Mais… qu’y-a-t-il au delà de la forêt ?

Qu’y-a-t-il au-delà ? Au-delà de ma chambre, de ma ville, de mes amis, de ma famille ? Au-delà de la Terre ? De la voie lactée ? De l’univers ? Voilà une question existentielle qui vient tous nous tarauder un jour ou l’autre ! C’est pour répondre à cette ancestrale question que la père d’Arthur se lance dans un projet insensé : il décide de monter, pierre après pierre, une immense tour qui lui permettrait de voir… Au-delà de la forêt. Il entraîne alors son jeune fils dans son incroyable projet. A force de volonté, à force de travail, à force de soutien, notre famille de lapins semble parvenir à ses fins…

Au-delà de la forêt de Gérard Dubois et Nadine Robert.-Seuil jeunesse

Colette : Au seuil de l’album, une couverture qui nous accueille avec son titre énigmatique, précieuse invitation au voyage : Au delà de la forêt… Et deux lapins anthropomorphisés qui gravissent un je-ne-sais-quoi de pierres sombres. Sur quelles hypothèses de lecture êtes-vous parties en découvrant ce livre ?

Pépita : Je suis partie sur une aventure entre un parent et un enfant. Mais aussi à une ascension difficile et ardue avec ce fil d’attache qui les relie dans l’escalade.

Isabelle : Toutes les hypothèses sont possibles avec cette couverture qui instaure immédiatement le suspense ! Puisque le titre annonce, comme tu le rappelles, qu’il s’agit d’aller “au-delà de la forêt”, mais la couverture ne nous montre pas grand-chose avec cette focale très resserrée sur les deux héros… Cela nous place un peu dans la même situation qu’eux : on devine l’ampleur de l’obstacle à franchir, mais notre regard est cantonné à l’horizon limité des deux lapins. Au-delà, tout est donc envisageable, du plus merveilleux au plus terrifiant… J’ai trouvé cela très intriguant et la curiosité a aussi gagné tout de suite mes garçons avec qui j’ai lu cet album !

Bouma : Pour moi, le titre comme la couverture ont tout du livre d’aventure. Je m’attendais donc à traverser une épaisse forêt aux mille dangers, à naviguer entre les arbres… pour atteindre un monde mystérieux.

Colette : Et effectivement aventure il va y avoir dans un endroit que nous découvrons dès les premières pages : une forêt dense et obscure présentée comme « habitée par des loups, des ogres et des blaireaux ». A quoi avez-vous associé cette forêt ?Pépita : Je l’ai clairement associée aux légendes à cause des mots “loups” et “ogres”, mais le mot “blaireaux” m’a fait sourire car on peut le prendre à différents niveaux. Cela rajoute de la légèreté au coté obscur de cette forêt. Quoique l’animal blaireau ne soit pas très sympathique non plus !

Isabelle : La forêt représentée sur l’album est effectivement pour le moins sombre et dense. De quoi frissonner et voir défiler immédiatement dans sa tête toutes sortes de forêts effrayantes issues des contes et histoires de notre enfance – surtout à l’évocation des “loups et des ogres” ! Mais la référence teintée d’ironie aux “blaireaux géants” a tout de suite détendu l’atmosphère ! D’un point de vue symbolique, ce thème m’a beaucoup parlé car j’y ai vu une manière de parler de tous les obstacles qui semblent d’autant plus infranchissables qu’on ne s’en est jamais approché.

Bouma : Je rejoins mes camarades sur le jeu de mots autour des contes (avec le côté malicieux-méfiant sur les blaireaux). Mais je trouve vraiment qu’elle incarne quelque chose à elle toute-seule, comme une entité entière et pleine de laquelle émergeraient ces habitants pas comme les autres.

Colette : La petite famille que nous découvrons est composée d’un jeune lapin, de son père et de leur chien Danton. Qui avez-vous préféré ? Et pourquoi ?Pépita : Ouh là ! Difficile à dire ! J’ai bien aimé de suite leur relation pleine de confiance, de complicité et d’entraide.

Bouma : Difficile de dissocier les personnages de cette famille tant ils sont solidaires les uns des autres. Après, comme Pépita, je me suis plus identifiée au narrateur, le jeune lapin, et j’ai admiré la détermination et l’espoir qui se dégageait de la figure paternelle.

Isabelle : Découvrant l’histoire à travers les yeux du jeune lapin, il est difficile de ne pas ressentir de tendresse à l’égard du père : curieux, hardi et volontaire, il développe une idée folle, littéralement “gigantesque”, du type de celles que peuvent en réalité seulement avoir les enfants – de quoi susciter l’enthousiasme de ses petits lecteurs ! Le jeune héros est très sympathique également : on sent toute l’admiration qu’il a pour son père, mais aussi son souci de l’aider et de le soutenir dans son projet.

Colette : Quant à moi justement c’est la figure du père que j’ai vraiment trouvée enthousiasmante : le père a un projet et met tout en œuvre pour aller jusqu’au bout de son projet, avec une simplicité et une sincérité si vraies qu’il peut entraîner son fils avec lui entièrement, intensément. Il y a une complicité rare entre le père et le fils, une complicité que je trouve précieuse, à offrir comme un trésor à nos jeunes lecteurs et à leurs parents. Que diriez-vous du projet qui guide leur quotidien le temps de l’album ? Comment avez-vous interprété l’ambition du père de l’histoire ?

Bouma : Pour moi, il est apparu comme une échappatoire, un but à atteindre coûte que coûte, de celui dans lequel on est capable de se lancer pour oublier. L’absence d’une mère, la rudesse de la vie ou les choix de l’existence, peut-être ?

Pépita : Oui c’est ça : une envie de se prouver quelque chose ou bien de retrouver son rêve d’enfant et de le partager avec son fils. De se confronter à ses limites aussi pour les repousser.

Isabelle : Comme vous, j’y ai vu une dimension de défi, de dépassement, avec aussi un petit côté subversif : ce père qui ne s’arrête pas aux histoires qu’on raconte et qui décide de faire ce qu’apparemment personne n’a jamais osé entreprendre jusque-là. Ce que j’ai trouvé sympathique, c’est qu’il n’agit pas en héros tout-puissant, mais s’efforce plutôt de fédérer de plus en plus largement autour de son idée.
Et il y a quelque chose de délicieusement enfantin dans cette idée de tester, voire de repousser ses limites, comme le dit Pépita. Quel enfant ne s’est pas lancé dans la construction de la tour la plus haute, du collier le plus long, etc.? En tout cas, les miens se sont immédiatement identifiés au projet qui les a littéralement enthousiasmés !

Colette : Et ce qui m’a semblé tout à fait génial et intéressant dans le projet du père, c’est que ce projet se base sur le TRAVAIL, une valeur dont il est finalement peu question dans l’album contemporain, surtout qu’ici c’est une valeur très positive. Le travail a en effet une place centrale dans cet album : avez-vous adhéré à l’image qui en est donnée ?

Pépita : Oui tu as raison de le souligner car quelle entreprise tout de même ! Oui j’ai beaucoup aimé car au début, il y a l’idée, puis son partage et puis l’ébauche de plan à deux. Enfin, on s’y met et on découvre la fatigue et le découragement. Puis vient le rebond et la solidarité via l’idée de ce troc qui se rajoute. J’ai trouvé que cela allait plus loin que la simple démonstration du travail. C’est un système qui est décrit là…vers quoi tendre à nouveau ?

Bouma : Moi je n’en ai pas du tout fait cette lecture. La persévérance et l’effort ne sont pas forcément liés au travail pour moi. D’autant plus que ce père est boulanger en premier lieu. Par contre, j’y ai lu la force que représentent une foule, une société quand elles se mettent à avancer ensemble. On pourrait presque y voir une métaphore de l’expression “déplacer les montagnes”.

