Nos classiques préféré.e.s : la générosité de Beatrice Alemagna !

Source : New York Times

Beatrice Alemagna débute sa carrière en gagnant le premier prix du concours d’illustration « Figures futures » du salon du livre de Montreuil à Paris en 1996. Très vite, elle publie son premier titre en tant qu’autrice illustratrice avec Une maman trop pressée. Très prolifique, Beatrice Alemagna nous enchante à chacune de ses publications. Nous partageons aujourd’hui avec vous nos coups de cœur parmi les titres de sa bibliographie.

Pour en savoir plus : son site : http://www.beatricealemagna.com/

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Pour Liraloin, il y a au moins 10 raisons d’aimer Les Cinq Malfoutus de Beatrice Alemagna, une équipe de bras cassés ? hummm… pas tant que ça !

Les Cinq Malfoutus, Beatrice Alemagna, Hélium, 2014
  1. Pour ce titre à la calligraphie amusante. Nul doute que dans cette histoire, il y aura une pointe d’humour.
  2. Pour cette présentation des cinq personnages mettant en avant des défauts assez communs : « le troisième était tout mou, toujours fatigué et endormi. »
  3. Pour… savoir qui est le plus « nul », c’est tout un casse-tête et chacun possède une bonne raison de l’être.
  4. Pour cette maison qui les accueille : aussi brinquebalante que ses locataires.
  5. Pour cette double page nous présentant un sixième personnage débarquant de nulle part : le Parfait, Monsieur sait poser devant l’objectif !
  6. Pour s’interroger et en conclure que l’intégration du Parfait va sans doute être un peu compliquée… nos cinq malfoutus sont unis comme les cinq doigts de la main !
  7. Pour cette phrase qui changera à jamais les cinq compagnons : « Vous ne servez donc à rien ! Vous êtes de vraies nullités ! … dit le Parfait d’un air dégouté. »
  8. Pour les illustrations de Béatrice Alemagna, un travail alternant collage et dessins aux crayons de couleurs.
  9. Pour que les défauts restent des défauts déguisés en qualités.
  10. Pour cette conclusion : et si nos défauts n’en étaient pas ?

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Pour Lucie, il faut absolument découvrir Les choses qui s’en vont.

Les Choses qui s’en vont, Beatrice Alemagna, Hélium, 2019

Un livre essentiel parce que :

  1. Cet album est une invitation à apprécier la beauté de l’éphémère…
  2. … par l’intermédiaire de calques délicats et ludiques.
  3. Et que les choses qui s’en vont sont parfois (souvent !) les plus importantes.
  4. Pour les illustrations, douces et colorées.
  5. Beatrice Alemagna rend tangible la temporalité des choses, si difficile à concevoir pour les enfants
  6. Si « tout, finalement, passe, s’éloigne ou change », l’auteure veille à alterner des préoccupations quotidiennes (blessure, poux, cheveux)…
  7. … et des éléments plus poétiques (musique, bulles de savon).
  8. Pour la délicate transition entre ce qui disparaît mais revient toujours…
  9. … et ce qui ne s’en ira jamais, que l’auteur laisse au lecteur le soin de nommer.
  10. C’est un album plein de douceur et de tendresse, tout simplement !

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Pour Colette, quel plaisir d’offrir Le Merveilleux Dodu-Velu-Petit à chaque anniversaire !

Le Merveilleux Dodu-Velu-Petit, Beatrice Alemagna, Albin Michel Jeunesse, 2014.
  1. De une, parce que le titre est vraiment savoureux, une véritable gourmandise à faire tourner en bouche.
  2. De deux, parce que tout commence avec cette question qui trouvera un écho en chacun de nous : “mais que vais-je lui offrir pour son anniversaire ?” Question existentielle, relationnelle, essentielle pour sceller ce qui nous lie, d’autant plus quand il s’agit d’un enfant et de sa mère.
  3. De trois, parce que le récit se déroule tel un conte en randonnée, de boutique en boutique, nous emportant dans un rythme trépidant celui de notre jeune héroïne, Edith, âgée de 5 ans et demi.
  4. De quatre, parce que la ville telle que l’imagine l’autrice est un espace sécurisant, élégant, qu’un enfant peut arpenter sereinement.
  5. De cinq, parce que cet album est une invitation à jouer avec la langue, à se laisser emporter par ses sonorités à la fois tendres et drôles : chacun y va de sa définition de ce qu’est un “dodu-velu” et nous nous laissons charmer par la créativité de notre héroïne haute comme trois pommes.
  6. De six, parce que c’est une ode à l’autonomie, à l’indépendance, à la quête, et à la capacité à garder les yeux bien ouverts pour nourrir notre besoin d’émerveillement.
  7. De sept, parce que finalement on n’en finit pas de se demander quel est cet étrange dodu-velu-petit ! Le suspense est intenable !
  8. De huit, parce que le style de l’artiste est toujours un vrai régal : les couleurs, le trait, les collages… toutes les techniques ingénieuses dont Beatrice Alemagna est l’experte sont un ravissement pour les yeux.
  9. De neuf, parce qu’Edith a réussi sa quête ! Quelle merveilleuse récompense !
  10. De dix, parce que c’est un excellent souvenir de lecture commune menée ici même il y a quelques années !

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Un grand jour de rien occupe une place toute particulière dans la bibliothèque d’Isabelle. Pour dix raisons, au moins !

Un grand jour de rien, de Béatrice Alemagna, Albin Michel Jeunesse, 2016.
  1. Pour l’attrait de ces pages joliment détrempées de pluie et de souvenirs d’enfance.
  2. Pour la justesse des mots qui disent si bien le désarroi enfantin quant “tout l’ennui de l’univers s’est donné rendez-vous”.
  3. Parce que – ooops ! – la console (qui comme on le sait porte mal son nom) se retrouve au fond de la mare.
  4. Pour le monde exaltant qui se révèle alors dans le décor familier : de quoi donner envie d’empoigner de la terre humide à pleines mains, d’explorer les environs, à la recherche de petits trésors.
  5. Pour la folle intensité de ces expériences enfantines troublantes, fascinantes, éblouissantes.
  6. Pour la façon émouvante dont les sublimes illustrations (“les plus belles jamais vues”, dixit l’un des moussaillons de L’île aux trésors) restituent cette intensité.
  7. Pour ce petit chaperon orange auquel on s’identifie instantanément, partageant son désarroi, puis le réconfort de parvenir à s’affirmer au contact de la nature.
  8. Parce quand on a vécu un tel “jour de rien”, un moment de complicité autour d’une tasse fumante s’impose pour partager ça avec une personne aimée.
  9. Pour le souvenir, justement, d’avoir découvert cet album en famille, bercés par une averse automnale et enveloppés du parfum de chocolat chaud.
  10. Pour l’ode aux “jours de rien” qui sont peut-être ce qui nous reste de plus précieux ?

