Le Prix Vendredi, la cinquième édition

Le Prix Vendredi récompense chaque année un roman destiné aux adolescents. Une sorte de Goncourt pour ce public qui le mérite bien ! Le 8 novembre 2021, il a été attribué à Amour Chrome, de Sylvain Pattieu, tandis que deux mentions spéciales ont récompensé Joëlle Ecormier pour et Nastasia Rugani pour Je serai vivante. Bravo aux lauréat.e.s ! Pour prolonger l’expérience et continuer de célébrer la littérature ado, nous avons eu envie comme l’année dernière de partager nos impressions sur les dix titres de la sélection 2021.

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J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle de Jo Witek, Actes Sud junior, 2021.

J’ai 14 ans et ce n’est pas une bonne nouvelle est un roman porté par le souffle de son héroïne, Efi, 14 ans, qui va devoir affronter une terrible épreuve : celle que ses parents lui ont préparée au début des vacances scolaires, celle du mariage forcé avec Soan, de 15 ans son aîné. Efi résiste mais qui peut résister à la horde sauvage qui unit tant de gens autour de certaines traditions ? Seule, c’est impossible. Alors il faudra compter sur Atâ, son grand frère, sur Mme Gatzea , son enseignante passionnée de littérature, sur Emily Dickinson, sur Petite Fleur, la chèvre apprivoisée et surtout sur Mme Renata, membre d’une ONG qui lutte contre le mariage forcé.
Si ce roman n’a pas été sans rappeler à Frédérique Les Impatientes de Djaïma Amadou Amal, prix Goncourt des lycéens en 2020, il offre cette originalité de ne se situer nulle part, ce qui lui confère une dimension – tristement – universelle.
Et puis il rappelle, dès le titre, ce que devrait être toute adolescence : une lumineuse et extraordinaire bonne nouvelle !

L’avis de Frédérique.

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La Gueule-du-Loup d’Eric Pessan, l’école des loisirs, 2021.

Isabelle n’a pas du tout regretté de s’être risquée à La-Gueule-du-Loup. Avec un nom pareil, il fallait avoir le goût du danger… La maison est à l’image de son nom, sombre et pleine d’ombres – drôle d’endroit pour venir se confiner. Quelle est la chose malsaine qui cerne les lieux ? Lorsqu’une peluche est retrouvée déchiquetée, il devient clair que ce n’est pas l’imagination de Joséphine et de ses proches qui leur joue des tours… Éric Pessan, de sa belle plume imagée, joue des codes du genre horrifique pour tirer sur toutes les cordes de notre paranoïa. Et pourtant, c’est sur un tout autre terrain qu’il nous entraîne finalement, suivant une partition inattendue mais d’autant plus glaçante, à la lisière entre le thriller, le conte, la poésie et le drame. Prise de court, Isabelle a lu ce livre en apnée, mais non sans noter au passage une foule de réflexions très juste sur l’époque contemporaine (on se gardera bien de vous en dire plus !). Ce roman hypnotique se dévore et laisse groggy, mais aussi étrangement apaisé.e.

L’avis complet d’Isabelle.

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La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021.

Pour Linda, La Sourcière est un conte poétique, cruel et féministe qui nous entraîne dans les pas de Garance au pays des volcans assoupis. Alors qu’elle grandit dans la protection de Gallou la Brodeuse et parcourt la lande accompagnée de la Renarde, elle avance inéluctablement vers son destin et la confrontation au cruel et sanguinaire Saigneur Guillaume.

L’avis complet de Linda.

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Olympe de Roquedor de Jean-Philippe Arrou-Vignod & François Place, Gallimard jeunesse, 2021.

