Bouche Cousue – 2ème volet

Marion Muller-Colard
Marion Muller-Colard est l’auteur de Bouche-Cousue, l’excellent roman sensible et percutant dont nous avons discuté lundi. Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions :
1. D’où t’es-venue l’idée de ce roman ? 
Je n’ai jamais une « idée » de roman, c’est-à-dire que je ne pars pas d’un thème, mais d’une scène, d’un lieu, d’une atmosphère qui s’impose et que j’écris d’un jet. La scène initiale, c’était celle d’une jeune fille qui faisait éclater des bulles de chewing-gum en regardant tourner le linge derrière le hublot d’une machine à laver, dans un lavomatic. Je savais qu’elle avait 14 ans environ, qu’elle apprenait une leçon sur le Japon, je savais qu’il y avait quelque chose de mélancolique, une sourde envie d’éclater elle aussi, de partir loin, d’essorer sa vie, mais je ne savais pas pourquoi. C’est l’écriture qui me l’a appris. Ce moment de bascule où ce n’est plus moi qui dicte son histoire au personnage mais le personnage qui me la raconte.

2. Trois histoires s’imbriquent dans ce roman : sa construction s’est-elle imposée d’emblée ou as-tu dû la travailler dès le départ ? Notamment son format court.
C’est un peu la même réponse : je travaille beaucoup l’écriture, le mot, celui-là plutôt qu’un autre, le rythme, la cadence des phrases, leur soie dans la bouche. J’ai une écriture très buccale, je dois avoir du plaisir à la mettre en bouche, à me relire à voix haute. Si quelque chose gêne ce plaisir, s’il n’y est pas, je réécris, j’agence autrement, je coupe, je chercher d’autres mots. Mais la construction je n’y pense pas consciemment, elle déroule, elle s’impose.

3. La question sur le choix du cadre spatial, d’abord le huis clos de la première scène, lors du repas de famille. Un choix volontaire ? Evident ?
Ce n’est pas un choix, c’est comme ça. Cette jeune fille que je découvre sur la carrelage blanc du lavomatic, elle me hante, ensuite je découvre qu’aujourd’hui elle est adulte, et voilà. Je sais qu’elle n’est pas mariée, je ne sais pas encore pourquoi. Je sais qu’elle a cette relation privilégiée avec son neveu Tom. Et c’est cette scène, que j’écris dans un second, voire troisième temps, après avoir pris des notes depuis plusieurs années sur la jeune fille de 14 ans, c’est cette scène, ce recul qui me donne à comprendre son histoire et à la dérouler ensuite.
4. Pour rester sur le cadre spatial, ce fameux Lavomatic : Particulièrement original et en même temps très riche symboliquement. On se rappelle un peu le commerce des parents d’Annie Ernaux, un lieu chargé socialement, qui conditionne l’éducation, un lieu dont on veut s’échapper comme on veut s’échapper de sa famille. Avais-tu ces idées en tête lorsque tu as choisis le cadre spatial de l’intrigue ?
Ce n’était pas des idées mais des sensations. Il m’arrive d’écrire des choses plus intellectuelles, des essais, des articles etc… Le roman, pour moi, c’est l’endroit de la pure écriture et de la sensation, je n’ai pas envie d’avoir une idée, une pensée, un message. Je veux écrire avec les nerfs, le ventre, pas avec la tête. Et dans un deuxième temps, cela devient évident. Mais si cela avait été construit, ce lien organique entre le lieu et la problématique familiale, fort est à parier que je l’aurais forcé, exagéré, que ce serait devenu lourd. A mesure de l’écriture j’ai découvert et filé la métaphore, parce qu’elle était là, inconsciente au départ.
5. Qu’aurais-tu à dire sur la question de l’homosexualité, qui est abordée très en creux dans le récit : jamais explicitée, mais pourtant toujours en filigrane (par le scandale du début, puis l’histoire d’amour d’Amandana, ainsi que par les personnages de Marc et Jérôme) ?
Et voilà où ça se complique, c’est que je n’ai rien à en dire de particulier. J’ai beaucoup lu sur mon roman que mon héroïne est homosexuelle. Je ne sais même pas si c’est vrai. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est une identité en soi. Elle est à un âge où afflue la sensualité de façon violente, déconcertante. L’adolescence c’est une éruption, le désir tout azimut. Ce n’est pas l’âge de tirer des conclusions. En fait ce n’est pas Amandana qui tire des conclusions sur sa sexualité, elle vit ce qu’elle vit dans cet âge brut, elle le vit avec pureté, innocence, parce que les seules personnes qui expriment autour d’elle autre chose que de l’ordre, de l’organisation et de la discrétion, ces seules personnes sont un couple d’hommes qui l’initie à la joie, à la gratuité, à l’expression des sentiments, la possibilité de pleurer, de rire. Ils sont un vrai couple, ça transpire, ça palpite, ça témoigne d’un amour qui fait envie, contrairement au couple parental. Mais ni Marc et Jérôme, ni Amandana ne tirent des conclusions de ce qu’elle traverse, de ce qui la traverse cette année là. C’est la violence des conventions et de la honte qui finalement, paradoxalement, l’enferme dans une identité qui peut-être n’était même pas la sienne. Et en réalisant cela, je me dis : voilà le paradoxe, c’est le rejet qui pousse à forcer le trait d’une identité, à la figer.
6. Quels retours en as-tu d’adolescents qui l’ont lu ?
J’ai eu à ce jour peu de retour d’adolescents, les rencontres autour de ce livre sont programmées à partir de l’automne… Mais j’ai eu beaucoup de retours d’adultes, en chair et en os et via la presse, les blogs etc. Celui qui m’a le plus touchée, c’était celui d’une amie qui me disait qu’elle l’avait fait lire à son mari qui n’est pas très à l’aise avec l’homosexualité. Il lui a dit que ce roman avait déplacé ses préjugés et ses clichés, dans le partage intime qu’il a vécu avec Amandana, à qui il s’est attaché. Je n’écris pas de romans pour faire passer des messages, mais si par l’attachement à un personnage, par l’empathie, des lecteurs peuvent se sentir plus proches de tout type de différence, alors vraiment cela me rend heureuse. J’ai aussi lu dans la presse et dans des blogs que c’était dommage que cette histoire finisse si mal. Ce n’était pas un choix conscient, mais avec le recul je me dis que c’est peut-être parce que cette histoire est violente et sans beaucoup d’espoir (très très frustrante en terme de happy end, comme peut l’être la vie parfois) que des personnes peuvent se sentir interpellée et réaliser la violence qui est en eux et notre rejet si ancré, presque inconscient, de la différence.
Mille mercis à Marion d’avoir pris le temps d’échanger avec nous autour de cet excellent roman.
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Pour apporter un éclairage à la dernière question, voici le retour de Lucie, ado lutine et lectrice qui nous donne son avis sur les questions discutée dans la lecture Commune :
Peux-tu résumer « Bouche Cousue » en une phrase ?
En gros, c’est l’histoire d’une fille de 30 ans qui écrit son histoire à son neveu pour lui dire qu’elle est comme lui.
 A qui peut s’appliquer le titre ?
Amande ne dit pas tous ses sentiments aux autres… Cela contraste avec le fait qu’elle chante : elle s’exprime par le chant ! Je pense qu’elle connaît mieux Marc et Jérôme que ses propres parents ; son père emploie aussi des mots qui ne révèlent pas ce qu’il fait ou ce qu’il pense. Sa mère semble très occupée ; on ne sait rien d’elle.
 Où se passe cette histoire ?
Je me représentais bien la salle du Lavomatique. Amandana trouve un lien à la fin avec les machines : elle dit qu’elle voudrait être comme le linge pour être caressée par sa maman et vidée de ce qu’elle pense. C’est aussi grâce aux vêtements laissés dans une des machines qu’elle rencontre Marc et Jérôme.
Comment est-elle racontée ?
Au début, je ne comprenais pas pourquoi Amandana était attachée à son neveu et pourquoi ses parents n’avaient pas l’air de l’aimer. En entrant dans l’histoire, j’ai compris ce qui les rapprochait et pourquoi on commençait par cette réunion de famille.
J’ai apprécié que ce roman soit court : je n’ai pas décroché de l’histoire. Mais j’aurais bien aimé savoir ce que Tom devenait… quinze ans plus tard.
 Le mot « homosexualité » n’est pas prononcé dans le livre et il y a beaucoup de non dits. Qu’en penses-tu ?On comprend que la narratrice est homosexuelle, on n’a pas besoin de ce mot. Raconter ainsi ne choque pas le lecteur : c’est pour dire que c’est naturel !