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Et vous ? Quel est le livre que vous auriez choisi pour parler de cette autrice ? Ou, si vous ne la connaissiez pas encore, lequel de ses titres auriez-vous envie de découvrir ?

Lecture commune : Les idées sont de drôles de bestioles

D’emblée, cet album-là sort des sentiers battus, avec son œil qui nous sonde calmement, son charme envoutant, ses illustrations furtives, à deux doigts de nous échapper. Et sa démarche un peu folle : raconter à hauteur d’enfant l’étincelle à l’origine de l’inspiration et des idées. Vous imaginez bien qu’il nous était impossible de résister à une telle proposition ! Cet album est de ceux qui désarçonnent et interrogent, donnent envie de les relire et d’en parler pour enrichir encore la lecture. En somme, un terrain de choix pour une lecture commune. Colette et Isabelle ont saisi la perche et se sont lancées ensemble sur les traces de ces fameuses bestioles…

Les idées sont de drôles de bestioles, d’Isabelle Simler. Éditions courtes et longues, 2021.

Isabelle : Quelle couverture ! Elle m’a happée immédiatement du haut de l’étagère de la librairie Mollat, à Bordeaux. Quel effet t’a-t-elle fait ?

Colette : Quelle couverture en effet ! Une œuvre à part entière cette couverture qu’aucun titre, aucun nom d’auteur.e, aucun nom de maison d’édition ne vient parasiter ! C’est ce “silence” qui m’a le plus intriguée en découvrant cet album. Et puis bien sûr cet œil, immense, noir et brûlant qui nous fixe et nous invite à percer le secret de ce regard, à pousser la porte de cet univers de traits colorés dont il est l’horizon mystérieux. Une couverture qui raconte déjà quelque chose : d’un côté un oeil ouvert, de l’autre un oeil fermé. Et entre les deux tout un monde intérieur.

Isabelle : Nul besoin de titre, effectivement, avec une couverture pareille ! Cet œil intrigant aiguise notre curiosité et place l’album sous tension, à quelle créature peut-il bien appartenir ? Quelle est la chose qui pulse au fond du regard ? Par un jeu de miroir troublant, il semble plonger droit dans notre imaginaire, donnant irrésistiblement envie de laisser libre-cours à son imagination et de se laisser surprendre par ce qui viendra.
Et justement, qu’est-ce qui vient quand on ouvre l’album ? As-tu envie de te livrer à l’exercice périlleux de raconter de quoi il s’agit ?

Colette : Effectivement, c’est un exercice périlleux ! Je dirai qu’on découvre de… drôles de bestioles ! Des bestioles qu’on a l’impression de reconnaître à leurs fourrures, leurs écailles, leurs crinières, des bestioles en mouvement mais qui, quand on y regarde de près, ne correspondent à aucun animal connu ! Et toi qu’as-tu découvert ?

Isabelle : Il y a effectivement ce que l’on voit, ces bestioles étranges, mais palpitantes de vie dont tu parles. Et il y a le texte qui révèle ce qu’elles représentent : le processus de création. Ces bestioles sont donc des métaphores de ces idées que l’on sent virevolter toutes proches, qui nous échappent avant de resurgir au moment où on l’attend le moins. Si les illustrations ont une beauté qui se suffirait presque à elle-même, j’ai trouvé que l’album faisait très fort pour parler à hauteur d’enfant de ce processus créatif, en filant la métaphore.
Toi qui aimes écrire et créer, est-ce que cette métaphore et ces images t’ont parlé ? Y as-tu reconnu tes propres expériences ?

Colette : Je me rends compte que je n’avais jamais personnifié les idées. Je serai peut-être spontanément passée par l’allégorie, j’ai une tendance à idéaliser le monde des pensées et de l’abstraction. C’est d’ailleurs une des forces de cet album à mon avis : désacraliser les idées, leur donner la forme si familière et vivante des animaux, comme pour mieux les apprivoiser.
Et toi, y as-tu reconnu tes propres expériences, tu es aussi très familière du monde des idées ?

Isabelle : Oui, les “images” utilisées dans l’album m’ont énormément parlé, même si le type d’idées que je manipule au quotidien dans mes recherches est malheureusement moins joli ! J’ai été bluffée de voir représentés, incarnés le vertige d’une création dont les contours demeurent ouverts, l’intuition insaisissable qui palpite au bord de la conscience, la résistance que peuvent avoir certaines idées quand on tente de les fixer, la façon dont on peut tenter de les apprivoiser… J’ai trouvé que l’autrice montrait tout cela de façon très créative, en utilisant des mots imagés et des images qui incarnent des choses justement très abstraites.

Colette : Je suis tout à fait d’accord avec toi, l’autrice a réussi à incarner l’insaisissable !

Isabelle : Tu parlais justement d’apprivoiser le monde des idées : est-ce que tu as envie de parler de la façon dont l’autrice s’y prend ? Est-ce que cela fonctionne de ton point de vue ?

Colette : J’ai l’impression que l’artiste prône une forme de lâcher prise, comme si les idées les plus inspirantes arrivaient dans notre tête sans crier gare et surtout sans qu’on les sollicite. Je me reconnais complètement dans cette vision du fonctionnement de l’imaginaire, de la créativité. Par exemple quand je décide de me mettre au travail pour créer de nouvelles séquences pour mes élèves, ça ne marche pas. Par contre, si deux jours plus tard, je lis un livre, vois un documentaire ou partage une conversation avec une amie, là l’idée arrive et il faut que je la note au plus vite car je sais qu’à partir d’elle de nombreux autres idées vont germer – tu vois j’utilise plus facilement l’image de la germination que celle de l’animalisation. D’ailleurs, il me semble que l’autrice décrit avec son propre imaginaire le fonctionnement de la pensée en arborescence. Encore une image végétale !

Isabelle : Tout à fait d’accord. Il y a un passage où la voix narratrice se présente comme un spectateur du bouillonnement de ses idées. Cela m’a interrogée : le processus créatif n’est-il pas quelque chose de plus actif ? Mais en tournant les pages, on comprend que la création, ce n’est pas quelque chose de linéaire, organisé et conscient. Il faut parfois savoir lâcher-prise comme tu dis, garder son esprit ouvert. Et se montrer patient.
Les illustrations combinent des éléments détaillés et des esquisses aux contours très ouverts, voire des surfaces de pages complètement blanches. Qu’en as-tu pensé ?

