Et si on lisait un western ?

Si le western est un genre cinématographique incontournable sur la conquête de l’Ouest américain, il est moins fréquent en littérature. Pourtant, certaines de nos lectures (plus ou moins) récentes nous ont donné envie de remettre à jour la sélection Indiens et cow-boys publiée il y a presque dix ans. En selle !

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Tout a commencé avec notre lecture commune de La longue marche des dindes. Nous y avons trouvé des marqueurs du western avec le grand trajet à effectuer, les rencontres, les dangers. Et, surtout, cette adaptation en BD du roman de Kathleen Karr par Léonie Bischoff faisait la part belle aux paysages grandioses !
Nous avons adoré suivre le périple de Simon qui mène à bien une idée à priori folle et prend confiance en lui au fil du chemin et des rencontres, mais aussi le contexte historique fort dans lequel l’histoire prend place.

La longue marche des dindes, adapté par Léonie Bischoff à partir du roman de Kathleen Karr, Rue de Sèvres, 2022.

Les avis d’Isabelle, Linda, Blandine et Lucie.

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Roman que nous vous recommandons d’ailleurs pour aller plus loin dans la découverte mais aussi parce que le format se prête idéalement à la lecture à voix haute.
La longue marche des dindes est un récit initiatique original au cours du quel on fait des rencontres parfois surprenantes, parfois problématiques mais qui, toujours, viennent pimenter un récit d’aventure intelligent et bourré d’humour. L’auteur nous entraîne dans une longue marche à travers l’Amérique, à la découverte des turkeyboys, moins connu que les cowboys, et de la difficulté d’un voyage de mille kilomètres avec des volatiles.
Le récit rappelle par certains aspects l’Amérique de Tom Sawyer avec ses chercheurs d’or, ses brigands, l’esclavagisme ou encore les chasseurs de bisons.

La longue marche des dindes de Kathleen Kaar, L’école des loisirs, 2018.

Les avis d’Isabelle et Linda.

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Lucie a aussi eu l’occasion de découvrir Et le ciel se voila de fureur dans le cadre du Prix Vendredi 2022. La vengeance est au cœur de cette histoire, comme de nombreux westerns cinématographiques, et Taï-Marc Le Thanh y a malicieusement glissé un certain nombre de personnages iconiques. Si cette lecture n’a pas tout à fait été le coup de cœur escompté, l’ambiance du western y est bien présente et apporte une réelle épaisseur au récit. D’autant qu’il est agrémenté de magnifiques croquis.

Et le ciel se voila de fureur, Taï-Marc Le Thanh, L’école des loisirs, 2022.

Les avis Lucie et d’Isabelle

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Plus récemment encore, c’est avec une grande curiosité que certaines branches du Grand Arbre se sont penchées sur Pony. Après avoir aimé Wonder, elles avaient très envie de découvrir ce que leur réservait le nouveau roman de R. J. Palacio. Et cela a été un nouveau coup de cœur ! La quête de Silas, parti à la recherche de son père enlevé sous ses yeux par des bandits, l’entraîne à travers les grand espaces américains. Lui aussi fera un certain nombre de rencontres qui l’amèneront à grandir et à en apprendre plus sur ses origines. L’auteure a su mêler paysages, découvertes techniques (notamment en photographie), suspens et une ambiance très particulière qui flotte sur un roman qui ne ressemble à nul autre.

Pony, R. J. Palacio, Gallimard Jeunesse, 2023.

Les avis de Lucie et d’Isabelle.

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Calamity Jane n’a pas toujours été l’héroïne du Wild West Show de Buffalo Bill, alternant performance équestre impressionnant un public peut habitué à voir une femme armée de colts! Calamity Jane veut être maîtresse de son destin : « Très vite, elle adopte l’habit de daim et le pantalon, le colt à la hanche et la cigarette à la bouche. Sous son chapeau de feutre brillent un regard crâne, un esprit farouche, une âme rebelle. » Voilà, il n’y a pas d’autre choix pour gagner cette liberté des grands espaces ancrés en elle. Mais Calamity aime trop et bouscule les codes, veut aider les plus faibles : justicière et généreuse! Cet album relate une histoire, une légende, une ode à la liberté. Cette liberté et la souffrance de cette femme que l’on retrouve dans les mots d’Anne Loyer. Le courage, l’indomptable Calamity-rouge comme l’amour qu’elle porte à sa fille. Cette touche de couleur si vive qui illumine les illustrations de Claire Gaudriot.

Calamity Jane, Anne Loyer & Claire Gaudriot, A pas de loup, 2019

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Ab Stenson est libre, libre d’avoir choisi son destin, du moins celui qu’on lui a imposé dès son plus jeune âge. Sauvage? Dur et solitaire? Ab Stenson s’habille comme un homme, s’agite comme eux. Elle vit, vol les banques… jusqu’au jour où elle croise la route du jeune Garett qu’elle prend en otage un matin comme un autre pour celle dont la tête est mise à prix. Bien vite Garett est fasciné par cette femme « sans foi ni loi » et découvrira des sentiments qu’il n’a jamais connu : l’amour et la liberté : « Je n’ai jamais été amoureux d’Abigaïl Stenson. La fascination qu’elle exerçait sur moi était d’un autre ordre. Peut-être que j’aurais aimé lui ressembler, peut-être qu’elle incarnait tout ce qu’on m’avait appris à détester. Je ne sais toujours pas exactement. »

Marion Brunet revient sur une période où l’homme connaît toute domination. A travers son personnage d’Abigaïl Stenson, elle donne la parole à toutes les femmes libres et conquérantes. Etre sans foi, ni loi pour tenir, pour survivre, pour ne pas trop aimer et se protéger. Le personnage de Garett la rend plus forte et indomptable. Le lecteur ne s’émeut jamais pour elle, elle n’en a pas besoin. En revanche, un peu comme Ab, le lecteur prend Garett sous son aile pour lui faire oublier son passé et faire de lui un homme loyal et aimant.

Sans foi ni loi, Marion Brunet, Pocket jeunesse, 2019

L’avis d’Isabelle

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Celle qui venait des plaines, c’est Winona. Si Charlotte Bousquet nous invite à suivre Virgil Wyatt dans sa quête de vérité, elle est la figure centrale de cette histoire. Et quelle figure ! Fille d’une soldat et de la sœur de Crazy Horse, elle a été à la fois l’amante et l’ennemie jurée du père de Wyatt, a survécu aux sévices du pensionnat, côtoyé hors-la-loi et U.S. marshals, appris à leurs côtés à soigner et à tuer… Tout comme Virgil, le lecteur se retrouve envoûté par la fameuse Vipère de l’Oklahoma. Mais raconte-t-elle la vérité ?
« On est dans l’Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, on publie la légende ! »
Charlotte Bousquet propose une réflexion sur la vérité et le mythe (un peu à la manière de « L’homme qui tua Liberty Valance » de John Ford, d’où est tirée cette citation), mais s’appuie aussi sur des faits historiques pour évoquer la place des femmes au Far West et les atrocités commises dans les pensionnats où étaient retenus de force les enfants indiens jusque dans les années 80.

