Lecture commune : Compte sur moi de Miguel Tanco

Les éditions Grasset rééditent Compte sur moi, qui avait jusque là échappé à la vigilance d’Hélène et Lucie. C’était l’occasion de combler leurs lacunes et de découvrir un album sur un sujet somme toute assez rare en littérature jeunesse : les mathématiques.
Elles se sont donc plongées dans cet album aux douces illustrations et n’ont pas pu s’empêcher d’en discuter…

Compte sur moi, Miguel Tanco, Grasset, 2025

Lucie : Cet album est une réédition, en avais-tu entendu parler avant de recevoir le communiqué de presse ?

Hélène : Non, je ne connaissais pas cet album. Par contre j’ai vu qu’il s’ agissait du 2e opus de la collection, le premier étant consacré à la physique.
Et toi ?

Lucie : Non plus, et pas du premier non plus malgré le beau succès qu’il semble avoir eu. Pourtant je suis toujours à la recherche de ce type d’album pour faire découvrir des notions à mes élèves. J’avais donc bon espoir de pouvoir utiliser celui-ci avec eux !

L’étincelle en moi, Miguel Tanco, Grasset, 2025.

Lucie : Qu’as-tu pensé de la couverture quand tu l’as reçu ?

Hélène : J’ai beaucoup aimé le graphisme doux et les petits rappels aux maths que l’on remarque quand on y regarde de plus près : les équerres, compas et règles par terre, le carrelage qui rappelle les basiques de la géométrie, l’avion en papier, qui fait voyager le message du livre : les maths sont partout, même dans les jeux des enfants. 
Je trouve que dans cet album le texte et l’image se complètent parfaitement. J’aurais un petit mot concernant le titre également : compte qui se réfère au calcul et l’expression Compte sur moi qui parle de confiance et qui, encore une fois, porte le propos.
Et toi, qu’as-tu pensé des personnages ?

Lucie : Tu fais bien de souligner le double sens du titre. Cet album parle de maths, oui, mais aussi et surtout de personnalités différentes qui peuvent évoluer dans une même famille, dans le respect et l’harmonie. J’ai beaucoup aimé cet aspect. Les personnages sont très bienveillants, je trouve qu’ils correspondent tout à fait au graphisme des illustrations.

Hélène : Je suis tout à fait d’accord avec toi. On remarque que les mathématiques sont mises sur le même plan que la peinture, la musique, l’observation des insectes… Une passion comme une autre !
J’ai également remarqué que ce livre met en scène une famille dont les membres sont noirs, ce qui reste suffisamment rare en littérature de jeunesse pour être souligné, et que la passion des maths ait piqué une petite fille… Tout ceci a évidemment vocation à “casser” le stéréotype du matheux que l’on peut avoir et aider tous les enfants à se sentir capables. Pour autant ce n’est jamais précisé explicitement et cela renforce l’efficacité du propos à mon sens : les maths sont partout, pour tous.

Lucie : Tu as raison, ce sont des choix malins mais pas trop appuyés, ce qui joue sur une normalité (en tout cas ce qui devrait être une normalité) de manière assez fine.
Pour être honnête, je pensais trouver plus de numération et de calcul dans le contenu de cet album. Les mathématiques “partout” comme tu le dis sont en fait essentiellement de la géométrie. Cela t’a surprise ou pas tellement ?

Hélène : Oui effectivement il s’agit principalement de géométrie. Je n’avais pas d’attentes particulières (je n’ai jamais attendu grand-chose des maths ceci dit mais c’est sûrement parce que je n’ai pas lu ce livre petite 😆). La numération aurait pu être évoquée mais peut-être que cela aurait un peu complexifié le message que l’auteur souhaitait faire passer. Il s’adresse à des enfants encore jeunes, fin de maternelle/CP et souhaite peut-être rester proche de leur quotidien ?

Lucie : J’ai cru comprendre que tu n’étais pas une fan de mathématiques, et aussi que tu avais lu cet album avec tes enfants. Est-ce que le sujet les a rebutés au premier abord ou tu ne l’avais pas annoncé ? Qu’en ont-ils pensé ?

Hélène : Effectivement en ce qui me concerne j’ai toujours été plus littéraire que scientifique, mais j’étais curieuse de découvrir sous quel angle le sujet allait être abordé, et vraiment l’album m’a beaucoup plu car, certes, comme on l’a dit il y a un message mais on reste sur un album jeunesse qui raconte une histoire : une petite fille nous parle de son quotidien, sa famille, sa passion.
Comme tu le disais j’ai des enfants qui ont l’âge idéal pour découvrir cet album donc je l’ai lu avec eux et ils ont beaucoup aimé. Ils aiment plus les maths que moi, mais je crois que c’est l’histoire et le contexte qui leur a plu aussi. Je n’avais pas parlé du sujet avant la lecture, en fait je préfère toujours les laisser découvrir eux-mêmes et se plonger dans une histoire, voir ce qui les touche, ce qu’ ils en retiennent quand on en parle ensemble après. 
Ils ont bien aimé cet album, y compris les dernières pages du “livre de maths”.
Et toi, est-ce que tu l’as lu à tes petits élèves ? 

Lucie : Non, pas encore. En revanche j’ai essayé de télécharger le cahier d’activités accessible via un qrcode, qui semble dans la même veine que le cahier de maths qui clôture l’album mais il n’est pas encore disponible. J’ai hâte de pouvoir y jeter un œil !

Lucie : Si tu n’aimes pas particulièrement les maths, je serais curieuse de savoir ce qui t’a attirée vers cet album dans le catalogue de Grasset ?

Hélène : J’étais curieuse de voir comment le sujet allait être traité à destination des jeunes enfants. Comme tu l’as compris, j’ai trouvé cela très bien fait, on ne tombe pas dans l’écueil du pur pédagogique. On s’attache aux personnages, il y a un fort phénomène d’identification.
D’ailleurs, au-delà des maths, qu’as-tu pensé de l’album et des autres messages qu’il peut véhiculer ?

Lucie : J’ai aimé cette famille qui semble prendre la vie simplement comme elle vient, que chaque membre puisse vivre ses passions librement, la place de la nature aussi. Il y a des maths, on l’aura bien compris, mais souvent liés à des phénomènes naturels (ronds dans l’eau, branches d’arbres…) ou des jeux (tobbogan, constructions…), ça m’a beaucoup plu !

Hélène : J’ai ressenti la même chose, j’ajouterais à cela la tolérance, comme tu le dis chacun vit sa passion et exploiter ses capacités à sa guise, et j’ai été sensible à la dernière phrase “Il y a une infinité de manières de voir le monde.. et la mienne c’est les maths !”. Cela peut ouvrir un dialogue avec l’enfant à un âge où les goûts s’affirment et leur permettre de rêver, de cultiver leur singularité en respectant aussi les goûts des autres. 

Lucie : A ce titre j’ai trouvé les multiples essais de la petite fille dans des activités où elle n’excelle pas (non que ce soit grave) sont très intéressants. Ils montrent qu’on peut mettre du temps à trouver “notre truc” et qu’essayer c’est déjà bien !

Lucie : Pour conclure, notre question rituelle : à qui conseillerais-tu ce livre ?

Hélène : Je conseillerais ce livre à des enfants de maternelle qui découvrent les notions basiques de géométrie par le jeu en classe, donc à des parents et enseignants amenés à côtoyer cette tranche d’âge où il est trop tôt pour s’être mis en tête qu’on n’aime pas les maths ! C’est l’objet idéal pour les leur présenter comme étant simples et naturelles, de manière ludique. Plus largement, il plaira à des enfants de fin de maternelle début de primaire et il peut être lu sans visée pédagogique particulière, selon moi.

