Lecture commune : Les mystères de Mika, tome 1 : Le corbeau de nuit, de Johan Rundberg

Quel plaisir de dénicher un peu par hasard une pépite littéraire dont on n’avait pas entendu parler ! Isabelle a eu un vrai coup de cœur en lisant Le corbeau de nuit, premier tome d’une série jeunesse suédoise développée autour du personnage de Mika et signée Johan Rundberg. Lucie et Linda se sont montrées partantes pour une lecture commune. L’occasion aussi de découvrir le lauréat du prestigieux Prix Astrid Lindgren 2023 !

Les mystères de Mika, tome 1 : Le Corbeau de nuit, de Johan Rundberg. Éditions Thierry Magnier, 2023.

Isabelle : Un roman, c’est d’abord une couverture et celle-ci annonce la couleur de multiples manières ! Qu’en avez-vous retenu ?

Linda : La couverture est très sombre et évoque une grande ville. Avec cette enfant habillée de guenilles au centre, cela m’évoque fortement Oliver Twist de Dickens, d’autant qu’il est difficile d’identifier le genre du personnage.

Lucie : Cette couverture est sombre en effet ! Tant dans les tons que dans le visage fermé du personnage principal. Personnage dont on ne sait pas tout de suite si c’est une fille ou un garçon d’ailleurs. Sombre, donc, mais aussi très intriguant. Je suis d’ailleurs curieuse de savoir ce qui t’a attirée vers ce roman Isabelle ?

Isabelle : Je regarde assez systématiquement les nouveautés de mes éditeurs préférés et les éditions Thierry Magnier en font partie. Le résumé a piqué ma curiosité et aussi le fait que ce roman vienne de Suède, j’ai un faible pour la littérature qui ouvre des fenêtres vers d’autres époques et pays ! Et justement, la couverture m’a intriguée par sa noirceur inhabituelle pour un roman jeunesse (même si l’énergie de la protagoniste en couverture nous situe bien en littérature jeunesse), ainsi que l’atmosphère à la fois suédoise et 19ème siècle. Au moment où je commençais ce livre, j’apprenais que l’auteur était le récipiendaire du prix Astrid Lindgren, ce qui a décuplé ma curiosité !

Johan Rundberg. Source : Babelio.

Isabelle : Une fois plongées dans ce roman, quelle a été votre première impression ?

Lucie : Elle a été immédiatement confirmée ! Le froid, la faim, la tristesse des orphelins… le roman nous plonge dans un contexte très difficile, mais aussi très réaliste. Heureusement le personnage de Mika, avec son énergie et son humour, parvient rapidement à insuffler un peu d’espoir.

Linda : Et bien cela confirme l’ambiance des romans de Dickens avec ses orphelins, la vie difficile du peuple, surtout quand l’hiver est rude, la faim qui les tenaille et la vie qui semble ne tenir qu’à un fil. En fait, sur certains aspects : abandon, mystère autour de l’enfant, personnage dissimulé dans l’ombre, on retrouve aussi des similitudes avec le Sans Famille de Malot.

Isabelle : Oui, j’ai aussi pensé à Dickens. C’est un 19ème siècle des quartiers pauvres plongé dans un hiver absolument glacial et où règne une grande misère. J’ai trouvé que l’auteur n’y allait pas par quatre chemins d’ailleurs et n’occultait rien des souffrances des pauvres à cette époque à ses jeunes lecteurs : entre la pénurie de bois qui fait planer l’ombre de la mort un peu partout (et à un moment on se demande si la mort ne serait pas une délivrance), les rapports sociaux qui semblent durcis par le froid, les orphelins et gamins des rues livrés à eux-mêmes… et la compromission à tous les niveaux, si l’on pense (un peu plus tard dans le roman) ce fossoyeur qui semble piller les cadavres ! 

« Si elle rencontrait Dieu, elle aurait deux mots à lui dire. Comment se fait-il que des enfants de six ans se retrouvent à devoir avaler du hareng saur tous les jours, à en avoir des crampes d’estomac ? Pourquoi les dames des beaux quartiers ne font pas de dons quand les pauvres en ont le plus besoin ? Ils ne vont pas pouvoir tenir comme ça bien longtemps.
Grâce aux portes et aux verrous, on peut toujours tenter de maintenir la mort à l’écart, mais si la faim s’invite, ils ne servent plus à rien. La mort est déjà là, à ses côtés. »

Isabelle : Avez-vous trouvé cela pesant ?

Lucie : Etonnamment, non, pas vraiment. Peut-être effectivement parce que ce type de récit s’inscrit dans une tradition dans laquelle on sait que l’orphelin va surmonter les difficultés en trouvant des ressources inattendues. Il y a de très dangereuses rencontres, on sent que la vie de ces orphelins ne vaut rien. Mais cela nourrit le récit et dramatise les enjeux. On est immédiatement emportés !

Linda : Non au contraire je trouve aussi que cela nourrit le cadre du récit. Et cette misère est centrale à l’histoire, comme on le découvre plus tard. Si l’auteur veut réussir à plonger le lecteur dans l’époque, la lui décrire sans fioriture me semble essentiel.

Isabelle : Et bien je vous rejoins. C’est une question que je me suis posée à la relecture, notant tout de même une grande franchise dans la description de la misère. Par exemple à un moment l’auteur parle des enfants « aux yeux caves qui boivent bruyamment le lait dilué contenu dans leurs tasses ». Mais je trouve que cette dimension sociale donne de la force au récit sans aucunement l’appesantir. D’un côté parce que l’énigme policière place le récit sous tension comme vous le disiez, de l’autre parce qu’il y a cette héroïne incroyable qui parvient à tout mettre à distance avec son ironie à toute épreuve.

Linda : Mika est totalement lucide sur ce que la vie à lui offrir et cette ironie dont tu parles est probablement ce qui démontre le plus sa force de caractère. Elle a besoin de rire de sa situation, leur situation à tous, car c’est ce qui l’aide à tenir, à continuer de vivre.

Isabelle : Justement, comment décririez-vous la protagoniste au cœur du roman et de la série qu’il initie ?

Lucie : Mika est étonnante. A la fois dans la lignée de ces personnages féminins très conscients des faiblesses liées à leur sexe, ici amplifiées par son statut social et son jeune âge. Et à la fois, on a le net sentiment que c’est cette conscience du danger qui lui a permis de développer les incroyables capacités dont elle va faire preuve dans le roman. Ce qui permet de rendre ces talents plus que crédibles. C’est très bien vu.

Linda : Comme Lucie, je pense que Mika a su développer son incroyable capacité d’observation parce qu’elle a très tôt compris que la vie ne lui ferait pas de cadeau. Les orphelins sont en danger à chaque instant et ils ne doivent leur salut qu’à eux-mêmes.

Isabelle : Je vous rejoins sur tout ! Dans l’adversité, Mika a développé des réflexes de survie qui font d’elles une vraie rivale de Sherlock Holmes. Elle est aussi très lucide sur sa condition, comme vous le dites, mais refuse de se résigner au sort qui semble tout tracé.

Linda : Mais ce que j’aime aussi chez elle, c’est qu’elle est prête à se sacrifier pour les plus petits, ceux qui sont encore plus faibles qu’elle. Son empathie est une qualité incroyable au regard de sa situation…

Isabelle : Oui. J’ai aimé sa générosité vis-à-vis des autres enfants qu’elle materne et auxquels elle souhaite sincèrement un meilleur sort – et surtout la manière dont elle sait les distraire, les rassurer ou les faire marcher avec l’ironie dont on a parlé ! Pourtant, ses talents ne sont guère appréciés à leur juste valeur au début du roman. On l’accuse de jacasser, etc.

Lucie : Elle a parfois aussi un côté un peu cruel, notamment quand elle effraye volontairement les orphelins sous couvert de leur changer les idées. Mais cela dénote de sa force de caractère face à l’adversité et la rend plus “réelle”.

