Théo, 13 ans, est un grand fan des romans d’Yves Grevet. Aussi s’est-il précipité quand il a vu que les éditions Syros publiaient un nouveau titre de cet auteur. Il l’a aimé et a accepté d’en discuter pour (il l’espère) donner envie à d’autres lecteurs de s’y plonger !
L’archipel des animaux bannis, Yves Grevet, Syros, 2025.
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Comment as-tu connu Yves Grevet et qu’aimes-tu dans ses romans ?
J’ai commencé par sa série Méto que j’avais empruntée à la bibliothèque. Comme elle m’avait beaucoup plu, j’ai ensuite lu Grupp et certains tomes de la série U4, dont celui qu’il a écrit évidemment. J’aime les romans d’anticipation, et dans ceux d’Yves Grevet il y a toujours de l’action et des personnages auxquels on peut s’identifier qui s’opposent aux règles des adultes et de la société qui leurs semblent injustes.
As-tu retrouvé ces éléments dans L’archipel des animaux bannis ?
Bien sûr, et cela m’a plu.
Comment résumerais-tu l’histoire ?
C’est l’histoire de Jarod, un jeune garçon qui vit dans un monde sans nature ni animaux car des crises sanitaires ont touché les humains à cause des animaux. Le gouvernement a donc interdit tout contact avec eux et les a isolés dans des enclos au milieu de nulle part. Avant les crises, Jarod avait un chien nommé Syrius auquel il était très attaché et il a été particulièrement affecté par leur séparation. Avec une amie, il décide donc de partir à sa recherche et de pénétrer dans l’un des enclos.
Peux-tu présenter Jarod, le personnage principal ?
C’est un adolescent auquel on s’attache facilement. Il doute beaucoup de lui-même et il m’a fait de la peine car ses parents sont peu présents et le trouvent fragile et faible. Pour moi ce ne sont pas de bons parents, ils ne lui font pas confiance et ne le soutiennent pas, notamment suite à la séparation avec son chien Syrius qui était son seul ami. Il gagne beaucoup en confiance au contact de Nora mais à vrai dire on se demande un peu ce qu’elle lui trouve au début !
Qu’as-tu aimé dans cette histoire ?
J’ai aimé l’ambiance et les personnages. Surtout Joseph et sa famille. On sent qu’Yves Grevet aime beaucoup les animaux et la nature. J’ai trouvé très intéressant la manière dont l’auteur présente un monde sans animaux de compagnie ni animaux d’élevage. Cela signifie plus de viande, plus de lait (ni yaourt ni fromage), plus d’œufs, plus de miel… un monde vraiment vegan dans lequel les gens sont obligés de prendre des compléments alimentaires. Mais même s’il montre qu’envoyer des animaux à l’abattoir pose question, je n’ai pas eu l’impression qu’il voulait me convaincre de devenir vegan. Tant mieux parce que ça m’aurait agacé.
Jarod et Nora rencontrent différentes personnes dans l’enclos. Qu’as-tu pensé d’elles ?
J’ai bien aimé la diversité des gens qu’ils rencontrent là-bas. Il y a aussi bien des scientifiques que des amoureux de la nature, des gens qui veulent vivre coupés de la civilisation ou encore des personnes qui veulent juste revoir leur animal de compagnie. Différents âges se croisent, et aussi différentes motivations, avec des groupes hostiles voire violents, mais tout l’intérêt est qu’ils ont chacun leurs raisons et des valeurs qui se retrouvent parfois.
En tant qu’adulte, le point de départ avec les restrictions sanitaires m’ont fortement renvoyée à l’époque du covid. Est-ce que tu y as pensé aussi ?
Oui. On ne savait pas si ça allait s’arrêter, ni quand. On se demandait également si ce qu’on nous disait était réel ou exagéré pour que l’on reste chez soi. Ça aurait pu déboucher sur une situation similaire à celle du roman.
A qui conseillerais-tu ce livre ?
Aux amis des animaux, aux fans d’Yves Grevet et à ceux qui aiment les romans d’anticipation. Il est super, j’espère qu’il y aura une suite !
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Merci à Théo d’avoir partagé son avis et aux éditions Syros de lui avoir permis de lire ce roman !
Quand j’ai entendu le thème « vacances », j’ai tout de suite visualisé la voiture, la route, bref, ces trajets en voiture que je trouvais interminables étant enfant (et pour être honnête, adulte aussi !).L’idée de road-trip s’est donc tout de suite imposée à moi. Je vous emmène en voyage à travers ces quelques titres, qui j’espère vous plairont autant qu’ils m’ont marquée !
Road-trip et vacances : deux titres m’ont sauté aux yeux : le génialissime Coyote Sunrise, et l’émouvant Juke Vox. Puis, d’autres titres se sont ajoutés à la liste. Et en y réfléchissant, je me suis aperçue que ces road-trips, ces voyages, m’ont beaucoup plu parce qu’ils abordaient des thématiques qui me touchaient beaucoup : c’était souvent des quêtes initiatiques qui permettaient à leurs héro.ïne.s de se trouver, ou de surmonter des traumatismes.
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Commençons d’abord par l’un de mes chouchous, un livre dont je n’ai de cesse de parler, L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan Gemeinhart. Le pitch : Coyote, 12 ans, vit dans un bus scolaire avec son père Rodéo. Ils sillonnent les États-Unis tous les deux, recueillant parfois quelques âmes en peine sur le bord de la route. Mais un jour, Coyote apprend que le parc de son enfance va être détruit. Commence alors une course contre-la-montre pour arriver là-bas à temps…
« Parfois, faire confiance à quelqu’un est la chose la plus terrifiante qui soit. Mais tu sais quoi ? C’est bien moins effrayant que d’être toute seule. »
J’ai adoré ce roman, bouleversant, ces personnages à vif, ces thématiques difficiles (deuil, homophobie, violence) qui sont contrebalancées par la plume délicate, l’humour et l’entraide qui ressort de cette histoire. C’est émouvant, mais c’est aussi extraordinairement lumineux, optimiste.