Isabelle : Tout ce que vous dites est vraiment intéressant et vos interprétations me parlent toutes énormément. Je n’y ai pas réfléchi sur le moment, mais la lecture de cet album nous a laissé, à mes garçons et à moi, un sentiment intense de bien-être et d’accomplissement. Rétrospectivement, je pense que cela vient à la fois de la satisfaction de voir ce projet prendre forme et progresser efficacement, de l’ivresse d’avoir repoussé des limites qui semblaient infranchissables et du bel élan collectif suscité par cette entreprise… Tout cela fait vraiment du bien ! Et c’est vrai, ce que tu dis Pépita : ce travail n’est pas seulement enthousiasmant parce qu’il est achevé avec brio, mais aussi parce qu’il s’organise dans un esprit d’entraide qui n’a rien à voir avec l’organisation du travail dans les entreprises traditionnelles.

Colette : Comme vous le soulignez toutes, cet album offre une symbolique très très riche : on y parle de solidarité, de famille, de coopération, de société, d’idéal à atteindre, de rêve à construire… de l’autre aussi, cet étranger si semblable à nous. Quel aspect de cette fable vous a le plus touchée ?

Isabelle : En effet, tu as tout à fait raison de le souligner ! Pour ma part, j’ai été avant tout emballée par le côté presque révolutionnaire de ce que tu appelles joliment “rêve à construire”. Mais aussi très touchée par la belle solidarité et les formes de partage qui émergent dans le village autour de ce rêve. Des valeurs qui font trop souvent défaut, mais qui parlent spontanément aux enfants !

Pépita : Ce qui m’a vraiment le plus touchée, c’est la réponse du fils lapin à l’épuisement de son père et l’élan de solidarité qui suit : ça met du baume au cœur de voir que tous œuvrent pour une construction dont ils ne connaissent finalement pas l’issue, seulement être là sans arrière pensées. C’est très positif !

Isabelle : Ce qui met aussi du baume au cœur, façon madeleine de Proust, c’est le côté “vintage” des illustrations qui m’ont évoqué ma propre enfance. L’objet-livre est très beau, avec sa couverture rigide et texturée et un côté rétro des illustrations, travaillé jusque dans les moindres détails – graphismes, couleurs un peu estompées… Cela donne au livre des allures de contes et un effet réconfortant – on croirait presque retrouver un album de Beatrix Potter, non ?

Bouma : une belle image effectivement et des valeurs qui parlent à tous, petits et grands. Et comme Isabelle, j’ai craqué pour l’aspect vintage de cet album aux couleurs surannées.

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Et si vous souhaitez en savoir plus :

Et sur nos sélections thématiques sur le thème de la forêt : Forêts fabuleuses et Forêts magiques et mystérieuses.

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Ces livres qui font grandir les enfants

ces livres qui font grandir les enfantsD’abord édité en 2008, l’essai de Joëlle Turin, Ces livres qui font grandir les enfants  (Didier jeunesse, collection passeur d’histoire 20 €), a été réédité dans une version augmentée en 2012. L’auteure y explore les domaines évocateurs de la vie de l’enfant : ses jeux, ses peurs, ses grandes questions, ses relations avec les autres, le monde de ses sentiments et les pouvoirs de l’imagination. Les albums qui y sont présentés sont analysés finement à la lumière des observations de terrain faites par des professionnels de la lecture aux enfants.

Si cet ouvrage s’est rapidement imposé comme une référence pour les professionnels, il est également très accessible au grand public.

A l’ombre du grand abre, nous sommes nombreuses à le feuilleter régulièrement et toujours avec plaisir. Cela méritait bien une petite lecture commune.

Chlop: Un ouvrage théorique sur la littérature jeunesse, quelle drôle d’idée, mais à qui ce livre s’adresse-t-il d’après vous ?

Pépita: Trés bonne question ! À toute personne désireuse d’accompagner l’enfant vers et avec les livres. Le titre est déjà une belle invitation et la nouvelle couverture, avec ces personnages tout droits sortis de classiques de la littérature jeunesse, comme des fées penchées sur un berceau, je la trouve bien appropriée.

Sophie: C’est un livre pour tous les professionnels de la littérature jeunesse et en particulier pour ceux qui mettent en pratique avec les enfants. Il est aussi très intéressant pour ceux qui travaillent avec des enfants sans forcément être professionnels du livre

Colette: Je pense que cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui se passionnent pour la littérature de jeunesse, pas nécessairement des professionnels de l’enfance mais juste des lecteurs adultes qui trouvent tout leur intérêt entre les pages d’un album !

Carole: Effectivement, pour les professionnels mais aussi pour tous ceux qui s’intéressent à la littérature jeunesse, les curieux, les étudiants en formation, les parents pourquoi pas ? Personnellement je le feuillette régulièrement depuis longtemps, notamment pour y trouver des références et pour étayer un point de vue.
Ah, un livre de “spécialiste” alors, adapté aux passionnés, mais pour celui ou celle qui n’est pas dans le milieu, c’est lisible ? Ce n’est pas un peu élitiste, un bouquin qui ne parle que de livres pour enfants ?
Sophie: Je pense qu’à partir du moment où on connaît un peu ce domaine de la littérature jeunesse, on peut y trouver des choses intéressantes autour du développement de l’enfant par le livre. En tous cas, je l’ai trouvé assez accessible, avec beaucoup d’exemples donc plutôt concret.
Colette: Justement je ne le trouve pas du tout élitiste, la langue utilisée est très claire, il n’y a pas de jargon -contrairement à d’autres livres théoriques sur la littérature de jeunesse que je n’ai pas réussi à lire jusqu’au bout malgré mon engouement pour ce genre – et tous les thèmes abordés touchent à des questions qui concernent chaque humain.
Pépita: Oui, en effet, c’est le risque mais c’est toujours le risque de ce genre de livre de tomber dans cet écueil. Il n’y tombe pas complètement de par sa structure je trouve, proche des préoccupations des tout-petits. Et on peut le lire soit de façon linéaire ou en piochant dedans.
Colette: Oui Pépita c’est un aspect du livre que j’ai adoré : on peut picorer assez librement dedans ! Choisir un thème, choisir une analyse de livre en particulier, ce qui le rend encore plus accessible à un lecteur néophyte.
Carole: Idem, son organisation thématique le rend aussi ludique, le style est clair, et pas pompeux ni trop technique, et les exemples suffisamment nombreux pour que chacun s’y retrouve

Ok, alors maintenant qu’on sait que c’est un livre accessible, revenons au titre. Pépita soulignait qu’il était une belle invitation, mais encore ? Qu’est ce que ça nous inspire déjà ce titre avant même d’ouvrir le livre?

Colette: J’aime beaucoup ce titre car c’est un de mes leit motiv dans mon métier : LES LIVRES FONT GRANDIR LES ENFANTS !!! Les livres donnent du grain à moudre à chaque petit lecteur, ils les tirent vers le haut ! Le démonstratif utilisé dans le titre quant à lui nous annonce une liste de titres, ce qui pour le lecteur avide de lectures phares est un atout indéniable. Il y a un côté prescriptif dans le titre qui n’est pas pour me déplaire, j’aime beaucoup suivre les traces de lecteurs plus expérimentés que moi .

Sophie: Bien dit ! Rien à ajouter.

Pépita: Ce que j’aime dans ce titre c’est d’affirmer clairement que les livres font grandir les enfants, que c’est une nourriture aussi essentielle à leur développement. Je suis un peu plus réservée sur le démonstratif : il sous entend que ceux là sont les meilleurs en délaissant les autres …mais en fait non, c’est trompeur car le contenu prouve le contraire. Une belle accroche donc pour un livre de référence et je te rejoins Sophie dans le fait qu’il faut l’avoir à portée de main.

