs sur mon chemin ! Une des histoires d’amour les plus intenses qu’il m’ait été donné à lire en littérature jeunesse, c’est celle du héros de Claire-Lise Marguier dans Le Faire ou mourir, alors ce fut une évidence de la partager avec Lucie. Et puis je me suis dit que l’amour se décline en sept couleurs au moins, celles de l’arc-en-ciel, celles que m’ont appris à voir mes ancien.ne.s élèves de l’atelier « Amours sincères » et qu’il devait bien y avoir 3000 façons de dire « je t’aime ». Et puis je me suis souvenue d’une discussion autour des Liaisons dangereuses, on a beaucoup débattu avec Lucie sur ce sujet 😉 Il était donc évident que d’amour il serait question mais de sexe aussi et tant mieux quand les deux vont ensemble. Une question que pose très librement le recueil de nouvelles 16 nuances de premières fois. Le tout saupoudré de bulles de savon, de tatouages éphémères, de post-it poétiques-tic-tac et l’amour est dans le sac !

… Ce que j’ai reçu

Un colis comme un coffre aux trésors ! Un colis qui nous a fait pousser des « Ah ! » , des « Oh ! » et des « Wahouu ! C’est trop génial ! »

4 albums et 1 roman, un sac à livre en tissu avec ses fleurs qui volent au vent, une crème pour les mains, un carnet recouvert de papillons d’un de mes illustrateurs préférés, Benjamin Lacombe, de la crème de châtaigne d’Au coin du bonheur, du thé du Palais des thés, un joli marque-page du prince au petit pois, une carte postale illustrée par Nadia Solntseva et un chauffe-tasse USB ! De quoi se sentir cocoonée pour passer de l’hiver au printemps sans en avoir l’air !

Un grand merci Blandine !

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Frédérique (Liraloin)

…Ce que j’ai envoyé

C’est avec beaucoup de bonheur que, petit à petit, j’ai pensé à ce que j’allais envoyer à Isabelle du blog l’Ile aux Trésors. Le recueil Ronces de Cécile Coulon était une évidence, ces mots si forts pour une poésie qui résonne longtemps en soi. J’ai profité de mon rendez-vous annuel préféré : celui du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil pour aller rencontrer Fanny Ducassé dont j’admire énormément les albums et ainsi faire dédicacer Louve.

Pour terminer sur une note d’amitié, l’album Pikkeli Mimou d’Anne Brouillard me paraissait la p’tite note en plus, une amitié si forte que même la neige ne peut stopper.

Enfin pour compléter ces lectures, des gourmandises littéraires : un badge à l’effigie de Christine de Pizan tiré des illustrations de Claire Gaudriot Christine de Pizan, la clairvoyante. L’amour épistolaire n’attend pas d’où le papier à lettre et l’enveloppe inspiré d’Orgueil et Préjugés de Jane Austen, illustré par Margaux Motin. Le tout accompagnée d’une carte « home made » aux fleurs tarabiscotées.

… Ce que j’ai reçu

Quelle joie d’aller chercher mon colis en ce jour de la St Valentin et quelle surprise en découvrant son contenu !

Une jolie carte inspirée d’une des œuvres de Banksy et à son verso un mot attendrissant, plein d’amitié. Plusieurs niveaux de régalades m’attendent : de savoureuses petites gaufres made in Dunkerque et des cœurs chocolatés à la guimauve. Des gourmandises qui vont accompagner le goûter tout en me remémorant ces belles années vécues à Lille.

Deux albums et deux romans, tous sous le signe de l’amour et de l’amitié. Amour et confettis du duo Emilie Chazerand (une de mes autrices chouchou) et Aurélie Guillerey. Autre duo impeccable formé par Séverine Vidal et Clémence Monnet avec le titre On a fait un vœu. Ensuite un roman au titre parfait de Marie Desplechin Une vague d’amour sur un lac d’amitié et pour terminer une série de 17 histoires courtes : Pas sûr que les cow-boy s’embrassent illustrées par Nathalie Choux et écrites par Henri Meunier dont j’admire également beaucoup le travail.

Un énorme merci à Linda !

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Linda (sir this & lady that)

… Ce que j’ai envoyé

Pas facile de choisir comment gâter Frédérique qui, en tant que bibliothécaire, a accès à plein de titres divers et variés. Je me suis tournée vers des albums car je sais qu’elle est, tout comme moi, très sensible aux illustrations. Amour et confettis d’Emilie Chazerand et Aurélie Guillerey m’a semblé fort à propos avec ses confettis sur toutes les pages et son histoire d’amour qui transcende les différences et rend plus fort. Quant à On a fait un vœu de Séverine Vidal et Clémence Monnet, il s’est imposé comme une évidence. J’ai eu plus de mal avec les romans mais finalement j’ai choisi Pas sûr sur les cow-boys s’embrassent, un recueil d’histoires courtes d’Henri Meunier que j’ai beaucoup aimé et que je n’ai jamais vu sur la toile. Enfin, le petit roman de Marie Desplechin, Une vague d’amour sur un lac d’amitié m’a sauté dans les mains du fait de son titre qui était juste dans le thème. Enfin, pour accompagner tout ça j’ai mis quelques douceurs locales car je savais que Frede avait vécu sur Lille et en garde de bons souvenirs.

… Ce que j’ai reçu

Un joli colis qui m’a surprise par son arrivée (plus tôt que je ne pensais) et son contenu joliment coloré par du papier de soie. En écartant les feuilles, j’ai découvert une jolie carte homemade au doux message d’amitié, une infusion et une crème pour les mains (elle est très douce et dégage une odeur agréable). Il y avait ensuite quatre livres dont deux romans : L’odeur de la pluie de Gwendoline Vervel et Mis à nu, un été à Berlin d’Iva Procházková que j’ai hâte de découvrir. Il y avait aussi un essai de la collection philoado des éditions Rue de l’échiquier, Tomber amoureux, que mes filles m’ont déjà emprunté et que je suis curieuse de découvrir suite à leurs retours. Et enfin un petit album dont le titre est évocateur d’émotions fortes Boum boum et autres petits et grands bruits de la vie, de Mam’zelle Roüge et Catherine Latteux.

Je remercie Lucie de tout mon cœur !

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Isabelle (L’île aux trésors)

… Ce que j’ai envoyé

Comme d’autres sous l’arbre, je me suis creusé la tête car ma swappée lit BEAUCOUP. Comment la surprendre et lui faire plaisir ? Evidemment en me laissant porter par le thème de l’amour et de l’amitié qu’il s’agissait de décliner de manière variée ! Les histoires d’amour que j’ai choisies sont placées à la fois sous le signe de l’adolescence (ou de la lisière avec l’âge adulte) et d’une sensualité exacerbée : Sous un ciel d’or de Laura Wood, transportera au coeur des années folles anglaises. Trois soeurs, le dernier roman de Stéphane Servant illustré par Lisa Zordan, parle d’amour là-encore – celui qui détruit, celui qui bouleverse, celui qui sauve. Et 72 heures, un roman qui me tient particulièrement à coeur car il s’agissait de ma première lecture À l’ombre du grand arbre : l’histoire d’une grossesse non-désirée, mais aussi de la découverte de la sensualité. Trois romans aux formes très différentes, plus classique pour le premier, poétique pour le deuxième, construit en spirales de pensées pour le troisième. Je sais que Blandine partage notre tendre respect pour les animaux, alors j’ai ajouté une histoire d’amitié inattendue entre humain et animal. Et bien sûr ce qu’il faut de douceurs bio et de tisane « de bonne humeur » pour agrémenter la lecture !

