Troubles par Claudine Desmarteaux

Troubles de Claudine Desmarteaux
Albin Michel Jeunesse – Wiz, 2012

.

Une Lecture Commune avec Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on est livresse, proposée par Bouma – Un Petit Bout de Bib

.

Bouma : Aujourd’hui nous vous présentons une lecture commune autour de mon gros coup de cœur du mois de janvier, un roman ado, troublant, comme son titre l’indique. Un sujet inquiétant, une manière d’écrire qui m’a captée, pourtant le sujet de ce roman peut porter à polémique. Aujourd’hui nous parlons du genre de roman que vous n’oublierez pas.

Première question : Comment résumerais-tu ce roman ?

Céline : Sous la forme d’un synopsis, clin-d’œil au cinéma, troisième homme de ce récit :
Paris. Camille et Fred, deux ados, deux amis d’enfance. Tous deux sur le fil, tous deux victimes collatérales de drames familiaux. Chacun sa came. Le cinéma pour Camille. L’alcool, les joints et plus si affinités, pour Fred. Soirée après soirée, voyage au bout de la nuit. Lassitude. Dégoût. Drame.

Bouma : Tu as écrit un résumé qui ressemble vraiment beaucoup à ce roman. Les chapitres sont courts, voire très courts, amenant un rythme effréné, une tension à l’histoire. Cette tension, l’as-tu ressentie comme moi ? Cela a-t-il gêné ta lecture ?

Céline : Oui, cette tension est palpable dès les premiers mots et s’accentuent au fil des pages. On sent dès le départ qu’un drame est en préparation ! Une fois l’effet de surprise passé, ce rythme effréné et ce style saccadé m’ont plutôt donné envie de continuer ! L’écriture et la référence au cinéma contribuent d’ailleurs, pour ma part, au succès de ce titre. Et de ton côté, quels sont les aspects qui t’ont particulièrement plu ?

Bouma : Pour revenir à ce que tu disais, je n’ai pas senti le drame venir. Je me le suis pris en pleine tête, comme les protagonistes. Par contre, j’ai aimé que la trame ne s’arrête pas là, que l’auteur montre que le film comme la vie continue.  J’ai aussi aimé cette description très réaliste (à mon sens) de la réalité quotidienne des adolescents. C’est une période de doutes, de choix et d’affirmations. Ce n’est pas une époque facile et les adultes ont tendance à trop souvent l’oublier à mon sens. D’ailleurs, dans le texte, Camille doute de sa sexualité. Mais Camille est un prénom mixte. Est-ce un garçon amoureux de son meilleur pote ? Une fille attirée par d’autres filles ? Qu’en penses-tu ?

Céline : Je pencherais plus pour un « il »… Il me semble que cette identité collerait davantage avec le titre et les sentiments ambigus que Camille éprouve pour son ami d’enfance. Mais je n’en suis vraiment pas certaine. Quoi qu’il en soit, tu as raison, l’auteure nous laisse K.O. certes mais avec néanmoins une note d’espoir :

« Quand les plaies seront refermées, les blessures cicatrisées, viendra le temps des bourgeons et des promesses. »

Ce qui m’a surprise cependant c’est l’attitude attentiste des adultes ! Tout le long de ma lecture, j’ai eu envie de crier : « Mais bon dieu, quand allez-vous réagir ? ». Et toi, ce manque de réaction t’a-t-il également interpellée ?

Bouma : Je n’ai pas franchement été interpellée par cette absence, ou en tout cas cette « non intrusion » des adultes dans le récit. Claudine Desmarteaux déroule son histoire du point de vue de Camille, un(e) adolescent(e) (parce que moi je voyais plutôt une fille en Camille mais bon bref, passons) et nous montre donc SA VISION de l’histoire. Elle est auto-centrée, et ça ne m’a pas plus étonnée que ça que pour elle/lui les adultes n’aient aucun rôle à jouer dans son quotidien outre celui de réfrigérateur et de distributeur.
Un dernier mot pour la fin ?

Céline : Nos hésitations et interrogations sont symptomatiques je trouve. (L’auteure pourra peut-être en lever certaines ?) Cette lecture est de celles qui remuent, vous emmènent au-delà des conventions, des apparences, des jugements trop rapides… Claudine Desmarteaux apporte un certain éclairage sur une jeunesse désabusée et pourtant pleine d’espoir ! Un paradoxe qui interpelle et rend ce texte particulièrement fort ! Un de ceux qu’on n’oublie pas…

Bouma : Exactement. Un texte troublant dont je suis ressortie chamboulée par tant de beauté dans l’écriture de l’indescriptible.

.

Et pour en savoir toujours plus, voici nos avis sur nos blogs : Qu’importe le flacon et Un Petit Bout de Bib.

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Cette lecture commune a soulevé nombre de questions comme vous avez pu le lire, et nous remercions chaleureusement Claudine Desmarteaux d’avoir pris le temps d’y répondre (ainsi que son éditeur Albin Michel Jeunesse pour la mise en relation).

1. Comment vous est venue l’idée de Troubles ? Vous êtes-vous inspirée de faits réels ou d’une situation dans votre entourage ?

CD : Après Teen Song, j’ai eu envie d’écrire encore sur l’adolescence, une période à hauts risques, faite d’exaltations, de découvertes, mais aussi d’une certaine errance, voire d’ennui, parce que la réalité est rarement à la hauteur des attentes immenses qu’on a quand on est ado. On zone, de fêtes en soirées. On se cherche, on cherche l’amour… C’est douloureux, de sortir de l’enfance, on éprouve un sentiment de vide, de perte, d’angoisse morbide, parfois.
Ce texte est une fiction qui s’est nourrie de mon imagination, de bribes de mon expérience personnelle, de celle de mes enfants (j’ai une fille de 19 ans à qui je fais lire tous mes textes en cours d’écriture), de films que j’ai vus et aimés… Il est parti aussi d’une envie de décrire des scènes de cinéma.

2. Ce roman parle en partie de harcèlement. Est-ce un thème qui vous touche particulièrement ?

CD : C’est un thème qui touche chacun d’entre nous. Depuis la première cour de récré jusque dans le monde de l’entreprise, on est confronté à des situations de harcèlement, plus ou moins graves, plus ou moins féroces, qu’on subit ou qu’on inflige (parfois avec une certaine lâcheté, ou de l’inconscience). Ça fait partie du jeu social. En bande, parfois la cruauté peut se déchaîner.

3. Dans cette histoire, les adultes sont plutôt inexistants voire démissionnaires. Est-ce un constat que vous tirez de la vie réelle ?

CD : Non, ce n’est pas un constat et je ne juge personne. Ni les ados, ni leurs parents. S’ils sont défaillants, c’est parce qu’ils ont du mal à faire face à leurs propres problèmes, mais aussi parce que les adolescents s’éloignent d’eux, ne leur confient plus rien. En grandissant, les enfants veulent s’affranchir, couper le cordon, et c’est bien normal. Les parents sont souvent les derniers informés. Ils idéalisent leurs enfants et font parfois preuve de naïveté, ou d’aveuglement.
Dans Troubles, pour se protéger d’une situation pourrissante (ses parents ne s’entendent plus mais sont forcés de cohabiter pour des raisons économiques), Camille prend ses distances. Les parents font ce qu’ils peuvent. Ils sont toujours trop absents, ou trop étouffants… Les parents parfaits, c’est comme la licorne, ça n’existe pas.