Celle qui venait des plaines, Charlotte Bousquet, Gulf Stream éditeur, 2017.

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L’époustouflante couverture des contrées salées annonce la couleur : celle de la rencontre du western et de la magie. Ce roman graphique semble d’abord s’inscrire dans un registre historique ancré dans l’Oklahoma de 1919. Depuis qu’Elber est rentré des tranchées, sa petite sœur Vonceil ne le reconnaît plus. Moins insouciant, plus adulte, voilà qu’il se met en ménage avec l’insipide Amelia. Mais un jour débarque une envoutante dame blanche qui exige qu’Elber la suive. Furieuse de son refus, elle empoisonne la seule source d’eau potable des environs. Pour lever le sort, Vonceil n’hésite pas à se lancer tête baissée vers les contrées salées. Ses aventures nous font brusquement basculer dans une autre dimension… Entre enquête, épopée et fantasy carrollienne, cet album ne cesse de nous prendre de court. L’intrigue merveilleuse et le contexte historique se nourrissent réciproquement dans une symbiose étonnante. L’épopée s’appuie par exemple sur des éléments historiques comme les difficultés des fermiers américains, les traumatismes des survivants de la guerre ou la prohibition. Étonnant !

Les contrées salées, de Hope Larson et Rebecca Mock (Rue de Sèvres, 2022)

L’avis complet d’Isabelle

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Conquête de l’ouest, vengeance, voyage initiatique et quête d’identité sont les thèmes centraux de ce western qui nous entraîne dans un Far West digne des meilleurs films du genre. Porté par des personnages attachants, le récit alterne les scènes violentes et d’autres plus contemplatives. Ces dernières permettent de découvrir les personnages, leur histoire et de vraiment saisir la complexité d’appartenir à deux cultures différentes, à deux mondes qui s’opposent, surtout quand l’une est persuadée d’être dans son bon droit en faisant disparaître l’autre. Natifs américains et irlandais puisent leur force dans le désir de garder leur identité et de sauver ce qu’il leur reste d’humanité.
Avec des thématiques très actuelles, ce roman graphique s’inscrit dans l’actualité en interrogeant notre rapport aux autres et à la nature. Par ces personnages attachants, il interroge nos actions et notre Histoire, car s’identifier à un personnage et vibrer avec lui, c’est aussi apprendre à se mettre à la place de l’autre.

Hoka Hey ! de NEYEF, Label 619, 2022.

L’avis complet de Linda.

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C’est aussi le point de vue des natifs qu’adopte Nathalie Bernard dans Le dernier sur la plaine. S’inspirant de personnes et de faits réels, l’auteure nous emporte dans la seconde moitié du 19ème siècle, ce moment de bascule où les rangers traquent les dernières tribus refusant de se faire enfermer dans des réserves.
A travers le point de vue de Quanah Parker, dernier chef Comanche, elle montre le combat qu’il mena toute sa vie pour tenter de sauver la culture, les croyances et les terres de son peuple. Ce personnage est magnifique, sensible et solide, d’une humanité désarmante et bouleversante. Et le contexte historique n’est pas en reste : on voit sous nos yeux le paysage transformé par le développement des lignes de chemin de fer et de l’agriculture ; le quotidien des amérindiens qui vivent, survivent, tentent de s’adapter ; la condition des femmes, dans les deux camps ; la nature façonnée par le rythme des saisons et la guerre.

Le dernier sur la plaine, Nathalie Bernard, Editions Thierry Magnier, 2019.

Les avis d’Isabelle et de Lucie.

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Cela fait déjà dix ans que Blandine a lu Western Girl d’Anne Percin et son souvenir de lecture demeure intact et toujours aussi bon! Présentation :
Ce roman nous transporte dans le Middle West américain, au cœur d’un groupe de 12 « frenchies », cinq garçons et sept filles, partis trois semaines en stage dans un ranch au milieu d’un élevage de races [de chevaux] américaines, et principalement auprès d’Elise Bonnel, rousse flamboyante de 16 ans qui adore western et country depuis ses 6 ans, allant même jusqu’à prendre des cours d’équitation.
Le roman est très bien écrit et propose, en alternance avec les déboires relationnels (plutôt classiques) de la jeune fille, une description géographique, une analyse historique et sociologique des Etats-Unis. On découvre une Réserve, de hauts lieux de batailles, nous roulons sur les immenses Interstate, ces routes linéaires presque sans fin du centre des Etats-Unis, on écoute de la musique dans un snack diffusé par un juke-box, etc. Il est aussi question du préjugé, de la différence, du racisme, notamment avec Derek B. Johnson, un jeune Noir venu de Philadelphie.

Un roman exaltant qui donne envie d’écouter de la country, de faire du rodéo et de boire des ginger beers!

Western girl. Anne PERCIN. Editions du Rouergue,

L’avis de Blandine.

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États-Unis, 1884. Les bisons sont en voie d’extinction. Un grand musée d’histoire naturelle dépêche un jeune taxidermiste pour ramener des cornes, des sabots et des peaux avant que l’espèce ne disparaisse. Ce dernier ne se doute pas qu’il va vivre un moment de grâce, l’une de ces expériences qui marquent à jamais et donnent un sens à notre existence… Rascal et Louis Joos abordent le drame du massacre de millions de bisons par les colons venus d’Europe sous l’angle lumineux de l’initiation d’un homme qui trouve bonheur et sens au contact de la nature. Le texte lyrique et les illustrations à l’encre et à l’aquarelle subliment la beauté des grandes plaines, du soleil couchant et de la nuit qui s’empare de la forêt, où les humains et leurs machines industrielles semblent des intrus. Et pourtant, on assiste dans cet album à une communion bouleversante entre l’homme et la nature. On aime retrouver des saveurs qui nous avaient transportées dans Le voyage d’Oregon : celle du voyage (ici de New-York vers le Kansas puis le Canada) et surtout celle de la liberté. Un immense bol d’air, cet album !

Buffalo Kid, de Rascal, illustré par Louis Joos (Pastel, 2023)

L’avis complet d’Isabelle

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Et si on allait toujours plus à l’Ouest? Alors à l’Ouest, que se passe-t-il ? Eh bien, comme nous le dit le titre, rien de bien nouveau à l’ombre des cactus ! Au Far West, on rencontre toujours les mêmes personnages : shérif, danseuse de cancan, Indiens comme cowboys qui se font toujours la guerre à base d’or convoité, de passage au saloon, de poursuite dans le désert… Mais à l’Ouest, il y a quand même du nouveau ! Car Anne-Sophie Tilly a glissé dans son texte autant de rebondissements et de situations cocasses que de nombreuses références et multiples clins d’œil qui raviront les petits comme les grands lecteurs!

A l’Ouest, rien de nouveau. Anne-Sophie TILLY et Fabienne BRUNNER. Frimousse, 2016

L’avis de Blandine

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Et pour terminer, un indémodable: Billy, un hamster!