… Ce que j’ai reçu

Un concentré de bonnes ondes, de chaleur et de couleurs chatoyantes !

C’est bien simple, tout était minutieusement et merveilleusement bien choisi : l’adorable courrier qui m’est allé droit au coeur, la poésie de la talentueuse Cécile Coulon, que j’ai commencé à découvrir avec Une bête au paradis et Seule en sa demeure, mais dont je n’avais pas encore lu Les Ronces ; le délicieux Pikkeli Mimou, signé Anne Brouillard, qui respire l’amitié, le chaud parfum du feu quand il neige dehors et du gâteau au chocolat qui cuit au four ; et Louve, de la beauté à l’état pur condensée sous forme d’album, par une autrice que je ne connaissais pas du tout mais dont les graphismes m’ont immédiatement subjuguée. Quelle surprise de découvrir une dédicace dans l’album ! Et quelle belle trouvaille que ce pins à l’honneur de l’une des premières femmes de lettre et philosophes, Christine de Pizan ! Mille mercis Frédérique !

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Blandine (Vivrelivre)

Ce que j’ai envoyé…

« D’Amour et d’Amitié », le thème de notre swap m’a de suite enchantée et des évidences se sont très vite dessinées pour Colette avec qui je partage admiration et amour de plusieurs auteurs. J’y suis allée avec le cœur et l’émotion pour trouver LES livres et attentions qui feront battre le sien. Amour Amour bien sûr, Poésie, Bonheur(s), un brin de Folie, Confiance, petits et grands clins d’œil, cocooning, gourmandises et créations ont composé mon colis.

… Ce que j’ai reçu

C’est avec beaucoup d’impatience contenue que j’ai ouvert mon colis, lu avec délectation les petites étiquettes rédigée par Isabelle, et pris le temps de faire des photos avant d’ouvrir, des étoiles plein les yeux, chacun des paquets au joli papier coloré ! Chacun a été une surprise et j’ai aimé toutes les déclinaisons autour de l’Amour qu’Isabelle a su dénicher. Dans des histoires inspirées de vraies, d’ici ou d’ailleurs, d’hier ou d’aujourd’hui, sublimes ou déchirantes. Accompagnées de gourmandises en partie véganes (merci!) et d’une tisane « Bonne Humeur »! J’adore et me régale déjà! Un immense merci du fond du cœur Isabelle <3

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De belles lectures d’Amour et d’Amitié nous attendent à l’Ombre de notre Bel Arbre. Et c’est le cœur ragaillardi et le sourire aux lèvres que nous nous en délectons déjà!

De l’intérêt d’adapter des livres de jeunesse au cinéma ou en série

En 2022, nous avons envie de lancer une nouvelle rubrique intitulée « Du blanc de la page au bleu de l’écran » consacrée aux adaptations de livres jeunesse.

Mais pour commencer, nous nous sommes interrogées sur l’intérêt de ces adaptations. Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ? Quel format nous semble le plus adapté ? Vaut-il mieux avoir lu le livre avant ? Voici quelques unes des questions autour desquelles les arbronautes ont partagé leurs ressentis.

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Quel est, d’après vous, l’intérêt d’adapter des livres jeunesse au cinéma ?

Isabelle : J’adore lire et j’aime aussi beaucoup le cinéma, même si j’y consacre moins de temps. Mais je dois constater que j’ai rarement été enthousiasmée par les adaptations à l’écran de livres, y compris ceux que j’ai aimés. Il y a, bien sûr, des impératifs de format qui font qu’on est forcément frustré.e des raccourcis qui donnent l’impression que le propos a été réduit à la substantifique moelle – la première réaction de mes enfants en découvrant les films de Harry Potter (J. K. Rowling) ou celui des Royaumes du Nord (Philip Pullman) était indignée de voir qu’autant de choses étaient passées à la trappe. Parfois, le scénario s’écarte pour mieux coller aux attentes en ajoutant par exemple une romance qui n’était pas du tout dans le livre de départ – est-ce que, par exemple, vous avez vu Brisby, adaptation contestable d’un superbe roman de Robert C. O’Brien ? Ou l’adaptation en série Netflix de Watership Down de Richard Adams ? De manière plus générale, le ressenti est moins riche qu’à la lecture, peut-être aussi parce qu’on perd la singularité de la plume. Et il peut y avoir des décalages liés au fait que le « film » qui s’imprime dans notre esprit à la lecture des mots est singulier, unique, et donc différent de celui qu’un réalisateur nous montre. Mais justement, sans doute cela représente-t-il un intérêt important de l’adaptation : nous permettre de revisiter un texte en nous invitant dans une autre lecture, tout aussi personnelle que la nôtre. 

Linda : Je pense qu’une adaptation vise un public plus large. Le réalisateur se fait généralement plaisir en adaptant un livre qu’il a aimé, qu’il a partagé avec ses enfants, peut-être. Il en propose une interprétation personnelle qui, offerte à un plus large public, sera soumise à la critique. Or, cette vision est personnelle en ce qu’elle ne pourra séduire tout le monde. Les critères d’adaptation semblent suivre un code précis qui vise à garder la substance de base. Le scénario se concentre donc sur l’intrigue principale et occulte tout ce qui la nourrit car cela devient superflu. J’avoue préférer le format « série » qui laisse plus de place (plus de temps) et permet donc de suivre plus fidèlement un récit. Adapter pour un public jeunesse me semble aussi être une manière d’inviter les parents à découvrir des univers que leurs enfants apprécient. Car beaucoup de parents ne lisent pas de littérature jeunesse. Je pense donc qu’un film peut rapprocher les membres d’une même famille et leur offrir un sujet de discussion intéressant. 

Colette : Je pense qu’il faut distinguer les adaptations de romans jeunesse et les adaptations d’albums ou de BD. En effet si je suis complètement d’accord avec vous concernant l’inévitable appauvrissement de l’œuvre romanesque (même si j’ai une exception en tête, La Vague de Todd Strasser, que Gabrielle a présenté récemment sur le blog), pour ce qui est de l’adaptation de BD ou d’albums, la plupart du celles que j’ai pu voir, sont vraiment formidables et enrichissent véritablement le texte initial. Je pense à La Chasse à l’ours d’Helen Oxenbury et Michael Rosen notamment, un classique de la littérature enfantine adapté par Johanna Harrison et Robin Shaw en 2018. Cet album qui m’était restée complètement énigmatique prend un sens tout nouveau grâce à la narration beaucoup plus explicite du dessin animé. De même pour Le Gruffalo, Le Petit Gruffalo, Mr Bout de bois ou encore Zébulon le dragon et les médecins volants de Julia Donaldson et Alex Scheffler. Leurs adaptations en dessins animés sont vraiment des petits bijoux de délicatesse, de sensibilité, d’humour tendre et de poésie. Le trait de l’artiste y est parfaitement respecté et on prolonge concrètement le plaisir de la lecture à travers elles.