Lucie : Tout à fait d’accord avec toi : entre la Moyenne Section et le CP, les enfants peuvent vraiment adhérer à cet album. Et tu as raison de souligner qu’à cet âge-là ils n’ont pas encore d’idée préconçue sur leurs capacités en maths. Profitons-en pour rappeler que les personnes nulles en maths n’existent pas. Elles ont seulement eu à faire à des profs qui n’ont pas su les intéresser !

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Nous remercions les Editions Grasset de nous avoir envoyé cet album et espérons vous avoir donné envie de le découvrir, ainsi que son grand frère L’étincelle en moi qui abordait la physique à hauteur des petits !

Lecture commune : Hyper d’Emilie Chazerand

Sous le Grand Arbre nous sommes très friandes de la plume d’Émilie Chazerand. Nous avons d’ailleurs déjà réalisé une lecture commune d’Annie au milieu et eu la chance d’interviewer cette auteure pétillante ! Aussi, réalisant que plusieurs d’entre nous avaient dévoré Hyper, nous avons eu envie d’en discuter… nous vous laissons découvrir le résultat !

Hyper, Emilie Chazerand, Pocket Jeunesse, 2025.

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Liraloin : Voici comment l’autrice présente son héroîne : « Elle écrit parce que personne ne l’écoute, chez elle, et qu’elle ne se connait pas assez pour se parler à elle-même. ». Qu’est-ce que vous pensez de cet extrait tiré de la présentation d’Emilie Chazerand placé en préambule ? Est-ce que vous connaissiez cette autrice ? Avec quelle lecture l’avez-vous découverte ?

Héloïse : Oui je la connaissais, je l’ai découverte avec Annie au milieu et depuis, je complète peu à peu en lisant ses autres textes, qui ont tous pour moi un petit quelque chose de touchant, de « bousculant », d’extra. J’ai lu La fourmi rouge aussi, tellement foufou et en même temps tellement touchant, et puis La maison sous la maison, dans un tout autre style. Côté album, j’ai eu un coup de cœur pour Lady papa, si flamboyant !

Lucie : Je trouve que cette présentation introduit bien le personnage. Miriam est effectivement très seule et je trouve que, lorsqu’on ne se connait pas bien, écrire est peut-être la meilleure façon d’avancer dans la découverte de soi, de mettre des mots sur ses pensées, de les faire évoluer…

Héloïse : C’est très juste ce que tu dis Lucie : écrire permet de se connaître, de se dévoiler, d’explorer tellement de possibles…

Lucie : Je connais bien les romans ado d’Emilie Chazerand (je crois les avoir tous lus), moins ses albums. Je l’ai découverte avec La fourmi rouge. Je trouve qu’elle parvient à se saisir de sujets graves tout en gardant une plume assez légère et surtout un humour dévastateur ! Et toi, Liraloin, comment répondrais-tu à tes propres questions ?

Liraloin : Concernant le préambule, je trouve qu’il donne le ton sur l’esprit de cette autrice qui d’ailleurs nous avait fait le plaisir de répondre très sincèrement à nos questions. Elle est caustique, avec un humour qui dédramatise les situations les plus tristes. 

Héloïse : Oui son humour, parfois bien grinçant, bien noir, est l’une de ses marques de fabrique, et j’avoue que j’en suis fan. 

Lucie : En ouvrant ce roman, nous tombons sur la date du 24/02 et on dirait que notre héroïne débute un journal qui, somme toute, n’a rien d’un acte exceptionnel. Ce que nous découvrons très rapidement c’est qu’il y a un journal bis : « journal infirme, journul, journaze ». Le double journal de ce roman est l’occasion parfaite d’utiliser cette ironie mordante. Avez-vous eu une version préférée ?

Liraloin : Le « journal infirme, journul, journaze ». J’adore je suis très fan de la version qui n’est pas destinée à la mère : “Un journal pas intime pour les yeux de votre mère. Un carnet privé pour vous et vous seulement. Si elle tombe sur le premier, elle n’imaginera pas qu’il en existe un second. Et on ne trouve que ce qu’on cherche, n’est-ce pas ? » Miriam, notre personnage principal, se lâche complètement.

Héloïse : Moi aussi, j’adore cette voix tellement extrême parfois, mais aussi criante de vérité. et ce “Je t’emmerde”, dès la deuxième ligne !!!! C’est fort, c’est trash, c’est cash, et en même temps on ressent toute la force des émotions derrière. 

Lucie : C’est vrai que je me suis plusieurs fois fait la réflexion que ce “journul” aurait pu avoir une existence propre mais que la version “officielle” a forcément besoin du “journul” pour être comprise et appréciée. C’est vraiment les écarts de ton et de contenu entre les deux qui font tout le sel de ce roman. Pour ma part, j’avoue être très fan du journal officiel, mais surtout parce qu’il permet de mesurer l’immensité des non-dits entre Miriam et sa mère, et donc de mieux cerner son mal-être.

Liraloin : Tu as complètement raison Lucie. Les non-dits sont forts et je pense tout de suite au passage qui se situe au tout début du roman où Miriam se confie à son psy est c’est d’une tristesse et surtout d’une sincérité absolue (p.38-39). Le fait que les autres ne vont jamais se souvenir d’elle comme étant la meuf aux baskets qui clignotent mais comme “Ah ouais je vois, OK : la rousse dégueulasse, obèse et moche et débile !” 

Héloïse : Ohla la oui ce passage… et son : “Je m’aime pas. Je m’aime plus. Alors je veux juste rompre.” C’est si dur, si émouvant…

Liraloin : Je suis tout à fait d’accord avec toi Héloïse, on enchaîne punchline sur punchline c’est très caractéristique de son écriture.

Héloïse : Oui, j’ai rarement relevé autant de citations sur un roman 😉

Lucie : J’avoue que ce passage m’a plombée. Miriam semble très intelligente et a un fort caractère, mais sa haine d’elle-même est tellement puissante… C’est abyssal et ça m’a un peu minée malgré les punchlines que vous évoquez. J’ai passé la totalité du roman à me demander ce qui avait pu saper à ce point son estime d’elle-même.

Liraloin : Pépita – qui est une ancienne branche du blog – a trouvé ce roman triste, c’est sans doute ce que tu ressens avec ce passage Lucie en nous disant cela ? Pour ma part, oui elle n’a aucune estime d’elle-même car elle n’est pas entourée de personnes bienveillantes et doit surmonter trop de problèmes pour une ado. Elle se persuade d’être forte !

Lucie : Oui, c’est le mot. Ça m’a rendue triste, que l’on puisse se détester et se faire du mal à cet âge-là, avec malgré tout une mère maladroite mais aimante. Elle a tellement de problèmes, cela semble insurmontable !

Héloïse : Je suis d’accord avec toi, ce n’est pas un roman facile à lire, on n’en sort pas indemne, ça bouleverse forcément, tout ce mal-être. Et elle enchaîne les “ennuis” (je reste polie, c’est bien pire). Mais je ne sais pas… l’humour peut-être, ce détachement du premier journal, l’officiel, pour sa mère, ce sarcasme omniprésent… J’ai été happée du début à la fin !

Liraloin : Je suis comme toi Héloïse, j’ai dévoré ce roman. Je suis passée du rire à de grandes émotions. J’ai rarement vu une autrice capable de traiter du dysfonctionnel comme le fait Emilie Chazerand. Il y avait Axl Cendres mais son écriture était plus noire. Je comprends ton point de vu Lucie et sans divulgâcher : son mal-être est tout de même lié à 90% à sa relation avec sa mère.