Carole: Le titre est effectivement une invitation. En revanche, j’ai considéré le démonstratif “ces” comme parlant de “cette” littérature jeunesse au sens large. Comme une sorte de reconnaissance de l’importance, de la richesse, de la diversité de cette vraie littérature exigeante. Et les nombreux exemples donnés en sont l’expression, il me semble.

C’est une affirmation forte quand même ! Est-ce qu’elle parvient à convaincre, après tout, Joëlle Turin est une spécialiste des albums plus que des enfants, elle n’est pas éloignée du monde de l’enfance. Elle s’appuie sur quoi pour affirmer cela ?

Colette: Je ne savais pas que l’auteure n’était pas une spécialiste de l’enfance mais en tous cas, si elle n’a pas expérimenté les albums dont elle parle avec les enfants, elle est super forte pour dénicher ceux qui font mouche auprès du jeune public. Les albums dont elle parle sont quasiment devenus des “classiques” de la littérature jeunesse et pour en avoir lu pas mal à mes Petits-Pilotes, ce sont vraiment des livres qu’ils plébiscitent.

Sophie: Elle connait bien le développement de l’enfant, ses questionnements… et c’est ce qu’elle utilise pour thématiser son livre. Les jeux, la peur, les grandes questions philosophiques, le rapport à l’autre, les émotions, l’imagination : voilà autant de grands sujets qui sont abordés dans ce livre. On connaît (pas forcément d’ailleurs) l’importance de ces notions théoriques dans l’enfance, elle, elle rapporte ça aux livres, aux histoires qui s’en inspirent pour aider l’enfant à mieux les appréhender, mieux les comprendre.

Pépita : Oui elle parvient à convaincre car elle donne des exemples concrets de pratiques, des albums qui ont fait leurs preuves, qui sont devenus des classiques de par leur appropriation par des gens de terrain ( professionnels de la médiation du livre au sens large) et par les enfants eux-mêmes. Et parce que “lire c’est bon pour les bébés ” commence à faire son chemin grâce à des pionniers en la matière.

Carole : C’est par la pratique enseignante en maternelle que je l’ai trouvé ce livre, donc plutôt du côté petite enfance que littérature. Et me servant des albums notamment comme supports pédagogiques, les pratiques qu’elles proposent sont vraiment chouettes à explorer in situ.

Ah, très bien, donc une affirmation forte (à laquelle nous adhérons sans réserve sous l’arbre mais qui peut parfois étonner), qui est argumentée à la fois par la connaissance des albums et par l’expérience de terrain. C’est effectivement les deux piliers qui font la force de cet ouvrage.
Pépita soulignait que le titre suggère que tous les livres ne sont pas également porteurs pour les enfants (l’utilisation de “ces” plutôt que “les”), qu’en est- il dans le livre?

Colette: Dans le livre, tous les exemples analysés sont des albums très forts, très originaux qui ont marqué pour beaucoup l’histoire de l’édition jeunesse, tous les titres sont porteurs de sens aussi bien pour l’adulte que pour le petit qu’il accompagne.

Pépita : Dans le livre, on ressent tout le contraire : “ces” livres-là sont à prendre vraiment dans le sens d’incontournables car ils participent de facto au développement de l’enfant : le nourrir, l’interroger, le placer face à ses angoisses, lui apporter des réponses, lui permettre de revenir encore et encore tant qu’il n’aura pas terminé sa propre appropriation. Mais le plus de ce livre, c’est de permettre à l’adulte, néophyte ou pas d’ailleurs, peu importe, d’avoir des clés de lecture, voire des clés de questionnement et de se mettre à la portée de l’enfant. Et le must de ce livre est de démontrer que la littérature pour enfants est une littérature adaptée à leurs besoins et qu’il ne faut pas s’en priver.

En effet, si on n’y trouve pas de définition de ce qu’est un “bon livre”, on y trouve quantités de livres qui sont bons et on découvre pourquoi ils le sont.
L’analyse du texte, de l’image, mais aussi de l’effet qu’il produit chez le jeune lecteur à qui il s’adresse est vraiment un axe parlant.

Il me semble qu’il y a aussi, en filigrane, une vision de l’enfance, très respectueuse, et de la façon dont il est bon d’apporter des livres aux bambins (en respectant leurs désirs). Vous avez aussi été sensibles à cet aspect- là?

Sophie : Oui c’est vrai, j’ai ressenti ça aussi, cette idée qu’il faut faire confiance à l’enfant, le laisser analyser son environnement et ses émotions, lui offrir son indépendance… Toutes ces choses qui peuvent être facilitées avec les livres.

Pépita : Oui complètement. Pas de côté moralisateur mais un côté ” je vous propose, à vous de disposer et de partager avec votre enfant ces livres qui ont fait leur preuves chez beaucoup d’entre eux, alors pourquoi pas le vôtre ? Essayez, vous verrez…

Colette : Absolument !!! Et une vision de la parentalité aussi peut-être. Je suis en pleine recherche sur ma manière d’être mère, comment sortir de la “violence éducative” larvée, comment se mettre à portée des enfants (les miens aussi bien que ceux que j’ai en face de moi chaque jour en classe d’ailleurs) et les exemples analysés par Joëlle Turin m’apportent des réponses. Les titres analysés dans le chapitre “venir au monde” par exemple correspondent vraiment à ce que j’ai pu vivre avec mon aîné quand nous avons parlé de la naissance, la sienne puis celle à venir de son frère : les livres cités sont des nids à eux seuls pour accueillir en douceur la parole de l’enfant.

Tiens, c’est amusant ce que tu dis Colette, je me suis fait la réflexion que dans la bibliothèque de mon quartier ce livre est classé dans les ouvrages théoriques sur la littérature jeunesse alors que moi je l’aurais mis dans ceux sur l’éducation.
Parce que après tout, la lecture et son importance, c’est des choses dont on devrait  parler davantage aux jeunes parents, parfois c’est d’un plus grand secours que des ouvrages sur le développement de l’enfant ou la “bonne façon” d’être parents.

Colette : Complètement d’accord : c’est pourquoi j’aime offrir aux jeunes parents de mon entourage des albums à partager avec leurs bébés ! Et depuis deux ans lors de notre première réunion parents-professeurs, j’offre aux parents qui se déplacent un recueil de 7 histoires pressées de Bernard Friot que je les invite à lire chaque soir de la semaine avec leur ado car je suis intiment convaincue que quand on lit, on lie !

Pépita : Exactement : dans “ma” bib, j’ai créé en jeunesse un fonds professionnels ( au sens large) avec trois thématiques larges elles aussi, et ce livre est dans “éveiller l’enfant ” et utiliser un verbe est beaucoup plus dynamique, cela incite à l’action.
Je vous rejoins à fond sur la parentalité qui est largement interrogée aujourd’hui.

Vous comme moi étiez déjà convaincues de l’importance de la lecture aux enfants, quand vous l’avez lu, est-ce que ce livre a été pour vous une motivation supplémentaire ? Est-ce que vous avez eu envie de découvrir des albums qu’elle cite que vous ne connaissiez pas?

Colette : Oh oui oui oui !!! Le tout petit invité d’Hélène Riff a l’air d’être une merveille aussi bien sur le fond que la forme. Je ne le connais pas du tout et j’ai très envie de le manipuler, de l’expérimenter, de le toucher ! Et puis il y a beaucoup d’albums que ce livre m’a invité à retourner voir, parce que des choses m’avaient sans doute échappé.

Pépita : Oui, d’une part en découvrir qu’on ne connaît pas et d’autre part approfondir les autres. Les albums ont cette faculté qu’ils interrogent en permanence. Par contre, c’est frustrant de lire des analyses d’albums comme celui que tu cites Colette, il est épuisé.

Sophie : En lisant ce livre, j’ai redécouvert autrement des titres que je connaissais et en effet, j’en ai découvert d’autres que j’aimerais maintenant lire. J’ai surtout eu envie de pousser ma réflexion plus loin sur certains titres. Je pense par exemple à l’album “Me voici” de Friedrich Karl Waechter qu’on avait déjà lu ici, et dont on avait fait une interprétation différente.