Lucie : Je suis d’accord avec ce que vous dites : on perd souvent en profondeur lors d’une adaptation de roman par manque de temps, forcément ! Et je rejoins Linda sur la vision personnelle du réalisateur. Il y a, je pense, une distinction à faire entre le projet personnel d’un cinéaste qui retrouve ses préoccupations dans un roman jeunesse et souhaite l’adapter (je pense à Hugo Cabret par Martin Scorsese par exemple, dans lequel on retrouve nombre de ses thèmes de prédilection) et un studio qui décide d’adapter un succès pour profiter de sa notoriété. Ce deuxième cas ne fait pas nécessairement des navets mais on perd souvent quelque chose en route. C’est amusant Colette, si le graphisme du Gruffalo et du Petit Gruffalo sont extrêmement fidèles, personnellement je n’ai pas vu l’intérêt d’ajouter l’introduction des écureuils. J’espère que l’on aura l’occasion d’en discuter plus en détail dans un article !

Isabelle : C’est vrai que l’adaptation de Hugo Cabret est très réussie. Ce roman graphique hors-classe de Brian Selznick offrait aussi un terrain de jeu privilégié pour Martin Scorsese, puisque l’intrigue évoque les débuts du cinéma et l’objet-livre jouait sur les codes du film avec ses fondus au noir, ses passages aux airs de folioscope, ses illustrations en noir et blanc et ses multiples clins d’œil aux premiers films.

Linda : Il y a effectivement de très bonnes adaptations romanesques. Je pense aussi à La Fameuse invasion des ours en Sicile. C’est un film vraiment superbe avec une animation originale qui sort des sentiers battus. Le film s’écarte un peu du roman de Dino Buzzati mais en conserve l’essence. Et pourtant c’est un film qui a fait très peu parler de lui, ce qui est dommage.

Quant à la question de l’adaptation en séries, qui est très riche aussi, à laquelle pensais-tu Linda ?

Linda : His Dark Materials (adaptation des Royaumes du Nord) va bien plus loin que le film proposé quelques années plus tôt (A la croisée des mondes : La boussole d’or de Chris Weitz). Le texte de Philip Pullman est tellement riche et complexe qu’un film de deux heures ne saurait en restituer toutes les subtilités. Je ne dis pas que l’adaptation est parfaite mais on ne peut nier que le résultat est très satisfaisant et plus près du texte de départ.

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi, Linda, sur cette adaptation que nous avons énormément appréciée également ! Je pense aussi que le format de la série permet une expérience immersive plus proche de celle que l’on vit quand on se plonge dans un pavé que ne le permet un film. Comme dans un livre, on finit par avoir l’impression de connaître les personnages et le format permet de développer des intrigues secondaires au sein d’une trame plus complexe. Et de faire la part belle au décor et à l’univers, ce qui est essentiel pour une série comme Les Royaumes du Nord. C’est étonnant, à cet égard, que les adaptations à l’écran de livres ne fassent pas plus souvent le choix de la série plutôt que du film.

Pour rebondir que ce que disait Linda un peu plus tôt, préférez-vous qu’une adaptation soit fidèle au texte, ou cela ne vous gêne pas forcément que le réalisateur prenne des libertés du moment que l’esprit est respecté ?

Linda : Tout dépend des libertés prises. Je trouve que parfois cela dynamise le récit ou dépoussière un texte désuet. A partir du moment où l’on n’occulte pas le message que l’auteur.e a voulu faire passer, ou ne dénature pas l’histoire et les personnages, ça ne me gène pas outre mesure.

Colette : L’adaptation que je prends souvent en exemple pour démontrer que parfois elle peut dépasser l’œuvre originale est celle que Dennis Gansel a faite du roman La Vague de Todd Strasser que nous présentait récemment Gabrielle. En effet le réalisateur transpose le récit de Todd Strasser dans un tout autre contexte historique et géographique mais cela renforce complètement le message de l’auteur : l’expérience pédagogique du professeure d’histoire qui est le héros du récit redouble de sens en se situant dans l’Allemagne contemporaine. La réécriture de la fin – qui pouvait sembler insipide dans le roman – gagne en profondeur en devenant particulièrement tragique. J’aime d’ailleurs beaucoup travailler la comparaison entre le roman et le film avec mes élèves tellement les partis-pris du réalisateur sont riches. Cette comparaison permet de souligner à quel point le travail de l’adaptation est un travail de création à part entière.

Isabelle : Je n’ai pas de position de principe, il me semble que tout dépend de la démarche. Dans certains cas, on sent que l’on s’éloigne de l’œuvre de départ pour des raisons contestables liées aux contraintes pratiques du format du film ou des attentes du public anticipées par les producteurs du films – par exemple la manie de vouloir mettre de la romance ou du sensationnalisme là où il n’y en avait pas, de caricaturer les personnages ou de privilégier le happy-end. Si la démarche est de revisiter sur un mode personnel ou sous la forme d’une nouvelle proposition, ou de dépoussiérer comme dit Linda, je dirais que tout dépend du résultat. Je me suis beaucoup posé la question à propos du classique canadien Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery, récemment réédité par Monsieur Toussaint Louverture et adapté sous forme de série par Netflix. Les connaissez-vous ? La série s’éloigne pas mal du propos initial et y importe des problématiques contemporaines (autour du féminisme, des sexualités, du racisme) qui n’auraient pas été formulées ainsi au début du 20e siècle, lorsque joue l’histoire. Cela dit, replacé dans le contexte de l’époque, le roman était probablement déjà subversif et progressiste sur ces questions et la série ne me semble donc pas le dénaturer. Nous avons adoré la regarder en famille.

Linda : Je n’ai pour ma part pas du tout apprécié cette adaptation (je me suis arrêtée à la saison 1) qui importe des questionnements d’aujourd’hui sur la place de la femme dans la société et sur sa sexualité, et s’éloigne du roman sur bien des aspects. La question du racisme est, cela dit, déjà abordée dans un des volumes de la série. Je trouve que cette adaptation dénature l’œuvre originale car elle en enlève bien des caractéristiques pour les remplacer par d’autres… Cela m’a fait penser à une commande pour répondre à des attentes commerciales et non à une adaptation. Mais je suis sans doute peu objective sur ce livre que j’adore tout particulièrement. Je suis par ailleurs très attachée à la série de téléfilms de Kevin Sullivan réalisée dans les années 80. Megan Follows fait une Anne Shirley parfaite. Pour le coup, j’ai préféré l’adaptation Little Women par Greta Gerwig qui choisit aussi de l’aborder par le prisme du féminisme, un thème déjà très ancré dans Les filles du docteur March, de Louisa May Alcott.

Lucie : Pour moi deux points s’opposent sur le sujet : la possibilité d’approfondir vraiment l’univers dans une série est intéressante. Mais dans le même temps, regarder une série demande vraiment beaucoup de temps, bien plus qu’un film. Cela demande un investissement que l’on est peut-être pas toujours prêt à mettre quand on connaît déjà l’histoire, les personnages, les rebondissements, etc. Personnellement, il faudrait vraiment que j’ai adoré le livre pour m’engager dans une série, alors que je regarde volontiers les adaptations en films.
Par ailleurs, pour rebondir sur la remarque d’Isabelle, autant qu’un auteur s’approprie l’œuvre ne me gêne pas, autant quand on sent les thèmes à placer pour satisfaire le plus grand nombre, j’ai facilement le sentiment que le roman original est trahi. Je déteste ça !

Dans quel cas trouvez-vous que l’œuvre originale se prête plus à une adaptation en film en prises de vues réelles ou en film d’animation-dessin animé ?

