6ème édition du Prix Vendredi !

C’est maintenant une tradition, nous avons lu (presque toute) la sélection du Prix Vendredi ! Alors que le lauréat sera annoncé ce lundi 7 novembre, voici nos avis subjectifs sur ces romans destinés aux adolescents.

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Bayuk, Justine Niogret, 404 éditions, 2022.

Présentation de l’éditeur :
On raconte que c’est arrivé un soir sans Lune, au village de Coq-Fondu, dans l’endroit le plus reculé du bayou. Qu’une jeune fille a été maudite pour les crimes de sa mère, la pirate la plus redoutée des mers, qu’elle n’a jamais connue. Où qu’elle aille, les esprits iront aussi, la traquant sans merci.
On raconte encore que pour briser cette malédiction, elle devra dire adieu à tout ce qu’elle a toujours connu pour partir en quête de l’épave du Mermaid’s Plague, le légendaire pavillon de la cruelle capitaine.
Cette histoire, c’est celle de Toma. Mais c’est aussi celle de Boone et celle de Roi-Crocodile, qui l’accompagneront dans sa quête de vérité.

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Et le ciel se voila de fureur, Taï-Marc Le Thanh, L’école des loisirs, 2022.

Et le ciel se voila de fureur est un pur western, genre peu fréquent en littérature jeunesse. Paysages, voyages, poussière, rencontre avec des rustres, dangers… Ce récit est d’autant plus dépaysant qu’il est illustré de magnifiques croquis réalisés par l’auteur. La violence annoncée par le titre est omniprésente : tous les personnages sont animés par la vengeance, à tel point qu’elle étouffe tous les autres enjeux. Taï-Marc Le Thanh en esquisse pourtant certains que l’on aurait aimé voir développés comme la place des femmes, les relations dans une famille recomposée, la résilience… Ils auraient permis d’étoffer l’histoire et d’apporter de la profondeur aux personnages. Car malgré la plume toujours impeccable de l’auteur, leur côté un peu monolithiques peut finir par lasser.

L’avis de Lucie.

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L’honneur de Zakarya, Isabelle Pandazopoulos, Gallimard Jeunesse, 2022.

Mutisme tête baissée, nom arabe, précédents multiples : Zakarya n’est-il pas le coupable idéal ? Mais qui est-il vraiment ? C’est ce que les jurés appelés à délibérer sur une affaire de meurtre vont devoir déterminer. Cette tragédie entre trois actes – JUGER, PROUVER, CONDAMNER – nous entraîne au cœur d’un procès d’assises. Les faits et la personnalité de Zakarya sont passés au crible pour aboutir à un jugement. Le récit du procès est ponctué de flash-backs de la jeunesse de l’accusé et du soir des faits. Ces fragments entretiennent le doute, dessinent un portrait complexe. Ado impulsif insuffisamment cadré par sa mère ? Petite frappe ? Rebelle à la rage brûlante ? Garçon solaire, déterminé à tenir la dragée haute aux préjugés ? Manipulateur hors-pair ? Ou abîme de fragilité ? Le mystère reste entier puisque Zakarya se tait. On brûle de le percer et le roman se dévore. La construction par flash-backs est impeccable et montre magistralement comment la tentation de plaquer des idées toutes faites peut nous induire en erreur. Les tentatives de comprendre Zakarya ont beau s’adosser à tous les gages d’apparence, de respectabilité et d’expertise, elles semblent irrémédiablement vouées à l’échec. Un roman « coup de poing » tout en subtilité et en sensibilité.

Les avis de Liraloin et d’Isabelle

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La Dragonne et le Drôle, Damien Galisson, Sarbacanne, 2022.

L’univers et les personnages de La Dragonne et le Drôle sont cohérents, ce qui est toujours appréciable dans un roman fantasy. Le Drôle est un héros particulièrement touchant et son rapport aux animaux apporte un peu de douceur dans un univers plutôt brutal. Le moyen de communication entre les deux personnages principaux donne lieu à des passages très poétiques. Car Damien Galisson propose un vrai parti pris formel : entre les vers libres et les jeux de mise en page, son texte n’est pas banal ! Au lecteur de décider s’il accepte ou non de consacrer à ce roman exigeant l’attention constante que sa lecture requiert.

L’avis de Lucie.

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Les Errantes, Jo Witek, Actes Sud Junior, 2022.

Trois jeunes filles, tourmentées par des apparitions surnaturelles, s’allient pour retrouver le cours de leur existence en affrontant leur peur, et pour venir en aide aux âmes tourmentées de femmes venues d’un autre temps. Des femmes ayant réellement existées ou inspirées par d’autres et qui interrogent sur l’héritage reçu de toutes celles qui nous ont précédées, sur la place à leur rendre pour gommer les inégalités et les erreurs qui leur ont portées préjudice pour avoir osé aller à contre-courant de croyances ou de codes sociaux en vigueur à leur époque.

Les errantes est un roman féministe, qui emprunte au fantastique et à l’historique pour rendre hommage à des femmes restées longtemps oubliées, porté par trois jeunes filles fortes et déterminées qui font preuve d’un magnifique esprit de sororité.

L’avis complet de Linda.

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Les histoires des autres, Muriel Zürcher, Thierry Magnier Editions, 2022.

Présentation de l’éditeur : Une petite fille vivant dans un appartement empli jusqu’au plafond de sacs de croquettes pour chien. Un jeune à la dérive, le cœur brisé par le long silence de son ami, qui s’accroche à son rêve d’escalader avec lui les plus beaux ponts de la planète. Un vieux sans-abri découpant inlassablement des magazines pour reconstituer le visage d’une femme au fil des pages de ses cahiers d’écolier. Une lycéenne que son chien entraîne dans une drôle d’histoire qui n’a rien d’une histoire drôle. Et si la fantaisie et l’innocence de l’une transformait la vie des autres ? Lilibelle, Soan, Hector, Aricia et les autres, une petite troupe d’humanité cabossée dans un roman teinté d’humour où la vie déborde de partout.

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Les Longueurs, Claire Castillon, Gallimard Jeunesse, 2022.

« Outre : peau d’animal cousue en forme de sac et servant de récipient. »
Simplement une peau et plus personne, aucune âme, aucune vie, aucun souffle pour l’habiter. Cette peau est celle d’Alice au doux diminutif de Lili 15 ans. Avant Lili a eu 7 ans puis 8 ans et c’est à ce moment-là que son tout s’est changé en noir, dans cette vie sans papa juste maman. Un papa qui vit aux USA mais il y a un homme Georges dit Mondjo toujours présent jouant le rôle du confident, du père absent, de l’amant de sa maman, de l’homme destructeur : « -Mais non, me répond-il, quand on se dit je t’aime avec le corps, on peut s’appeler autrement, tu veux bien t’appeler Anna, dans notre secret ? je réponds oui parce que j’adore la Reine des Neiges. »
Alice se rend compte que Mondjo fait tout pour l’éloigner de ses ami(e)s et de son père : «… J’ai quinze ans et j’ignore donc que les personnes comme Mondjo sont des hors-la-loi ? Je le sais, alors pourquoi je ne le dis pas ? Parce que lui et moi c’est l’amour, ou c’était. Ces jours-ci, je ne l’aime plus, mais si on retire le sexe, peut-être que je l’aimerais encore ? »

Durant la lecture de ce roman il est compliqué de se défaire de cette boule au ventre, de cette gorge serrée. Parfois et même souvent on oublie de respirer, on est juste le témoin du drame qui se joue dans la tête et le corps d’Alice. Lili lutte en permanence entre ses sentiments de soumission, de compréhension et d’acceptation. Claire Castillon réussit à écrire avec grande intelligence sur un sujet trop peu présent en littérature surtout dans celle destinée aux adolescents. A l’image de la couverture du livre, de cet homme prenant le contrôle sur cette jeune fille aux yeux fermés tout comme Mondjo prend le contrôle d’Alice et de sa mère, marionnettes aux fils cassants et fragiles.