Jean-Philippe Arrou-Vignod et François Place rendent hommage aux feuilletons populaires et aux romans de cape et d’épée du 19ème siècle, mais en bousculant allègrement les codes puisque le premier rôle revient à une jeune fille. Cette aventure s’inscrit dans un écrin historique, avec ce qu’il faut de châteaux, de cavalcades, de tavernes, de bandits et de chasses aux sorcières : on s’y croit ! C’est une époque où l’on dispose des jeunes filles comme du bétail, qu’il s’agisse de les jeter au couvent ou de les marier. Mais Olympe semble indomptable. On s’attache immédiatement à ce personnage flamboyant, partageant son désarroi et sa lutte désespérée pour défendre sa liberté. Ses péripéties sont portées par la plume généreuse des deux auteurs. Il y a de l’action et de la liberté, du souffle et du mystère, des combats et de la subversion – même si on aurait aimé que le roman aille plus loin encore : pourquoi cette jeune femme si pleine de ressources doit-elle être si souvent sauvée, voire éclipsée par ses alliés masculins ? Cela dit, les dialogues sont plus vrais que nature, dignes d’Alexandre Dumas ou même de Molière. Un brillant récit d’aventure dont Lucie et Isabelle n’ont fait qu’une bouchée.

Les avis complets d’Isabelle et de Lucie.

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Parler comme tu respires d’Isabelle Pandazopoulos, Rageot, 2021.

Dans Parler comme tu respires Isabelle Pandazopoulos raconte l’histoire de Sibylle, 15 ans, qui décide presque sur un coup de tête de se former à la sculpture. Dans une école spécialisée, loin de sa famille, elle va se découvrir et percer le lourd secret de famille à l’origine de son bégaiement.
Ce roman a fait à Lucie l’effet d’un catalogue de difficultés à placer dans un roman jeunesse contemporain. Jugez plutôt : sont abordées les tensions que l’orientation professionnelle peut créer entre parents et enfant, le handicap, Alzheimer, un parent en prison, l’homosexualité tant chez une fille que chez un garçon, la misogynie et un secret de famille.
En 320 pages, cela fait beaucoup. Sans mettre en doute la sincérité de son auteure, le nombre de thèmes abordés donne l’impression qu’elle a voulu placer un maximum de mots-clés en un minimum de pages. La lisibilité, mais aussi l’intrigue et la crédibilité en pâtissent nécessairement. Pourtant, la passion de l’héroïne pour Rodin et sa vocation de sculptrice étaient prometteuses…

L’avis de Lucie.

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Plein Gris de Marion Brunet, PKJ, 2020.

Dans Plein Gris de Marion Brunet, il n’y a pas de pause, pas de temps mort.
« Quand le corps apparaît à la surface, inerte, contre la coque du voilier, personne ne crie. Aucun d’entre nous. Comme si ça n’arrivait pas jusqu’à nos consciences. Comme si, en ne réagissant pas, on pouvait annuler la réalité du fait : c’est un cadavre qui remonte. Le cadavre de notre ami, pour être précise. »
Voilà, le décor est planté, une intrigue implacable est nouée et l’histoire peut commencer avec cette tourmente terrifiante qui se dessine à l’horizon. La double tourmente qui frappe le groupe, celle qui l’a précipité vers la mort de Clarence et celle qui submerge le voilier, place le récit sous haute tension. On le parcourt en apnée, happé.e par les spirales de pensée des navigateurs et la façon dont se révèlent, dans l’ouragan, les blessures cachées et le tumulte déchaîné sous la surface sciemment lissée tournée vers les autres. La narratrice dit très bien la férocité et la naïveté du regard adolescent sur la vie, l’ivresse de naviguer à la lisière du danger et les jeunes amitiés, intenses et troubles. Marion Brunet mène habilement sa barque entre huis clos et nature incommensurable, entre roman catastrophe et thriller psychologique. Addictif et réussi !

Les avis complet d’Isabelle et de Frédérique.

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Quelques secondes encore de Thomas Scotto, Nathan, 2021.

Une passion dangereuse, les limites repoussées, le saut de trop, pas assez près ou prêt, et c’est la chute… fatale. Alban n’est plus. Son cœur bat, il respire, artificiellement, mais non, il n’est plus. Ce n’est plus lui. Et les médecins qui veulent savoir. Pour les organes. Car le temps est compté.

