Nos coups de cœur de février !

Ils sont tous beaux, choisis avec grand soin par vos arbonautes préférées : les coups de cœurs de février ! C’est le moment de se faire plaisir et s’adonner à son passe-temps préféré : la lecture …

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Pour Liraloin c’est une BD sans texte qui fait froid dans le dos qui emporte le coup de cœur ce mois-ci !

Ils sont quatre (si on assemble la première et la quatrième de couverture). Quatre adolescents sur des vélos à pédaler sous le soleil couchant entre prairie et montagne. Pourtant il y a bien cinq jeunes avec dans leurs sacs à dos clopes et boissons campant dans les bois. Il fait nuit et tous savourent ce moment privilégié d’un soir d’été. Soudain tout va très vite dans cette atmosphère de nuit où l’on cherche le pote égaré en balayant les bois de sa lampe torche. La peur s’installe au rythme d’une rubalise que l’on déroule sur cette fameuse scène d’une personne portée disparue. Les gendarmes sont là, la battue s’organise, le voisinage est interrogé… la tension monte !

Effectivement la tension est palpable est fini par rester dans cette BD sans texte. Si l’intrigue se déroule à la campagne au milieu des montagnes et des grandes étendues herbeuses s’est pour mieux déstabiliser la le lectrice lecteur. On y perd ses repères dans ce paysage qui, lui, continu d’exister à travers les saisons tout comme ce groupe d’ados amputé d’un camarade.

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Il y a eu beaucoup de belles lectures chez Linda en février et le choix n’a pas été facile pour sélectionner celle.s qui l’a.ont faite vibrer.

Du côté des romans, un titre se démarque par sa couverture qui évoque la nature, les pique-niques entre amis sous le soleil d’été. Mais c’est surtout l’histoire de ces quatre ados qui tendent à s’accorder sur un même rythme qui l’a touchée. Des ados un peu hors normes qui expriment leurs émotions et apportent du concret à leurs existences au travers de l’expression artistique. Musique, photographie, skateboard leur permettent d’enchanter un quotidien qui pèse parfois lourd sur leurs jeunes épaules.

Son avis complet est ICI.

Les désaccordés d’Anne Cortey, illustré par Cyril Pedrosa, l’école des loisirs, 2023.

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Un petit tour du côté de la Pologne lui a permis de découvrir un conte raconté à deux voix : celle d’Olga Tokarczuk qui nous raconte par les mots, la douleur de la perte et la prise de conscience, et celle de Joanna Concejo qui utilise le dessin pour raconter le temps passé à courir et le besoin de ralentir. Les illustrations tiennent une place essentielle et prépondérante dans cet album incroyable qui invite à ralentir.

Son avis complet est ICI.

Une âme égarée d’Olga Tokarczuk, illustré par Joanna Concejo, Format, 2018.

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Mois très faste également du côté de chez Isabelle ! Mais s’il ne fallait retenir qu’un roman, ce serait Monstres, le petit dernier de Stéphane Servant illustré par Nicolas Zouliamis. Le duo nous entraîne dans un village étrange où arrive un cirque avec, paraît-il, un monstre tel qu’on en a jamais vu. Textes et illustrations se complètent magnifiquement pour placer ce récit sous tension et nous immerger dans une sorte d’upside-down qui fait vaciller nos repères. Cela donne une sorte d’expérience de pensée qui révèle l’arbitraire des codes, la peine infligée à ceux qui diffèrent, les cages qu’on peut briser et la force tirée de l’amitié : on est tous le monstre de quelqu’un, les pratiques les plus monstrueuses visent d’ailleurs certainement ceux qui sont perçus comme tels. Un message dans l’air du temps mais amené de manière vraiment inattendue ! Émouvant et délicieusement bizarre.

Monstres, de Stéphane Servant et Nicolas Zouliamis. Thierry Magnier, 2023.

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Et parmi les lectures d’album du mois, Isabelle est ravie de vous parler de Nicky & Vera, de Peter Sis. À travers une histoire vraie, cet album raconte les années 1930, de l’Angleterre, l’Allemagne et la République tchèque, la montée de la haine, des préjugés et de l’autoritarisme, et la façon dont les mouflets de cette époque ont vu leur enfance voler en éclat. Pourtant, ces pages vibrent d’espoir : elles racontent l’histoire incroyable de quelqu’un d’ordinaire qui trouva le courage de faire simplement « ce qu’il fallait » et sauva 669 enfants. Tout est beau dans cet album : les illustrations d’une puissance sidérante, la résilience de Vera, le courage modeste de Nicky et l’hommage inspirant rendu aux héros discrets. Une de ces lectures qui vous marquent à vie !

Nicky & Vera, de Peter Sis, Grasset Jeunesse, 2022.

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C’est sur les conseils de son loulou passionné d’athlétisme, que Lucie a découvert Le garçon qui courait de François-Guillaume Lorrain. L’histoire vraie de Sohn Kee-Chung, athlète d’origine coréenne ayant remporté l’épreuve du marathon sous la bannière du Japon lors des J.O. de 1936. Moins connu que celle de Jessie Owens, son parcours est pourtant passionnant entre fierté, abnégation et résistance. Si son nom coréen a été rétabli sur les tablettes du Comité International Olympique en 2011 (il était jusque-là inscrit sous le nom Kitei Son, qui lui avait été imposé par les japonais), la victoire est toujours attribuée au Japon, la Corée n’existant plus à l’époque. Un hymne au dépassement de soi.

Le garçon qui courait, François-Guillaume Lorrain, Sarbacane, 2017.

Son avis complet ICI.

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Après le magnifique Forêt des frères dont nous avions fait une lecture commune, Yukiko Noritake revient avec un album qui se lit aussi bien dans un sens que dans l’autre. Etonnant !
Il poursuit sa sensibilisation des enfants (et de leurs parents) à la protection de l’environnement, par la présentation de deux modes de vie dont les effets sur la nature sont très différents. Si le message est ici un peu plus appuyé, les vues en plongée qui incitent à chercher les détails et la conception en miroir sont une belle réussite.

De l’autre coté de la mer, Yukiko Noritake, Actes sud junior, 2022.

Son avis complet ICI.

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Pour Colette et son Petit-Pilote-de-Trotinette, gros coup de cœur de février pour les livres de Kotimi qu’ils ont eu la chance de rencontrer à la médiathèque pour un atelier créatif de dessin à l’encre de Chine. Après s’être plongés dans Momoko, une enfance japonaise nous avons savouré la suite des aventures de la petite écolière à travers les 4 anecdotes des Vacances de Momoko. Un graphisme dynamique, joyeux qui nous emmène au cœur de la vie de famille d’une enfant de 6 ans, quand son père décide de prendre 3 jours de vacances pendant l’été. Des vacances rythmées par les cours obligatoires de natation, l’hospitalisation de sa petite sœur et le séjour forcé chez ses grands-parents qui s’en suivit. Au fil des pages, nous découvrons des coutumes et des rituels propres à la culture de cette enfant, dont l’histoire puise ses racines dans l’enfance de l’autrice. On guette le troisième tome des aventures de Momoko avec impatience !