L’avis d’Isabelle

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On a supermarché sur la Lune, Sébastien Joanniez, Joie de Lire, 2022.

Au hasard des moments volés au train-train de l’existence, Rosa écrit son journal. La collégienne extériorise en les écrivant les milliers de choses qui bouillonnent en elle : scènes du quotidien, poèmes, réflexions, ressentis bruts, coups de gueule, déclarations d’amour… Tout cela forme une sorte de kaléidoscope assez déstabilisant. Les personnages sont nombreux à graviter autour de la protagoniste, leurs apparitions sont trop fugaces pour nous laisser le temps de nous attacher et leurs dialogues sont minimalistes, à la limite de la caricature. Le fil conducteur ne se révèle qu’à petites touches : il faut s’accrocher, se laisser porter par le texte pour voir où il nous mène. Mais il y a un rythme, un flow dans les mots de Rosa, une poétique de l’adolescence. Une fougue pour dire le mal-être et les révoltes, la famille qui devient trop étroite, les rêves, les fulgurances, l’intensité des émotions avec force points d’exclamation. Sous nos yeux, Rosa se cherche et se trouve. C’est chaotique, parfois douloureux, joli aussi. Et finalement, la forme éclatée de ce roman est à l’image de la manière dont on grandit.

L’avis complet d’Isabelle

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Rien nous appartient, Guillaume Guéraud, Pocket Jeunesse, 2022.

Dans Rien nous appartient, Guillaume Guéraud se met dans la peau de Malik, un jeune en rupture sociale qui s’apprête à commettre l’impassable. Critique sociale, le texte prend la forme d’un témoignage, un testament dans lequel le jeune homme raconte sa famille, ses amis, la cité, […] son parcours atypique pour expliquer son geste et dire sa vérité d’un monde qu’il rêve plus juste, plus égalitaire. Par ailleurs, le texte soulève de nombreuses questions sur notre société et son fonctionnement, mais on retiendra principalement celle de l’accompagnement, de l’écoute et de la prise en charge des personnes (des jeunes) en situation d’échec ou de fracture sociale.

L’avis complet de Linda.

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Ton absence, Guillaume Nail, Rouergue, 2022.

Pour valider son BAFA, Léopold participe à un stage d’approfondissement avec sa nouvelle bande de potes, La Coterie.
Le jour du départ, un garçon solitaire et solaire le trouble et l’attire, Matthieu.
Il n’est pas le seul. Damien, le chef autoproclamé de la bande, a pris le jeune homme en grippe et enchaîne remarques et comportements, aussi humiliants que vulgaires, pour l’ostraciser. Et pire, le groupe le suit.
Léopold est offusqué, blessé même. Pourtant, par peur du rejet, il ne fait rien et se soumet même.
Pourtant, dorénavant, il y a « son absence » et Léopold en est forcément transformé.

Dans un récit multiforme qui joue sur les dualités, Guillaume Nail explore, non pas le désir homosexuel, mais la force du groupe sur ce désir. Cette force qui peut rassurer mais aussi étouffer et enfermer, quitte à se détester soi pour ne pas être détesté, pour ne pas être délaissé par les autres.
Un roman qui ne laisse pas indifférent.

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Hors compétition (puisque Vincent Mondiot a déjà été lauréat du Prix Vendredi)

Emergence 7, Vincent Mondiot et Enora Saby, Actes Sud Junior, 2022.

Vingt ans l’Émergence 7, Léon peut enfin retourner sur les lieux. Il y trouve le cimetière de sa jeunesse et des réminiscences traumatisantes, celles de cette journée qui a vu son enfance voler en éclats… On peut être frustré par rapport à ce qui semble au départ se dessiner comme l’intrigue principale : Que sont les Émergences et que dissimule l’État à leur sujet ? Qui a survécu parmi les protagonistes ? L’essentiel est finalement ailleurs. Les aller-retours entre le temps de la narration, les souvenirs du jour de l’Émergence, des années antérieures et postérieures permettent de varier les rythmes et les perspectives sur la catastrophe, alternant récit de survie et méditation sur la fin de l’enfance, la fragilité des liens humains, les traumatismes des survivants. On navigue ainsi entre teen novel, thriller post-apocalyptique et drame. Surtout : c’est un nouveau format au croisement du roman et de l’album qu’inventent Vincent Mondiot et Enora Saby, leur permettant de jouer sur les deux tableaux. L’ampleur du texte en surimpression sur des illustrations pleine page permet de développer une intrigue nourrie. Mais la narration portent le récit au moins autant que les mots. C’est hyper réussi, haletant et très original, bien que très sombre. Ce titre fondera-t-il un genre à la croisée entre roman et album ? Pour sa part, Isabelle adorerait retrouver ce format.

L’avis complet d’Isabelle

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Pour savoir qui succèdera à Amour Chrome, Les derniers branleurs, L’Estrange aventure de Mirella, Les amours d’un fantôme en temps de guerre et L’aube sera grandiose, rendez-vous sur le site du prix !

Et vous, lequel avez-vous préféré ?

De la page à l’écran : Hugo Cabret

Pour faire suite à la discussion sur l’intérêt d’adapter des livres de jeunesse au cinéma ou en série et inaugurer une nouvelle rubrique, Linda et Lucie ont souhaité discuter de l’adaptation du roman graphique Hugo Cabret par Martin Scorsese.

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L’Invention de Hugo Cabret, Brian Selznick, Bayard Jeunesse, 2008.

Lucie : Hugo Cabret est le premier roman graphique de Brian Selznick que j’ai découvert. Je me souviens d’avoir été immédiatement conquise. Je l’avais trouvé très visuel, presque entre le storyboard et le flipbook. La maîtrise de l’alternance entre récit et images et la beauté des illustrations m’avaient scotchée.
Te souviens-tu de ta première réaction en découvrant ce livre ?

Linda : Ma découverte du roman est toute récente et ma plus grande surprise a été de constater que cet énorme pavé contenait bien plus d’illustrations que de texte. Surprise agréable, car non seulement les dessins sont magnifiques mais surtout, le procédé utilisé pour le cadrage de l’image donne l’impression de regarder un film avec ces travelling avant et arrière. C’est assez bluffant car cela rend très bien sur le papier, donne un effet très visuel comme je n’avais jamais encore vu utilisé dans un livre.

Lucie : Justement, le fait que ce roman soit si visuel rend-il l’idée de l’adaptation évidente ?

Linda : Avant de voir le film, je pensais que oui, notamment parce que l’auteur utilise des plans cinématographiques. Pourtant après l’avoir vu, j’ai trouvé que l’alternance texte-images, qui m’avait vraiment plu à la lecture, apportait quelque chose de plus que le film qui ne peut que jouer sur l’image. Le texte devient le jeu des acteurs et des dialogues. Quelque part je trouve que cela appauvrit l’histoire.

Lucie : C’est sûr que le cinéma ne peut pas jouer sur cette alternance texte-image. Ou alors avec une voix off, mais cela alourdi considérablement le film.
Mais comme la quête d’Hugo l’amène à Georges Méliès, j’ai trouvé que la version cinéma apportait un vrai « plus » à ce niveau-là, avec des extraits des films originaux en couleurs. Une véritable plongée dans l’histoire du cinéma, puisque la plupart des spectateurs ne connaissent pas cet artiste.
Et, en parallèle, j’ai apprécié le flashback mettant en scène Méliès réalisant ses films. Cela permet de voir comment se faisaient les effets spéciaux (déjà !) à l’époque.
Il me semble que c’est aussi un clin d’œil au travail du cinéaste, clin d’œil accentué par le caméo de Scorsese qui photographie Méliès et sa femme devant leur studio !