4. Aviez-vous l’intention d’écrire pour le public adolescent dès le départ de cette intrigue ?

CD : Pas forcément. Dans tous mes livres jeunesse, je m’adresse aussi aux adultes. Mais je suis heureuse d’avoir publié ce livre en roman ado, j’ai fait de très belles rencontres avec des lycéens sur Troubles.

5. Avez-vous visionné l’intégralité de la filmographie de Camille ? Comment avez-vous choisi ces films ?

CD : J’ai choisi des films que j’ai aimés et qui m’ont marquée. Ils ont tous un lien avec le désir, l’amour, les pulsions… Je les ai visionnés parfois plusieurs fois, pour choisir les scènes, les décrire… Tous ces « morceaux de cinéma » disent à quel point c’est complexe, tout ça, et à quel point cela échappe à notre contrôle. Camille est quelqu’un d’assez introverti, toujours en retrait, qui observe la vie un peu comme un film. Camille décrit avec précisions des plans, des scènes, mais ne dit rien sur ses propres désirs.

6. Pouvez-vous lever l’ambiguïté concernant le sexe de Camille ?

CD : Camille est un prénom mixte. C’est au lecteur de faire son choix. Cette ambiguïté participe au trouble.
Mais si vous tenez à savoir si pour moi, Camille est une fille ou un garçon, je répondrai : un garçon (qui refuse de s’avouer les sentiments amoureux qu’il éprouve pour son meilleur ami Fred).

7. et enfin… avez-vous un autre roman pour les adolescents en préparation ?

Un nouvel opus de la série du petit Gus, Le petit Gus au collège, sort en août 2013. C’est un roman illustré qui s’adresse à tous, et plus spécialement aux 9-13 ans.
Je n’ai pas commencé à travailler sur un autre texte pour l’instant, mais j’écrirai encore pour les adolescents. J’aime ce public, ouvert, fragile et touchant. L’adolescence est une période de la vie riche et complexe, dont on ne sort pas indemne mais qui construit l’adulte qu’on deviendra.

[Cette interview a été réalisée au début de l’été.]

_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Nous espérons que cette lecture commune vous aura fortement donné envie de lire ce titre. Bonne lecture.

Lecture commune : « Lika aux cheveux longs »

Cet album écrit par Yûji Kanno et illustré par Matayoshi avait retenu l’attention de Za au printemps dernier. Publié chez Nobi Nobi !, cette histoire est proche du conte avec des airs de l’illustration japonaise. Za, Bouma et moi-même puis Alice qui nous a rejoint, nous avons eu grand plaisir à mettre en avant l’originalité de ce livre.

Bonne découverte à tous…

Za – Lika aux cheveux longs est un album remarquable au sens propre du terme : on ne peut que le remarquer ! Avant de l’ouvrir, parlez-moi de vos premières impressions devant l’objet-livre.

Sophie – C’est un très bel objet. La couverture est reliée avec un tissu qui donne une sensation granuleuse sous la main, le titre est écrit en lettres dorées, le trait fin qui fait cadre à la première de couverture ajoute à la beauté de celle-ci. Enfin, la petite fille sur l’illustration m’a tout de suite fait penser à l’univers du conte. On voit tout de suite que c’est un livre travaillé déjà sur la forme donc on suppose aussi sur le contenu, ça donne envie d’en savoir plus.

Bouma – L’objet est agréable en main avec cette texture particulière dont a parlé Sophie. La couleur dominante, le orange, marque par sa présence et donne un léger côté rétro je trouve (un peu comme les papiers peints des années 80). Enfin, j’ai surtout eu la sensation d’être à la rencontre de plusieurs univers : celui du manga (avec ce personnage très nippon dans le visage), celui de la fantasy (avec les oreilles pointues et les souliers de lutin) et celui du conte plus traditionnel (avec les liserés d’encadrement). En tout cas, j’avais hâte de découvrir son contenu.

Za – Cette couverture est en effet exceptionnelle, la toile, les lettres en creux… J’aime aussi le contraste entre ce qui pourrait être une présentation de livre ancien et la modernité du dessin. Êtes-vous des lectrices de mangas ? Est-ce que cela a pu influencer votre approche de cet album ? Je vous pose cette question parce que, jusqu’à très récemment, cette esthétique si caractéristique me rebutait. (Mais j’ai découvert à quel point j’étais dans l’erreur et je me repens, évidemment.)

Sophie – J’ai beaucoup de mal avec les mangas. En fait c’est plus le noir et blanc que le style du dessin qui me dérange. Par contre, j’ai bien aimé le petit côté fantasy du personnage.

Bouma – Grande fan de la culture nippone je suis, et donc grande lectrice (consommatrice serait plus juste à mon niveau) de mangas. J’en chronique pas mal sur mon blog de tous les styles. Alors forcément l’esthétique de cet album m’a tout de suite parlé même si l’on est loin des traits d’un mangaka…

Sophie – Alice, tu nous rejoins dans notre lecture après le départ de Za (l’été et les remaniements de l’équipe sont passés par là). Quelle a été ta première impression ?

Alice – Ce livre attire l’œil c’est sûr. Mais il n’a pas attiré le mien de la même manière que vous.
Si je me souviens bien, ma première réflexion à voix haute s’approchait de : « C’est une réédition ce livre ? Un indispensable dont je serais passée à côté ? »
Oui, voilà l’effet que m’a fait cette couverture orange/marron, ce dessin pâle et les fioritures utilisées.
Comme un livre datant de mon enfance [à l’époque où la littérature jeunesse n’avait pas encore amorcée sa révolution] qui se serait fait oublié, que l’on aurait retrouvé et que l’on aurait brossé de la main pour le dépoussiérer.

Sophie – Sur la forme, on est donc assez proche du conte avec ce livre au style vieilli et cette jeune fille aux longs cheveux qui n’est pas sans rappeler des personnages célèbres. Mais sur le contenu, elle raconte quoi cette histoire ?

Bouma – Cette histoire est celle de Lika (on s’en serait douté) et de ses longs et merveilleux cheveux (annoncés aussi dans le titre). Plus sérieusement, Lika est une jeune fille qui vend des bouquets de senteurs aux passants de son village afin de survivre avec sa grand-mère. Le coiffeur du village lui offrirait bien plus d’argent que ses maigres ventes si elle consentait à les lui donner…

Alice – Régulièrement, Lika et sa grand-mère reçoivent un petit Dieu gourmand qui s’invite chez elles pour partager des biscuits. Mais bien plus que des gâteaux partagés, il possède un peigne… et pas n’importe quel peigne.

Sophie – Le texte commence par « Il était une fois », y a-t-il d’autres éléments qui comme la couverture vous ont rappelé les contes classiques ?