Linda : Et bien si on part d’un album, les personnages existent déjà visuellement et il me parait difficile de ne pas reprendre leurs traits si on veut toucher le jeune public. En revanche, pour les romans, c’est autre chose. Quand les personnages sont des animaux, c’est probablement plus facile de passer par l’animation ou le stop motion comme dans l’adaptation Fantastic Mr Fox de Wes Anderson par exemple. Je me suis souvent imaginée une adaptation en série d’animation pour Harry Potter. Je trouve que l’histoire s’y prêterait bien et qu’il serait assez facile de représenter les personnages car J.K. Rowling les décrit vraiment très précisément.

Isabelle : Je ne me suis jamais posé la question, mais je suis plutôt d’accord avec Linda. Peut-être que moins l’histoire est réaliste, moins elle se prête aux prises de vue réelles ? Après, je dirais que c’est une question de projet et que les deux sont souvent envisageables, question de goût. Je pense que pour ma part, je trouverais plus facile de me tourner vers le dessin-animé ou l’animation. Un autre excellent exemple est l’adaptation de Souvenirs de Marnie (roman réédité récemment par les éditions Monsieur Toussaint Louverture), par les studios Ghibli. C’est une histoire qui pourrait très bien être filmée avec les acteurs, mais le film d’animation rend magnifiquement le côté onirique, tout en transportant l’intrigue dans un décor japonais qui donne quelque chose de très différent.

Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ?

Lucie : La musique est particulièrement importante pour moi. C’est elle qui va me permettre d’être immergée dans l’histoire. Pour les lecteurs manquant d’imagination, les effets visuels sont aussi l’occasion de voir des éléments imaginés par l’auteur. Je pense par exemple au plafond de la grande salle de Poudlard dans Harry Potter, ou à l’arbre dans Quelques minutes après minuit que j’avais beaucoup de mal à me représenter à la lecture.

Colette : Comme toi Lucie, je pense que pour les univers particulièrement merveilleux, comme celui d’Harry Potter, la vision du réalisateur ou de la réalisatrice va permettre la découverte d’un imaginaire supplémentaire. De même pour la science-fiction : des choses difficiles à imaginer comme les districts et le fonctionnement des jeux dans Hunger Games ou les catégories de la société de Divergente vont être rendues tangibles grâce à l’adaptation cinématographique.

Isabelle : Ça sera aussi une représentation différente de celle qui s’était projetée dans notre esprit à la lecture. En ce sens, le film peut être une façon plaisante de prolonger l’immersion dans un univers ou une histoire que l’on a particulièrement aimé.

Linda : Je vous rejoins tout à fait. Mais je dirai qu’un film apporte généralement une notoriété supplémentaire à un récit, ce qui va booster les ventes et donc enrichir bien du monde… C’est une vision assez négative du monde cinématographique, mais malheureusement pas complètement fausse.

Isabelle : C’est vrai que certains livres vont trouver leur public (ou trouver un public incomparablement plus large) suite à leur adaptation à l’écran.

Hésitez-vous avant d’aller voir une adaptation ?

Linda : Si le roman m’a vraiment plu, je ne me pose pas de questions et je vois son adaptation. Probablement par simple curiosité, mais aussi parce que j’espère retrouver le plaisir que j’ai ressenti à la lecture. C’est aussi une façon de prolonger l’aventure, comme tu le disais Isabelle.

Lucie : Tout à fait d’accord avec toi. Mais c’est aussi prendre le risque de sortir très énervé si l’adaptation est loupée !

Colette : Moi non plus, je n’hésite jamais, je trouve que c’est toujours un chouette défi intellectuel ! Une sorte de « jeu des 7 différences » en taille réelle ! Mon mari est passionné de Dune depuis qu’il a vu le film de Denis Villeneuve et depuis il s’est lancé à corps perdu dans la lecture des livres de Franck Herbert pour le plaisir de retourner vers le film et d’y retrouver les éléments de réécriture du réalisateur.

Linda : C’est un jeu que j’aime beaucoup pratiquer aussi, je peux lire un roman, voir son adaptation et relire, et revoir, pour être sûre de n’avoir rien manqué.

Isabelle : Mes moussaillons sont très forts à ce jeu-là, ce qui peut être assez pénible lors du visionnaire où ils vont toujours trouver à déplorer des écarts et des raccourcis. Eux préfèrent clairement la fidélité à l’œuvre d’origine !

Lorsque l’on n’a pas eu l’opportunité de lire le livre avant son adaptation, vaut-il mieux lire le livre ou voir le film avant ?

Linda : J’ai découvert Harry Potter par le cinéma. J’avais déjà testé le livre plusieurs fois et j’avais du mal à dépasser les premiers chapitres que je trouvais particulièrement longs. J.K. Rowling répète plusieurs fois chaque étape de mise en situation avant d’enfin envoyer Harry à Poudlard. J’avoue que ça m’ennuyait profondément. Et finalement une fois vu le film (et après coup je dois dire que l’adaptation du premier volet n’est pas exceptionnelle), j’ai eu envie de lire ces livres qui figurent aujourd’hui dans ma top list, quoi que je n’aime toujours pas beaucoup le premier tome.
De même, j’ai découvert Orgueil et Préjugés et Jane Austen par la série TV de 1995 (avec Colin Firth et Jennifer Ehle). Et c’est une chance car je serais probablement passée à côté de quelque chose d’assez exceptionnel. J’imagine que l’on a moins d’attentes quand on commence par le support visuel et le risque d’être déçu est donc moins important que si l’on commence par la lecture. Cela dit, et ce n’est pas du « jeunesse », j’ai préféré le film Le journal de Bridget Jones à son livre, que je n’ai même pas su finir. 

Lucie : Une fois que l’on a vu le film, il est difficile de se défaire des images. Je pense à Mary Poppins, que j’ai regardé de nombreuses fois enfant. J’ai été déroutée par la lecture du roman de Pamela L. Travers car le personnage est très différent et je ne retrouvais pas les scènes clés du film. Et quand le film ne fonctionne pas, cela ne donne pas envie de découvrir le livre alors qu’il peut-être beaucoup plus réussi. Par exemple, j’ai vu Sublimes créatures à l’époque de sa sortie en salles (sans même savoir que c’était une adaptation) et, ne l’ayant pas aimé du tout, je n’ai pas envie de découvrir l’œuvre originale !

Colette : Je dirai qu’il vaut mieux lire le livre après finalement ! C’est ce qui m’est arrivé avec Harry Potter et j’ai été ravie de découvrir tant de choses insoupçonnées alors que j’avais l’impression que le film était très riche.

Isabelle : Une fois n’est pas coutume, je ne suis pas d’accord ! Le plaisir de l’intrigue et de la tension narrative sont pour moi quelque chose de très important à la lecture. Hors de question de laisser un film me divulgâcher le dénouement ! Surtout, j’aime découvrir le texte sans image préconçue et me faire mon propre film, si je puis dire, avant de découvrir celui de quelqu’un d’autre.

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Et vous, aimez-vous voir des adaptations ? Laquelle vous semble la plus réussie ? N’hésitez pas à partager vos commentaires et vos coups de cœur pour nous aider à lancer cette nouvelle rubrique !

Nos coups de cœur de janvier

Quels ont été les premiers coups de cœur de l’année du Grand arbre ?
C’est ce que nous vous proposons de découvrir dans cet article, et force est de constater que la grisaille nous a orientées vers des œuvres lumineuses et/ou porteuses d’espoir !

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Pour Linda, c’est un classique illustré qui a marqué le mois de janvier. La lecture à voix haute des aventures de Arsène Lupin, fut un moment jouissif partagé avec sa demoiselle qui s’est régalée de la finesse d’esprit et des manières courtoises et ironiques de ce Gentleman Cambrioleur. Le texte est par ailleurs rendu plus immersif par les sublimes aquarelles de Vincent Mallié qui viennent illustrer ces nouvelles avec brio.