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Pour Blandine, c’est l’Amour et la mélancolie qui ont emporté son cœur avec le magnifique album de Daniela Volpari, Un amour américain.

Un Amour Américain. Daniela VOLPARI. Marmaille & Cie, 2015

Sur un pont, James entrevoit un jeune femme rousse. Coup de foudre, évanescence de l’instant. Entre rêve et réalité, des années durant, il n’aura de cesse de la chercher.

Avec délicatesse, Daniela Volpari nous décrit le temps qui passe, entre ce qui change et demeure, et nous restitue des époques, des lieux, des pensées, entre poésie, zen et jazz, empruntant à de grands auteurs leurs mots et paroles. Ses illustrations aux teintes fanées possèdent un charme délicieusement rétro et joliment stylisé (il y a comme une influence de Rébecca Dautremer dans son trait). Nous oscillons entre le présent et le passé, entre la vie et le souvenir, entre la réalité et la nostalgie, entre photographie d’antan et dessins à la mine de plomb, entre couleurs sépia ou flamboyantes, entre symboles et métaphores
Et nous ne savons pas ce qui est… ou n’est pas…

L’avis de Blandine ICI.

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Et vous, qu’avez-vous aimé en février ?

Nos classiques préféré.e.s : la peinture d’Anne Brouillard est sa lumière.

Anne Brouillard s’illustre dans le monde de la littérature jeunesse par sa peinture qui nous offre des albums aux aventures humaines et aux paysages uniques. Tantôt autrice-illustratrice, elle collabore aussi avec d’autres auteurs et autrices. Pour en savoir plus : un article extrait du blog Le Carnet et les Instants. Retrouvez nos raisons d’apprécier et de lire Anne Brouillard.

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Pour Liraloin, voici les dix raisons d’aimer se retrouver immergée dans les illustrations de cette autrice avec Voyage d’hiver !

1 – Pour son édition leporello qui en fait un livre tout à fait original, complété d’un petit coffret de 44 cartes à histoires.
2 – Pour ses images immersives sans texte.
3 – Pour ce paysage qui va se dérouler sous nos yeux. Etes-vous prêts pour un voyage d’hiver sans retour ?
4 – Pour se précipiter à bord d’un train et admirer la vue d’un cadre figé par le froid.
5 – Pour traverser cette nature endormie, ressentir cette fraicheur hivernale bien à l’abri dans sa voiture de voyageur.
6 – Pour imaginer la vie qui peut se dérouler dans ces maisons que l’on pourrait presque toucher.
7 – Pour cette neige qui couvre les branches des arbres et fond sur les toits des maisonnées au loin.
8 – Pour cette ville qui s’étend peu à peu et nous laisse entrer dans une autre gare : clap de fin d’un voyage hivernal.
9 – Pour cette magnifique peinture que nous offre Anne Brouillard.
10 – Pour avoir l’envie immédiate de remonter à bord mais seulement si nous sommes accompagnées des cartes et s’offrir un voyage différent.

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Pour Linda, la lumière d’Anne Brouillard n’a pas son pareil pour s’exprimer dans cet album sans texte.

L’orage de Anne Brouillard, Grandir, 1998.
  1. Parce qu’il n’est pas besoin de mots pour que s’exprime l’orage qui s’installe,
  2. Parce qu’il suffit d’un chat qui sursaute, d’une fenêtre qui s’ouvre, d’un vase qui se brise pour ressentir la violence du vent,
  3. Parce que la tension monte progressivement, rendue palpable par un mouvement de travelling avant-arrière,
  4. Parce qu’un seul couple permet de voir la rapidité avec laquelle l’orage arrive, se mettant à l’abri,
  5. Pour la luminosité des illustrations et leur réalisme,
  6. Pour toutes les sensations que l’on ressent au fil des pages, nous donnant l’impression d’être dans l’orage,
  7. Parce que le trait d’Anne Brouillard éveille nos sens : on sursaute quand le vase se brise, on frissonne quand le vent souffle, on entend la pluie qui frappe sur les fenêtres restées ouvertes, on sent l’odeur de l’herbe mouillé quand la pluie laisse derrière elle les prés détrempés?
  8. Parce que chaque illustration est une véritable œuvre d’art, un vrai tableau,
  9. Et pour tout ça à la fois car c’est ce qui rend son art si unique.

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La Grande Forêt fait partie des chouchous de la bibliothèque d’Isabelle. Ses moussaillons aiment les histoires aux confins de la réalité et aussi celles où humains et animaux se côtoient. Ils sont complètement entrés dans ce monde imaginaire et, depuis, ne se lassent pas d’y retourner. Dix raisons qui font de cet album une lecture incontournable !

La Grande Forêt, de Anne Brouillard, Pastel. 2016

1 – Parce que cet album nous emmène en voyage, dans une contrée exotique au possible qu’on ne trouve pas facilement sur un atlas habituel : le pays des Chintiens !
2 – Parce que cette contrée vaut le détour, avec ses forêts de bouleaux, sa culture singulière et tout son bestiaire de petits habitants tous plus surprenants les uns que les autres
3 – Pour la forme réjouissante de ce livre, objet littéraire non identifié qui trace son propre sillon entre album illustré, bande-dessinée et documentaire, avec cartes topographiques et schémas à l’appui
4 – Pour la saveur de l’amitié partagée avec Killiok, sympathique créature à mi-chemin entre le chien et le moumine, et son amie humaine Véronica
5 – Pour la manière dont l’enquête des deux compères met sous tension leur périple : qu’est-il advenu de leur ami Vari Tchésou qui n’a plus donné de nouvelles depuis des mois ?
6 – Pour l’aventure avec un grand A : entre les inconnus qui rôdent dans la forêt, les lumières étranges qui brillent la nuit et les créatures bizarres qui prétendent se rendre à un festival, le voyage est mouvement !
7 – Parce que cette histoire est de celles où le chemin compte plus que la destination : on se régale de multiples curiosités, d’une intrigue souvent à la limite de l’absurde…
8 – … mais aussi et surtout des petits moments de bonheur dont Anne Brouillard semble avoir le secret : le plaisir de préparer tous les détails de l’expédition, de planter sa tente dans un panorama à couper le souffle, ou tout simplement de partager une tasse de café fumante en contemplant la forêt.
9 – Pour les illustrations qui reflètent si bien cet imaginaire avec leurs mille détails, leur forêt frémissante, les arbres qui semblent avoir des yeux et les buissons qui s’agitent impatiemment
10 – Pour la manière dont cette lecture en fait résonner d’autres, comme les romans de Michael Ende (cette ligne de chemin de fer au milieu de nulle part), d’albums de Claude Ponti (Ma Vallée, en particulier), mais aussi par exemple les aventures de Fifi Brindacier dans lesquelles elle part en expédition seule avec ses amis dans une nature aussi enthousiasmante qu’inquiétante.