Pépita : Oui Sophie, je me suis faite la même réflexion.

Colette : Un titre que je ne connais pas, à découvrir !

C’est vrai que outre la découverte de nouveaux titres, on pose aussi sur les albums qu’on connait déjà un œil nouveau.
J’allais justement vous demander, pour conclure, si ce livre vous avait fait changer de regard sur un album ou fait évoluer votre façon de lire aux enfants.

Pépita : Mais sur plein d’albums ça fait changer le regard… Et c’est ça qui est bien de se remettre en cause. Sur la façon de lire non, on lit avec sa personnalité, sa voix, son corps… Je dirais que c’est plus intériorisé du coup… Par contre être plus dans l’observation pour certains albums sur la façon dont les enfants les perçoivent, oui. Et c’est magique !

Sophie : Comme Pépita, je ferais plus attention à ce qu’un album apporte particulièrement aux petits. Ce livre permet de faire un peu de rangement dans ses idées : savoir que la façon d’aborder un thème à telle ou telle signification dans le développement de l’enfant par exemple. Pour ce qui est de changer sa façon de lire, ça ne changera pas fondamentalement pour les mêmes raisons que ce qui a été dit.
Une chose est sûre, j’ai quelques lectures d’albums à prévoir et à mettre en parallèle avec le contenu de ce livre !

Colette : Ce livre n’a pas changé ma façon de lire aux enfants je pense car j’étais déjà convaincue de ce qui se joue dans la lecture d’albums mais il m’a terriblement donné envie de renouer avec l’analyse littéraire !!! J’ai eu envie en le refermant d’écrire des chroniques qui soient aussi précises, aussi sensibles à l’alliance du fond et de la forme, qui traite l’album jeunesse comme une œuvre d’art à part entière, riche de sens multiples.

Pépita : Oui et je trouve que c’est très difficile….Ce type de livre nous aide justement à prendre de la hauteur, mais à hauteur d’enfant. Et c’est déjà pas mal….

Carole : Idem, après ma première lecture, j’ai changé ma façon de proposer les albums en classe, et la disposition aussi. C’est aussi pour cette raison qu’il fait partie de mes “indispensables” toujours à portée de main. Et aujourd’hui que j’enseigne aux étrangers, je le reprends souvent. Il m’aide à remettre en question mes pratiques, ce qui dans le domaine de l’éducation, au sens large, me paraît si ce n’est nécessaire, vital, pour les élèves mais surtout pour moi. Ces livres qui nous font avancer, nous bousculent, nous questionnent, nous aident à grandir aussi, non ?

Effectivement, la lecture de cet essai est stimulante, on a envie de lire tous les albums proposés et plus encore de les lire à des enfants… A ce propos, Pépita soulignait que c’est parfois frustrant de lire les analyses d’albums épuisés. Je partage pleinement cet avis, la question des livres chers à nos cœurs qui sont actuellement indisponibles doit se poser, pourquoi pas à l’occasion d’un débat prochain à l’ombre du grand arbre ? 

Collection “Bon pour les bébés”

A l’ombre du grand arbre, on lit volontiers aux bébés. Dans le cadre de notre travail, dans la sphère familiale ou les deux,  plusieurs d’entre nous ouvrent facilement un album face à un enfant âgé de quelque mois à peine. Alors quand un éditeur sort une collection qui s’appelle « Bon pour les bébés », forcément, on a envie de voir ce que ça donne.

Nous aimons, vous le savez,  croiser les regards, donner un avis pluriel, qui ne se veut pas prescripteur mais cherche à donner un ou plusieurs éclairages sur les livres. Après les avoir lus mais aussi utilisés avec des bébés, nous vous livrons donc aujourd’hui notre point de vue sur cette collection qui se veut atypique.

Voilà donc une toute nouvelle collection, dont le titre est très explicite, que vous évoque-t-il?

Pépita : Comme ça, sans réfléchir, une gourmandise, des livres qu’on a envie de mâchouiller, baver dessus, retourner dans tous les sens,…

Colette : Alors c’est mon côté « pédagogue » qui prend souvent le dessus dans mes interprétations diverses, et quand j’ai lu « bon pour les bébés » j’ai pensé livres adaptés aux compétences sensorielles et intellectuelles des bébés, c’est-à-dire des livres adaptés à leur vue, à leur motricité, à leur taille…

Sophie : Comme Pépita, je suis plus dans l’aspect ludique avec des livres bien costauds pour qu’ils puissent les manipuler, jouer avec, se les approprier.

Bouma : Moi je serais plutôt dans l’approche de Colette.

Donc vous n’y avez pas vu une référence au livre de Marie Bonnafé « Les livres c’est bon pour les bébés »? D’ailleurs, l’argumentaire qui entoure la sortie des albums  fait référence aux travaux d’ACCES (Actions Culturelles Contres les Exclusions et les Ségrégations). Cet argumentaire au fait, l’avez-vous lu avant de découvrir les albums ?

Sophie : En fait, j’ai vu cette référence indirectement puisqu’en Ille et Vilaine, la médiathèque départementale propose une exposition du même nom et c’est à ça que j’ai d’abord pensé. J’ai lu l’argumentaire de Thierry Dedieu en découvrant les livres, juste avant ou juste après, je ne sais plus. Sur le principe, je suis d’accord avec ce qu’il énonce : le très grand format, les contrastes visuels, la musicalité des mots. Sur ce qu’il en fait, c’est plus mitigé.

Pépita : oui moi aussi. j’ai lu tout ça mais quand je vois le produit final (et je parle volontairement de produit) , je ne m’y retrouve pas et cela ne colle pas vraiment avec mon expérience.

Bouma : Moi j’ai découvert cette collection avec l’argumentaire de l’éditeur qui met en avant l’expérimentation qui en a été faite par la bibliothèque départementale du Gers.
Alors forcément j’ai eu envie d’en savoir plus.

Colette : euh… alors moi, je suis une maman passionnée de livres pour bébé et j’ai une super bibliothécaire (oui oui vous savez ma-bibliothécaire-préférée !) qui m’a mis de côté deux exemplaires de cette collection un samedi aprem et c’est là que je les ai découverts après avoir été alertée par mes copinautes, c’est-à-dire : vous ! Je n’ai donc rien lu avant, ni Marie Bonafé (emprunté plusieurs fois mais jamais réussi à le lire en entier) ni l’argumentaire de Mr Dedieu !

Alors voilà donc une collection qui annonce qu’elle est bonne pour les bébés et qui apporte la caution d’ACCES pour valider cela, l’argumentaire dit aussi « bon nombre d’idées reçues vont tomber », est-ce qu’effectivement vous avez été surprises des choix de la collection?
Le grand format, le noir et blanc, les textes complexes, ce sont des choses qui vous semblaient appropriées pour les plus jeunes lecteurs ?

Pépita : Justement, c’est ça qui me gêne ce cautionnement et cet estampillage « Bon pour les bébés 0- 3 ans »…ça prouve quoi ??? C’est enfermer la capacité d’appropriation dans une tranche d’âge donnée. Et du coup, c’est trop intellectuel comme concept.
Alors le format : pourquoi pas un grand format ? Mais bon, ça demande quand même un peu de manipulation pour le tout-petit (moins de 2 ans par exemple, pas évident). Mais je veux bien.
Les contrastes : rien de nouveau sous le soleil, on le sait que les bébés sont très sensibles puisque leur vue n’est pas encore trop accommodée, si on s’intéresse un tant soit peu à leur développement.
Ensuite les textes : deux d’entre eux me vont (Tas de riz tentant et le grand cerf, quoique le chasseur…) mais les deux autres ! Si mettre en avant Cyrano et Pythagore, c’est faire tomber des barrières, qu’on m’explique ! J’ai bien peur au contraire que cela n’en rajoute. C’est pas de l’élitisme ça ?
Par exemple, je préfère nettement le travail de Pascale Estellon aux Grandes personnes avec ses deux imagiers : ils laissent la part belle à l’imaginaire et à l’appropriation par le jeu. Il n’y a pas cette volonté de vouloir affirmer que la petite enfance est un public qu’on peut facilement mettre dans sa poche avec un discours pseudo-pédagogue.