 Qu’est-ce qui t’a marqué dans les relations entre les personnages ?
Ce qui m’a choqué, c’est de voir qu’en quinze ans la réaction des parents n’avait pas changé. Dans les deux générations, ce sont les sœurs (Mado et Eva-Paola) qui dénoncent l’homosexualité et le disent comme si c’était interdit.
J’ai été intriguée par le fait que Mado soit aussi différente de sa sœur : elle est comme ses parents et n’essaie pas de découvrir autre chose, d’autres façons de vivre. Je trouvais aussi étonnant qu’elle n’avertisse pas plus tôt ses parents qu’elle est enceinte.
Quand Amandana découvre qu’elle a ses règles et qu’elle cherche de l’aide, on comprend qu’elle n’a pas vraiment de famille, que sa famille n’est pas présente pour elle.

J’arrivais bien à me représenter le personnage de Marc et j’aurais voulu connaître plus de détails sur ces deux hommes. On ne sait pas pourquoi ils sont aussi généreux. J’imagine qu’ils prennent Amande pour leur fille.

Je trouve que la façon qu’Amande a de considérer ses camarades de classe est étonnante : on dirait qu’elle vit dans un monde à part, que personne n’est comme elle.

 Quelle place occupe le projet dans l’histoire ?
C’est important parce qu’il permet à Amandana de se découvrir une personnalité et un talent. Il lui permet aussi de s’approcher de Marie-Line mais elle comprendra plus tard que cette fille n’est pas si différente des autres.

 Qu’as-tu ressenti quand Amande se détourne de Marc et Jérôme ?
Je ne comprends pas pourquoi elle ne reste pas avec eux. Elle a sans doute honte d’eux. Mais c’est stupide et dommage parce qu’elle passait des moments joyeux avec ce couple, qui sont comme ses parents.

 Veux-tu parler de la fin ?
Je trouve désolant que pendant 15 ans Amandana reste seule et triste avec ses pensées. On a l’impression que tout le monde la rejette.

Bouche Cousue

Bouche cousue.-Marion Muller-Collard Gallimard, collection Scripto

 

En janvier dernier, la lecture de Bouche-Cousue de Marion Muller-Colard m’avait laissé bouche bée. Une claque, une secousse. Et un émerveillement esthétique à la fois. Nous en avons discuté, A l’ombre du Grand Arbre, longuement, passionnément. Il en est ressorti parfois des choses très personnelles, des digressions émouvantes que je ne pouvais pas toujours retranscrire ici.  Voici donc, en version « abrégée », le contenu de nos échanges.

C. du Tiroir : Quelques mots sur Bouche Cousue ? Comment présenteriez-vous l’intrigue en une phrase ?

Pépita : Une lecture gifle au sens propre comme au figuré, une plongée dans le désir ou les désirs, avoués ou inavoués, mais dans ce cas présent bafoués car muselés par un souci de propreté extérieure et un cri de solidarité aussi entre générations comme pour conjurer le sort.

Alice : Je dirais tout simplement que l’acceptation de certains baisers serait une idée bien plus brillante que celle de coudre des bouches.

Colette : Bouche cousue c’est l’histoire bouleversante d’Amandana, de Tom et de tant et tant d’adolescents en quête de sincérité, de vérité, d’honnêteté et qui ne trouvent face à eux que le silence de l’incompréhension.

Solectrice : Une femme meurtrie confie à son neveu l’histoire douloureuse de son adolescence et ses pensées torturées, brassées comme dans le tambour d’une machine à laver.

Pour ce qui est du format, on est dans le condensé, le direct. Une centaine de pages très (trop ?) vite avalées, on referme le livre un peu sur notre faim. Et pourtant, ce format est nécessaire. Qu’en pensez-vous ?