Alice – Oh bien sûr . On retrouve la situation initiale qui décrit les personnages et leur cadre de vie (le village pauvre seulement habité par des enfants et des personnes âgées et cette petite fille orpheline), l’élément merveilleux (quelle chevelure !), le «méchant» qui vient perturber la situation initiale, puis l’arrivée d’un nouveau personnage qui va aider à résoudre la situation et un final en « tout est bien qui finit bien ». Une véritable histoire qui s’inscrit dans la lignée des contes classiques.

Bouma – Un conte classique « moderne » et c’est pour moi ce qui est le plus intéressant dans ce titre (outre les illustrations). En reprenant tous les codes classiques dont parle Alice, l’auteur a apporté un brin de fantasy notamment avec le petit génie gourmand auquel on ne s’attend pas du tout. En fait je trouve qu’on peut lui retrouver plein de références à d’autres contes : Raiponce (pour les cheveux longs), Hansel et Gretel (pour le côté gourmandise), Cendrillon (pour la relation à la marraine/grand-mère)… Malgré tout ce conte est unique en son genre en s’appropriant tout cela et en les dépassant.

Alice – Alors que le livre trainait sur le canapé, ma fille l’a lu. La dernière page tournée, elle dit : « Mais en fait, elle a rêvé. Elle a jamais perdu ses cheveux et le petit bonhomme ne peut pas exister ! » Est ce quelque chose qui vous a effleuré l’esprit ?

Sophie – Non pas vraiment même si c’est en effet très probable puisque tous font comme si rien ne s’était passé à la fin de l’histoire.

Bouma – L’idée de ta fille ne m’a absolument pas effleurer l’esprit. Il est intéressant de voir combien les enfants peuvent avoir une interprétation différente de la nôtre.

Pour compléter notre discussion, n’hésitez pas à lire nos articles : Za, Dorot’, Hérisson, Bouma, Sophie.

Lecture commune: Le journal malgré lui de Henry K. Larsen

Nielsen Susin - Le journal malgré lui d'Henry K. LarsenSi chaque nouvelle parution d’Hélium est une bouffée d’air frais, chaque nouveau Susin Nielsen est un délice. On en déguste chacun des mots sans même les voir défiler tant ils sont plaisants, tant on les avale les uns après les autres sans indigestion. Susin Nielsen en effet manie l’art de la narration comme peu savent le faire, traitant de sujets graves, profonds, avec une légèreté indéniable, un humour sans faille, des personnages drôles, touchants.

Dans Le journal malgré lui, elle mêle de nombreuses intrigues, elle met au centre de son roman beaucoup de thèmes ambitieux, mais qu’elle aborde avec douceur, avec talent. Ses personnages s’entrecroisent et tissent leurs liens. Ses mots pénètrent le cœur du lecteur. Son histoire nous habite.

Débat sur ce roman vainqueur du Governor General’s Literary Avrard, le plus prestigieux prix canadien anglais pour les romans adolescents.

Nathan : On commence en douceur … avec une pensée pour ces Lecteurs pressés qui sont de passage et saisissent ces quelques mots au vol. Envoyez-leur quelques-uns au passage. Seulement quelques-uns pour poser l’intrigue et leur donner envie de se poser ici à leur tour.

Pépita : Un journal malgré lui, ça intrigue…  mais le titre ne triche pas. Le héros commence à écrire un journal sur le conseil de son psy alors qu’il lui fait croire le contraire. Psy ? Journal ? On se dit thérapie ? Mais pourquoi ?

Céline : Ce qui n’est pas le cas du sous-titre entre parenthèses : « écrit uniquement parce que mon psy y tient, mais franchement c’est moisi« . Loin d’être moisi, ce journal lui permet de mettre progressivement des mots sur ses maux. Côté lecteurs, il nous entraîne dans un festival d’émotions qui font le grand écart entre l’horreur et le rire ! Jubilatoire !

Alice : L’intrigue? Quelle est l’intrigue ? Y en a-t-il qu’une ? Ou bien y en a-t-il plusieurs ? Autant que de rencontres et de personnages ? Peut-être, mais l’intrigue c’est surtout CA, et CA, ça ne se dévoile pas. Petit à petit juste écouter les confidences d’Henry pour comprendre ce qui l’a amené à consulter un psy.

Bouma : Les thèmes cités précédemment : cruauté, fraternité, famille sont évidemment le centre de ce roman. Pourtant ce que je retiendrais c’est aussi le DRAME vécu par Henry K. Larsen et son journal malgré lui qui retransmet ses émotions. Tout tourne autour de CELA et sans en dévoiler plus qu’il n’en faut, je me suis dit être contente de ne pas vivre en Amérique du Nord. Pour CA.

Nathan : Vous le dites vous-mêmes … beaucoup de thèmes, beaucoup d’intrigues: une sacrée construction à démêler pour mettre de l’ordre dans ses idées. Mais vous, quel est le thème qui vous a le plus marqué, quel est le plus important selon vous ?

Alice : Sûrement le rejet et la cruauté des ados entre eux. Henry lui-même en est à la fois à l’origine et victime.

Au premier degré, les descriptions faites d’un bon nombre de personnage à travers ses yeux peuvent paraitre humoristiques, mais si on prend un peu de recul, elles sont assez moqueuses et parfois même très dures.

Pépita : Je partage l’avis d’Alice ! J’ajouterais la fratrie et les relations familiales dans ce qu’elles ont parfois de terrible dans les non-dits, les frustrations, l’amour et la haine.

Céline : De mon côté, je parlerais de traumatismes psychologiques, de blocages qu’il faut lever, du long et difficile chemin de la guérison…

Nathan : Si moi je suis resté profondément retourné par ce thème de la cruauté des ados entre eux qu’Alice souligne, je trouve vos autres idées pertinentes !

Pour réussir à en parler, Henry va devoir s’entourer de nombreux personnages … des voisins un peu lourds, des amis ringards, un psy miteux, des parents déchirés … quels sont ceux que vous retenez ? Ou que retenez-vous de cet ensemble ?

Alice : Particulièrement, le personnage de la maman. En tant que mère, comment se remettre de ce drame, comment ne pas culpabiliser, comment avoir encore envie d’avancer, comment ne pas accuser, comment continuer à donner de la place à Henry, comment vivre cette éloignement géographique… Et moi, comment aurais-je réagis à sa place ?

Pépita : Pas moi ! La maman, je ne comprends pas…  qu’elle puisse s’éloigner de ceux qui lui restent comme ça. Au contraire, j’aurais eu besoin de m’y accrocher. Sa froide distance m’a heurtée. Le papa, je l’ai trouvé très touchant dans sa fragilité et j’ai été tout autant touchée par cette relation faite de hauts et de bas, de pudeur masculine, de chagrin dissimulé mais partagé. J’ai beaucoup aimé Farley et le voisin qui apporte les petits plats, ses coups de gueule avec Karen, à laquelle je me suis curieusement identifiée. C’est un roman qui me rappelle sous certains aspects un autre que nous avons partagé en lecture commune sur le blog : La fourmilière de Jenny Valentine. Des personnages réunis là au hasard de la vie, avec leurs failles et qui vont devenir solidaires.