Un papa hamster, bandit de métier, aimerait bien que son fils le soit aussi. Mais il se rend bien compte que Billy est bien trop gentil pour le devenir. Il décide néanmoins de lui offrir sa première, et plus importante, leçon ! A savoir, brandir son arme devant un animal et tonner d’une voix forte : « Haut les pattes ! » Billy s’en va…Et bien sûr, rien ne se passe comme son père l’avait prévu. Mais c’est peut-être mieux ainsi?!
Derrière son décor de Far West (où tout y est!), cet album aborde les désirs paternels pour le fils, l’amitié, l’entraide et la fierté ! Une réussite!

Hauts les pattes de Catharina Valckx. Ecole des Loisirs, 2010

L’avis de Blandine

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Et vous, aimez-vous les westerns ? En avez-vous déjà lu ? Lesquels nous recommanderiez-vous ?

Des livres qui se lisent dans tous les sens !

Un livre, c’est une couverture qui ouvre sur tout un monde à découvrir.
Mais certains auteurs décident de jouer avec ce support et d’en changer le sens de lecture. Dans cet article, nous vous proposons de partir à le découverte de ces drôles de livres, qui – à la manière d’un palindrome – peuvent se lire dans un sens ou dans l’autre, voire comme une boucle infinie.

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D’un côté il y a Léo. Il vit dans une ville près d’un port où les bateaux vont et viennent.
De l’autre il y a Phara, elle vit sur une île où nagent des poissons aux mille couleurs.
De l’autre coté de la mer, c’est la vision de l’un qui, en traversant l’étendue qui les sépare pousse le lecteur à se rendre compte que les choix des uns influent sur le quotidien des autres. Tout est étroitement lié, par la mer et les océans. Il est urgent d’en prendre conscience et d’adpater notre manière de consommer !

Les avis d’Isabelle, Lucie et Liraloin

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Ah la sacro-sainte histoire du soir ! Le rituel immuable tant attendu ! Voici un classique du Père Castor qui renverra petits et grands à la répétition de ce moment privilégié avec beaucoup d’humour. Car si Martin Lapin raconte à ses enfants l’histoire de Florent Eléphant, que celui-ci raconte celle de Paolo Manchot, pendant que Louis Perroquet raconte celle de d’Eloi Dauphin, que va raconter ce dernier à ses bébés ?

L’histoire du soir, Laurence Gillot et Philippe Thomine, Flammarion, Père Castor, 2008.

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Les Editions du pourquoi pas ? proposent les collections « Faire Société » et « Faire humanité » composées de textes narratifs ​et d’illustrations contemporaines, pour amener le lecteur à réfléchir sur le vivre ensemble. La plupart des titres sont composés de deux textes en recto-verso, deux regards croisés sur une même thématique.
Les livres peuvent se lire indépendamment dans un sens ou dans l’autre. Les deux parties se complètent ou se répondent. Elles invitent à multiplier les points de vues et aiguisent l’esprit critique.

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Peu importe si nous prenons l’album par le début ou la fin, il y a LA question que vont se poser les ours de cette aventure : « Qu’est-ce qu’il y a derrière ce mur ? ». Le jeu de la première et quatrième de couverture peut éventuellement donner un petit indice. Cette histoire tient sur le suspens : d’un côté un ours solitaire aperçoit un trou dissimulé dans le mur puis un ballon bleu flottant au-dessus de ce dernier. D’observation en exploration l’ours va faire une jolie découverte. A vous de deviner laquelle ? De l’autre côté, deux ours peureux vont tomber sur un œil les observant par un trou dissimuler dans le mur. A partir de là, ils vont imaginer le pire… « Au secours ! Il arrive ! C’est un très très grand monstre ! »

Un album pour les petits qui se régaleront, eux aussi, à se faire peur !

D’un côté…et de l’autre de Gwendoline Raisson et Ella Charbon – Ecole des Loisirs, collection : Loulou et Cie, 20

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Les livres de « couleurs » d’Hervé Tullet utilisent cette particularité! Leur auteur aime le jeu, le contact et l’espièglerie, ce qu’il glisse dans ses albums que les enfants sont invités à manipuler, tourner, secouer, à souffler ou appuyer dessus… et quand la dernière page est tournée, on renverse le livre et on recommence! Des albums colorés et joyeux pour des moments d’échanges, de rires et de partages garantis!

Présentation de Blandine ici.

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Les éditions « Le port a jauni » proposent des albums de poésie illustrée pour la jeunesse tous bilingues, en français et en arabe. Les textes écris en français sont traduits vers l’arabe mais aucun sens de lecture n’a plus de valeur que l’autre ni même de sens. Les illustrations sont d’ailleurs très bien agencées, de façons à convenir à la lecture dans les deux sens.

Tisser un projet éditorial en deux langues, sans se soucier des cartes d’identités, en cherchant une résonance dans les thèmes poétiques. Donner à voir et à entendre les deux langues ensemble dans un contexte artistique, loin des poncifs idéologiques attendus. C’est proposer un autre accès au monde, c’est entrer en poésie…

lE PORT A JAUNI

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S’il y a bien une artiste dont nous adorons le travail destiné à la petite enfance, c’est Lucie Felix ! Que de malice, d’ingéniosité, d’espièglerie dans ses albums à manipuler dans tous les sens ! Avec Prendre & donner, l’artiste réinvente l’imagier pour égrener des verbes qui prennent corps grâce à la matérialité du livre. L’enfant est invité à saisir des formes dans la chair même de la page et à les déplacer au fil de mots qui s’opposent. Et à la fin, surprise : on peut faire le chemin en sens inverse !

Prendre & donner, Lucie Felix, Les Grandes personnes, 2014.

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En 1980, paraît aux Etats-Unis The turn about, think about, look about book. Il faudra attendre 2022 et l’audace des éditions Les Grandes personnes, pour que cet album cartonné de Beau Gardner soit enfin publié en Français.

Tourne, pense, regarde, Beau Gardner, Editions Les Grandes personnes, 2022.

Et quel plaisir de découvrir le travail de cet artiste qui nous invite à travers un éventail de formes épurées à changer de point de vue au fil des quatre côté de la page. Rien de mieux pour comprendre le fonctionnement de ce petit bijou que les mots du préambule :

« Tu peux lire ce livre de plusieurs façons. Comme son titre l’indique, plus tu le tournes, plus il y a de choses à voir. Tiens-le à l’endroit, et tu verras une image… tourne le livre sur le côté, à l’envers, à gauche, à droite et la même image sera complètement différente ! Tu peux donc regarder chaque illustration de quatre points de vue… ou faire appel à ton imagination et voir encore autre chose. »

Voilà un album qui agit sur le regard à la manière d’une baguette magique !

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Aimez-vous ce genre de livres ? Avez-vous des titres préférés ?

Pour un Noël décalé

Cette année, nous vous proposons une sélection de Noël avec des titres, des personnages ou des points de vues inattendus. Parce que le Père Noël et les lutins, c’est sympa mais heureusement les auteurs de littérature jeunesse fourmillent d’idées qui sortent des chemins battus. Voici nos préférés !