Au fil de chapitres qui entrecroisent passé et présent, Anouk, la sœur d’Alban, nous raconte son frère, ses goûts, son caractère, leur relation fusionnelle, les souvenirs en cascade, des plus fous aux plus anodins. Elle nous décrit l’hôpital, la chambre, la confusion de sa mère, ce que son frère voulait et aurait voulu, l’absence de leur père, retenu à des centaines de kilomètres pour son travail. Elle décrit l’imbroglio d’émotions, et ces trois lettres que sa mère doit se résoudre à prononcer… “Oui”… ou …. “non”.

Ce texte, plein de délicatesse, a pris Blandine au cœur. Intime, humain, poignant, il nous bouleverse, nous bouscule, et nous pousse à nous interroger sur nos croyances, nos possibles en pareille situation.

L’avis complet de Frédérique.


Ils ont reçu une Mention Spéciale

de Joëlle Ecormier, Zebulo, 2021.

Pour Linda, est un récit sensible et poétique qui aborde les difficultés du deuil chez l’adolescent avec sincérité et justesse. Le texte nous entraîne dans une quête de vérité et d’acceptation pour rendre sa vie à un jeune homme rempli de colère et de chagrin par la perte d’un père disparu en mer. Il ne faudra rien de moins que l’amour d’une mère et d’une sœur, et la gentillesse d’un inconnu pour le ramener parmi les vivants.

L’avis de Linda.

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Je serai vivante de Nastasia Rugani, Gallimard Scripto, 2021.

Assise sur une chaise, une jeune fille dépose plainte. pour viol. En face d’elle, un officier aux questions froides et factuelles. Pas de place pour l’empathie. Sur sa chaise, dans sa tête, la jeune fille se souvient, par bribes, par émotions. Ses pensées s’échappent, remontent le temps et nous racontent.

Blandine a été malmenée par ce récit. Par son écriture d’abord. Une écriture ciselée, poétique, métaphorique, qui use de figures de styles. Qui tourne, contourne, nous perd aussi un peu dans le méandres des sentiments et souvenirs de la jeune fille. Et pourtant rien n’est confus, tout est glaçant. Son histoire, qui aurait pu, qui aurait dû être belle, puis le viol et ses suites. La rupture interne, familiale, sociale. Et enfin, ces murs oppressants du commissariat pour un témoignage éprouvant. La victime est deux fois victime, devoir raconter encore et encore, devoir prouver, n’être toujours pas crédible, être culpabilisée, salie.. Douter, pas d’elle-même, mais d’eux, de leur aide possible, de leur envie de l’aider. C’est éprouvant, écœurant. Heureusement, le récit s’éclaire par moments, et ce titre nous laisse rassurés par sa capacité, future, de résilience. Oui, elle sera vivante!


Le lauréat du Prix Vendredi 2021

Amour Chrome de Sylvain Pattieu, L’école des loisirs, 2021.

Amour Chrome s’engouffre dans le quotidien d’ados qui se cherchent, des gamins qui réagissent, interagissent entre eux de façon naturelle sans surjouer. Ce sont surtout des histoires de rêves d’ados comme il en existent tout autour de nous. Frédérique a trouvé ce roman chaleureux, humain et attachant : « Il est heureux, il est avec ses copines et son pote, il trace sa route. » Le jury du prix a salué « la force, la puissance poétique et la justesse de la langue, mais aussi l’énergie des personnages ».

L’avis de Frédérique.

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Et vous, lequel a votre préférence?

Lecture d’enfant #37 : Amari et le Bureau des affaires surnaturelles

Gabrielle, douze ans, dévore les romans et a souvent des coups de coeur littéraire. Elle a choisi de parlé de l’un des derniers : Amari et le Bureau des affaires surnaturelles de B.B. Alston.

Amari et le Bureau des affaire surnaturelles (tome 1) de B.B. Alston, Bayard jeunesse, 2021.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de lire ce livre ?

Sa couverture intrigante et la présentation de l’éditeur m’ont beaucoup plu.