Bouma : J’ai eu un gros coup de cœur pour ce gentil voisin qui vient nourrir père et fils. On ne sent que de la bonne volonté de sa part à la recherche d’un contact. C’est beau et touchant. Je me suis amusée avec sa « copine » qui ne ressemble à aucune autre et j’ai été touchée par le personnage de son frère ainé dont la présence irradie le livre.

Tout comme Pépita, la flopée de personnages secondaires, chacun apportant un petit plus à l’intrigue générale m’a rappelé La fourmilière de Jenny Valentine, la pauvreté en moins peut-être…

Céline : Comme Bouma et Pépita, je pense que tous les personnages ont leur importance : un peu comme une série de pièces qui, prises séparément, n’ont guère d’allure mais qui, ensemble, constituent une belle image. C’est vrai, comme dans La fourmilière, c’est l’union qui fait la force et tous contribuent, d’une manière ou d’une autre, à surmonter le cataclysme vécu par le héros et son père. Le personnage que je retiens est le psy qui – on s’en rend compte lorsqu’il est remplacé par une autre psy bien moins douée, a vraiment le tour pour amener Henry sur les chemins de la parole… Sans lui, pas de journal et pas de mots sur le « Ça » et « l’Autre chose »…

Nathan : Il est vrai qu’il n’y a pas vraiment de personnage qui m’a considérablement marqué et je garde plus dans la tête une image d’ensemble sur cette « fourmilière » comme vous le soulignez … en revanche, je rejoins Bouma sur la présence du grand frère et des sentiments qu’éprouve Henry pour lui m’a beaucoup touché …

J’aimerais aussi aborder un élément qui réunit un peu tout le monde: la soirée familiale, la passion entre amis, les liens qui se nouent … et le point commun entre tout cela c’est le catch et l’émission hebdomadaire dont Henry est fan ! Votre point de vue sur ce point original et pertinent (ou non !) ?

Céline : Comme je l’écris dans mon billet, je ne suis pas du tout fan de catch ! Par contre, ici, ces combats sont autant de petites paraboles qui permettent de mieux comprendre où en sont les personnages. (Ces intermèdes « catchesques » m’ont d’ailleurs fait penser aux histoires que la Mamy rose d’Eric-Emmanuel Schmitt raconte à Oscar pour lui faire passer des messages.) De plus, cette passion commune qu’ils partagent est une des clés qui permettra à Henry de se relever. Donc, oui, cette thématique a toute son importance dans l’histoire.

Pépita : Pas spécialement férue de catch non plus mais comme le souligne Céline, le catch fait le lien. Avec la vie d’avant, celle de maintenant et peut-être celle d’après. Cette passion du catch est comme un cordon ombilical qui relie encore un peu Henry à sa maman, lui permet de penser à son frère en dehors du ça, amorce le peu de conversation qu’il a avec son père et lui fait mieux connaitre celui qui va devenir son meilleur ami, Farley. Il donne un sens concret à la vie d’Henry, le relance, le projette. C’est un élément essentiel du roman même si nous, Européens, n’avons pas cette culture. J’ajouterais que le catch agit comme un exutoire : le catch est codifié, c’est une violence encadrée, c’est truqué, les matchs se suivent, les combats prévisibles, alors que ce qui a surgi dans la famille d’Henry est bien réel et est d’une violence inouïe. Une fois que c’est joué, pas de retour en arrière possible.

Alice : Je vous rejoins sur votre analyse de l’utilisation du catch. Parfois, en plus, j’ai même ressenti le choix de cette parenthèse sportive et hebdomadaire comme un souffle de légèreté pour enlever du drame au drame.

Bouma : Le catch, même s’il arrive désormais en France, reste typiquement américain. La façon dont Susin Nielsen le traite permet aux non-initiés que nous sommes d’en comprendre les codes et les aboutissants. C’est un exutoire pour Henry mais pour le lecteur c’est aussi et surtout une touche d’humour et de légèreté dans un monde de brutes. Au final, cela pourrait être un tout autre hobby (théâtre, football, boxe, chant…) mais ce choix nous rappelle que même entre sociétés dites « modernes » ou « développées » les choses sont très différentes d’un pays à l’autre et pas uniquement sur les passe-temps…

Nathan : Puisque tu parles de ces références, j’ai remarqué qu’il y en avait certaines que je connaissais étonnamment ! Pour celles qui ne vous ont rien évoqué, cela vous a-t-il gêné ? Glisser tout un tas de petits éléments culturels comme celui-ci : pari risqué ou ancrage dans la réalité ?

Pépita : Cela ne m’a absolument pas gênée : j’ai lu les précédents romans de cette auteure et même sans ça, la littérature, c’est aussi la découverte d’autres univers, d’autres cultures, d’autres façons de faire, de dire, de se comporter. C’est une posture de curiosité sur le monde et dans ce roman, on est servi de ce point de vue-là. « Lire, c’est voyager ; voyager, c’est lire » a dit Victor Hugo.

Alice : Non, non, non, aucune gêne à la lecture et je rependrais bien ton terme « ancrage dans la réalité ». C’est exactement ça, cela nous permet de se plonger encore plus dans cette histoire, dans l’entourage d’Henry et donc dans notre bulle.

Bouma : La lecture de ce roman est tellement fluide que ces références ne m’ont absolument pas gênée.

Céline : Si tu parles des références culturelles, aucun problème pour moi non plus. Au contraire, ces clins d’œil sont plutôt sympathiques et plairont aux jeunes lecteurs fans de séries made outre-Atlantique. En outre, peu importe les lieux, les sujets traités sont eux universels. Pour ce qui est des références à ses précédents ouvrages, aucune gêne non plus puisqu’il s’agit du premier titre que je lis de Susin Nielsen. Bien au contraire, celles-ci m’ont donné envie de découvrir ces livres…

Nathan : Justement j’allais y venir ! Pour ceux qui ont lu les autres Susin Nielsen: qu’avez-vous pensé du personnage d’Ambrose réutilisé (un clin d’œil aux fidèles lecteurs que j’ai adoré !) ? Et quel est votre roman préféré écrit par cette auteur ?

Pour les autres cela vous a donc donné envie de lire les autres ? Le personnage d’Ambrose vous a-t-il plu ?

Alice : Oh oui alors, hâte de découvrir les autres titres de cette auteure que je n’avais pas lus jusque-là…  même si Dear Georges Clooney m’avait fait de l’œil il y a quelque temps !

Pépita : C’est très curieux car je n’ai pas réellement retrouvé le même personnage que dans le roman Moi, Ambrose, roi du scrabble. Dommage car l’idée est excellente ! Mon préféré ? Je ne sais pas, ils traitent de sujets différents mais toujours un personnage adolescent en souffrance comme héros principal, tous très attachants et des intrigues très bien menées. La même fluidité, le même humour, cet esprit décalé aussi. C’est une auteure que je suivrais.

Bouma : Dear George Clooney, me fait de l’œil depuis un moment aussi. Nul doute qu’au vu des qualités narratives de Susin Nielsen, je lirais cet autre roman un jour ou l’autre.