« Ouais. je suis peut-être un peu brisée. Peut-être un peu fragile. Mais je pense à Val, à Salvador, à Lester, et je me dis que ça va. Peut-être qu’on est tous un peu brisés ? Et un peu fragiles ? C’est peut-être pour ça qu’on a tellement besoin les uns des autres ? »
L’incroyable voyage de Coyote Sunrise, de Dan GEmeinhart. Pocket. Mars 2020
Un van sur la couverture de Sweet home, de Nancy Guilbert, voilà un autre titre parfait pour cette sélection road-trip. A son bord : Birdie, son frère Yzac et sa mère. Tous trois éculent les routes d’Irlande, au grand dam de Birdie, qui ne rêve que de se poser et de retrouver ses amies. Jusqu’au jour où le van tombe ne passe au beau milieu de la campagne.
« Je pleure sur la petite Birdie insouciante que j’ai été et dont j’ai lâché la main depuis longtemps. Je pleure sur mes notes écrites sous ma couette ou sur le rebord de ma fenêtre, près de l’océan agité ou dans le parc rempli de souvenirs en cascade qui me serrent la poitrine. Je pleure sur les enfants du monde entier qui voient leur famille et et leur monde s’écrouler parce que les adultes n’ont pas réussi à gérer. »
Avec la plume poétique qui est la sienne, Nancy Guilbert dépeint une famille déchirée et des personnages profondément touchants. Au milieu de l’Irlande sauvage, on aperçoit l’horreur, mais aussi la solidarité et la rédemption. L’écriture, la nature, font office d’exutoire, et permettent de surmonter l’insurmontable. Un roman puissant, intense, à découvrir sans hésiter.
Sweet home, de Nancy Guilbert. Didier Jeunesse. Octobre 2024
[Je sors un peu de la thématique, mais dans un mood « vacances + résilience », je ne peux que vous conseiller deux autres ouvrages de l’autrice : Et derrière nous le silence et Gazelle Punch. Le premier parle d’emprise et de violence, de famille dysfonctionnelle, le second de violence familiale. Mais tous deux, avec de très beaux exemples, abordent aussi et surtout la reconstruction, ou comment envisager la vie après l’enfer.]
Et derrière nous le silence, Nancy Guilbert. Gulf Stream, Octobre 2022Gazelle Punch ,Nancy Guilbert. Slalom. Mars 2023
Le désormais « classique » de Clémentine Beauvais, Les petites reines, ne pouvait que figurer dans cette liste. Trois jeunes collégiennes, élues « boudins » d’un stupide concours Facebook, décident de se lancer dans un défi : rallier Paris depuis Bourg-en-Bresse, à vélo, pour protester contre le harcèlement dont elles ont été victimes. Enfin, pas seulement… Chacune a une raison bien précise de s’inviter à la garden-party du 14 juillet… Au ours de ce périple, elle vont mettre ne lumière ce harcèlement, faire passer des messages et surtout, prendre confiance en elles.
« – Je ne comprends pas pourquoi vous vous entêtez à revendiquer ce nom de Boudins ! s’offusque Maman. C’est un mot horrible.
– On le rendra beau, tu vas voir. Ou au pire, on le rendra puissant. (Rubrique trucs et astuces de la vie, par Tata Mireille : prends les insultes qu’on te jette et fabrique-toi des chapeaux avec.) »
On ne le présente plus, c’est un roman à succès, et je l’ai adoré, que ce soit lors de ma première lecture à sa sortie, ou lors de sa relecture en 2024. C’est avec lui que j’ai découvert la plume pétillante de Clémentine Beauvais, et j’ai beaucoup ri avec ce périple à vélo, entre dépassement de soi, confidences et humour. C’est un récit tendre et lumineux, un voyage plein de bienveillance et de folie, qui met de bonne humeur.
Les petites reines, Clémentine Beauvais. Sarbacane, 2015
Ma chronique ICI, et celle d’Héloïse Ileautrésor là.
Bonus : ce roman a été adapté en BD en 2023 par Magali le Huche !
Les petites reines, de Magali Le Huche, d’après l’oeuvre de clémentine Beauvais. Sarbacane, 2023.
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Après l’est, on change de région. Juke Vox, de Pascale Perrier, est assez marquant, et pour cause. Cassandra a prévu de partir en vacances itinérantes avec sa cousine et meilleure amie Laly. Sur la route, elles chanteront. Chouette idée, non ? Mais quelques semaines avant le départ, Cassandra est violée. Les deux cousines partent tout de même, avec ce drame à surmonter…
« C’est fatigant, de marcher, de jouer, de faire semblant de sourire, y compris quand on n’en a pas envie. »
Juke Vox est un roman ado qui aborde l’après, les traumatismes et la souffrance, sur fond de voyage au soleil et de musique. L’histoire est racontée du point de vue de Laly, donc de la personne la plus proche de la victime. On ressent sa culpabilité, sa grande empathie, son impuissance, tout au long du voyage. C’est une lecture dure, mais qui aborde des thèmes importants.
Et si l’on s’éloignait un peu des sentiers battus ? Direction l’Australie avec Stolen, de Pascale Perrier. Avec ce roman, j’ai découvert la situation d’enfants aborigènes enlevés à leur famille. C’est le cas de Joshua, qui ignorait tout de ses origines, jusqu’au jour où sa sœur Ruby, qui a grandi dans un foyer, vient le voir et lui annoncer. Commence alors pour le jeune homme un voyage dans l’Outback australien, à la recherche de ses origines et de son identité.