Colette : J’ai trouvé ce choix extrêmement ingénieux pour rendre visible le rythme si particulier de la création avec ses moments d’euphorie et ses moments de calme plat, d’attente, plus ou moins patiente. C’est toute la puissance de cet album : rendre concret un mouvement, un mouvement puissant mais invisible. Il me semble qu’il permet de mieux comprendre justement que la création ne se décrète pas. Que c’est plus une question d’attitude, d’état d’esprit : il faut savoir se montrer disponible. Et c’est un très bel “enseignement” à transmettre aux jeunes lectrices et aux jeunes lecteurs.

Isabelle : Tout à fait d’accord. On voit presque les idées prendre forme sous nos yeux, certaines sont à peine esquissées, mais on pressent déjà tout leur potentiel. D’autres sont encore brouillonnes et très ouvertes dans leurs contours. Les espaces laissés blancs pourraient être vus comme un terrain de création à investir, une page blanche au sens très concret. Mais comme tu le dis, de manière imagée, ils montrent l’importance du vide qui fait si souvent défaut dans nos modes de vie effrénés.
J’ai trouvé que dans cet album, les mots avaient une intensité très forte. Peut-être l’économie de mots et leur choix, le positionnement du texte dans la mise en page, la façon dont ces mots et les illustrations se font écho. Est-ce que c’est quelque chose qui t’a marquée lors de ta lecture ?

Colette : Oui c’est un album au sens plein du terme, au sens où je les aime d’amour, un album où les images n’existent pas sans le texte et où le texte n’a aucun sens sans les images. Le fait que le texte ne soit pas toujours à la même place, qu’il faille parfois le débusquer, mime le cheminement même de l’idée qui est au coeur de ce livre. Les mots complètent parfaitement les images, ils apportent même à certains endroits une forme d’humour inattendu. Je pense au titre bien entendu avec son jeu de mots si bien trouvé, mais aussi à la page des idées “sans queue ni tête” où les mots viennent justement se placer en guise de tête de l’animal qui l’a perdue !

Isabelle : Elles m’ont fait forte impression, ces idées sans queue ni tête ! Il y a aussi quelque chose de poétique dans le choix des mots, leur sonorité. Par exemple :

“Baroques et biscornues
brouillonnes, hirsutes ou vacillantes,
elles se suivent, s’amalgament, se tissent, s’évaporent.”

Colette : Tu as raison de souligner la poésie du texte, j’ai aussi été sensible à la musicalité des mots qui participe aussi à rendre plus accessible ce sujet si ardu ! 

Isabelle : C’est un détail, mais le passage sur la technique de chasse m’a laissée un peu perplexe. Je ne suis pas sûre d’avoir compris ce que l’autrice voulait dire par “technique de chasse : la paresse à l’approche et sans filet.”

Colette : Je pense que justement c’est un jeu de mots – peut-être moins bien trouvé que les autres – qui annonce la métaphore animale et qui présente la création comme l’attente de quelque chose que tu trouves sans la chercher. D’ailleurs as-tu remarqué la citation de Gaston Bacherlard en exergue de cet album ? “Celui qui trouve sans chercher est celui qui a longtemps cherché sans trouver.” Quelle fabuleuse citation pour résumer l’esprit du livre.

Isabelle : Oui, parfaite comme mise en bouche !

Colette : Et finalement, on n’a pas encore parlé des “drôles de bestioles” choisies pour incarner les idées. Car c’est aussi une sorte de fable qui se joue là. Ou peut-être un étrange bestiaire. As-tu apprécié le choix des animaux pour incarner telle ou telle idée ?

Isabelle : Oui, j’ai trouvé que cette idée fonctionnait très bien, à plusieurs égards. Les bestioles elles-mêmes font intensément plaisir à regarder avec leurs tentacules, leur pelage, leurs formes élégantes ou biscornues. Leurs caractéristiques reflètent très joliment celles des idées – indomptables, glissantes, étranges et inattendues puisqu’il ne s’agit pour la plupart pas de vrais animaux, mais de créatures inspirées à l’autrice par une liste d’espèces listées à la fin du livre. Les dernières pages soulignent peut-être justement le rôle de la nature comme source d’inspiration, décor favorable à la création ?

Colette : L’autrice a quand même choisi des animaux dont les caractéristiques étaient en totale adéquation avec son message : le poisson volant qui s’échappe dans tous les sens, le magnifique axolotl dans le bol du petit déjeuner est absolument parfait avec ses deux yeux noirs qui te regardent dans une gentille provocation… Je suis certaine qu’un petit enfant aura plaisir à retrouver les animaux cachés dans le livre. Isabelle Simler a quand même un don pour rendre la tessiture, la fourrure, l’épaisseur de la nature. Je trouve que cet album est à la fois un écho et un dépassement de ses autres livres qui déjà rendaient un hommage haut en couleur à la nature.

Isabelle : Mais oui ! Ça a dû être réjouissant de choisir ces bestioles. Ça donne envie de réfléchir aux animaux susceptibles d’incarner nos petites idées. Tu as raison, on retrouve ici le talent de naturaliste affirmé par l’autrice au fil des albums, mais revisité de façon tout à fait différente.

Colette : Quel a été ton animal préféré et pourquoi ?

Isabelle : Mes enfants et moi avons aimé la bestiole poilue sur la chaise au début, avec son regard ahuri qui donne l’impression qu’elle n’en revient pas d’être là. Et toi ?

Colette : Sans nul doute celui qui vient clore le livre. Ce magnifique renardeau en boule sur les pages du carnet de l’artiste ! Que j’aime cette idée de l’idée vivante mais endormie, domptée, apprivoisée. D’ailleurs en toute subjectivité j’y vois un écho au Petit Prince, récit dans lequel le renard incarne aussi une idée. Et cette métaphore du renard me rappelle également une BD, Goupil ou Face de Lou Lubie pour laquelle j’ai eu un coup de cœur récemment et dont j’avais parlé dans notre sélection d’automne dédiée à cet étrange animal.

Isabelle : On sent dans nos échanges, je pense, que c’est un album qui se lit de façon forcément particulière. Comment est-ce que ça s’est passé pour toi ?