Isabelle : À un moment, il est dit qu’elle sait qu’il faut rire de ce qui effraie le plus. C’est ce qu’elle essaie de faire.

“Je n’ai pas de famille, et je suis une fille. Les gens peuvent faire de moi ce qu’ils veulent, de la même manière que vous êtes en train de le faire, là. Je travaille dans une taverne où des ivrognes menacent de me couper les oreilles. Vous dédaignez le cimetière des pauvres, mais où est-ce que vous croyez que je vais finir ? S’il m’arrive quelque chose, il n’y aura aucune enquête, je serai jetée dans une fosse commune comme un chien. Voilà pourquoi je dois faire attention à tout. Si je ne regarde pas autour de moi, je risque d’y laisser ma peau.”

Isabelle : Avez-vous envie de dire quelques mots sur l’intrigue qui se noue autour de Mika ?

Linda : Mystère autour des origines… Comme je le disais plus haut, cela me rappelle l’histoire de Rémi dans Sans Famille. On sent bien que l’auteur se réserve le droit de nous en cacher beaucoup, ne donnant que de très maigres informations qui nous laissent sur notre faim.
Mais ce n’est pas le propos de ce premier volume. On y parle ici de l’abandon d’un nouveau-né, un abandon auréolé de mystères entre un bracelet tressé autour du poignet de l’enfant, un personnage tapi dans l’ombre, une identité non donnée… Puis plus tard un cadavre est trouvé et quand la police vient enquêter à l’orphelinat, les réponses de Mika démontrent son sens de l’observation, ce qui éveille l’intérêt d’un inspecteur. Après l’avoir « testée » et observée, il l’engage pour mener l’enquête à ses côtés. 

Isabelle : J’ai aimé que cette enquête entraîne le duo dans des lieux si romanesques, comme la Prison centrale de Långholmen.

Lucie : Ce qui m’a interpellée, c’est que l’intrigue se noue plus à coté de Mika (avec cette conversation entendue dans la taverne et l’arrivée de ce nouveau-né) qu’autour d’elle. Comme si l’auteur en « gardait sous le pied » pour la suite de la série. Elle devient actrice de l’histoire parce qu’elle s’y engage, mais elle aurait pu continuer à vivre sa vie sans se préoccuper des morts. D’autant que si le Corbeau est terrifiant, les victimes n’appartiennent pas à sa classe sociale. On comprend plus tard qu’au fil des tomes l’intrigue va se resserrer autour de Mika. Vous avez eu la même impression ou pas du tout ?

Isabelle : Oui, bien sûr, c’est une sorte d’intrigue d’ordre supérieur qui se noue ici à l’arrière-plan et qui pique irrémédiablement la curiosité à l’égard du prochain tome de la série, annoncé pour 2024 ! C’est très bien fait, on est doublement intrigué.e et les pages de ce roman se lisent toutes seules, j’ai trouvé.

Lucie : Dans cette construction qui s’annonce un peu comme une spirale, le lecteur est finalement assez rassuré que Mika puisse compter sur un partenaire tel que Valdemar Hoff ! 

Linda : Oui tout à fait. Une façon d’attiser la curiosité du lecteur et de l’encourager à lire la suite. Mais c’est tellement bien fait !

Isabelle : On l’a compris, Mika se retrouve impliquée dans une enquête criminelle et elle ne va pas la mener seule, mais dans un improbable duo. Comment avez-vous perçu cette coopération ?

Linda : Dans un premier temps, je dirais surprise ; Valdemar Hoff n’est pas décrit comme le plus aimable des hommes. Mais rapidement j’ai ressenti son réel intérêt pour Mika, alors qu’elle-même semblait émettre des réserves tout en nourrissant un infime espoir d’un avenir meilleur. Hoff prend du temps pour se lier avec la fillette, mais elle gagne peu à peu sa confiance. Et cela est aussi vrai dans l’autre sens. Cette confiance réciproque est le moteur de leur relation, ils avancent côte à côte mais en même temps chacun dans une direction, leurs origines différentes les amènent à aller vers ce que chacun connaît. Ils se complètent naturellement, comme si cela coulait de source.

Lucie : Johan Rundberg a construit un duo extra ! Tout les oppose, comme de juste, mais ils se complètent parfaitement. La jeune fille fragile, victime toute désignée et l’homme de justice à la force brute. Ce qui m’a vraiment plu, c’est la relation qui se tisse très naturellement entre eux, et le fait que l’équilibre entre les deux personnages soit sans cesse remis en cause. Ils se méfient l’un de l’autre, et en viennent progressivement à vouloir se protéger l’un l’autre dans un monde où le danger les guette (littéralement) à chaque coin de rue. Car l’enquête les emmène des bas-fonds de la ville jusqu’aux plus hautes sphères.

Isabelle : C’est vrai que l’agent de police Hoff n’est pas commode au premier abord, il semble assez rustre et comme Mika a un fort tempérament, on se demande où cela nous mène. Mais s’ils semblent peu assortis a priori, ils sont tous les deux intègres et semblent trouver un mode de fonctionnement. Là aussi, si ce premier tome se suffit à lui-même, j’ai hâte de voir où cela va nous mener.

Lucie : J’ai aussi été très intéressée par cette opposition de deux mondes : les notables qui exploitent sans vergogne les miséreux, et les pauvres qui combattent avec les moyens du bord. Il y a, y compris dans le choix des victimes et les motivations des meurtres, quelque chose de très social. Qu’avez-vous pensé de cet aspect, pas si fréquent en littérature jeunesse ?

Isabelle : Je trouve aussi que c’est quelque chose qui contribue à l’originalité de ce roman. Il prend sacrément ses jeunes lecteurs et lectrices au sérieux et leur parle inégalités sans y aller par quatre chemins. Le décor historique est vraiment bien brossé aussi (avec la touche suédoise dans les noms de lieux et la fréquence à laquelle on mange du hareng saur !). Par exemple quant on pense aux métiers qui sont évoqués : blanchisseuse, tanneur, cocher, ramoneurs, maréchal-ferrand (je ne parle pas du bourreau !).

Linda : Je n’ai pas fait attention à l’âge conseillé pour ce titre, mais l’auteur semble penser qu’ils pourront y voir ce que les inégalités sociales peuvent engendrer en opposant fortement les riches aux pauvres. Ces derniers étant généralement réduits à l’état d’esclavage, comme écrasé par le poids de la pauvreté dans laquelle ils sont nés et condamnés à y mourir. 

Isabelle : en même temps, ce n’est pas du tout manichéen, non ?

Lucie : Non. Les riches ont la possibilité légale d’obtenir de la main d’œuvre à bas prix, ils le font. On sent que chacun fait son possible pour s’en sortir avec ses moyens, moraux ou non. Loin d’être manichéen, et sans parler de la résolution de l’enquête, j’ai trouvé qu’au contraire cela apportait une possibilité de réflexion sur : jusqu’où  la nature humaine peu aller dans l’exploitation si elle n’est pas encadrée. On peut légitimement penser qu’avec des lois protégeant les plus pauvres et leurs conditions de travail, des morts auraient été évitées. Débat d’ailleurs toujours d’actualité même si déplacé géographiquement.

Isabelle : Il y a aussi, à un moment donné, des réflexions sur la nature de « monstre » que j’ai trouvées très intéressantes.

Stockholm. Source: John Nature Photos.

Que diriez-vous de la plume de l’auteur ? Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous a particulièrement frappées dans l’écriture ?

Lucie : Je trouve qu’il est toujours difficile de parler de la plume de l’auteur dans le cas d’une traduction. Ce qui est sûr, c’est que ses descriptions du quotidien, sa caractérisation des personnages et la construction de l’intrigue sont extrêmement maîtrisées. On sent qu’il a dû se documenter (tu as raison, entre les métiers choisis et la consommation du hareng saur, on est immergés !), sans que cela ne pèse sur le récit.