« L’art est nécessaire aux hommes, vois-tu. Sans l’art, un homme ne verrait pas la beauté du monde. Nos malheurs viennent du fait que nous ne sommes plus en phase avec l’art. »
Avec Joshua, Ruby, puis William, j’ai découvert l’horrible destin de ces enfants. J’ai été secouée par cette violence, ces discriminations : j’ai aussi été émue par ces jeunes adultes paumés dans la seconde partie du récit. C’est un texte incisif, révoltant parfois, très beau à d’autres, qui sensibilise à l’importance du patrimoine culturel.
Stolen, de Pascale Perrier. Actes Sud Junior. 2018
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Dans un tout autre style, partons pour les États-Unis, avec Missouri 1627. Un roman engagé, et ô combien actuel, puisqu’il nous narre le périple de deux jeunes femmes, dont l’une souhaite avorter. Veronica a 17 ans, un brillant avenir devant elle, et est tombée enceinte malgré une relation protégée. Mais elle est mineure, et si elle veut se faire avorter, il lui faut parcourir 1627 kilomètres en voiture… C’est son ancienne meilleure amie Bailey qui accepte de l’emmener.
« J’ai adoré la vie que j’avais. C’était fabuleux. J’étais tout près de devenir une de ces personnes ringardes qui pensent avec nostalgie à leurs années de lycée. Mais ça, c’était hier. Bientôt, mes parents, mes amis, tout le monde apprendra la vérité, et il ne restera plus rien de la Veronica Clarke d’avant. Oubliées mes excellentes notes et mon investissement dans le conseil des étudiants. La seule chose que l’on retiendra de moi, c’est que je me suis fait avorter. »
Contrairement à ce que le sujet pourrait laisser entendre, c’est un récit plein d’humour. Haut en couleur même. Les deux héroïnes, un peu cabossées, vivent des moments forts, parfois burlesques, parfois rocambolesques. C’est un joyeux roman initiatique, qui parle aussi de confiance en soi et d’amitié.
Missouri 1627, de Jenni Hendrix et Ted Caplan. Bayard Jeunesse, février 2021
Vous êtes plus thriller ? Vous préférez de la vitesse ? Vous serez servi.e avec Ce qui fait battre nos cœurs, de Florence Hinckel. Un road-trip haletant, une course-poursuite qui tient en haleine. Les thèmes : la santé, l’inégalité devant l’accès aux soins, la bioéthique, l’intelligence artificielle, le poids des réseaux sociaux. Le tout mené tambour battant.
« Actuellement, trop de chercheurs testent des avancées technologiques ou médicales juste pour voir ce que ça va donner. On peut rajouter une lettre à l’ADN? Allons-y. Pour quoi faire? On verra plus tard! On a été trop loin? Une autre avancée scientifique va bien réparer ça, non? On vit dans un délire scientiste qui manque totalement finalité, de buts, d’objectifs précis. De vision à court ou à long terme. »
J’ai aimé le rythme fou, mais aussi et surtout les thématiques actuelle qui nous plongent dans un futur proche assez glaçant. Les personnages, notamment Esteban et sa petite sœur, sont fort touchants. C’est un roman intense, prenant, passionnant au niveau de ses réflexions !
Ce qui fait battre nos cœurs, de Florence Hinckel. Syros, 2019
Et un joli petit album pour clôturer cet article, et boucler la boucle avec plus de légèreté ! Avec Nationale 7, on découvre en effet une belle histoire de transmission, qui mêle nostalgie et impatience d’arriver à destination.
Louis a une mère géniale : elle est mécanicienne. Et même une mécanicienne hors pair ! Son travail : acheter et réparer de vieilles voitures et leur donner une seconde vie. Elle les libre en suite, avec son fils comme copilote. L’occasion de se remémorer d’autres voyages…
Il y a un doux parfum mélancolique dans cet ouvrage, beaucoup de tendresse et de complicité. C’est chou comme tout !
Nationale 7, de Didier Lévy, illustré par Sonja Bougaeva. Sarbacane, juin 2023
Avec Chabon bleu, Anne Loyer fait découvrir à ses lecteurs la vie des mineurs du Nord de la France au XIXème siècle. Ermine, son héroïne, à échappé à la mine et pu poursuivre ses études. Jusqu’à ce qu’un drame vienne bouleverser son quotidien. Anne Loyer, ancienne journaliste, brosse un contexte étouffant tant dans le village que la famille ou dans la mine. La figure d’Ermine, dont l’esprit et la curiosité ont interpellé son professeur, détonne et attire les jugements. Elle illumine aussi ce récit par son courage et son intelligence. Qui lui permettent de faire une magnifique rencontre.
Les gravures de Gérard Dubois illustrent à merveille ce récit tout en contrastes. Les contours sont rugueux, les aplats de noir prennent beaucoup de place, et pourtant le blanc – éclatant – attire l’œil. Ce choix est en parfaite adéquation avec le texte très poétique de l’auteure.
Charbon bleu d’Anne Loyer, illustré par Gérard Dubois, D’eux, 2023.
