Les jardins dans la littérature jeunesse

Voilà une thématique qui inspire grandement vos arbonautes ! Le jardin, ce lieu d’évasion et si propice à l’observation. Suivez le guide de nos lectures qui risque de vous emporter dans des lectures aventuresques surprenantes peu importe la taille de son jardin !

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Pour nos petits

Si Turbo l’escargot est un champion de la vitesse il n’en n’est rien de Bavou l’Escargot, un gastéropode un peu pépère tranquille, qui se promène dans un immense jardin (vraiment immense ???). Ce périple lui procurera plus d’une peur à surmonter. Les illustrations en gros plan apportent cette dimension vertigineuse à hauteur d’escargot bien évidemment. Un album pour nos tout-petits qui ne cesse, année après année, de les émerveiller.

Le voyage de l’escargot de Ruth Brown, Gallimard jeunesse, 2000

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Dans cet album, une grande et belle double page s’ouvre sur quatre plants de fraisiers un peu fatigués d’avoir donné tout l’été. Insectes, oiseaux viennent trouver refuge dans ce jardin que Melvill affectionne particulièrement : « Tu veux nous aider ? On est en train de replanter quelques fraisiers. Ça nous fera plus de fraises cet été. Ils vont pouvoir s’enraciner avant l’arrivée des grands froids. » Accompagné de sa mère et de sa meilleure copine Lisa, Melvill s’en donne à cœur joie. Dans ce jardin, tour à tour terrain de jeu et lieu de vie animal et végétal, suivons l’évolution de ces fraisiers à travers les saisons.
De ma fenêtre de lecteur, j’ai observé ce doux balai saisonnier. La tentation est grande et la convoitise très forte : que de beaux fraisiers aux futurs fruits gouteux… Et quoi de mieux que d’en apprendre encore plus sur la nature et tous ces précieux insectes et animaux. Une belle réussite pour ce bel album immersif aux tendres illustrations.
Un grand et bel album qui a obtenu le Prix Sorcière en 2021 dans la catégorie « Carrément beau mini

Juste un fraisier d’Amandine Laprun, Actes Sud Junior, 2020

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Dans cet album, le jardin est un lieu de mystère…
C’est dimanche et Clémentine passe la journée chez sa mamie en compagnie de ses parents. « Mamie a toujours plein de brindilles accrochées à ses cheveux. Et ça agace Clémentine. ». Le repas dominical terminé, mamie semble fatiguée et clémentine s’ennuie « quand soudain, elle découvre un trou dans la haie. ». Que va-t-elle découvrir de l’autre coté de cette végétation « dans ce jardin bien rangé » ? Et si les brindilles étalées dans la chevelure de sa Mamie avaient un lien avec ce qui se cache sans le trou-tunnel?
Tendresse et calme retentissent dans les illustrations de Fleur Oury. Le partage d’un moment passé ensemble, en famille. Le partage d’un secret que seule Clémentine découvrira. L’innocence, le jeu se mêlent aux couleurs vives et douces de cet album à lire pour s’évader.

Dimanche de Fleur Oury, Les Fourmis Rouges, 2019

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Pour nos plus grands

Dans Plantes Intrépides, Fleur Daugey prend parti de faire des plantes les héroïnes de ses contes. Une gageure étant donné qu’elles ne peuvent ni bouger seules ni vraiment communiquer ! Heureusement, ces contes mettent aussi en scène des hommes ou d’animaux.
Ces histoires aux origines variées (Japon, Madagascar, Iran, Bulgarie et Amérique du Nord) sont un véritable dépaysement, d’autant que les illustrations de Chloé du Colombier sont charmantes et très colorées.

Plantes intrépides, Fleur Daugey, illustrations de Chloé du Colombier, Editions du Ricochet, 2023.

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Suivre les nervures et les étincelles de pistil de la pensée, de l’immortelle, de l’éphémère, de l’amour-en-cage, de la rose de porcelaine… Voilà à quoi nous invite le magnifique album L’herbier philosophe. Au gré des fleurs, Agnès Domergue et Cécile Hudrisier captent la poésie de nos jardins.

L’herbier philosophe, Agnès Domergue et Cécile Hudrisier, Grasset Jeunesse, 2020.

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Il est un jardin pas comme les autres, un jardin merveilleux, un jardin de lumières, de couleurs, d’odeurs et de bruits incroyables, un jardin nommé Eden. En ce jardin vivent le seigneur du lieu, un jardinier et sa femme. Et une bestiole. Celle qui donne son titre à l’album. Une bestiole qui va changer le cours de choses. De leur existence. Et de la nôtre aussi !

La Bestiole, Sylvie Delom et Judith Gueyfier, Didier Jeunesse, 2010.

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Un jardin où se rassemble toute la famille : les grands-parents, leurs enfants adultes et leurs conjoints, les petits-enfants, le chien. On réalise bientôt qu’en réalité, il y avait un autre début avant celui-ci. Et un autre, encore avant. En tournant les pages, on remonte le temps, les dates défilent et on voit comment les choses ont débuté : l’histoire de ce couple d’oiseau qui niche dans le néflier, celle de cette famille qui voit ses enfants grandir, rencontrer l’amour et devenir parents à leur tour. Et celle de l’arbre qui évolue selon sa temporalité propre… On se prend au jeu de suivre la chronologie à rebours, voyant les personnages rajeunir à vue d’oeil et les époques défiler. C’est beau de voir que dans ce jardin, les mésanges ont toujours gazouillé, les mouflets ont toujours joué et se sont régalés de fruits sucrés. Et le mieux, c’est que quand vous aurez terminé la lecture, vous pourrez la refaire dans l’autre sens !

Au début, de Ramona Badescu et Julia Spiers. Les Grandes Personnes, 2022.

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Monsieur Monet. Peintre-jardinier. Giancarlo ASCARI et Pia VALENTINIS. 5 Continents Editions, 2015

Dans ce bel album à la couverture toilée, l’Art, l’histoire et l’époque de Claude Monet s’entremêlent avec son amour pour son jardin, à Giverny et dont il prenait tant soin. L’objet-livre est aussi beau que ce qu’il nous montre, alliant plusieurs styles graphiques pour nous le présenter. Un album qui se laisse découvrir et redécouvrir et à prolonger en se rendant à Giverny, où l’on peut visiter les jardins comme la maison du peintre.

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Il est certains jardins dont le mystère qui les entourent sont autant source de secrets que d’attractivité. Guidée par un rouge-gorge, la petite Mary découvre une porte cachée, dissimulée par des plantes qui ouvrent sur un jardin emmuré, laissé ainsi au décès de sa propriétaire car trop chargé de souvenirs, et qui revit grâce à la fillette, ce qui lui permet à elle de s’ouvrir et de s’épanouir, au fur et à mesure que le jardin se laisse apprivoisé et entretenir.

Maud Begon a parfaitement illustré le roman éponyme de Frances Hodgson Burnett qui célèbre la nature, l’amitié et les bienfaits physiques et émotionnels du jardin.

Le jardin secret. Maud BEGON. Editions Dargaud, mars 2021 pour le premier tome.

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Pour nos très grands….

Le goût sucré de la peur démarre par une situation plutôt banale : des enfants se font des frayeurs en s’introduisant dans le jardin potager d’une supposée sorcière. Évidemment, la sorcière n’en est pas une, bien au contraire. La manière dont Jeanne se prête au jeu en incarnant le rôle de l’Ortie, avec lucidité et bienveillance est d’ailleurs très plaisante. Alexandre Chardin convie ses lecteurs à une belle amitié intergénérationnelle autour d’un jardin luxuriant, de celles qui s’installent l’air de rien mais changent profondément ceux qui la vivent. Les deux personnages principaux sont très attachants, et la famille de Louise (la petite brunette de la couverture) n’est pas en reste. Mention spéciale au grand frère croisé mouton.