Dysfonctionnelle, Axl Cendres, Sarbacane, 2015.

Héloïse : C’est vrai qu’il y a quelque chose de Dysfonctionnelle dans ce “rien ne va”, mais en même temps, c’est différent. Le contexte déjà. clairement le manque de communication avec la mère “aggrave” son état.

Lucie : C’est sûr que la mère n’est pas aidante, elle est totalement dysfonctionnelle, mais elle fait aussi avec son histoire et sa personnalité. Heureusement, Miriam fait d’autres rencontres qui vont l’aider à avancer. Est-ce que l’un de ces personnages vous a plus touché que les autres ?

Liraloin : Ha la question piège ! je ne sais pas je n’arrive pas à choisir vraiment et c’est rare car j’ai apprécié tous les personnages qui font “avancer” Miriam dans sa propre histoire, dans son propre cheminement. Et toi Lucie ? 

Lucie : Le psy, clairement ! Déjà, un psy ne pouvant pas ressentir d’émotions il n’y a qu’Emilie Chazerand qui pouvait l’inventer. Son stoïcisme face aux provocations de Miriam et son inébranlable bienveillance en font un personnage extra. Heureusement qu’il est là. Mais Saraavanel est aussi très chou, j’avoue !

Héloïse : C’est vrai qu’ils sont tous bien campés. Le psy m’a bien plu, il est tellement.. je ne sais pas dire, mais… il est fort.  Saravanavel est très original lui aussi (et j’avoue que je n’ai pas vu venir un événement qui m’a… surprise ! choquée ?), sa mère est touchante aussi d’ailleurs. 

Liraloin : Et Manana (quel prénom d’ailleurs !)…

Lucie : Manana a un rôle que je crois n’avoir encore jamais vu en littérature jeunesse : ce n’est pas vraiment une copine, mais elle est présente. Elle pourrait être un cliché ambulant mais retourne le cliché, justement, avec l’invitation à la fête… Ce personnage est plein de facettes.

Héloïse : Oui, au début, j’avais l’impression que c’était le personnage “bouche-trou”, mais en fait non. Elle se révèle petit à petit. Le passage de la fête notamment. 

Liraloin : Je vous rejoins. Manana est une pince sans rire. D’ailleurs il y a un jeu de mot trop drôle avec son prénom. Je laisse les lecteurs découvrir ce passage.

Héloïse : C’est difficile de ne pas tout révéler, il y a tellement de secrets, de non-dits. Si j’ai vu venir une partie de la ”grosse”  révélation, c’est tellement bien mené ! Vous vous y attendiez, à cette confession finale ?

Liraloin : Mais pas du tout ! quelle surprise ! Elle trop balaise Emilie Chazerand !

Lucie : Il y avait “cachalot sous gravillon” mais je n’avais pensé qu’à la moitié de la révélation. C’est vrai qu’Emilie Chazerand parvient à nous surprendre tout en expliquant l’immense mal-être de son héroïne. C’est très fort. Et toi Héloïse, tu as été surprise? 

Héloïse : J’avais vu venir une partie de la résolution (l’autre partie de celle à laquelle tu avais pensé Lucie), mais là, c’est brillamment mené, et je n’étais clairement pas allée au bout !

Lucie : Pour conclure, notre question rituelle : à qui conseilleriez-vous ce roman ? 

Héloïse : Pas facile… pas avant 14-15 ans, vu la difficulté des thèmes abordés, et le cynisme…

Liraloin : Je dirais 15 ans et comme le dit Héloïse, je ne sais pas si nos ados sont dotés d’un grand sens cynique. Je vais le conseiller à plein d’adultes !

Héloïse : Effectivement, il touchera les grands ados, et les adultes plus facilement 🙂 Et il est extra pour aborder tellement de thématiques, dont la santé mentale, la grossophobie…

Lucie : Peut-être que des ados ayant dépassé l’âge de Miriam (donc en début d’études supérieures par exemple) ou des adultes seront plus facilement bienveillants avec ce personnage. Je pense aussi qu’en tant qu’adulte cela fait réfléchir aux non-dits et au mal qu’ils peuvent engendrer. C’est Hyper important de garder le dialogue avec les ados.

Héloïse : C’est ce que dit la mère de Saravanavel : “Les enfants, qu’ils aiment ou détestent leurs parents, les protègent toujours. Mais qui les protège de nous ? Qui les protège de nos silences, de nos secrets, de nos ambitions imbéciles ? “ Ca m’a personnellement beaucoup touchée, et fait réfléchir.

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir le double journal à l’humour décapant de Miriam dans Hyper !

Lecture commune : La petite fille au fusil, histoire d’une jeune résistante

Lorsque la BD s’invite sous notre bel arbre, l’envie de faire une lecture commune s’en fait de suite ressentir. Pour ce titre Lucie et Liraloin ont partagé leurs émotions durant la lecture de cette BD. Vous allez voir que Magda, cette petite fille au fusil nous relate un épisode très sombre de l’Histoire de la Lituanie…

La petite fille au fusil, histoire d’une jeune résistante de Marius  MARCINKEVICIUS et illustré par Lina ITAGAKI, 2025

Lucie : J’ai beaucoup vu passer cet album sur les réseaux avant de me lancer et je n’étais pas totalement convaincue sur le papier : d’un côté l’histoire m’intéressait vraiment, de l’autre je trouvais les illustrations très (trop) « enfantines ». As-tu été immédiatement attirée par ce titre de ton côté ?

Liraloin : Je n’avais pas entendu parler de cette BD. C’est en recevant la liste via le blog que le titre m’a interpellé et comme tu étais aussi partante de ton côté, j’ai foncé. Tu évoques les illustrations. Pour ma part, comme je fais partie d’un comité BD et étant grande lectrice d’albums, je passe outre les illustrations. Ce qui m’a attiré : ce passage de l’Histoire qui n’est pas forcément très connu (du moins pour ma part). D’ailleurs, est-ce que tu connaissais l’histoire de la Lituanie durant la seconde Guerre Mondiale? 

Lucie : Pas du tout, c’est précisément ce qui m’a attirée. Et j’avoue avoir été choquée en découvrant les nombreuses vagues d’invasions qui se sont succédées. Les lituaniens ont été en paix beaucoup plus tard que la France, quelle période affreuse ! De mon côté, avec les illustrations c’est quitte ou double, j’ai beaucoup de mal à entrer dans une histoire si les dessins me crispent, surtout dans un roman graphique. Je n’arrive pas à avoir du recul à ce sujet. Mais ici elles vont très bien avec la narratrice, je trouve finalement que l’effet est harmonieux.

Liraloin : Je suis d’accord avec toi. Le choix du découpage qui est complétement la construction d’un roman graphique rend la lecture très fluide et l’illustration a autant son importance que le scénario.

Lucie : On découvre donc l’histoire de la Lituanie à la fin des années 1940 à travers les yeux de Magda qui en est au même point que nous. As-tu envie de présenter notre héroïne ?

Liraloin : Bien sûr !!! Magda n’est pas très âgée mais assez pour se voir confier une mission d’une grande importance. Son père a dû voir en elle cet esprit téméraire. Elle est très débrouillarde car ses parents et son grand-père lui ont enseigné comment se débrouiller avec ce que peut apporter la Nature. Ce qui m’a plu dans le personnage de Magda c’est son caractère très fort qui est à l’inverse de cette esprit de fillette qui est en elle. De par ses choix, elle peut être maladroite comme un enfant de cet âge pourrait l’être finalement. Et toi qu’est-ce qui te plait chez Magda? 