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Un court roman ado bouleversant, d’une tristesse infinie par son sujet, si lumineux pourtant. Gros coup de cœur pour Séverine. Des jours comme des nuits raconte, par sa voix, l’histoire de Manon. Elle est collégienne. Petit frère turbulent. Mère qui cuisine fréquemment des pâtes. Elle se souvient. Elle n’est pas d’accord. Elle rêve. Elle pleure. Elle écrit. Elle est triste, souvent, heureuse, parfois. Elle grandit sans père. Elle a trouvé son corps, pendu au poirier de son enfance, le jour où il s’est suicidé. Il y a ses jours qui sont comme des nuits et ses nuits qui seront douces à nouveau, un jour. Il y aura ce jour où la vie gagne à la fin. Pour écrire ce deuil impossible, le manque, l’absence, le vide et le trop-plein de douleur, la présence partout, l’oubli jamais, et le sentiment de ne pas avoir assez profité du bonheur, la reconstruction d’une famille après la pire des tempêtes, Sébastien Joanniez déploie toute sa sensibilité et son empathie, tout en nuances et en subtilité, à l’image de la superbe couverture signée Anne Brouillard. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce roman, sous son apparente douceur, et ses murmures de désespoir, est un immense cri d’amour. Après sa récente Mention spéciale du jury pour On a supermarché sur la lune (sélection 2022), cette année pourrait bien être pour Sébastien Joanniez, l’année de la consécration. J’y crois.
Séverine
Des jours comme des nuits de Sébastien Joanniez, Rouergue, 2024
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Au fil d’une playlist de 51 titres, de Bowie à Gala, en passant par les Pink Floyd, Aurélien nous conte son histoire. L’histoire de ses deux mois chez Andréa. Andréa, c’est le frère de sa mère, de sa mère alcoolique qui dérive, dérive, loin de lui. Alors pendant qu’elle dérive, lui, Aurélien, s’amarre comme il peut. A son oncle, secret, silencieux et pourtant si attentif. A cette ville de bord de mer, Saint-Malo, où le parfum des embruns se mêle à celui des glaces sur la plage. A ses émotions qui l’habitent, le hantent, le bousculent. Et surtout à William. A sa présence. A ses silences. Nombreux. Précieux.
Je n’en dirai pas plus car le reste il faut aller le goûter entre les lignes de Julien Dufresne-Lamy. Dans son écriture, dans ses ritournelles, dans ce rythme si particulier qui nous plonge dans la tête d’un jeune adolescent des années 1990. Pas si différent des adolescents des années 2020 sans doute. Et j’aime à croire que si cette histoire d’amour et de filiation peut exister aujourd’hui et être porté par le prix Vendredi c’est que tout n’est pas aussi sombre qu’on veut parfois nous le faire croire. C’est que nos esprits se sont ouverts. Comme celui d’Andréa, un homme tellement loin des stéréotypes masculinistes qui peuvent parfois resurgir d’ici de là, qu’on en souhaite sur les chemins de tous nos jeunes qui vacillent. Pour s’amarrer puis reprendre le large quand le vent se lèvera.
Deux mois chez Andréa de Julien Dufresne-Lamy, Nathan, 2024
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« Infiltré » raconte, dans une langue drue, efficace, sous tension, le passage à l’Ouest, puis l’émigration aux Etats-Unis, du jeune Dietrich, étudiant brillant formé à la Caserne des Mathématiques et des Sciences de Berlin-Est, qui vise officiellement à former les ingénieurs de la RDA naissante. A moins que… Nous sommes dans les années 60, en pleine Guerre Froide. Dietrich intègre la prestigieuse université de Stanford, il y découvre la douceur de l’American way of life, il se lie d’amitié, tombe amoureux et en oublierait presque sa mission d’infiltration. Les retrouvailles avec sa mère, qui avait elle aussi fui le régime autoritaire est-allemand, marquent le début du déchirement et des choix à opérer. Une chose est sûre : la trahison sera forcément de la partie. L’amour maternel, l’amour tout court, ne le sauveront pas de son destin. Le roman oscille entre roman d’espionnage et roman d’apprentissage, le suspense et l’émotion sont, alternativement au rendez-vous.
Si, sortir de sa zone de confort, découvrir des univers inconnus, plonger au cœur d’histoires décalées, c’est ce qu’autorise la littérature, ce premier roman pour adolescents de Laurent Petitmangin, auteur multiprimé de littérature générale, a bien rempli sa mission. Pour ce qui me concerne. En revanche, je ne suis pas persuadée que ce roman ait bien sa place en jeunesse. Son héros manque, me semble-t-il, de proximité avec les émotions des ados d’aujourd’hui. A contrario, l’intrigue, le contexte géopolitique ne ne me paraissent pas assez développés pour un lectorat plus âgé, intéressé par l’Histoire du vingtième siècle. Peut mieux faire.
Infiltré de Laurent Petitmangin, Actes Sud Jeunesse, 2024.
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Au moment où Ludovic Lecomte invite le lecteur dans sa tête, voilà six mois que le narrateur de La cabane n’est pas sorti de chez lui. Pourquoi ? Quelles conséquences sur sa vie et son entourage ? Va-t-il parvenir à sortir ? Dans le décompte parfaitement maîtrisé des deux heures qui le séparent de son rendez-vous avec l’extérieur, l’auteur propose à son lecteur de tenter de comprendre ce que traversent les personnes touchées par le « syndrome de la cabane », ou hikikomori pour les japonais.
Une centaine de pages et 17 chapitres à rebours mêlent habilement émotions, flash-backs et stratégies pour reprendre le contrôle. Sans chercher à tout expliquer, Ludovic Lecomte parvient à ce que l’on soit en complète empathie, tant avec son personnage qu’avec son entourage. Ce qui est un exploit en soi ! Un roman poignant, malheureusement d’une grande actualité.
La cabane de Ludovic Lecomte, l’école des loisirs, 2024.
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La Chasse propose un postulat intéressant : Maureen Desmailles annonce dès le début que le genre du narrateur ne sera pas dévoilé et pousse ses lecteurs à s’interroger sur les stéréotypes. Et en effet, le narrateur ou la narratrice chasse, drague, pleure, couche, etc. sans jamais dévoiler si c’est une fille ou un garçon. J’ai trouvé ce parti pris assez stimulant d’autant que, collection L’Ardeur « oblige », l’ado va découvrir sa sexualité. Et force est de reconnaître que l’auteure tient son pari jusqu’au bout et se montre aussi créative dans les ébats de ses personnages que dans les actes et le vocabulaire employé. Cependant, si le sexe du personnage principal n’est jamais un motif pour s’y attacher, il faut reconnaître que ne pas savoir est intriguant au début, mais que cela peut – étrangement – freiner l’identification. D’autant que certaines des motivations des personnages sont difficiles à saisir. Un roman très pensé qui questionne, mais dont la réussite n’est pas aussi éclatante qu’on aurait pu l’espérer.