Linda : J’aime la façon dont il a su « tourner » son histoire en éveillant tout un tas d’émotions à force de descriptions sur la misère ambiante, la rigueur de l’hiver, la peur des plus démunis et la froide indifférence des nantis… Il parvient également à rendre l’intrigue policière intéressante en donnant un rôle central d’enquêtrice à une enfant à laquelle on ne peut que s’attacher. Son caractère la rend tellement sympathique, on a envie de croire en un avenir meilleur pour elle ! 

Isabelle : J’ai trouvé la plume vraiment agréable, assez classique mais très fluide, sensorielle aussi. On sent le froid mordant, passe par différentes odeurs plus ou moins agréables. Les ambiances sont immersives, comme tu le disais Lucie. Je pense que si je devais retenir une chose du style de l’auteur, ce serait sa manière d’ajouter une touche d’humour aux passages les plus noirs – cet humour sombre qui par exemple donne à la taverne le nom de « Chapelle » et au type qui la dirige (loin d’être un saint) le titre de « Curé ». J’ai adoré son ton ironique, en particulier dans la bouche de Mika qui a un bagout impressionnant.

Lucie : Oui, cet aspect m’était un peu sorti de la tête mais maintenant que tu en parles c’est tout à fait vrai. Cela apporte de l’humour et dédramatise des situations terribles !

Isabelle : Avez-vous envie de proposer à quelqu’un de lire ce roman ?

Linda : Aux lecteurs amateurs d’enquêtes et de classiques !

Lucie : J’ai très envie de le faire lire à mon loulou. Je suis sûre qu’il va adorer. N’importe quel (pré-)ado, bon lecteur, qui a envie d’une enquête solide avec un soupçon de réflexion sociale serait conquis je pense. Linda, c’est bien vu, et je pense même que cela pourrait fonctionner dans l’autre sens : on pourrait commencer par Le Corbeau de Nuit et poursuivre sur Dickens par exemple.

Isabelle : Je vous rejoins à 100% ! Cette lecture a vraiment été une super pioche, je vais très certainement la proposer aux jeunes lecteurs et lectrices de mon entourage.

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Nous espérons vous avoir donné envie de lire Le Corbeau de nuit et que vous trouverez ce roman aussi palpitant que nous !

Nos coups de cœur de novembre

Novembre et la course aux cadeaux peut débuter ! Mieux vaut ne pas trop tarder pour dégotter de belles lectures à offrir aux personnes que l’on aime le plus et à soi-même également ! En toute modestie, voici de quoi piocher des belles idées…

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Après avoir lu Incroyable ! c’est tout naturellement que Mademoiselle Sophie ou la fable du lion et de l’hippopotame ait élu ses quartiers dans la zone coup de cœur. Pour Liraloin ce titre est LE cadeau idéal !
Romain va bientôt pouvoir traverser la rue et ainsi se rendre au collège. En effet son école élémentaire se trouve juste en face mais en attendant il a encore une toute petite année à passer avec son institutrice Mademoiselle Sophie. Sauf que cette dernière a changé physiquement durant les vacances, en prenant beaucoup de poids, et cela inquiète Romain qui supporte mal les moqueries de ses camarades sur son institutrice préférée. Le jeune garçon a envie de la défendre et en même temps il se sent incapable d’accomplir cette action : « Punaise ! Je voudrais comprendre ce qui arrive à Mademoiselle Sophie pour l’aider… et je ne suis pas capable de comprendre ce qu’il m’arrive à moi… ». L ’adolescence pointe le bout de son nez avec, dans son sillage, son lot de changements. Heureusement que Romain peut compter sur sa grande sœur pour y voir plus clair dans ce monde d’adulte et bien évidemment enquêter sur l’état de santé de Mademoiselle Sophie.
Cette BD joue subtilement sur différentes préoccupations qu’un enfant pré-adolescent peut ressentir, le fait de grandir et d’entrer dans le monde « adulte ». Parallèlement, elle nous montre aussi la fragilité des adultes, qui eux aussi, ont des démons à combattre. « Moins on la voit plus elle prend de la place », le mal-être peut s’avérer compliqué pour un jeune garçon de 11 ans et pourtant…
Après le fabuleux titre Incroyable ! le duo Zabus & Hippolyte reprend du service pour aborder le mal-être, une souffrance compréhensible grâce à un scénario d’une belle finesse que les illustrations illuminent.

Mademoiselle Sophie ou la fbale du lion et de l’hippopotame de Zabus & Hippolyte, Dargaud, 2023

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Le mois a été très faste sur L’île aux trésors mais il y a un album qui a fait particulièrement forte impression à Isabelle et ses moussaillons : La maison au bord du canal. Ce documentaire consacré à la maison d’Anne Frank se démarque par la puissance du message et la beauté de l’objet-livre. L’histoire par les lieux de vie se prête très bien à aborder une mémoire des plus douloureuses à hauteur d’enfant. Le temps long, restitué avec un sens aigu de l’atmosphère, permet de poser sur un regard plutôt optimiste sur l’Histoire. Il y a quelque chose d’émouvant à prendre conscience que tant de personnes ont existé, aimé et lutté dans ces murs au fil des siècles. Ces pages le montrent : aux temps durs ont succédé des jours meilleurs, les arbres ont continué de s’épanouir, les enfants de jouer, l’église de sonner tous les quarts d’heure. Si rien ne pouvait malheureusement rendre ses proches au père d’Anne, seul survivant, ce dernier a travaillé à ce que le monde n’oublie pas, faisant de la maison un musée visité chaque année par un million de personnes. Puisse ce livre contribuer à entretenir cette mémoire !

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Et en roman, c’est l’imaginaire sidérant de Pascal Quiviger qui a eu les faveurs de l’équipage de L’île aux trésors. Elle nous entraîne dans un univers de mille et une nuits d’une densité incroyable, déchiré entre un pouvoir spirituel, un tyran et un vizir savant. Et donc truffé d’espions ! De sa plume vive, l’autrice déploie son intrigue tambour battant, distillant au passage de subtiles réflexions sur les fondements du pouvoir, la prédation des ressources naturelles, les dilemmes éthiques, l’amour et l’émancipation féminine. Un roman généreux et envoûtant, à proposer aux lecteurs et lectrices déjà aguerris !

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Le mois a aussi été faste chez Lucie, notamment grâce aux suggestions des branches du Grand Arbre ! Deux ouvrages très différents parus ce mois-ci se distinguent pourtant.
Bien qu’abordant un thème « peu aimable », celui des enfants-soldats, pour Guerrière, Cécile Alix a su transcender la difficulté de son sujet.
Par sa délicatesse, le point de vue qu’elle adopte et son travail sur la langue, l’auteure parvient à insuffler des miettes de douceur, puis d’espoir au fil du parcours de ses personnages, grâce aux liens qui se tissent entre eux, au rapport à la nature (les chapitres chez le peuple des arbres sont merveilleux), les rencontres, et le bouleversant duo formé par les jumeaux Nekeli et Soulaï. Les expressions qu’elle a choisies pour les passages les plus terribles comme le « coucher-obligé » sont remarquables de justesse. Ils disent la violence avec des expressions enfantines, laissant le lecteur comprendre par lui-même l’horreur de l’acte. Car si l’auteure se met à hauteur d’enfant, elle ne cache rien des sévices subis.
Guerrière est un roman que l’on lit comme en apnée tant il est difficile de s’en échapper, et tout autant d’y revenir. Une expérience de lecture qui bouscule, interroge et pousse à remettre en question ses valeurs. Car si le meurtre ne peut être toléré, qu’en est-il de la responsabilité de ces enfants endocrinés ?

Guerrière, de Cécile Alix, Slalom, 2023.