Arsène Lupin – Gentleman Cambrioleur de Maurice Leblanc, illustré par Vincent Mallié, Margot, 2021.

Son avis complet est à lire ICI.

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Pour Liraloin c’est le trait et l’écriture de Gaya Wisniewski qui a retenu toute son attention. Un album inspirant !

Aleksander vit dans une immense ville où il a oublié ses rêves d’enfant : « Combien de temps vas-tu encore faire semblant ? » lui crie Ours. Ours est un animal qu’Aleksander dessinait lorsqu’il se promettait de réaliser ses désirs de garçonnet. Hélas, le jeune homme est devenu spectateur de sa propre vie et il faudra sans doute l’intervention de son ancien doudou Foxi pour qu’il en prenne conscience.

« Mais… Tu sais, quand tu arrives tout au fond d’un tourbillon, rebondis en oblique, comme ça, tu casses le mouvement. Chaque tourbillon a un moment de faiblesse, et tu peux en profiter pour remonter à la surface. ».Quand Aleksander va-t-il cesser de perdre connaissance et prendre conscience qu’une vie meilleure l’attend ?

Gaya Wisniewski sait parler à nos sentiments les plus profonds. Le texte sonne juste et nous rappelle oh combien il est important de s’arrêter, de mesurer nos choix : « Dis-moi, au fond, c’est pas un peu ça, la vie ? Entre les montagnes russes et le train fantôme ? ». Les illustrations en noir et blanc invitent le lecteur à l’immersion contemplatif que l’on reçoit dans les grosses villes. Se perdre un peu parfois, être rassuré souvent par des souvenirs provenant de l’enfance douce et naïve si pleine d’espoir.

Ours à New-York de Gaya Wisniewski, Mémo, 2020

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Lucie a été emballée par l’histoire de Yasuke, mais surtout par sa mise en images et en couleurs par Frédéric Marais. Incroyable de transmettre tant d’émotions avec des aplats de couleurs ! Les teintes ocre, bleu, blanc et noir se répondent et servent admirablement le destin de cet esclave devenu samouraï.

Yasuke de Frédéric Marais, Les fourmis rouges, 2015.

Son avis complet ICI.

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Isabelle et ses moussaillons ont adoré glisser sans vergogne leur regard curieux par les fenêtres de cet album. De l’extérieur, on discerne un intérieur cossu, appétissant ou terrifiant, façon « Fenêtre sur cour ». À partir de là, l’imagination peut s’emballer ! Mais attention, gardez à l’esprit que la façade peut être redoutablement trompeuse… C’est tout le sujet de Regarde par la fenêtre de Katerina Gorelik, un album malin, charmant et réjouissant grâce à ses petits détails et son humour noir.

Son avis complet ICI.

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Et en roman, le coup de cœur du mois de janvier de L’île aux trésors va sans hésitation à une œuvre magistrale : la trilogie À la croisée des mondes qui fêtait ses vingt ans récemment et que Philip Pullman est en train de prolonger avec la trilogie de la Poussière. Une aventure épique déployée dans un univers d’une densité fabuleuse et infusée de réflexions sur les obscurantismes, les liens entre savoir et pouvoir et la transition vers l’âge adulte.

L’avis d’Isabelle sur les tomes 1 (Les Royaumes du Nord), 2 (La tour des anges) et 3 (Le miroir d’ambre).

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« Lumière » et « espoir » conviennent parfaitement aux deux coups de cœur de Blandine.

Les fins de MOI sont difficiles. Hubert BEN KEMOUN. Flammarion Jeunesse, 2021

Tout commence avec ce titre qui happe, questionne, interpelle, résonne! On fait connaissance avec Mathilde qui force sa nature solitaire pour une amitié qu’elle espère sincère et réciproque. De malheureux évènements vont lui faire ouvrir les yeux mais aussi la révéler à elle-même.

La réalité rattrape et dépasse souvent la fiction comme nous l’écrit l’auteur en postface de son roman qui aborde un sujet ô combien difficile et actuel: le harcèlement! Bien que terrible et glaçant de réalisme, il lui insuffle une espérance pour croire en soi, pour penser que demain sera meilleur, avec l’aide de quelques Autres.

Sa chronique complète ICI.

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L’enfant, la taupe, le renard et le cheval. Charlie MACKESY. Les Arènes, 2020

Ici aussi, le long titre attire l’attention! OLNI (Objet Littéraire Non Identifié), ce livre est à la croisée des genres et nous décrit la rencontre et les discussions de quatre êtres: un enfant naïf, une taupe gourmande, un renard méfiant et un cheval sage. Quatre êtres qui sont chacun une part de nous, et tour à tour nous. La quête identitaire, sa place dans le monde, le courage, le rapport à l’Autre sont autant de thèmes abordés avec délicatesse et spontanéité. Beaucoup de douceur et de bienveillance se dégagent des quelques mots qui accompagnent des illustrations réalisées à l’encre de Chine, parfois réhaussées de couleurs.

A découvrir de manière classique ou plus spontanée, il se vit plus qu’il ne se lit, et se love directement au cœur.

La chronique complète de Blandine ICI

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Et vous, quels ont été vos premiers coups de cœur de l’année ?

Nos classiques préféré.e.s : suivre le trait de Kitty Crowther.

L’univers de Kitty Crowther est d’une poésie incroyable. L’artiste belge, née en 1970 d’une mère suédoise et d’un père anglais, nous questionne sans cesse dans ses albums où la nature toute entière semble animée. Son œuvre originale a d’ailleurs été récompensé en 2010 par le prestigieux prix Astrid Lindgren. Nous partageons aujourd’hui avec vous nos coups de coeur parmi les titres de sa bibliographie.

Source : L’école des loisirs.

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La visite de la Petite Mort a été le premier album de Kitty Crowther lu par Blandine. Il a été une évidence et une rencontre. Découvrez pourquoi en dix points.

La visite de la Petite Mort. Ecole des Loisirs, Pastel, 2004
  1. Pour son sujet, peu traité au moment de sa parution.
  2. Pour la douceur qui émane de son titre et de sa couverture.
  3. Pour ce sujet difficile abordé avec pudeur.
  4. Car la Mort fait peur et est tristesse, mais peut aussi être espoir et délivrance.
  5. Pour son trait délicat et le jeu discret de couleurs.
  6. Pour le détail et les références de ses illustrations.
  7. Pour les autres thèmes évoqués : solitude, maladie, amitié.
  8. Pour les émotions transmises.
  9. Pour les discussions que cet album permet.
  10. Pour ses mots qui rendent la Mort à la Vie.

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La Collectionneuse de papillons a choisi de vous présenter les dix endroits qui la lient à Mère méduse.