La chasse de Maureen Desmailles, Thierry Magnier, 2023.
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L’histoire prend place dans les Cévennes au dix-septième siècle et adopte le point de vue de ceux qui ne comptaient pas et n’étaient guère plus considérés que comme des vagabonds et des inutiles. En s’appuyant sur des documents historiques (notes d’un médecin, lettres et correspondances, ordonnances de Louis XIV…) cités à chaque début de chapitre, l’auteur nous renseigne sur cette époque à laquelle les gouvernants « établissent des codes forestiers pour chasser ceux qui s’y sont réfugiés et y trouvent de quoi survivre, accaparent les biens communs et affermissent leur contrôle sur ces territoires qui leur échappent.«
Le récit est emprunt d’un message écologique qui résonne étrangement avec notre époque, tout en portant un regard féministe non moins actuel, au travers de cette jeune héroïne qui se bat pour préserver la forêt sauvage. L’écriture, entrainante, oscille entre la narration à la troisième personne et le vers libre, expression des pensées de La Louve ayant renoncé à la parole, des pensées bien plus expressives que les longs discours. L’ensemble forme un hymne puissant à la nature et à la liberté !
La louve d’Antonin Sabot, Talents Hauts, 2024.
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Les coquillages ne s’ouvrent qu’en été aborde des thématiques fortes. Maladie mentale (dépression) et quête d’identité sexuelle… Il fallait que Clara Héraut maîtrise suffisamment son récit pour éviter les écueils, béants, de tels sujets. Et c’est fort heureusement le cas ! En donnant la parole à deux sœurs successivement, elle parvient à alterner les points de vue d’une manière très maline. Chacune est enfermée dans ses problèmes, incapable de voir ceux de sa sœur ou même de communiquer avec elle, et très remontée qu’on ne lui accorde pas plus d’attention. Les tensions sont très bien amenées et sonnent parfaitement juste. L’auteure accorde une place à chacun de ses personnages, même les secondaires. Les émotions sont fortes, les sujets traités avec nuance. Et pour ne rien gacher l’atmosphère du pays Basque est charmante.
Les coquillages ne s’ouvrent qu’en été de Clara Héraut, Hachette, 2024.
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Reine de l’Ouest est un titre sur lequel nos avis sont partagés. Nous vous proposons donc les deux versants, et vous invitons à vous faire votre propre opinion si le cœur vous en dit !
Un avis peu enthousiaste : Avec sa Reine de l’Ouest, H. Lenoir propose de renouer avec le roman dont vous êtes le héros d’une manière modernisée. Modernisée de par le caractère de son héroïne aventurière, les personnages aux origines et aux orientations sexuelles variées, mais aussi en raison de la forte tendance de Miss Jones à coucher avec la plupart les personnages qu’elle rencontre. Autant être prévenu, cette lecture est réservée à un public très averti.
Si le concept est – par essence – ludique, on peut regretter qu’il ait empêché l’auteure de proposer des personnages à la psychologie plus fouillée. De même, la multitude de rapports sexuels peine à se renouveler et ce qui est amusant au début peut devenir un peu systématique, voire gênant. Le tout en utilisant des clichés éculés. On a connu l’auteure de Félicratie plus inspirée et on espère qu’elle retrouver sa verve et son humour très bientôt !
Un avis plus enjoué : « faites vos jeux… rien de va plus… » Entre une arrivée à Cottonwood ou Silver Falls, il va falloir faire un choix et de cette décision découlera votre aventure. La lectrice joueuse va incarner Miss Jones, jeune femme au caractère bien trempé et il en faut pour déjouer les pièges dans une vie de femme en 1892. Selon son envie et les possibilités laissées par l’autrice, l’aventure peut prendre une teinte rocambolesque saupoudrée d’érotisme ou bien de sagesse…
Ce roman peut étonner mais chacune peut y trouver son compte. Les deux aventures qui se sont offertes m’ont permis d’incarner Miss Jones très différemment et cela m’a amusé car le personnage est intelligent, piquant et surtout rien ne l’arrête. J’avais hâte de lire ce qui m’attendrais au prochain chapitre. Les scènes explicites ne sont pas choquantes et comme le dit Sonia Petit sur la 4ème de couverture : « Drôle, original et juste ce qu’il faut de « spicy » !
Reine de l’Ouest d’Hélène Lenoir, Sarbacane, 2024.
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Gildas Guyot parvient à insuffler de la nuance dans le récit historique communément admis, et c’est d’autant plus appréciable qu’elle s’attelle à l’épisode de la Libération. Oui, les occupants allemands ont fui, oui les alliés et les résistants ont pris le contrôle. Mais qu’en est-il du reste de la population, qui avait fait son possible pour traverser les années de collaboration ? L’auteure prend ici pour narratrice une femme tombée amoureuse d’un allemand. On sait quel sort a été réservé aux « poules à boches », mais à quoi ont-elles pu penser durant cette humiliation publique ? Autant de réponses à cette question que de femmes, de situations, de sentiments. Certaines ont fait ce qu’elles ont pensé judicieux pour survivre, d’autres ont simplement aimé. Toutes ont été « jugées » de la même manière, catalyseur de la compromission d’une grande majorité de la population.