Pépita : Je ne suis pas à proprement restée sur ma faim, non, je ne peux pas dire ça. C’est une lettre qui est adressée à un jeune de 15 ans, d’une tante à son neveu, comme pour lui dire, non pas de ne pas faire la même erreur, mais de vivre sa vie pleinement. Un format court cinglant comme la gifle. De cette lecture, j’en suis sortie triste, en colère mais en même temps pleine d’un élan d’amour. Et aussi en me posant cette question : que ferais-je en tant que parent ? Quelle serait ma réaction ? Un temps d’introspection donc.

Alice : Je ne me suis pas du tout posé la question du format. Ni trop court, ni trop long. Ce livre m’a d’ailleurs fait penser à 50 minutes avec toi de Cathy Ytak dans la collection D’une seule voix, sûrement pour le côté monologue introspectif et la concision du texte.

Colette : Comme Alice je ne me suis pas posée la question du format trop heureuse de me laisser prendre au filet de voix d’Amandana et de pouvoir la lire jusqu’au bout, d’un trait, comme Tom a pu sans doute lire cette lettre de sa tante sans s’interrompre, y puisant immédiatement une forme d’énergie triste.

Solectrice : J’ai aimé le rythme de ce court roman. Pour moi, son format s’apparente justement à celui d’une longue lettre, confidence, s’attardant sur cette période intensément vécue par la narratrice. Plus long, je pense qu’il aurait perdu de son caractère percutant, qu’il se serait attardé sur des questions ou des explications, vaines pour accéder à l’émotion de la narratrice.

Bouche cousue aborde les tabous et les non-dits dans une famille, et le mal qu’il peuvent faire. Dans la lignée de son sujet, l’auteur adopte une narration très en retenue, avec beaucoup d’implicite. Trouvez-vous comme moi que cette pudeur, ces « creux », rendent son texte d’autant plus puissant et évocateur ?

Pépita : Oui je te rejoins totalement, c’est ce qui fait la force de ce récit de ne pas nommer l’homosexualité, y compris pour le couple d’hommes où Amande trouve refuge. On pourrait reprocher à l’auteure de cacher aussi les choses, comme pour les tabous de la famille. Justement non : cela donne de la place au lecteur pour respirer dans cet étouffoir et pour laisser venir à lui tous ces questionnements de l’adolescence. Chacun peut s’y retrouver du coup : l’adulte devenu adulte qui va faire ressurgir sa propre adolescence et l’adolescent qui va pouvoir se dire que ce qu’il ressent est universel. Je pense aussi que le fait d’avoir utilisé la lettre comme communication est très forte aussi, surtout à l’adolescence. Elle est comme une bouteille à la mer. Beaucoup de métaphores dans ce texte très chargées symboliquement et qui remuent beaucoup de l’intérieur : le lavomatique, l’âge pas anodin des personnages principaux (15 ans et 30 ans), les vêtements, comme tu dis Colette, j’ai trouvé cette scène sublime dans ce qu’elle révèle car un enfant qui se déguise, c’est perçu comme normal, mais chez l’adolescent c’est transgressif. Pourquoi ? (Je pense au magnifique film Billy Elliot). Ce roman aborde surtout, bien plus que l’homosexualité, le regard de la société sur les convenances sociales, le fait qu’à partir d’un certain âge, il faut rentrer dans les cases. Amande y est entrée dans la case mais à quel prix ! Cette lettre à son Tom, c’est lui dire de vivre SA vie. Cet aspect m’a bouleversée car on a tous dans nos familles une figure extérieure à nos parents qui nous a marqué à un moment de notre vie.

Colette : En effet l’implicite participe de la force de ce texte et aussi de son universalité. Ce n’est pas un livre « sur » l’homosexualité mais sur la quête de soi au cœur de l’adolescence. Je pense que n’importe qui peut se reconnaître dans les questionnements d’Amande, quelque soit son orientation sexuelle. La scène où Amande essaie les vêtements abandonnés dans le Lavomatic, par exemple, évoque pour moi un moment clé de l’adolescence, ce fameux moment où l’adolescent-homard change de carapace et se retrouve à nu – pour reprendre une métaphore de Dolto que je trouve assez juste. Il me semble que cette scène est d’ailleurs un symbole très fort qui relie l’univers familial d’Amande à ses tourments d’adolescente. J’aime beaucoup cette scène…
J’aime beaucoup Pépita ton analyse du déguisement qui devient travestissement selon l’âge, je n’y avais pas pensé, au final le poids du regard des autres c’est surtout de ça dont parle ce roman au final…

Alice : Je suis complètement d’accord avec tout ce que vous dites et j’aurais peu de choses à rajouter sur cette question…. Ou peut être que j’établirai un parallèle entre l’implicite très présent dans ce livre qui est comme un écho à tous les secrets et non-dits de cette famille conservatrice, qui ne veut surtout pas de vague. L’auteur n’en dévoile pas trop, comme les parents taisent ce qui n’est pas conforme. Deux formes de silence qui se complètent.

J’ai souri à la lecture de vos références littéraires et cinématographiques, pour ma part, j’avais en tête la chanson d’Alain Souchon  » L’amour à la machine »… Décidément, Le lavomatic est un symbole fort !

Solectrice : Comme il est bon de découvrir que ce sentiment de l’amour naissant n’est pas aussitôt étiqueté, mais ressenti de l’intérieur, à l’égal de tout autre amour. On ressent ainsi la candeur de la jeune fille et son émoi prend plus de force, devient universel. On partage sa pudeur, puis on est choqués par la violence des réactions de sa famille.

Il y a cette scène du repas de famille dont vous avez très bien parlé. Et puis il y a autre chose qui m’a été particulièrement douloureux, à la lecture, c’est la relation entre Amandana et sa soeur. Sa soeur, digne héritière de ses parents, empressée de perpétuer la tradition familiale du rien qui dépasse, comme pour mieux expier son propre péché, dont le récit ne nous dit pas comment il a été accueilli dans l’histoire familiale (on s’en doute). Cette Mado, qui participe a l’oppression mais dont on sent tellement aussi la propre blessure. Ces deux sœurs qui devraient être alliées, et qui se sont « ratées », comme l’explique Amandana notamment sur un épisode symbolique de leur vie de femmes. Partagez-vous mon sentiment sur ce personnages ? D’autres vous ont plus marqué ?