Lucie : Comme toi, cette alternance entre enfance et débrouillardise m’a semblé très juste. D’autant que les talents de Magda sont justifiés : elle sait coudre parce que son grand-père est cordonnier, elle se déplace silencieusement parce qu’elle est passionnée par les indiens… ses qualités ne sortent pas d’un chapeau et j’ai vraiment apprécié ce côté réaliste. D’autant que le lecteur fait sa connaissance dans un moment dramatique puisque son père lui a demandé de se cacher alors que toute sa famille était arrêtée ! Après, sa personnalité très vive est extrêmement attachante, surtout au milieu d’adultes. 

Liraloin : Oui tout à fait. Il y a une page qui montre l’absurdité de cette guerre et les conséquences : les occupations notamment. Dans le cas de la Lituanie, Magda parle des soldats verts qui persécutent le peuple puis l’arrivée des hommes en marron qui ne sont pas mieux : “Ils ont pris les montres de tout le monde, comme s’ils voulaient être les maîtres du temps”. Le ton d’une fillette qui parle en somme. 

Lucie : Suite à l’arrestation de sa famille, Magda se retrouve seule. Souhaites-tu parler du groupe de résistants qui la recueille ?

Liraloin : Elle est secourue par son ancien instituteur qui l’amène dans un de ces fameux bunkers. Et là on rencontre d’autres personnages qui eux aussi sont sortis de l’enfance plus tôt que prévu ou ont été blessés… très difficile et réaliste ! D’ailleurs, comment as-tu vu cette nouvelle vie qui arrive très brusquement pour Magda ? 

Lucie : La transition est très bien amenée par le personnage du maître comme tu le disais. Le lecteur est comme Magda, inquiet de l’arrivée cet adulte en uniforme : de quel côté est-il ? comment va-t-elle se débrouiller maintenant qu’elle est seule ? Et en fait son intégration se fait naturellement, on comprendra plus tard pourquoi. J’ai trouvé que l’abri des résistants fonctionnait un peu comme une famille – peut être parce qu’ils sont très jeunes comme tu le disais – avec des personnalités très tranchées mais aussi très attentives les unes aux autres. As-tu un personnage préféré parmi eux ?

Liraloin : Comme tu le dis très bien, c’est une famille qui est recréé pour elle. Je n’arrive pas à savoir si j’ai un personnage qui m’a touché plus que l’autre. Ils sont si différents dans leur caractère et de les voir prendre ces risques au jour le jour me les a tous rendus très attachants. Après, je ne peux pas résister au duo Magda-Pépite ! La vie en dehors des missions s’organise comme une famille et c’est d’autant plus compliqué lorsqu’elle revient chez elle pour y chercher un objet, elle ne reconnaît plus sa maison et son odeur. 

Lucie : Pépite est donc le chien de Magda, personnage à part entière de ce roman graphique et central de différentes péripéties car Magda y est très attachée.

Ce moment dont tu parles du retour à la maison est hyper bien vu. Il montre bien l’étrangeté du conflit qui atteint les recoins les plus intimes. Et en même temps l’humanité de l’ennemi puisqu’une autre famille a été logée là, probablement sans savoir le drame qui lui a permis d’avoir cette maison. Martin explique à Magda : “Ne te mets pas en colère, ce sont peut-être des gens bien. L’homme a perdu sa jambe à la guerre. Le nouveau gouvernement a donné la maison des déportés à d’autres familles… Ce n’est pas facile pour eux…” Cette volonté de nuances m’a énormément plu.

Liraloin : Exactement ! ça me fait rebondir sur cette histoire de territoire vu avec la famille de renard. Magda intervient et fait une énorme bêtise qu’elle veut réparer car finalement elle s’est aperçue qu’elle avait envahi le territoire de chasse de la renarde. J’ai trouvé cela parfait ! Le renard, ce prédateur que tout le monde veut abattre ! 

Lucie : C’est d’ailleurs un passage qui intervient juste après. Ces passages avec les renards pourraient sembler anecdotiques mais ils ne le sont pas du tout, ils montrent la complexité et les conséquences de chaque décision, à la hauteur des renards mais pas seulement évidemment ! On prend une décision qui semble bonne sur le moment, on se rend compte qu’elle a des conséquences qu’on n’avait pas prévu, et essayer de rattraper le coup prend finalement beaucoup d’énergie (ici beaucoup de risques)… J’aime les bons sentiments qui animent toujours les prises de décisions de Magda. 

Liraloin : Justement, cette petite fille si agile et courageuse se remet en question comme tu dis et c’est d’autant plus compliqué qu’elle n’est pas avec ses parents. D’ailleurs, elle se souvient des bêtises commises lorsqu’elle vivait encore avec sa famille. 

Lucie : Et si réparer ses bêtises lui fait prendre des risques énormes en volant dans la cuisine des soldats ennemis, celui lui permet aussi de nourrir les résistants du bunker. Car on n’en a pas beaucoup parlé mais la réalité des difficultés de la guerre n’est pas cachée. Ils ont peur, ils ont faim, ils sont blessés (voire pire), certains sont traumatisés par des événements antérieurs… Magda évolue dans un monde qui n’a rien d’enfantin.

Liraloin : En effet, la destruction et l’occupation met ses sentiments à rude épreuve et pourtant l’histoire trouve un juste équilibre en essayant de préserver de temps à autre l’innocence enfantine et cette subtilité est grandement appréciée ! 

Lucie : La subtilité tient jusqu’au drame de la fin, qui n’est montré que par des chaussures. Cela m’a beaucoup fait penser au film Jojo Rabbit. Et, si leurs camps sont opposés, je trouve qu’il y a une vraie filiation entre ces deux œuvres sur l’enfance prise en étau entre réalité horrible et imaginaire de son âge.

Jojo Rabbit réalisé par Taika Waititi, adapté du roman de le Ciel en cage de Christine Leunens, 2019

Liraloin : Merci pour ce titre de film que je ne connaissais pas mais je comprends car n’ayant pas ta référence j’ai été moi-même marqué par cette scène !

Lucie : Malgré mes craintes j’ai finalement trouvé qu’elles avaient un côté un peu enfantin qui allait très bien avec le propos. Et toi, qu’as-tu pensé des illustrations ?

Liraloin : Oui, étonnamment les illustrations soulignent bien la noirceur du propos justement en permettant au lecteur de se réfugier dans un monde plus enfantin. Comme si l’image nous permettait de reprendre un peu de notre souffle. Le choix des couleurs nous invite à comprendre que toute l’intrigue se situera dans la forêt, camouflée par la Nature. Est-ce que tu as apprécié ce choix de palette ? 

Lucie : Je suis tout à fait d’accord avec toi. A la fois les dessins permettent de garder un certain recul, et en même temps elles laissent presque penser que Magda nous raconte son histoire a posteriori, peu de temps après. L’effet est très intéressant. Et ces teintes entre le marron et le gris vont bien avec le contexte : les personnages sont cachés dans la forêt, ne sortent que la nuit… Et en même temps il y a quelque chose de très naturel, pas du tout oppressant (à contrario du rouge qui fait des apparitions de mauvaise augure : le feu, le sang, le danger !). 

Nous en avons un peu parlé au début de cette discussion mais cet ouvrage se termine sur une courte chronologie de la guerre en Lituanie qui m’a fait tomber des nues. Je n’avais aucune idée des difficultés rencontrées par ce pays, ce qui montre bien qu’on est encore très “européens de l’ouest centrés” dans cette Histoire. Qu’as-tu pensé de cette note finale ?