Le goût sucré de la peur, Alexandre Chardin, Magnard Jeunesse, 2016.

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L’oncle adoré d’Agathe souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? Voici la petite fille partie explorer le jardin familial en quête de trèfles à quatre feuilles dont elle espère qu’ils lui permettront de forcer la chance… Le regard enfantin enchante chaque parcelle du jardin, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix… Une lecture unique entre tous, à la frontière du conte, d’Alice au pays des Merveilles et des films de David Lynch !

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Dans Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Il suffit d’un jeu avec le chien Pavel pour que le jardin à l’abandon de la nouvelle maison de Violette laisse place au Jardin Sauvage : un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, vit une aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères ! Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle. Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

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Dans ce magnifique album longiligne, Chiara Mezzalama nous raconte un souvenir d’enfance qui s’est imprimé dans son cœur. Fille d’ambassadeur, elle part vivre avec ses parents à Téhéran. La propriété dans laquelle ils habitent est dotée d’un magnifique jardin qu’elle aime découvrir et parcourir avec son petit frère et où ils inventent mille histoires. Au-delà des murs, c’est la guerre, le chaos, la destruction. Mais un jour, ce dehors s’introduit dans ce dedans, ce huis-clos plein de verdure, d’innocence et de paix. Un garçon a passé le mur. Chiara plus curieuse qu’effrayée joue avec lui sans qu’ils ne parlent la même langue. Un jour elle lui fait un cadeau mais il disparaît pour ne revenir que bien plus tard…

Une grande poésie se dégage de cet album dans lequel le jeu et l’imagination sont indispensables pour se protéger et préserver la part d’enfance et d’innocence. Les illustrations surannées de Régis Lejonc sont splendides et nous font remonter le temps, partir dans un ailleurs. L’objet-livre est également magnifique avec son format atypique, ses pages épaisses et grainées, ce qui leur confère une couleur particulière.

Le jardin du dedans-dehors. Chiara MEZZALAMA et Régis LEJONC. Les Éditions des Eléphants, 2017

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Et vous, dans quels jardins la littérature jeunesse vous a-t-elle emmenés? Qu’y avez-vous découvert?

Nos classiques préféré.e.s : les facéties de Tomi Ungerer

« Si j’ai conçu des livres d’enfants, c’était d’une part pour amuser l’enfant que je suis, et d’autres part pour choquer, pour faire sauter à la dynamique (sic) les tabous, mettre les normes à l’envers : brigands et ogres convertis, animaux de réputation contestable réhabilités… ce sont des livres subversifs, néanmoins positifs » (extrait du livret publié par l’école des loisirs – Tout sur votre auteur préféré).

Pas étonnant qu’un musée ait ouvert ses portes à Strasbourg il y a quelques années, lui qui a légué une multitudes de dessins à sa ville natale. Très prolifique, Tomi Ungerer a publié soixante-dix ouvrages, dont il a pour moitié écrit les textes également.

Nous n’avions que l’embarras du choix pour vous présenter les dix raisons qui nous poussent à préférer tel ou tel album.

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Pour cet album paru aux éditions l’école des loisirs pour la première fois en 1968, Liraloin a eu un très grand coup de cœur, il s’agit du titre Les trois brigands. Voici les dix raisons de lire et relire ce livre :

1– Pour cette première de couverture qui fait blêmir de peur plus d’un enfant et cela depuis des générations : focus sur les yeux menaçants et cette immense hache rouge.
2 – Pour le choix des couleurs primaires et surtout ce bleu qui domine faisant ressortir l’aspect lugubre de l’histoire. La seule pointe de lumière émane de la présence de Tiffany, petite fille blonde aussi précieuse que la lune et l’or…
3 – De mémoire de médiathécaire, les illustrations pleine page d’une telle noirceur n’était pas chose commune à l’époque.
4 – Pour ces attaques orchestrées, organisées et d’une rare violence. La double page montrant un des brigand casser la roue d’une carrosse est très angoissante !
5 – Pour ce trésor amassé depuis des années et des années, mais au juste à quoi sert-il exactement?
6 – Pour ce texte, ce conte qui se prête tellement à la lecture à voix haute, un régal !
7 – Pour cet étrange revirement de situation … les trois brigands auraient-ils un cœur finalement?
8 – Pour l’adaptation cinématographique qui reste, entre autre, fidèle aux jeux d’ombres de l’album.
9 – Pour son adaptation théâtrale vu un jour sur scène, d’une grande finesse dans la recherche des détails.
10 – Pour qu’à jamais cette histoire soit transmise aux générations futures de lectrices et lecteurs.

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Otto, autobiographie d’un ours en peluche est peut-être le premier album qui a permis à Lucie de réaliser que l’on pouvait aborder des sujets extrêmement graves en littérature jeunesse : rien de moins que la Shoah, à hauteur d’enfant.

1– Car Tomi Ungerer détourne volontairement la figure de l’ours en peluche, symbole de la douceur de l’enfance pour la confronter aux horreurs dont sont capables les êtres humains.
2 – Pour cette phrase d’ouverture qui incarne immédiatement Otto dans ce qu’il a de commun avec les Hommes (ne pas se voir vieillir) mais aussi ce qui l’en éloigne (il peut être vendu) : « J’ai compris que j’étais vieux le jour où je me suis retrouvé dans la vitrine d’un antiquaire ».
3 – Parce que donner le rôle du narrateur à un ours en peluche offre un regard naïf et précieux sur l’enfance…
4 – … Mais fait aussi de lui une victime passive, tributaire des adultes comme le sont les enfants.
5 – Pour la période heureuse qui précède le drame, les jeux entre David et Oskar, les souvenirs, les aventures, l’encrier reçu sur la tête, le tatouant d’une tâche violette pour le restant de ses jours.
6 – Pour la beauté du geste de David qui confie Otto à son ami Oskar alors qu’il s’apprête à être déporté.
7 – Et pour le périple qui s’en suit, des Etats-Unis à une poubelle, et enfin l’espoir qu’il faut malgré tout conserver jusqu’au bout.
8 – Parce qu’Otto est, à sa manière, un héros de guerre lui aussi.
9 – Pour les indices délicatement distillés que perçoivent les grands enfants et les adultes et permettent un double niveau de lecture.
10 – Parce qu’Otto existe vraiment et que l’on peut le retrouver au musée Tomi Ungerer.

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Pour Colette qui aime à faire découvrir à ses plus jeunes élèves les figures d’Ogres, d’Ogresses ou d’Ogrelets, il est un album incontournable d’Ungerer : Le Géant de Zéralada. Et voilà pourquoi !

Le Géant de Zeralda, Tomi Ungerer, L’école des loisirs, 1971.
  1. Pour cette première de couverture particulièrement ambigüe : quel duo étrange que cette petite fille blonde aux joues roses et cet homme à la barbe grisonnante aux sourcils sévères et aux dents acérés. Elle ne semble pas en danger et pourtant que dire de ce couteau à la lame tranchante qui occupe le premier plan ?…
  2. Parce que cette histoire possède tous les atours du conte traditionnel, de la calligraphie gothique du titre au célèbre « il était une fois » qui introduit le texte, en passant par les personnages traditionnels de l’ogre et de la fillette aimable à souhait !
  3. Parce que très vite, on comprend que l’auteur va jouer avec ces codes du conte traditionnel de manière subtile et originale ! Ici point de réécriture à la sauce contemporaine, mais plutôt un bel esprit de subversion : Zeralda aime faire la cuisine, oui, oui, et c’est là tout son pouvoir ! Et c’est grâce à ses talents de cheffe qu’elle va mettre KO notre géant car grâce à elle il va découvrir qu’il y a d’autres goûts dans la nature que celui de la chair fraîche !
  4. Parce que j’ai toujours adoré les listes, leur poésie si particulière, et dans cet album là, l’amatrice de listes est servie sur un plateau d’argent :  » Un potage de cresson à la crème, Des truites fumées aux câpres, Des escargots au beurre et à l’ail, Des poulets rôtis, Un cochon de lait »
  5. Des listes gourmandes vous l’aurez compris ! Car cet album est une véritable ode à la gourmandise, à la profusion, aux banquets, à la générosité ! Aussi bien au niveau du texte qu’au niveau des images, notamment avec cette double page au cœur de l’album qui présente le menu du « souper tout à fait moyen » préparé par Zeralda une fois rentrée au service du géant.