Cette injustice est portée par la parole intérieure d’Arsinoé Ouvrard, qui malgré l’affront qu’elle subit en public reste une femme fière, amoureuse et endeuillée. En un mot, touchante. Cette « Vindicte » rappelle que la foule s’excite vite et fort, que ses dérives sont fréquentes. Trop de rancœurs à exprimer.
La France est libérée, mais la paix n’est pas pour tout le monde.
Après avoir partagé une lecture commune de A(ni)mal et avoir été bouleversées par Guerrière (lauréat de la sélection Belles branches du prix ALODGA 2024), nous avons eu envie de demander à Cécile Alix comment elle se saisissait de sujets aussi intenses. Et c’est avec beaucoup de gentillesse qu’elle a accepté de répondre à nos questions.
Nous vous proposons donc de découvrir le résultat de cet échange et de vous laisser porter par l’enthousiasme de cette auteure aux mille projets !
Pensez-vous qu’il y a des impératifs particuliers ou des écueils à éviter lorsque l’on écrit pour la jeunesse ?
Pour les 3-10 ans, j’évite d’utiliser un langage et des tournures trop sophistiquées, ainsi que des termes grossiers. Ce qui ne signifie pas que je simplifie au maximum, sans aucun « gros mot ». Je m’adapte à leur niveau de lecture, en glissant, de ci, de là, un mot qu’ils ne connaîtront peut-être pas, une formule un peu plus « alambiquée ». J’essaie de ne pas les ennuyer, plutôt de les amuser, de les faire rêver, de les embarquer. Quant aux jurons, je les tente drôles et imagés !
Pour les pré-ados, ados et jeunes adultes, je m’autorise davantage de liberté. Mais je suis attentive, avec l’aide de mes éditrices, à prendre soin de mes lecteurs et lectrices, à respecter leurs fragilités, leur émotivité, même si mes sujets sont parfois difficiles. Un écueil important aussi, c’est de « s’écouter écrire » et donc de lasser mes lecteurs et lectrices de tous âges : je « nettoie » beaucoup mes textes !
Y-a-t-il des auteurs qui vous inspirent ou dont vous appréciez particulièrement le travail ?
Il faudrait des kilomètres de papier pour en dresser la liste… Je lis, en ce moment, l’œuvre complète de Sorj Chalandon qui n’est pas un écrivain dit « de jeunesse », mais dont je conseille le dernier roman L’Enragé à tous les ados que je rencontre. J’aime son écriture « sans gras », tellement puissante et intense. Il est perméable au monde, il écrit vrai.
L’enragé, Sorj Chalandon, Grasset, 2023.
Dans ma bibliothèque de littérature jeunesse, il y a, entre des centaines d’autres, les albums de Rémi Courgeon, François Place, Claude Ponti, Muriel Bloch, Frédéric Clément ; les romans de Roald Dahl, Marie-Aude Murail, Jean-François Chabas, Jean-Claude Mourlevat, Timothée de Fombelle, Taï-Marc Le Thanh, Vincent Villeminot… tous et toutes sont fascinants et inspirants.
Vous écrivez aussi bien pour les jeunes enfants que pour les ados et même des scénarios de bandes dessinées. À quel moment définissez-vous l’âge auquel s’adresse votre histoire ? Des contraintes s’imposent-elles selon le type de lecteur visé ?
Avant d’écrire un texte, quel qu’il soit, je le tourne en tête et devine instinctivement à quels lecteurs je vais le destiner. À mon sens, quasiment tous les sujets peuvent être abordés en littérature jeunesse, que l’on s’adresse aux très jeunes lecteurs comme aux plus âgés. Ensuite, bien sûr, je tente « d’écrire vrai » en adaptant mon langage, la longueur du texte, pour respecter le mieux possible les enfants auxquels je m’adresse.
Parlons un peu de vos romans ados et jeunes adultes, qui nous ont tout particulièrement touchées. Un certain nombre de vos personnages principaux traversent des expériences dramatiques (migrant, enfant-soldat, harcèlement, deuil…) parfois inspirés de faits réels. De quelle manière vous choisissiez vos sujets ?
Ils viennent à moi, me happent. Lorsque je suis touchée par des sujets tels que ceux que vous évoquez, ils m’imprègnent puissamment, je me plonge en eux, et un jour, ils deviennent texte.
Nous avons d’ailleurs été impressionnées par la manière dont vous immergez vos lecteurs dans ces situations, comment vous documentez-vous ?
Je m’enrichis d’événements vécus personnellement, de rencontres importantes, de longs échanges, d’une chaîne humaine qui m’offre sa réalité que je transforme en fiction. Je me documente beaucoup aussi avant d’écrire. Je lis énormément, consulte des archives, regarde une importante filmographie, parfois des années durant. Je m’efforce d’être digne de mon sujet.
Dans Guerrière, par exemple, la force de restitution de vos mots nous a glacées. Le mélange de tons entre des mots directs, presque crus, sans confusion possible ; des descriptions poétiques (de la nature notamment) et d’une certaine candeur car la narratrice n’est encore qu’une jeune ado est impressionnante. Ces sujets délicats vous obligent-ils à faire des choix stylistiques ?
Chacun de mes romans possède son langage. Car chaque personnage vit une situation singulière. J’ai beaucoup réfléchi à la langue en écrivant Guerrière. Comment s’exprime-t-on lorsque l’on est confronté à la guerre, au danger, à la terreur, à la mort ? Que deviennent alors la parole, le souffle, la pensée ? Quel est le langage d’un enfant face à de telles atrocités ? La langue de ma narratrice, qui est enfant-soldat, ne pouvait être trop « littéraire », il fallait créer des rythmes syncopés, briser la phrase, la déstructurer, traduire le chaos, asphyxier le vocabulaire, puis peu à peu lui rendre ses mots-rivières, lui permettre la douceur, la respiration, l’harmonie.