Peux-tu nous dire de quoi parle ce roman ?

C’est l’histoire d’une jeune fille qui se fait persécutée dans son collège. Un jour en rentrant chez elle, elle découvre un colis sur lequel est écrit “TOP SECRET”. C’est ce qui va la mener dans un monde fantastique.

Qu’as-tu aimé dans cette histoire ?

J’ai bien aimé le côté fantastique du livre, la lecture était prenante, je n’arrivai pas à m’arrêter !!! Il y a de l’humour et pas mal d’action, on ne s’ennuie jamais.

En le lisant, j’ai trouvé qu’il y avait des similitudes avec Harry Potter. As-tu eu la même impression ? Penses-tu que cela puisse avoir influencer positivement ta lecture ?

Ca ne m’a pas influencé car j’ai pris l’histoire comme elle venait, sans voir de similitudes avec autre chose.

Quel est ton personnage préféré ?

Balthazar Magnus est mon personnage préféré car c’est un formateur qui soutient Amari lors de tout les moments difficiles. Il est gentil et attentionné, un peu comme un grand frère.

Quel est ton passage préféré ?

Je n’ai pas vraiment de passage préféré. C’est un livre plein d’aventures, de fantaisie et d’humour. J’ai beaucoup aimé les épreuves que doivent subir les stagiaires.

Conseillerais-tu ce livre ? Que dirais-tu pour encourager la lecture ?

Je le conseillerais fortement. Il est génial et on se met facilement dans la peau de l’héroïne.

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Pour en savoir plus sur ce roman, n’hésitez pas à lire l’avis de Linda.

Lecture commune : Les enfants sont rois.

Je préfère vous prévenir : cette lecture commune sera un peu particulière.

Pour deux raisons.

Tout d’abord parce que c’est une lecture commune d’un livre qui n’est pas explicitement destiné à la jeunesse mais publié en littérature générale. Mais ce roman a été un tel coup de cœur, que deux d’entre nous ont voulu échanger à son sujet et quoi de mieux que s’asseoir à l’ombre de notre grand arbre pour en discuter.

Et puis c’est surtout une lecture commune particulière parce que c’est la dernière que Pépita aura faite pour Le Grand Arbre. En effet en mai dernier, elle a décidé de quitter l’aventure collective après neuf ans de débats, de sélections thématiques, d’entretiens, de lectures communes, de swaps, de bookcamps… Au fil de ses milliers de messages sur le forum, Pépita a nourri nos échanges de sa vision généreuse de la littérature jeunesse, faisant découvrir à toute une génération de blogueuses les trésors de l’édition jeune public.

Pépita, si tu passes par là, pour ta présence lumineuse qui a irradié des racines au faîte de notre grand arbre, nous te remercions.

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Colette. – Quand tu as découvert ce titre Les enfants sont rois, qu’est-ce que ces mots ont convoqué en toi ? Personnellement j’ai directement pensé à cette critique qu’on a souvent faite à la pédo-psychiatre Françoise Dolto qui mettait l’enfant à l’honneur dans sa pratique, transformant selon ses détracteurs, les enfants en tyrans de leurs propres parents.

Pépita.- En fait, je me jette toujours sur les romans de Delphine de Vigan sans trop regarder de quoi ça parle ! Je l’ai pris comme un respect à avoir envers eux. Et en lisant, je te rejoins. Malheureusement, j’ai un peu deviné assez rapidement ce que cela voulait dire au fur et à mesure de cette histoire. Mais ce fut très intéressant de voir comment l’autrice en a entremêlé les fils.

Colette. – Justement avant de revenir à cette intrigue où “les enfants sont rois”, est-ce que tu pourrais expliquer pourquoi tu te jettes sur les livres de Delphine de Vigan ? Je suis comme toi et je ne réfléchis pas trop avant d’acheter un roman de cette auteure. Cette fois d’ailleurs, je ne savais absolument rien du livre avant de l’acheter, une amie en a parlé en coup de vent dans un échange de SMS et hop le lendemain je l’avais sur ma table de chevet !