 Pour aller plus loin …

Nos billets: Nathan, Céline, Pépita, Alice

Autres romans de l’auteure : Dear George Clooney : Kik, Nathan, Pépita

Moi, Ambrose, roi du scrabble: Pépita, Nathan

Interview de l’auteur sur le blog Hélium

« Me voici » : un album qui pose question !

 Il y a parfois des livres bien difficiles à cerner. On les ouvre, on les lit, on est surpris, gêné parfois, on les relit pour tenter de comprendre, on s’interroge… C’est ce qui s’est passé à ma lecture de l’album Me voici de Friedrich Karl Waechter. Publié chez MeMo, une maison d’édition réputée pour la qualité de ses livres, je ne pouvais pas rester sur une impression négative. J’ai donc convié Pépita et Kik à ma réflexion sur ce livre.

Sophie : Cet album commence par la naissance de trois chatons. La famille étant déjà au complet, ils sont jetés à la mer. Qu’avez-vous pensé en lisant le début de cette histoire ?

Pépita : Je dirais… une entrée en matière abrupte, surtout quand on a l’album dans les mains : il est dit que après la naissance de quatre chatons quelques mois auparavant, « nous étions en trop ». Et l’impact des illustrations est très fort en plus. Le lecteur ressent un malaise grandissant.

Kik : Les premières pages, je les ai tournées, en me disant « Non, quand même pas… Arghhhhhh… Des chatons en trop… Ils vont être donnés au gentil petit voisin… Ah… non… « les pêcheurs nous ont fourrés dans un sac, ils sont partis au large ».

Sophie : Une fois les chatons à l’eau, un seul s’en sort. Avez-vous été rassurées par sa survie ou dérangées par la mort violente de ses frères ?

Kik : Il en fallait au moins un, sinon l’histoire aurait tourné court. Par contre j’ai été surprise de le voir seul. Comme si l’auteur choisissait le pire dans chaque situation.

Pépita : Rassurée, oui, on peut dire ça comme ça… Mais quel traumatisme et quelle survie ! Je n’ai pu m’empêcher de retourner en arrière plusieurs fois… espérant que l’histoire se serait transformée. J’ai trouvé certaines illustrations terrifiantes : la photo de famille au complet et l’autre avec les bras vides. J’ai cherché lequel est resté, ceux qui y sont restés et j’ai fixé les visages des chats adultes pour essayer d’y déceler quelque chose.

Kik : Pareil ! Lesquels sont condamnés ?

Sophie : Les deux chatons les plus faibles ne s’en sortent pas et la vie du dernier est en péril mais il survit. Je passe les différentes péripéties pour arriver directement à la fin de l’album. Comment avez-vous interprété la scène finale où l’on voit le chat à une porte d’entrée avec ce texte « Tu m’ouvres, quel bonheur, me voici. » comme seule indication ?

Pépita : C’est plutôt sur la phrase précédente que je réagis : « J’appuie sur le bon bouton ». Bouton d’ascenseur ? de sonnette ? ou celui de la vie ? Il s’est perdu ? Sinon, j’ai ressenti un soulagement certain en me disant que ça ne finissait pas mal, le sourire réapparait aussi mais je suis très perplexe sur cet album.

Kik : Pourquoi cette porte ? Effectivement. Quel Bouton ? Cette fin soulage. On comprend bien le titre. Mais toutes ces péripéties, elles contrastent énormément avec ce sourire, et cette image de petit chaton, tout gentillet, tout propre sur lui, bien habillé. Un peu de douceur dans un monde de brutes ?

Sophie : J’ai été plus « pessimiste » sur cette fin. J’y ai vu l’animal qui voue un amour sans faille à son maître, qui est prêt à tout pour le retrouver et qui revient chez celui qui a tenté de le tuer. Bref un pincement au cœur avec cette fin !

Pépita : On peut en effet interpréter cette fin de différentes façons : il y a presque dans l’attitude de ce chaton qui revient un message comme « Tu vois, la vie est plus forte, excuse, mais se débarrasser de moi, dans tes rêves ! »

Sophie : Je reviens sur une scène que je n’ai pas vue au premier coup d’œil et que je n’ai pas comprise. Durant son périple, le chat arrive sur une plage nudiste. L’illustration est assez peu détaillée pour qu’on ne s’en rende pas compte tout de suite mais malgré tout, quand on prend le temps de regarder, c’est assez visible. Vous avez pensé quoi de cette scène ?

Pépita : Pour répondre à ton interrogation sur la plage de nudistes, je ne vois pas trop en effet ce que cela vient faire là : j’ai même cherché le chat ! Ce n’est qu’une interprétation de ma part mais je me demande si l’auteur n’a pas voulu établir un contraste entre l’insouciance des couples sur la plage dans leur plus simple appareil avec l’horrible vécu de ce chaton, rescapé et qui arrive sur cette plage, cherchant son chemin, noyé dans cette masse humaine comme s’il n’était rien.

Kik : Cette scène, je lui aurai bien attribué l’abréviation WTF -What The Fuck !, comme un « Mais ça sort d’où ça ? ! – Je ne comprends pas ». Il n’y a pas d’interaction entre ces humains nus et le chat. On se demande ce qu’il fait là, ou ce qu’ils font là. Des humains dénudés, sans protection, comme le chat qui sort de l’eau ? Une marée de chaire humaine, un bain de foule, alors que le chat réchappe seul de la noyade ?
Juste avant il y a ce passage également, qui m’intrigue : lorsque le chat se fait attaquer par le requin, et qu’en faisant preuve de plus de malice il arrive à le coincer, et pour finir le chat mange le requin, tout cela se passant au fond de la mer.
C’est étrange, dans le sens qui sort de l’ordinaire, mais aussi dérangeant, déroutant.

Sophie : Dérangeant, déroutant, ce sont des mots que je retiens aussi pour cet album. En général, ce sont des qualificatifs que j’apprécie pour la littérature jeunesse, mais pour ce livre j’ai l’impression d’être passée à côté, de ne pas avoir compris ce que voulait montrer l’auteur. Malgré tout, j’ai voulu en parler avec vous pour réfléchir plus longuement sur cette histoire. J’en arrive donc à vous demander : si vous deviez défendre ce livre, quel aspect retiendriez-vous ?

Pépita : Ce que j’en défendrais ? Un aspect positif… le bonheur des retrouvailles mais j’aurais bien du mal à justifier du chemin pour en arriver là… parce que je ne comprends pas la justification elle-même de cet album, surtout venant de cette excellente maison d’édition qu’est MeMo. D’autant que la première et quatrième de couverture ne renseignent en rien du contenu… On peut saluer le beau travail de l’objet en tous cas : beau papier, agréable au toucher…

Kik : J’ai rerelu cet album, avec en tête la question, « Quels arguments utiliserais-tu pour conseiller ce livre ? ». Et puis je l’ai encore relu. Et je me suis demandé « Est-ce que je conseillerai ce livre? ». C’est étrange, je ne sais pas quoi répondre. Je l’ai prêté à une amie qui a une fille de 5 ans. Ça l’a perturbée. Il a été lu deux fois, et jamais plus réclamé, alors qu’elle est une lectrice compulsive. Je ne comprends toujours pas, pourquoi il arrive sur le « bon » bouton après avoir erré dans les rues. Je n’arrive pas à me faire à l’idée de ce chat qui mange entièrement un requin. Et cette plage rempli d’adultes nus… Où sont les enfants avec leurs seaux, leurs pelles, et leurs chapeaux pour les protéger du soleil ?