Sophie : Je ne rajoute rien, je suis totalement d’accord avec Pépita !

Pépita : et pour préciser ma pensée…
Ce cautionnement, je le trouve limite : une recherche de légitimité pour être légitime ? On se couvre du coup, une façon de parer les critiques, « ah ben non, vous voyez, on a testé et pas avec n’importe qui ! « . Ceci dit, sur le terrain avec les petits, je ne conteste absolument pas que cela soit bien fait, au contraire, mais c’est l’esprit qui me dérange.

Alors, effectivement, ce sont généralement les même titres qui font débat, mais finalement, qu’est-ce qui les distingue des deux autres titres? En quoi Pytagore ou Cyrano créent-ils plus de barrières, en quoi pour toi sont-ils plus élitistes que les deux autres titres ?

Bouma : Je dirais simplement parce qu’ils véhiculent des références que tous les parents n’ont pas tant dans la provenance de l’extrait choisi que dans la langue utilisée elle-même. Pas facile d’encourager un adulte à lire à son enfant si celui-ci se trouve en défaut devant. En tout cas, en ce qui me concerne personnellement, je ne lis pas à mes enfants (ni à ceux des autres) des livres que je ne comprends pas.

Sophie : D’accord avec Bouma, Pythagore et Cyrano, ce sont des références culturelles d’adultes qu’on maîtrise ou pas d’ailleurs. Tas de riz  et  Dans sa maison, un grand cerf , ce sont des références aussi mais bien plus ancrées dans la culture populaire commune. Donc moins à même de déstabiliser les parents et surtout qui favorisent l’échange entre petits et grands.

Pépita : C’est exactement cela. Quand on n’a pas les clés de lecture culturelles, l’adulte est mis en défaut face à son enfant. C’est élitiste car ne pourrons vraiment transmettre ces textes que ceux qui ont eu cette culture ou qui ont pu se l’approprier par leurs propres moyens (autodidacte). Personnellement, j’ai essayé de les lire à des parents en demande de conseils, et je n’y arrive pas. Paradoxalement, je connais ces références mais je suis mal à l’aise à les dire, à les porter car je ne sens pas d’adhésion de la personne à ce que je suis en train de lire, ça tombe comme un soufflé…Pour Pythagore, j’ai l’impression de réciter une leçon et pour Cyrano, ce n’est qu’un extrait enlevé de son contexte, la langue amène beaucoup d’emphase dans le ton. Après, je ne dis pas qu’il ne faille pas mettre ces textes à disposition ! Mais là, j’y ressens comme une sorte de « violence » par rapport au public ciblé.

Oui, je comprends, donc c’est plutôt vis-à-vis des parents que ça se joue. Les livres ont été testés avec des enfants apparemment, en l’absence de leur parents. Et, dans ce cadre, je veux bien croire que « tas de riz tentant, tas de rats tentés » ne soit pas plus parlant pour les enfants que la carré de l’hypoténuse. Concernant les enfants, la question qui se pose est « est-ce que les textes doivent être compréhensibles ? Est-ce que l’enfant doit pouvoir y mettre du sens ? »

Pépita : Oui, mais qui transmet à l’enfant, c’est l’adulte, non ? Parent ou pas d’ailleurs ! Et si l’adulte n’adhère pas ? Non, les textes ne doivent pas forcément être compréhensibles pour le petit (et je dis petit délibérément), c’est l’intention qui compte. Les tout-petits sont plus sensibles aux sons des mots plus qu’à leur sens. Mais si l’adulte qui transmet n’est pas à l’aise, que se passe-t-il ? Je m’interroge en tant que passeur mais peut-être effectivement faut-il s’autoriser à aller vers de nouvelles formes ? Je suis ouverte à tout ! Mais il y a un tel décalage dans ces quatre titres que je ne peux qu’être interpellée : pourquoi alors ne pas avoir édité les quatre sur le même modèle, celui qui se veut faire abattre des barrières, et en l’occurrence les deux titres qui posent débat ? Au moins il y aurait eu une pertinence. Ce que je crains, c’est la commande de l’éditeur auprès d’un auteur et illustrateur de renom, dans le domaine porteur de la petite enfance, avec une réflexion à la « vas-y que je te pousse », bref, un pur produit commercial.

Colette : Je suis complètement d’accord avec Pépita et comme vous je suis dubitative devant le choix des textes et j’insiste sur l’incongruité du format également très peu pratique pour des « 0-3 ans » qui aiment manipuler à pleine main ! Et vraiment je ne trouve pas la démarche très novatrice quand on pense au travail sur les contrastes de Tana Hoban dans les années 90. Bref une collection qui me laisse vraiment sceptique …

La question du sens donc… Et la question de l’aisance de l’adulte dans la lecture… Mais, finalement, quand on lit (ou dit) « am stram gram » à un bébé, sait-on vraiment ce qu’on dit ? A-t-on besoin d’y mettre du sens ? En quoi est ce différent dans ces albums ?

Sophie : Ça ne me gêne pas forcément qu’il n’y ait pas de sens tant que c’est adapté à l’enfant, qui lui en trouvera. Je pense par exemple à l’album  A ba ba  de Malika Doray, il n’est fait que de babillements et ça va être un jeu pour l’enfant qui va se reconnaître dans ces sons.
Dans cette collection, ce qui me gêne c’est la récupération de textes, sortis totalement de leur contexte et de leur sens propre. Je ne trouve pas l’intérêt, ni pour l’adulte qui ne les maîtrise pas forcément, ni pour l’enfant !

Bouma : Super bien dit Sophie, rien à rajouter pour moi.

Colette : Comme Sophie, je ne comprends pas le choix des textes, je ne pense même pas que ce soit une entrée vers des textes fondateurs de la culture humaine. Comme Pépita je trouve la démarche trop intellectualisée – et pourtant vous savez à quel point je cherche souvent aux livres un intérêt pédagogique, déformation professionnelle oblige !

Je comprends vos arguments mais quelque part ça ce sont des problèmes d’adultes. Les enfants, eux, peuvent juste voir que « hypoténuse » c’est un joli mot et les sonorités de la tirade du nez peut les laisse rêveurs, non?

Colette : Je suis d’accord avec toi Chlop mais pas la peine de rééditer les textes alors dans un format labellisé « spécial bébé » : lisons Cyrano dans le texte à nos loupiots ou un manuel de maths. C’est ce qu’à fait Papa-Poil-Pinceau pour mon aîné lorsqu’il était bébé : quand je l’allaitais il lui lisait des … Jules Verne !

Pépita : Exactement ! C’est toute l’ambiguïté de cette collection.

Je vois que clairement vous n’êtes pas convaincues par les choix des textes. A titre personnel, je lis assez facilement le carré de l’hypoténuse, que je trouve même assez drôle, j’ai plus de mal avec la tirade du nez parce que c’est vraiment long sur chaque image et que, effectivement, sorti de son contexte, ça ne veut pas dire grand chose.

Parlons du format à présent, on connaît les albums de Tana Hoban, beaucoup d’autres ont fait le même choix du petit format pour les petites mains, ici le choix est radicalement différent, qu’en pensez-vous ? Avez-vous testé avec des bébés ?

Colette :  Comme je l’ai dit plus haut pour moi le très grand format ne correspond pas aux bébés lecteurs, à leurs petites mains en tout cas, mais j’imagine que si un adulte le leur lit, en groupe d’autant plus, ces livres peuvent avoir un certain impact visuel.