Pépita.- Difficile de répondre ! Je la lis depuis longtemps et je n’ai jamais été déçue. Elle a une façon d’aborder ses sujets que je trouve profonde sans juger, et surtout ses personnages sont remarquables d’exactitude, elle parle des femmes, et si bien ! Une écriture à la fois précise et simple et une construction toujours efficace. Ses romans sont sujets à discussion, au sens où ils éveillent en nous des questionnements. Elle a l’art de mettre le doigt là où ça nous titille sans vraiment se l’avouer ou se le formuler clairement

Colette. – Je savais que c’était une question difficile car moi même je ne saurais quoi répondre tellement c’est un tout, une œuvre de Delphine de Vigan. Comme tu l’as dit, c’est à la fois une structure narrative ingénieuse, des personnages féminins intenses, et des tabous, ses propres tabous, à faire exploser tout en subtilité. Bon en fait, j’avoue j’ai vécu de vraies expériences psychologiques intenses avec des livres de cette femme que ce soit avec Rien ne s’oppose à la nuit ou encore Les Loyautés. Ces livres-là ont laissé de satanées traces en moi… Du coup, sans doute que je cours après la promesse de nouvelles expériences marquantes en me plongeant dans ses livres dès qu’ils sortent. C’est un peu comme si elle m’était familière. Pas une amie. Pas une sœur. Une présence à qui j’aime croire que je ressemble. Revenons à Les enfants sont rois. A quels enfants ce titre réfère-t-il ?

Pépita.- Ce titre réfère d’abord aux deux enfants de l’histoire mais il s’adresse aussi et surtout à TOUS les enfants dont les adultes manipulent le droit à l’image.

Colette. – Peux-tu nous en dire un peu plus sur Sammy et Kimmy, les enfants de l’histoire ? Sont-ils vraiment les héros de cette histoire ?

Pépita.- Sammy et Kimmy, un garçon et une fille qui depuis leur plus jeune âge sont sur les réseaux sociaux : chaque moment de leur vie est filmé, partagé. Leur mère en a fait son business. Elle-même a participé à un épisode de télé-réalité, oh ! si peu : une recherche de reconnaissance énorme pour elle puisque ce fut un fiasco, qu’elle a transposé de façon obsessionnelle dans sa vie adulte. Sa famille – son mari la suit aussi – ne vit que pour cette chaîne, en concurrence avec d’autres. Voilà pour le cadre ! Ta question Colette laisse sous-entendre que tu penses que les deux enfants ne sont pas les héros de l’histoire. Moi je pense que oui. Est-ce la mère ? Sans doute aussi. Mais je préfère me mettre du côté de la souffrance de ces enfants. On pourrait penser aussi que les gagnants – et non les héros – de cette histoire sont les réseaux sociaux. De ce point de vue là, oui, ils le sont. Une autre héroïne, et pas des moindres, c’est la policière chargée de l’enquête. Elle, c’est une héroïne invisible du quotidien.

Colette. – Et c’est mon personnage préféré, Clara. Parce qu’elle est toute petite, peut-être. Kimmy dira d’elle, devenue adulte : “Elle s’est souvent demandé pourquoi elle se souvenait de cette femme, alors que sa mémoire a effacé les autres visages […] En la découvrant ce matin, si petite et en même temps si magnétique, elle a songé que c’était peut-être parce qu’elle avait la taille d’un enfant.” – tu comprendras sans doute pourquoi ça me parle.
Si je t’ai posé la question du statut des personnages et plus particulièrement du statut des héros romanesques, c’est parce que pendant toute la première partie du roman, finalement Kimmy et Sammy, les enfants qui donnent pourtant le titre du roman, sont complètement objectivés. On ne connaît ni leurs pensées ni leurs sentiments. Ils sont sans cesse sous l’œil de la caméra de leur mère et de milliers de spectateurs et de spectatrices mais que sait-on d’eux vraiment ? Ils sont parfois décrits physiquement mais c’est tout. Il faudra attendre qu’un certain nombre d’années soient passées pour qu’enfin la romancière fasse entendre leur voix. Et je trouve ce choix narratif tellement riche de sens. Sans jamais donner de leçon moralisatrice sur ce que Mélanie a fait subir à ses enfants, Delphine de Vigan nous fait vivre à travers ses choix d’écriture la dépossession, l’asservissement, la perte d’identité de ses personnages. Et si la véritable héroïne de cette histoire, c’était Elise Favart, celle grâce à qui la voix des enfants va paradoxalement pouvoir se faire entendre ? Celle grâce à qui on va pouvoir basculer du présent vers l’avenir ?