6. Parce que la véritable héroïne du conte, ce n’est pas le géant dont l’horrible figure trône sur la couverture mais cette petite fille de six ans, ingénieuse, créative et courageuse.
7. Parce que vraiment « Zeralda » c’est un joli prénom ! Et qui commence par un « Z » en plus !
8. Parce qu’on pressent que derrière cette histoire, il y a du lourd du côté de la psychanalyse, parce que, bon, quand même, Zeralda, 6 ans, va rester au service du géant rencontré par hasard un jour de marché et qu’elle va finir par l’épouser des années plus tard. Certes, elle est devenue adulte mais tout de même, Ungerer ici encore va bien au delà des codes établis. Sa princesse et son prince charmant sont d’un tout autre acabit que celles et ceux qu’on rencontre habituellement dans les histoires pour enfant.
9. Et puis parce qu’ici l’enfant guérit l’adulte et délivre d’une manière bien surprenante toute la ville de la menace que ce géant représentait tant qu’il se livrait à sa passion de la chair d’enfant.
10. Enfin parlons des couleurs et du trait de l’artiste : c’est un voyage dans le temps à chaque page ! Un temps où la littérature jeunesse osait la parabole, l’allégorie, le second degré, tout en gardant une apparence de naïveté.

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Le maître des brumes fait partie des albums culte des moussaillons de L’île aux trésors qui en connaissent chaque détail. Un livre qui se relit avec un plaisir intact, pour au moins dix raisons !

Maître des Brumes, de Tomi Ungerer. L’école des loisirs, 2013.


1 – Pour l’Irlande un peu magique qui lui offre son décor de falaises et de prairies, de pubs et de marées.
2 – Pour les animaux qui peuplent ces pages : chien, chat, oies, cochons, moutons, mais peut-être aussi des bestioles plus inattendues ?
3 – Pour la jolie complicité frère-sœur qui traverse ces pages.
4 – Parce que s’imaginer pouvoir explorer les côtes irlandaises dans son propre curragh, what else ?
5 – Pour l’attrait magnétique et inquiétant exercé par l’île aux Brumes qui émerge des flots à l’horizon, « comme une vieille dent de sorcière ».
6 – Parce que les illustrations de Tomi Ungerer font VRAIMENT frissonner : cette brume dans laquelle la barque des enfants dérivent et dans laquelle on ne distingue plus rien, ces rochers qui semblent nous observer gravement, ces plantes grimpantes qui ressemblent à des griffes…


7 – Pour l’idée géniale et vertigineuse imaginée par l’auteur pour expliquer l’origine des brouillards, entre magie et rouages steampunk.
8 – Pour les doutes délicieux qui subsistent : tout cela s’est-il vraiment passé ?
9 – Parce que cette histoire, c’est finalement un peu l’anti-chèvre de M. Seguin. Explorer le monde, c’est certes dangereux, mais aussi captivant…
10 – Pour le bonheur immense de retrouver Papa et Maman après une aventure pareille.

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Le choix de Blandine s’est porté sans hésitation sur Le Nuage Bleu.

Le Nuage Bleu. TomI UNGERER. Ecole des Loisirs, 2000
  1. Pour cette couverture, faussement candide, un brin facétieuse, et surtout libre
  2. Pour l’indépendance et l’optimisme de ce petit nuage qui va son chemin
  3. Parce qu’il ne se laisse pas influencer, quitte à être seul
  4. Pour la poésie utopiste qui s’en dégage
  5. Pour ses couleurs éloquentes
  6. Pour les nombreuses références, historiques, populaires, culturelles, littéraires
  7. Pour son message universel de paix, de tolérance et d’ouverture à l’Autre
  8. Pour le petit détail qui dit tout
  9. Pour la Différence nécessaire
  10. Un album pour donner envie de découvrir les autres de l’auteur

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Et vous ? Avez-vous lu Tomi Ungerer et quel titre auriez-vous choisi ?

Nos coups de coeur de septembre !

Ah, septembre ! Sa frénésie post-vacances, sa soif de renouveau, ses belles journées d’été indien et sa rentrée littéraire ! Certain.e.s trouvent du mal à lire en ce mois où il faut retrouver un rythme, d’autres voient leur motivation décuplée ou trouvent dans la lecture une bulle où se ressourcer. C’est donc, plus que jamais, le moment de partager avec vous nos trouvailles mensuelles !

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Isabelle et ses moussaillons ont eu un coup de cœur pour nouvel album du duo Rascal-Louis Joos. Des pages qui nous entraînent aux États-Unis, en 1884. Les bisons sont en voie d’extinction. Un grand musée d’histoire naturelle dépêche un jeune taxidermiste pour ramener des cornes, des sabots et des peaux avant que l’espèce ne disparaisse. Ce dernier ne se doute pas qu’il va vivre un moment de grâce, l’une de ces expériences qui marquent à jamais et donnent un sens à notre existence… Le texte lyrique et les illustrations à l’encre et à l’aquarelle subliment la beauté des grandes plaines, du soleil couchant et de la nuit qui s’empare de la forêt, où les humains et leurs machines industrielles semblent des intrus. Et pourtant, on assiste dans cet album à une communion bouleversante entre l’homme et la nature. On retrouve les saveurs du voyage et de la liberté qui sublimaient déjà Le voyage d’Oregon. Un immense bol d’air, cet album !

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Et en roman, le coup de cœur de L’île aux trésors va au deuxième volet du diptyque Les Nuées, de Nathalie Bernard. On renoue ici avec tout ce qui nous avait déjà emportés dans le premier tome : une expérience de pensée stimulante (que se passerait-il si une catastrophe faisait voler en éclat nos repères spatiaux et temporels ?), des personnages inoubliables et un univers immersif. Néro est à la fois une suite, puisque l’on suit la protagoniste, Lisbeth, dans la suite de son périple, et un roman-miroir. Car nous allons également revivre le cataclysme du tome 1, d’une perspective différente. Nous avions vécu cette séquence du haut de la station spatiale internationale, nous sommes cette fois au fond des mers, à bord d’un sous-marin, et allons, de nouveau, au-devant d’épreuves inimaginables. Le passé continue de résonner de manière fascinante avec le présent, révélant les rouages de la naissance des mythes et de la construction des sociétés. Une série qui fait forte impression, entre récit post-apocalyptique haletant, épopée, réflexion philosophie et ode poétique à la beauté de notre monde.

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Pour Liraloin qui adore faire des trouvailles dans les albums destinés aux plus petits c’est un jeu de cache-cache qui a retenu toute son attention. Voici qu’un visage d’enfant apparaît à travers un buisson de paille haute, petite scène qui va être le témoin d’une succession d’animaux sauvages s’approchant parfois jusqu’à frôler la cachette. Le soleil laisse place à la lune ronde qui éclaire la savane et les animaux venus se repaître d’une douce tranquillité nocturne. Soudain un chien débarque et de son puissant flair semble avoir trouvé cette enfant si bien cachée. S’engage alors une course poursuite qui nous amènera jusqu’à la civilisation.