Martin Scorsese en photographe dans Hugo Cabret

Linda : Il est certain que l’histoire étant celle de Méliès, le support cinéma apporte forcément quelque chose. Bien que le livre apporte également un témoignage intéressant et propose quelques photogrammes (photos issues d’un film), ce n’est pas la même chose.

Lucie : Les illustrations du livre sont en noir et blanc, avec de très forts contrastes. Martin Scorsese aurait pu faire le choix de conserver ce parti pris (ses premiers courts-métrages et son premier film Who’s That Knocking at My Door sont en noir et blanc), mais il a fait le choix de tourner en couleurs. Je dois dire que si le noir et blanc va très bien avec l’histoire dans le livre, j’étais contente que le film soit en couleurs. Cela apporte de la lumière. Parce qu’entre le deuil, la solitude et le danger permanent, le livre est tout de même assez sombre. 
Et toi, qu’as-tu pensé de cette couleur et des changements entre le livre et le film ?

Linda : Oui, c’est un très bon choix d’autant que les rétrospectives et autres flashbacks sont en noir et blanc. Cela encre d’avantage l’histoire dans le présent du récit et permet de mettre l’accent sur deux époques différentes : celle de Méliès et celle de Hugo. Je suis d’accord avec toi pour dire que l’histoire aborde de nombreux thèmes assez sombres mais je trouve qu’il y a quand même de la lumière au fil de l’histoire. La rencontre d’Hugo avec Isabelle en est un bel exemple. Sa spontanéité, sa joie de vivre et sa témérité attirent Hugo comme une lumière dans la nuit attire un papillon.
Pourtant Martin Scorsese a choisit de transformer la personnalité d’Isabelle, comme si elle n’était pas assez lisse et proprette, pas assez sage pour une fille. Je trouve ça dommage et cela va à l’encontre des idées féministes de notre époque. De fait, Isabelle n’apporte plus grand chose à Hugo ou à l’histoire, elle devient juste un faire valoir au héros masculin. C’est quelque chose que j’ai trouvé assez dérangeant en fait… 
Que penses-tu de ce choix ?

Lucie : Je suis d’accord, le personnage d’Isabelle est plus lisse. Mais il me semble que celui d’Hugo aussi. Dans le livre, il est vraiment sur la défensive, beaucoup plus agressif que dans le film.
Je me dis que Scorsese ayant fait ce film pour sa fille, lui dont les films sont habituellement si violents (violence tant physique que morale), il a peut-être voulu adoucir les personnages et les rendre plus « aimables » ? Mais je suis d’accord avec toi, j’aime quand les personnages ont plus d’aspérités, y compris les enfants. C’est ce qui les rend intéressants.
Je pense que l’on rejoint ici ce que nous disions dans notre discussion sur les adaptations : l’intrigue et les personnages sont simplifiés parce que le support laisse moins de temps pour les installer et que l’enjeu financier implique de plaire au plus grand nombre.
Cela dit, je trouve que le personnage d’Isabelle garde son rôle principal : celui de réparer le lien entre Hugo et les autres humains, son histoire personnelle l’ayant rendu particulièrement méfiant.

J’aime beaucoup ce motif de la réparation, justement, qu’on retrouve tant dans le livre que dans le film : concrètement il s’agit de réparer des objets (Hugo avec son automate, Méliès avec les jouets cassés) mais les rencontres vont permettre de réparer des liens et des injustices. J’ai trouvé cette métaphore plutôt jolie.

Linda : C’est vrai que c’est joli !
Le temps est également un élément majeur de l’histoire. Déjà parce que Hugo s’occupe de l’horloge de la gare mais aussi parce qu’au travers de son histoire personnelle il est question du temps qui passe et, par association avec la « réparation » dont tu parles, du temps qui aide à panser les plaies et les blessures. A l’inverse de Méliès, qui a vu sa vie basculer quand il n’a pas su suivre les progrès du cinéma, restant figé dans une forme d’art et une époque révolue, Hugo, lui, tente de reconstruire son passé (le pantin) pour redonner sens à son présent et, par extension, à son avenir.

Hugo Cabret, Martin Scorsese, 2011.

Lucie : Ta réflexion sur le temps est très intéressante : temps concret avec les multiples horloges et temps subjectif qui permet d’avancer et d’envisager l’avenir.
J’aime aussi l’idée que les deux personnages se réparent l’un l’autre : Hugo en permettant la reconnaissance du travail de Méliès (qui a vécu une longue « traversée du désert ») et Méliès et sa femme en offrant (enfin !) un lieu de vie stable et aimant à Hugo.
Il y a aussi une dimension patrimoniale dans cette reconnaissance. Scorsese étant un excellent connaisseur (et ardent conservateur) de l’histoire du cinéma, cette thématique prend tout son sens.
Cela compense un peu la quasi éviction du libraire, bien plus présent dans le livre. Comme si chaque support mettait en avant son patrimoine, les deux se complétant.

Georges Méliès devant son magasin de jouets.

Linda : Il y a eu une reconnaissance de l’œuvre de Méliès, mais elle est essentiellement posthume. Il a été décoré de la légion d’honneur par Louis Lumière quelques années avant sa mort. Et puis il ne faut pas oublier Henri Langlois, créateur de la Cinémathèque française, qui a sauvé une partie de ses films. Avec ce film, Scorsese participe aussi à cette reconnaissance…
Je vois aussi un lien entre la façon qu’a Hugo d’observer le monde, à la manière d’un cinéaste peut-être, à travers des petits trous, des fentes dans les murs… Une façon pour lui d’être observateur d’un monde dans lequel il n’a pas vraiment sa place, mais aussi et surtout de se protéger, assurer ses arrières pour éviter de perdre la liberté. Là encore le travail d’illustrations du l’auteur joue avec les codes du cinéma et Scorsese reprend ça très bien dans son film.

Hugo observe Méliès et Isabelle.

Lucie : On peut d’ailleurs y voir une mise en abime : Hugo prend la place de l’auteur et du réalisateur, qui observent, s’inspirent et « commentent » les comportements des gens qui les entourent.

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Et vous, avez-vous lu / vu Hugo Cabret ? Qu’avez-vous pensé de ce roman graphique et de son adaptation ?

Lecture commune : La longue marche des dindes

À l’ombre du grand arbre, on aime que nos lectures nous fassent voyager dans l’espace et dans le temps ! Nous avions donc été plusieurs, il y a quelques années, à tomber sous le charme de l’ébouriffant road-trip La longue marche des dindes de Kathleen Karr (paru en 1998 chez L’école des loisirs). L’annonce de l’adaptation de ce roman en BD ne pouvait que susciter notre curiosité ! Lorsque nous avons appris qu’en plus cette adaptation serait signée Léonie Bischoff dont nous avions adoré Anaïs Nin : sur la mer des mensonges, le doute n’était plus permis : une lecture commune s’imposait !

La longue marche des dindes, adapté par Léonie Bischoff à partir du roman de Kathleen Karr, Rue de Sèvres, 2022.

Isabelle : Je me suis jetée sur cette BD dès sa sortie car le roman original que j’avais lu à voix haute à mes moussaillons avait été un immense coup de coeur. Qui l’avait lu parmi vous ?

Linda : J’avais découvert le roman en passant en librairie alors qu’il était mis en avant dans les nouveautés. La couverture avait attiré mon regard, le synopsis m’avait séduite. Je savais que la lecture à voix haute plairait à mes filles. Je n’avais pas prévu que l’histoire transporterait toute la famille. Mon mari m’a même demandé de lire en sa présence tant il était captivé par l’aventure de Simon.

Lucie : Pour ma part, je n’avais pas lu roman.

Blandine : Moi non plus. Je n’en avais jamais entendu parler avant de lire une chronique blog de l’adaptation BD. Le titre a un côté amusant, renforcé par l’illustration de couverture, même si on comprend rapidement que le sujet n’est pas humoristique.