Pépita.- C’est curieux parce que tu vois, je les voyais ces enfants, je les ressentais, surtout dans la première partie, je les ai imaginés. Beaucoup moins dans la deuxième partie dans laquelle je les ai trouvés moins vivants en quelque sorte, comme éteints. C’est certain qu’Elise a joué un rôle primordial mais elle n’est pas si valorisée que cela dans le roman. Je la vois plus comme un déclic. Elle fait le passage entre les deux parties

Colette. – En lisant ta réponse, je me disais justement que l’autrice ne semble pas valoriser un personnage plus que l’autre si ? Quel a été ton préféré, si tu en as eu un ? Et pourquoi celui-là ?

Pépita.– Tu as raison de le souligner : l’autrice a vraiment adopté un ton neutre, presque “froid”: tout est dit sur un ton égal, comme pour atteindre une certaine normalité alors qu’en fait, toute cette histoire est tout sauf normal. J’ai un petit faible pour la policière, c’est certain. Tout est droit chez elle, une abnégation sans failles. La mère m’a à la fois agacée au plus haut point mais en même temps je ne pouvais m’empêcher d’avoir une forme de compassion pour elle. Comment ne pas se rendre compte qu’on rend ses enfants malheureux ? Comment ne pas se rendre compte de cette spirale infernale ? ça frise le voyeurisme non ? Tu l’as ressenti comment toi cet aspect du roman ? Toutes ces mises en scène factices jusqu’à l’écœurement….

Colette. – En fait, ce que j’ai trouvé très fort c’est d’avoir introduit le récit à l’époque où la téléréalité a commencé en France, comme pour “justifier” ce que vont être les choix de vie de Mélanie. Ce moment là, je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais une jeune adulte et avec ma sœur, encore adolescente, on regardait régulièrement Loft story. Et je me souviens très bien de ce sentiment totalement paradoxal qui m’envahissait alors : le sentiment de faire quelque chose de mal – comme un.e enfant qui fait une bêtise – et en même temps l’envie irrépressible de voir jusqu’où ça pouvait aller, ces relations forcées. Il y avait quelque chose de fascinant, qui tenait sûrement de l’aspect expérimental du projet : des humains dans une sorte de laboratoire, à la vue de toutes et de tous. Mais le XXIe siècle est allé encore plus loin que ces émissions de télé-réalité, le XXIe siècle a réussi à produire des personnages capables de vouloir mettre en scène eux-mêmes leur propre vie, avec leurs propres moyens, grâce à un média bien plus invasif que la télévision : j’ai nommé le dieu de notre époque, Internet. Il n’y a qu’à nous écouter. Tu cherches comment aller d’un point A à un point B ? Demande à Internet ! Tu veux savoir quoi faire pour le dîner ? Demande à Internet ! Un petit résumé du roman à lire en cours de Français ? Demande à Internet ! Tu veux prendre RDV pour te faire vacciner contre le coronavirus ? Demande à Internet ! Aujourd’hui, la Pythie des temps modernes, c’est Internet. D’ailleurs souvent mes élèves me parlent d’Internet comme si c’était quelqu’un, quelqu’un d’omniscient et d’omnipotent. Quelqu’un à qui elles et ils délèguent leur savoir, soit dit en passant. Tout ça pour dire que l’autrice a tellement bien introduit l’histoire de Mélanie que finalement, je n’ai pas été écœurée, ni choquée, ni étonnée. Et c’est peut-être ça le pire avec cette histoire : je ne connaissais pas du tout les chaînes Youtube au cœur de la narration, et bien ça ne m’a pas étonné. Que des gens choisissent d’utiliser leurs enfants comme outil de publicité permanente et bien, oui, c’est vraiment désolant, mais ça ne m’a pas étonné. Par contre comme toi, en tant que parent, je me suis demandée comment on pouvait se détacher à ce point de ses enfants. Au point de ne plus savoir s’ils vont bien. Au point de ne plus même y penser. Mais ce qu’interroge Delphine de Vigan, c’est comment, nous, en tant que société, on peut laisser faire ça au vu et au su de tout le monde. Est-ce que comme moi, tu t’es sentie interrogée, notamment dans ta propre utilisation des réseaux sociaux ?