Sophie : Pour conclure, avez-vous un petit mot à dire sur les illustrations ?

Pépita : Contrairement à ce que l’histoire montre et enchaîne, j’ai plutôt apprécié les illustrations bien mises en valeur sur ce beau papier épais et crème avec ce style assez fondu. Les chats et chatons sont très bien représentés dans leurs attitudes, pourtant presque humaines. Les couleurs pastels donnent une certaine douceur… qui contraste avec la cruauté de l’histoire. Et c’est justement là le souci de mon point de vue : le fossé entre des illustrations agréables et cette histoire qui fait froid dans le dos. C’est très trompeur et cet album ne peut être mis entre toutes les mains. Ce n’est pas de la sensiblerie. Mais en tant qu’adulte en relation quotidienne avec de jeunes enfants, cet album me laisse très perplexe dans le ou (les) messages(s) qu’il délivre et à vrai dire, je n’ai pas trop compris le(s)quel(s)… Mais très contente d’avoir posé des choses ensemble grâce à cette lecture commune en tous cas.

Kik : Ce livre je le conseillerai peut être aux amateurs d’art. Car j’aime beaucoup le style des illustrations, même si le requin me fait peur. Les pages sont épaisses, le papier agréable au toucher, la qualité des impressions remarquable.
Après tout ce qui a été dit. Même en ayant laissé du temps à la réflexion, même en le relisant après l’effet de surprise de la première lecture, je n’arrive toujours pas apprécié ce livre. Je vois du courage, je vois de l’espoir, mais ces deux sensations sont noyées dans un brouhaha d’autres impressions.
Comme Pépita, j’ai aimé m’attarder sur ce livre, et pas simplement dire « Je n’ai pas aimé. NEXT ! » Il a été intéressant de partager nos points de vue.

Je vous propose de retrouver nos avis : Sophie, Pépita, Kik.

Voilà une lecture commune qui nous a laissée perplexes. On ressort avec le sentiment de ne pas avoir tout compris, d’être passées à côté d’un détail, d’une explication.
Et vous, vous en avez pensé quoi de cet album ?

Sweet Sixteen d’Annelise Heurtier

@Nathan


C’est l’été. Il fait beau. Il fait chaud. Pour lire, on est mieux à l’ombre du grand arbre. Pour les vacances, des transats ont été dépliés. Quelques piles de livres servent de table basse. Chacun bouquine en silence. Parfois une larme est essuyée au coin de l’œil, un rire fuse, très rarement on entend un soupir de déception. Je m’installe avec un mug rempli de thé. Il me reste une grosse dizaine de pages à lire, de Sweet Sixteen d’Annelise Heurtier.

Kik : Le thé a refroidi, sans être bu. Le livre est posé sur mes genoux. Je m’interroge. Je relis la quatrième de couverture :

-Quand est-ce que tu avais prévu de nous en parler ? As-tu pensé aux conséquences de ta décision ? As-tu seulement compris que tu vas nous mettre en danger ?
Molly était d’abord restée sans voix, la bouche ouverte, hébétée.
– Un paquet de Noirs se sont fait lyncher, et pour moins que ça, ma petite fille ! avait hurlé sa mère.
Rentrée 1957.
Le plus prestigieux lycée de l’Arkansas ouvre pour la première fois ses portes à des étudiants noirs. Ils sont neufs à tenter l’aventure. Il sont deux mille cinq cents, prêts à tout pour les en empêcher.

Ce livre m’a plu car je ne connaissais pas l’histoire de ces étudiants. Ce livre me perturbe, car tout cela se passait il y a moins de 60 ans, dans le pays de la Statue de la Liberté. Je pose le livre sur le transat, je le laisse là, en espérant que quelqu’un d’autre aura envie de le lire. D’ailleurs, pourquoi cette histoire pourrait intéresser les autres ? Qui ? C’est si proche dans le temps, et pourtant si loin de l’actualité. Les USA ont un président noir, quand même.
Qui ? Pourquoi ?

Je laisse mes question en suspens, en espérant que l’ombre du grand arbre les transmette aux autres lecteurs du collectif…

Pépita : Quel coin tranquille Kik ! Merci pour l’invitation ! Pas de thé pour moi, merci… Parlons donc de ce livre …

Ce n’est sans doute pas un livre que j’aurai lu comme ça…Je commence à en lire des critiques (des bonnes) et je suis contente de l’avoir lu avant, pour me faire ma propre idée. Comme tu le soulignes, c’est un livre qui interpelle : la couverture, déjà, dans l’opposition qu’elle met en scène, on comprend déjà un peu mais un tout petit peu de quoi il s’agit. Et on se dit : ah oui, je vois, sur le racisme… Et puis le titre. Là, ma curiosité a été titillée. Et puis, j’ai lu la quatrième de couverture (je ne peux pas m’en empêcher, réflexe professionnel, alors que toi, je sais que tu ne la lis presque jamais ou à la fin) et là, je suis entrée dedans direct. Comme toi, je ne connaissais absolument pas ce pan de l’histoire des États-Unis, cela m’a semblé très loin tout d’abord puis je me suis posée beaucoup de questions…

Bouma nous a rejointes, s’installe avec sa tasse de thé et nous livre ses impressions…

C’est un livre que j’avais repéré sur un blog à sa sortie et en plus Annelise Heurtier est une auteure que j’ai plaisir à retrouver, donc je ne me suis pas trop posée de questions sur le pourquoi de cette lecture.
Par contre, même si le sujet est explicité dès les premières pages avec un avant-propos, j’ai eu du mal à comprendre où voulait nous emmener l’auteure. Le récit défile assez lentement et nous fait découvrir le quotidien d’une de ces neufs adolescents précurseurs ainsi que celui d’une jeune fille blanche allant au même lycée. Quel est le but final de ce roman ? Démontrer les avancements de la société (notamment américaine) ? Faire réfléchir les lecteurs sur la ségrégation et plus généralement sur le racisme ? Ou bien encore montrer qu’il faut bien un premier homme dans chaque évolution, quitte à ce qu’il se fasse lyncher ?