Cet album sans texte de Jean-Claude Alphen publié aux éditions D’Eux en 2022 fait preuve d’une belle inventivité et cultive le sens du détail. Les illustrations crayonnées émergeant des pages épurées de blanc ou de noir, selon le moment de la journée, sont magnifiques. Le jeu des lumières est complétement réussi. Le mouvement donné à la course-poursuite à travers les habitations est accentué par le geste de tourner les pages le plus vite possible. Mention spéciale pour le crocodile qui donne vraiment les chocottes !

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Pour Linda, il y a eu trop peu de lectures en septembre, mais un album se démarque par la beauté de ses textes et de ses illustrations : Définitivement – Tu peux déjà ; deux textes écrits par Grand Corps Malade pour célébrer la paternité, ou tout simplement la parentalité, sublimés par Thomas Baas, un illustrateur talentueux qui a su « photographier » autant de petits instants qui font la richesse du quotidien de parents et la beauté de ce lien si particulier qui les unit à leur(s) enfant(s).

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Après l’immense succès de Wonder, Lucie était curieuse de lire ce que R. J. Palacio pouvait proposer dans un univers différent. 
Avec ce nouveau roman, l’auteure s’essaie à un nouveau genre : le western. Et c’est une vraie réussite ! L’ambiance, sauvage et inquiétante, mais surtout les personnages, très incarnés. Le jeune Silas entraîne le lecteur à la recherche de son père, enlevé sous ses yeux par des bandits aux raisons troubles. Aventure, rencontres et émotion parsèmeront un périple, duquel il sortira forcément grandi.
Il est aussi question de photographie, thème qui illustre finement la difficulté de connaître toutes les facettes des personnes qui nous entourent. Assurément un coup de cœur !

Pony, R. J. Palacio, Gallimard Jeunesse, 2023.

Son avis complet ICI.

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Parce que ces deux romans sont tellement différents qu’il était impossible de choisir, et qu’un nouveau livre d’Annelise Heurtier est forcément un évènement chez Lucie, #Toutlemondedestestelouise doit figurer dans cet article.
L’auteure y aborde le thème du cyberharcèlement au collège, qui nous intéresse particulièrement, et fait le choix de nous immerger totalement aux côtés de Louise, seule narratrice de ce roman.
Avec elle, on assiste à l’incompréhensible déferlement de ragots et de violence suite à une scène mal interprétée. Louise a beau être équilibrée et entourée, les étapes et les conséquences s’enchaînent avec une précision chirurgicale. Ce roman se lit d’une traite, et laisse le lecteur bouleversé. Essentiel pour comprendre et combattre le mécanisme du harcèlement. 

#ToutlemondedestesteLouise, Annelise Heurtier, Casterman, 2023.

Son avis complet ICI.

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Pour Colette, retour devant le tableau blanc avec des textes pour bousculer ses élèves autour du thème toujours sensible de notre relation aux écrans. Et pour cela, elle a choisi un texte court d’Alain Damasio au rythme haletant, trépidant et particulièrement stressant dont les personnages principaux sont un sportif en mal d’affection et une IA à la voix sirupeuse. Bienvenue dans le monde de presque-demain de Scarlett et Novak ! En quelques pages, l’auteur nous dresse le portrait d’un homme dont le quotidien est entièrement rythmé par son brightphone, présence familière, docile et d’une fidélité à toute épreuve jusqu’au jour où… d’elle le voilà déconnecté.

Scarlett et Novak, Alain Damasio, Rageot, 2021

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Et pour poursuivre la réflexion, rien de mieux que les jolis textes emprunts de poésie de Thomas Scotto et Madeleine Pereira recueillis Dans un brouillard de poche. A travers une vingtaine de « portraits au filtre des écrans » c’est toute l’histoire de notre société contemporaine qu’on se prend en pleine figure, avec délicatesse et force à la fois. Peuple de têtes penchées, d’épaules rentrées, de pouces qui pianotent, de regards perdus. « Nous qui sommes déjà de l’autre côté du miroir… »

Dans un brouillard de poche, portraits au filtre des écrans, Thomas Scotto, Madelaine Pereira, éditions du POurquoi pas ? 2020

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Pour Blandine, deux coups de cœur très différents, qui font la part belle aux mots et aux livres.

Le samedi au paradis. Angela BURKE KUNKEL et Paola ESCOBAR. Kimane Editions, 2021

La couverture de cet album né d’une histoire vraie, est vraiment très réussie. Son sous-titre dit beaucoup de son contenu, mais sans le lire, nous savons déjà que son récit va nous emporter auprès des livres et des mots, qui font rêver et qui nous relient.
Cet album nous permet de rencontrer deux José, l’un est un enfant, l’autre est adulte. Ils se connaissent grâce à une bibliothèque, née par hasard et entretenue par un rêve un peu « fou » dans ce quartier défavorisé de Bogota en Colombie. C’est l’histoire de José Alberto Gutierrez, éboueur, qui nous est racontée. Et avec ses garçons, Blandine aime découvrir des parcours de vie. Cet album ne pouvait que leur plaire!

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Les larmes de l’assassin. Anne-Laure BONDOUX. Bayard Jeunesse, 2003

C’est pour accompagner son fils dans sa lecture que Blandine a (enfin) lu ce roman qui nous emmène au Chili, dans un bout de terre aride auprès de l’enfant Paolo, d’Angel qui a tué ses parents (et d’autres avant eux) et qui sont bientôt rejoints par Luis, aventurier raté. Au contact les uns des autres, chacun s’ouvre, développe des nuances d’humanité, Angel en particulier.
L’histoire est belle, rude, triste. Au-delà de la violence qu’induit le mot « assassin » du titre, elle nous engage à voir l’humanité de cet et de ces hommes, la manière dont elle s’est révélée et dont elle se manifeste. Ce roman c’est un plaidoyer pour la rédemption, pour découvrir toutes les facettes de l’Homme qui peut se monter tour à tour généreux, horrible, violent, amoureux, paternel, terrifiant, lâche, responsable, et jusqu’où il peut aller. Et en réponse, ce que la société pense de Lui, accepte ou non, et Lui renvoie. L’écriture d’Anne-Laure Bondoux est faite de métaphores, de douceur, et d’empathie, et instille une belle réflexion.

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Et vous, quelle a été votre lecture préférée de septembre ?

De la Page à l’écran : La troisième vengeance de Robert Poutifard

Adaptation du roman de Jean-Claude Mourlevat, Les vengeances de Maître Poutifard par Pierre-François Martin-Laval est un film familial que Colette et Linda ont vu avec leur enfant. Théodore et Juliette ont accepté de répondre à quelques questions autour de cette adaptation d’un roman qu’ils aiment beaucoup.

La troisième vengeance de Robert Poutifard, de Jean-Claude Mourlevat, folio junior, 2009 (pour la présente édition)
  1. Pourriez-vous nous présenter ce fameux Robert Poutifard inventé par Jean-Claude Mourlevat ? 

Juliette : Robert Poutifard est un enseignant retraité qui n’a jamais aimé les enfants. Il vit encore chez sa mère d’où il élabore son plan de vengeance.

Théodore : C’est un professeur des écoles à la retraite qui n’a pas vécu sa carrière dans les meilleures conditions notamment lorsqu’une année un groupe de 4 élèves lui a mené la vie dure et au moment de sa retraite il cherche à se venger de ceux-ci. 

  1. Qu’avez-vous pensé de l’interprétation qu’en a fait Christian Clavier dans le film de Pierre-François Martin-Laval ? Correspondait-elle à ce que vous aviez imaginé ? 