Anais Nin/Sur la mer des mensonges : Bischoff, Leonie: Amazon.de: Bücher

Isabelle : Et aviez-vous eu l’occasion de découvrir le travail de Léonie Bischoff avant de de lire cette BD ?

Liraloin : Oui, j’ai lu son roman graphique sur Anaïs Nin. J’avais été subjuguée par la beauté de certaines planches…

Linda : Moi aussi. J’avais particulièrement aimé le trait, la mise en page, le choix et l’application des couleurs. Certains aspects me rappellent d’ailleurs le travail d’Isabelle Simler. J’ai d’ailleurs été surprise de ne pas retrouver ce style dans La longue marche des dindes.

Lucie : De mon côté, je découvre Léonie Bischoff avec cette BD. J’ai bien aimé et je renouvellerai l’expérience avec plaisir !

Blandine : Moi non plus, je ne connaissais son nom qu’indirectement, grâce à des chroniques sur le roman graphique sur Anaïs Nin dont vous parliez. Le trait diffère d’ailleurs beaucoup par rapport à cet album et j’aime ça !

Linda : Le trait est plus naïf mais cela convient davantage au public jeunesse visé.

La longue marche des dindes, de Léonie Bischoff (Rue de Sèvres, 2022) –  L'île aux trésors – Lectures et aventures du soir

Isabelle : L’une des nombreuses choses que j’ai aimées, c’est que cette histoire s’inspire de périples qui se sont vraiment passés. Avez-vous envie de nous en dire un peu plus ?

Linda : Kathleen Kaar s’inspire du convoyage d’animaux à pied. On connait tous les cowboys, bien sûr, mais les turkeyboys ont aussi existé et leur travail n’était pas moins exigeant. Au XIXè siècle, de nombreux voyages se font vers Boston et d’autres villes du Nord-Est des Etats-Unis, des voyages qui excèdent rarement les cinquante kilomètres.

Isabelle : J’ai trouvé géniale l’idée de s’inspirer de ces convois ! Je n’avais jamais vraiment réalisé qu’avant que le transport de bétail puisse se faire en train ou véhicule, il n’y avait pas d’alternative à la marche à pied.

Lucie : Moi non plus, je n’y avais jamais pensé. Pourtant ça tombe effectivement sous le sens : si on convoyait du bétail, il n’y a pas de raison qu’on ne l’ait pas fait avec d’autres animaux.

Isabelle : Plutôt périlleux quand il s’agissait de traverser les grandes plaines américaines et donc le Far West, comme dans le cas de Simon, le personnage principal et narrateur de cette histoire.

Linda : C’était vraiment très dangereux. Les convoyeurs n’étaient jamais à l’abri d’attaques. Les troupeaux de bœufs (et on parle de milliers d’animaux) étaient d’ailleurs très encadrés. Les cowboys étaient nombreux pour encadrer le troupeau, à dos de cheval, armés pour protéger les animaux mais également pour se protéger eux-mêmes. On a peut-être plus de mal à visualiser des hommes armés jusqu’aux dents pour assurer la sécurité de dindes mais les dangers et la finalité étant les mêmes, cela paraît plutôt logique. 

Blandine : Je ne m’étais jamais posé la question des modes de transports animaliers à cette époque. Pourtant, c’est très intéressant. Cela interroge sur le bien-être animal qui est d’ailleurs l’un des nombreux sous-thèmes abordés tout au long de l’album. Que ce soit celui des dindes, des chevaux, ou du chien, sans que Simon semble faire d’échelle de valeur entre eux.

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Lucie : Le choix des dindes est extra parce que ces animaux sont réputés idiots, et finalement face à certains humains rencontrés… L’idiot n’est pas celui que l’on croyait. Elles sont essentiellement un motif de départ, mais tendent involontairement un miroir à l’homme qui n’est pas toujours à son avantage.

Linda : Je te rejoins sur la comparaison entre ces volatiles et les humains, pas toujours très malins.

Isabelle : C’est à se demander pourquoi ces sympathiques volatiles sont si peu représentés en littérature !

Isabelle : Pour revenir à l’histoire : comment présenteriez vous Simon, le personnage principal et narrateur de cette histoire ?

Lucie : Comme nos dindes, il est considéré comme un benêt par les habitants de son village. Il a quadruplé son CE1. Tant sa famille que l’éleveur de dindes le prennent pour un idiot. Je dois dire que cette présentation du personnage a été un peu douloureuse à lire. Heureusement, Simon va se jouer du déterminisme social, trouver son talent et croire en son projet. C’est très inspirant.

Liraloin : Oui, il faut se méfier de l’eau qui dort ! Très vite – et tout va très vite dans les réflexions de ce jeune garçon – il s’intéresse au « business », voudrait gagner son indépendance, vu que sa « famille » ne l’apprécie guère.

Linda : Téméraire, Simon ne manque pas de ressources pour se sortir de situations délicates, à commencer par sa propre vie, en écartant son entourage pour se tourner vers des personnes plus censées qui voient au-delà de ses résultats scolaires. Je trouve d’ailleurs qu’il correspond assez bien au « rêve américain », à la manière de Forrest Gump, par le fait qu’il réussit tout ce qu’il entreprend alors qu’il ne partait pas forcément gagnant. Handicapé par ses échecs scolaires et une certaine naïveté, il transforme ses faiblesses en points forts, montrant un sens des affaires et une compréhension des rapports humains naturels.

Blandine : Si Simon souffre de l’opinion ingrate que les gens ont de lui, cela ne semble pas l’atteindre, il arrive même à s’en servir contre eux. C’est magistral ! La bonté d’âme est récompensée, la méchanceté non. Cela peut sembler naïf de dire cela ainsi, mais finalement, c’est ça.

Lucie : Si Simon ne peut pas compter sur sa « famille », plusieurs personnages l’aident à trouver sa voie. Souhaitez-vous en parler ?

Liraloin : Les personnages secondaires aident vraiment notre héros à prendre conscience de ses capacités. La petite famille un peu bancale que finissent par former Simon, Mr. Peece, Jo et Lizzie m’a fait penser aux personnages du roman Le célèbre catalogue de Walker & Dawn, de Davide Morosinotto. On s’y attache tellement !

Blandine : L’institutrice est la première qui croit en Simon, ce qui lui donne assez de confiance pour oser.

Isabelle : Voilà un beau personnage ! Elle est convaincue que « chacun ici-bas a un talent » et apporte à notre protagoniste le soutien moral et matériel dont il a besoin pour lancer son périple. D’une manière générale, Simon ne correspond pas à l’image classique du héros qui agit seul, mais fait de multiples rencontres avec des personnages secondaires qui sont tous hauts en couleurs ! C’est quelque chose qui m’a beaucoup plu dans cette histoire qui montre que l’union fait la force et fait la part belle au partage.

Blandine : La gentillesse naturelle de Simon lui fait voir le bon chez les autres et les touche au cœur. Chacun s’enrichit mutuellement. La candeur de Simon est aussi un élément de sa réussite, car s’il avait été plus « réaliste », aurait-il seulement osé envisager ce voyage ? Bien sûr, il y a aussi les mauvaises rencontres qui le font douter mais, finalement, elles renforcent sa détermination.

Lucie : À l’issue de cette lecture je n’ai pas l’impression qu’il me manque grand chose. Est-ce parce que l’adaptation en BD est vraiment bonne ou me conseillez-vous tout de même le roman qui aborde d’autres thématiques ?

Isabelle : L’expérience de lecture n’est évidemment pas la même en roman et en BD, mais l’intrigue est très fidèlement retranscrite. Rien ne manque, il me semble, et je n’ai pas noté de grande différence. Alors que certaines adaptations tranchent dans le vif et font des raccourcis, ce n’est pas le cas ici. En même temps, le roman s’y prêtait dans la mesure où il se nourrissait largement des péripéties et des dialogues plutôt, par exemple, que de longues descriptions ou fils de pensée plus difficiles à mettre en images.