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Lucie a découvert l’univers d’Anne Brouillard en préparant cet article. Et si tous les titres qu’elle a lus ne l’ont pas enthousiasmée, Les aventuriers du soir l’ont définitivement séduite. Voici pourquoi :

Les aventuriers du soir, Anne Brouillard, Les éditions des éléphants, 2015.

1 – Pour ce cocon de feuilles qui entoure le personnage dès la couverture.
2 – Parce que Gaspard dans sa cabane renvoie immédiatement les lecteurs qui ont la chance d’en avoir (eu) une à leurs souvenirs d’enfance,
3 – Et que se raconter des histoires à l’abri des regards adultes est l’un des privilège des enfants.
4 – Parce qu’observer ses parents à distance raisonnable (du haut d’un arbre par exemple !) est le premier pas vers l’indépendance,
5 – Mais que la maison familiale éclairée est un phare dans le noir.
6 – Parce que chaque imprévu est intégré à l’histoire que l’enfant se raconte, magie de l’imagination !
7 – Parce que les illustrations d’Anne Brouillard sont empruntes de douceur,
8 – Et qu’elles évoquent à merveille ce petit blues de la nuit qui tombe,
9 – Au point qu’on en ressent presque les douces odeurs et le petit air frais grâce à ses illustrations.
10 – Parce que cet album sent les vacances d’enfance à plein nez.

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En préparant les vacances d’été au bord du lac de Côme, Colette avait préparé une petite sélection de livres ayant un lac comme cadre géographique. C’est à cette occasion qu’elle découvrit De l’autre côté du lac.

De l’autre côté du lac, Anne Brouillard, Le Sorbier, 2011.

Alors toute la famille vous le recommande :

  1. pour cette manière si poétique qu’a l’autrice de chanter les aventures minuscules, celles qui nous attendent à chaque coin de nature chérie et qu’il suffit d’un peu d’audace et d’imagination pour tenter.
  2. pour ces beaux liens qui unissent les adultes et les enfants, hors du cadre de la famille triangulaire, ici entre Tante Nadège et Lucie.
  3. parce que Tante Nadège est la première à vouloir partir explorer l’autre côté du lac, parce qu’elle encourage Lucie, parce qu’elle prend le temps.
  4. parce que les animaux sont des personnages à part entière, doués de parole, membres à part entière de la famille ou du clan, forces de proposition, soutiens inconditionnels.
  5. parce qu’Anne Brouillard y dépeint aussi bien la chaleur d’un intérieur modeste mais généreux qu’une nature immense et sereine. Dans cet album se jouent d’intrigants allers-retours entre les maisons isolées à l’orée de la forêt et le lac qui les sépare.
  6. parce que l’alternance des vignettes, et des double pages muettes, crée un rythme de lecture tout particulier, surtout si on goûte cet album à voix haute. Y règne une certaine lenteur. D’ailleurs n’est-ce pas une particularité des albums de cette artiste, faire l’éloge lumineux de la lenteur ?
  7. parce que la nature y est sublimée à chaque page, dans les moindres détails, les oiseaux, les reflets de l’eau, les troncs noueux des arbres, les lueurs orangés du soleil couchant.
  8. parce qu’il y est question de pique-nique de l’autre côté du lac et que vraiment nous adorons les pique-niques au bord de l’eau !
  9. parce qu’il y est aussi question de rencontre, d’amitié naissante, de l’autre, d’abord étranger puis apprivoisé.
  10. parce qu’à chaque fois que nous lisons un album d’Anne Brouillard c’est un peu comme si nous nous offrions une parenthèse hors du monde, de son bruit, de sa fureur. Et c’est une sensation très agréable !

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Et vous quel est votre livre préféré d’Anne Brouillard ?

Entretien avec Emilie Chazerand

Vous avez découvert Emilie Chazerand lors de notre lecture commune consacré à son dernier roman ado Annie au milieu et bien voici son IMMENSE interview rien que pour vous !

– Comment passe-t-on d’infirmière à auteur jeunesse ? Exercez-vous encore votre premier métier ? Si oui, est-ce que ces deux activités se nourrissent l’une l’autre ?

On passe du métier d’infirmière à celui d’autrice parce qu’on finit toujours par trouver sa place, je pense.

Je ne peux pas dire que je suis devenue infirmière par accident parce que, tout de même, il s’agit de trois années et demi d’études nourris de plusieurs stages où on est humilié et exploité, de connaissances théoriques monstrueuses à ingurgiter, d’épreuves pratiques ultra stressantes et exigeantes, d’un mémoire à rédiger et tout le tintouin.
Donc j’ai vraiment serré les dents pour obtenir ce diplôme d’état et avoir le droit d’exercer un des métiers les plus méprisés et douloureux, avec des taux de suicide professionnel, de burn out, de harcèlement moral et sexuel, effrayants. Parenthèse fermée.

Je n’exerce plus ce métier depuis presque dix ans.

Parfois, je suis vraiment tentée de repasser d’autrice à infirmière, parce que les patient.e.s, les gestes du soin, me manquent, le sentiment d’utilité immédiate, l’adrénaline, aussi. (Et poser des voies veineuses. Bon sang, ce que j’aimais poser des voies veineuses…)

Mes souvenirs les plus intenses, mes plus grandes douleurs, mes pires traumas, les rencontres les plus déterminantes de mon parcours ont eu lieu à l’hôpital. Tout, en dehors de cette essoreuse à humains, est rose, doux, frivole. De la flûte.

J’ai peu de véritables ami.e.s chez les auteurs et autrices. Iels se comptent sur les doigts d’une main. J’en ai plus du côté des soignant.e.s.
Ça disserte moins, ça n’a pas de prétention mal placée, « ça ne farcit pas les petits pois », comme disait ma grand-mère, mais ça rit et ça vibre incroyablement fort.
C’est dans le concret, dans le réel. Pas de népotisme ni de réel piston : tout le monde en chie, pardonnez-moi l’expression. J’aime, j’admire et j’ai besoin de ça.
Et puis, comme mon conjoint est médecin, j’ai la sensation d’avoir un pied dans le monde soignant, à vie.

Et évidemment, c’est un univers qui regorge d’histoires de vie et de sujets potentiels de romans. J’adorerais parvenir à écrire sur mes années d’études, le groupe d’ami.e.s que j’avais alors, si hétérogène et en constante évolution, nos aventures et mésaventures, nos pertes et nos fracas… On était des toutes jeunes personnes qui jouaient aux grandes personnes qui doivent secourir d’autres personnes. C’était fou.
Un jour, peut-être.

– La famille se trouve toujours au cœur de vos écrits. Est-ce que la vôtre vous inspire ?