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Un nouvel album de François Place est forcément un évènement. Et quand en plus il aborde le thème de la peinture, autant se préparer à être ébloui !
Inspiré par Ricardo Cavallo, peintre qui compose des paysages gigantesques à partir d’une multitude de carrés, L’enfant, le peintre et la mer est – évidemment – somptueux.
Au départ, il y a la belle rencontre entre l’enfant et le peinture, qui va permettre d’aborder l’importance du regard de l’artiste et la transmission. Car Ricardo accueille petits et grands dans l’école d’art qu’il a créée, où il les encourage et les invite à se plonger dans l’histoire de l’art en leur prêtant ses livres. Un beau projet, qui existe réellement à Saint-Jean-du-Doigt.
Lucie a été particulièrement sensible au discours sur le rôle de l’art dans la vie. Ainsi, alors que le papa de Paul pense que le monde serait toujours le même sans art, sa maman pense que « [le monde] serait bien triste sans la poésie, la peinture, la photographie, la sculpture, la musique, la danse, le cinéma, le théâtre…« , vision que nous partageons totalement sous le Grand Arbre !

L’enfant, le peintre et la mer, de François Place, L’école des Loisirs, 2023.

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Linda a eu un mois de novembre plutôt léger en lecture, mais l’album d’Angélique Villeneuve, Je suis ton manteau, l’a particulièrement touchée. Le texte amène une réflexion très intéressante sur le rôle des parents dans l’accompagnement de l’enfant pour l’aider à affronter ses peurs et à grandir en volant de ses propres ailes. La métaphore du manteau est particulièrement pertinente car, en plus de faire le lien entre le père et son fils, elle offre à ce dernier la confiance nécessaire à l’acquisition de l’autonomie dont il a besoin pour oser aller vers l’inconnu.
Sublimé par les illustrations de Julien Martinière, un brin rétro et aux douces couleurs de l’automne, l’album figure également la liberté par une nature prépondérante, presque sauvage, dans laquelle les personnages vivent comme isolé du reste du monde.

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En France, il est rare de trouver des albums (et livres) sur La Befana, la Sorcière italienne « de Noël » qui endosse à la fois le rôle de Père Noël et de Père Fouettard, et qui passe dans la nuit du 5 au 6 janvier. Aussi quand Blandine a vu ce nouveau titre, n’a-t-elle pas hésité!
Dans une lettre adressée aux enfants, La Befana se présente par des mots tout en poésie et métaphores. Elle nous raconte d’où elle vient et quand elle vient, ce que cette Nuit apporte, d’abord aux enfants, ensuite à la Nature. Ses dires sont accompagnés et portés par des illustrations hybrides, combinant plusieurs styles et techniques, fortes de couleurs pimpantes qui mettent en avant l’élément végétal. L’album se clôt sur une présentation des sorcières, entre origines, particularités et liens avec la Nature, tout à fait dans l’air du temps, puisque cela vise à réhabiliter la place de la sorcière (et femme) dans la société. Cette présentation est donc très contemporaine tout en s’inscrivant dans une lignée et une histoire séculaires.

Befana la sorcière. Barbara CUOGHI et Elenia PERETTA. Cambourakis, octobre 2023

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Quel plaisir pour Colette de retrouver au hasard des étagères de sa médiathèque préférée, les illustrations si particulières de Gérard DuBois dont elle avait adoré l’album Un pommier dans le ventre ! Cette fois, l’illustrateur s’allie à André Marois pour nous raconter une après-midi de jeu comme on les rêve quand on a vécu son enfance à une époque où les smartphones et autres tablettes ne rythmaient pas le temps libre des enfants… Avec un album intitulé On ferait comme si, c’est la malle aux trésors qui s’ouvre grand, là dans la tête, sous les paupières à demi-closes ! « Tu veux jouer à faire semblant ? » demande à son amie un petit garçon. Et voilà les deux acolytes emportés dans une aventure des plus rocambolesques à travers le potager, en passant par le clapier et les toilettes au fond du jardin. Si tout est complètement rétro dans cet album, c’est pour mieux nous saisir, là, à l’endroit où nostalgie et innocence forment un immense pays des merveilles jamais complètement désolé.

On ferait comme si, André Marois et Gérad DuBois, Grasset Jeunesse, 2022.

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Et vous, quelles lectures ont enchanté votre mois de novembre ?

Entretien avec Chrysostome Gourio

Le 10 juillet nous avons publié une lecture commune du roman ultra sanglant intitulé des Zombies dans la prairie : la comédie horrifique qui vous fera voir les marmottes d’un autre oeil ! . C’est en toute simplicité que son auteur nous a accordé une interview sous le signe de musique métal et de conseils pour affronter ces satanés bestioles débarquant de l’Enfer ! Tout un programme…

Est-ce que vous avez toujours aimé écrire ou est-ce que ce besoin est venu avec le temps ?

J’ai eu la chance d’avoir des parents qui adoraient les livres (une mère documentaliste et un père bédéphile) et qui nous lisaient, à mes frères et moi, au moins une histoire chaque soir (ce que je fais encore avec mes propres enfants alors que ce sont presque des adolescents). Je me souviens de toutes les émotions, images, tensions, émerveillement que cela générait en moi et, très vite, j’ai eu envie de partager ça, de produire ça chez les autres. Il y a eu les dessins animés aussi, les bandes dessinées également (des heures de lectures allongé sur la moquette de la chambre de mes parents…). Je trouvais ça tellement extraordinaire : ces mondes que je découvrais, ces personnages que je rencontrais… Très tôt donc, j’ai voulu raconter des histoires. Comme je ne savais pas dessiner et que j’étais assez timide, comme j’étais fasciné par les phrases, leurs constructions, leur sonorité, dès que j’ai su écrire, j’ai écrit. Sans doute vers l’âge de 8 ans. D’abord des histoires de quelques lignes dans lesquelles je faisais appel à des personnages issus des univers qui étaient à ma portée, puis je les ai étoffés, améliorés, jusqu’à inventer les miens. Aujourd’hui l’écriture est devenue un véritable besoin : il ne se passe pas une journée sans que j’écrive.

Quels sont les auteurs qui vous inspirent ?

Elles et ils sont très nombreux, dans des domaines assez différents, à commencer par Edgar Allan Poe, H.P. Lovecraft, Alfred, Stephen King, Mary Shelley, Philippe Druillet, Jean-Bernard Pouy, Emilie Chazerand, Franck Miller, Jean-Claude Mourlevat, Leiji Matsumoto, Marine Carteron, Franck Herbert, Go Nagai, Sabrina Calvo, Joann Sfar, Alain Damasio, Chuck Palahniuk, Tim Burton, Marion Brunet, Osamu Tezuka, Cyril Pedrosa, Neil Gaiman, Ben Templesmith, China Mieville, Roald Dahl, Terry Pratchett, René Goscinny, J.R.R. Tolkien, Ursula K. Le Guin… Je suis un admirateur compulsif et je me nourris de tout ce qui passe entre mes mains. Ce que j’aime avant tout c’est qu’on me raconte des histoires, qu’on m’emporte et que ce soit fait de belle manière.

Vous avez commencé à écrire des romans policiers en direction du public adulte, pourquoi avez-vous eu soudainement envie d’écrire pour la jeunesse ?

C’est une envie qui me taraudait depuis très longtemps, j’avais plein d’idées mais je n’osais pas passer le cap. Je craignais de ne pas savoir faire, de ne pas avoir une forme d’écriture adaptée. J’ai alors eu la chance incroyable de rencontrer Marion Brunet sur un salon. C’est elle qui m’a poussé, encouragé à écrire un texte, au moins pour voir. A l’époque, elle travaillait comme lectrice chez Sarbacane et m’a proposé de le lui envoyer. Elle l’a trouvé suffisamment chouette pour le transmettre à son éditeur qui à son tour lui a trouvé suffisamment de qualités pour envisager de le publier. C’est comme ça qu’est né Rufus le fantôme ou la grève de la mort. Et je me suis tellement amusé que je n’ai pas eu envie de m’arrêter : j’ai eu l’impression de me raconter une histoire que j’aurais eu envie qu’on me raconte quand j’étais môme. Je me dis aussi que, peut-être, quelque part, il y a des enfants à qui mes romans donnent envie de lire, comme on m’a donné envie. Et ça c’est merveilleux.