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Nous en avons déjà fait une lecture commune l’année dernière, mais Jack et la grande aventure du cochon de Noël entre évidemment dans cette sélection. Car si Jack profite de la magie de la nuit de Noël pour s’introduire dans le pays des objets perdus, il n’est nullement question du Père Noël dans ce roman. Qui propose au passage une vraie réflexion sur la valeur que nous accordons aux objets.

Jack et la grande aventure du Cochon de Noël, J. K. Rowling, Gallimard Jeunesse, 2021.

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Michael Morpurgo aussi s’est prêté au jeu de réinventer un conte de Noël avec son Bonhomme de neige, inspiré par le classique de Raymond Briggs. Il est une nouvelle fois question de la magie de la nuit de Noël, mais c’est un bonhomme de neige qui prend vie pour entraîner James, petit garçon solitaire qui peine à s’exprimer, à la découverte de son univers. Un voyage qui changera sa vie.

Le bonhomme de neige, Michael Morpurgo, Gallimard Jeunesse, 2019.

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La petite souris s’interroge, que de changements dans la ville ce matin ! Des lumières, des odeurs, des objets sont sortis de nulle part et transforment totalement son environnement. Quel mystère se cache derrière tout cela ? Noël approche est un album qui enchante les petits car eux savent bien à quoi correspondent ces changements. Et quel plaisir de découvrir avec la petite souris toutes les merveilles qui permettent d’attendre Noël !

Noël approche, Andréa Leonelli, illustrations de Philippe Carme, Callicéphale, 2001.

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Ici le Père Noël s’est carapaté, envolé, piuffffffffffff (alerte FBI porté disparu)… et lorsque Noël approche c’est un peu la panique à bord. Heureusement que l’élégant Professeur Goupil n’a pas froid aux yeux et accepte de remplacer le gros bonhomme à la barbe blanche. Est-ce que nous sommes réellement certain(e)s que Mister Santa Claus a réellement rendu son tablier? Cet album est un formidable cherche-trouve et nous sommes heureuses-heureux de retrouver notre héros Professeur Goupil. Quel régal que de parcourir toutes ces immenses pages qui regorgent de mille détails et de clins d’œil destinés au plus grands (si si les parents soyez un peu attentifs s’il vous plaît). Bravo Anne Montel pour ce beau et long travail, car cet album nous réconcilie avec la magie de Noël et puis le puzzle doit être bien amusant à faire également !

A la recherche du Père Noël de Loïc Clément et Anne Montel – Little Urban, 2022

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Pour un Noël décalé, rien de mieux que les albums de Thierry Dedieu, un auteur que nous chérissons à l’ombre du grand arbre pour sa créativité et son engagement.

Dans la foisonnante collection d’immenses albums consacrés à cette période festive créés par l’auteur, il en est un où Noël est littéralement dé-ca-lé : en effet nos cinq comparses, la chouette, le rouge gorge, la souris, l’écureuil et le hérisson adorent « l’ambiance féérique, les promesses de cadeaux et les batailles de boules de neige… » mais voilà qu’à l’approche de Novembre, l’un des leurs doit partir hiberner. Après plusieurs tentatives pour célébrer Noël avec leur ami le hérisson coute que coute, la petite troupe doit se résoudre à l’évidence : l’hiver, leur ami hérisson n’est pas disponible.

Alors un matin enneigé, les amis ont une idée :

 » Et si on décidait de fêter Noël au printemps ? Nous serions tous enfin réunis ! « 

Et voilà comment Noël fut littéralement décalé !

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Inspiré d’un conte de Noël de Tove Jansson, Noël dans la vallée des Moomins est parfaitement décalé puisqu’on y suit une famille qui ignore tout de ce jour et de cette fête de Noël. Espèce hibernant, le Moomin n’a pas l’habitude de sortir de son lit à cette époque de l’année mais, fait exceptionnel, cette année un de leur voisin a décidé qu’il serait trop triste qu’ils passent à côté de ce grand jour. Mais alors que chacun se prépare activement, les Moomins décident de suivre le mouvement comme s’ils s’apprêtaient à affronter quelque créature terrifiante. Quiproquos et situations insolites font de cet album un récit drôle et amusant qui interroge sur le sens de Noël.

Noël dans la Vallée des Moomins de Cecilia Davidsson & Alex Haridi, illustré par Filippa Widlund, Cambourakis, 2018.

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Lorsque Tolkien s’empare de Noël, ce n’est pas pour nous raconter une histoire ordinaire et classique du vieux bonhomme rouge. Ecrite sur une vingtaines d’années au travers d’une correspondance mise en place pour ses enfants, il se met dans la peau du Père Noël pour raconter ses aventures empruntes de magie et du fantastique si cher à l’auteur. Tradition familiale, histoire originale richement illustrée, Les lettres du Père Noël nous entraîne au Pole Nord où vit le vieil homme et son ami Ours Polaire. D’une année sur l’autre l’histoire évolue et prend différentes formes, il n’est parfois question que de la préparation des cadeaux mais certaines années seront marqués par l’effondrement d’un toit et un déménagement précité ou encore d’une guerre avec les gobelins des cavernes. Chaque Noël dans la famille Tolkien est une fête et un événement unique.

Les lettres du Père Noël de JRR Tolkien, Christian Bourgois éditions, 2022.

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Une ville enneigée, un Monsieur en costume qui avance tant bien que mal, et des exclamations deci-delà. « Il est arrivé », « Il est arrivé »… D’accord, mais qui donc est arrivé? Un album tout en hauteur et perspectives pour le découvrir ! C’est astucieux, foisonnant, et très cocasse !

Il est arrivé! Christophe PERNAUDET et Sébastien CHEBRET. La Joie de Lire, 2019

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Et si l’on regardait un peu du côté de l’Italie? Là-bas, Noël se fête au passage de la Befana. Une sorcière qui vient, dans la nuit du 5 au 6 janvier, apporter des présents ou du charbon noir. En France, on trouve peu d’albums sur Elle, en voici deux qui se complètent parfaitement, entre vision traditionnelle et vision plus contemporaine. De quoi donner envie de prolonger les Fêtes jusqu’à cette date!

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On connaît Olivier Tallec pour son trait inimitable et son humour noir. Il va de soi que son album de Noël est résolument décalé ! Décalé car l’histoire de Sapi, le sapin qui rêvait de devenir un arbre de Noël révèle les facettes sombres de cette fête. On aime y voir un tourbillon de flocons, de lumière et d’amour, la destinée de Sapi pointe les travers consuméristes de cette fête. L’adorable Sapi, qui a extrait ses racines du sol pour échapper à la perspective de fournir le bois des meubles IKEA ou de cercueils, est pris de court par la brièveté et l’hystérie du moment. Rapidement délaissé une fois le fameux déballage des cadeaux passé, l’arbre se retrouve planté dans la cour où il attend le retour de la saison des guirlandes. Il ne verra que l’arrivée d’un nouveau sapin, planté à ses côtés. Un album qui a sa place dans les lectures de Noël pour décaler un peu notre regard et réfléchir à ce que nous souhaitons faire de cette fête. Nous vous souhaitons de chaleureux moments de partage avec vos proches !