Pas tant que ça, non. Parfois, mes enfants disent ou font un petit truc qui allume une étincelle d’idée mais je ne raconte pas mes proches, globalement. Et puis, j’ai une vision de la famille un peu foutraque, un peu éclatée. La mienne ne se résume pas par la biologie.

– Dans vos romans, les héroïnes ou les héros évoluent dans des familles dysfonctionnelles. Pourquoi est-ce si important pour vous ?

Parce que la plupart des familles sont dysfonctionnelles et que les lecteurs et lectrices ont le droit de retrouver des histoires qui leur ressemblent. Et puis, c’est beau, c’est intense et même sain, de dysfonctionner dans un monde totalement dysfonctionnel, lui aussi, pour le coup.

La dysfonction, c’est le grain de sable dans un rouage bien huilé qui va permettre de faire apparaitre les failles mécaniques. La panne. L’accident. Et là, il se passe quelque chose. On peut commencer à raconter des trucs et à réparer. J’aime bien réparer.
Les familles parfaites, ça n’existe pas. Et si ça existait, je pense qu’elles seraient vraiment très chiantes. En tout cas, moi, ça ne m’intéresse pas.

Et puis, tout est une question de point de vue, je suppose : ce qui est dysfonctionnel pour moi vous paraitra peut-être équilibré et cohérent, et vice et versa.

Et surtout, au fond, est-ce qu’une famille a vocation à être fonctionnelle ? C’est un groupe d’individus qu’on place ensemble et qui doivent apprendre à exister et coexister. C’est tout.

– Vos romans ainsi que vos albums se caractérisent par des punchs line en cascade ainsi que des situations loufoques parfois invraisemblables. Comment vous viennent toutes ces idées, que ce soit dans les jeux de mots ou autres ?

Là, je vais faire très court : je n’en sais rien. Je n’ai aucun conseil à filer, aucun tuyau, astuce, méthode, recette. Mais mes meilleures punchlines ne pourraient jamais être publiées, ça, c’est une certitude…

– Outre les phrases qui font mouche et la répartie de vos personnages, l’humour est très présent dans vos romans. Il permet notamment d’alléger certaines situations qui, sans cela, pourraient être dramatiques. Vos personnages sont très lucides et se moquent d’eux même avec beaucoup d’humour. Avec vous, nous avons presque l’impression que l’on peut rire de tout (le nanisme, les odeurs corporelles, le handicap et même de djihad), est-ce une « recette » que vous utilisez consciemment ou cet humour vient-il naturellement ?

Je ne fais pas grand-chose consciemment, j’ai l’impression. J’écris comme je suis. Si vous trouvez mes livres relous, vulgaires et insupportables, ne venez pas manger à la maison : vous n’allez pas passer un bon moment…

Rire de soi est un pont qu’on jette vers l’autre. C’est un reliquat de l’enfance. La version adulte du « tu veux jouer avec moi ? ». On doit pouvoir continuer à jouer les uns avec les autres, peu importe nos âges.

Je ne vais pas me lancer dans le débat « peut-on rire de tout ? » parce que ça ne m’amuse pas, justement.
Mais je peux tout trouver drôle, c’est un fait.

Par exemple, perdre mon père a été un des moments les atroces de ma vie, très sincèrement. Mais quand ma mère lui caressait le visage sur son lit de mort et que ça devenait un peu embarrassant, ma nièce lui a dit « hep, c’est comme dans les magasins : on touche avec les yeux ! ». Forcément, j’ai ri. Pareil quand ma sœur a grognonné, très sérieusement « putain, quelle semaine, je te jure : hier j’ai pété mon Iphone et maintenant, papa est mort… ».
C’était à la fois nul, indigne et marrant. J’ai eu envie de la goumer et de la serrer fort, en même temps. J’adore être habitée de ces deux pulsions contradictoires. Et j’adore l’idée de susciter ce mélange-ci chez les gens.

Toute petite, j’ai compris que l’humour est un pouvoir immense. 
Parce qu’il est la combinaison de l’intelligence, de l’empathie, de la culture et de la bienveillance.

C’est très difficile de faire rire. Bien plus que de faire pleurer. Pour ça, il suffit de la photo d’un enfant triste, d’un chien borgne ou d’un chat à trois pattes, avec une musique de fond remplie de violons tremblotants et d’un piano mélancolique. Et hop, ça chiale à n’en plus pouvoir.

Pour faire rire, il faut comprendre ce qui amuse l’autre. S’être intéressé.e à lui/elle. Le connaitre un petit peu. Trouver un terreau commun, des références universelles, comme un radeau auquel se raccrocher ensemble. Ça demande de l’investissement et la volonté de faire du bien.
C’est la meilleure façon d’aimer.

– Nous avons remarqué que vous prenez un malin plaisir à mettre des personnages dans des environnements qui les poussent à se sentir différents. Nous pensons notamment au personnage de Richard dans Falalalala ou encore celui d’Annie dans Annie au milieu. Cette question de la différence semble être centrale dans vos romans, est-ce parce que vous considérez que la différence ou être différent est une force ?

En réalité, on se sent toujours différent des autres, non ? Déjà parce que nous sommes les personnages principaux de nos existences tandis que les autres… ne sont que les autres, ma foi.

Asseyez deux chauves l’un à côté de l’autre et dites-leurs qu’ils sont pareils, vous verrez qu’ils feront la gueule.

Richard n’est pas malheureux parce qu’il est différent de sa famille. Il est frustré et mal dans sa peau parce qu’il ne parvient pas à être lui-même, à se faire accepter, aimer et respecter tel qu’il est. Tant que Richard refuse l’idée qu’être Richard c’est super, c’est merveilleux, c’est suffisant, il va mal. Richard a un problème avec Richard.

Annie, elle, adore être Annie. Et elle adore que les autres ne soient pas Annie. Quand elle souffre, ce n’est pas parce qu’elle est différente et qu’elle déteste ça, mais parce qu’on la rejette pour ce qu’elle est alors qu’elle, elle s’aime. Ce sont les autres le problème. Pas Annie.
Annie n’a aucun problème avec Annie.

Etre différent n’est pas une force.
Ce qui en est une, et une énorme, c’est être soi. D’être en paix, en accord et même en amour avec soi.
Et ça, c’est rudement complexe.

– Nous avons découvert avec beaucoup d’intérêt votre documentaire Chiens. Pourquoi les chiens particulièrement ? Comment s’est passé cette expérience et votre collaboration avec l’illustratrice ?

C’est Charlotte Duverne, l’éditrice de Marcel & Joachim, qui a proposé ce projet. Je n’ai jamais eu, de moi-même, l’envie spontanée d’écrire un atlas des animaux… 
Il me semble qu’elle avait repéré un post où je parlais avec humour d’un de mes chiens, photo à l’appui, et elle a dû se dire que j’étais la personne adéquate pour une telle entreprise…
Mais j’ai été si surprise que j’ai eu un petit rire nerveux, la première fois qu’elle en a parlé. J’ai dû répondre un « Euh… d’accooord… pourquoi pas… » assez titubant.