Justement, comment vous est venue l’inspiration pour votre roman Rufus le fantôme ou la grève de la mort, paru en 2017 ?

Rufus le fantôme – Sarbacane, collection Pépix, 2017

C’est très compliqué d’expliquer comment les idées me viennent parce qu’elles arrivent au fur et à mesure de l’écriture. Quand j’attaque un roman, je n’ai pas de plan, pas de programme. J’ai un personnage, un titre, une vague idée, début de chemin, éventuellement je sais à peu près où ce chemin peut mener. Je mets donc mes personnages dessus et je l’arpente avec eux. Pour Rufus, au départ, je voulais raconter une histoire fantôme, un fantôme qui ne soit pas celui qu’on veut chasser d’une maison hantée et qui soit un héros. C’est pour ça qu’il devait habiter dans un cimetière plein de revenants différents. Je me suis dit que, comme tous les enfants, il allait à l’école et qu’il y avait forcément un meilleur copain, Octave (j’adore les zombies, ça permet de faire des trucs un peu dégueu qui font rire les enfants – et moi). Et puis, ainsi que tous les enfants, il avait un rêve pour plus tard : devenir la mort (qui, par chance, a un bureau dans le cimetière)… Au bout du compte, à force d’enchaîner les idées comme ça, je finis par écrire un roman.

En 2019, vous écrivez un autre roman qui reprend les mêmes personnages : Wilma la Vampire. Est-ce que c’était une volonté de votre part que le lecteur puisse retrouver les mêmes personnages ? D’ailleurs vous vous êtes lancé dans l’écriture d’une série : le Village sauve qui peut. Pourquoi et quelle est la différence dans l’écriture ?

J’avoue que c’était avant tout une envie très égoïste : après m’être autant amusé avec Rufus et Octave, j’avais envie de les retrouver et qu’on reparte à l’aventure en dehors de leur cimetière. Mais j’avais aussi envie de raconter une histoire dont le personnage principal soit une héroïne, parce que les garçons sont sympas, mais les filles encore plus . Et puis je voulais faire en sorte qu’on puisse entrer dans cette histoire sans avoir lu la précédente. C’est donc ainsi qu’est née Wilma, jeune vampire un peu timide et introvertie, qui va descendre aux Enfers chercher Lemmy, le chanteur de Mordörhead, le plus grand groupe de rock du moooonde.

Dans Le Village Sauve-qui-peut, je renoue en quelque sorte avec mes premières amours : le roman noir. Même si on reste dans le domaine fantastique (suite à une demande de mon éditeur), il s’agit avant tout d’enquêtes, menées à hauteur d’enfant (ce dont j’avais envie depuis très longtemps), dans un village où il se passe toujours des trucs bizarres. Là encore, on retrouve les mêmes personnages d’un roman à l’autre, mais je voulais qu’ils puissent se lire indépendamment et sans ordre particulier (avec une touche supplémentaire puisque chaque histoire est racontée par un personnage différent). Il n’y a pas de différences fondamentales dans le processus d’écriture entre ces livres et les précédents. Ce qui change surtout, c’est le rythme : avec une parution tous les 6 mois, il faut que je sois plus assidu et régulier. C’est pourquoi, pour la première fois, j’ai dû préparer en amont des sortes de synopsis afin de m’organiser. Pour quelqu’un qui écrit au fil de la plume, ça a été une sacrée révolution.

Cette même année vous sortez un titre pour les ados dans la collection Hanté chez Casterman. Est-ce qu’il y avait une contrainte d’écriture ?

La seule contrainte, c’est de faire peur… mais pas trop ! Cette collection se veut la grande sœur de Chair de Poule, celle qu’on lit avant d’attaquer Stephen King, pour tester ses limites. C’était très intéressant d’arriver à trouver le bon dosage, filer la pétoche sans effrayer au point que son/sa lecteurice ferme le livre. Comme j’aime bien le gore et que j’ai une imagination très cinématographique, j’ai tendance à beaucoup décrire, à mettre en scène, ce qui n’est pas évident quand on raconte une histoire d’horreur à des enfants entre 10 et 12 ans. On ne peut pas, par exemple, éviscérer des adolescents, faire tomber leurs boyaux à leurs pieds et planter leur tête sur la grille d’un cimetière… 

Est-ce que vous allez écrire une suite à La brigade des chasseurs d’ombres ?

La brigade des chasseurs d’ombre : Wendigo – Sarbacane, collection : Exprim’, 2019

J’aimerais beaucoup, j’ai d’ailleurs plusieurs idées pour des aventures différentes. Pourquoi pas créer une sorte de cycle avec des personnages différents qu’on pourrait recroiser de loin dans les différents romans… mais ça ne dépend pas que de moi. Le roman n’a pas aussi bien marché qu’on l’espérait mon éditeur et moi, il faut donc qu’on en discute pour voir ce qu’on peut mettre en place pour conserver cet univers et raconter quelque chose d’autre, lisible par des lecteurices qui n’auraient pas lu Wendigo. En tout cas, ça fait partie de mes projets.

L’humour est très présent dans vos romans notamment dans Des Zombies dans la prairie et nous avons relevé pas mal de scènes très cinématographiques. En quoi le cinéma peut-il être inspirant pour votre écriture?

Le cinéma est une forme d’écriture passionnante. Une écriture visuelle, en mouvement, avec un rythme narratif propre que j’essaye de transposer en littérature. J’ai une imagination très visuelle : dès qu’on me raconte une histoire, je vois ce qui se passe, dans ma tête. J’ai tout de suite des images mentales qui me viennent, vraiment comme dans un film. La lecture a toujours provoqué ça chez moi et c’est sans doute une des raisons pour lesquelles j’aime autant lire. Donc, quand j’imagine une scène, je la vois et je tente de la décrire avec suffisamment de détails à mes lecteurices pour qu’on puisse en avoir à peu près la même perception. De plus, comme je dévore films et séries, et que je suis une véritable éponge, dès qu’une référence fait sens, dès qu’un passage me fait rire, je ne peux m’empêcher de la partager dans un texte. L’écriture est pour moi, avant tout, affaire de partage, de connivence, de rencontre. Tout comme j’ai rencontré des auteurices au travers de leurs histoires (sans jamais les avoir rencontrés en vrai), je rêve de pouvoir rencontrer des lecteurices au travers des miens et de partager avec elleux. Pour ça, il n’y rien de mieux qu’un socle commun de références bien dosé et une bonne pincée de rire. Parce que le rire rapproche, fait du bien, apaise. Et on en a bien besoin.

Dans vos romans, on retrouve souvent des références à la musique métal. Est-ce que les jeunes lectrices et lecteurs en écoutent plus après lecture de vos romans ? Avez-vous eu des confidences là-dessus ?

Ce sont souvent les parents qui sont ravis de découvrir ces références dans les lectures de leurs enfants et qui en profitent pour les partager avec eux . Wilma, par exemple, a permis à des enseignant-es de travailler sur ce genre musical, notamment grâce à la discographie qui se trouve à la fin du roman. Ça a permis de chouettes discussions lors de rencontres dans des classes ou en salon, avec des enfants qui me donnaient leur avis, m’expliquaient leurs préférences… Donc je ne sais pas si certain-es en écoutent plus, mais ça a été un facteur de découverte, c’est sûr.

Vous changez de « cap » avec la publication du Cercle des mousquetaires. Comme pour la musique métal, avez-vous besoin de vous inspirer de vos passions pour écrire ?