Pépita : Je préfère pour ma part lire des grands formats à de plus grands enfants.

Bouma : Moi j’aime bien ce grand format même s’il sous-entend l’accompagnement d’un adulte pour le tenir debout. Après, les petits peuvent se coucher dessus pour regarder les dessins seuls, c’est une position très répandue que je vois quotidiennement.

Pépita, tu peux préciser pourquoi ? Et surtout, il me semble que tu as testé ces albums avec des bébés, tu nous raconte rapidement ce que tu as observé ?

Pépita : Pour la raison du besoin impérieux de manipuler les livres pour les petits. Ils sont embarrassés avec un grand format, certes, oui, ils vont se coucher dessus, essayer de le remettre debout maladroitement, se le fourrer dans l’œil, bref, pas génial. Alors qu’un plus grand enfant (niveau maternelle) va davantage apprécier ce format pour s’y immerger même totalement. J’ai un souvenir des Trois brigands en grand format de Tomi Ungerer avec des Grandes sections qui me fiche encore des frissons après plusieurs années ou Chien bleu de Nadja aussi. De grands moments de transmission réussie.
Oui, je les ai testés et ça a fait un flop complet en fait, aussi bien du côté des petits que des adultes.Mais peut-être que je n’ai pas su les porter jusqu’à eux, mon avis négatif l’emportant. Je les ai pourtant intégrés dans mes accueils, fait comme d’habitude mais les adultes ont eu par exemple un mouvement de recul avec le chasseur du grand cerf. Et je suis très mal à l’aise avec l’hypothénuse et Cyrano, je n’y arrive pas.

De mon coté, j’ai d’abord eu le même point de vue que Bouma. J’utilise régulièrement des albums en très grand format avec les bébés, en particulier les albums sur les saison de Suzan Rautrault Berner, je vois les enfants allongés dessus, qui scrutent chaque détail, ou à quatre pattes face à l’album. J’étais donc plutôt favorable à ce format en cartonné, ce qui permet de faire tenir l’album debout sur le tapis des bébés.
Mais j’avoue qu’à l’usage, je n’ai pas trouvé ça approprié. Là où les livres des saisons sont conçus pour être vus de près, les Dedieu semblent être faits pour être vus de loin, quand on les met sous le nez des bébés ça ne leur convient pas, l’image est trop grande.
Du coup, j’ai éloigné l’album de leur visage, mais un tout petit a besoin de toucher, comme l’a dit Pépita. Si le livre est trop loin pour ses bras, comment peut-il le manipuler ?
En réalité, j’ai l’impression que ces livres sont plutôt pensés pour une lecture collective. Ce qui m’étonne de la part d’ACCES, qui prône plutôt la lecture individuelle et qui, à mes yeux, ne convient pas vraiment pour des enfants de moins d’un an…

Je vois que, globalement, nous étions plutôt ouvertes et curieuses quant à cette collection et que nos observations avec les bébés ne nous ont pas totalement convaincues… Deux autres titres viennent de sortir, les avez-vous vus ? Qu’en pensez-vous?

Pépita : Je les ai vus passer, mais pas eus entre les mains. Une souris verte et Pinicho. Je ne sais pas si je vais les acheter. Je pense qu’ils sont plutôt adaptés pour après 3 ans, pour la maternelle en fait, voire plus, ce qu’ “interdit” l’estampillage 0-3 ans ainsi que le format pas adapté pour des petits par rapport aussi, comme tu le soulignes Chlop, à la grandeur de l’image.

Il semble donc que cette collection n’a pas fait ses preuves à nos yeux, peut être l’usage finira-t-il par nous convaincre par la suite ? De mon coté, je continue d’amener ces albums à l’occasion quand je fais des séances de lecture, ils sont choisis de temps en temps. J’ai tout de même noté une anecdote qui m’a beaucoup plue. Ce jour-là, à mon boulot, il y avait un couple avec un enfant d’un peu moins d’un an. La mère, qui me connait, me demande dans un français approximatif, si j’ai des nouveaux livres à montrer à son bébé. Je propose donc ceux-là. Sceptique mais ouverte, elle écoute. Elle me dit qu’elle ne comprend pas “tas de riz”. Je lui explique le principe du virelangue. Elle me dit alors qu’elle connait, qu’il y en a aussi dans son pays et m’en récite quelques-uns en arabe. Elle interpelle son mari qui dit qu’il ne connait pas cela, qu’il ne s’en souvient pas. Il est un peu en retrait de la conversation. Puis, quand je passe au titre suivant “l’hypotènuse”, il s’exclame: “ah, ça oui, ça je connais, les maths il y en a chez nous !”

Voilà qui bouscule en effet mes idées reçues, j’ai toujours tendance à penser que les mathématiques sont aussi difficiles d’accès aux autres qu’elles me le sont à moi. Ce jour-là, j’ai réalisé qu’il n’en était rien. Je vais donc continuer de travailler avec ces albums et, qui sait, peut être vais-je trouver la famille qui changera aussi mon regard sur la tirade du nez ?

En tout cas, si vous avez des expériences qui vont dans un autre sens, n’hésitez pas à nous en faire part en commentaire, nous sommes tout disposés à entendre d’autres avis.

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Comme des images… vraiment ?

EXprim’, Editions Sarbacane, 2014

Une couverture qui attire, un titre qui intrigue, une lecture qui pose des questions… Il n’en fallait pas plus pour, qu’à l’ombre du grand arbre, on ait envie d’en parler et de VOUS en parler !

Autour de moi (Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse), pour en discuter à bâtons rompus, il y a Kik – Les Lectures de Kik, Nathan – Le cahier de lecture de Nathan, Sophie – La littérature jeunesse de Judith et Sophie et Céline – Le tiroir à histoires.

Prêts à les suivre de l’autre côté de l’image ?

Comme des images, qu’est-ce qui se cache derrière ce titre polysémique ?

Kik : Comme des images, car il y a des sœurs jumelles qui se ressemblent comme des images. Mais est-ce seulement cela ?

Sophie : Avant la lecture, j’ai pensé à la fameuse expression “Sages comme des images”. Après la lecture, je dirais que oui il y a de ça mais pas au premier degré, bien au contraire. On y montre une élite de la population, sage en apparence, mais seulement en apparence.

Nathan : Bien sûr il y a l’expression que tu cites Sophie, ce qui n’est sans doute pas anodin : ils sont, en apparence, sages comme des images parce qu’on leur demande le meilleur d’eux-mêmes, la perfection : élèves intelligents, premiers en tout, enfants modèles …
Mais il y a surtout pour moi une réflexion sur qui nous sommes et ce que nous montrons de nous. Ces ados, ils sont parfois sans véritable fond, contrairement à la jumelle, artiste et taciturne … Une image est sage parce qu’elle ne bouge pas. Or ces adolescents s’y adonnent parfois tellement qu’ils deviennent eux-mêmes les images qu’ils créent. Ne sont-ils pas alors plus que des reflets de leurs qualités, plats, sans contenu, sans intérêt ?

Céline : Avec l’image des jumelles dos à dos, (dont on ne sait pas tout de suite qu’il s’agit de sœurs jumelles), le titre m’a plutôt évoqué l’idée de reflet, et d’image virtuelle. A vrai dire, avant de le lire, je pensais que ça se passait dans le futur, qu’il était peut être question de clonage, etc… !!!  Au fur et à mesure de la lecture, j’ai apprécié ce titre et cette couverture qui a effectivement plusieurs sens et qui est très réussie à mon avis.

Tous les quatre avez fourni une clé de lecture intéressante. Dans ce titre, effectivement, on parle de gémellité ; de réalité virtuelle ; d’image d’enfants sages, pas si sages que cela ; de jeu d’images et d’apparences… le plus souvent trompeuses. Mais est-ce seulement cela ? demande à juste titre Kik.  Pour ne pas perdre nos lecteurs, un petit résumé s’impose, histoire de faire le lien entre toutes ces pièces du puzzle….