Pépita : Ah oui complètement d’accord avec toi. En fait, on pourrait penser qu’elle est plus forte qu’Amandana qui elle semble empêtrée dans son manque de confiance comme si elle n’était finalement pas née dans cette famille. Elle est comme un Ovni. Mais non, Amandana est plus forte mais elle ne le sait pas encore. Sa sœur est encore plus malheureuse car elle sent bien qu’elle s’est enfermée toute seule. C’est terrible. Il y a une immense solitude, un gouffre béant dans cette vie-là, une immense fatigue. Elle le sait. Mais elle n’a pas appris à faire autrement. Pire : elle le transmet à sa propre petite fille, qui m’a l’air aussi être une petite Mado en devenir. Soit elle reste toute sa vie ainsi en mettant un mouchoir sur ses aspirations profondes, soit un jour ça casse et là ça fait mal. La scène dont tu parles est très révélatrice dans cette indifférence. Mais je pense que Mado a tellement à porter pour elle-même et c’est déjà tellement lourd qu’elle n’a pas la force de porter plus. En contrepoint, j’ai trouvé que le couple d’hommes (que je les trouve épatants ces deux-là !) a bien su faire pour accompagner Amandana sur sa vie de femme. J’ai trouvé ce passage tellement lumineux, presque risible dans la maladresse mais si touchante. Que du coup cela a occulté un peu la froideur de la famille. J’ai préféré garder la lumière plutôt que la noirceur.
Une autre scène aussi juste ébauchée : celle de la bague…très révélatrice de la confusion des sentiments et de la perception que chacun peut en avoir…Cette Marie-Line, je la sens pas…Manipulatrice ? Indiférente ? Un jeu pour elle ?

Alice : Elles se sont ratées les sœurs ? Je ne sais pas … Elles peuvent se retrouver aussi un jour … Tout n’est pas irréversible…Ce serait pour moi une possible porte ouverte s’il y a avait une suite à ce livre.
Je ne dirais pas que Mado participe à l’oppression mais plutôt qu’elle fait figure de « soumise ». Comme le dit Pépita, elle s’est enfermée toute seule. Par choix ? Par crainte ? Par obligation ? On ne le sait pas.
Et tout porte à croire qu’elle subit sa vie plutôt que de la vivre.

Pépita : oui mais quand même…Amandana perçoit ce dimanche-là chez Mado sa sœur une lassitude qu’elle a du mal à dissimuler. Elle l’exprime très clairement comme si elle espérait que sa sœur, pour une fois, aurait pu se ranger de son côté. Du coup ça peut exploser à tout moment cette oppression et prendre un tour incontrôlable. Sauf que là tout est maitrisé, répété, comme une boucle que rien ne pourra jamais arrêter. Tout est dans une violence plus ou moins retenue (parce que le beau-frère, ce qu’il est cinglant dans son genre !) sauf la gifle qui elle claque et signifie fin de la discussion. C’est une cocotte-minute cette famille.

Colette : Mado, je ne la comprends pas en effet, je vois plutôt sa manière de perpétuer le silence traditionnel familial comme une manière de masquer sa « faute » à elle, de se rattraper, de se faire pardonner les règles qu’elle aussi à transgresser en ayant Tom alors qu’elle est encore lycéenne. Mais je ne lui pardonne pas d’avoir « balancé » sa sœur alors qu’elle partageait un secret qui aurait pu les rapprocher. Et comment se faire confiance après ça ???
Quant à mes personnages préférés, comme Pépita, il s’agit de Jérôme et Marc, leur bienveillance, leur écoute de chaque instant, leur amour pour Amandana sont vraiment touchants. Ils incarnent à la fois amitié et éducation bienveillante et j’ai vraiment été « déçue » que notre héroïne les rejette…

Solectrice : J’ai aussi été très touchée par ce passage que tu évoques et par cette relation manquée avec celle qui aurait dû la guider, l’aimer. Je comprends qu’elle se veut aussi distante que les parents, ses modèles. Je comprends aussi qu’elle porte sa blessure et qu’il en sort du venin, du mépris pour sa sœur. Et je trouve douloureux que cette relation les poursuive dans leur vie d’adultes, que rien ne vienne l’apaiser, que le non-dit l’emporte à nouveau.

Concernant les autres personnages, j’ai aimé, bien sûr, le duo de Marco et D’Jé, et le cocon qu’ils tissent autour d’Amande. J’ai apprécié la chance qu’elle avait de les rencontrer, l’amitié qu’ils lui témoignent et l’implicite aussi sur la profondeur de leur relation. Mais je me suis questionnée sur le choix que fait l’adolescente de les rejeter, malgré les remords qu’elle exprime.

Pépita : Contrairement à vous, je n’ai pas été « déçue » du rejet dAmandana envers le couple de ses amis. Je me suis dit c’est la vie ! Combien de personnes perdons-nous sur notre chemin ? Mais le souvenir de leur présence bienveillante peut toujours nous accompagner. Ils ont été là pour elle à un moment de sa vie, et avouons que leur rencontre était plus qu’improbable ! J’ai eu un pincement au cœur oui sur le moment. Mais le monde est petit…
J’aime beaucoup l’idée du giron maternel que tu développes Solectrice, car ce roman c’est aussi un roman d’émancipation, bridée certes, mais de tentative d’émancipation des jupes de maman. Et combien c’est fort en symboles dans ce récit !

 

Un roman qui a remué bien des choses chez chacune de nous, c’est sûr. On ne saurait que trop vous conseiller de le lire:

Bouche Cousue, Marion Muller-Colard. Gallimard Scripto, 2016.