Le cercle des Mousquetaires : en garde ! – Baribal, 2022

J’ai pratiqué beaucoup de sports différents : plongée, tennis, handball, pelote basque, parachutisme, badminton… mais je pratique l’escrime depuis que j’ai l’âge de 6 ans et même s’il y a eu plusieurs périodes de pause, c’est celui qui m’a toujours suivi. Alors quand les éditions Baribal m’ont proposé d’écrire une série sur un sport, je n’ai pas hésité une seconde. C’était effectivement l’occasion de faire découvrir ce sport qui n’est que peu médiatisé (sauf au moment des JO). De plus, nous avons monté ce projet en partenariat avec la Fédération française d’Escrime, ce qui permet une diffusion plus large : les jeunes lecteurices découvrent l’escrime en librairie et les jeunes tireur.ses ouvrent une porte sur la littérature. Cette histoire m’a permis aussi de retrouver un univers plus quotidien, plus réaliste, ce qui est assez agréable entre deux zombies et une marmotte décomposée.

Avez vous un petit scoop à nous partager sur l’écriture d’un nouveau roman peut-être?

Pour celles et ceux qui ont apprécié les aventures de Rufus et ses amis, vous pourrez normalement les retrouver en octobre 2024 pour un troisième et dernier roman : Octave le zombie ou un Halloween de la Mort !

Merci de nous avoir accordé du temps et on espère vous retrouvez bientôt pour de nouvelles aventures !

Nos classiques préféré.e.s : l’humour de Gilles Bachelet

Cela faisait longtemps que nous souhaitions vous partager nos albums favoris de Gilles Bachelet. Sous le grand arbre, nous sommes particulièrement friandes de son humour et des clins d’oeil qui parsèment ses illustrations. Nous nous étions d’ailleurs régalées en discutant de sa Résidence Beau Séjour.

Plus le propos est fantaisiste, plus le réalisme et le soin apportés aux détails me paraissent indispensables.

GIlles BAchELET, La ReVue Des Livres pour enfants N°301 (juin 2018)
Gilles Bachelet. source : site de son éditeur Seuil Jeunesse.

Si cet auteur illustrateur est surtout connu pour la série d’albums qu’il a consacré à son chat, voici ceux que nous préférons et pourquoi !

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Pour Colette et ses Petits-Pilotes, XOX et OXO est vraiment l’album-remède-en-cas-de-coup-de-mou tellement il est jubilatoire !

Xox et Oxo, Gilles Bachelet, Seuil Jeunesse, 2018.

Et voilà pourquoi :

  1. Pour son titre imprononçable et tellement visuel !
  2. Pour ses personnages extra-terrestres à l’étrange visage bleu, aux yeux transparents comme le verre des billes avec lesquelles hélas on ne joue plus dans les cours de récréation.
  3. Pour sa fascisante double page documentaire sur la machine à Glimouilles et puis oui, tiens d’ailleurs, pour toutes les glimouilles qui rythment cet album réjouissant !
  4. Pour la personnalité de XOX et OXO qui ont trouvé en eux les ressources pour ne plus s’ennuyer sur leur planète où résonne la solitude.
  5. Pour son discours joyeux et enthousiasmant sur la créativité.
  6. Pour son discours tout aussi joyeux et enthousiasmant sur l’inspiration, celle qui vient d’ailleurs, celle qui se nourrit de l’autre, des œuvres du passé, des œuvres contemporaines, cette inspiration que nourrit l’incroyable curiosité de nos protagonistes et que l’on souhaite à tous les enfants qui passeront le seuil de la planète Ö !
  7. Et en parlant d’art, quel plaisir de jouer à « Cherche-et-trouve-des-oeuvres-d’art-célèbres-qui ont-été-glimouillisées » dans l’atelier de XOX et OXO ! Dali, Rodin, Duchamp, De St Phalle, Degas… Nos extra-terrestres ont autant de génie que tous.tes nos artistes humain.e.s réuni.e.s.
  8. Pour le questionnement philosophique qui parcourt le livre jusqu’à la dernière page : mais à quoi sert l’art ? L’art peut-il nous rendre heureux, heureuse ? Faut-il qu’il ait un public pour que l’art soit reconnu ?
  9. Et bien sûr pour l’incroyable humour qui jalonne tout cet album, qui parvient à aborder tant de sujets en quelques pages colorées d’une extrême précision !
  10. Sans parler de l’invitation finale qui nous invite à « mettre le cap sur la constellation du Beignet aux Pommes » pour retrouver XOX et OXO et leur incroyable musée ! En avant toute !

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Le choix de Liraloin s’est porté sur cette épopée qu’est Chevalier de ventre-à-terre. Et pourquoi aime-t-elle autant cette histoire à lire et à raconter ? C’est par ici…

Le chevalier de ventre-à-terre, Gilles Bachelet, Seuil Jeunesse, 2021.
  1. Parce que je parie que vous n’avez jamais assisté à une bataille aussi inattendue qu’imprévisible
  2. Pour cette couverture à faire pâlir plus d’un auteur de saga chevaleresque. Quelle somptueuse armure dont est doté notre Chevalier de Ventre-à-Terre.
  3. Pour cette vie d’escargot-chevalier qui exige une stricte discipline de vie pour autant que l’on y ajoute le bisou baveux. D’ailleurs le lectorat, un tantinet très observateur, remarquera à quelle grande vitesse se prépare un chevalier prêt à en découdre !
  4. Pour toutes les références à la littérature de jeunesse, et il y en a un paquet : comment ça vous n’êtes pas jalouse de cette merveilleuse glacière à l’effigie d’Hello Kitty !! Petit indice : la chambre d’enfants en est truffée.
  5. Pour cette affiche, que personnellement, j’aimerais voir dans ma cuisine « 5 salades et champignons par jour ». N’est-ce pas la base d’une excellente alimentation d’escargot ?
  6. Pour l’illustration représentant le bureau du Chevalier, son équipement tout dernier cri afin de répondre en temps réel sur les réseaux sociaux. Tiens donc Saint-Procrastin a quitté mon foyer pour échouer ici… quel joli clin d’œil à l’auteur lui-même.
  7. Pour cette gigantesque épopée qui se trame sous vos yeux ébahis et qui se retrouvera surement gravé sur un champignon au détour d’un chemin.
  8. Pour ce suspens insoutenable : Chevalier de Ventre-à Terre va-t-il enfin croiser le fer avec ce malotru de voisin baveux grignoteur de fraises : le Chevalier de Corne-Molle ?
  9. Pour ce dénouement parfait et cette chute vertigineuse !
  10. Pour l’humour si particulier de Monsieur Gilles Bachelet. Des albums aux références qui parlent autant aux grands qu’aux petits.

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Le choix de Lucie s’est rapidement porté sur Une histoire d’amour, voici pourquoi :

Une histoire d’amour, Gilles Bachelet, Seuil Jeunesse, 2017.

1- Parce que cette histoire d’amour, comme celle de tous les couples heureux, est d’une banalité exemplaire…
2- Jusqu’à ce que l’on découvre ses personnages principaux !
3- Pour le voyage de noces exotique.
4- Pour cette brosse à ongles – chien, qui compte parmi les meilleures trouvailles.
5- Pour la réplique de Georges : « Des enfants ? Mais… nous avons déjà un chien ! »
6- Et l’illustration de la page suivante mettant en scène des familles d’objets usuels, du papier toilette au sèche cheveux.
7- Parce que Gilles Bachelet réussi le pari de faire vivre ses personnages dans un monde à échelle humaine, au milieu des objets du quotidien à taille réelle.
8- Pour les petits (ou gros) détails hilarants que recèlent les illustrations.
9- Parce que chez Georges et Josette, le partage des tâches semble fonctionner à merveille.
10- Et parce que le couple traditionnel n’est peut-être pas à la pointe de la modernité, mais que (comme le montre le doigt qui leur sert de tête) Georges et Josette s’en moquent.