Honnêtement, je n’ai envisagé ce projet que parce que c’était avec Charlotte et Marcel & Joachim : tous leurs bouquins sont modernes, malins, pétillants.
Ailleurs, j’aurais eu trop peur que ça donne un catalogue pour mémés à caniche abricot, un peu old school et kitsch/bof, avec des photos bizarroïdes de toutous caracolant dans les prés, museaux au vent et queues en l’air.

Charlotte a tout de suite parlé de Naomi Wilkinson aux illustrations. Je suis allée jeter un œil à son travail et ça a suffi à me convaincre que ce serait bien.
Je n’ai pas eu d’échange particulier avec elle, si ce n’est un petit mail poli et chaleureux pour dire, en gros, « ravie de bosser sur ce livre avec toi ! ».

Cet atlas a exigé un énorme boulot de recherche et d’écriture. Si j’avais su ce que cela allait représenter en quantité de travail, je ne suis pas sûre que j’aurais accepté…
Cela dit, je ne regrette pas un millième de seconde : j’ai appris une tonne de trucs qui ont fait bouger des lignes, dans ma tête, et je suis très fière de ce bouquin !
De plus, j’ai trois chien.ne.s et il était grand temps que je fasse un livre pour iels. Iels le méritent : ce sont mes gars sûrs et ma belle gosse.

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Questions sur Annie au milieu 

– Vous semblez avoir joué de plusieurs codes littéraires – l’écriture en vers, les listes, des niveaux de langues différents sur les personnages, etc – d’où est née cette envie ? Est-ce un jeu ou est-ce une réflexion sur le rapport étroit entre « signifié » et « signifiant » ? Quelles sont vos sources d’inspiration pour le travail du style ?

Chaque fois que je pensais au projet Annie au milieu, je me torturais sur la forme, le style à employer, etc. Je changeais d’avis, d’orientation, tous les jours.
Je ne savais pas comment attaquer le dossier, ni m’y coller sérieusement. Je piétinais un peu et puis, un soir, j’ai rédigé le premier chapitre de Velma en vers, presque par accident, en essayant de réfléchir le moins possible.

Je l’ai illico envoyé à Tibo Bérard, mon éditeur d’alors chez Sarbacane, dans un mail très court, genre « T’en penses quoi ?  Baisers ».
J’étais inquiète et fébrile. Pas sûre de moi, du tout du tout. J’avais besoin de sa validation pour avancer.
Il m’a répondu avec son enthousiasme légendaire et je me suis sentie autorisée à continuer. Ça peut sembler bête mais j’ai besoin d’un éditeur/d’une éditrice pour ça. C’est le hochement de tête approbateur, la petite tape sur l’épaule, qui me rassure et me fortifie. Chez Sarbacane, iels sont tou.te.s hyper fortiches pour rassurer. (Je pose ça là, faites-en ce que vous voulez.)
J’ai donc expliqué à Tibo que j’allais essayer de donner une voix à chaque personnage, en fonction de la manière dont je les entendais, « dans ma tête », et ça a donné ça. Je voulais qu’on distingue les styles d’écriture comme on distingue des timbres de voix, justement. Il m’a dit que ça allait être bien, donc on l’a fait de cette façon.

Je pense que ce n’était pas un jeu et que je ne me suis inspirée de rien de particulier.

En réalité, je ne sais pas comment ça se passe pour mes collègues auteurices mais, personnellement, quand je vivote avec un projet depuis un moment, les personnages existent, comme des fantômes ou des amis imaginaires. Je peux les entendre, les voir. Ils sont « là ».

En l’occurrence, je voulais qu’ils parlent tous les trois. Qu’ils se passent la parole, gentiment, respectueusement. Qu’ils aient des places et des importances égales, même si Annie a remporté le titre du livre. J’ai beaucoup aimé le temps passé avec les Desrochelles : iels ont déboulé à un moment compliqué de ma vie et j’ai repris mon souffle, grâce à elleux. Je penserai toujours à ce livre avec la tendresse qu’on accorde aux ami.e.s présent.e.s dans les coups durs.

– Quelle a été la place de la musique dans l’écriture d’Annie au milieu ?

J’ai beaucoup écouté de musique pendant mes pauses entre les chapitres.

Pour Velma, j’écoutais des choses douces, tristes, profondes, pour me mettre dans son énergie si particulière, un peu opaque, pesante mais belle. Je mettais Pomme, Bon Iver, the Irrepressibles, Stina Nordenstam, Tove Lo, Alice Boman, Radiohead, Aimee Mann. Globalement, tout ce qui peut filer un seum monumental était bienvenu et profitable.

Pour Annie, c’était exactement l’énergie inverse. Il fallait que ce soit solaire, joyeux, pêchu, agité, rigolo. Comme Blink 182, Lio, Liquido, Philippe Katerine, les Rita Mitsouko, Oldelaf, certains titres de Björk et de Dalida et, bien sûûûr, Taylor Swift.

Pour Harold, c’était la musique que j’aime et écoute ordinairement. Ni des trucs tire-larmes, ni des machins de fête à Dédé. Entre ces deux ambiances-là. Pas trop lourde, pas trop pimpante.

Mais, globalement, dès que j’ai une idée de roman en tête, je bricole une playlist. C’est comme choisir un vêtement : on ne s’habille pas de la même façon pour aller à un enterrement, à un anniversaire, en randonnée, au boulot…
La musique distribue les bonnes émotions et les place aux bons endroits. En tout cas, pour moi.

– Est-ce qu’on pourrait avoir un petit scoop sur votre lien à Dalida qui est un personnage clé de ce roman ?

Je n’ai aucun lien particulier avec Dalida, si ce n’est qu’une de mes tantes l’adore et qu’elle m’a appris la chanson du petit bikini quand j’étais encore minuscule.

Je ne suis pas fascinée par la personne ni subjuguée par l’artiste mais elle m’intrigue et me touche. Dalida, c’est une femme qu’on a envie de consoler et de sauver d’elle-même, même maintenant qu’il est bien trop tard.
Et puis, elle a en elle ce mélange curieux de douceur et de gravité, de frivolité et de tristesse évidente, de beauté et de plaies apparentes, qui fait d’elle un personnage de confidente absolument parfait pour Annie. Non ?

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Merci Emilie d’avoir pris le temps de répondre à nos questions, et nous régaler toujours plus avec vos histoires !


Lecture commune : Annie au milieu d’Emilie Chazerand

Très fan des histoires d’Emilie Chazerand c’est tout naturellement que Liraloin a proposé de faire une lecture commune de son dernier roman Annie au milieu. Merci à Lucie pour son enthousiasme et Colette pour le mot de la fin !