Liraloin : Je trouve que cette note est intéressante pour le jeune lecteur. Elle permet d’éclairer l’histoire de ce pays durant la seconde Guerre Mondiale tout en restant succinct pour ne pas tomber dans le cours d’histoire. Comme toi, j’étais aussi étonnée de cette situation, preuve en est que la littérature soit disant destinée à la jeunesse l’est aussi pour les adultes.  

Lucie : Justement, à qui conseillerais-tu ce roman graphique ? 

Liraloin : Je dirais à partir de 10 ans jusqu’à… aucune limite et toi? 

Lucie : Pareil. Pas trop tôt parce qu’il faut tout de même avoir les références (les étoiles sur les casquettes des militaires, la déportation, la Résistance…). Mais je crains tout de même que les illustrations très enfantines, même si nous sommes d’accord pour dire qu’elles sont appropriées, ne freinent les lecteurs plus âgés. Par exemple, mon fils de 13 ans n’était pas du tout attiré par ce titre à cause d’elles et s’il a fini par le lire et l’apprécier, il n’a pas adhéré au parti pris graphique. C’est vraiment dommage car pour moi cet album est une réussite à tous points de vue !

Liraloin : Et oui, c’est un parti pris un peu risqué mais avec une belle médiation, ce roman graphique peut fonctionner !

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir cette BD et que vous prendrez autant de plaisir que nous à découvrir cette histoire. Merci aux Éditons du Ricochet de nous avoir envoyé ce titre !

Lecture commune : Lonely Club

Il y avait un moment que les membres du blog ne s’étaient pas connectées pour parler bande dessinée. Lucie, Blandine et Liraloin se sont bien amusées à lire cette BD qui véhicule de nombreux messages sur le milieu du livre… vous allez vite comprendre en lisant cette lecture commune !

Lonely Club de Pelle Forshed, L’Agrume, 2025

Lucie : Connaissiez-vous le travail de Pelle Forshed ?

Liraloin : Pas du tout, je ne connaissais pas cet auteur alors que je participe tous les mois à un comité BD ! Je n’ai pas pris le temps de me renseigner sur ses autres publications par contre… Et vous ? 

Blandine : Non, je ne connaissais absolument pas. J’ai entendu parler de l’album grâce à une publication du rendez-vous BD auquel je participe en ligne quasi tous les mercredis. Et lorsque j’ai vu que vous souhaitiez lire cette BD, forcément, ça m’a donné envie de vous rejoindre. Et j’aime bien le titre en oxymore !

Lucie : Moi non plus. Mais je me suis aperçue depuis que Pendant ce temps était à la bibliothèque, je l’emprunterai certainement.
La couverture a un côté « super héros » avec ce titre qui fait penser à la typo de Superman, la posture typique de Batman du personnage sur le côté… si je n’avais pas lu la présentation, je me serais attendue à un comic. Et vous, quelles étaient vos attentes ? à quoi vous a fait penser cette couverture ?

Blandine : Alors je ne m’attendais à rien du tout. J’avais même plutôt pensé à une femme voilée dans un pays du Moyen-Orient, plus qu’à autre chose, ou à un déguisement.  Je pensais, avec ce titre, à un club littéraire clandestin, de résistance. Impression d’autant plus renforcée que je ne lis que très rarement les 4ème de couverture ! J’aime être surprise, et là, ce fut clairement le cas !

Lucie : C’est amusant les écarts d’interprétation, je n’aurais pas du tout pensé à la résistance Blandine, mais c’est très pertinent !

Liraloin : Moi non plus ! mais je comprends pourquoi tu as eu cette impression. 

Liraloin : La couverture est très bien choisie, attirante et vraiment typique du roman graphique. Comme tu le dis Lucie, c’est trompeur avec ce personnage sur le toit mais le côté comics aurait été le personnage accompagnée de la faux de la Mort. La typo du titre fait un rappel au cinéma. On verra par la suite que finalement le titre est une référence à la musique. Je n’avais pas d’attente particulière mais en lisant la 4ème de couverture je me suis dit : j’espère que c’est un peu barré et absurde. 

Blandine : Effectivement, c’est barré, un peu absurde concernant le milieu littéraire, ses surprises, ses éclats, ses rendez-vous aussi ! Et les interconnexions qui peuvent exister au sein de ce milieu, mais aussi avec d’autres, et ici, la publicité, et la cartomancie. Toute la couverture est en oxymore, dès le titre. Avec une typo très vintage, très cinématographique comme l’a bien remarqué Liraloin, très occidentale. Si je reste sur mon impression première de résistance, ça prend sens aussi. 

Lucie : Niveau absurde, c’est vrai que nous avons été servies ! Justement, L’Agrume publie des albums jeunesse mais celui-ci n’est pas particulièrement dédié aux jeunes lecteurs. Il aborde des thèmes difficiles comme la dépression, l’alcoolisme, la tentation du suicide… En quoi ce roman graphique peut être intéressant pour eux, selon vous ?

Liraloin : Bizarrement tous les sujets que tu évoques sont indéniablement présents mais ils sont traités de telle façon que cela passe car, que ce soit l’alocoolisme, la dépression ou la tentative de suicide, et bien il y a une certaine légèreté dans les propos de manière à ce que le lecteur ne soit pas forcement “atteint” à la première lecture. Pour moi, il peut trouver son public auprès des ados sans problème mais je crains malheureusement que ces derniers n’y soient pas ou peu sensibles.

Blandine : De mon côté, et peut-être parce qu’en tant que libraire j’appartiens à ce “milieu littéraire”, ce qui m’a immédiatement percutée, c’est justement ce milieu-là. L’attente pour un auteur de voir son “bébé de papier” publié, puis lu, puis encensé, ou tout du moins apprécié par les “professionnels”, ici un libraire, mais surtout LE critique BD DU journal. Cela devient risible car l’auteur, évidemment subjectif, ne mise que sur cette reconnaissance. Et dans ce milieu hyper concurrentiel, une critique, même négative, est attendue car synonyme d’intérêt du lectorat qui, sans cela, ne pourrait, ou ne saurait, s’y retrouver dans ce flot de publications continuel.

Lucie : C’est justement une question que je voulais vous poser : pensez-vous, comme semble le dénoncer l’auteur, que le monde de l’édition est profondément arbitraire ?L’anecdote du critique sur la pile de C.V. dont le patron jetterait la moitié à la poubelle en se disant « ça c’est ceux qui n’ont pas de bol, je n’en veux pas dans mon entreprise » est assez parlante à ce niveau-là !

Liraloin : Mais complètement ! Il y a énormément de publications et sortir du lot de la P.A.L devient un enjeu de taille d’où le comportement de Benedikt. Tout est bon pour se faire reconnaître dans ce flot de BD publiées chaque année ! Dernièrement nous avons eu un débat avec un membre de mon comité de BD qui expliquait qu’il ne comprenait pas pourquoi A l’intérieur de M. Sapin était dans notre PAL de ce mois-ci (ouvrage de commande – hyper politisé…)

Blandine : En effet, le monde de l’édition croule sous les publications (même s’il tend à en réduire le nombre – en tout cas en France). Cette BD ne vise pas seulement ce monde-ci mais aussi, avec beaucoup de dérision, voire de sarcasme, les critiques littéraires comme les auteurs eux-mêmes. Arbitraire, je ne saurais dire, mais dans la maison d’édition de Benedikt, Grunk, la ligne éditoriale semble très floue lorsqu’on compare le livre de Benedikt et celui de Boel Flood.

Liraloin : En effet Blandine, le critique littéraire est aussi très mal en point dans cette BD. Visiblement toute la chaîne du livre souffre.