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Morceaux choisis de nos chroniques (par ordre de parution) :

« Quelques chapitres nerveux, si forts et si douloureux, qui disent tant de choses, tout en subtilité.  » le Tiroir à histoires

« Un roman sincère et intime, d’une grande qualité d’écriture et d’une réflexion nécessaire. » A lire au pays des merveilles

« Ce roman est un boomerang. Comme ceux que savent si bien fabriquer les familles où la parole n’a pas sa place, où les tabous, eux, doivent surtout rester à leur place. »   Méli-mélo de livres

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Et on se retrouve mercredi à l’ombre du grand arbre pour une lecture d’ado de Bouche Cousue avec Lucie de Lectures Lutines et un entretien avec Marion Muller-Colard !

A mercredi !

 

Ma maman et moi …

Présente ou … absente.

Aimante ou … insensible.

Protectrice ou … envieuse.

Quelle qu’elle soit, tout le monde a une maman.

Et la littérature jeunesse ne s’y trompe pas, la figure de la mère est souvent là.

Il y a quelques mois, nous nous intéressions à la figure maternelle dans l’album, aujourd’hui nous vous proposons une sélection thématique sur les relations mère-enfant.

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Ma maman et ... Bouma :

mamanestMaman est là d’Ichinnorov Ganbaatar , illustrations de Baasansuren Bolormaa. Syros, 2013.

Un conte venu tout droit de Mongolie qui nous raconte toutes les ruses d’une mère pour protéger son petit du terrible renard.

Retouvez son avis complet

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Soleil d’hiver de Jorge Luja, illustré par Mandana Sadat et trsoleiladuit par Carl Norac. Didier jeunesse, 2005.

Un petit poème qui parle de l’attente de la mère et des retrouvailles avec des illustrations tout aussi poétiques de Mandana Sadat.

Retouvez son avis complet

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ollivierPlus jamais sans elle de Mikaël Ollivier. Seuil, 2012.

Une écriture fluide et prenante dans ce roman pour ado qui raconte l’abandon du point de vue du fils et de sa mère.

Retouvez son avis complet

et celui d’Alice

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Ma maman et … Chlop :

chutChuuut ! de Minfong Ho Holly Meade. Père castor Flammarion, 2000.
Une maman berce tendrement son enfant. Mais dans la jungle environnante, les animaux n’ont de cesse de faire du bruit. Elle les apaise un à un avec sa berceuse pour permettre au bébé de s’endormir enfin. Mais a-t-il vraiment sommeil ce coquin ?

Retrouvez son avis complet

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genouxSur les genoux de maman de A.H. Scott G Coalson. L’Ecole des loisirs, 1993.
Michael et sa maman profitent d’un moment de complicité pour se balancer et se câliner. Ils en oublieraient presque la présence du bébé qui dort juste à coté.

Retrouvez son avis complet

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bigQuand Big Mama a créé le monde de Phyllis Roots, Hélène Oxenbur., Père castor Flammarion, 2002.
Elle n’a pas fait les choses à moitié Big Mama quand elle a créé le monde, pour son bébé juché sur sa hanche. La lumière, la terre, les arbres, elle n’a pas manqué d’idées. Et bébé était ravi.

Retrouvez son avis complet

et celui de notre collectionneuse de papillon

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Ma maman et … Alice :

crabe

Ma mère le crabe et moi d’Anne Percin. Le Rouergue, 2015.

Une histoire de femmes, entre un mère et sa fille obligées de traverser ensemble la maladie. Une histoire dédramatisée où le franc parler et la complicité laisse place à un roman touchant et intelligent. Parfois drôle et souvent émouvant.

Retrouvez son avis complet,

celui de Pépita et celui de Sophie

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albertine2Mon tout petit d’Albertine et Germano Zullo. La joie de lire, 2015

Un livre comme une ronde de la vie.

Une histoire d’amour protecteur entre une mère et son fils. 

Un album délicat à savourer page après page.

Retrouvez son avis complet,

celui de Pepita et celui de Sophie

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vastDe maman en maman d’Emilie Vast. Editions MeMo, 2016

De génération en génération, ainsi va la vie de maman en maman …

Retrouvez son avis complet

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Ma maman et … Pépita :

lenainElle sera toujours là de Thierry Lenain et Manon Gauthier, éditions D’Eux, 2016.

Un album d’une sensibilité rare sur la relation mère/enfant qui exprime la permanence de ce lien à travers le temps et la reconnaissance de celui qui a reçu.

Retrouvez son avis complet

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abierComment je me suis débarrassé de ma mère de Gilles Abier. Actes sud junior, 2015.

Des portraits plus que caustiques entre mères et ados. On n’y croit pas parfois mais on y retourne !

Retrouvez son avis complet;

celui de Sophie et celui d’Alice

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janisJanis est folle d’Olivier Ka. Le Rouergue, 2015

Une relation fusionnelle entre une mère et son fils qu’on pourrait penser malsaine, mais un roman d’une rare profondeur sur les ressorts de la nature humaine.

Retrouvez son avis complet

La lecture commune  à l’ombre du grand arbre

et l ‘interview de l’auteur

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Ma maman et ...la collectionneuse de papillons :

petronillePétronille et ses 120 petits de Claude Ponti, L’école des loisirs, 1990.
Une maman qui n’a pas froid aux yeux et qui accomplirait l’impossible pour protéger TOUS ses petits !

Retrouvez son avis complet

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sentCa sent bon la maman, Emile Jadoul, Claude K. Dubois, Ecole des loisirs, 2013.

Un tête à tête essentiel pour apprivoiser la nuit, celui d’une mère et son enfant. Un album d’une infinie tendresse.

Retrouvez son avis complet

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desicionLa décision d’ Isabelle Pandazopoulos, Gallimard, 2013.

Quand devenir mère est impossible. Quand refuser d’être mère est peut-être la plus grande responsabilité de parent que l’on puisse prendre… un roman troublant.

Retrouvez son avis complet

celui d’Alice et celui de Pépita

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Ma maman et ..Céline de Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse :

ouestMa mère à l’ouest d’Eva Kavian. Mijade, 2012

Un récit de vie poignant qui tourne autour de cette question : comment devenir mère alors qu’on en a soi-même été privé?

Retrouvez son avis complet

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Maman et ...Sophie 

houdartMa mère de Stéphane Servant et Emmanuelle Houdart. Thierry Magnier, 2015.