Annie au milieu d’Emilie Chazerand, Sarbacane – collection Exprim’, 2021

Liraloin

Est-ce que la couverture t’as attiré ? Comment interprètes-tu la dédicace ?

Lucie

J’ai trouvé cette couverture très solaire : Annie, au milieu, au sens propre, avec ces sortes de rayons qui partent du titre… Au milieu de quoi ? Qui est cette Annie ? J’avais hâte de le découvrir car je n’avais pas lu le résumé. Comme tu l’as proposé alors que je venais de terminer La fourmi rouge et que j’étais en plein milieu de Falalalala de la même auteure, j’ai foncé sans chercher plus loin.

La dédicace est magnifique. Elle donne l’impression d’un sentiment très fort entre mère et fille. Je ne crois pas en avoir jamais lue de semblable.
Plus tard dans le roman, une fois le sujet dévoilé, j’y ai repensé et je me suis demandé si Émilie Chazerand n’était pas directement concernée par la trisomie 21. Bref, cette dédicace est magnifique en tant que telle, mais elle m’a interrogée à posteriori.

Liraloin

Cette dédicace est forte et très personnelle. Je me dis, en tant que lectrice, que ce roman a quelque chose de très spécial pour son autrice. Pour moi, sans en dire plus sur la vie personnelle d’Emilie Chazerand, je crois qu’il est plus question d’entourer et de protéger un membre de la famille plus fragile. C’est le cas dans ce roman d’ailleurs.

Lucie
Et toi, qu’est-ce qui t’avais attiré en premier lieu ? L’auteure, la couverture, le sujet ?

Liraloin

C’est rigolo car le solaire rejoint parfaitement le coté psychédélique de la couverture, enfin pour ma part. En plus les couleurs le sont assurément avec ce ton orange ! J’ai été attiré par ce roman car j’aime beaucoup les romans, albums d’Emilie Chazerand. Son écriture est pétillante, pleine d’humour et pourtant ses sujets sont souvent graves comme ici où il est question d’Annie qui est handicapée.

Liraloin

Avant de rentrer dans le récit en lui-même, est-ce que tu as écouté la play-list en lisant ? C’est une des spécialités de la collection Exprim’.

Lucie

Hé bien non ! Pas par manque de curiosité mais parce que je lis la plupart du temps sans écran à portée de main, et ensuite j’oublie.
Je suis partagée sur ces playlists. Au tout début des liseuses, j’imaginais que les auteurs pourraient programmer des musiques ou des chansons qui pourraient (ou non) être déclenchées à des moments précis de la lecture. Et honnêtement j’aime bien regarder les titres que les auteurs indiquent. C’est un peu comme les citations en exergue, ça inscrit le roman dans une certaine tonalité. Mais je n’aime pas écouter de la musique en lisant : je suis plongée dans le texte et je n’ai pas envie d’en être distraite.
Dans le cas précis d’Annie, écouter le morceau d’Orelsan serait pertinent puisqu’il joue un rôle primordial dans l’histoire. Mais imaginer me suffit la plupart du temps…
J’ai dans l’idée que ton point de vue sur le sujet est très différent : tu écoutes toute la playlist ? Avant, pendant ou après ta lecture ?

Liraloin

Que de choses à dire!! Tout d’abord tout comme toi je n’aime pas écouter de la musique en lisant sauf cas très particulier. Pour ainsi dire cela est arrivé deux fois dont une lors d’une lecture d’un roman de cette collection justement. C’était du métal et comme je suis une quiche en anglais, les paroles ne m’ont pas dévié de la lecture. En ce qui concerne Annie, en posant cette question et en regardant de plus près les titres, je me suis aperçue qu’aucune chanson n’était là au hasard. La playlist s’ouvre sur un titre Amour fou et continue avec Kathy, je ne vais pas décortiquer tous les morceaux mais nous parlons d’une famille qui assiste à l’enterrement d’une grand-mère nommée Kathy. Little Star ne serait-elle pas dédicacée à Annie la majorette ….
Bref, j’ai tout écouté et cette playlist est super ! Que de morceaux et paroles en lien avec l’histoire qui se déroule sous nos yeux.

La citation de Ricky Gervais est tirée d’une réplique sortie de la série After Life. Est-ce que tu accordes beaucoup d’importance aux citations ? Te semblent-elles nécessaires ?

Lucie

Certaines citations sont plus pertinentes que d’autres. Quelquefois elles prennent sens après la lecture !
Je connais Ricky Gervais pour The Office, pas pour After Life. Mais en lisant le pitch, je me dis que si Émilie Chazerand a choisi de faire un lien avec cette série c’est probablement pour que ses lecteurs s’interrogent : comment réagir quand un drame nous tombe dessus ? En choisissant d’enlever tous les filtres et de devenir odieux comme le personnage d’After Life (c’est bien ça ?) ? Ou en tenant bon malgré tout, en faisant de son mieux pour rester une bonne personne ? La citation choisie apporte la réponse, que l’auteure va développer tout au long du roman. S’il arrive qu’elle se plante, la famille d’Annie fait sincèrement de son mieux pour faire le bien. La question subsidiaire est : qu’est-ce que ça coûte ? Qu’est-ce que ça apporte de faire ce choix ? Mais on en parlera peut-être plus tard pour ne pas trop en dévoiler dès le début !
Entrons dans le vif du sujet : le roman s’appelle Annie au milieu et la narratrice du premier chapitre est Velma. 

Te souviens-tu de ce que tu as pensé de l’introduction de ce personnage ?

Liraloin

Merci Lucie pour ta réflexion sur la citation, je ne dirais pas mieux. Je me souviens d’avoir eu super mal pour ce personnage, Velma qui s’efface, Velma qui est le modèle sans le chromosome en plus. On entre de manière très forte dans le vif du sujet, Velma qui fera tout en son pouvoir pour protéger sa soeur Annie, celle qui peut chanter « l’oreille contre l’épaule de papa. »
D’ailleurs, tu as sans doute remarqué, Lucie, que Velma parle en strophes, comme si elle déclamait sa condition, ses douleurs en se mettant en scène.

Comment as-tu ressenti l’introduction des deux autres enfants de la famille : Annie et Harold?

Lucie

Même si les problématiques rencontrées par Harold sont vraiment intéressantes, Velma est clairement le personnage qui m’a le plus touchée.
C’est un peu la laissée pour compte, elle se sent extérieure à la famille, comme transparente. D’ailleurs en plus d’être en strophes, son texte est écrit dans une typo plus petite. Cette peur de déranger, jusque-là !
C’est aussi celle qui est censée « réparer », comme si ses parents l’avaient conçue pour se prouver qu’ils pouvaient avoir un enfant avec le nombre habituel de chromosomes après Annie. Il y a un passage très beau où elle discute de tout ceci avec sa mère. Tu te souviens ?
Velma sera supposée s’occuper d’Annie quand ses parents ne seront plus là pour le faire d’après la grand-mère. Je l’ai sentie écrasée par cette perspective. Et cela donne tout de suite un autre sens à cette fameuse majorité atteinte par Harold, qui a une vie en dehors de la famille, un ailleurs auquel elle a l’impression de ne pas avoir droit. C’est terrible !