Lucie : Je rebondis sur le terme “sarcasme” utilisé par Blandine, tellement adapté au ton de ce roman graphique ! L’auteur pousse le curseur assez loin, l’humour (noir) est très présent. Vous a-t-il séduit ?

Blandine : J’ai été totalement séduite par cet humour noir. Il me semble aussi juste qu’attractif.

Liraloin : J’adore ! Je suis fan surtout quand l’auteur se compare à Paul Auster ! Il est à fond et il a raison de croire en sa BD, il se fait son cinéma seul, c’est très drôle. Je trouve que le scénario est fin (un gros travail de traduction). 

Lucie : Cela ne m’étonne pas que ça t’ai fait rire. De mon côté, je l’ai pris comme une farce, un moyen d’exorciser la peur de l’échec que ressent tout auteur, impression renforcée par la ressemblance physique entre le personnage et l’auteur, d’autant que la mise en abîme est jouée jusque dans le titre de l’œuvre. Mais Benedikt peut aussi sembler assez égocentrique et prétentieux : comme tu l’évoquais il se compare successivement à Paul Auster, Baudelaire…(!) Qu’avez-vous pensé de lui ?

Liraloin : Il ne supporte pas le succès de Boel Flood au point d’en faire des rêves complètement barrés ! (les seules planches couleurs d’ailleurs). Il n’est plus du tout connecté à sa famille tellement il est mégalo.

Blandine : Benedikt ne m’a pas paru spécialement sympathique. Il est tellement obnubilé par sa BD qu’il estime géniale et incontournable, comparant – comme vous le disiez – sa “flânerie” à Paul Auster (un auteur que j’aime énormément) et à Baudelaire, qu’il m’a paru très égocentrique, évidemment pas objectif, et absolument pas ouvert d’esprit. Sa femme, Frida, ne semble même pas (ou plus) s’en émouvoir. Est-ce parce qu’elle a l’habitude de ce genre de comportement chez son mari ou par simple désintérêt ? Elle semble quand même beaucoup porter la stabilité de la famille (j’imagine financièrement si les livres de Benedikt sont des flops – d’autant qu’il a mis 5 ans à écrire et faire publier celui-ci ; parentalement avec leur fils, dans leurs loisirs de couple…) Benedikt semble être un homme très passif dont l’humeur est invariablement liée à l’opinion qu’ont les autres de lui, donc de son œuvre. Il n’a rien d’indépendant, alors que son métier l’y obligerait..
Quant à Magnus Kjellander, l’éditeur, il semble n’en avoir rien à faire du raté de Benedikt et être totalement assujetti à Boel Flood (financièrement, le succès de l’une peut peut-être compenser le flop du premier). 

Liraloin : Ce qui est assez extra c’est que Mathias Ortiz le critique littéraire est également égocentrique et complètement dépressif alors que Benedikt le porte “aux nues” ! c’est très bien vu. 

Blandine : Tout à fait Liraloin ! L’imagination, les fantasmes, les craintes sont portés à leur paroxysme concernant les autres. Chacun estime les autres, les imagine tellement mieux et plus qu’ils ne sont en réalité. Et chacun se trompe sur la réalité de ce que chacun est et surtout ressent. Serait-ce une invitation à davantage et mieux communiquer?

Liraloin : C’est pas faux ce que tu évoques Blandine, oui mieux communiquer pour mieux saisir les intentions de l’autre. Ici les intentions d’un auteur.

Lucie : Oui, tout à fait : le Club Lonely ce sont tous ces personnages seuls même si entourés (d’une famille, de sollicitations, de collègues…), essentiellement par manque de communication, d’écoute, de temps partagé (vraiment partagé, la séance d’escalade en amoureux vaut son pesant de cacahuètes !). En tout cas, c’est ainsi que je l’ai compris.

Blandine : Pelle Forshed joue avec ses personnages en nous dévoilant, à nous lecteurs, leurs pensées, nombreuses et très diverses, quand leurs dialogues se résument souvent à des phrases laissées en suspens.

Liraloin : Oui je l’ai vu comme toi Lucie. Il ne reste plus qu’à Benedikt d’incarner la Mort et ainsi faire “peur” à son pire ennemi LE critique littéraire. Il pousse le bouchon un peu loin Maurice.

Blandine: Je vous rejoins totalement. Ce que tu dis Liraloin est très juste : on vit dans une crainte permanente, qui est devenue l’unique moyen de dialogue et de communication.

Lucie : Les personnages ne sont pas très attachants, on l’a compris, et c’est ce qui me rend curieuse : quel personnage avez-vous préféré ?

Liraloin : Mon personnage préféré c’est Oddie j’adore cette planche très borderline. Blague à part, je dirais que je n’ai pas de personnage préféré. Tous les protagonistes se ressemblent un peu. La voisine de Mathias Ortiz est aussi gratinée que les autres. Sans doute Frida me semble garder les pieds sur terre en prenant un grand recul, Blandine en a bien parlé plus haut.

Blandine : Je ne crois pas avoir de personnage préféré. Peut-être Frida, mais elle me semble assez froide tout de même.

Lucie : De mon côté, la figure du critique Mathias Ortiz que tu évoquais Liraloin m’a beaucoup plue : il est complexe à souhait. Pédant mais terriblement seul et triste, conscient de son pouvoir sur la carrière des auteurs mais lassé d’une production homogène… Il est aussi perclus de doutes que les autres mais veut le cacher à tout prix, je trouve ce type de personnage très intéressant.

Blandine : Ton analyse de Mathias Ortiz est très pertinente ! Effectivement, son “pouvoir” lui pèse terriblement. Tandis que l’éditeur n’endosse absolument pas son rôle, il a fait parvenir le livre au critique mais ne s’assure pas de sa lecture, ne s’occupe pas de son auteur oublié, ne s’offusque qu’en privé du faux-bond de sa star d’autrice à une dédicace…

Liraloin : L’éditeur joue les faux-jetons, il n’est pas crédible pour un sou ! Ton analyse est juste Blandine.

Blandine : Selon vous, qu’est-ce qui fait le succès d’un livre? 

Liraloin : Je dirais que certaines critiques littéraires sont pour beaucoup dans le succès d’un livre ou plutôt dans la recommandation. La meilleure et plus belle façon d’obtenir du succès est le bouche à oreille, enfin je pense…

Lucie : Je dirais la chance de sortir au bon moment, l’écho dans les médias, certainement (et donc en partie l’investissement financier de l’éditeur dans la communication), et le rôle des libraires qui vont (ou non) le mettre en avant sur leurs présentoirs. J’aimerais pouvoir répondre « simplement le talent de l’auteur » mais j’avoue que je n’y crois pas.

Blandine : Nombreux sont les auteurs à s’être vus refuser la publication de leur manuscrit ici ou là, et tout d’un coup, voir le succès leur sourire. Les prescripteurs sont nombreux, et  chaque tranche d’âge a le sien. Et comme toi Lucie, je pense que chaque maillon est important. C’est une coordination, une collaboration même. En tout cas, cela devrait.

Liraloin : J’aimerais avoir votre ressenti sur le personnage de Maria ?

Blandine : Mère célibataire qui habite un appartement grâce à son père dans un quartier cossu (en tout cas couru), absolument pas à l’aise dans son métier de publicitaire (voire même carrément à côté de la plaque), et qui trouve son épanouissement dans la cartomancie, dont elle délivre les significations et pouvoirs dans des vidéos en ligne, pour lesquelles elle se grime.
Elle ne semble pas du tout à l’aise dans sa peau, ni dans ses goûts, n’ose pas dévoiler son amour (ou son attirance) pour Mathias, n’ose pas affronter son père. Elle semble très fade en comparaison des autres qui, par leur mal-être et égocentrisme, sont des personnages marquants. Et puis la cartomancie passe pour une activité au mieux ludique, en tout cas pas sérieuse. Je ne suis pas d’accord puisque je la pratique. Mais au fond, n’est-elle pas celle qui cherche le plus à s’en sortir, en tout cas, à chercher des solutions ?