Colette : C’est un album qui s’intériorise, non ? Mes fils n’ont pas adhéré à la lecture car j’ai mal choisi le contexte de ma lecture offerte : mes garçons dorment dans des lits superposés et seul Nathanaël voyait les images. Théodore entendait le texte mais n’y a pas trouvé grand intérêt. Il faudra que je retente en lecture-câlin, car il faut être tout prêt du livre pour en apprécier la beauté ! Quand je l’ai découvert et lu pour moi-même, ce fut une lecture jouissive, de celle où l’implicite est si fort et le besoin de déchiffrement si grand que tu y sens le défi intellectuel ! Et puis il y avait le plaisir de “voir exactement de quoi l’autrice parlait” . Et toi, comment s’est passée ta lecture ?

Isabelle : Je l’ai lu à voix haute également, avec mes garçons, en laissant le temps aux mots et aux illustrations de se déployer dans nos imaginaires. L’atmosphère était un peu hypnotique, le silence religieux. Je crois que nous nous sommes laissé envouter par la sonorité des mots et l’effervescence fascinante qui règne parmi les fameuses bestioles. Il y avait une sorte de tension aussi, nous nous demandions tout de même à qui appartenait l’œil de la couverture et ce qui allait bien pouvoir ressortir de tout ça. Après, j’ai eu envie de le relire plusieurs fois, je l’ai parcouru seule, avec ma mère, ma belle-soeur, dans le même état d’esprit que toi. Nous n’en n’avons pas longuement parlé avec les enfants, je ne sais pas comment ils ont perçu toutes les images et métaphores dont nous parlions. Ils ont surtout trouvé ces pages “très belles”. Ce serait intéressant de savoir comment de jeunes enfants perçoivent un tel album. À qui aurais-tu envie de le faire découvrir ?

Colette : En répondant à tes questions sur la créativité et l’aspect auto-réflexif de cet album, je me suis dit (tiens, une idée !!!) que je pouvais le lire en classe pour rassurer mes élèves et leur expliquer que c’est normal qu’ils ne soient pas inspirés du premier coup quand ils se retrouvent en situation d’écriture et qu’ils doivent rester à l’affût de tout ce qui leur passe par la tête. Que des images, des mots, des sensations, des émotions qui les traversent peut jaillir l’étincelle ! Ou le lièvre ! Ou l’antilope !

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Et vous, vous êtes-vous frotté.e aux drôles de bestioles d’Isabelle Simler ? Si ce n’est pas le cas, nous espérons vous avoir donné envie de les apprivoiser !

Lecture commune : Rois et reine de Babel

Sous le Grand Arbre, nous aimons beaucoup le travail de François Place. Qu’il soit auteur, illustrateur ou les deux, il a le pouvoir de nous emporter vers des mondes merveilleux. C’est donc avec enthousiasme que Colette et Lucie ont lu et discuté de Rois et reines de Babel !

Rois et reines de Babel de François Place, Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : En récupérant cet album à la bibliothèque, j’ai été surprise par sa taille, qui sort de l’ordinaire. T’attendais-tu à un livre aussi grand ?

Colette : C’est un format très original que François Place explore pour la première fois me semble-t-il. J’étais habituée au format paysage de plusieurs de ses livres, mais là en effet on ouvre les portes en grand d’un univers foisonnant !

Lucie : J’avoue que ce grand format m’a vraiment plu à moi aussi. En voyant sa taille et en le soupesant j’ai pensé que ça allait être une œuvre à la hauteur de mes attentes : élaborée, foisonnante… J’étais prête pour le voyage auquel François Place me conviait, quel qu’il soit !
Et comme je sais que ses illustrations sont toujours pleines de petits détails, j’ai pensé que ce grand format me permettrait de les apprécier pleinement.
L’illustration en couverture est déjà impressionnante. Te souviens-tu de tes premières impressions ?

Colette : Wouahh ! Que c’est beau ! Du grand François Place ! Voilà ce que je me suis dit ! Une couverture à la fois classique dans sa mise en page et d’une richesse architecturale et géographique incroyable. Un bijou pour les yeux à observer minutieusement.
Et toi, qu’en as-tu pensé au premier abord ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi, elle est magnifique. Cette couverture a renforcé mon premier sentiment : très clairement, elle annonce l’œuvre ambitieuse qu’est Rois et reines de Babel. Une fresque dense et élaborée pour mener une réflexion sur la culture et le rôle des dirigeants.
Ça a d’ailleurs été une autre surprise, à la lecture : comme les premières pages sont consacrées au prince Nemrod, je ne m’attendais pas à ce que l’histoire couvre tant de temps. Qu’as-tu pensé de cet aspect “dynastie” ?

Colette : J’ai toujours eu un goût certain pour le mythe de Babel dont j’ai déjà exploré les adaptations au fil d’albums et autres romans jeunesse dédiés à cet épisode biblique particulièrement riche. Mais en effet ici le point de vue est tout à fait original puisque François Place décide d’en explorer l’histoire à travers le temps, quand dans le texte biblique la tour de Babel ne survit pas longtemps à la bêtise des hommes. L’artiste en livre une vision beaucoup plus positive et poétique que celle que l’on peut retrouver dans le texte ancien.

Lucie : J’ai trouvé intéressant, justement, que la construction perdure malgré les rois incapables ou cruels. Comme si la vision du fondateur était tellement puissante que ses successeurs pouvaient ralentir sa réalisation mais pas la détruire totalement. L’espérance reste possible, notamment pour le peuple.
J’aime bien la manière dont tu analyses l’appropriation du mythe par François Place. C’est vrai que sa vision est beaucoup plus positive que dans la Bible !
Cet aspect positif passe principalement par des figures féminines : le rôle des femmes et de la culture est essentiel dans l’évolution de Babel. J’imagine que ces thématiques ont trouvé écho chez toi, souhaites-tu en parler ?

Colette : “La femme est l’avenir de l’homme” écrivait Aragon. Pour moi cet album en est une illustration ambitieuse, presque épique. Après Nemrod “Le bref”, “Le Taciturne”, “l’Etourdi”, “Le Gras”, “Le Paresseux”, “Le Plaintif”, “L’Indécis”, “L’endormi”, “le Hardi”, “Le Fléau”, “Le Ténébreux” et “Le roi de fer” quel ravissement de découvrir la politique de Bérénice “Reine de Cannelle” puis de Bérénice “La Lumineuse”, puis celle de Bérénice “L’Enchanteuse” et enfin celle de Bérénice “La Rêveuse”. Cette manière de passer le relais aux femmes après des années sombres de politique patriarcale est une ode au pouvoir féminin et à l’espoir qu’il incarne, un espoir que nous n’avons pas encore goûté dans la majorité des pays du monde… 
Est-ce que nous en disons plus sur les choix de ces reines de Babel qui vont transformer la vie de leur peuple ?