Linda : Complètement d’accord. Le roman est par ailleurs très visuel et à la maison nous continuons d’espérer une adaptation cinématographique car l’histoire si prête vraiment. Le format de la bande dessinée permet de réduire le texte aux échanges entre les personnages, le dessin reprenant les descriptifs. De fait, l’adaptation est ici parfaitement réussie.

Liraloin : Il y a tout de même des différences çà et là. La seule chose qui m’a embêtée (mais c’est un détail), c’est que dans la BD, Simon est deux ans plus jeune que dans le roman. Il n’a donc pas les mêmes réflexions et préoccupations. Sinon, Simon constate que les fauves ont l’air malheureux durant le numéro de cirque, je pense que ces préoccupations étaient moins d’actualité à l’époque où le roman est paru. Il y a aussi le personnage de Jo qui se nomme Jabeth dans le roman et qui n’est pas une fille, mais un garçon.

Lucie : Léonie Bischoff joue sur l’ambiguïté à propos de ce personnage puisque Simon croit tout d’abord que c’est un garçon. Que pensez-vous de ce choix et du personnage de Jo de manière plus générale ?

Blandine : Ce personnage est intéressant à de multiples égards. Il interroge (en vrac) la place des Noirs dans la société (avec notamment l’esclavage toujours pratiqué dans les Etats du Sud), la place de la fille dans la société et les distinctions genrées, le fait qu’elle doive faire ses preuves (à l’inverse de Lizzie), la non-instruction des filles mais aussi leur débrouillardise. Sa présence et son acceptation nous conforte dans l’altruisme désintéressé de Simon.

Liraloin : Dans le roman comme dans la BD, le personnage de Jo/Jabeth est d’abord apeuré et un peu maladroit, puis prend vite ses aises avec Simon qui le/la met en confiance. Peu importe que le personnage soit masculin ou féminin, Léonie Bischoff ne le dénature pas. Après toutes les épreuves traversées, Jo souhaite juste être libre !

Isabelle : Ça m’intéresserait de savoir ce qui a motivé de faire de ce personnage une fille. Peut-être Léonie Bischoff trouvait-elle que l’histoire manquait de personnages féminins, peut-être a-t-elle souhaité ajouté un propos émancipateur sur ce registre qui n’était pas développé dans le roman ? Cela ne m’a pas du tout perturbée, j’ai même eu un doute en me demandant si ce n’était pas déjà une fille dans le roman. Je te rejoins Frédérique, ce personnage était déjà quelqu’un qui voguait vers la liberté en galopant vers les pays qui avaient aboli l’esclavage : l’histoire reste cohérente si ce rôle est joué par une fille.

Liraloin : Les femmes, si elle ne sont pas « cultivées » comme notre institutrice, sont quasi inexistantes ou alors subissent. J’imagine que c’est pour cela que l’autrice a voulu faire de Jo un perso féminin fort.

Linda : Je ne sais pas si c’est ce qui a motivé le choix de faire de Jabeth une Jo, mais il est évident que la place de la femme n’est pas enviable à cette époque. Si elles ont la chance de faire des études, le choix de professions restent très limité et elles doivent généralement faire une croix sur la vie de famille, le mariage et la maternité. A l’inverse si elles ne font pas d’études, elles s’enferment dans le rôle d’épouse et de mère au foyer. Dans tous les cas, ce n’est pas très plaisant car ce n’est pas un vrai choix. Si on part de ce constat, le choix d’avoir changé le sexe du personnage a pour but de répondre à un questionnement plus contemporain, à l’image de ce que disait Frede plus haut sur l’empathie de Simon envers les animaux du cirque. Alors que sur ce point, j’ai envie de croire plutôt que Simon voyait l’enfermement et la tristesse de l’animal comme un élément de comparaison avec sa propre existence, prisonnier de l’image que l’on a de lui et confronté à son propre désir de liberté… Il ne s’attarde du reste pas sur eux, probablement car il a déjà commencé à changer le cours de son existence. On retrouve d’ailleurs ce thème de la liberté dans le personnage de Jo qui fuit un Etat esclavagiste pour un Etat plus libre.

Isabelle : Cet épisode illustre la manière dont la toile de fond historique et sociale donne de l’épaisseur à ce récit. On l’a dit, cette BD donne à voir pas mal de facettes de ce qu’étaient les États-Unis au milieu du 19e siècle. Est-ce qu’il y a d’autres choses qui vous ont particulièrement marquées par rapport à ça ?

Lucie : J’aime beaucoup les westerns, et on reconnaît bien l’univers du genre dans la BD. Les thématiques sont similaires : grand déplacement, rencontres, dangers, etc. Mais il est rare que les westerns mettent en scène des enfants et la rugosité de la population m’a encore plus touchée. On voit vraiment les contrastes entre les différentes populations colons/esclaves/indiens mais aussi selon le niveau social (la famille de Simon est quand même bien gratinée) et l’éducation. La violence envers les enfants, moqués, livrés à eux-mêmes, pourchassés m’a particulièrement marquée.

Linda : Comme Lucie, j’aime les westerns. Mais peut-être pas tel qu’on nous les montre habituellement : des cowboys justiciers venus pour sauver la veuve et l’orphelin. C’est plus le côté vie nomade, transhumance à travers le pays que je trouve fascinant. Les cowboys tels qu’ils sont à l’origine, des gardiens de bétail. Il y a dans ces déplacements un côté sauvage qui ramène aux origines de l’homme. La différence, qui n’est pas des moindres, est qu’ils ne suivent plus les troupeaux pour se nourrir mais ils déplacent les troupeaux pour nourrir d’autres humains. Je trouve d’ailleurs que le récit ne s’appesantit pas assez sur le sort des natifs américains et le massacre des bisons. Il se contente de citer des faits sans chercher à les dénoncer, même si M. Peece exprime physiquement son dégoût de la situation lorsqu’il raconte l’histoire des peuples de la région à Simon. C’est peut-être la seule chose qui m’ait vraiment gênée, car même le discours de John Prairie d’Hiver semble banaliser leur situation.

Liraloin : La société de l’époque s’incarne aussi dans des personnages couards, alcooliques, peu scrupuleux, et pas très malin non plus : le vendeur de volailles du départ, l’oncle de Simon et même Mr. Peece qui est un alcoolique notoire ! Le pompon revient au père biologique de Simon : quel détestable personnage celui-ci ! Le sort de Lizzie aussi m’a marquée, elle a tellement enduré. Rappelez-vous du sort de cette femme enceinte que rencontre le photographe dans le roman graphique Jours de sable, c’est très proche !

Blandine : Cet album, et le personnage de Lizzie en particulier, m’ont moi aussi beaucoup renvoyée à Jours de sable, et à la condition des femmes notamment. Lizzie est éduquée mais aussi douée de ses mains et de sens pratique, indubitablement acquis dans l’épreuve.

Isabelle : Oui, j’ai trouvé assez forte la manière dont l’histoire brosse l’Amérique de cette époque – pauvreté, racisme, famine, discriminations, banditisme, massacre des bisons… – sans s’appesantir nullement ou que ce contexte ne prenne le pas sur l’intrigue. L’entraide des personnages enrobe tout cela de douceur et d’optimisme, et on est à chaque instant captivé.e par l’aventure de Simon.

Isabelle : Comme on passe d’un roman à une BD, il faut forcément que je vous pose la question : qu’avez-vous pensé de la mise en image de cette histoire ?

Blandine : N’ayant pas lu le roman ni lu aucune autre BD de Léonie Bischoff, je n’avais aucun aucune attente sur son travail ou cette adaptation.
Son trait est plein de rondeur et il fait très « jeunesse ». Je m’attendais donc à des thématiques plus légères. Les couleurs sont chaudes, enveloppantes, avec des tons jaunes, orangés, très en accord avec l’idée d’un rapport à la terre nourricière et aux westerns.