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Et vous, quel est votre album préféré de cet auteur fantastiquement fantasque ?

Le Prix Vendredi, édition 2023 !

Comme les années précédentes, nous avons lu les titres de la sélection du Prix Vendredi – 7ème édition. Alors que le Lauréat sera annoncé dans la journée, nous vous proposons de découvrir nos avis sur ces romans destinés aux adolescents.

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Au nom de Chris de Claudine Desmarteau, Gallimard Jeunesse (Scripto), 2023.

La vie n’est pas tendre avec Adrien. Alors quand le soir tombe, il se débat avec des idées noires, cherche en vain le sommeil et finit par sortir marcher seul dans l’obscurité. Une nuit surgit une voix des ténèbres. Cette voix qui fait irruption sans guillemets ni description pour nous donner un peu à voir à qui elle appartient glace d’emblée. Un peu comme dans ces films d’horreur qui ne nous laissent qu’imaginer ce qui se tapit derrière la porte. C’est intrigant et magnétique : impossible de reposer ce thriller. On parcourt ces pages le souffle coupé, redoutant le drame à chaque instant. Les chapitres donnent, à petites touches, une consistance au mal-être d’Adrien, évoquent les affres du harcèlement, l’installation d’une emprise dont sa mère, aimante mais maladroitement anxieuse, peine à le protéger. Il s’agit aussi de la quête de soi qui caractérise l’adolescence et qui ressemble parfois à un exercice de funambulisme.
Les saisons passent au rythme de la voix de Chris, tour à tour galvanisante et berçante, charmante et autoritaire. Les contours de l’homme, eux, ne se précisent guère : qui est-il ? Existe-t-il vraiment ? Quel âge a-t-il ? Est-il dangereux ? La narration à la première personne nous place au plus près des expériences d’Adrien, un peu comme si on lisait ses pensées ou des vers libres jetées dans son journal : des phrases sans ponctuation surgissent parfois à un rythme rapide dans la narration, rendant la détresse du garçon presque palpable. Un livre sombre, mais hypnotique et initiatique.

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Dix-huit ans, pas trop con de Quentin Leseigneur, Sarbacane (Beau&Court), 2023.

Le narrateur garde sa cagoule mais sa voix s’impose d’emblée, franche et directe : celle d’un jeune homme au seuil de l’âge adulte embarqué (provisoirement) dans un commerce lucratif mais risqué. Dès que le charbon et les clients qui défilent lui en laissent le temps, il nous explique sans façon la marchandise et les stratégies commerciales, le recrutement des petits pour fouiller les étages et organiser le ravitaillement et les grands qui embauchent « sans discrimination » mais avec lesquels on ne plaisante pas. Sans jugement, ce roman met en lumière la brutalité du monde des tours et de la drogue, les dilemmes des jeunes qui y vivent et les illusions dans lesquelles il est si risqué pour eux de se bercer. Les mots de ce court roman percutent et bousculent. Quentin Leseigneur compose une voix lucide et sincère, tour à tour gagnée par l’espoir, les doutes et la peur. Mais cette langue scandée qui rend hommage à l’argot, au verlan et aux langues des cités sonne juste comme les dialogues des séries The Wire et Validé. Sa puissance, combinée à la densité de l’intrigue, concentrée en un midi-minuit, laissent le lecteur estomaqué. Un roman coup de poing !

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Premier rôle de Mikaël Ollivier, Thierry Magnier, 2023.

Ce roman, truffé de citations, clins d’œil et autres références au cinéma, est un bonheur de cinéphile. Il donne envie de voir ou de revoir quantité de films. La culture transmise par Nino à sa petite fille est un véritable plaisir à lire. Tout comme sa vision d’un art dont la raison d’être et l’économie sont fortement remises en question en ce moment.
Mais Mickaël Ollivier propose aussi de beaux portraits de femmes. Portrait d’une adolescente qui s’essaye à l’écriture (puisque ce texte est présenté comme sa première tentative d’écriture), de sa grand-mère qui l’a élevée malgré son besoin d’indépendance, et de sa mère qui a préféré vivre loin de toute entrave familiale. Trois femmes aux visions de la vie très différentes, qui en viennent à cohabiter pendant le premier confinement. Car la covid tient une place prépondérante dans la dramaturgie de l’histoire dont la résolution pousse le lecteur dans ses retranchements et l’oblige à bousculer ses convictions.

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Le Souffle du Puma de Laurine Roux, l’école des loisirs (Médium +), 2023.

Laurine Roux s’inspire d’une histoire vraie pour construire le récit des Enfants du Llullaillaco, deux enfants découverts morts en 1999 au sommet d’un volcan argentin, momifiés et parfaitement conservés par le froid. L’histoire s’inscrit dans deux époques, la notre auprès de scientifiques qui tentent de faire parler les corps, et cinq cents ans plus tôt, dans les pas des enfants. Les deux époques tressent une histoire emprunte de magie et de spiritisme cherchant une interprétation dans l’étude scientifique et avançant vers le destin inéluctable et tragique de ces deux enfants morts pour des croyances fortes. Le souffle du Puma est un récit fort et hyper intéressant parce qu’il prend corps dans notre réalité et met en avant un rite spirituel dont les victimes étaient des enfants. Porté par une héroïne au caractère fort, il livre un magnifique message sur le besoin, le désir de liberté.

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De larmes et d’écume de Stéphane Michaka, Pocket Jeunesse, 2023.

1872, une goélette, baptisée la Mary Celeste a été retrouvée chavirant sans plus personne à son bord mais avec son chargement intact. Tout avait été laissé tel quel comme si ses navigants étaient partis sur l’instant, mais avec l’idée de revenir… La Mary Celeste a été retrouvée mais jamais aucun de ses naufragés. Un mystère.
Douze ans plus tard, ce célèbre et énigmatique naufrage refait parler de lui lorsqu’un vieux loup de mer arrive à Londres dans la compagnie d’assurances de la Mary Celeste avec une vieille bouteille contenant un manuscrit qui permettrait de connaître la vérité. « Spotty  » Finch, 17 ans, qui seconde Basil Huntley, un passionné des naufrages, va comprendre peu à peu pourquoi son supérieur est particulièrement intéressé par cette histoire à laquelle il semble lié, et pourquoi en dépit de sa sécurité, il va tout faire pour découvrri ce qu’il s’est passé.
C’est ainsi qu’en se lançant dans les bas-fonds de l’East End, dont est originaire Spotty, Basil va remonter le fil de ses souvenirs jusqu’à son adolescence à Liverpool et sa rencontre avec une jeune fille d’un autre rang social, dont la fortune du beau-père est issue du commerce du « bois d’ébène ».
Ce roman entremêle trois fils narratifs avec une grande fluidité nous faisant ressentir les beautés et dangers de chacune des situations, faits de decisions délicates et malheureux coups du sort. A bord de la Mary Céleste sur laquelle la jeune Elsie consigne ses journées et observations dans son journal, tant sur la navigation que sur les attitudes des membres de l’équipage, entre eux, vis-à-vis d’elle, ou encore du Capitaine.
Ces passages sont immersifs et nous donnent à ressentir la houle, les embruns, les manoeuvres, les différentes tensions.
Dans Londres avec la terrible condition des enfants des rues et ce qu’il leur faut faire pour survivre, et contre qui Basil et Spotty se retrouvent.
A Liverpool où le jeune Basil vit un amour réciproque mais clandestin avec une jeune fille indépendante et vive, mais sur qui le beau-père tente d exercer une emprise terrible, l’isolant de sa famille.
Bien que l’insertion d’un personnage ne soit pas utile et que Spotty soit d’une grande maturité et culture au vu de ses origines et âge, ce roman d’aventures inspiré d’une histoire vraie est happant. Par son écriture immersive et visuelle, Stéphane Michalak nous emporte par des thématiques fortes, (émancipation féminine, emprise psychologique, amour, amitié et respect) et des personnages bien campés, confrontés à des situations intenses et périlleuses

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This is (not) a love letter d’Anouk Filippini, Auzou, 2023.