Un album fort, poétique et poignant sur l’amour d’une mère sauvage. Ici, on perçoit cette mère pas toujours facile à comprendre mais si aimante pourtant. Ici, on parle de l’amour intemporel d’une mère pour son enfant.

Retrouvez son avis complet

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susieUne mère, comment ça aime ? de Susie Morgenstern et Jacques Azam. La Martinière jeunesse, 2014

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Dans ce documentaire moderne et dynamique, on met en avant toute la complexité du rapport mère/enfant à l’adolescence : les difficultés, les oppositions et pourtant l’amour, toujours.

Retrouvez son avis complet

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jupesDans les jupes de maman de Carole Fives et Dorothée de Monfreid. Sarbacane, 2012

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Symbole du besoin de protection des petits, ce petit garçon se créer tout un monde dans les jupes de sa maman. Mais ce qu’on voit aussi, c’est cette maman indépendante et moderne et qui allie parfaitement la maternité et la féminité.

Retrouvez son avis complet

et celui d’Alice

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Ma maman et … Les lutines :

bramiMoi j’adore, maman aussi d’Elisabeth Brami et Lionel Le Néouanic. Seuil Jeunesse, 2004.

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Un petit album où l’on prend plaisir à se trouver des points communs et des différences avec sa maman.

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Ma maman et ..Céline du blog Le tiroir à histoires

rotaRita la poule veut un bébé de May Angeli. Editions des éléphants, 2016.

Ravissant album dans lequel le lien maman-enfant est appréhendé du point de vue d’une « mère-poule » aimante et inquiète. Un album solaire, dont les illustrations en gravure sur bois peintes enveloppent le récit d’un superbe écrin. A découvrir à tout prix !

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meduseMère Méduse de Kitty Crowther. L’école des loisirs, 2015.

Dans le secret d’une maison grotte au bord de la mer, par une nuit de pleine lune, « le grand travail de la vie commence »… La naissance de la petite Irisée va transformer la vie de Méduse, la projetant dans cette immense aventure qu’est celle de la maternité. Un envoûtement que cette histoire de mère et de mer, aux confins de la mythologie et de l’imaginaire. Une fable terrifiante et magnifique, qui ne manque pas de m’émouvoir à chaque lecture.

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renardMaman Renard d’Amandine Momenceau. L’Agrume, 2015

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Des paysages enneigée, une maman renard et ses petits. les renardeaux découvrent le monde et expérimentent la séparation au fil d’un jeu de cache-cache. Les découpages d’Amandine Momenceau animent brillamment le récit. Un magnifique album à découpes et rabats réalisé avec virtuosité. Un vrai coup de coeur. 

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Quelques références bibliographiques…

et tant d’autres encore …

 

Lecture commune : J’aime pas les clowns de Vincent Cuvelier et Rémi Courgeon

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J’aime pas les clowns de Vincent Cuvelier et Rémi Courgeon. Gallimard, 2015

Bien avant de savoir que ce livre s’inscrivait dans une trilogie, j’ai été attirée par le titre et le duo d’auteurs. Une promesse alléchante avant de découvrir une histoire qui n’est pas forcément celle attendue. 

Avec  Pépita (Meli-Melo de livres) et Colette  (La collectionneuse de papillons), nous avons eu plaisir d’en parler autour d’une lecture commune, de se questionner et de vous en faire profiter !

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Alice :  « J’aime pas les clowns »  – A la découverte du titre, j’ai pensé à une histoire de cirque, mais à regarder de plus près la couverture, j’ai commencé à être interpellée. Sans avoir ouvert le livre, quelles sont vos premières impressions, vos premières suppositions, vos premiers questionnements ?

Pépita : J’avoue que des trois de la trilogie, c’est celui dans lequel j’ai eu curieusement le plus de mal à entrer. Les deux autres sont plus explicites. Ayant lu les deux autres, je m’attendais à un sens caché. Mais l’implicite est tel dans celui-ci que je l’ai relu plusieurs fois. Oui comme toi, une histoire de cirque à première vue. Mais dès les premières pages, on perçoit autre chose et on se demande bien ce qui va vous éclater à la figure à plusieurs reprises. Et cette fin qui n’en pas vraiment une…Je me suis d’ailleurs demandée comment les enfants percevaient cette histoire qui m’a serré le cœur, comme les deux autres d’ailleurs.

Colette : Quant à moi, qui n’aime pas les clowns non plus, j’ai trouvé cette couverture tout à fait angoissante ! Un clown dépité, le pantalon dégoulinant de je ne sais quel obscur liquide, un énorme seau sur la tête qui lui cache la moitié du corps avec cette ville en ruine en arrière-plan : comment dire à quel point j’ai trouvé l’image troublante, dérangeante. Heureusement il y avait ce couple mère-fille en arrière-plan pour me rassurer et instiller une goutte de poésie dans ce paysage macabre. En tout cas d’entrée de jeu, je me suis dit que cette histoire- là serait grave…

Alice : Une couverture que je n’ai pas vu au premier coup d’œil, j’étais plutôt emballée par le duo Cuvellier/Courgeon que j’adore. Mais pour moi, une couverture qui a pris tout son sens une fois le livre refermé. Je trouve qu’elle recompose la totalité de l’histoire.

D’ailleurs qui se lance pour un petit résumé (maintenant qu’on sait qu’on ne parlera pas de cirque !) ?

Pépita20160926_113038 : Une grand-mère emmène sa petite fille au cirque voir les clowns, dit-elle. Sur le chemin, la ville est en ruine. Sauf que la petite fille n’aime pas les clowns. Moi non plus, lui répond la grand-mère, mais j’ai changé d’avis. Puis on les retrouve sous le chapiteau pour le spectacle et les clowns arrivent. Malaise de la petite fille. A la fin du spectacle, la grand-mère l’emmène devant la roulotte face au grand clown.

Alice : Tiens cela fait deux fois que je me trouve face à des personnes qui disent qu’il s’agit d’une petite fille. Pour moi, c’est un petit garçon, la grand mère dit « mon grand ».