Sapin le sapin, d’Olivier Tallec. L’école des loisirs, 2023.

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Et vous, quelles histoires de Noël décalé préférez-vous ?

Le Prix Vendredi, édition 2023 !

Comme les années précédentes, nous avons lu les titres de la sélection du Prix Vendredi – 7ème édition. Alors que le Lauréat sera annoncé dans la journée, nous vous proposons de découvrir nos avis sur ces romans destinés aux adolescents.

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Au nom de Chris de Claudine Desmarteau, Gallimard Jeunesse (Scripto), 2023.

La vie n’est pas tendre avec Adrien. Alors quand le soir tombe, il se débat avec des idées noires, cherche en vain le sommeil et finit par sortir marcher seul dans l’obscurité. Une nuit surgit une voix des ténèbres. Cette voix qui fait irruption sans guillemets ni description pour nous donner un peu à voir à qui elle appartient glace d’emblée. Un peu comme dans ces films d’horreur qui ne nous laissent qu’imaginer ce qui se tapit derrière la porte. C’est intrigant et magnétique : impossible de reposer ce thriller. On parcourt ces pages le souffle coupé, redoutant le drame à chaque instant. Les chapitres donnent, à petites touches, une consistance au mal-être d’Adrien, évoquent les affres du harcèlement, l’installation d’une emprise dont sa mère, aimante mais maladroitement anxieuse, peine à le protéger. Il s’agit aussi de la quête de soi qui caractérise l’adolescence et qui ressemble parfois à un exercice de funambulisme.
Les saisons passent au rythme de la voix de Chris, tour à tour galvanisante et berçante, charmante et autoritaire. Les contours de l’homme, eux, ne se précisent guère : qui est-il ? Existe-t-il vraiment ? Quel âge a-t-il ? Est-il dangereux ? La narration à la première personne nous place au plus près des expériences d’Adrien, un peu comme si on lisait ses pensées ou des vers libres jetées dans son journal : des phrases sans ponctuation surgissent parfois à un rythme rapide dans la narration, rendant la détresse du garçon presque palpable. Un livre sombre, mais hypnotique et initiatique.

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Dix-huit ans, pas trop con de Quentin Leseigneur, Sarbacane (Beau&Court), 2023.

Le narrateur garde sa cagoule mais sa voix s’impose d’emblée, franche et directe : celle d’un jeune homme au seuil de l’âge adulte embarqué (provisoirement) dans un commerce lucratif mais risqué. Dès que le charbon et les clients qui défilent lui en laissent le temps, il nous explique sans façon la marchandise et les stratégies commerciales, le recrutement des petits pour fouiller les étages et organiser le ravitaillement et les grands qui embauchent « sans discrimination » mais avec lesquels on ne plaisante pas. Sans jugement, ce roman met en lumière la brutalité du monde des tours et de la drogue, les dilemmes des jeunes qui y vivent et les illusions dans lesquelles il est si risqué pour eux de se bercer. Les mots de ce court roman percutent et bousculent. Quentin Leseigneur compose une voix lucide et sincère, tour à tour gagnée par l’espoir, les doutes et la peur. Mais cette langue scandée qui rend hommage à l’argot, au verlan et aux langues des cités sonne juste comme les dialogues des séries The Wire et Validé. Sa puissance, combinée à la densité de l’intrigue, concentrée en un midi-minuit, laissent le lecteur estomaqué. Un roman coup de poing !

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Premier rôle de Mikaël Ollivier, Thierry Magnier, 2023.

Ce roman, truffé de citations, clins d’œil et autres références au cinéma, est un bonheur de cinéphile. Il donne envie de voir ou de revoir quantité de films. La culture transmise par Nino à sa petite fille est un véritable plaisir à lire. Tout comme sa vision d’un art dont la raison d’être et l’économie sont fortement remises en question en ce moment.
Mais Mickaël Ollivier propose aussi de beaux portraits de femmes. Portrait d’une adolescente qui s’essaye à l’écriture (puisque ce texte est présenté comme sa première tentative d’écriture), de sa grand-mère qui l’a élevée malgré son besoin d’indépendance, et de sa mère qui a préféré vivre loin de toute entrave familiale. Trois femmes aux visions de la vie très différentes, qui en viennent à cohabiter pendant le premier confinement. Car la covid tient une place prépondérante dans la dramaturgie de l’histoire dont la résolution pousse le lecteur dans ses retranchements et l’oblige à bousculer ses convictions.

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Le Souffle du Puma de Laurine Roux, l’école des loisirs (Médium +), 2023.

Laurine Roux s’inspire d’une histoire vraie pour construire le récit des Enfants du Llullaillaco, deux enfants découverts morts en 1999 au sommet d’un volcan argentin, momifiés et parfaitement conservés par le froid. L’histoire s’inscrit dans deux époques, la notre auprès de scientifiques qui tentent de faire parler les corps, et cinq cents ans plus tôt, dans les pas des enfants. Les deux époques tressent une histoire emprunte de magie et de spiritisme cherchant une interprétation dans l’étude scientifique et avançant vers le destin inéluctable et tragique de ces deux enfants morts pour des croyances fortes. Le souffle du Puma est un récit fort et hyper intéressant parce qu’il prend corps dans notre réalité et met en avant un rite spirituel dont les victimes étaient des enfants. Porté par une héroïne au caractère fort, il livre un magnifique message sur le besoin, le désir de liberté.

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De larmes et d’écume de Stéphane Michaka, Pocket Jeunesse, 2023.