Lucie : Mais oui, bien sûr !
Cela commence avec une première reine qui épouse un marchand. Ce faisant, elle ouvre Babel au commerce, aux échanges et donc à la culture. C’est vraiment le moment de bascule à mon avis : avec ce pouvoir féminin, cette ouverture et aussi ce mariage avec un homme d’un autre milieu, d’une origine sociale différente. En une page la “Reine de la Cannelle” remet en cause un patriarcat qui durait depuis des générations. Patriarcat qui me semble être à l’origine des difficultés de Babel, parce que la femme du premier roi semble avoir eu un rôle important dans la construction, c’est après que les choses se gâtent.
Même si c’est un peu caricatural, et que je ne crois pas qu’une femme gouvernerait nécessairement mieux qu’un homme du fait de sa supposée sensibilité, je trouve intéressant que ce soit une femme qui ouvre la cité au reste du monde et qui amorce le cercle vertueux.
On a vraiment l’impression que cette succession de femmes a un but, une vision commune de ce qui est bon pour le peuple. Cet aspect m’a beaucoup plu. Est-ce que tu veux parler de ses effets?

Colette : En effet on a vraiment l’impression qu’elles œuvrent toutes dans le même sens : donner à leur peuple les moyens de se libérer de toute forme de tutelle. Je ne dirai pas que c’est une mission autour de laquelle elles se sont concertées car elles appartiennent toutes à des générations différentes mais chacune prend soin de s’appuyer ce que ses prédécesseures ont bâti. Cela me fait penser à ce que nous reprochons souvent à nos dirigeant.e.s : ne pas tenir compte des réformes qui ont été initiées avant elles-eux, ne laissant pas le temps aux changements de faire ses preuves…

Lucie : Tu as raison, elles n’ont évidemment pas pu se concerter. Mais chacune d’entre elle comprend (probablement grâce à l’éducation reçue de mère en fille) et partage la vision de sa prédéceure et la poursuit. Cela permet à chaque génération d’apporter sa pierre à l’édifice et donc au projet de prendre une telle ampleur.
Le parallèle que tu fais avec nos dirigeants est très pertinent. Du côté des rois on avait l’impression que chacun faisait en fonction de sa personnalité et de ses intérêts, ce qui est appuyé par leurs noms, et explique la “chute” de Babel.
À propos de chute, mais au sens propre cette fois, j’avais envie d’évoquer ce peuple qui se sert de ses cheveux pour s’arrimer, tellement représentative de l’imaginaire de François Place !
T’a-t-il évoqué d’autres créations de ce type dont tu aurais envie de parler?

Colette : J’ai comme toi beaucoup aimé ces hommes maçons aux chevelures- grappins ! La manière brutale et arbitraire dont ils sont rejetés de cette société qui est pourtant allée les chercher m’a rappelé la violence de la fin des Derniers géants (et toutes les formes de violence exercées contre les populations immigrées qui viennent travailler pour un autre pays que leur pays d’origine). Je n’ai pas lu d’autres livres de François Place, donc je ne vois pas d’autres références.
Et toi, est-ce que cela t’a évoqué d’autres créations de ce type ?

Lucie : Je pensais effectivement aux Derniers géants mais aussi à Angel l’indien blanc, qui correspond aussi à ce que tu dis de l’oppression d’un peuple par un autre puisque le personnage principal est un indien réduit en esclavage. J’aime beaucoup quand François Place invente un peuple, avec ses traditions et ses mystères !
Mais en réalité, bien qu’il soit moins audacieux, j’ai plus souvent pensé au Sourire de la montagne pendant la lecture de Rois et reines de Babel parce que ces deux albums partagent l’idée centrale d’une construction gigantesque et d’un dirigeant visant le bonheur de son peuple.
La fin de l’album est un peu mystique, qu’as-tu pensé de ce parti pris?

Colette : J’ai adoré la fin : le personnage de “La Rêveuse” répond à mon besoin de poésie même pour parler politique !
Est-ce que tu fais référence au personnage de l’ermite que l’on aperçoit au début du récit, obligé de s’exiler face à l’invasion des habitants de Babel, et qui revient à la fin avec l’apaisement incarné par les choix de notre dernière Reine ?

Lucie : C’est effectivement ce à quoi je faisais allusion. Moi aussi j’ai aimé ce côté merveilleux, un peu magique (ou religieux) mais je n’ai pas trop su comment interpréter cette fin. Je me demandais ce que tu y avais vu. Après un album somme toute assez terre à terre sur la construction, les choix politiques, la vie de la cité… La fin emporte vers une autre dimension avec tout d’abord le retour du cerf blanc qui emmène “La Rêveuse” dans le ciel, puis celui de l’ermite déjà très vieux au début de l’album… Ça m’a surprise !

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Pour avoir une idée des magnifiques illustrations et un aperçu du travail de recherche de François Place, n’hésitez pas à visiter la page consacrée à cet album sur son site internet.

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2021 : Brindilles et Petites Feuilles

Une passion commune pour la littérature jeunesse, des découvertes perpétuelles, un émerveillement constant, des partages nourris et enrichissants, pour vous présenter les livres de 2020 qui nous sont allés au cœur afin que vous, grâce à vos votes, puissiez récompenser ceux qui ont eu votre préférence. Tel est l’objectif du Prix ALODGA depuis sept ans.

Nos échanges enthousiastes ont abouti à une sélection de trois titres pour chacune des six catégories.

Après vous avoir révélé celles des Grandes feuilles (romans jeunesse) et Belles Branches (romans ado), des Racines (documentaires) et Branches Dessinées (BD), voici celles des Brindilles (petite enfance) et Petites Feuilles (albums).

Deux sélections fortes de diversité, d’originalité et d’onirisme, portées par des approches graphiques aussi variées que marquées, qui confèrent à chacun des livres choisis une singularité propre.

Découvrez pourquoi nous les avons aimés et votez pour votre titre préféré ! Les votes sont ouverts jusqu’au 10 décembre et les gagnants annoncés dans la foulée, lundi 13 décembre.

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~ CATÉGORIE BRINDILLES (PETITE ENFANCE) ~

ABC de la nature. Bernadette GERVAIS. Editions Les Grandes Personnes, 2020

Les abécédaires sont toujours enthousiasmants : à partir d’un concept unique, leur réalisation est toujours différente. Celui-ci nous a conquises par son originalité avec son très grand format, idéal pour s’immerger ou la lecture en groupe, son papier épais, ses mots choisis, sa simplicité travaillée et son graphisme qui allie vintage, réalisme et modernité. Hommage à la nature végétale et animale, il donne envie d’aller à son contact.