Guerrière, Cécile Alix, Slalom, 2023.
Vos romans sur les migrants ou les enfants soldats adoptent la perspective de minorités auxquelles vous n’appartenez pas, ce qui ne vous empêche pas de traduire extrêmement bien leurs émotions. Que pensez-vous des débats autour de l’idée d’appropriation culturelle ?
Pour répondre brièvement à l’introduction de votre question : le destin d’enfants migrants puis celui d’anciens enfants-soldats ont croisé le mien. Depuis nous cheminons ensemble. Je pense qu’il est essentiel, nécessaire, de regarder en face, sans la minimiser, la réalité de ceux qui font partie de minorités dans nos sociétés « occidentales ». Ils ont la sensation désespérée de ne jamais être entendus lorsqu’ils parlent de leur propre histoire. Le discours qui les concerne est majoritairement véhiculé par d’autres, et ils se sentent eux-mêmes censurés. Mais faut-il pour autant interdire aux écrivains de se saisir de personnages qui appartiennent à une autre catégorie sociale ou culturelle que la leur ? Les empêcher de s’emparer de pans de l’histoire qui, déconnectés de leurs propres racines, semblent devoir « appartenir » à d’autres ? Je n’ai pas de « bonnes réponses »… Il me semble que les écrivains, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, peuvent être des atouts précieux dans la lutte contre les préjugés et les discriminations. Je ne peux pas mieux dire que l’auteur franco-ivoirien Armand Gauz : « Mon rôle d’écrivain c’est de fabriquer l’abîme intellectuel dans lequel les gens vont se sentir à l’aise et penser le monde de l’autre. »
Vous savez aussi vous glisser avec talent dans la tête d’une adolescente. Comment avez-vous trouvé le ton juste pour vos biographies d’artistes Vus par une ado ?
Lorsque nous avons commencé la collection 100% Bio avec l’éditrice, Manon Sautreau, elle m’a demandé de penser une série de biographies « vivantes, accessibles aux ados, et pas barbantes », de faire « drôle » ! J’ai cherché, cherché, produits sept essais : ce n’était jamais assez marrant au goût de Manon. Je me suis alors mise devant un miroir et me suis raillée moi-même : « ma pauvre Cécile, tu es trop naze, même sur YouTube, on ne voudrait pas de toi plus de trente secondes. » L’idée était née : le narrateur est l’ado, raconte la bio d’un personnage célèbre à la 1ère personne (comme s’il tournait dans une vidéo YouTube), donne son avis, répond aux questions que pose le lecteur au moyen de bulles, nous confie des détails de sa propre existence…
Et justement, sur quels critères choisissez-vous les figures auxquelles vous consacrez ces documentaires ?
Le premier personnage, Léonard de Vinci, je l’ai choisi parce qu’il est le plus universel de tous et que je l’admire. Molière, parce que je l’adore (et l’admire également). Cléopâtre pour raconter la réalité d’une femme dont le pouvoir politique et l’intelligence ont souvent été dénigrés, méprisés… Picasso, l’éditrice me l’a « commandé »… Mais c’est moi qui ai proposé le sujet de mon prochain 100% Bio ! Il traitera d’une multitude de personnages qui ont donné leur voix à un formidable mouvement culturel et musical : le rap !
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Mille mercis à Cécile pour sa gentillesse et ses sourires ! Vous pouvez retrouver son actualité sur son blog.
Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir de nouveaux titres de Cécile Alix, il y en a pour tous les âges et tous les goûts. D’ailleurs, quel titre de cette auteure préférez-vous ?
Octobre annonce l’automne et la saison des tisanes au coin du feu accompagnées de douceurs en tout genre. L’éveil des sens est au cœur de cette saison pas comme les autres qui nous rappelle le temps qui passe et nous apporte le réconfort dans le partage. Parce que la lecture illumine le quotidien en nous stimulant, nous vous proposons de découvrir nos derniers coups de cœur !
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Les Flamboyants – Nous, on a tué personne ! d’Hubert Ben Kemoun, Sarbacane, 2022.
Linda a découvert la plume d’Hubert Ben Kemoun, un auteur incroyable qui est parvenu à la faire rire dans un récit qui aborde la maltraitance infantile. Les Flamboyants est l’histoire de cinq jeunes garçons « attardés » que la vie n’a pas épargnéS. Interrogés par le Capitaine Delaunay, ils doivent raconter leur soirée qui déterminera les circonstances de la mort de leur éducateur. Une enquête policière dont on comprend rapidement qu’elle n’est, pour l’auteur, qu’un prétexte pour faire parler les garçons et lever le voile sur des secrets bien gardés au fond d’eux. Epoustouflant !
Mais Linda a aussi été très touchée par la poésie et la sensibilité de l’histoire de Yeowoo, une petite renarde rejetée par ses parents au moment de leur divorce, et déracinée quand son père l’abandonne à la campagne chez son grand-père et sa tante. D’abord pleine de colère, elle va peu à peu apaiser sa douleur grâce à Paulette, une poule elle aussi rejetée des siens. La solitude et le besoin d’amour sont au cœur de cette bande dessinée au graphisme délicat et soigné. L’amitié entre Yeowoo et Paulette montre aussi que l’amour voit au-delà des différences.
De Cape et de Mots, de Flore Vesco et Kerascoët, Dargaud, 2022.