L’alternance entre les points de vue de Velma, Harold et Annie est vraiment riche. Car chacun a sa personnalité, son ressenti, et qu’ils sont très différents ! Grâce à l’écriture un peu à la manière d’un journal, le frère et la sœur ne cachent ni les difficultés ni les bonheurs d’avoir une sœur comme Annie.
Les personnes porteuses de ce fameux chromosome sont particulièrement attachantes, mais on n’est pas dans le monde des Bisounours : au quotidien cela peut être un poids. Ne serait-ce que pour trouver sa place alors qu’Annie prend toute la lumière (malgré elle) ! J’ai trouvé cette ambivalence particulièrement bien rendue.

Liraloin

Je ne me souviens pas de ce passage mais Velma m’a beaucoup émue car elle est souvent en colère mais en sourdine. Lorsqu’elle dit qu’elle n’est pas Wonder Annie, c’est facile d’être Annie, de ne pas comprendre les drames qui se jouent dans cette famille. Tu ne trouves pas que quelqu’un qui est un milieu est particulièrement gênant car, généralement, on a peu de place pour passer. Il faut se faufiler et essayer de passer l’obstacle. Annie est l’enfant du milieu dans tous les sens du terme. C’est un peu ce que j’ai ressenti en lisant Harold, il se faufile ou il peut et doit se débrouiller seul depuis tellement longtemps. Je me souviens du passage où le père refuse d’inscrire Harold dans une école Montessori sous prétexte qu’il est faignant et qu’ils n’ont pas le choix d’y inscrire Annie du fait de son handicap. Cette ambivalence est fine et bien menée. Il n’y a que la grand-mère Marie-Claire qui ose dire les choses comme pour réveiller la famille !

Lucie

Je suis d’accord avec toi. Emilie Chazerand montre vraiment bien la manière dont la famille tourne autour d’Annie, sans que personne n’ose vraiment manifester le manque d’attention qu’il subit. Parce que si les deux autres voix sont celles du frère et de la sœur, on peut aisément comprendre que les parents aussi ont fait des sacrifices (les amis du père, le travail de la mère) et qu’ils ont probablement oublié leur vie personnelle et leur couple en route.
Cet exemple de l’école Montessori est très représentatif en effet.
Du coup le personnage de Marie-Claire est hyper rafraîchissant. Heureusement qu’elle est là pour donner des coups de pieds dans la fourmilière !
Au début je l’ai trouvée un peu gonflée de s’imposer, de critiquer une famille qui fait comme elle peut. Mais c’est sa manière de leur montrer (certes maladroitement) qu’elle les aime et de les mettre face à leurs incohérences. C’est d’ailleurs elle qui lance l’idée de ce défilé de majorettes !

Tu te souviens de ce passage ? Qu’as-tu pensé de l’éviction d’Annie, de cette idée de former un nouveau groupe, de la réaction de la famille ?

Liraloin

Je me souviens de l’éviction d’Annie, plus particulièrement du passage où la jeune prof n’arrive plus à tenir le groupe et dit quelque chose comme : « OK Annie a le droit de faire n’importe quoi – sous-entendu car elle handicapée- mais les autres non ! »J’ai vraiment apprécié la réaction de la mère qui ne tient plus et balance une belle insulte, comme si au quotidien on ne mesurait jamais ses efforts à elle pour être patiente et aimante avec sa fille alors qu’une prof de sport peut se permettre de renvoyer Annie et de l’oublier.
Alors oui Marie-Claire est trop forte et ma première impression ça été : « mais de quoi je me mêle, elle est gonflée tout de même de débarquer comme cela et hop de mettre sens dessus dessous la famille avec ses idées ». Elle y va franco avec les réactions de tous les membres de la famille en dénonçant surtout ce qui ne va pas depuis des lustres. Elle les met au pied du mur pour les faire sortir de leur vie réglée autour d’Annie.


D’ailleurs, les listes des 21 choses évoquent bien cette sensation que tout tourne autour d’Annie. Qu’en as-tu pensé ?

Lucie

J’ai trouvé ces listes à la fois douces et tristes. Ce rappel d’Annie, à chaque fois, montre bien l’importance qu’elle a dans l’existence de Velma. Et c’est normal ! Mais aussi écrasant. Seule la dernière liste (ce que je changerais dans ma vie) donne l’impression que Velma a enfin trouvé sa place et accepté sa famille dans toute sa richesse et sa complexité.
Ces listes ont quelque chose de poétique malgré tout. Ajouté au texte consacré à Velma qui a un rythme particulier, cela donne l’impression qu’elle a une sensibilité particulière, que c’est l’artiste de la famille. Même si personne ne le voit !
Velma est clairement mon personnage préféré.

Quel est le tien et pourquoi ?

Liraloin

Ces listes sont de bonnes respirations dans le livre. Je suis d’accord avec toi, elles sont douces et tristes, remplies de p’tites choses de tous les jours. Sans trop divulgâcher, la dernière liste est surprenante. Je ne sais pas si j’ai un personnage préféré mais Harold m’a vraiment ému, il est tellement anxieux, et tout se bouscule beaucoup trop vite en lui ! Un personnage qui m’a fait rire est celui de Dolorès. 

Tu la trouve comment toi, cette nouvelle prof de sport-chorégraphe ?

Dolorès est extra. Elle aussi apporte un peu d’air et de franc parler dans cette famille ! Je l’ai beaucoup aimée. Elle est là pour entraîner des amateurs, et elle ne se prive pas de leur dire quand ils sont mauvais. Même à la mamie qui pour une fois se trouve face à quelqu’un qui la recadre !
Je trouve, et c’est une constante dans les romans que j’ai pu lire d’elle, qu’Émilie Chazerand a le chic pour camper un personnage en quelques mots. Dolorès n’est pas un personnage principal, mais elle est pleine de peps et très incarnée dans les quelques apparitions qu’elle fait. Pareil pour Hui et sa maman. Ils existent presque plus que le papa, pratiquement absent, excepté pour la confrontation qui l’oppose à Harold. 

Souhaites-tu revenir sur certains personnages qui t’ont marquée ? Qu’as-tu pensé de ce père transparent ?


Liraloin

Oui tu as bien vu, cette confrontation incarne bien le fait que le père et le fils sont dans l’impossibilité de dialoguer, ils sont peur de leurs propres réactions. Je dirais même que la mère est transparente dans le fait qu’elle a mis sa vie entre parenthèse et n’existe plus que pour sa famille, enfin surtout pour Annie… Cette dévotion n’est pas naturelle, elle l’est devenue par la force des choses.