1872, une goélette, baptisée la Mary Celeste a été retrouvée chavirant sans plus personne à son bord mais avec son chargement intact. Tout avait été laissé tel quel comme si ses navigants étaient partis sur l’instant, mais avec l’idée de revenir… La Mary Celeste a été retrouvée mais jamais aucun de ses naufragés. Un mystère.
Douze ans plus tard, ce célèbre et énigmatique naufrage refait parler de lui lorsqu’un vieux loup de mer arrive à Londres dans la compagnie d’assurances de la Mary Celeste avec une vieille bouteille contenant un manuscrit qui permettrait de connaître la vérité. « Spotty  » Finch, 17 ans, qui seconde Basil Huntley, un passionné des naufrages, va comprendre peu à peu pourquoi son supérieur est particulièrement intéressé par cette histoire à laquelle il semble lié, et pourquoi en dépit de sa sécurité, il va tout faire pour découvrri ce qu’il s’est passé.
C’est ainsi qu’en se lançant dans les bas-fonds de l’East End, dont est originaire Spotty, Basil va remonter le fil de ses souvenirs jusqu’à son adolescence à Liverpool et sa rencontre avec une jeune fille d’un autre rang social, dont la fortune du beau-père est issue du commerce du « bois d’ébène ».
Ce roman entremêle trois fils narratifs avec une grande fluidité nous faisant ressentir les beautés et dangers de chacune des situations, faits de decisions délicates et malheureux coups du sort. A bord de la Mary Céleste sur laquelle la jeune Elsie consigne ses journées et observations dans son journal, tant sur la navigation que sur les attitudes des membres de l’équipage, entre eux, vis-à-vis d’elle, ou encore du Capitaine.
Ces passages sont immersifs et nous donnent à ressentir la houle, les embruns, les manoeuvres, les différentes tensions.
Dans Londres avec la terrible condition des enfants des rues et ce qu’il leur faut faire pour survivre, et contre qui Basil et Spotty se retrouvent.
A Liverpool où le jeune Basil vit un amour réciproque mais clandestin avec une jeune fille indépendante et vive, mais sur qui le beau-père tente d exercer une emprise terrible, l’isolant de sa famille.
Bien que l’insertion d’un personnage ne soit pas utile et que Spotty soit d’une grande maturité et culture au vu de ses origines et âge, ce roman d’aventures inspiré d’une histoire vraie est happant. Par son écriture immersive et visuelle, Stéphane Michalak nous emporte par des thématiques fortes, (émancipation féminine, emprise psychologique, amour, amitié et respect) et des personnages bien campés, confrontés à des situations intenses et périlleuses

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This is (not) a love letter d’Anouk Filippini, Auzou, 2023.

Un été – peut-être plus – sur la côte basque. Loue, son frère, sa mère, sa grand-mère. Et dans le jardin de la maison familiale une tiny house occupée par une romancière, Graziella, et son fils, Inigo. Loue est passionnée de surf, et elle est vraiment douée. Mais cette année, elle surfe en solitaire, à l’heure où le soleil se lève. Cette année pas question de retrouver la bande de copains, Ben, Cannelle, Moussa, Bixente. Cette année, Loue traîne dans son sillon un parfum d’amertume, de nostalgie, de chagrin. Et tout le roman sera l’occasion de démêler ce qui a creusé ce profond sillon derrière elle, avec l’aide d’Inigo, lumineux personnage, qui au fil des cours de surf qu’il prendra auprès de Loue, lui permettra d’accepter sa vérité et de renouer avec la vie qui palpite malgré tout, là, sous la combi !

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Romance, tome 3. Octave d’Arnaud Cathrine, Robert Laffont, 2022.

Après Romance et les Nouvelles Vagues, c’est avec grande fébrilité que nous retrouvons les mêmes personnages reflet d’une époque, d’une société parisienne très actuelle. Octave et Vicente (Vince) ont été amants et ce dernier supporte mal la brutale séparation orchestrée par Octave qui a préféré sans doute fuir un amour trop fort. Alors Vince qui souhaite (réellement ?) tourner la page se réfugie dans un fantasme : celui d’aimer un de ses profs. Tandis que son amie Marylin se « répare » elle aussi de sa rupture avec Octave en continuant de dessiner et espérer un jour rencontrer son héroïne-peintre Elizabeth Peyton, Titus et Lilian survivent à leur manière, l’un en aimant secrètement… l’autre en avalant des pilules pour oublier sa condition.

Tous vont se croiser, s’évoquer, se confier l’un à l’autre portant d’une seule voix cette génération d’étudiants durant le confinement. Une vie qui continue même si la situation n’invite pas à rencontrer de nouvelles personnes. Est-ce que finalement cet enfermement n’est pas le moment de prêter encore plus attention à l’autre et à son état psychique ? Dans ce roman choral qui s’organise en différentes phases allant du confinement au déconfinement les lectrices et lecteurs vont être les témoins des sentiments les plus profonds se jouant dans un groupe de jeunes adultes. Sans exagérer sur la place proéminente des réseaux sociaux, Arnaud Cathrine utilise les codes d’une jeunesse afin d’illustrer le rythme de l’histoire d’une douceur magnétique.

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La Dernière Saison de Selim de Pascale Quiviger, Rouergue (épik), 2023.

Dans une oasis imaginaire, Pascale Quiviger dresse une société où les femmes sont investies d’un grand pouvoir religieux. Et pour cause : le panthérisme, leur religion monothéiste, a pour objet une déesse. Ce « matriarcat » (en réalité simple contre-pouvoir face au Sultan) ne rend pas la société plus égalitaire, loin s’en faut : il est dirigé par une Infinie qui parle en prenant exemple sur Maître Yoda, la sagesse en moins.
L’ambiance « Mille et une nuit », les coutumes et croyances millénaires créées par l’auteure sont très prenantes. Et, pour les lecteurs du Royaume de Pierre d’Angle, quel plaisir de retrouver Esmée et Mercenaire ! C’est d’ailleurs l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire de ce personnage mystérieux. Le lecteur s’attache vite et durablement aux personnages, qui ont tous une histoire singulière. C’est l’un des grands talents de cette auteure : créer des figures romanesques et nuancées dont on a plaisir à suivre les aventures.

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Tous nos rêves ordinaires d’Elodie Chan, Sarbacane, 2023.

Nous voici à l’aune de l’an 2000 dans une banlieue pavillonnaire ordinaire, à Val-de-Seine, en Normandie. C’est l’été, il fait chaud, et le temps s’écoule lentement. Romane, flamboyante rousse, est du genre réservée mais extravertie lorsque sa meilleure amie Lola, jolie blonde « parfaite » est à ses côtés. Ensemble, en rollers, petit short et rires, elles font tourner les têtes et les cœurs. Cyrus d’ailleurs, aimerait bien que Romane lui accorde davantage d’attentions, pour le plus grand dam de Chloé, son amie de toujours, dont il découvre un jour de fête, et donc trop tard, qu’elle est « une fille ». Lola, elle, rêve de paillettes et célébrité, enfin, elle veut surtout échapper à l’aura de sa mère, ancienne « Miss Normandie » qui lui serine sa perfection. Alors elle participe à un casting pour devenir chanteuse, mais derrière ses airs bravaches de fille qui se la joue femme (et qui fait comme si elle savait), innocence et naïveté sont toujours là. Gabriel lui ne veut surtout pas s’attacher pour ne pas reproduire le schéma parental, alors il passe de fille en fille, fume autant qu’il peut car ça évite de se souvenir, donc de souffrir. C’est tellement plus facile d’être le bourreau des cœurs, il n’avait juste pas prévu, pas voulu, pas imaginé, succomber. Et puis il y a Serge, un père de famille qui voit sa fille grandir, devenir femme, et ça il ne supporte pas, ça le renvoie à son âge, à sa condition, ça le met minable, alors il cogne. Violence ordinaire qui se devine derrière les fenêtres mais qu’on ne veut surtout pas entendre, savoir…
Cet été-là va changer beaucoup de choses pour eux tous, leur permettre de grandir, prendre conscience, s’émanciper, reproduire des schémas ou justement s’en échapper. Et si les époques changent avec notamment les modes de communication, certaines choses demeurent… entre adolescence, premières fois, apparences et émotions. Chaque génération voudrait s’inventer, s’affranchir de la précédente tout en poursuivant des modèles et une certaine forme de normalité. Les sentiments demeurent, seuls les moyens changent (et les références musicales aussi!!). Un roman dans la prolongement de Tom Sawyer/Huckleberry Finn et qui fait référence au « Normal People » de Sally Rooney.