Colette  : Ah oui, je confirme, c’est un petit garçon, à l’air renfrogné et aux cheveux en bataille, mais qui écoute d’une oreille attentive l’histoire de sa grand-mère. Pourquoi a-t-elle changé d’avis sur les clowns, sa grand-mère, elle qui comme lui ne les aimait pas petite ? Cette question nous plonge dans le passé, dans les souvenirs d’enfant de cette vieille dame à la robe fleurie et au parlé familier, à une époque où la seconde guerre mondiale venait de se terminer et où tout était à reconstruire, y compris l’histoire familiale…

Pépita : Ah ben ça c’est marrant parce que je n’ai plus le livre en main et au premier jet j’ai écrit petit garçon et j’ai eu un doute ! …Je l’ai lu trois fois ce livre, je n’arrive pas à le saisir…

Alice : Ah oui ? Qu’est qui reste insaisissable dans cet album  Pépita ? 
Une ville en ruine, un enfant que sa grand-mère traîne au cirque, l’occasion de voir resurgir  des souvenirs douloureux sur la seconde guerre mondiale…. on se trouve face à un récit enchâssé dans l’histoire en fait , on navigue entre le moment présent et le passé que raconte la grand-mère. Je suis d’accord avec Colette, le ton a toute son importance, il est aussi gai que l’histoire est triste.

C’est justement quelque chose que j’ai terriblement apprécié dans cet album, ce décalage entre le fond et la forme, pas vous ?

Pépita : Ben moi il me met mal à l’aise ce décalage, il y a trop à lire entre les lignes, à la première lecture, j’ai pressenti un drame plus grand que l’histoire elle-même. Cet album me fait peur, même adulte. Il me brûle. La première fois, je ne suis pas allée jusqu’à la fin. J’ai fermé à la page du chapiteau. C’est la force des images qui me font ça, plus que le texte que je ne trouve pas si gai non plus ! Cette insistance de la grand-mère, avec sa bonhomie apparente, elle rajoute du malaise non ? Et puis je l’ai rouvert, finalement, je voulais connaitre la fin…si fin il y a. Et puis cette question immédiate : comment les enfants vont-ils comprendre le « vrai » message ? Faut-il nécessairement qu’ils le saisissent d’ailleurs ? Je ne sais pas, je n’ai pas la réponse…mais ça me titille.

Alice : Très intéressant de voir comment nos avis divergent ! C’est ça la richesse de nos lectures communes !
Je suis d’accord, le texte n’est pas gai sur le fond, tout est dans l’intonation, le langage, l’interpellation … mais à ton inverse, je crois que cela apporte aussi la note d’espoir et je trouve que cela plombe moins le récit.
Je voulais aussi parler des illustrations, les couleurs utilisées : ces couleurs chaudes et particulièrement ce jaune qui nous suit de bout en bout et qui est un écho au texte ( robe jaune, fleur jaune…, cheveux blond, ..).
Mais aussi du décalage qui continue à être utilisé par les auteurs, de ces oppositions entre texte et image. Personnellement j’ai été interpellé par la page où le texte décrit la guerre alors qu’un dromadaire mâchouille un programme et que dans le ciel est écrit le « cirque Zoli ». C’est sûr ce décalage est là pour déranger et ça marche ! Mais il est vraiment pour moi tout l’optimisme et l’espérance qu’il faut garder par les temps difficiles.
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 Pépita : Ces éléments que tu décris, je ne les ai pas vus de suite. Leur charge symbolique est forte. Le jaune : le soleil, la lumière ? Le chameau et le cirque sur fond de ruines, le retour de l’insouciance dans un pays en reconstruction, en plus les vaincus, sans doute. J’ai été happée par le malheur d’abord et par le recul dont fait part l’enfant. Il ne veut pas y aller. Il est forcé. ça m’a gênée cet aspect-là. Beaucoup. Car on n’explique pas, sauf des pistes symboles dans les images. Puis les autres lectures m’ ont permis de décrypter.
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Alice : Rajouterais-tu quelque chose Colette ? 
Colette : Alors en ce qui me concerne j’avoue que je n’ai pas du tout adhéré au ton du personnage de la grand-mère, le registre familier qui caractérise son discours me semble non pas en décalage avec le contexte historique mais avec l’essence même du personnage : je ne peux croire qu’une femme née à Berlin dans les années 40 dans un milieu où l’on emmène ses enfants au cirque parle ainsi. La bonhomie apparente de cette grand-mère je n’y crois pas, soit elle est surjouée soit l’auteur est passé à côté. Par contre j’ai beaucoup aimé l’originalité du choix narratif, que l’on n’entende qu’elle et pas les réponses de son petit fils. C’est comme si tout ce qui se jouait ici se jouait surtout entre elle enfant et elle adulte.
20161006_210244Quant aux illustrations elles sont d’une infinie poésie et mêlent subtilement beauté et désastre. J’aime tout particulièrement cette page où la petite fille et sa maman font la queue pour entrer sous le chapiteau, on ne voit que leurs ombres, mais l’illustrateur a percé de points de lumière la robe à pois rouges de la narratrice enfant.
Alice : Et si nous revenions à cette fin, très ouverte finalement. A moi, elle m’a fait l’effet d’attendre une suite. Et comme cet album s’inscrit dans une trilogie, je me suis dit que ce n’était pas impossible … et vous, qu’en pensez vous ?
Pépita : Ah oui, la fin…elle m’interpelle beaucoup car on pourrait l’interpréter de différentes façons non ?
Colette :  Je n’ai pas encore lu L’Histoire de Clara, mais je ne perçois pas du tout les deux autres albums comme une suite, certes ils abordent la même période historique mais il n’y a aucun rappel ni de personnages ni d’intrigues, ni même d’illustrations de l’un à l’autre… Et sinon concernant la fin de J’aime pas les clowns elle me rappelle celle des nouvelles à chute que j’ai tant de plaisir à faire lire à mes élèves et j’apprécie vraiment qu’un auteur d’albums ait pris le pari d’utiliser ce procédé littéraire. C’est une fin ouverte mais qui finalement ne laisse pas tant d’interprétations possibles, mon Grand-Pilote de 7 ans a tout de suite formulé la même hypothèse que moi une fois l’album refermé.