Théodore : j’ai trouvé que c’était une très bonne interprétation, un personnage peu dynamique, dont toute la vie tourne autour de l’enseignement alors qu’il n’aime pas les enfants. 

  1. Outre les enfants dont nous parlerons plus tard, un autre personnage est primordial dans cette fiction, c’est la mère de Robert Poutifard : comme pour son fils, pourriez-vous nous la présenter et nous dire si le personnage interprété par Isabelle Nanty correspondait à ce que vous vous étiez imaginé ? 

Juliette : Je pense que le personnage de la mère a été assez bien interprété, cela correspond assez à ce que j’imaginais.

Théodore : la mère de Robert Poutifard est une vielle femme qui est proche de son fils qui n’a jamais quitté la maison. Elle parle souvent de son mari dont Robert semble être le portrait craché – père qui par contre dans le film n’est pas évoqué.  Dans le roman, la mère est beaucoup plus gentille que dans le film où elle apparaît au début très sarcastique avec son enfant. La comédienne a été bien vieillie – vive le maquillage – et elle m’est apparue crédible pour incarner la mère de Robert. 

  1. Comment comprenez-vous les modifications apportées au titre du roman dans le titre du film ? 

Théodore : le titre du roman met l’accent sur la dernière vengeance de Poutifard lors de laquelle il comprend que personne n’a la vie facile et que ses élèves regrettent les farces dont leur maître a été victime. 

  1. Quoiqu’il arrive, il est ici question de vengeance : mais de quoi se venge ce pauvre Robert ? Qu’avez-vous ressenti en découvrant ses stratagèmes ? Les avez-vous approuvés ? 

Juliette : Il se venge de quatre de ses anciens élèves, les plus pénibles. Les stratagèmes sont plus fous les uns que les autres, toujours autant d’excitation. Je les approuve toutes même si la deuxième vengeance n’est pas exactement la même dans le film.

Théodore : On ne peut jamais approuver une vengeance mais il y a une forme de satisfaction à voir ces petits monstres punis. Et même si Valentin et les jumelles ne sauront jamais qui leur a fait vivre ces mauvais moments, Poutifard semble comme délivré. Pour Audrey, c’est une autre histoire. 

  1. Quelle a été votre vengeance préférée ? 

Juliette : La première avec le chien dans le restaurant. Le chien ne tenait pas en place !

Théodore : comme Juliette, c’est la vengeance du chien dans le restaurant que j’ai préférée car c’est la plus drôle et la plus ridicule car un grand chef qui tenait un restaurant étoilé se retrouve à tenir un simple food truck à cause d’un animal joueur ! 

  1. Personnellement, la fin du film m’a laissé perplexe : qu’en avez-vous pensé ? 

Théodore : non, pour moi c’est comme dans le roman. 

Affiche du film de Pierre-François Martin-Laval
  1. Au final, avez-vous trouvé que le film de Pierre-François Martin-Laval était une “bonne” adaptation ? 

Juliette : Oui, c’est vraiment une bonne adaptation. Même si quelques détails changent, ce n’est pas grave, on y retrouve le plus important.

Théodore : Oui, c’est une très bonne adaptation même s’il y a des petits trucs un peu différents : la vengeance d’Anthony dure longtemps aux dépens des autres vengeances, c’est la vengeance la plus préparée et la mieux détaillées dans le film. Dans le film, la vengeance contre les jumelles est un peu expédiée. 

  1. Et qu’avez-vous pensé de la brève apparition de Jean-Claude Mourlevat dans le film ? 

Théodore : Comme nous avons la chance de rencontrer Jean-Claude Mourlevat à 4 occasions, nous l’avons tout de suite identifié et nous avons apprécié cet hommage à l’auteur jeunesse à l’origine de l’histoire qui a servi de scénario au film.

Juliette : Tu as de la chance de l’avoir rencontré ! Comme je ne savais pas à quoi il ressemblait, j’aurais été bien incapable de le reconnaître. Ha ! Ha ! Mais je trouve ça sympa de l’avoir mis dans le film.

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Avez-vous vu Les Vengeances de Maître Poutifard ? Qu’avez-vous pensé de cette adaptation ?

Lecture commune : Pallas, tome 1 : Dans le ventre de Troie, de Marine Carteron

Certains romans font frémir toutes les branches du grand arbre à l’unisson. Ainsi en va-t-il du premier tome de Pallas, nouvelle trilogie de Marine Carteron qui revisite la mythologie grecque, que nous avons toutes lu pendant l’été. Il ne s’agit ni plus ni moins que de proposer une lecture alternative des enchaînements qui ont mené à la guerre de Troie, sur la base même des sources qui fondent la mythologie grecque. L’ambition du projet, l’originalité de l’écriture et la force de la proposition ne pouvaient pas nous laisser insensibles : lecture commune !

Pallas, tome 1 : Dans le vendre de Troie, de Marine Carteron. Le Rouergue, 2023.

Isabelle : Aviez-vous déjà lu Marine Carteron ? Vous attendiez-vous à la trouver sur le terrain de la mythologie grecque ?

Colette : Ma réponse va être très rapide : je ne connaissais pas du tout cette autrice ! Comme souvent, c’est grâce à mes chères copinautes que j’ai découvert ce nouvel univers ! 

Liraloin : Je connaissais cette autrice grâce à sa série des Autodafeurs, véritable phénomène chez les bibliothécaires, nous l’avons conseillé souvent aux ados et ils ont adoré à leur tour. Puis j’ai lu Génération K que j’ai trouvé plus noir mais avec un côté fantastique très bien abordé. Dix était bien mais je suis un peu restée sur ma faim/fin. À vrai dire je pense que Marine Carteron fait partie de cette génération d’auteurs-autrices français à l’écriture rare et qu’elle est capable d’aborder n’importe quel sujet. 

Linda : Je la connaissais car ma fille a lu Dix, réécriture du roman d’Agatha Christie, qu’elle m’avait chaudement recommandée mais que je n’ai jamais pris le temps de lire. Mais maintenant que j’ai découvert son style, je sais que je vais pouvoir me lancer sans problème car j’aime beaucoup sa plume. Quant à la question sur la mythologie, c’est un thème comme un autre et on sait que ça fonctionne bien auprès des ados… et des adultes. Il y a d’ailleurs de nombreuses réécritures féministes en ce moment telles que la BD Lore Olympus, ou les romans de Madeline Miller qui semblent rencontrer un vif succès.

Isabelle : Voilà, on connaissait Marine Carteron sur plusieurs registres, de la fantasy à la science-fiction et au thriller/policier avec les titres que vous avez cités, en passant par un registre plus réaliste avec La (presque) grande évasion par exemple. Cela fait trois ou quatre romans que je lis d’elle et c’est bien simple, impossible de savoir à quoi s’attendre, le genre change à chaque fois ! Ce qui reste, c’est sa plume incisive, nerveuse et (je trouve) très contemporaine, que je n’aurais pas associée spontanément à la mythologie grecque (j’avais tort !).

Blandine: Je n’avais encore rien lu de cette autrice même si plusieurs de ses livres m’avaient donné envie. C’est parce qu’Isabelle a parlé de ce livre-ci  que j’ai eu envie, enfin, de découvrir son écriture. Je ne suis pas spécialement férue de mythologie grecque, mais après le formidable Ariadnê de Flora Boukri, j’avais bien envie de m’y plonger à nouveau.