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Griffes de Malika Ferdjoukh, l’école des loisirs (Medium +), 2023.

C’est une enquête fort alambiquée à laquelle Malika Ferdjoukh convie ses lecteurs ! Alors qu’un hiver glacial s’abat sur Morgan’s Moor, de violents tourments bouillonnent sous la chape de gel : un drame ancien, une vision funestement prémonitoire, une griffe qui se lève pour frapper…
Quel bonheur de s’immerger dans ce 19ème siècle plus vrai que nature où l’on voyage en diligence et porte le tweed ou la dentelle sous l’oeil d’animaux empaillés ! Cette enquête rend magnifiquement hommage à Conan Doyle, mais aussi à Charles Dickens, Jane Austen et Bram Stoker. On pense aussi évidemment au mystère de la chambre jaune face à ce meurtre commis dans une chambre hermétiquement close.
Évidemment, chacun semble avoir quelque chose à cacher et le duo dépêché par Scotland Yard va avoir fort à faire. Ils seront secondés un peu malgré eux par la fille de l’aubergiste – ouïe fine, langue bien pendue et un aplomb déconcertant – qui se rêve de seconder en Sherlock Holmes.
Les personnages sont hauts en couleur, entre ce détective fan de Dickens, de shortbreads et de whisky gallois qui ne jure que par les siestes (dont il dit qu’elles « déploient le meilleur de ses intuitions »), cet auxiliaire timide mais fougueux, et cette ribambelle de témoins déroutants. Leurs dialogues pleins de verve sont réjouissants (« J’ai longtemps dormi avec un grand frère qui gagnait des tournois de cricket pendant ses crises de somnambulisme. »).

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Avez-vous lu certains de ces titres ? Lequel a votre préférence ?

Les jardins dans la littérature jeunesse

Voilà une thématique qui inspire grandement vos arbonautes ! Le jardin, ce lieu d’évasion et si propice à l’observation. Suivez le guide de nos lectures qui risque de vous emporter dans des lectures aventuresques surprenantes peu importe la taille de son jardin !

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Pour nos petits

Si Turbo l’escargot est un champion de la vitesse il n’en n’est rien de Bavou l’Escargot, un gastéropode un peu pépère tranquille, qui se promène dans un immense jardin (vraiment immense ???). Ce périple lui procurera plus d’une peur à surmonter. Les illustrations en gros plan apportent cette dimension vertigineuse à hauteur d’escargot bien évidemment. Un album pour nos tout-petits qui ne cesse, année après année, de les émerveiller.

Le voyage de l’escargot de Ruth Brown, Gallimard jeunesse, 2000

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Dans cet album, une grande et belle double page s’ouvre sur quatre plants de fraisiers un peu fatigués d’avoir donné tout l’été. Insectes, oiseaux viennent trouver refuge dans ce jardin que Melvill affectionne particulièrement : « Tu veux nous aider ? On est en train de replanter quelques fraisiers. Ça nous fera plus de fraises cet été. Ils vont pouvoir s’enraciner avant l’arrivée des grands froids. » Accompagné de sa mère et de sa meilleure copine Lisa, Melvill s’en donne à cœur joie. Dans ce jardin, tour à tour terrain de jeu et lieu de vie animal et végétal, suivons l’évolution de ces fraisiers à travers les saisons.
De ma fenêtre de lecteur, j’ai observé ce doux balai saisonnier. La tentation est grande et la convoitise très forte : que de beaux fraisiers aux futurs fruits gouteux… Et quoi de mieux que d’en apprendre encore plus sur la nature et tous ces précieux insectes et animaux. Une belle réussite pour ce bel album immersif aux tendres illustrations.
Un grand et bel album qui a obtenu le Prix Sorcière en 2021 dans la catégorie « Carrément beau mini

Juste un fraisier d’Amandine Laprun, Actes Sud Junior, 2020

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Dans cet album, le jardin est un lieu de mystère…
C’est dimanche et Clémentine passe la journée chez sa mamie en compagnie de ses parents. « Mamie a toujours plein de brindilles accrochées à ses cheveux. Et ça agace Clémentine. ». Le repas dominical terminé, mamie semble fatiguée et clémentine s’ennuie « quand soudain, elle découvre un trou dans la haie. ». Que va-t-elle découvrir de l’autre coté de cette végétation « dans ce jardin bien rangé » ? Et si les brindilles étalées dans la chevelure de sa Mamie avaient un lien avec ce qui se cache sans le trou-tunnel?
Tendresse et calme retentissent dans les illustrations de Fleur Oury. Le partage d’un moment passé ensemble, en famille. Le partage d’un secret que seule Clémentine découvrira. L’innocence, le jeu se mêlent aux couleurs vives et douces de cet album à lire pour s’évader.

Dimanche de Fleur Oury, Les Fourmis Rouges, 2019

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Pour nos plus grands

Dans Plantes Intrépides, Fleur Daugey prend parti de faire des plantes les héroïnes de ses contes. Une gageure étant donné qu’elles ne peuvent ni bouger seules ni vraiment communiquer ! Heureusement, ces contes mettent aussi en scène des hommes ou d’animaux.
Ces histoires aux origines variées (Japon, Madagascar, Iran, Bulgarie et Amérique du Nord) sont un véritable dépaysement, d’autant que les illustrations de Chloé du Colombier sont charmantes et très colorées.

Plantes intrépides, Fleur Daugey, illustrations de Chloé du Colombier, Editions du Ricochet, 2023.

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Suivre les nervures et les étincelles de pistil de la pensée, de l’immortelle, de l’éphémère, de l’amour-en-cage, de la rose de porcelaine… Voilà à quoi nous invite le magnifique album L’herbier philosophe. Au gré des fleurs, Agnès Domergue et Cécile Hudrisier captent la poésie de nos jardins.

L’herbier philosophe, Agnès Domergue et Cécile Hudrisier, Grasset Jeunesse, 2020.

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Il est un jardin pas comme les autres, un jardin merveilleux, un jardin de lumières, de couleurs, d’odeurs et de bruits incroyables, un jardin nommé Eden. En ce jardin vivent le seigneur du lieu, un jardinier et sa femme. Et une bestiole. Celle qui donne son titre à l’album. Une bestiole qui va changer le cours de choses. De leur existence. Et de la nôtre aussi !

La Bestiole, Sylvie Delom et Judith Gueyfier, Didier Jeunesse, 2010.