Pépita : Contrairement à toi, Bouma, je ne me suis pas du tout posée la question de la finalité de ce roman : l’auteure met en lumière un pan de l’histoire américaine très méconnu. A part Rosa Parks ou Martin Luther King, quelle autre lecture avons-nous de ces faits ? Ce que j’ai trouvé intéressant, c’est le vécu de jeunes en devenir, c’est l’alternance des points de vue entre les deux jeunes filles, l’une noire et l’autre blanche et cela suffit à les opposer, alors qu’elles auraient pu être de très bonnes amies. Elles sont victimes cependant toutes deux d’un système. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis d’emblée attachée à Molly et aux deux figures féminines que sont sa mère et sa grand-mère. En tant que maman de deux lycéens, je me suis demandée quelles auraient été mes réactions, je dis mes, car je me place des deux côtés. Si j’avais été la maman de Molly et celle de Grace. Car ce roman pose avec justesse la question du formatage de l’individu à un système de pensée unique et combien il est difficile de s’en affranchir. Ce qui fait réfléchir aussi, c’est que les années 1960, ce n’est pas si loin : je me dis qu’il y a eu du chemin de parcouru depuis, certes, mais qu’il en reste encore à faire…

A l’ombre du grand arbre, on remplit de nouveau les tasses de thé….

Céline (Le Tiroir à histoires) parle de sa lecture qu’elle vient de finir. Une impression partagée…

Alors c’est paradoxal, parce que j’avais hâte d’en finir, non pas que le roman soit mauvais, mais l’histoire est pénible, ce harcèlement continuel et cette atmosphère malsaine et étouffante qui s’épaissit… La cruauté et la bêtise crasse de ce petit monde factice qu’est le lycée est aussi oppressante que la tension du contexte historique. Et en même temps, je trouve que Sweet Sixteen est trop court. Trop court dans le sens où les personnages ne sont pas assez creusés, on n’a pas vraiment le temps de s’y attacher. Par exemple, Grace qui est un personnage caricatural pendant les trois quart du roman devient presque trop subitement un être pensant. Du coup, le lecteur (enfin, moi en l’occurrence) reste sceptique.
Quant aux personnages secondaires, ils n’apparaissent que furtivement, et c’est très frustrant, car j’aurais voulu mieux connaitre la mère et la grand mère de Molly (il y a ici matière à faire de beaux personnages), Vince, les parents de Grace, Minnie. Personnellement, ça m’a manqué, et du coup je trouve que ça donne au roman quelque chose de trop abrupt et de presque un peu froid. C’est bien documenté et contextualisé, mais du coup ça vire presque à la petite leçon d’Histoire (très claire et très bien illustrée), alors qu’il pourrait y avoir une dimension plus romanesque, avec une galerie de personnages mieux construits et plus humains.
Bon, il ressort de ce que je viens d’écrire surtout du négatif, alors que mon impression est plutôt positive. C’était juste des premières remarques à chaud.

Kik : Dans la deuxième moitié j’ai également ressenti cette tension dérangeante. Je l’ai ressentie chez les deux jeunes filles. Il est impressionnant de sentir la pression familiale. Comment sortir de la pensée commune des Blancs, quand son entourage répète à longueur de journée que les Noirs ne sont que des animaux.
Selon moi l’auteure a voulu exposer, transmettre, mettre en avant, parler de cette épisode de l’Histoire de la ségrégation raciale aux USA.

Pépita : Effectivement, la tension monte crescendo au fil du roman, il faut aussi essayer de se mettre dans le contexte de l’époque, dans une mentalité ancrée dans les gènes presque…Comme Kik, je pense que l’auteure a voulu faire connaître cet épisode mais au travers des yeux de deux adolescentes, la nouvelle génération. Sans doute est-ce pour cela qu’elle n’a pas appuyé sur les autres personnages, comme tu le remarques Céline. Et finalement, si c’était Grace le personnage principal, et non pas Molly ? Si c’était justement ce changement que l’auteure a voulu réellement démontrer ?

Céline : Je suis d’accord avec Pépita, je pense que c’est effectivement Grace le personnage principal, ou en tout cas le personnage clé, puisqu’il s’agit de sa prise de conscience à elle. Oui, après coup, je vous rejoins et je pense que l’auteure a volontairement fait le choix de « gommer » son histoire personnelle, familiale, et d’en faire une adolescente américaine archétypale pour mieux faire comprendre au lecteur ce contexte et ce conditionnement social dont on a du mal à réaliser qu’il soit si récent, comme le disait Kik.
Sinon, je ne sais pas si vous aviez lu La Couleur des Sentiments, de Katherine Stockett, mais il me semble qu’Annelise Heurtier y fait plusieurs clins d’œil dans les quelques scènes où interviennent les bonnes Martha et Minnie (homonyme d’un des personnages les plus attachants du roman de Stockett).

Bouma : Effectivement, j’ai trouvé le personnage de Grace d’une importance centrale. Elle permet de comprendre que sans une évolution des mentalités du côté des « blancs » rien n’aurait été possible, encore moins un Président noir.
Sinon pour en revenir au roman, et à son style, j’ai vraiment beaucoup aimé l’intensité des derniers chapitres, le stress qui monte autour de la remise des diplômes, et la violence de certains évènements. Avec cette montée crescendo, j’ai presque été un peu déçue de la fin, abrupte. J’aurais bien suivi le destin de ses deux jeunes filles pour quelques années supplémentaires.
Puis-je ravoir un peu de thé ?

Le groupe s’étoffe petit à petit au pied de l’arbre…

Alice : Tiens un transat de libre au pied du Grand Arbre !!! Coucou les copinautes ! HUUUUM, ça sent bon le thé, je me sers une tasse et attrape Sweet Sixteen dans mon sac pour ce RDV lecture.

Carole : tiens, tiens me revoilà sous l’arbre auprès de mes copinautes !

Sweet sixteen, lu dans le train du retour de vacances, me rappelle que cette semaine aux USA on fête l’anniversaire du discours de Martin Luther King et sa célèbre phrase  » I have a dream.. » 50 ans après, où en est-on ? Certes Barack Obama est un président noir, mais dans la société moderne où en sont les mentalités ? Je m’interroge… En attendant, je trouve la couverture du roman d’Annelise Heurtier sublime, et que j’aime ce titre !

Kik : D’ailleurs c’est vrai cette histoire d’anniversaire des 16 ans? « Sweet Sixteen ». C’est un événement important aux USA d’avoir 16 ans ?

Céline : Oui, mais au Royaume-Uni aussi d’ailleurs. Il y a aussi un film de Ken Loach (que je vous conseille absolument si vous ne l’avez pas vu !) intitulé Sweet Sixteen, avec une ironie un peu amère, car le héros de 16 ans est loin de la jeunesse insouciante où tout parait possible.

Carole : oui ça l’est, et au Canada aussi. Cela se traduit généralement par une fête où l’on célèbre le passage à l’âge adulte. C’est assez exubérant, en fonction du niveau social, et il y a des rituels. Enfin, comme dans pas mal de mariages on retrouve souvent lors de la fête une diffusion de vidéo photo montage retraçant la vie de la jeune femme dont on fête l’anniversaire avec des photos allant de sa naissance à ses 16 printemps !

Kik : Au fait, vous avez lu d’autres livres en lien avec la ségrégation raciale aux USA post-seconde guerre mondiale ? Comme le souligne Carole, cela fait aujourd’hui 50 ans que Martin Luther King a prononcé son discours I have a dream.