Isabelle : Blandine, tu évoques Flora Boukri, Linda, tu parlais aussi des réécritures multiples des mythes grecs en ce moment en littérature jeunesse. Aventures de Percy Jackson, enquêtes d’Hermès, feuilletons de Murielle Szac, romans de Sylvie Beaussier sur Méduse, Cerbère et Polyphème, réécriture du mythe de Pénélope par Isabelle Pandazopoulos… Comme nous l’avions évoqué dans notre sélection consacrée à la mythologie gréco-romaine, les auteurs de littérature jeunesse ne semblent pas se lasser de ce matériau ! En s’emparant à son tour de ces mythes, Marine Carteron ne risquait-elle pas de fouler des sentiers battus ?

Linda : Pas forcément ! La mythologie grecque a de ça d’extraordinaire qu’elle est une source quasi inépuisable d’histoires incroyables qui peuvent être réinterprétées ou tout simplement servir de base à écrire autre chose. 

Liraloin : Je ne crois pas non plus car la mythologie a toujours fasciné les auteurs, qu’ils soient sur le registre du conte, du roman fantastique… Il y a tellement d’aspects à exploiter, c’est hyper riche ! Malheureusement je ne lis pas assez de textes mythologiques pour oser la comparaison. Vous êtes beaucoup plus littéraires que moi.

Blandine : La mythologie fascine parce qu’elle aborde des sujets aussi universels que toujours actuels. Cependant, je crois, d’une part, que pour que l’intérêt soit et perdure, il faut la rendre attractive, accessible. Et d’autre part, je crois qu’on la réécrit et la lit à l’aune des questionnements de notre époque/génération/société. Ainsi, on peut actuellement assister à des (ré)écritures très féministes, ou en tout cas, qui déplacent la perspective du point de vue féminin.

Colette : Il me semble aussi que le registre dans lequel s’inscrit la réécriture de Marine Carteron est tout à fait particulier, il y a quelque chose de très exigeant, une volonté de coller au rythme des textes antiques notamment.

Linda : Ici, effectivement, Marine Carteron tente de coller le plus possible aux écrits originaux et d’en proposer un regard plus moderne.

Isabelle : Je suis d’accord avec vous, j’ai trouvé que la démarche dans ce roman se démarquait. Outre l’écriture sur laquelle j’aimerais revenir toute à l’heure, j’ai trouvé très originale la démarche qui consiste à s’appuyer (de façon très minutieuse) sur les sources mêmes des textes mythologiques pour raconter une histoire singulière en sélectionnant certaines séquences et en mettant en lumière certaines perspectives. C’est tout à fait différent de la démarche qui consiste à imaginer une nouvelle intrigue ancrée dans l’univers grec-antique.

Colette : Comme vous, je soulignerai notamment son souci de la référence, de la source, presque universitaire. On sent qu’elle ne veut pas faire dire n’importe quoi à ces personnages de la mythologie, qu’elle leur voue un profond respect.

Isabelle : Ça m’a fait penser à Pierre Bayard, vous connaissez ? Il reprend les éléments des enquêtes d’Hercule Poirot, en pointe les incohérences et parvient à nous convaincre de sa solution alternative. Et bien là, c’est un peu pareil, Marine Carteron travaille à partir du matériau même des différentes versions livrées et nous convainc d’un scénario alternatif.

Liraloin : Je ne connais pas.

Linda : Je ne connais pas non plus cet auteur mais je te rejoins sur le travail de Marine Carteron. J’ai d’ailleurs trouvé assez fascinant de lire ses annexes qui montrent combien le travail de recherche préalable à l’écriture a été conséquent !

Isabelle : Quelles ont été vos premières impressions en ouvrant ce roman ? Y êtes-vous entrées facilement ?

Liraloin : Je n’aime pas particulièrement la mythologie. C’est parce que j’apprécie cette autrice que je me suis empressée de lire ce roman. Je ne suis pas entrée facilement dedans mais très vite l’intrigue se met en place et les personnages ont tellement de consistance que je me suis laissé happer ! Mais j’ai essayé de faire lire le roman à mon fils de 15 ans et il s’est découragé tout de suite…

Blandine: Comme je l’ai écrit plus haut, la mythologie ne m’attire pas plus que ça mais là, l’enthousiasme d’Isabelle a été communicatif. L’entrée dans le roman n’a pas été aisée car il y a beaucoup de noms, de lieux, et d’événements. Et puis les Dieux font rarement dans le simple avec leur capacité à changer d’apparence et de noms, à s’unir comme bon leur semble, à tout bousculer au gré de leurs humeurs, à jouer avec les Humains dont ils ne se soucient finalement que peu… Il m’a fallu m’y retrouver dans les différents personnages, leur nature et leur rôle.

Isabelle : C’est drôle, moi je suis entrée dans ce roman comme dans du beurre. Il y a cette scène d’ouverture très visuelle, à la fois brutale et intrigante qui place le récit sous tension. Puis une scène avec des dieux qui m’a prise de court avec ses punchlines. Et ensuite les rebondissements se succèdent, les registres changent, bref je ne me suis pas ennuyée un seul instant !

Colette : Pour être très sincère, j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans ce roman à cause de sa grande violence. Je sais pourtant bien à quel point la mythologie grecque est d’une cruauté inouïe et pourtant sous cette forme là, romancée, je ne m’y attendais pas et me suis sentie très mal à l’aise…

Linda : J’avoue que moi aussi, j’ai trouvé le premier chant assez éprouvant à lire. Il y avait déjà moult personnages et éléments informatifs, c’était presque indigeste. Je me suis d’abord demandée où l’auteure voulait nous emmener, avant de me laisser séduire par l’écriture qui, bien qu’éloignée du style habituel des romans ados, est agréable à lire. C’est assez lyrique en fait, poétique, ce qui correspond bien à la forme du récit.

Isabelle : Je voulais justement revenir sur les émotions qui vous ont traversées à la lecture. Qu’avez-vous ressenti en parcourant ces pages ? 

Liraloin : Pour ma part, je me suis sentie le témoin d’une formidable épopée qui se déroulait sous mes yeux comme au cinéma ! L’écriture est visuelle et apporte ce plus recherché en littérature ado. J’espère que les jeunes attirés par Hadès et Perséphone liront tout d’abord Pallas. Je me suis vraiment prise d’amitié pour Hésione. La violence ne m’a pas gênée car je connaissais l’infamie de Zeus et de ses pairs.

Colette : Que ce soit le récit qui ouvre le roman ou celui du chant I mettant en scène le piège tendu à Zeus par Héra, Athéna et Poséidon, cette violence que je soulignais précédemment m’a vraiment incommodée… Comme toujours les violences faîtes aux femmes – ou aux déesses – me donnent envie de vomir ! Je crois que je suis particulièrement sensible quand il s’agit d’aborder ce sujet même à travers la fiction.

Isabelle : En tout cas, je vous rejoins sur la violence qui traverse ce texte. C’est quelque chose qui m’a interrogée et pourtant, tout n’est-il pas déjà dans les mythes ? Les crimes, les viols, les complots et les vengeances ? Je pense que la réécriture du texte du point de vue des femmes révèle cette violence. On ne la voit presque plus car, comme dans les contes, on y est habitué. Les viols à répétition commis par Zeus qui ne recule devant aucun moyen prêtent presque à sourire, on ne réalise pas ce qui se joue. Ici, c’est très concret. Et en même temps, cette violence ne m’a pas braquée car elle est mise à distance en quelque sorte par le ton souvent ironique.

Linda : Compassion, pitié, empathie, dégoût… Je pense avoir ressenti une belle palette d’émotions. Comme le disait Colette, la mythologie est violente et ce n’est pas forcément facile à lire sans ressentir un certain malaise. Zeus est particulièrement répugnant et en plaçant le récit du point de vue des femmes, il est évident que les lectrices vont ressentir plus fort encore l’horreur de ses actes. Cela dit, mon fils aîné a eu du mal avec la violence aussi donc c’est quelque chose qui ne s’arrête pas au genre.