Linda : Oui, on vise vraiment un public jeunesse, j’aurais aimé quelque chose de plus sombre au niveau de la palette de couleurs, plus proche de la réalité en fait. Maintenant j’aime beaucoup le trait et le cadrage des images avec des plans plus ou moins larges. Je suis vraiment fan des BD qui sortent des cases justement pour offrir une mise en page plus dynamique. Ici, j’ai aussi aimé le chapitrage en « étapes de voyages » qui donne également du rythme, une forme de mouvement au récit et au voyage.

Blandine : C’est vrai que le découpage est dynamique. Le chapitrage dont tu parles nous permet d’être vraiment avec les personnages tout au long de leur voyage et d’en ressentir la durée. C’est vraiment un très bel album avec différents nivaux de lectures.

Lucie : Plusieurs choses m’ont intéressée dans les choix de Léonie Bischoff. 
Déjà ce trait presque enfantin (est-ce une constante chez cette illustratrice ?), qui correspond bien à l’âge et à la fraicheur de Simon. Les teintes jaune-orangé-ocre aussi nous transportent immédiatement dans le voyage à travers les plaines. Les paysages sont vraiment magnifiques. Et puis la volaille, cette poussière et ces plumes, cela apporte du mouvement, de la vie, et souvent de l’humour. On retrouve aussi quelques cadres typiques du western comme le regard de Peece page 71 ou la vue de la rue principale de la ville page 75.

Isabelle : Bien d’accord avec vous sur le charme irrésistible des illustrations qui parviennent à concilier une ambiance de western, une grande tendresse et un esprit d’aventure renforcé par les cartes et les « étapes de voyage » dont parlait Linda. Force est de constater que la BD jeunesse va comme un gant à Léonie Bischoff ! On aurait envie de la voir adapter d’autres romans à destination d’un public jeune, non ? Par exemple ceux de Davide Morosinotto dont on parlait toute à l’heure ! 

Lucie : Le célèbre catalogue Walker & Dawn semblerait presque évident après La longue marche des dindes. Mais je suppose que le trait de Léonie Bischoff est susceptible de porter différents genres !

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Et vous, avez-vous lu La longue marche des dindes et qu’en avez-vous pensé ? Dites-nous tout ! Sinon, nous espérons vous avoir donné envie de vous lancer dans le périple.

Nos classiques préféré.e.s : l’éternelle jeunesse de Susie Morgenstern

Née aux Etats-Unis, Susie Morgenstern s’installe en France par amour et commence à écrire grâce à ses enfants. Plusieurs fois récompensée pour ses ouvrages, elle s’illustre dans différents thèmes et écrit pour tous les âges. Avec près de 200 titres à son actif, elle est l’une des auteur.e.s jeunesses contemporains les plus prolifiques et a donc toute sa place parmi nos classiques préféré.e.s.

Susie Morgenstern. Source : Radio France.

Nous partageons aujourd’hui un panel de ces œuvres en proposant pour chacune nos raisons de les lire.

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Linda a choisi de mettre en avant La Petite Dernière. Elle vous explique pourquoi…

La Petite Dernière, Nathan éditions, 2017.
  1. Autobiographie romancée, ce titre permet de découvrir son auteure lorsqu’elle était enfant.
  2. Plongée dans son enfance américaine, Susie Morgenstern a pour la première fois du écrire en anglais, sa langue natale, pour que son écriture et ses souvenirs s’ajustent parfaitement.
  3. Et elle a aussi illustré son récit ce qui, ajouté au texte, en fait une œuvre vraiment personnelle et intime.
  4. Parce qu’entre souvenirs, anecdotes et secrets inavoués, elle arrive toujours à nous faire rire.
  5. Pour la découverte de la communauté juive à laquelle l’auteure appartient : les temps de prières, les fêtes et autres cérémonies ponctuent son quotidien,
  6. et nous plongent dans les souvenirs liés à la Soah que l’enfant qu’elle était a vécu par l’intermédiaire de sa famille et qui ont tout leur sens dans son ressenti, son vécu.
  7. Pour la force des liens familiaux qui unissent Susie à ses sœurs, à ses parents.
  8. Parce que, même si la place de cadette ne lui convenait pas, on sent aussi combien ça a été une chance de recevoir une éducation différente qui l’a amené à faire des études.
  9. Pour le sentiment de nostalgie et la tendresse qui émanent de cette lecture.

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Pour Lucie, Joker est LE classique de Susie Morgenstern. Utilisé en classe pour mettre en place des jokers (certes un peu différents), il fait l’unanimité chez les petits comme chez les grands !

Joker, Mouche, l’Ecole des loisirs, 2021 pour l’édition illustrée par Serge Bloch.
  1. Pour monsieur Noël, maître en fin de carrière qui a su conserver intactes son envie et sa créativité.
  2. Pour le lien qu’il crée avec ses élèves,
  3. Car c’est bien connu, les élèves heureux apprennent mieux !
  4. Pour les jokers, rêve de tout élève.
  5. Et parce que monsieur Noël, qui porte bien son nom, se fait un plaisir d’offrir à ses élèves : le programme scolaire, les techniques, les conjugaisons, les mathématiques, la science, David Copperfield, le dictionnaire, et une brosse à dents.
  6. Pour la variété des gestions de jokers, entre l’élève qui les dépensent tous la première semaine et celle qui les stocke précieusement.
  7. Et pour la philosophie de vie : « N’oubliez pas qu’on a des jokers dans la vie. Tout joker que vous n’aurez pas utilisé mourra avec vous. »
  8. Pour l’utilisation collective des jokers, moment magique.
  9. Parce que le trait vif de Serge Bloch convient parfaitement à cette histoire pleine de vie.
  10. Et évidemment pour les jokers inventés par les élèves, qui font rêver petits et grands.

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Pour Liraloin, Soutif est un des titres dans lequel toutes les jeunes filles peuvent se retrouver !

Soutif, illustré par Catel Muller, Gallimard jeunesse, 2021

1-Pour le titre qui caractérise bien l’humour pétillant de Susie Morgenstern
2-Pour cette couverture acidulée et cette illustration de Catel
3-Pour les préoccupations d’une jeune ado de 13 ans et pas des moindres : « … je porte carrément deux bébés montagnes, menaçantes et hors de contrôle ».
4-Pour en savoir plus sur la création du « soutif », je demande l’exposé que Pauline, notre héroïne, est en train de rédiger.
5-Pour cette acte commis dans un moment de pur détresse féminin.
6-Pour cette rencontre entre Pauline et Pénélope : deux filles si différentes et pourtant …
7-….et pourtant l’une et l’autre vont s’aider, se soutenir à leur façon et tout en bienveillance.
8-Pour simplement cette histoire qui ne manque pas de fraîcheur (ce qui justifie amplement pourquoi il n’y a pas de neuvième et dixième raisons).