Tous emmitouflés. Marie-Noëlle HORVATH. La Joie de Lire, 2020

L’hiver est là et son froid est redouté par les animaux qui cherchent à s’en protéger. Heureusement, un fil rouge les entoure, les réchauffe et les relie. Littéralement. Mais à qui est-il ? Métaphorique et étonnant, Tous emmitouflés est un petit album cartonné sur la solidarité qui se passe de mots. L’évidente, la spontanée, la naturelle. Son graphisme est aussi évocateur que tactile, contrasté entre le lin, le rouge de la broderie et le gris du crayon. Avec brio, il invite à lire l’image et à faire ses propres descriptions.

Le jour où je serai grande. Une histoire de Poucette. Timothée DE FOMBELLE et Marie LIESSE. Gallimard Jeunesse, 2020

Un album cartonné et solide, une couverture discrète, un clin d’œil à un conte pour un hommage à l’enfance, un thème si cher à Timothée de Fombelle, pour partager et transmettre. Avec ses mots empreints de poésie et de mélancolie, il s’adresse à l’enfant appelé à grandir, comme à celui resté au cœur de chaque adulte. Il invite chacun à créer de l’extraordinaire avec de l’ordinaire, à profiter des petits moments de bonheurs et à s’en souvenir par le prisme des émotions les instinctives, les pures, les vraies, pour garder et puiser spontanéité et émerveillement enfantins. Pour grandir mais pas tout à fait, pour grandir dans et par le cœur.

Pour l’accompagner, les magnifiques photographies de Marie Liesse qui joue entre flous et gros plans, lumière et couleurs, entre nature et contes. C’est beau, c’est doux, elles nous immergent et résonnent en nous.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Brindilles ?

  • Le jour où je serai grande, de Timothée de Fombelle et Marie Liesse (Gallimard Jeunesse) (49%, 20 Votes)
  • Tous emmitouflés, de Marie-Noëlle Horvath (La Joie de Lire) (27%, 11 Votes)
  • ABC de la nature, de Bernadette Gervais (Les Grandes Personnes) (24%, 10 Votes)

Total Voters: 41

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~ CATÉGORIE PETITES FEUILLES (ALBUMS) ~

Toi et moi. Ce que nous construirons ensemble. Olivers JEFFERS. Ecole des Loisirs, 2020

Dans un texte poétique et métaphorique, Oliver Jeffers aborde la relation entre lui et sa fille, entre un père et son enfant, entre êtres humains. Il use d’outils réels, tels scie, marteau et vis, pour l’imager, la construire, la renforcer, la réparer même. Inventions, ajustements, protection, compréhension, respect, il énumère de manière concrète tous ces concepts abstraits. Sans oublier de créer et de garder des souvenirs. Pour s’y réchauffer le cœur les jours de grand froid ou de difficulté.
Il y a beaucoup d’amour et beaucoup d’espoir dans cet album qui lie l’intime à l’universel.

La passoire. Clarisse LOCHMANN. Atelier du Poisson Soluble, 2020

Comment parler des rêves ? Comment représenter leur évanescence ? Cette impression de précision qui nous reste au réveil et pourtant cette impossibilité d’y poser des mots ? Par ses peintures aux contours flous, qui se mélangent ou, au contraire, qui se referment sur des espaces blancs et vides, Clarisse Lochmann saisit cette ambivalence, cette dispersion des rêves tel le sable entre nos doigts, cette impossibilité de cohérence verbale pour décrire les situations, lieux ou personnes qui peuplent nos songes. Et pourtant ! demeure cette impression de vague réalité qu’on voudrait retrouver, ne pas quitter, ne pas perdre surtout ! Cet album, c’est tout cela. Et c’est juste magnifique !

J’ai vu un magnifique oiseau. Michal SKIBINSKI et Ala BANKROFT. Albin Michel Jeunesse, 2020

Eté 1939, le jeune Michal est envoyé en pension familiale avec son frère et leur nourrice. Il a pour devoir de vacances de noter chaque jour une phrase dans son carnet, avec la date. Une activité, une visite, le quotidien et l’extraordinaire. Juste une phrase. Une illustration réalisée à la gouache l’accompagne, l’enveloppe, la représente, ou pas. Peu à peu, les phrases raccourcissent, les couleurs se ternissent, la nature laisse place à la guerre qui se profile, avant d’envahir chaque mot, chaque implicite, chaque teinte…

Cet album bouscule d’autant plus qu’il est inspiré d’une histoire vraie. L’auteur de ces quelques lignes, Michal Skibinski, polonais, avait huit ans lorsqu’il a écrit ces phrases, reproduites, avec son écriture au crayon à papier, à la fin du livre, accompagnées de son histoire. Elles ont inspiré Ala Bankroft qui nous restitue puissamment toute l’insouciance de l’enfance emportée trop vite par l’horreur de la guerre, conférant aux souvenirs précieux (mais abîmés) de l’enfance l’aura du témoignage.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Petites feuilles ?

  • Toi et moi, d’Oliver Jeffers (Éditions Kaleidoscope) (42%, 13 Votes)
  • J'ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński et Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse) (32%, 10 Votes)
  • La Passoire, de Clarisse Lochmann (Atelier du Poisson soluble) (26%, 8 Votes)

Total Voters: 31

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Quels livres vous ont le plus touchés, émus, attirés? Merci pour votre vote! Et n’hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous en dire plus!

Lecture commune : Migrants.

Toucan, lion, rhinocéros, cochon, éléphant… Ils marchent, tête baissée, une valise à la main, un baluchon sur l’épaule. Ils migrent. Et nous avons voulu suivre cette étrange migration. Dans l’obscurité la plus totale, nous leur avons emboîté le pas.

Migrants, Issa Watanabe, La Joie de lire, 2020.

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Quelle belle couverture ! A la fois sombre et lumineuse ! Qu’a-t-elle suscité en vous quand vous l’avez découverte ?

Frédérique. – D’abord, je n’ai pas pu m’empêcher de l’ouvrir entièrement pour y voir tout un portrait d’attroupement de personnes en file indienne, formidable couverture en format paysage. Le gris tout d’abord du rhinocéros et les couleurs très lumineuses qui contrastent tellement avec ce noir. Il n’y a aucune chaleur à part dans certains vêtements colorés mais plutôt de l’inquiétude très palpable dans la nuit.