Colette : Justement, nous connaissons cette violence grâce à notre expérience de lectrice et elle nous marque, même adulte. Je me demande comment celle-ci peut être perçue par des adolescent.e.s qui découvriraient à travers ce livre l’horrible pouvoir des dieux et des hommes…

Linda : C’est une question intéressante. Je le fais lire à mes ados mais elles ont déjà de bonnes bases en mythologie et s’attendent donc à y trouver de la violence.

Isabelle : À vrai dire, j’ai lu à mes enfants les feuilletons de la mythologie grecque de Murielle Szac, qui colle de près aux textes de Homère, et ça n’était pas moins trash. Je me souviens notamment du bain de sang au retour à la maison d’Agamemnon…

Blandine: Tu as tout très bien formulé Isabelle. La mythologie est violente, et ce, de multiples façons. Et elle est le reflet de nos sociétés passées et encore actuelles. Effectivement, une réécriture du point de vue féminin l’expose davantage, habitués que nous sommes à la voir, la lire, voire la subir. En inversant le point de vue, s’opère une dénonciation de cet état de fait et un refus qu’elle continue à s’exercer.

Colette : Le fait que, là, les violences sont racontées du point de vue des femmes, change en effet sûrement complètement mon ressenti. Il n’y a plus de mise à distance, je suis dans leur corps et ce qu’elles subissent me bouleverse alors que “d’habitude” en effet il y a une sorte de légèreté dans la manière dont les crimes, les viols, les tortures sont énumérés sans être véritablement racontés… C’est assez fort quand on y pense… 

Isabelle : Je pense qu’on ne réalise pas à quel point tout notre patrimoine d’histoires (mythologie mais contes aussi) est traversé de choses très violentes que nous ne voyons plus car nous y sommes habitués et parce que ça s’insère dans un univers un peu déconnecté de la réalité. Mais tout de même ça infuse nos imaginaires… donc quelque part je trouve bienvenu de nous faire prendre conscience de ça.

Colette : Et de ne plus relativiser… 

Isabelle : Je pense que nous sommes heurtées par la même chose mais que la différence, c’est que, pour ma part, je suis convaincue que c’est quelque chose qui était déjà dans les textes sans qu’on en ait conscience.

Colette : Oui j’en suis convaincue, combien de fois j’ai hésité à raconter à mes élèves tel ou tel épisode parce que je les trouvais d’une violence folle et qu’à des élèves de 11 ans je n’avais pas du tout envie d’expliquer ce qu’était un viol par exemple parce que Zeus ne se reproduisait que comme ça !

« – Poséidon n’est pas encore arrivé ? se contente-t-elle de lui répondre.
– Non… tu l’aurais repéré à l’odeur… et puis, tu le connais, mon frère aime soigner ses entrées. Il arrivera à la dernière seconde, nimbé de lumière et tout le tralala. On aura déjà de la chance s’il ne se fait pas précéder de ses tritons soufflant dans leurs conques…
– Des tritons ? En pleine forêt ? sourit Athéna.
– Oui, certes, reconnaît Héra, pas les tritons, mais pour le reste, tu vas voir…
Comme pour donner raison à sa sœur, Poséidon franchit le cercle de verdure au moment précis où la lumière perce entre les branchages. Les rayons de l’aube tombent autour de lui comme mille lances et les oiseaux tous ensembles se mettent à pépier. »

Isabelle : Malgré tout, j’avoue que j’ai souvent ri, je me demande en vous écoutant si je suis la seule ?

Liraloin : J’ai souris en coin plus d’une fois surtout lors de certaines scènes où Marine Carteron profite bien de la situation pour faire passer certains hommes pour des crétins.

Linda : Après avoir lu ta critique sur le roman je m’attendais vraiment à quelque chose de plus drôle et léger mais en dehors d’un ou deux passages qui m’ont fait sourire, je n’ai pas vraiment trouvé matière à rire.

Colette : Comme Linda, je n’ai pas beaucoup ri. J’ai trouvé ce roman sans espoir aucun… Alors que dans la mythologie, ce que l’on apprécie en général c’est l’incroyable magie qui caractérise les dieux et les déesses – et qui sans doute nous fait oublier leur ignominie. Ici ne reste plus que l’ignominie. 

Linda : C’est vrai que pour le moment, il y a bien peu d’espoir !

Isabelle : J’ai ri justement de l’outrance des répliques divines qui tournent en dérision les atours des autres dieux et semblent considérer ce qui se passe sur terre comme un théâtre accessoire. Et je n’ai pas trouvé qu’il y avait peu d’espoir, il y a de l’amour, non ?

Colette : justement je pensais que les divinités avaient un peu plus de considération pour les humains. Ici en effet que nenni ! Les hommes et les femmes sont de vulgaires jouets ! Ils sont l’objet de mesquineries divines contre lesquelles ils ne peuvent absolument rien.  

Liraloin : Oui tout à fait, l’amour y est bien présent qu’il soit d’ordre filial ou amoureux. Je pense au lien que Pallas entretient avec Athéna par exemple, c’est puissant !

Linda : Oui il y a de l’amour ! Mais à quel prix ? Les sacrifices sont énormes pour que Hésione puisse vivre de son amour…

Colette : Et va-t-elle vivre son amour finalement ? Je n’y crois pas une minute ! La fin est très ambigüe non ?

Linda : Oui absolument. 

Isabelle : Les humains ont peu de latitude parce qu’ils sont soumis aux desseins des dieux, on voit que se joue quelque chose de plus grand et Hésione le voit aussi. Les déesses n’ont pas tant de marges que ça non plus. Mais humaines et déesses se démènent pour essayer d’orienter le cours des choses, c’est précisément cela qui met le récit sous tension et qui me donne envie de lire la suite.

Linda : Probablement… Je lirai la suite également, j’ai hâte de voir ce que l’auteure a encore à dire. Mais c’est plus l’aspect politique qui m’intéresse avec les enjeux que cela soulève.

Isabelle : Qu’est-ce que tu entends par l’aspect politique, par curiosité ?

Linda : Je pense que ça rejoint ce que tu disais plus haut, à savoir que les humains sont les marionnettes des dieux qui dirigent plus ou moins leurs actions. C’est cet aspect de l’histoire qui m’intéresse, voir comment l’auteure va choisir de diriger les querelles entre les dieux pour dessiner l’avenir des humains et de Troie. Alors bien sûr on connaît l’histoire d’Hélène et du Cheval de Troie mais ce sont les tenants et aboutissants de l’histoire qui m’intéressent vraiment. Comment Marine Carteron va-t-elle conduire son récit ?

Isabelle : Justement, comment caractériseriez-vous l’écriture ?

Liraloin : Une écriture forte et ancrée ! 

Linda : Comme je l’ai dit plus haut, Je trouve que l’écriture donne une forme lyrique au récit, presque poétique, chantante.

« Éclairée par la lune, la grande plaine d’Ilion semble couverte d’argent. Dans la lumière laiteuse, les profonds fossés creusés par les hommes autour de la ville sont emplis de ténèbres d’où des piques acérées émergent comme des canines.
Au-dessus de ces bouches sombres prêtes à dévorer les pattes des chevaux, les murailles se dressent ; surhumaines, étincelantes. »

Colette : J’ai apprécié le mélange des points de vue, des registres voire des genres. On oscille régulièrement entre poésie et narration, entre épopée et journal intime. C’est dans l’écriture que pour moi réside toute l’originalité de ce texte, dans ses jeux stylistiques, dans ces va-et-vient maîtrisés entre l’ancien et le moderne, là on touche à un texte qui montre sa littérarité.