Liraloin : J’avoue que ce personnage ne m’a pas paru essentiel sauf pour une chose, rendre Mathias Ortiz doté de sentiments.

Lucie : En tout cas, dans une BD où les situations gênantes ne manquent pas, c’est elle qui a la palme avec la scène de la salle de bain. Pour moi elle est spectatrice de sa vie (c’est peut être pour cela qu’elle s’intéresse à la cartomancie, pour ne pas se sentir responsable de ses choix) et le peu d’initiatives qu’elle prend tournent systématiquement à l’échec. On peut comprendre qu’elle peine à s’y résoudre. Même si elle essaye, parfois…

Blandine : Ton analyse de l’usage de la cartomancie par Maria est totalement contraire à la mienne, c’est intéressant ! Et la salle de bains, oui mais par gêne, ou pudeur, ou culpabilité, elle n’est pas totalement passive, elle s’en va, tandis que Mathias se lamente (sur son propre sort).

Blandine : Qu’avez-vous pensé du style graphique de Pelle Forshed ? Personnellement, je l’ai trouvé à la fois épuré et sobre, mais aussi très particulier. Il m’est difficile de le qualifier de “beau” mais il sert très bien le propos, car il n’y a pas de fioritures, de décors ou de détails. D’autant que le découpage des cases et les cadrages sont quasi uniformes tout du long. Son usage de la couleur, tout en bichromie peut sembler monotone mais sert la détresse psychologique de ses personnages. Les couleurs, plus vives, sont utilisées pour le spectaculaire ou le rêve. Il y en a donc peu.

Lucie : Pelle Forshed va à l’économie et l’efficacité. Son trait semble simple, même s’il ne l’est évidemment pas, et va à l’essentiel. Comme vous l’évoquez, il utilise très peu de couleurs pour un rendu aussi gris que le moral de ses personnages principaux. Le lecteur est plongé dans le doute et la tristesse des personnages mais, rappelons-le, avec beaucoup de recul et d’humour !

Liraloin : Son style est assez classique. Le découpage est linéaire sans inventivité. Oui parfaitement cet usage de la couleur bichromie est le reflet de cette détresse psychologique. 

Lucie : Aucun extrait de la fameuse œuvre « maudite » n’est dévoilée au lecteur, au contraire de celle de sa concurrente. Elle est en revanche souvent qualifiée par l’auteur lui-même et parfois de manière très différente. Je trouve ce parti-pris très pertinent, cela laisse le lecteur s’imaginer un chef d’œuvre – ou non – mais au moins pas de déception à ce niveau-là, contrairement à La vérité sur l’affaire Harry Quebert par exemple dans lequel les extraits de la « Grande Œuvre » m’ont tellement déçue que j’ai décroché. Et vous, qu’avez-vous pensé de ce choix ?

Blandine : Tu as tout à fait raison. Sur ce “chef d’œuvre”, nous n’avons que le point de vue de son auteur et le silence, l’absence, criants, des critiques (de tout le monde autour de Benedikt). Et j’aime ce parti-pris. On ne peut en effet qu’imaginer. Et je reconnais que sa comparaison avec Paul Auster m’a rendue plus que circonspecte. A relativiser tout de même, car lorsqu’on lit les planches de Boel Flood, on peut se questionner sur la qualité et la qualification d’un “chef d’œuvre”. Et c’est justement ce à quoi veut nous mener Pelle Forshed, je pense : nous forger nous-mêmes, en tant que lecteur.ice.s, nos propres avis, indépendamment de tous les acteurs du monde du livre. Sans influences, sans parti-pris, en toute honnêteté et conscience. Est-ce seulement possible ?

Liraloin : Je comprends tout à fait le point de vu de Blandine sur les intentions de Pelle Forshed. Il y a tout de même un passage très intrigant qui nous en dit un peu plus sur Benedikt. Ce que j’aime c’est que dans son inconscient il puisse donner le titre de sa BD qui était le nom d’un DJ Crew d’un ancien camarade de classe (p.105). Personnellement, je pense que sa BD n’est pas terrible enfin c’est cela à quoi je m’attendrais pour finir sur une note très absurde bien évidemment ! 

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir cette BD et que vous prendrez autant de plaisir que nous à découvrir cette histoire. Merci à l’Agrume de nous avoir envoyé ce titre auquel nous souhaitons plus de succès que son double de papier !

Lecture commune : dans l’univers fantastique de la Belle et la Bête

Il existe une multitude de versions de ce conte célébrissime. Depuis Madame de Villeneuve et Madame Leprince de Beaumont, il a été remanié, réécrit, adapté… C’est d’ailleurs la seconde fois que Cécile Roumiguière se prête à l’exercice : elle avait déjà travaillé sur la version de Madame de Villeneuve avec la complicité d’Aurélia Fronty en 2013. De son côté, Benjamin Lacombe avait envie de retrouver l’émotion causée par la découverte du film d’animation de Disney, et les textes originaux ne lui convenaient pas. C’est donc une toute nouvelle version, modernisée que vous proposent les éditions Albin Michel. Et Liraloin et Lucie n’ont pas pu s’empêcher d’en discuter.

La Belle et la Bête de Cécile Roumiguière, illustrations de Benjamin Lacombe, Albin Michel jeunesse, 2025.

Liraloin : Est-ce que la couverture t’a attirées ?

Lucie : En fait n’importe quel livre qui porte le titre La Belle et la Bête m’attire par principe. Je ne sais pas vraiment expliquer pourquoi mais j’ai un attachement particulier à ce conte. Sur cette couverture, l’utilisation de la lumière qui attire l’œil dans le creux du cou de la Belle et l’attitude un peu résignée de la Bête m’ont intriguée. Et toi ?

Liraloin : Mon attachement est purement enfantin car je connais mal ce conte, du moins son caractère originel. C’est le dessin animé que j’ai vu au cinéma à sa sortie qui m’a transporté : une femme, brune : ça change qui lit des livres et qui peut porter de superbes robes. Une héroïne qui lit !!! Cette couverture est très attirante, glauque à souhait ce qui tranche avec notre cerveau trop habitué à la version Disney. Il y a ce mélange gothique et tellement de tendresse dans ce couple. Oui, tu as raison nous avons là une Bête résignée.

Lucie : Mais oui moi aussi, enfin une héroïne roturière qui rejette le bellâtre de service et surtout qui lit. Joie absolue, l’adaptation de Disney ! D’ailleurs, on en parlera mais ce film fait partie des références de Benjamin Lacombe. Et alors, passée cette couverture, coup de cœur ou pas ? Je sais que tu avais quelques réserves avant de le lire et je suis aussi très curieuse de connaître ton ressenti !

Liraloin : J’aime beaucoup l’écriture de Cécile Roumiguière. J’avais eu un énorme coup de cœur pour son roman Les Fragiles. Au salon du livre SLPJ de l’année dernière elle était présente lors de la superbe dédicace pour l’album Les 9 vies extraordinaires de la Princesse Gaya. Elle est discrète, douce. Par contre voilà, je l’avoue je ne suis pas fan du travail de Benjamin Lacombe. Il y a dans ses illustrations une espèce de froideur qui me fige, je n’arrive pas à dépasser cette sensation. Après les albums proposés dans cette collection sont extraordinaires.