Kik : L’histoire commence le jour où Léopoldine a rompu avec Timothée pour Aurélien. Ou bien le jour où Timothée, par vengeance peut-être, a envoyé un mail avec une vidéo de Léopoldine à tout le monde.  Ou peut être même que l’histoire commence, lorsque Léopoldine est partie en vacances, et que sa sœur est devenue amie avec sa meilleure amie.
Des histoires qui se croisent et se décroisent. Des non-dits sur les sentiments. Et ça finit par un corps au milieu de la cours du lycée … Là par terre…

Nathan : Ou peut-être bien que l’histoire commence il y a bien plus longtemps, à l’aube d’une société faite d’images et de mondes virtuels ? Peut-être que notre narratrice, Léopoldine, et sa sœur ne sont que l’infime rouage d’une plus vaste histoire.
Ou alors l’histoire commence quand vous refermerez le livre, secoué et avec un regard neuf sur les choses. Peut-être.

Tous deux évoquez des histoires au pluriel. Peut-on dire que c’est la narration de ces multiples destins qui se croisent qui fait toute la richesse de ce titre ? Comme pour un mille-feuille, il y a les couches externes, visibles, et puis toutes les autres qu’on découvre au fur et à mesure… Mais peut-être que là aussi, la réponse n’est pas si simple ?

Nathan : Pas simple, en effet…  Une image c’est parfois vide de sens, une couche superficielle sans rien derrière. Or la richesse du roman c’est que l’histoire en apparence elle est bien simple, comme une image, deux dimensions, un roman court et rapidement lu avec plaisir. Mais derrière il y a en fait encore bien des couches qui s’ajoutent. Au final, on a un texte en apparence anodin mais profond et regorgeant d’interrogations qu’on n’aura jamais le temps de démêler …

Sophie : Comme le dit Nathan, il y a la première histoire, celle de Léopoldine, plutôt simple car plutôt connue comme mésaventure. C’est cette histoire qui va en révéler bien d’autres.

Céline  : En effet l’histoire du jour, celle qui fait le buzz dans tout le lycée, est finalement assez vite réglée, mais révèle d’autres histoires, plus lointaines et plus discrètes, d’autres humiliations, plus sourdes… et ce sont ces histoires-là qui mettent vraiment en lumière les personnages.

Nous sommes apparemment tous sur la même longueur d’ondes…
Outre cette lecture plurielle, bien moins “anodine” (pour reprendre le terme de Nathan) qu’il n’y parait, j’ai particulièrement apprécié l’écriture moderne de l’auteur et ses références nombreuses à ce que vivent les jeunes d’aujourd’hui. Et de votre côté, quels sont les aspects qui vous ont plu ?

Céline :  En intégrant ces nouveaux modes de communication (commentaires facebook, sms) à sa narration, Clémentine Beauvais rend compte aussi de l’instantanéité, de la superficialité et d’une certaines cruauté dans les échanges. Et ça rend vraiment le roman vivant.  J’ai trouvé ce procédé très judicieux.  Vraiment un point fort du roman !

Kik : On se sent dans la “vraie” vie d’adolescents. Tout va très vite, avec les réseaux sociaux. Une vidéo est postée sur le net, peu de temps après, tout le monde l’a vue sauf quelques profs. Et pourtant le harcèlement à l’école ne date pas d’aujourd’hui. Un problème récurrent, qui a pris une autre forme avec les nouvelles technologies.

Sophie : J’ai aimé aussi la modernité dans ce texte, les nouvelles technologies, l’événement qui prend très vite une grande ampleur jusqu’au suivant qui prendra sa place. Tout s’ enchaîne de nos jours, on passe très vite d’une chose à l’autre en oubliant bien souvent les conséquences que cela peut causer.

Nathan : Avec un tel sujet, les nouvelles technologies étaient de toute façon inévitables … et c’est pourquoi elles parsèment le récit. Sur facebook, youtube, par sms … tout ça n’est pas anodin : c’est là qu’une image se crée … ou se détruit. Et d’ailleurs c’est à cause de ça que la jumelle de Léopoldine, Iseult, va en souffrir, comme elle en avait déjà souffert au collège, lorsqu’elle avait perdu sa meilleure amie sur la méprise d’un professeur. Elles aussi, elles sont comme des images. Et pourtant, des jumeaux se ressemblent … mais ils sont loin d’être identiques.

Justement, outre le divertissement qu’il nous procure, peut-on dire que ce récit a une fonction préventive ? L’auteure a-t-elle voulu faire passer un message ?

Nathan : Bien entendu ! Celui qui m’a traversé de toutes parts, comme ma chronique en rend compte, c’est qu’il ne faut pas être comme des images. Soyons nous-mêmes et ce sera la seule image, parce qu’à trop s’inventer on finit par se perdre dans cette construction de soi-même et au final il n’y a plus que du vide. Et puis même, si on partait sur de la philo, on serait tout simplement dans la vision antique de la Beauté : quelqu’un est beau lorsque son apparence laisse apparaître ce qu’il y a en lui. J’aime beaucoup cette idée-là.

Sophie : Et même si c’est plus évident et en rien moralisateur dans l’histoire, il y a un avertissement sur les réseaux sociaux et internet en général. Attention aux images que l’on y met, elles sont publiques ! Prendre soin de son image veut aussi dire qu’il faut réfléchir à ce que l’on en fait dès le départ, quand on pense que cela reste dans l’intimité.

Céline : Je n’y ait pas du tout vu ce message pour ma part. Au contraire, je trouve que les nouvelles technologies ne sont ni dénoncées ni même jugées, juste intégrées au récit comme faisant partie de notre paysage au XXIème siècle, et conditionnant donc nos modes de communication… et de représentation. Comme Nathan, je lis le message de la fin (s’il y en a un) comme une invitation à avoir plus de substance qu’une image, et à dépasser également les images dans notre perception des autres.

Kik : Tout a été dit je pense. Je suis d’accord avec les deux points de vue présentés. J’ai perçu les deux lors de ma lecture.

Le mot de la fin ? Lire un livre, c’est aussi s’imaginer les personnages, le décor, les situations… Mettre les mots en images ! Quelle “image” forte retiendrez-vous de votre lecture ? Pour ma part, c’est cette première phrase qui s’étale seule sur une page blanche, un peu comme ce corps en plein milieu de la cour ! Dès l’ouverture, cette vision m’a procuré un sacré frisson.

Nathan : Pour ma part, étrangement, l’image qui me reste gravée dans la mémoire, c’est le personnage d’Iseult, la jumelle, assise dans la cour, repliée sur elle-même, muette et dessinant.

Sophie : Comme toi Céline, c’est le corps annoncé dès le début, étendu dans la cour, qui me reste en tête.

Kik : C’est étrange mais en repensant “visuellement” à ce roman, je pense à un immense lycée, énorme, un vrai labyrinthe, et dedans trois jeunes filles qui déambulent toutes seules, ou par deux. Il y en a deux qui sont identiques, et une autre différente. Un trio perdu au milieu des couloirs, d’une immense cour, comme dans un espace infini.

C’est sur ces quelques images – mais, vous l’aurez compris, il y en a bien d’autres – que nous vous laissons avec l’envie, nous l’espérons, de vous plonger dans ce roman pas comme les autres !

Quelques extraits de nos billets pour finir de vous convaincre (à découvrir en intégralité sur nos blogs respectifs) :

Clémentine Beauvais a le don de s’attaquer à des sujets forts et sensibles sans aucun tabou et j’apprécie beaucoup la sincérité de son écriture et de ses mots. Quand elle écrit en plus pour la collection eXprim’ chez Sarbacane, les chances de me décevoir son minimes et elle ne l’a pas fait.