​​Isabelle : J’ai été suprise par le style très vif et contemporain avec l’usage du présent et répliques qui claquent dans les premières pages. Mais cela donne un rythme et puis c’est le style de Marine Carteron. Mais vous avez raison, il y a un registre plus lyrique qui donne des respirations, de jolies descriptions aussi. Cela m’a agréablement prise de court.

Blandine: Il y a beaucoup de rythme dans l’écriture, elle est très vive et visuelle, avec des pointes sarcastiques.

Colette : Nous n’avons pas parlé précisément des personnages et notamment de celui d’Hésione qui semble être le personnage principal. Il me semble que c’est un choix intéressant, qui interroge : pourquoi elle ? C’est un personnage de la mythologie que je ne connaissais absolument pas (et dont je ne vois pas le lien avec la guerre de Troie pour l’instant ! Eclairez-moi !)

Liraloin : Houla, le lien Hésione – Guerre de Troie, ça devient trop compliqué pour moi ! Hésione est une future prêtresse, lien entre les dieux et les hommes. Pour moi, elle a cette puissance, cette légitimité que les autres femmes n’ont pas, elle doit être héroïne !

Colette : Je ne parle pas forcément de référence culturelle mais juste de choix narratifs : pourquoi cette princesse là comme héroïne, au delà du fait qu’elle est désignée comme la gardienne de Pallas qui donne quand même son titre au roman ?

Isabelle : Très bonne question ! Hésione, fille de la prêtresse d’Athéna dans ce qui deviendra la ville de Troie, donne une perspective humaine au récit. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle ne se résigne pas face aux manigances divines. Elle a un destin tout tracé pour elle qui ne lui convient pas, ses marges sont évidemment minimes mais j’ai dans l’idée qu’elle ne va pas se laisser faire. J’ai vérifié, c’est un personnage qui existait bien dans les textes grecs. On ne voit pas tout de suite les liens avec la guerre de Troie, c’est l’un des points intrigants ! Je dirais (ne pas lire si vous n’avez pas terminé le roman) qu’il se profile que la guerre de Troie est en fait au cœur d’un conflit entre Athéna et Zeus. Hésione se retrouve impliquée car c’est elle qui prend la suite de sa mère pour veiller sur Pallas en attendant qu’Athéna trouve un moyen de faire sortir cette dernière de Troie. Par ailleurs, elle est au cœur d’un épisode mythologique qui oppose Céto et Hercule et qui a à voir avec le conflit divin dont je parlais (là encore, c’est dans les textes). On voit le lien avec la guerre de Troie chez Homère à la fin, lorsque le frère d’Hésione, Podarcés, prend une nouvelle fonction et un nouveau nom !

Colette : Merci pour ces précisions Isabelle ! Elle a donc du potentiel notre Hésione ! Elle est au cœur de plusieurs trajectoires majeures qui dessinent l’épaisseur de cet épisode mythologique. 

Isabelle : J’avoue que je suis assez bluffée que l’autrice soit allée débusquer des épisodes aussi peu connus pour nourrir son intrigue.

Colette : C’est aussi ce qui m’a le plus impressionnée ! J’ai lu attentivement les annexes ! Ce qui est rare dans mes lectures plaisir !

Linda : Isabelle a tout dit. J’allais évoquer le lien d’Hésione avec Héraclès et celui avec  Podarcés donc je n’ai rien à ajouter de plus. Je suis aussi très impressionnée par la mise en avant d’un épisode moins connu porté par un personnage qui ne l’est pas beaucoup plus pour construire et nourrir un récit qui ne perd rien en tragédie et en suspens. Comme Colette, la lecture des annexes a retenu mon attention bien plus que d’habitude, j’ai trouvé vraiment intéressant que l’auteure explique les choix qu’elle a fait.

Isabelle : Pensez-vous qu’il soit nécessaire de connaître la mythologie grecque pour apprécier ce roman ?

Blandine: Nécessaire non, mais c’est un plus incontestable. Pour apprécier les clins d’œil et références, mais aussi les inversions de perspectives.

Liraloin : Oui, c’est peut-être un plus et encore… moi qui ne suis pas une spécialiste, cela ne m’a pas gênée. En effet, ici nous sommes sur de la fiction pure et dure et l’autrice a le droit de prendre des « libertés » même si elle se base sur des chants. Au contraire, je me suis échappée de ces connaissances que je ne possède afin de m’imprégner des relations entre les personnages, de leurs complots machiavéliques…

Linda : Ce n’est pas nécessaire de connaître mais ça peut aider. J’avoue avoir souvent mené des recherches en parallèle de ma lecture pour me rafraîchir la mémoire sur un personnage ou un événement…

Colette : Quelques références aident sans aucun doute à ne pas se sentir perdu dans le dédale des personnages qui peuplent ce récit ! Par exemple pour comprendre la partie du récit dédié à la création du monde –  la partie qui est imprimée en blanc sur fond noir –  avoir quelques connaissances permet quand même d’expliciter ce passage particulièrement poétique et donc elliptique.

Isabelle : C’est un autre aspect que j’ai trouvé réussi. Il me semble que les incollables de la mythologie pourront prendre plaisir à décrypter les multiples clins d’œil et découvriront peut-être même des séquences moins célèbres et auront envie de faire des recherches comme Linda (à la maison, nous connaissons assez bien les mythes mais j’ignorais qui était Pallas par exemple et je ne voyais plus que vaguement ce qu’était devenue Céto). Mais il me semble qu’on peut lire sans problème le roman sans connaissance préalable (l’arbre généalogique au début est bien utile pour s’y retrouver !). 

Au début de cet échange, Blandine disait qu’on a tendance à lire la mythologie grecque au prisme des questionnements contemporains. Avez-vous perçu une résonance actuelle ?

Liraloin :  Tout à fait ! le côté féministe y est très présent. D’ailleurs que Madame Carteron en soit remerciée car il ne doit pas être évident de se détacher de cette violence masculine qui caractérise ces textes antiques.

Colette : Clairement, le choix de raconter l’avènement de la guerre de Troie à travers le regard exclusif de femmes et de déesses est caractéristique de questionnements contemporains ! Ici tout est montré à travers un “female gaze” pour reprendre un concept cinématographique propre à notre époque. 

Blandine: Cette (re)lecture ne s’effectue pas seulement avec la mythologie, c’est un mouvement de fond que l’on peut observer dans différents genres littéraires, mais principalement historiques, en mettant en avant des parcours de femmes inspirantes, créant des modèles, et parfois en leur prêtant des envies, émotions, possibles, préoccupations qui n’étaient pas les leurs (encore).

Linda : Je rejoins ce que les filles ont dit. L’écriture qui s’axe sur le regard des femmes plutôt que sur celui des hommes est clairement un mouvement contemporain. C’est d’ailleurs parfois trop évident et gênant car pas toujours réussi. Ici c’est parfaitement maîtrisé et donne un nouveau regard sur des évènements connus en mettant en avant des thèmes forts qui sont au cœur de notre société en mouvement sur la place accordée aux femmes.

Isabelle : À qui auriez-vous envie (ou pas !) de faire lire ce roman ?

Liraloin : Je pense que ce roman parle aux jeunes adolescent(e)s en recherche de sensations fortes (ça les changerait de Captive et compagnie où l’écriture laisse à désirer !!). Il n’est pas évident à proposer mais si on insiste sur le côté féministe je crois qu’il peut trouver son public.

Colette : D’habitude les fans de mythologie que je côtoie sont des enfants ou des pré-ados. A eux, à elles je ne conseillerai pas Pallas mais à des ados lecteurs et lectrices averti.e.s là oui !

Linda : Je l’ai déjà fait lire à mon fils ainé et je l’ai recommandé à mes filles. Je pense que certaines de mes amies lectrices devraient également apprécier.

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Et vous ? Avez-vous lu et aimé Pallas ?