Liraloin : Est-ce que tu connaissais Cécile Roumiguière ? Aimes-tu le travail de Benjamin Lacombe ?

Filles de la Walïlü, Cécile Roumiguière, L’école des loisirs, 2020.

Lucie : De Cécile Roumiguière je n’ai lu que Les filles de la Walïlü qui avait été proposé une année pour le prix ALODGA. Je n’avais pas accroché, mais sans détester non plus. Quant au travail de Benjamin Lacombe, son trait est très particulier, je pense que je me souviendrai si j’avais lu quelque chose de lui. J’aime beaucoup ses décors et l’attention qu’il porte à l’éclairage de ses scènes. En revanche, j’ai un vrai problème avec les yeux de ses personnages qui me font penser aux “Big Eyes” de Margaret Keane. Cela donne un côté inquiétant qui n’est pas forcément justifié ici (alors que c’est tout à fait pertinent dans son travail sur Mercredi par exemple). C’est son style, on aime ou pas, mais je pense qu’il ne laisse pas indifférent.

Mercredi par Benjamin Lacombe sur le site 2dgalleries.com

Liraloin : Oui tout à fait je ne comprend pas ici que la Belle soit illustrée ainsi pourtant je suis capable de me détacher de toute image imprégnée par Disney ou autre…

Lucie : Puisqu’on y revient, étant toutes les deux fans du dessin animé de Disney, nous n’avons pas pu manquer les clin d’œil de Benjamin Lacombe à ce film. As-tu apprécié et si oui lequel as-tu préféré ?

Liraloin : Alors malgré mes deux lectures de ce texte et aussi à regarder attentivement à nouveau les illustrations, je n’ai pas compris pourquoi tout d’un coup, dans cet univers Freaks et gothique nous avons Madame Samovar qui apparaît !

Lucie : Je vois ce que tu veux dire. Les souvenirs du film Disney que nous avons ne correspondent pas trop au gothique sombre des illustrations. Encore que dans le dessin animé le château était pas mal inquiétant aussi. C’est ton dernier mot, Madame Samovar ?

Liraloin : Le côté inquiétant est poussé à son extrême aussi ici et du coup ça en fait un détail qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe si je peux dire. De ton côté, comment as-tu perçu ces détails et clins d’œil ?

Lucie : J’ai apprécié retrouver les costumes dont Lacombe a gardé les couleurs. Les autres, type les personnages Madame Samovar, Zip, Lumière, etc. ça tient plus de la blague d’initié. Pas indispensable mais pas gênante non plus pour moi.

Liraloin : Tout comme toi, j’ai apprécié retrouver les costumes mais j’ai aussi été déçue (c’est assez ambivalent comme sentiment) : si nous assistons à une réécriture du conte alors autant y aller franco et imaginer d’autres visages, vêtements…

Lucie : Comme l’a magnifiquement fait David Sala, que nous aimons beaucoup toutes les deux, dans ses illustrations de la version de Madame Leprince de Beaumont, par exemple.

La Belle et la Bête, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, illustrations David Sala, Casterman, 2014.

Lucie : De mon côté, j’étais un peu inquiète de l’annonce de la réécriture “moderne” du conte. Qu’en as-tu pensé ?

Liraloin : J’ai été très surprise et agréablement, j’ai vraiment apprécié ce travail de recherche, et que Cécile Roumiguière choisisse de s’inspirer de Madame de Villeneuve que de Madame Leprince de Beaumont. De plus, elle y ajoute l’histoire des Gonsalvus dont tu parles dans ta critique sur Babelio. Cette histoire sert de base à cette réécriture car le sort est inversé, comme c’est bien vu ! La Bête est née Bête (pilosité-maladie génétique) et c’est la mère de ce dernier qui convoque un mage pour que son fils soit “normal”.

Lucie : Oui, en fait de “modernisation”, c’est un retour aux sources pour aborder la notion de différence, celle du consentement aussi qui prend plus de place que dans d’autres versions… C’est très intelligemment fait.

Liraloin : D’ailleurs c’est intéressant ce que tu dis là car dans la version illustrée par Aurélia Fronty, Cécile Roumiguière ne se détachait pas du texte de Madame de Villeneuve. Je parle du moment où tous les soirs après le repas la Bête demande systématiquement à Belle si cette dernière accepte qu’il couche avec elle. Ici on est sur une version plus adaptée aux enfants et vue également dans le film de Cocteau.

La Belle et la Bête, Cécile Roumiguière, illustrations d’Aurélia Fronty, Belin éducation, 2013.

Lucie : Oui, ici la Bête pose une question rituelle tous les soirs mais c’est “Voulez-vous m’épouser ?” qui est quand même un peu moins direct !

Liraloin : Autre changement : de l’Europe du Nord, le conte est transposé à Venise. Ce choix t’a-t’il convaincue ?

Lucie : Honnêtement, dans la mesure où les personnages quittent à peine le château (et encore, pour aller chez la Belle), je n’ai pas bien vu l’intérêt. Mais il permet la magnifique illustration brumeuse des pages 48-49 alors… Et puis c’est la ville des amoureux, le père est un armateur, cela peut se justifier. Cécile Roumiguière avait d’ailleurs déjà fait ce choix pour sa version précédente sous titrée Rendez-vous à Venise.

Liraloin : Contrairement à toi, j’ai vraiment apprécié que l’intrigue se passe à Venise, je pense que c’est son côté vaporeux, brumeux et dédales de rues comme les pièces cachées d’un château qui m’a plu. De plus, l’eau noire sur laquelle évolue ce personnage mystère m’a interpellé, apportant un aspect magique en phase avec cette réécriture.

Lucie : Pour moi, l’élément le plus marquant de cet album, ce sont les lettres que se sont écrites la Belle et la Bête pendant leur séparation. Ils ne les ont pas envoyées mais elles sont reproduites à la fin de l’ouvrage. As-tu aimé cette idée ?

Liraloin : J’ai trouvé cette idée très originale dans le sens où notre empathie est directement mise à l’épreuve. On s’éloigne du caractère un peu froid du conte pour tomber et joliment tomber dans un échange épistolaire émouvant. Tu as ressenti la même chose ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi, j’ai trouvé que c’était une excellente idée. Belle a déjà commencé à s’attacher à la Bête au moment où elle retourne dans sa famille, mais c’est à travers ces lettres que l’on ressent vraiment l’évolution de ses sentiments. Cela rend son amour plus crédible, d’une certaine façon. Et les lettres de la Bête montrent bien l’humanité sous l’aspect bestial.

A la suite des ces lettres, les lecteurs ont la surprise de découvrir un dossier documentaire illustré sur la famille Gonsalvus à l’origine de ce conte. Cécile Roumiguière explique qu’il s’agit d’une famille dont le père, atteint d’hypertrichose, a été considéré comme un animal de compagnie dans différentes cours d’Europe au 16ème siècle. Cela lui permet de mieux comprendre l’histoire à laquelle la Belle fait allusion dans ses lettres à la Bête (d’ailleurs c’est lui-même, qui lui donne un livre parlant de cette petite fille-animale de compagnie).

Et pour conclure, Benjamin Lacombe présente cette collection qu’il dirige et explique ses influences.

Lucie : Pour conclure, à qui conseillerais-tu cet album ?

Liraloin : Pour cet album, je pourrais le conseiller à des enfants à partir de 11 ans (bons lecteurs tout de même ou ultra fans de ce conte). Le côté angoissant n’est pas gênant car le fantastique reste une ambiance pour ma part.

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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir cet album, voire de relire ce conte dans différentes versions !