Mère méduse, Kitty Crowther, Pastel, 2014.
  1. Quel titre incroyable ! Avec sa musicalité particulière, il nous guide déjà vers l’ambivalence assumée du personnage principal.
  2. Un album tout entier dédié à la maternité, une maternité qui n’est pas idéalisée, une maternité enveloppante, sécurisante, exigeante. Peut-être un peu trop envahissante…
  3. La magnifique et généreuse chevelure de Mère Méduse est une terrible et formidable métaphore de tout ce qui se trame dans la relation mère-enfant. Quel génie d’avoir su, par ce détail hautement poétique qui a été un topos littéraire de la littérature médiévale au surréalisme, rendre visible les liens qui se nouent, se serrent et se desserrent, étouffent et élèvent. Sans avoir besoin de le dire, de l’écrire. L’image se suffit à elle-même.
  4. Parce que c’est un album qui parle aussi bien aux enfants qu’aux mères.
  5. Pour la beauté du prénom de l’enfant : « Irisée ».
  6. Parce que cet album dit aussi le cycle de la vie familiale : la naissance, les premiers pas, l’apprentissage, le besoin d’autonomie, et tout ce qui peut changer quand on est attentif à l’autre.
  7. Parce que le style de l’artiste est vraiment singulier et unique, son trait est comme animé, le mouvement envahit la page, que ce soit à travers les minéraux, les végétaux, les visages. Tout tremble !
  8. Parce que cette histoire se passe au bord de l’eau, élément de rêverie qui entoure la méduse d’une aura lumineuse.
  9. Pour la très belle citation en exergue de l’album, hommage à une autre grande autrice de littérature jeunesse, Tove Jansson : « Une méduse, c’est un corps transparent avec un coeur de fleur. »
  10. Parce que c’est un album que l’on peut lire et relire sans jamais en épuiser le sens. Gage même d’un grand classique !

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Lucie a découvert Kitty Crowther en préparant ce article. Et le premier album a été le bon : elle a été conquise par Le petit homme et Dieu, voici pourquoi.

Le petit homme et Dieu, Kitty Crowther, Pastel, 2010.
  1. Pour ce Dieu, tout en rondeurs,
  2. Et le décor de forêt fourmillant de détails en arrière-plan.
  3. Pour cette rencontre hors-norme et pourtant évidente.
  4. Car l’auteure joue avec humour avec la figure divine,
  5. Par exemple lors de la réaction de Dieu à la description du petit homme qui s’attendait à un personnage « grand, vieux, avec une longue barbe blanche, un air sévère et une tunique bleu ciel ».
  6. Pour cet orange fluo qui infuse discrètement les illustrations au fur et à mesure de l’histoire.
  7. Pour les moments de partage entre les deux personnages, tout en simplicité.
  8. Pour la chute étonnante, amusante, intrigante.
  9. Parce qu’« il y a des jours comme ça qui vous changent pour l’éternité »,
  10. Et que c’est aussi le cas de certaines lectures !

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Pour Linda, la découverte de Kitty Crowther s’est faite durant les jeunes années de ses petites demoiselles par la lecture de Poka & Mine. Pour préparer cet article, c’est le thème de la culture qui est venu lui rafraîchir la mémoire avec une visite Au musée et Au cinéma.

  1. Pour la diversité et l’université des thèmes choisis. Des thèmes qui en font une série traditionnelle dans laquelle les héros vivent des aventures proches du quotidien des enfants.
  2. Mais ici l’originalité des personnages va à contre-courant. Alors que les auteurs utilisent souvent des mammifères assez proches des enfants (ours ou lapin en peluche par exemple), dans Poka & Mine, il n’y a que des insectes.
  3. Pour la tendresse et la bienveillance qui unissent les deux personnages.
  4. Pour la poésie et la magie des illustrations qui fleurtent agréablement avec l’imaginaire et l’enfance.
  5. Pour les palettes de couleurs, toujours différentes d’un album à l’autre mais toujours en adéquation avec le thème et les émotions.
  6. Pour la beauté de la relation entre Poka et Mine, un adulte et un enfant, placés sur un pied d’égalité.
  7. Parce que l’histoire ne va pas toujours dans la direction qu’on attendait (par exemple dans « Au cinéma », Mine ne verra pas le film mais passera un super moment quand même).

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Pour Liraloin l’univers de Kitty Crowther est une plongée dans un univers coloré-crayonné aux petits détails uniques. Petites histoires de nuits sont de jolies fables sur le sommeil et le bienfait de la lecture avant d’aller faire un gros dodo.

Petites histoires de nuits, L’école des loisirs, Pastel, 2017
  1. Pour ce joli album à la maquette soignée qui attire l’œil du lecteur et pour cet incipit : « Pour Sara Donati, qui dormi chez moi une nuit et a rêvé que je faisais un livre rose, dont le titre « Petites histoires de nuit », était écrit à la main. »
  2. Pour ce petit ourson qui ne réclame pas une ni deux mais bien trois histoires : « S’il te plaît, s’il te plaît et s’il te plaît. J’ai dit s’il te plaît trois fois ! »  
  3. Pour qui ne pourrait pas entendre le doux son du gong de la gardienne de nuit, un instrument appelant le sommeil.
  4. Pour être à la place de Zhora et son épée, rencontrer Jacko Mollo la chauve-souris, monsieur de la nuit.
  5. Pour l’amitié entre Bo et Otto, bien attentif aux soucis de son ami. Bo finira-t-il par retrouver le sommeil grâce aux bienfaits des pierres-mots ? A vous de le découvrir.
  6. Pour que le sommeil envahisse enfin ce petit ourson ainsi que la gardienne de nuit, Zhora et Bo confortablement installés dans leurs lits douillets.
  7. Pour avoir le temps de choisir son étoile avant se d’endormir, sourire aux lèvres.
  8. Pour l’univers rosé-coloré de cette autrice. Des couleurs qui dynamisent ces trois histoires tout en gardant cette quiétude propice au calme et à l’endormissement.
  9. Pour cette bienveillance présente chez la gardienne de nuit dont émane une douceur amicale envers les animaux de la forêt. Cette même douceur que l’on retrouve entre Zohra et Jacko Mollo. Enfin Bo, très chanceux d’avoir un ami à l’écoute comme Otto.
  10. Pour que ces petites histoires de nuit accompagnent longtemps notre petit ourson et nos enfants.

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Isabelle n’a étrangement découvert Kitty Crowther que très récemment, avec son dernier album paru l’année dernière. L’histoire de Millie qui aime, adore les chiens. Le jour où sa mère la surprend en disant « oui », la voici au refuge. Elle ne soupçonne pas ce qui l’attend avec le cabot qu’elle décide d’adopter… Une lecture épatante, pour dix raisons, au moins !

Je veux un chien et peu importe lequel, L’École des Loisirs, 2021.
  1. Parce que faute de céder aux pressions des enfants pour prendre un animal domestique, on peut de bonne grâce leur lire des histoires de bestioles…
  2. … surtout lorsqu’elles sont aussi adorables que les cabots de tous poils de cet album : barbus, chevelus ou tout nus, en forme de grosse peluche, de saucisse ou de pudding (enfin c’est notre interprétation).
  3. Pour l’émotion et ce regard triste des toutous qui vous serrent le coeur et lancent une perche à votre conscience.
  4. Pour l’étrangeté des illustrations. Elles ont la vivacité et la virulence des dessins enfantins.
  5. Pour le jeu sur les couleurs et cet orange fluo inattendu qui fait irruption sur certaines pages.
  6. Parce que l’esprit de l’enfance en maître sur cet album.
  7. Pour l’intensité avec laquelle Millie vit les choses : son envie de s’intégrer dans le groupe à l’école – quitte à devoir accepter des normes idiotes pour cela…
  8. …mais aussi et surtout sa façon de laisser libre cours à son imagination et à son amour pour une petite boule de poil.
  9. Pour croire, le temps d’un livre, avoir l’âge de Millie, rêvant avec elle d’un ami canin unique qui allume une étincelle de magie dans notre vie. Et d’un monde où personne ne songerait à abandonner son animal.
  10. Parce que cet album a DU CHIEN !