Pépita. – Je ne me suis pas du tout sentie interrogée dans mon utilisation des RS ! Je n’y mets jamais ma photo ni celle de ma famille par exemple. Mais plutôt comment la société pourrait prendre du recul par rapport à cette utilisation. Quels garde-fous ? Quelles limites ? Quels avertissements ? Quelle formation citoyenne ? C’est surtout ça qu’interroge ce roman.

Colette. – Je me suis sentie interrogée non en tant que productrice de contenus mais comme utilisatrice. Si les gens se sont mis à exposer leur vie, c’est que d’autres gens les regardent faire. Je t’avoue que sur Instagram c’est ce qui me dérange toujours : montrer ce qu’on mange, montrer où on part en vacances, montrer où on vit. Ce n’est pas juste une question de montrer les visages de sa famille, il me semble que ça va plus loin. Pourquoi on fait ça ? Comme Mélanie, je crois qu’on court après les likes.
Mais tu as complètement raison, la question la plus intéressante, c’est celle des garde-fous. Tu sais combien cette question m’intéresse depuis que j’ai décidé de quitter les réseaux sociaux suite à la mort de Samuel Paty et aux horreurs que mes élèves me racontaient. Le garde-fou le plus évident pour moi, c’est la morale. Mais visiblement la morale n’est pas la même pour tous. Alors il y a la loi. Mais encore faut-il qu’elle soit appliquée… Concernant la structure du roman en deux parties. J’ai trouvé ce choix très surprenant par rapport aux autres romans de Delphine de Vigan. Qu’en as-tu pensé ?

Pépita. – Oui c’est vrai que ses romans sont bien plus linéaires d’habitude. Comme je le disais plus haut, cette césure en deux parties, c’est comme si il y avait deux côtés d’une réalité. La première une réalité virtuelle et la seconde la réalité réelle. La première enjolivée et la deuxième réaliste. C’est l’arrestation de la kidnappeuse qui fait la césure. Ce n’est pas ça qui l’intéresse l’autrice : c’est montrer ce décalage entre ces deux réalités très différentes. Et cela a pour effet d’amplifier davantage les dégâts causés.

Colette. – Et le fait que la deuxième partie nous propulse en 2031, dans le futur, est-ce que cela ne donnerait pas un petit côté science-fiction à ce roman ? Est-ce que tu y as vu un sens particulier au choix de cette date ?

Pépita.- Elle veut simplement montrer ce que sont devenus ses personnages. Je n’y ai pas vu de la science fiction, mais juste la continuité de la vie.

Colette. – Oui, tu as sans doute raison, peut-être que 2031 est une date choisie simplement pour que toute l’histoire “colle” avec la seule date réelle du roman qui est la première de Loft Story en 2001. J’y ai vu aussi une manière de nous interroger sur ce que nous allons faire des 10 années qui nous séparent de cette échéance pour mieux protéger nos jeunes, notamment, sur les réseaux sociaux. Au fait, est-ce que tu es allée voir des vidéos sur Youtube d’enfants influenceurs ? Et si oui, qu’as-tu éprouvée ?