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Isabelle a eu envie de parler de Si on chantait ! Un titre un peu spécial pour les raisons suivantes…

  1. Pour la forme de cadavre exquis. Et oui, ce roman n’est pas signé exclusivement par Susie Morgenstern, il est écrit à plusieurs mains par 13 de nos stars préférées de la littérature jeunesse française !
  2. Pour le rôle de premier plan néamoins joué par Susie Morgenstern puisque c’est à elle qu’il revient de nouer cette intrigue – elle a envoyé son premier chapitre à Timothée de Fombelle qui a passé le relai à Clémentine Beauvais, et ainsi de suite jusqu’au treizième et dernier chapitre, signé Jean-Philippe Arrou-Vignod.
  3. Pour l’amitié qui se trouve au fondement de cette histoire : celle d’Ambre qui cohabite avec une ribambelle de frères et de sœurs dans un petit appartement de la tour F, et Louis-Edmond qui se sent bien seul dans l’immense villa de ses richissimes parents.
  4. Pour les savoureux détails semés par Susie Morgenstern dans son chapitre introductif : quel bonheur de voir comment les autres auteurs rebondissent dessus, s’en inspirent pour imaginer péripéties, clins d’œil et running gags !
  5. Pour les événements complètement rocambolesques qui en découlent, lorsque la mère d’Ambre disparaît avec un individu peu recommandable…
  6. Parce qu’on recroise Susie Morgenstern au moment où on ne l’attend pas lors d’une séance de voyance irrésistible avec Madame Irma.
  7. Parce qu’on croise aussi, entre autres, un digne majordome anglais, une armure, des palmiers, une bétaillère et une flopée de fruits et légumes !
  8. Pour le suspense qui nous tient en haleine de bout en bout et la solide dose de bonne humeur renfermée par ces pages.
  9. Parce que ce roman joyeusement loufoque n’en pointe pas moins le gouffre abyssal qui sépare riches et pauvres.
  10. Et parce, puisqu’on en parle, les bénéfices tirés des ventes de ce livre sont intégralement reversés au Secours populaire pour favoriser l’accès à la culture pour toutes et tous. Vos 7,90€ seront utilisés par l’association pour offrir des sorties culturelles à de très nombreuses familles. Faites-vous plaisir, c’est pour la bonne cause !

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Blandine a particulièrement aimé le court roman Même les princesses doivent aller à l’école. Voici pourquoi…

Même les princesses doivent aller à l’école. Illustré par Serge BLOCH. Ecole des Loisirs, 1991
  1. Pour son autrice, dont j’ai lu et aimé plusieurs albums et romans
  2. Parce que j’aime le trait faussement simple de Serge Bloch
  3. Pour le détournement de conte et l’humour induits par le titre
  4. Pour se questionner sur la représentation de la Princesse
  5. Pour les jeux de mots, expressions et polysémies qui parsèment le récit
  6. Pour le décalage imagination / réalité
  7. Parce que l’école y est décrite comme un lieu d’égalité, d’apprentissages et de socialisation
  8. Pour la réflexion politique et sociale
  9. Pour les sous-thèmes abordés : parentalité, amitié, patrimoine, Histoire
  10. Parce que ce roman permet d’engager des discussions et des comparaisons sur l’évolution de l’école.

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Et vous ? Avez-vous lu et aimé Susie Morgenstern ? Quel livre auriez-vous choisi ?

Lecture commune : La Perle

Au seuil de l’automne qui s’annonce, on vous invite à partir en quête d’un trésor : un trésor dont seule la nature a le secret, un trésor à partager ! Laissez-vous embarquer à bord de l’album intitulée La Perle d’Anne-Margot Ramstein et Matthias Aregui, un duo toujours surprenant !

La Perle, Anne-Margot Ramstein, Matthias Arégui, La Partie, 2021.

Lucie. – Colette, souhaite-tu ouvrir cette lecture commune en dévoilant les raisons qui t’ont poussée à proposer cet album ? Je serai curieuse de les découvrir !

Colette. – Nous avons découvert cet album par le plus beau des hasards à l’occasion de L’Escale du livre, festival littéraire bordelais. J’avais inscrit mon plus jeune fils à un atelier avec l’autrice, Anne-Margot Ramstein, parce que c’était un des rares accessibles aux enfants de son âge sur le dimanche après-midi. Avant l’atelier, l’autrice était en séance de dédicace. Nous n’avions pas de livres de cette artiste dont nous connaissions les livres grâce à nos médiathèques. J’ai proposé à mon fils d’en choisir un qu’il pourrait se faire dédicacer : il a choisi La Perle. Quel bonheur ! C’est bien évidemment la couverture de ce livre à la douce reliure grisée qui l’a attiré : cette couverture c’est une invitation au voyage digne de Baudelaire. Peau bronzée, doigts effilés, paysage insulaire, entre végétation verdoyante et ciel d’une lumière aveuglante, tout y est. Et puis ce geste, si élégant, qui nous invite à devenir le corps auquel est rattaché cette main tendue, ce geste là m’a appelée ! Cette étrange couverture a-t-elle eu le même effet sur vous ?

Lucie. – C’est vrai que cette couverture attire l’œil ! Entre les couleurs vives, très tranchées et cette illustration en vue subjective est étonnante, intrigante !

Blandine. – Il y a beaucoup de douceur et de délicatesse dans cette couverture. J’en suis émue. Comme si je recevais moi-même cette bague.
On ressent aussi toute la beauté et le soin apporté à l’objet-livre. Et j’aime beaucoup ces couleurs franches.

Frédérique. – J’ai découvert le travail de ce duo avec l’imagier Avant-Après. En me rendant au SLPJ93, je suis tombée sur les éditions de la PARTIE. Un duo d’éditrices, aguerries, qui ont exercés chez d’autres éditeurs…. Bref, cette couverture m’a bien attiré et je l’ai mis tout de suite en commande. Je te rejoins Colette, sur le fait que cette couverture sort « du lot », cette reliure grisée me rappelle les vieux carnets de voyage. Une vie va se passer à en juger cette lumière de la 1ère de couverture et la nuit tombée de la 4ème de couverture.

Colette. – Et quel a été votre horizon d’attente à l’ombre de cette jolie couverture ? Qu’est-ce que vous vous êtes imaginé ? Qu’avez-vous pensé découvrir de l’autre coté de cette longue main brune ?

Lucie. – Je m’attendais à de l’exotisme, avec cette peau halée et ces couleurs chatoyantes ; à voyager, mais pas de cette manière ! J’ai aimé cette bague à la fois précieuse et enfantine. Cette couverture annonçait un album inhabituel, j’étais pressée de le découvrir.

Blandine. – Je savais uniquement que cet album était sans texte. Et rien que pour ça, j’étais attirée, quasi conquise. Je n’ai eu aucune attente avant « lecture », je n’ai pas cherché à imaginer l’histoire que ses pages pouvaient raconter. Je me suis totalement laissée porter. Et j’en ai été soufflée.

Frédérique. – Je me suis dit que si c’était comme Avant-Après, il allait y avoir beaucoup beaucoup de détails dans cette histoire…

Colette. – Et alors qu’avez-vous découvert entre l’aube et l’aurore de cet album hors du commun ?

Blandine. – Je n’avais pas du tout imaginé ce contenu, cette fin, j’ai été soufflée par chaque double page et détail, par le double effet visuel entre la page de gauche qui se centre sur la perle et ce qui lui arrive ; et la page de droite qui la remet dans un contexte qui la dépasse, la sublime, l’utilise aussi. Pourtant, j’y ai trouvé de la beauté, de l’apaisement, un sentiment de « tout arrive à point à qui sait attendre » alors même que, au moment de ma première lecture, j’ai eu le sentiment que tout passait vite, pas du tout sur des décennies et en même temps, cela est si logique. Il y a comme une double temporalité. J’ai été émerveillée par ce voyage « d’une vie », à la fois de la perle en elle-même, ses « rencontres » fabuleuses, des plus beaux endroits aux plus populaires, ordinaires, et ce retour aux sources. Et de l’autre, ces deux vies humaines qui n’ont pas cessé de s’aimer, qui nous sont proches sans que nous les connaissions, puisque c’est la perle et non eux que nous avons suivie. Une vie que l’on devine simple et non conditionnée à des « apparats », alors même que la perle en est « victime ». J’aime cette ouverture d’interprétation que nous offre cet album sans texte.
Et que dire des couleurs ?! Splendides, immergeantes. Elles apportent à l’album un fort côté artistique, à la façon pop art.