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Un jardin où se rassemble toute la famille : les grands-parents, leurs enfants adultes et leurs conjoints, les petits-enfants, le chien. On réalise bientôt qu’en réalité, il y avait un autre début avant celui-ci. Et un autre, encore avant. En tournant les pages, on remonte le temps, les dates défilent et on voit comment les choses ont débuté : l’histoire de ce couple d’oiseau qui niche dans le néflier, celle de cette famille qui voit ses enfants grandir, rencontrer l’amour et devenir parents à leur tour. Et celle de l’arbre qui évolue selon sa temporalité propre… On se prend au jeu de suivre la chronologie à rebours, voyant les personnages rajeunir à vue d’oeil et les époques défiler. C’est beau de voir que dans ce jardin, les mésanges ont toujours gazouillé, les mouflets ont toujours joué et se sont régalés de fruits sucrés. Et le mieux, c’est que quand vous aurez terminé la lecture, vous pourrez la refaire dans l’autre sens !

Au début, de Ramona Badescu et Julia Spiers. Les Grandes Personnes, 2022.

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Monsieur Monet. Peintre-jardinier. Giancarlo ASCARI et Pia VALENTINIS. 5 Continents Editions, 2015

Dans ce bel album à la couverture toilée, l’Art, l’histoire et l’époque de Claude Monet s’entremêlent avec son amour pour son jardin, à Giverny et dont il prenait tant soin. L’objet-livre est aussi beau que ce qu’il nous montre, alliant plusieurs styles graphiques pour nous le présenter. Un album qui se laisse découvrir et redécouvrir et à prolonger en se rendant à Giverny, où l’on peut visiter les jardins comme la maison du peintre.

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Il est certains jardins dont le mystère qui les entourent sont autant source de secrets que d’attractivité. Guidée par un rouge-gorge, la petite Mary découvre une porte cachée, dissimulée par des plantes qui ouvrent sur un jardin emmuré, laissé ainsi au décès de sa propriétaire car trop chargé de souvenirs, et qui revit grâce à la fillette, ce qui lui permet à elle de s’ouvrir et de s’épanouir, au fur et à mesure que le jardin se laisse apprivoisé et entretenir.

Maud Begon a parfaitement illustré le roman éponyme de Frances Hodgson Burnett qui célèbre la nature, l’amitié et les bienfaits physiques et émotionnels du jardin.

Le jardin secret. Maud BEGON. Editions Dargaud, mars 2021 pour le premier tome.

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Pour nos très grands….

Le goût sucré de la peur démarre par une situation plutôt banale : des enfants se font des frayeurs en s’introduisant dans le jardin potager d’une supposée sorcière. Évidemment, la sorcière n’en est pas une, bien au contraire. La manière dont Jeanne se prête au jeu en incarnant le rôle de l’Ortie, avec lucidité et bienveillance est d’ailleurs très plaisante. Alexandre Chardin convie ses lecteurs à une belle amitié intergénérationnelle autour d’un jardin luxuriant, de celles qui s’installent l’air de rien mais changent profondément ceux qui la vivent. Les deux personnages principaux sont très attachants, et la famille de Louise (la petite brunette de la couverture) n’est pas en reste. Mention spéciale au grand frère croisé mouton.

Le goût sucré de la peur, Alexandre Chardin, Magnard Jeunesse, 2016.

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L’oncle adoré d’Agathe souffre d’une maladie pratiquement incurable. Pratiquement ? Voici la petite fille partie explorer le jardin familial en quête de trèfles à quatre feuilles dont elle espère qu’ils lui permettront de forcer la chance… Le regard enfantin enchante chaque parcelle du jardin, révélant la mare sans fond, les trésors dissimulés dans la vase et entre les mousses, les tunnels et les cachettes, les arbres-mondes qui se penchent par dessus votre épaule pour se désaltérer dans votre verre, les tulipes imposantes comme des baobabs, les nuages et les nains de jardin qui n’attendent que vous tourniez les talons pour s’animer… Un milieu propice aux rencontres qui guident Agathe dans sa quête. Poisson-volant, canard, renard et tulipes, chacun y va de sa petite tactique personnelle pour trouver la chance : voir le verre un millionième plein, demander de l’aide, laisser du temps au temps, réaliser des actes de bonté, décrypter les signes, lâcher prise, ne rien laisser au hasard. Ainsi, on en revient toujours, d’une certaine manière, à la nécessité de faire des choix… Une lecture unique entre tous, à la frontière du conte, d’Alice au pays des Merveilles et des films de David Lynch !

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Dans Violette Hurlevent et le Jardin Sauvage, Paul Martin affirme ici, dans la droite ligne de Max et les Maximonstres ou d’Alice au pays des merveilles, le pouvoir infini de l’imagination contre les épreuves de la vie. Il suffit d’un jeu avec le chien Pavel pour que le jardin à l’abandon de la nouvelle maison de Violette laisse place au Jardin Sauvage : un lieu où Violette grandit, comprend comment construire des alliance et trouver des compromis, vit une aventure extraordinaire au cœur de la nature – des racines les plus profondes aux cimes les plus vertigineuses, de lacs habités par des êtres insolites à des entrelacs de tiges indociles… L’univers du Jardin Sauvage est merveilleux et inquiétant, dense et foisonnant, délicieusement absurde et parfaitement cohérent. Comme il est réjouissant de l’explorer et d’y trouver peu à peu ses repères ! Au fil des épreuves, Violette apprend à surmonter ses peurs et à s’affirmer, devenant sous nos yeux une héroïne exceptionnelle. Un roman fascinant comme une montre sans aiguille, féérique comme une pierre qui brille dans les ténèbres, qui fait intensément résonner notre imaginaire : l’un de ces trésors de l’enfance tout simplement indispensables !

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Dans ce magnifique album longiligne, Chiara Mezzalama nous raconte un souvenir d’enfance qui s’est imprimé dans son cœur. Fille d’ambassadeur, elle part vivre avec ses parents à Téhéran. La propriété dans laquelle ils habitent est dotée d’un magnifique jardin qu’elle aime découvrir et parcourir avec son petit frère et où ils inventent mille histoires. Au-delà des murs, c’est la guerre, le chaos, la destruction. Mais un jour, ce dehors s’introduit dans ce dedans, ce huis-clos plein de verdure, d’innocence et de paix. Un garçon a passé le mur. Chiara plus curieuse qu’effrayée joue avec lui sans qu’ils ne parlent la même langue. Un jour elle lui fait un cadeau mais il disparaît pour ne revenir que bien plus tard…

Une grande poésie se dégage de cet album dans lequel le jeu et l’imagination sont indispensables pour se protéger et préserver la part d’enfance et d’innocence. Les illustrations surannées de Régis Lejonc sont splendides et nous font remonter le temps, partir dans un ailleurs. L’objet-livre est également magnifique avec son format atypique, ses pages épaisses et grainées, ce qui leur confère une couleur particulière.

Le jardin du dedans-dehors. Chiara MEZZALAMA et Régis LEJONC. Les Éditions des Eléphants, 2017

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Et vous, dans quels jardins la littérature jeunesse vous a-t-elle emmenés? Qu’y avez-vous découvert?