Quand un roman culte est adapté en BD, on a forcément peur d’être déçu.e… Et bien pas du tout, chaque millimètre carré de De Cape et de Mots a emporté l’enthousiasme d’Isabelle et de ses moussaillons ! Quel bonheur de suivre les débuts à la cour royale de Sérine qui arrive sans relations ni parures, mais avec une répartie inouïe, doublée d’un sens solide de la justice sociale. Notre héroïne navigue entre coups-bas et complots, semant la zizanie dans les rouages bien huilés de cette cour digne de Versailles ! Les aquarelles du duo Kerascoët donnent merveilleusement forme et couleurs à ce décor absolutiste. Tours et marbreries, baldaquins et salle de bal, coiffures alambiquées et conseil des ministres : chaque détail respire l’humour irrésistible et le grain de folie de l’autrice (que l’on retrouve aussi, évidemment, dans les dialogues). Le scénario rend en tout point justice aux péripéties et rebondissement de l’intrigue originale. À ne manquer sous aucun prétexte !
L’autre coup de coeur de l’équipage de L’île aux trésors est balèze mais très classe avec son ruban marque-page et ses couleurs chatoyantes, orné de dorures, de sympathiques bestioles et… de crânes. Et riche de révélations avec ça ! Il s’agit, évidemment, du dernier tome de la collection Le Monde Extraordinaire chez Little Urban, consacré au plus fascinant des scientifiques : Charles Darwin. On apprend (presque) tout : la jeunesse du naturaliste, les doctrines qui avaient cours à l’époque, l’expédition du Beagle, les thèses évolutionnistes, leur réception par ses contemporains et leurs prolongements plus récents. Les contenus sont d’une précision réjouissante. Ils expliquent notamment avec une grande clarté les principaux fondements de la théorie de l’évolution. La mise en page est attrayante, les illustrations splendides et le propos s’appuie sur des exemples très parlants. Une mine d’information spectaculaire, pour les curieux déjà grands et sans limite d’âge !
Le Monde Extraordinaire de Charles Darwin, d’Anna Brett & Nick Hayes, Little Urban, 2022.
Pour Liraloin, un conte sublimé par de majestueuses illustrations a retenu toute son attention.
Maroussia vit avec sa grand-mère dans une forêt où les divinités se mêlent aux légendes. Les esprits de la forêt veillent sur elles et Maroussia est fascinée par l’un d’entre eux : le gardien nommé Lièchi. Parfois, certaines nuits, Bouka peut réveiller la jeune fille mais rassurée par sa grand-mère elle se défend : « Prends garde, disait-elle. Je connais bien le dieu de la Forêt. » Et le monstre ne bronchait pas ». Alors lorsque cette vie paisible et respectueuse vis-à-vis de la nature et de ses esprits est mise à mal, Maroussia demande l’aide du dieu de la Forêt : « Oh Iarilo, dieu de la Forêt, aide-nous, la situation est grave. Notre village est menacé, les arbres et les animaux de la forêt le sont aussi. Ils vont tout raser, arracher nos buissons, abattre nos arbres. »Finira-t-elle par être entendue ? Parviendra-t-elle à empêcher la destruction de la forêt ?
Ce conte nous transporte dans ces légendes anciennes où la femme communique avec la nature : relation privilégiée. L’humain reçoit ce que la forêt lui donne avec générosité. La force qui émane de Maroussia vient de ce respect juste et sincère. Les illustrations de Daniel Egnéus nous transportent loin dans ce folklore mis en texte par l’écriture soutenue et poétique de Carole Trébor.
Maroussia celle qui sauve la forêt de Carole Trébor & Daniel Egnéus, Little Urban, 2021
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Pour Colette, c’est le très bel album Tancho de Luciano Lozano qui a rallumé l’étincelle dans son coeur d’éco-anxieuse 🙂 L’auteur y raconte l’histoire vraie de Yoshitaka Ito, un habitant de l’île d’Hokkaïdo, qui a empêché l’extinction des grues à couronne rouge au Japon en nourrissant ces oiseaux majestueux au moment où ceux-ci commençaient à déserter. Grâce à lui, un Centre de conservation des grues a vu le jour sur l’île japonaise. Cette histoire particulièrement inspirante nous rappelle combien le soin que nous accordons aux autres est au cœur de ce qui fait le vivant.
Tancho, Luciano Lozano, Les éditions des éléphants, 2022.
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Lucie a été bluffée par la qualité du petit documentaire Pourquoi la laïcité ? Ce concept essentiel, méconnu et parfois même décrié, est parfaitement expliqué par Ingrid Seithumer. Elle en retrace l’histoire, présente les grands penseurs, explique les idées reçues et sa mise en place dans différents pays. 120 pages de faits, rien que de faits ! POCQQ, une collection d’une grande qualité, à découvrir sans tarder.
Pourquoi la laïcité ? d’Ingrid Seithumer et Elodie Perrotin, Editions du Ricochet, 2022.
Avec Je ne dirai pas le mot, Madeleine Assas nous entraine dans les affres du premier amour. Au retour des vacances d’été, une jeune fille retrouve son voisin, son ami d’enfance, mais ne le voit plus avec les même yeux. Que faire ? Lui dire ou non ? Prendre le risque d’être rejetée ? Comment cacher ses émotions à ses amis, à sa famille ?
Un texte court au ton incroyablement juste, qui a permis un instant à Lucie de retrouver des sensations d’adolescente.
Je ne dirai pas le mot, Madeleine Assas, Actes Sud Junior, 2022.
Secrets de sorcières. Julie LEGERE, Elsa WHYTE et Laura PEREZ. La Martinière Jeunesse, 2019
Blandine a été subjuguée par ce livre à la croisée des genres qui nous emmène à travers le temps et les continents pour nous présenter la figure, à la fois stable et mouvante de la Sorcière, ce qu’elle représente et induit. Et c’est aussi passionnant qu’édifiant !
Chapitré chronologiquement de l’Antiquité à nos jours, il s’agrémente de portraits de femmes ayant existé et marqué leur temps, comme de focus sur les accessoires, pratiques et liens avec la Nature. Les dessins qui les accompagnent sont splendides!