La littérature jeunesse de Judith et de Sophie

***

Un roman qui plaît énormément mais qui dérange tout autant puisqu’il appuie là où ça fait mal !

Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse

***

(…) un livre sur l’apparence avant tout, sur ce qu’on laisse voir et ce qu’on dissimule. Un livre puissant, juste, touchant, qui s’avale d’une traite et ne laisse malgré tout pas indemne.

Le cahier de lecture de Nathan

***

Un roman hypnotique et moderne qui décrit avec justesse et intelligence certains travers de la société, les affres de l’adolescence, l’ingérence humaine : le cri primal de l’injustice, le premier non.

3 étoiles

***

Un roman qui tord le ventre, car tout en voulant savoir à qui est le corps étendu dans la cour, on ne veut pas découvrir toute la vérité et savoir ce qui a été la cause de cette chute. On devine peu à peu les non-dits, ce que la narratrice ne veut pas s’avouer.

Les Lectures de Kik 

***

Comme des images est un roman contemporain, ancré dans l’ère 2.0, comme en témoigne sa narration originale, vivante, empruntant volontiers et judicieusement les codes des  nouvelles formes de communication.

Le tiroir à histoires

Retrouvez aussi :

Lecture Commune : Les Invités

A l’ombre du grand arbre, on sait recevoir, même quand les feuilles tombent sous la pluie ! Aujourd’hui, nous recevons donc… les invités !

Carole (3 étoiles)  : Bonjour à tous et toutes, quelqu’un peut-il m’expliciter ce titre pour commencer ?

Céline (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVRESse) : Plutôt complexe comme première question ! Si on reprend la définition du dictionnaire, un invité est une personne invitée par une autre. Sauf qu’ici, l’auteure ne nous révèle jamais l’identité exacte de l’un comme de l’autre. Sauf que les invités en question ne le sont pas vraiment, ils profitent de l’hospitalité culturelle de leurs hôtes pour s’inviter, s’installer, s’imposer, asservir, profiter, piller, … Arrivés en amis, ils finissent par montrer un autre visage, celui d’oppresseurs !

Za (Le cabas de Za) : Ce sont des invités qui s’invitent ! Et les gens qui les reçoivent, contraints et forcés, font preuve d’hospitalité. Naïfs qu’ils sont…

Carole (3 étoiles) : Et quelqu’un peut me planter le décor, l’époque et les principaux personnages ?

Gabriel (La mare aux mots) : Je pense que c’est ça le souci du livre, d’après moi. On ne sait pas quand et où ça se passe, on ne sait pas qui sont les invités, de qui on nous parle. C’est intemporel et universel, c’est à la fois la force et la faiblesse du livre.

Céline (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVRESse) : Gabriel a tout à fait raison ! Cette histoire ne fait à aucun moment référence à des situations passées ou présentes mais en filigrane, l’adulte, lui, y verra sans doute le spectre du colonialisme voire de l’esclavagisme. Mais qu’en sera-t-il du jeune lecteur ?

Gabriel (La mare aux mots) : Justement moi je n’ai compris qu’on y parlait du colonialisme qu’après avoir fait des recherches… Je l’ai lu septique, intrigué… je l’ai fait lire à ma compagne qui a eu la même réaction… Nous parle-t-on des immigrés ? Est-ce un livre raciste ? J’avais l’impression que le livre aurait pu être écrit par quelqu’un d’extrême droite ! Puis quand j’ai su de quoi ça parlait je me suis dit ” ah ok…” et du coup on a une autre vision du livre. Le souci est qu’on ne comprend pas, d’après moi, en le lisant et que donc c’est dangereux.

Céline (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVRESse) : C’est vrai que cela peut porter à confusion ! Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est la petite note en avant-propos qui nous propose une clé de lecture:
“De l’école, Charlotte Moundlic se souvient avoir appris ceci: “Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir envers les autres dans un esprit de fraternité.” Elle a toujours trouvé ça bien comme article, c’est normal que ce soit le premier.”
Puis certains éléments ont confirmé mon hypothèse : les invités ont des chaussures, ce qui n’est pas le cas des hôtes, par exemple. L’auteure aurait peut-être pu expliciter ces propos en postface de son histoire, comme l’a par exemple fait Janne Teller dans son Guerre – Et si ça nous arrivait. Cela aurait permis de lever toute ambiguïté !

Carole (3 étoiles) : A votre avis, ce livre s’adresse à quelle tranche d’âge du coup ? C’est précisé sur la 4 ème ? Une note de l’éditeur ou de l’auteure ?

Za (Le cabas de Za) : Cette collection se veut transgénérationnelle. Les textes sont courts, lisibles dès 8 ou 9 ans. Ils sont vite lus à haute voix et constituent un support idéal au débat. Dans le cas des Invités, je ne me vois pas trop le faire lire à des enfants sans l’accompagner d’une explication préalable et/ou surtout d’une discussion après la lecture. Le côté intemporel et non situé géographiquement nécessite un échange avec l’adulte et c’est ce qui pourrait en faire tout l’intérêt d’ailleurs.

Gabriel (La mare aux mots) : J’allais justement dire ça, je ne le mettrai pas dans les mains d’un enfant sans en parler après. Donc à partir de là, oui je dirais 8-9 ans.

Céline (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVRESse) : Je pense aussi que cette lecture doit être préparée, encadrée et prolongée… Je serais curieuse d’entendre les commentaires d’enfants de 8-9 ans ! Avec les plus grands (10-14), il pourrait faire l’objet de recherches complémentaires sur le colonialisme, l’esclavagisme, les droits de l’Homme…  La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme illustrée par Folon pourrait être un bon point de départ. Enfin, là, c’est la prof qui parle !

Carole (3 étoiles) : Chacun de vous pourrait me dire ce qu’il lui a plu et déplu ?

Za (Le cabas de Za) : J’aime la brièveté du texte (c’est la marque de la collection), sa simplicité (dans le bon sens du terme), la langue claire et directe de Charlotte Moundlic. D’ailleurs, il ne faut pas manquer de lire ses albums illustrés par Olivier Tallec, ils sont formidables ! En revanche, la question du colonialisme ne saute pas aux yeux à la première lecture et cela peut prêter à une redoutable confusion, à cent lieues bien sûr des intentions de l’auteure.

Céline (Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVRESse) : J’ai aimé le style particulier de l’auteure (des phrases simples, courtes voire coupantes); le sujet à la fois original et intéressant qui amène au débat de fond sur les rapports entre les hommes; la manière de l’amener (une histoire anodine qui tourne, sans crier gare, à l’horreur) ainsi que le fait que le narrateur soit un enfant – l’histoire qu’il nous raconte n’en a que plus de poids… Le point négatif, c’est cette petite note explicative finale qui fait défaut. Il ne faudrait pas que ce titre soit mal interprété et qu’au lieu d’atteindre son objectif premier qui est de prôner le respect de l’autre, le (jeune) lecteur y voit un motif d’avoir peur de l’Etranger.

Gabriel (La mare aux mots) : Le texte est très beau, très poétique. Charlotte Moundlic a une vraie plume. Le fait qu’on ne comprenne pas forcément de quoi ça parle m’a plus dérangé que déplu… et ça fait débattre ! (et un livre qui amène le débat est forcément intéressant).

Bibliographie sélective de Charlotte Moundlic :
Les Invités, éditions Thierry Magnier, 2011
Juste en fermant les yeux, éditions Thierry Magnier, 2009
La croûte, illustré par Olivier Tallec, Flammarion, 2009
Le slip de bain, illustré par Olivier Tallec, Flammarion, 2011
Mon coeur en miettes, illustré par Olivier Tallec, Flammarion, 2012
Petit maboule et Juste en fermant les yeux, Thierry Magnier, 2008

Nos billets sur Les invités :
Céline B : http://lacoupeetleslevres.blogspot.fr/2012/06/les-invites.html
Gabriel : http://lamareauxmots.com/blog/prives-de-liberte/