Isabelle. J’ai d’abord été happée par la beauté de ces illustrations, la lumière qui entoure ces migrants aux vêtements bariolés. Puis j’ai pris conscience de l’obscurité inquiétante dont Frédérique vient de parler. Et des images dramatiques de “migrants” sont venues se superposer dans mon esprit à cette couverture. J’ai immédiatement eu envie d’ouvrir cet album tout en me demandant si je confronterais mes enfants à la noirceur de ce que ces pages avaient probablement à évoquer…

Linda.Ce n’est pas tant les couleurs que les personnages qui m’ont interrogée. Tous différents mais avec ce même regard triste tourné dans la même direction. Je trouve que cela en dit déjà beaucoup sur le poids des valises qu’ils transportent tant au sens propre qu’au sens propre. Cela nous confronte directement à nos émotions et ne laisse aucun doute sur celles qui vont nous submerger au fil des pages.

Vous avez raison de souligner les expressions tristes des visages des animaux car c’est assez rare de représenter les animaux de cette manière dans l’album jeunesse. C’est ce qui m’a interpellée dans cette couverture. En plus du titre qui l’accompagnait. Avant de nous pencher plus avant dans l’analyse de ce livre, pourriez-vous nous dire comment les enfants avec qui vous l’avez “lu” l’ont-ils perçu, compris, appréhendé ?

Frédérique.Je l’ai lu avec mon fiston de bientôt treize ans, il a remarqué tout de suite le personnage à la tête de mort, en marge du groupe et la mine fermée des autres.

Linda.Je ne l’ai lu qu’avec Gabrielle qui, du haut de ses presque douze ans, a de suite fait le parallèle avec les migrants de la “jungle de Calais” dont elle entend parler. La traversée de la mer est un exemple vraiment concret pour elle, encore plus depuis qu’elle a vu les images terribles des migrants parvenus à entrer dans l’enclave espagnole de Ceuta. Le premier personnage qu’elle a identifié est la mort qui suit le groupe d’animaux d’un bout à l’autre de leur voyage mettant l’accent sur les dangers, les risques qu’ils vont rencontrer. J’ai trouvé qu’elle gérait mieux ses émotions que moi. Le ton est lourd, l’absence de texte nous laisse vraiment le temps de vivre l’histoire, de la ressentir, et pourtant de son côté la “lecture” n’a pas été si désagréable même si elle a été touchée.

Colette.C’est très intéressant ce témoignage qui montre qu’il faut avoir une certaine connaissance de ce qu’est une migration pour comprendre la portée de l’album. En effet avec mon Nathanaël de sept ans, nous n’avons pas du tout vécu la même lecture. Je l’avais malencontreusement averti que ce livre était triste, ce qui lui a mis la puce à l’oreille. Mais en finissant le livre, il m’a dit “pourquoi tu as dit que c’était triste ?”. Il n’a jamais vu de reportages ou de documentaires sur les migrants et n’a donc pas du tout identifié le sujet de l’album. On a donc discuté à la fin de ce que moi, adulte, j’avais projeté dans cet album. J’ai du expliquer ce qui pouvait pousser quelqu’un à quitter un endroit pour un autre endroit. Et cela nous a obligés à reprendre l’album en détail pour identifier les épreuves rencontrées pendant le voyage de nos animaux migrants. C’est pour moi un album qui nécessite donc un accompagnement, d’autant plus que c’est un album sans texte.

D’ailleurs comment l’avez-vous lu ? Avez-vous eu besoin de mettre des mots pour accompagner les illustrations ou l’avez-vous lu en silence ?

Isabelle.C’est drôle que tu poses cette question parce que d’habitude, les albums sans texte, c’est compliqué chez nous. Les enfants me regardent et attendent que je dise quand même quelque chose. Or, nous avons parcouru cet album dans un silence assourdissant. Juste une question inquiète de mon fils de dix ans tout au début, qui m’a serré le cœur: “Où sont les parents de l’éléphanteau ?” Et un peu plus loin, son grand frère : “Cela me fait penser aux migrants qui essaient de traverser la Méditerranée.” Silence grave donc, et pour rebondir sur ce que tu disais, Colette, ils ont manifestement fait le lien avec la réalité, parce qu’ils sont déjà grands et peut-être parce qu’en Allemagne, où nous vivons, c’est un sujet plus visible auquel ils ont été personnellement confrontés.

Frédérique.Oui, j’ai eu besoin d’expliquer car mon fils, après la lecture, m’a dit “maman je crois que je n’ai pas tout compris”, nous avons repris la lecture et au fur et à mesure de l’histoire, il a exprimé ce qu’il pensait de telle ou telle scène. De manière générale, la lecture se fait toujours une première fois, c’est ensuite que l’explication intervient, si besoin est. Pour moi, l’enfant prend ce qu’il a à prendre.

Linda. Pour nous ce fut une vraie lecture silencieuse; qui a alourdi un peu plus l’atmosphère qui m’était déjà pesante. La discussion est venue après. Les albums sans textes ne font pas l’unanimité à la maison, les filles aiment quand je raconte l’histoire mais avec cet album ce n’est pas possible, les illustrations parlent d’elles-même.

Justement que disent les illustrations ?

Isabelle. – Ce n’est pas une question facile car il y a ce que les illustrations montrent de façon concrète et ce qu’elles représentent. Si je m’en tiens à ce qu’on voit : un groupe de marcheurs silencieux, des animaux de tous horizons, de toutes espèces et de tous gabarits, vêtus de couleurs vives qui détonnent sur le noir du décor. S’ils semblent dépareillés (ce n’est pas tous les jours qu’on croise un flamand-rose côte-à-côte avec un lion et un coq), ils sont aussi unis par la direction de leur voyage et par l’accablement qui se lit sur leur visage. On voit aussi une curieuse créature décharnée qui semble suivre le groupe, enveloppée dans un drap fleuri. Puis, au fil des pages, les étapes de ce qui se révèle un vrai périple, ponctué par des pauses, des moments de repos et de doute. Après, il y a ce que représentent ces images et c’est là que les lectures peuvent sans doute être différentes.

Linda.Pour moi ces images montrent un groupe d’individus différents mais semblables dans l’expression de leurs visages, la tristesse dans leur regard. Ils vont dans la même direction et partagent une histoire similaire qui les pousse à fuir. La mort qui les suit nous fait ressentir les difficultés, les dangers de ce voyage. Leur regard porte aussi l’espérance dans un avenir meilleur.