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Et vous ? Avez-vous lu Kitty Crowther ? Lequel de ses albums auriez-vous mis en avant ou auriez-vous envie de découvrir ?

Lecture commune : Les idées sont de drôles de bestioles

D’emblée, cet album-là sort des sentiers battus, avec son œil qui nous sonde calmement, son charme envoutant, ses illustrations furtives, à deux doigts de nous échapper. Et sa démarche un peu folle : raconter à hauteur d’enfant l’étincelle à l’origine de l’inspiration et des idées. Vous imaginez bien qu’il nous était impossible de résister à une telle proposition ! Cet album est de ceux qui désarçonnent et interrogent, donnent envie de les relire et d’en parler pour enrichir encore la lecture. En somme, un terrain de choix pour une lecture commune. Colette et Isabelle ont saisi la perche et se sont lancées ensemble sur les traces de ces fameuses bestioles…

Les idées sont de drôles de bestioles, d’Isabelle Simler. Éditions courtes et longues, 2021.

Isabelle : Quelle couverture ! Elle m’a happée immédiatement du haut de l’étagère de la librairie Mollat, à Bordeaux. Quel effet t’a-t-elle fait ?

Colette : Quelle couverture en effet ! Une œuvre à part entière cette couverture qu’aucun titre, aucun nom d’auteur.e, aucun nom de maison d’édition ne vient parasiter ! C’est ce « silence » qui m’a le plus intriguée en découvrant cet album. Et puis bien sûr cet œil, immense, noir et brûlant qui nous fixe et nous invite à percer le secret de ce regard, à pousser la porte de cet univers de traits colorés dont il est l’horizon mystérieux. Une couverture qui raconte déjà quelque chose : d’un côté un oeil ouvert, de l’autre un oeil fermé. Et entre les deux tout un monde intérieur.

Isabelle : Nul besoin de titre, effectivement, avec une couverture pareille ! Cet œil intrigant aiguise notre curiosité et place l’album sous tension, à quelle créature peut-il bien appartenir ? Quelle est la chose qui pulse au fond du regard ? Par un jeu de miroir troublant, il semble plonger droit dans notre imaginaire, donnant irrésistiblement envie de laisser libre-cours à son imagination et de se laisser surprendre par ce qui viendra.
Et justement, qu’est-ce qui vient quand on ouvre l’album ? As-tu envie de te livrer à l’exercice périlleux de raconter de quoi il s’agit ?

Colette : Effectivement, c’est un exercice périlleux ! Je dirai qu’on découvre de… drôles de bestioles ! Des bestioles qu’on a l’impression de reconnaître à leurs fourrures, leurs écailles, leurs crinières, des bestioles en mouvement mais qui, quand on y regarde de près, ne correspondent à aucun animal connu ! Et toi qu’as-tu découvert ?

Isabelle : Il y a effectivement ce que l’on voit, ces bestioles étranges, mais palpitantes de vie dont tu parles. Et il y a le texte qui révèle ce qu’elles représentent : le processus de création. Ces bestioles sont donc des métaphores de ces idées que l’on sent virevolter toutes proches, qui nous échappent avant de resurgir au moment où on l’attend le moins. Si les illustrations ont une beauté qui se suffirait presque à elle-même, j’ai trouvé que l’album faisait très fort pour parler à hauteur d’enfant de ce processus créatif, en filant la métaphore.
Toi qui aimes écrire et créer, est-ce que cette métaphore et ces images t’ont parlé ? Y as-tu reconnu tes propres expériences ?

Colette : Je me rends compte que je n’avais jamais personnifié les idées. Je serai peut-être spontanément passée par l’allégorie, j’ai une tendance à idéaliser le monde des pensées et de l’abstraction. C’est d’ailleurs une des forces de cet album à mon avis : désacraliser les idées, leur donner la forme si familière et vivante des animaux, comme pour mieux les apprivoiser.
Et toi, y as-tu reconnu tes propres expériences, tu es aussi très familière du monde des idées ?

Isabelle : Oui, les « images » utilisées dans l’album m’ont énormément parlé, même si le type d’idées que je manipule au quotidien dans mes recherches est malheureusement moins joli ! J’ai été bluffée de voir représentés, incarnés le vertige d’une création dont les contours demeurent ouverts, l’intuition insaisissable qui palpite au bord de la conscience, la résistance que peuvent avoir certaines idées quand on tente de les fixer, la façon dont on peut tenter de les apprivoiser… J’ai trouvé que l’autrice montrait tout cela de façon très créative, en utilisant des mots imagés et des images qui incarnent des choses justement très abstraites.

Colette : Je suis tout à fait d’accord avec toi, l’autrice a réussi à incarner l’insaisissable !

Isabelle : Tu parlais justement d’apprivoiser le monde des idées : est-ce que tu as envie de parler de la façon dont l’autrice s’y prend ? Est-ce que cela fonctionne de ton point de vue ?

Colette : J’ai l’impression que l’artiste prône une forme de lâcher prise, comme si les idées les plus inspirantes arrivaient dans notre tête sans crier gare et surtout sans qu’on les sollicite. Je me reconnais complètement dans cette vision du fonctionnement de l’imaginaire, de la créativité. Par exemple quand je décide de me mettre au travail pour créer de nouvelles séquences pour mes élèves, ça ne marche pas. Par contre, si deux jours plus tard, je lis un livre, vois un documentaire ou partage une conversation avec une amie, là l’idée arrive et il faut que je la note au plus vite car je sais qu’à partir d’elle de nombreux autres idées vont germer – tu vois j’utilise plus facilement l’image de la germination que celle de l’animalisation. D’ailleurs, il me semble que l’autrice décrit avec son propre imaginaire le fonctionnement de la pensée en arborescence. Encore une image végétale !

Isabelle : Tout à fait d’accord. Il y a un passage où la voix narratrice se présente comme un spectateur du bouillonnement de ses idées. Cela m’a interrogée : le processus créatif n’est-il pas quelque chose de plus actif ? Mais en tournant les pages, on comprend que la création, ce n’est pas quelque chose de linéaire, organisé et conscient. Il faut parfois savoir lâcher-prise comme tu dis, garder son esprit ouvert. Et se montrer patient.
Les illustrations combinent des éléments détaillés et des esquisses aux contours très ouverts, voire des surfaces de pages complètement blanches. Qu’en as-tu pensé ?

Colette : J’ai trouvé ce choix extrêmement ingénieux pour rendre visible le rythme si particulier de la création avec ses moments d’euphorie et ses moments de calme plat, d’attente, plus ou moins patiente. C’est toute la puissance de cet album : rendre concret un mouvement, un mouvement puissant mais invisible. Il me semble qu’il permet de mieux comprendre justement que la création ne se décrète pas. Que c’est plus une question d’attitude, d’état d’esprit : il faut savoir se montrer disponible. Et c’est un très bel « enseignement » à transmettre aux jeunes lectrices et aux jeunes lecteurs.

Isabelle : Tout à fait d’accord. On voit presque les idées prendre forme sous nos yeux, certaines sont à peine esquissées, mais on pressent déjà tout leur potentiel. D’autres sont encore brouillonnes et très ouvertes dans leurs contours. Les espaces laissés blancs pourraient être vus comme un terrain de création à investir, une page blanche au sens très concret. Mais comme tu le dis, de manière imagée, ils montrent l’importance du vide qui fait si souvent défaut dans nos modes de vie effrénés.
J’ai trouvé que dans cet album, les mots avaient une intensité très forte. Peut-être l’économie de mots et leur choix, le positionnement du texte dans la mise en page, la façon dont ces mots et les illustrations se font écho. Est-ce que c’est quelque chose qui t’a marquée lors de ta lecture ?