Lucie. – J’ai découvert un voyage auquel je ne m’attendais pas. Pourtant le titre est parfaitement choisi : « La perle », et on suit effectivement le voyage, l’histoire, d’une perle. C’est fou comme on est formatés en tant que lecteurs. Pour moi, il était évident que la main de la couverture appartiendrait au personnage principal, la perle ayant un rôle essentiel mais pas central !
Ici l’objet est le personnage principal, d’où l’absence de texte. La conséquence : la temporalité est très différente de celle d’un humain, d’où la surprise finale. J’ai adoré cette boucle d’ailleurs, très poétique, romantique… Un peu de douceur dans ce monde de brutes ! Cela amène aussi de l’émotion, car l’identification ne fonctionne pas forcément avec une perle !
Elle passe aussi par la beauté des paysages, des illustrations, des couleurs, mais d’une manière très différente que dans une histoire traditionnelle.

Frédérique. – J’y ai découvert une formidable histoire de vie. A travers cette perle pêchée dans l’océan et ses péripéties, la route sera lente et longue et puis cette question qui reste en suspens : reviendra-t-elle à son propriétaire originel ou va-t-elle connaître encore d’autres aventures ?
Car il est vraiment question d’aventures et on se demande quand est-ce que cette perle va arrêter de s’échapper continuellement. Vous avez raison, mesdames, son destin n’est pas d’appartenir à une couronne ni de finir dans l’estomac d’un saumon ! Parlons un peu des enchainements, une spécialité de ce duo, avez-vous repéré les objets ou les personnages qui invitent à mener cette perle à sa destination finale?

Lucie. – Là encore, le rôle des humains est présent mais le hasard et les animaux jouent un rôle aussi important que les hommes dans ces enchaînements. Cela nous invite à réaliser que, bien que nous ayons un sentiment de contrôle des événements la plupart du temps, nous ne maîtrisons pas tout, et encore moins sur le long terme !
J’ai trouvé cet aspect vraiment intéressant.

Colette. – Très bien dit Lucie. Je rajouterai que j’ai été particulièrement séduite par le jeu des cadrages qui est une des spécialités de notre duo d’artistes, avec cette alternance macro/micro, panoramique / gros plan à chaque double page, bouleversant nos habitudes de lectrices à la fois dans notre manière de regarder mais aussi de raconter. Ce qui compte finalement ce n’est pas tant le récit que la poésie qui se dégage de ces paysages ou de ces détails vers lesquels les artistes guident notre regard.

Blandine. – Tout au long de ma « lecture », je me suis demandée comment l’album pouvait finir et la perle, terminer sa course. Je n’avais pas du tout imaginé ce voyage d’une vie et aux vies multiples entre ordinaire, simplicité, préciosité (sentimentale, pécuniaire, d’apparat).
Les enchainements des auteur.e.s sont brillants, entre le micro et le macro, il y a aussi une sorte de jeu. Je me suis mise à rechercher les éléments communs au fil des pages et à imaginer la suite de ce « voyage ». Le nid de la pie et la couronne de la Reine sont des trouvailles fabuleuses!

Colette. – Et dans ces enchaînements parfois improbables entre des environnements souvent très opposés avez-vous lu un message, une réflexion ? Si oui laquelle ?

Frédérique. – Ce qui m’a interpellée c’est ce sentiment de destruction tout de même. Elle commence doucement, une perle arrachée à son milieu naturel. Tout cet enchaînement se fait soit par un animal voleur ou destructeur comme vous l’avez dit précédemment, soit par la main de l’homme (vol, vente de la perle…). Dans cet album il y a tout de même quatre pages sur la fuite de la perle dans un environnement pollué et détruit par des machines. On y voit aussi la consommation … Finalement j’ai plutôt vu la chute comme un apaisement. Cette perle offert par amour revient à l’amoureux.

Blandine. – Mon sentiment premier à la fin de ma lecture a été que toute chose se trouve là où elle doit être. Qu’il n’y a pas de hasard. Et pourtant, que de concours de circonstances, de coïncidences dans cet album qui permettent à la Perle d’effectuer ce voyage.
J’ai aimé ce retour aux sources, ce lien évident que nous avons avec la Nature, et que nous malmenons pourtant pour vivre, améliorer nos quotidiens, pour l’apparat aussi.
Cet album universel peut parler à tous. Car il est sans texte, mais aussi parce que les frontières y sont abolies. Et c’est à double tranchant. Le beau s’exporte, s’expose, se transmet, s’apprend, se vend, se vole, et il y a aussi ce pointage subtil de la mondialisation, et à laquelle nous participons tous, qui que nous soyons, où que nous soyons. Car c’est bien grâce à elle que le jeune garçon des Îles devenu vieux retrouve la perle dans une bouteille de sirop d’érable.
Nous sommes tous liés.

Lucie. – Tout à fait d’accord avec Frédérique. Autant quelques passages sont assez « doux » (l’océan du début, la rivière au Canada) mais les auteurs mettent délibérément en images l’empreinte dévastatrice de l’homme sur la nature. Sans être lourd, le message saute aux yeux.

Colette. – En effet, il y a comme un arrière-plan politique à cette odyssée. Non seulement sur la question écologique mais aussi économique avec la scène de l’usine du sirop d’érable, produit qui fait le tour du monde par avion pour se retrouver dans la cuisine de tout un chacun. Vos remarques posent donc la question du lectorat de cet album : l’avez-vous partagé avec un jeune public ? Avez-vous recueilli leurs réactions ?

Lucie. – Je ne l’ai pas partagé avec un jeune public, mais je serai effectivement curieuse de savoir ce que des enfants en comprendraient.

Blandine. – Selon son âge, l’enfant verra plus ou moins de choses qu’il pourra verbaliser ou pas encore. Ce peut être des impressions avant d’être des réflexions.
Mon fils de 10 ans l’a lu. Il aime les albums sans texte et est très sensible, mais ne partage pas beaucoup. Il a aimé le style graphique, les couleurs, l’absence de mots, le voyage de cette perle mais nous n’avons pas approfondi. Parce que le moment ne s’y prêtait pas, aussi parce que c’est beau aussi, parfois, de prendre les choses comme elles viennent sans vouloir raisonner, commenter derrière. Juste apprécier la beauté sans analyser.

Colette.Pour terminer cette LC – sauf si vous avez d’autres questions- pourriez-vous nous dire quelle est votre (double) page préférée et pourquoi ?

Frédérique. – Ma double page préférée est celle du nid et du bateau. L’aventure y est totale : le bateau toutes voiles hissées donne l’impression d’un bateau de pirate. Le contenu du nid de pie laisse entrevoir ce qui va se dérouler ensuite. En effet, il y a une pièce de monnaie anglaise (on y voit le profil d’Elisabeth II) et sur la page suivante, la perle finira sur la couronne de cette même reine.

Lucie. – C’est drôle, j’aurais choisi la même pour des raisons similaires. Autant dans la vie le côté « tout est écrit et pensé » ne me plaît pas du tout, autant j’aime bien ces clins d’œil que les auteurs font au lecteur attentif.

Blandine. – J’ai particulièrement aimé la double page où la perle se trouve fichée dans la couronne de la Reine que porte maladroitement son fils aîné. (ce qui pose question de la valeur des objets selon le rang social comme de leur symbolique). C’est avec cette double-page que j’ai saisi le passage du temps de l’album, car on voit sur la page de droite trois portraits de la Reine avec sa couronne. Elle est d’abord seule, puis avec un bébé, puis avec un enfant sur le côté du fauteuil où elle se trouve et un autre bébé dans les bras. La couleur de ses cheveux diffère aussi, allant en s’éclaircissant. Et enfin, la scène générale avec les deux enfants ayant grandi et elle ayant les cheveux couleur argent.
J’aime cette vision subtile du temps qui passe, et les questions que soulèvent les détails.

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Et si vous aussi, vous aimez les albums sans texte, nous vous en avions proposé une sélection par ici suite à un débat que nous avions mené par .