Céline : Oui, plein ! Je suis angliciste et je me suis intéressée aux représentations raciales dans la littérature et au cinéma aux USA pendant mes études (mais ça commence à remonter à loin…). Chaque moi de juin, je fais avec mes 3 ème une séquence sur la ségrégation aux Etats Unis, Rosa Parks, et le tableau de Norman Rockwell.rockwell-biggov-20110901Sinon, je lis toujours beaucoup de littérature Américaine, pas forcément jeunesse, (mais après tout, y-a-t-il vraiment une frontière ?)
Quelques titres de romans marquants me viennent à l’esprit : Black Boy, de Richard Wright, L’Homme Invisible de Ralph Ellison, et bien sûr le dernier roman de Toni Morrison : Home.

Carole : Il y a l’arbre aux fruits amers d’Isabelle Wlodarczyk, chez Oskar éditeur, un coup de cœur de juillet pour moi.

Alice : Je pense aussi a un livre Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur d’Harper Lee. Ça se passe avant la Seconde Guerre Mondiale mais je sais que c’est un titre aussi étudié par les lycéens. De quoi sensibiliser les jeunes esprits à la ségrégation raciale.

Vous avez remarqué comme ce livre multiplie les beaux personnages de femmes : Molly, sa mère, sa grand-mère, Grâce… Des femmes fortes, décidées, qui se battent et maintiennent leurs convictions envers et contre tous. Personnages principaux ou secondaires, elles se soutiennent et sont unies. C’est pas la première fois que je remarque ça en littérature jeunesse : l’investissement et la lutte des femmes pour l’égalité et la reconnaissance de tous. (Alodga Power, Woman Power !)

Pépita : Oui, je rebondis sur ces visages de femmes : comme vous, elles m’ont insufflée une force d’âme ces trois générations de femmes noires dans leur combat quotidien. Tout comme d’ailleurs le collectif de femmes blanches qui défend ses idéaux coûte que coûte ! On dirait une armée de coqs ! Et je suis d’accord avec toi, Bouma, j’aurai aimé un roman un peu plus long…
Avez-vous remarqué combien le combat politique était passionné ? Les femmes sur le terrain, les hommes du côté de la sphère juridique ?

Carole : les personnages féminins me font penser à cette citation de Sören Kierkegaard : « La nature féminine est un abandon sous forme de résistance ». Plusieurs générations de femmes qui se battent, qui luttent, pour leurs droits et ceux des générations futures. Personnellement, j’y suis sensible. Quant au combat politique comme le souligne Pépita, « A cœur vaillant, rien d’impossible  » !

Ça papote toujours à l’ombre du grand arbre. On s’éloigne peu à peu du sujet, mais le roman est toujours posé là entre nous. Un groupe de femmes qui parlent des femmes du roman. Et puis arrive Nathan… Le teint foncé par toutes les journées passées à la plage cet été. Il semble sortir d’un songe. « Ah mais, vous l’avez déjà toutes lu Sweet Sixteen ? »
Il l’avait emmené dans son sac à dos. Il s’est assis là. Il sentait bien qu’il arrivait à la fumée des cierges, mais peu importe, il avait envie de partager ses sentiments sur ce roman …

Nathan : Coucou tout le monde ! Je m’incruste dans le groupe, sors de ma rêverie, regagne le sol, l’herbe et les feuilles qui bruissent dans le vent. Retour à la réalité, c’est bientôt la rentrée, finie la rêverie !
Et pour une rêverie, c’en était une ! Gagné par le soleil j’ai oublié Sweet Sixteen au fond de ma bibliothèque, il n’a pas vu le soleil…
Et pour une rentrée, c’en est une ! Là entre vous toutes, je saisis le livre et me laisse gagner par les mots. Les mots qui traitent d’une rentrée bien particulière…
Après tout, un avis masculin sur tous ces personnages féminins, ça pourrait être intéressant ?

Je suis sous le charme de l’art de la narration dont semble naturellement dotée l’auteure, je suis sous le charme de cette enfant touchante, Molly, qui aimerait bien que les choses changent. Et si je rejoins Pépita sur le fait que cette période de l’histoire me semble peu connue, je n’ai pas pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec l’actualité. Peut-être que je rapporte trop ce que je lis parfois à ces événements qui me marquent en tant qu’adolescent, mais voir ces Noirs discriminés souvent avec une violence inouïe (qui heureusement n’existe plus aussi facilement aujourd’hui, du moins en France …) m’a forcément rappelé tous ces homosexuels qui ne demandent que le droit d’aimer comme ils l’entendent.
La longueur du roman ne m’a pas particulièrement gêné. J’ai même trouvé le début un peu long. On suit l’avancée du programme qui va avoir lieu, puis est annulé, puis reprend … Annelise Heurtier semble avoir voulu respecter une certaine rigueur historique, mais ça n’était peut-être pas la peine.
A part cela, j’ai facilement accroché à l’histoire et bien que le personnage de Grace m’ait particulièrement agacé, j’ai trouvé son évolution intéressante. Je suis assez d’accord pour dire que c’est peut-être elle le personnage principal et non Molly qui va se mettre tout le monde, jusqu’aux siens, à dos et qui par son courage et sa grandeur d’âme va (peut-être) faire évoluer les choses.
Je n’ai pas lu d’autres romans sur la ségrégation raciale, en revanche j’ai vu le très beau film La couleur des sentiments et ai à mon tour retrouvé les allusions dont parlait Céline du Tiroir. Ces femmes fortes qui se battent pour leurs causes que ça soit du côté raciste ou de l’autre. Ce sexisme encore apparent en fond.
Pour conclure, Sweet sixteen est pour moi un roman court et facile d’accès pour en apprendre plus sur cette période historique importante pour rappeler qu’avoir un président des Etat-Unis noir, ça n’a pas été facile. Et si les choses ne sont pas encore parfaites, les choses et les mentalités ont déjà beaucoup évolué. Une belle leçon d’histoire pour les évènements actuels ?

Sweet sixteen : La fête tourne ainsi autour du chiffre 16 que l’on retrouve dans des jeux, dans la musique ou encore les boissons. Une autre tradition importante est la composition du gâteau d’anniversaire dont les 16 bougies ont une signification bien particulière :

La première bougie représente les parents
La seconde est en l’honneur des grands parents
La troisième évoque généralement les frères et sœurs
Les bougies 4, 5, 6, et 7 sont pour le reste de la famille
Tandis que les bougies 8, 9, 10, 11, 12, 13, et 14 mettent à l’honneur les amis !
La bougie numéro 15 est réservé à la meilleure amie.
Et la 16è pour le ou la petite amie.

 

Le temps a filé, la théière s’est vidée, un moment riche de partage comme on en vit sous notre grand arbre, d’autres livres se sont échangés entre nous pour d’autres lectures communes…

Sweet Sixteen d’Annelise Heurtier, publié par Casterman en 2013.

Pour aller plus loin, nos billets sur nos blogs :

Les lectures de kik
3 étoiles
 Un petit bout de (bib)
– 
Maman Baobab et son interview de l’auteure
– A lire aux pays des merveilles
– Méli-Mélo de livres
– Le tiroir à histoires