Colette : Oui c’est un album au sens plein du terme, au sens où je les aime d’amour, un album où les images n’existent pas sans le texte et où le texte n’a aucun sens sans les images. Le fait que le texte ne soit pas toujours à la même place, qu’il faille parfois le débusquer, mime le cheminement même de l’idée qui est au coeur de ce livre. Les mots complètent parfaitement les images, ils apportent même à certains endroits une forme d’humour inattendu. Je pense au titre bien entendu avec son jeu de mots si bien trouvé, mais aussi à la page des idées « sans queue ni tête » où les mots viennent justement se placer en guise de tête de l’animal qui l’a perdue !

Isabelle : Elles m’ont fait forte impression, ces idées sans queue ni tête ! Il y a aussi quelque chose de poétique dans le choix des mots, leur sonorité. Par exemple :

« Baroques et biscornues
brouillonnes, hirsutes ou vacillantes,
elles se suivent, s’amalgament, se tissent, s’évaporent. »

Colette : Tu as raison de souligner la poésie du texte, j’ai aussi été sensible à la musicalité des mots qui participe aussi à rendre plus accessible ce sujet si ardu ! 

Isabelle : C’est un détail, mais le passage sur la technique de chasse m’a laissée un peu perplexe. Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce que l’autrice voulait dire par « technique de chasse : la paresse à l’approche et sans filet. »

Colette : Je pense que justement c’est un jeu de mots – peut-être moins bien trouvé que les autres – qui annonce la métaphore animale et qui présente la création comme l’attente de quelque chose que tu trouves sans la chercher. D’ailleurs as-tu remarqué la citation de Gaston Bacherlard en exergue de cet album ? « Celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherché sans trouver. » Quelle fabuleuse citation pour résumer l’esprit du livre.

Isabelle : Oui, parfaite comme mise en bouche !

Colette : Et finalement, on n’a pas encore parlé des « drôles de bestioles » choisies pour incarner les idées. Car c’est aussi une sorte de fable qui se joue là. Ou peut-être un étrange bestiaire. As-tu apprécié le choix des animaux pour incarner telle ou telle idée ?

Isabelle : Oui, j’ai trouvé que cette idée fonctionnait très bien, à plusieurs égards. Les bestioles elles-mêmes font intensément plaisir à regarder avec leurs tentacules, leur pelage, leurs formes élégantes ou biscornues. Leurs caractéristiques reflètent très joliment celles des idées – indomptables, glissantes, étranges et inattendues puisqu’il ne s’agit pour la plupart pas de vrais animaux, mais de créatures inspirées à l’autrice par une liste d’espèces listées à la fin du livre. Les dernières pages soulignent peut-être justement le rôle de la nature comme source d’inspiration, décor favorable à la création ?

Colette : L’autrice a quand même choisi des animaux dont les caractéristiques étaient en totale adéquation avec son message : le poisson volant qui s’échappe dans tous les sens, le magnifique axolotl dans le bol du petit déjeuner est absolument parfait avec ses deux yeux noirs qui te regardent dans une gentille provocation… Je suis certaine qu’un petit enfant aura plaisir à retrouver les animaux cachés dans le livre. Isabelle Simler a quand même un don pour rendre la tessiture, la fourrure, l’épaisseur de la nature. Je trouve que cet album est à la fois un écho et un dépassement de ses autres livres qui déjà rendaient un hommage haut en couleur à la nature.

Isabelle : Mais oui ! Ça a dû être réjouissant de choisir ces bestioles. Ça donne envie de réfléchir aux animaux susceptibles d’incarner nos petites idées. Tu as raison, on retrouve ici le talent de naturaliste affirmé par l’autrice au fil des albums, mais revisité de façon tout à fait différente.

Colette : Quel a été ton animal préféré et pourquoi ?

Isabelle : Mes enfants et moi avons aimé la bestiole poilue sur la chaise au début, avec son regard ahuri qui donne l’impression qu’elle n’en revient pas d’être là. Et toi ?

Colette : Sans nul doute celui qui vient clore le livre. Ce magnifique renardeau en boule sur les pages du carnet de l’artiste ! Que j’aime cette idée de l’idée vivante mais endormie, domptée, apprivoisée. D’ailleurs en toute subjectivité j’y vois un écho au Petit Prince, récit dans lequel le renard incarne aussi une idée. Et cette métaphore du renard me rappelle également une BD, Goupil ou Face de Lou Lubie pour laquelle j’ai eu un coup de cœur récemment et dont j’avais parlé dans notre sélection d’automne dédiée à cet étrange animal.

Isabelle : On sent dans nos échanges, je pense, que c’est un album qui se lit de façon forcément particulière. Comment est-ce que ça s’est passé pour toi ?

Colette : C’est un album qui s’intériorise, non ? Mes fils n’ont pas adhéré à la lecture car j’ai mal choisi le contexte de ma lecture offerte : mes garçons dorment dans des lits superposés et seul Nathanaël voyait les images. Théodore entendait le texte mais n’y a pas trouvé grand intérêt. Il faudra que je retente en lecture-câlin, car il faut être tout prêt du livre pour en apprécier la beauté ! Quand je l’ai découvert et lu pour moi-même, ce fut une lecture jouissive, de celle où l’implicite est si fort et le besoin de déchiffrement si grand que tu y sens le défi intellectuel ! Et puis il y avait le plaisir de « voir exactement de quoi l’autrice parlait » . Et toi, comment s’est passée ta lecture ?

Isabelle : Je l’ai lu à voix haute également, avec mes garçons, en laissant le temps aux mots et aux illustrations de se déployer dans nos imaginaires. L’atmosphère était un peu hypnotique, le silence religieux. Je crois que nous nous sommes laissé envouter par la sonorité des mots et l’effervescence fascinante qui règne parmi les fameuses bestioles. Il y avait une sorte de tension aussi, nous nous demandions tout de même à qui appartenait l’œil de la couverture et ce qui allait bien pouvoir ressortir de tout ça. Après, j’ai eu envie de le relire plusieurs fois, je l’ai parcouru seule, avec ma mère, ma belle-soeur, dans le même état d’esprit que toi. Nous n’en n’avons pas longuement parlé avec les enfants, je ne sais pas comment ils ont perçu toutes les images et métaphores dont nous parlions. Ils ont surtout trouvé ces pages « très belles ». Ce serait intéressant de savoir comment de jeunes enfants perçoivent un tel album. À qui aurais-tu envie de le faire découvrir ?

Colette : En répondant à tes questions sur la créativité et l’aspect auto-réflexif de cet album, je me suis dit (tiens, une idée !!!) que je pouvais le lire en classe pour rassurer mes élèves et leur expliquer que c’est normal qu’ils ne soient pas inspirés du premier coup quand ils se retrouvent en situation d’écriture et qu’ils doivent rester à l’affût de tout ce qui leur passe par la tête. Que des images, des mots, des sensations, des émotions qui les traversent peut jaillir l’étincelle ! Ou le lièvre ! Ou l’antilope !

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Et vous, vous êtes-vous frotté.e aux drôles de bestioles d’Isabelle Simler ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les apprivoiser !