Frédérique. – Pour moi elles sont terribles, quel contraste entre les attitudes fatiguées et préoccupées des animaux et leurs vêtements colorés (comme un message d’espoir). Il n’y a que le rhinocéros qui est gris comme si c’était son énième et dernier voyage : dernière tentative de trouver un monde meilleur. Les bosquets sont aussi remarquables (scène de la rencontre entre la mort et l’ours blanc). Pour moi, les fleurs rouges représentent l’espoir, le passage vers un ailleurs où tout est possible. Ces mêmes fleurs rouges que le lecteur peut voir sur la scène finale. Cette petite souris qui tend les bras et regardent vers ces fleurs de l’espoir.

Isabelle.Ces bosquets m’ont intriguée aussi. La petite figure qui représente la mort offre une branche grise à l’un des marcheurs, à un moment donné, qui semble tenté. La forme des plantes est la même, il y a seulement un contraste dans les couleurs puisque les plantes vivantes, comme tu le dis Frédérique, ont de belles couleurs éclatantes. Je suis arrivée à peu près aux mêmes conclusions : cette page symbolise un moment de doute dans lequel l’ours migrant est tenté d’abandonner.

Avant de revenir à la dimension symbolique de certaines images de l’album que vous avez déjà soulignée, je souhaiterais vous inviter à parler de la structure de ce livre hors du commun. Cet album, même sans texte, obéit à un rythme silencieux, celui d’un mouvement. Comment décririez-vous ce mouvement ? Quelles en sont les étapes ? Lesquelles vous ont le plus touchées ?

Frédérique. Le rythme est lent malgré le fait que la lecture puisse être rapide c’est souvent le cas lorsqu’il n’y a pas de texte. Et pourtant c’est paradoxal, le lecteur s’arrête car ce noir est enlisant, lourd. Le mouvement est presque figé pour moi comme si le lecteur contemplait un tableau, une nature morte mais avec des êtres vivants. D’ailleurs, les visages sont graves, fermés. Là où tout s’accélère c’est lorsque les personnages montent sur le bateau, l’eau apporte un autre mouvement. L’étape qui me touche le plus c’est celle, où encore une fois, il faut rassembler ses dernières forces et regarder cette mer, ce sable qui a sûrement pris un des nôtres. Une scène puissante pour moi, le sable gris apporte une tristesse poignante.

Isabelle. – Frédérique résume bien les choses, je trouve. Les premières pages montrent une marche lente, laborieuse, fatiguée. Le moment de pause, qui permet aux marcheurs d’assouvir leurs besoins essentiels, de manger un morceau, se laver tant bien que mal ou simplement s’asseoir, enveloppé dans une mince couverture, est un soulagement que l’on ressent avec eux en tournant ces pages. L’accélération du rythme au moment de se précipiter sur le bateau n’en est que plus angoissante : comment trouvent-ils la force ? Puis, après avoir dépensé ses dernières énergies pour survivre, il faut reprendre la marche, toujours dans la même direction.

Revenons aux symboles qui peuplent ce bel ouvrage :
– que représentent pour vous le squelette qui ouvre l’album et son immense oiseau bleu au bec rouge ?
– Et cette minuscule valise vers laquelle ils se dirigent à peine le livre ouvert ? On dirait que cette valise contient quelque chose que le groupe d’animaux a oublié car le petit squelette semble presser de la ramener au groupe.
– Et surtout pourquoi son bel habit aux motifs floraux si élégant change-t-il à plusieurs endroits de l’histoire ?

Frédérique. Il symbolise la mort, celle qui décide. L’oiseau, lui, symbolise le renouveau, un espoir de recommencement. Pour moi la valise est le moyen de rejoindre le groupe. Et si elle appartenait au grand lièvre en fin de cortège? Il ne porte rien, donne la main à des enfants. Et nous verrons plus tard son funeste destin.
Enfin, je dirais que l’habit de ce personnage squelette est changeant selon le message apporté et la situation. La robe change lorsqu’il offre la fleur au passeur (l’ours) et dessus, une cape or comme pour symboliser l’argent donné. Cette robe fleurie réapparaît lorsqu’il vole au-dessus de l’embarcation, il y a espoir mais hélas… la robe redevient terne à nouveau.

Isabelle. Comme Frédérique, j’ai vu dans cette figure squelettique le symbole de la mort et j’ai fait le parallèle entre son drap imprimé et ceux qu’on voit lors de la fête de la mort au Mexique – et aussi entre cet oiseau et l’ibis qui symbolisait Thot, dieu la mort en Egypte ancienne. Cette figure ne lâche pas les marcheurs mais elle n’est pas toujours menaçante, elle peut représenter une délivrance – on le voit bien quand l’ours polaire est tenté de lui manger dans la main, ou quand elle enveloppe doucement la victime du naufrage. J’ai l’impression comme Frédérique que les motifs de la cape sont un reflet – tantôt fleuri, tantôt doré, tantôt gris – de ces manières de voir la mort, mais je n’ai pas complètement compris cette symbolique – ni d’ailleurs ce que représente exactement la petite valise. Avais-tu une idée là-dessus, Colette ?

Colette. – Je me suis dit que si cette étrange créature squelettique tendait une valise, c’est qu’elle symbolisait ce qui les pousse à partir, à quitter leur foyer, à la fois menace et espoir.

Un mot de conclusion ? Votre illustration préférée ?

Frédérique. Mon illustration préférée se déroule sur deux pages. C’est celle de la fuite vers l’embarcation, on y voit une partie du groupe sur la page de gauche qui va sans doute dévaler la pente qui s’offre à lui sur la page de droite et lorsque le lecteur tourne la page, l’urgence se fait ressentir. Cette urgence de vite monter dans l’embarcation. Pour la première fois dans l’histoire, le lecteur voit de l’émotion sur les visages : celle de la peur.

Isabelle. – Peut-être celle de la couverture, qui place en pleine lumière celles et ceux dont le sort insoutenable reste malheureusement largement invisible.

Une recommandation pour les futur.e.s lecteurs et lectrices de l’album ?

Isabelle.– Déjà, de ne pas hésiter à le découvrir : c’est un album hors du commun qui témoigne du talent des auteur.e.s jeunesse pour parvenir à parler, à hauteur d’enfant, de tous les sujets.

Frédérique.Cette lecture m’a énormément touchée et les échanges m’ont permis de mieux analyser ô combien cet album doit être lu. Il donne matière à discussion avec les grands et les petits. Je recommande donc vivement cet album difficile, mais essentiel, et qui sera malheureusement toujours d’actualité.

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Pour en découvrir un peu plus, rendez-vous sur le site de l’éditeur.