Un été – peut-être plus – sur la côte basque. Loue, son frère, sa mère, sa grand-mère. Et dans le jardin de la maison familiale une tiny house occupée par une romancière, Graziella, et son fils, Inigo. Loue est passionnée de surf, et elle est vraiment douée. Mais cette année, elle surfe en solitaire, à l’heure où le soleil se lève. Cette année pas question de retrouver la bande de copains, Ben, Cannelle, Moussa, Bixente. Cette année, Loue traîne dans son sillon un parfum d’amertume, de nostalgie, de chagrin. Et tout le roman sera l’occasion de démêler ce qui a creusé ce profond sillon derrière elle, avec l’aide d’Inigo, lumineux personnage, qui au fil des cours de surf qu’il prendra auprès de Loue, lui permettra d’accepter sa vérité et de renouer avec la vie qui palpite malgré tout, là, sous la combi !

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Romance, tome 3. Octave d’Arnaud Cathrine, Robert Laffont, 2022.

Après Romance et les Nouvelles Vagues, c’est avec grande fébrilité que nous retrouvons les mêmes personnages reflet d’une époque, d’une société parisienne très actuelle. Octave et Vicente (Vince) ont été amants et ce dernier supporte mal la brutale séparation orchestrée par Octave qui a préféré sans doute fuir un amour trop fort. Alors Vince qui souhaite (réellement ?) tourner la page se réfugie dans un fantasme : celui d’aimer un de ses profs. Tandis que son amie Marylin se « répare » elle aussi de sa rupture avec Octave en continuant de dessiner et espérer un jour rencontrer son héroïne-peintre Elizabeth Peyton, Titus et Lilian survivent à leur manière, l’un en aimant secrètement… l’autre en avalant des pilules pour oublier sa condition.

Tous vont se croiser, s’évoquer, se confier l’un à l’autre portant d’une seule voix cette génération d’étudiants durant le confinement. Une vie qui continue même si la situation n’invite pas à rencontrer de nouvelles personnes. Est-ce que finalement cet enfermement n’est pas le moment de prêter encore plus attention à l’autre et à son état psychique ? Dans ce roman choral qui s’organise en différentes phases allant du confinement au déconfinement les lectrices et lecteurs vont être les témoins des sentiments les plus profonds se jouant dans un groupe de jeunes adultes. Sans exagérer sur la place proéminente des réseaux sociaux, Arnaud Cathrine utilise les codes d’une jeunesse afin d’illustrer le rythme de l’histoire d’une douceur magnétique.

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La Dernière Saison de Selim de Pascale Quiviger, Rouergue (épik), 2023.

Dans une oasis imaginaire, Pascale Quiviger dresse une société où les femmes sont investies d’un grand pouvoir religieux. Et pour cause : le panthérisme, leur religion monothéiste, a pour objet une déesse. Ce « matriarcat » (en réalité simple contre-pouvoir face au Sultan) ne rend pas la société plus égalitaire, loin s’en faut : il est dirigé par une Infinie qui parle en prenant exemple sur Maître Yoda, la sagesse en moins.
L’ambiance « Mille et une nuit », les coutumes et croyances millénaires créées par l’auteure sont très prenantes. Et, pour les lecteurs du Royaume de Pierre d’Angle, quel plaisir de retrouver Esmée et Mercenaire ! C’est d’ailleurs l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire de ce personnage mystérieux. Le lecteur s’attache vite et durablement aux personnages, qui ont tous une histoire singulière. C’est l’un des grands talents de cette auteure : créer des figures romanesques et nuancées dont on a plaisir à suivre les aventures.

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Tous nos rêves ordinaires d’Elodie Chan, Sarbacane, 2023.

Nous voici à l’aune de l’an 2000 dans une banlieue pavillonnaire ordinaire, à Val-de-Seine, en Normandie. C’est l’été, il fait chaud, et le temps s’écoule lentement. Romane, flamboyante rousse, est du genre réservée mais extravertie lorsque sa meilleure amie Lola, jolie blonde « parfaite » est à ses côtés. Ensemble, en rollers, petit short et rires, elles font tourner les têtes et les cœurs. Cyrus d’ailleurs, aimerait bien que Romane lui accorde davantage d’attentions, pour le plus grand dam de Chloé, son amie de toujours, dont il découvre un jour de fête, et donc trop tard, qu’elle est « une fille ». Lola, elle, rêve de paillettes et célébrité, enfin, elle veut surtout échapper à l’aura de sa mère, ancienne « Miss Normandie » qui lui serine sa perfection. Alors elle participe à un casting pour devenir chanteuse, mais derrière ses airs bravaches de fille qui se la joue femme (et qui fait comme si elle savait), innocence et naïveté sont toujours là. Gabriel lui ne veut surtout pas s’attacher pour ne pas reproduire le schéma parental, alors il passe de fille en fille, fume autant qu’il peut car ça évite de se souvenir, donc de souffrir. C’est tellement plus facile d’être le bourreau des cœurs, il n’avait juste pas prévu, pas voulu, pas imaginé, succomber. Et puis il y a Serge, un père de famille qui voit sa fille grandir, devenir femme, et ça il ne supporte pas, ça le renvoie à son âge, à sa condition, ça le met minable, alors il cogne. Violence ordinaire qui se devine derrière les fenêtres mais qu’on ne veut surtout pas entendre, savoir…
Cet été-là va changer beaucoup de choses pour eux tous, leur permettre de grandir, prendre conscience, s’émanciper, reproduire des schémas ou justement s’en échapper. Et si les époques changent avec notamment les modes de communication, certaines choses demeurent… entre adolescence, premières fois, apparences et émotions. Chaque génération voudrait s’inventer, s’affranchir de la précédente tout en poursuivant des modèles et une certaine forme de normalité. Les sentiments demeurent, seuls les moyens changent (et les références musicales aussi!!). Un roman dans la prolongement de Tom Sawyer/Huckleberry Finn et qui fait référence au « Normal People » de Sally Rooney.

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Griffes de Malika Ferdjoukh, l’école des loisirs (Medium +), 2023.

C’est une enquête fort alambiquée à laquelle Malika Ferdjoukh convie ses lecteurs ! Alors qu’un hiver glacial s’abat sur Morgan’s Moor, de violents tourments bouillonnent sous la chape de gel : un drame ancien, une vision funestement prémonitoire, une griffe qui se lève pour frapper…
Quel bonheur de s’immerger dans ce 19ème siècle plus vrai que nature où l’on voyage en diligence et porte le tweed ou la dentelle sous l’oeil d’animaux empaillés ! Cette enquête rend magnifiquement hommage à Conan Doyle, mais aussi à Charles Dickens, Jane Austen et Bram Stoker. On pense aussi évidemment au mystère de la chambre jaune face à ce meurtre commis dans une chambre hermétiquement close.
Évidemment, chacun semble avoir quelque chose à cacher et le duo dépêché par Scotland Yard va avoir fort à faire. Ils seront secondés un peu malgré eux par la fille de l’aubergiste – ouïe fine, langue bien pendue et un aplomb déconcertant – qui se rêve de seconder en Sherlock Holmes.
Les personnages sont hauts en couleur, entre ce détective fan de Dickens, de shortbreads et de whisky gallois qui ne jure que par les siestes (dont il dit qu’elles « déploient le meilleur de ses intuitions »), cet auxiliaire timide mais fougueux, et cette ribambelle de témoins déroutants. Leurs dialogues pleins de verve sont réjouissants (« J’ai longtemps dormi avec un grand frère qui gagnait des tournois de cricket pendant ses crises de somnambulisme. »).

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Avez-vous lu certains de ces titres ? Lequel a votre préférence ?