Lucie

Nous avons beaucoup parlé des personnages. J’aurais aimé connaître ton avis sur le fond, c’est à dire sur le traitement d’un personnage handicapé dans un roman.

Je trouve que, lorsqu’elle prête sa plume à Annie, Émilie Chazerand trouve le ton juste. La syntaxe désordonnée de certaines phrases a un peu gêné ma lecture, pour être honnête. Mais dans les ressentis face aux situations et aux personnes, je l’ai trouvée très bonne. Et toi ?
Par ailleurs, l’ambivalence des gens face au handicap est aussi très pertinente : d’un côté on a une coach de majorettes qui accepte Annie dans son groupe tant qu’il n’y a pas d’enjeu mais la vire en vue du défilé.
D’un autre côté, c’est en jouant sur le politiquement correct face au handicap que la famille parvient finalement à défiler. Cette ambivalence dit quelque chose de la société de manière assez fine, je trouve. 

Liraloin

Tout d’abord, la voix d’Annie est intéressante. Ce paradoxe entre être complétement à coté de la plaque et comprendre ce qui ne va pas lorsqu’un membre de la famille ne va pas bien ou attend d’elle une attitude correcte. Je suis d’accord avec toi mais contrairement à toi, rien de m’a gêné dans la lecture. Cette écriture est très caractéristique, on la retrouve dans Falalalala et la Fourmi rouge également.
Exactement, cette ambivalence est un peu le reflet de notre société et elle est finement démontrée dans ce récit. Le handicap gêne (tu as raison, la coach a honte… très surement) et en même temps j’ai comme l’impression que si tu ne vis pas de drames dans ta vie (handicap et autres…) et bien tu n’as rien vécu.
Ici cette ambivalence est significative mais en même temps, je me demande si finalement n’importe quel parent n’aurait pas fait la même chose si son enfant (handicapé ou pas), passionné par un sport ou autre, avait été évincé d’un groupe.

Et en prime la réaction de Colette, très émue à la lecture de ce roman :

Que j’ai pleuré les filles ! Que j’ai pleuré en lisant l’histoire de cette famille bancale et si lumineuse !!!!

J’ai pleuré quand Camille arrive chez les Desrochelles pour l’entraînement et qu’il est accueilli comme un membre de la famille tant attendu, j’ai pleuré quand Del et tous les réfugiés du camp où elle travaille font la chorégraphie d’Annie et les barjorettes, j’ai pleuré quand Solange propose à Velma de s’inscrire au stage de dessin… Que j’ai pleuré ! Parce que quand même ce bouquin, au-delà du handicap, il nous parle surtout de la FAMILLE, de ce qui la compose, des liens qui se tissent souvent silencieusement, au fil du quotidien mais aussi à travers générations. La relation entre Solange et Del est tellement puissante. J’ai beaucoup apprécié la manière dont l’auteure fait ressurgir implicitement ce que les personnes étaient avant, ce que cet avant a laissé de traces sur leur corps, leurs cheveux, leur regard et que les autres membres de la famille perçoivent parfois comme dans un éclair lumineux et parfaitement éphémère. Bien sûr ce roman est un incroyable conte de fée, tout va très vite, des magiciennes et des magiciens interviennent spontanément de manière peut-être un peu surnaturelle (je pense à Dolorès qui accepte de faire la coach sportive alors qu’elle connaît à peine Velma, je pense à la mère de Hui, incroyable costumière, qui réalise sans poser de question les improbables tenues de la tribu, je pense au patron de la brasserie qui embauche Harold sans trop poser de questions) mais c’est un conte de fée qui célèbre la solidarité et que ça fait du bien !!!! Merci pour le conseil de lecture.

Si vous voulez aller plus loin et lire d’autres titres de cette autrice, retrouvez les avis de Liraloin sur La Société des Pépés à Adopter, Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, Falalalala et Annie au milieu. et ceux de Lucie sur Falalalala, La Fourmi rouge, Chiens et Annie au milieu.

Enfin mon p’tit doigt me dit que cette fabuleuse autrice s’est confiée récemment à l’équipe du blog pour une interview qui déboite ! Soyez prêt et ouvrez vos mirettes …

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2022 : Grandes Feuilles

Comme annoncé lors de l’anniversaire de notre grand arbre, nous vous proposerons au fil de l’été notre sélection pour le prix A l’ombre du grand arbre 2022. Ainsi vous pourrez, au fil de vos lectures estivales, égrainer les petites perles de la littérature jeunesse que nous avons sélectionnées pour vous, les savourer, les humer, les caresser puis venir voter ici pour vos titres préférés ! Les votes sont ouverts à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 20 août. Les gagnants seront annoncés dans la foulée, lundi 22 août.

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Après les sélections Brindilles et Petites Feuilles présentées les semaines dernières, voici le trio de tête pour la catégorie Grandes Feuilles qui célèbre nos romans jeunesse préférés !

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Notre première journée à la mer

Aujourd’hui, c’est décidé, toute la classe partira au bord de la mer. Si vous aimez les péripéties d’écoliers et les maitresses farfelues, suivez le guide et peut-être oserez-vous la baignade dans une mer peu engageante.

Notre première journée à la mer de Marie Colot & Florence Weiser, Editions Alice, 2021

Retrouvez l’avis de Blandine

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Le ciel est à tout le monde

Il y a des récits de vie qui bouleversent et Le ciel est à tout le monde en fait partie. C’est l’histoire d’une fratrie soudée mais également malmenée. C’est l’histoire d’un mal qui ronge et qui ne laisse aucun répit. C’est l’histoire de plusieurs vies qui se jouent et c’est bouleversant.

Le ciel est à tout le monde de Fanny Chartres, l’Ecole des Loisirs, 2021

Retrouvez l’avis de Liraloin

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Amari et le Bureau des affaires surnaturelles

Est-ce que vous êtes assez volontaire et armé pour intégrer le Bureau des affaires surnaturelles ? Attention aux pouvoirs insoupçonnés qui peuvent émerger sans crier gare ! Dans l’adversité, il faudra user de toutes les ressources pour être la hauteur et conquérir sa place envers et contre les préjugés.

Amari et les Bureau des affaires surnaturelles de B.B Alston, Bayard jeunesse, 2021

Retrouvez les avis d’Isabelle, de Linda et la lecture d’enfant publiée sur ce blog.

Une sélection qui ne manque pas de sensations fortes, d’aventure et d’émotions !

Alors, alors !

Quel est votre titre préféré dans la sélection "Grandes feuilles" ?

  • Notre première journée à la mer de Marie Colot & Florence Weiser, Editions Alice, 2021 (53%, 19 Votes)
  • Le ciel est à tout le monde de Fanny Chartres, l'Ecole des Loisirs, 2021 (33%, 12 Votes)
  • Amari et les Bureau des affaires surnaturelles de B.B Alston, Bayard jeunesse, 2021 (14%, 5 Votes)

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