Pépita : Je n’ai rien à ajouter par rapport à la trilogie si ce n’est qu’elle a une force certaine et qu’elle s’attache à montrer les humains, de quelque bord qu’ils soient, dans les souffrances de la guerre. Il y a la guerre en France à travers le destin de ce bébé juif, l’après-guerre en Allemagne et un focus sur une famille juive. Et à chaque fois une approche différente. On peut lire indépendamment ou alors voir le lien entre ces trois histoires.Et ça fait réfléchir. C’est autre chose que les livres d’histoire. On devrait les lire dans les écoles je trouve, n’est-ce pas Colette ?

Colette : En ce qui me concerne je lis beaucoup d’albums à mes élèves et avec un immense plaisir ! Pour aborder le thème de l’enfance dans la seconde guerre mondiale je leur lis depuis deux  ans Le bébé tombé du train de Jo Hoestlandt et André Prigent mais pourquoi ne pas leur lire les trois albums de notre échange !

Alice : Je veux bien que l’on reparle aussi de l’appropriation faite de cette histoire par les enfants. Un retour de ton grand pilote Colette ?

Colette : L’autre jour à l’heure des histoires, mon grand pilote apercevant cet album m’a demandé de lire ce livre là en particulier, « c’est quoi ce livre avec le violon ? » Quand j’ai compris de quoi il parlait, j’ai hésité, cogitant sur l’adéquation entre le récit et l’âge de mon Grand-Pilote mais rien n’y a fait c’est CE livre là qu’il voulait (et mon hésitation a augmenté sa curiosité pour cet album).

Quand j’ai demandé à mon Grand-Pilote pourquoi il a eu envie de lire cet album, il m’a répondu : « J’ai vu un violon et comme je joue du violon j’ai eu envie de lire cette histoire. Le clown avec un seau d’eau renversé sur la tête je me suis dit que finalement c’était quelque chose de triste et j’aime bien les histoires tristes, je sais, je suis spécial » !!!

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Contre toute attente, mon grand pilote le plébiscite régulièrement depuis 15 jours, il apprécie tout particulièrement les « bizarreries », les « monstres » de l’album : le cheval boiteux, le funambule sans bras, l’éléphant efflanqué, cela l’interpelle visiblement et l’image joue ici un rôle vraiment clé, comme si elle racontait une autre histoire dans l’histoire. J’avoue que je ne peux m’empêcher de relier l’album au film Freaks de Tod Browning qui explore également cet univers du cirque et du monstrueux.
Quant à mon petit pilote il est très attentif lui aussi aux animaux qui paradent douloureusement dans cet album et il suit avec plaisir les personnages de la maman et de la petite fille à travers leur déambulation dans le cirque et ses coulisses. Je crois que contrairement à la narratrice, mes fils aiment bien les clowns…

Pépita : Les enfants sont étonnants et les tiens en particulier Colette !

Alice : J’aime bien cette anecdote et je la trouve très chouet’ pour conclure cette lecture commune ;  comme une petite cerise sur le gâteau.

Et voilà, à vous de vous faire votre propre avis …

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L’avis d’Alice sur son blog :

Par une métaphore remarquable, par des illustrations et un jeu de couleur parfaitement maîtrisé, Vincent Cuvelier et Rémi Courgeon réussissent un tour de maître épatant et nous offre un magnifique album exigeant et intelligent. 
Un album qui, sans trop en dire en offre beaucoup, à la fois touchant comme le clown blanc et souriant comme l’Auguste…

Nos coups de coeur de septembre

En plein air grâce au temps clément de cette fin d’été ou sous la couette pour les plus frileuses d’entre nous, nous avons encore beaucoup lu sous l’arbre ce mois-ci. Comme chaque premier lundi du mois, voici nos coups de cœur de septembre.

mamie-coton Chloé, du site littérature enfantine, s’est prise de tendresse pour Mamie Coton. L’histoire toute en douceur d’une vieille dame qui cherche en vain le sommeil. Elle compte inlassablement les moutons mais ses pensées la rattrapent, il y a toujours une bonne raison de sortir du lit. Mais n’attendrait-elle pas quelque chose?

Retrouvez son avis.

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Céline – Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait LIVREsse a été touchée par Le petit arbre Plume bien loin de chez lui de Pascale GRACIET aux éditions Le Ver à Soie.  L’histoire d’un petit arbre déraciné, au sens propre comme au sens figuré. Une histoire de résilience qui fait chaud au cœur.

Retrouvez son avis par ici..

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tu-ne-sais-rien

La collectionneuse de papillons s’est enivrée de l’histoire de Nicolas, des moindres secrets cachés par sa famille et de la quête qu’il doit entreprendre pour enfin choisir une direction à donner à son existence. Tu ne sais rien de l’amour de Mikaël Ollivier, un roman qui prendra votre cœur pour cible…

Son petit article par ici !

Ce roman, c’est aussi le coup de cœur de Solectrice. Un roman qui nous dévoile les bonheurs et les heurts d’un jeune homme amoureux et tourmenté. Un roman qui nous questionne aussi sur l’amour.

Son avis est à lire par ici

.berkAlice s’est laissée surprendre par la drôle d’histoire qui est arrivée à doudou à l’heure du bain. Un aventure humide, pleine de drôlerie et d’ingéniosité !

Retrouvez son avis ici et celui de littérature enfantine.

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Pépita s’est laissée envoûter par la plume de Xavier-Laurent Petit avec son roman « Le fils de l’Ursari » : un roman sensible et réaliste sur le fabuleux destin de Ciprian, fils d’un montreur d’ours. Une foule de sujets de société sont abordés en filigrane. Et ça donne envie de se mettre à jouer aux échecs…

Retrouvez son avis ici.

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Peut-être parce qu’elle a passé plusieurs soirées à décoller, poncer, peindre encore et encore avant de tout nettoyer dans ses toilettes, c’est Léon l’étron de Killoffer chez Thierry Magnier que Sophie a préféré ce mois-ci. Il faut dire que malgré la couverture larmoyante, l’humour noir de cet album a de quoi faire rire !

Retrouvez son avis ici.

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Voilà quelques lectures qui vous permettront de tenir jusqu’à nos coups de coeur du mois prochain !