Pépita. – Non je ne suis pas allée voir des vidéos d’enfants influenceurs car déjà les vidéos de youtubeurs, j’ai beaucoup de mal. Il y a un truc dont j’aurais souhaité qu’il soit approfondi : c’est la loi ! J’ai trouvé ça incroyable qu’elle soit autant balayée ou contournée plutôt. S’agissant d’enfants, tout de même ! Faut que je prenne le temps de creuser. Tu as été interpellée aussi j’imagine ?

Colette. – J’ai surtout été dégoûtée d’apprendre que cette loi existe et que simplement – comme tant d’autres censées nous protéger – elle n’est pas appliquée, il n’y a pas assez de professionnels employés pour vérifier qu’elle est respectée. C’est comme pour les contenus irrespectueux sur internet, sur les réseaux notamment, la loi existe mais encore faut-il qu’elle soit faite respecter par des forces de l’ordre dédiées à cette tâche (et je ne sais pas si ça existe).

Colette. – Des deux citations mises en exergue de chaque partie du livre, laquelle préfères-tu ?
“Nous avons eu l’occasion de changer le monde et nous avons préféré le télé-achat.” Stephen King.

ou
” On pressentait que dans le temps d’une vie surgiraient des choses inimaginables auxquelles les gens s’habitueraient comme ils l’avaient fait en si peu de temps pour le portable, l’ordinateur, l’iPod ou le GPS” Annie Ernaux.

Pépita. – Je préfère celle d’Annie Ernaux car elle englobe le sujet plus largement je trouve. Ce roman, ce n’est pas que sur le télé-achat mais sur les RS et ce que nous en faisons.

Colette. – Pour conclure, à qui conseillerais-tu ce roman ? Avec des amies enseignantes, on en a un peu discuté : certaines, très emballées, le proposeraient à des élèves de 3e, d’autres non. L’une d’elles hésitait à le proposer à ses parents qui ne sont pas du tout connectés.

Pépita. – Je le conseillerais à des adultes mais aussi et surtout à des ados ! Je rejoins tes collègues ! Pour ceux qui ne sont pas connectés, ils risquent d’halluciner et de prendre les connectés pour des zombis ! Mais c’est peut-être pour ça qu’ils ne le sont pas justement. Ce roman est d’utilité publique !

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Et pour continuer de nourrir vos réflexions sur l’utilisation d’internet notamment par nos jeunes, la semaine prochaine, nous vous proposons une sélection thématique sur une pratique émancipatrice du net !

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Et n’oubliez pas que vous pouvez toujours lire Pépita sur son blog MéLi-MéLo de LIVRES et sur les réseaux sociaux associés pour profiter autrement de son regard amoureux de la littérature jeunesse et continuer de suivre avec elle le précieux précepte de Julien Green :

“Un livre est une fenêtre par laquelle on s’évade.”

Lecture d’enfant #36 : MASCA

Théo, 9 ans, a beaucoup lu cet été. Il a eu un véritable coup de cœur pour MASCA, Manuel de survie en cas d’apocalypse d’Erik L’Homme et Eloïse Scherrer et souhaite le partager.

MASCA, Manuel de survie en cas d’apocalypse de Erik L’Homme et Eloïse Scherrer, Gallimard Jeunesse, 2019

Qu’est-ce qui t’a donné envie de lire ce livre ?

J’avais déjà lu un livre illustré par Eloïse Scherrer, et j’avais beaucoup aimé les illustrations. Alors j’ai eu envie de découvrir celui-ci.

Qu’as-tu pensé en voyant la couverture ?

J’ai été attiré par le « Manuel de survie ». Ca attire le regard ! J’ai pensé qu’il allait y avoir une fin du monde, un cataclysme, et donc de l’aventure.

Peux-tu résumer l’histoire ?

C’est l’histoire d’un collégien qui est seul dans son appartement parce que sa famille est partie quelques jours. Une nuit, il y a une grosse tempête qui coupe l’électricité et détruit pas mal de choses dans la ville (le réseau de téléphone, les magasins, les feux de signalisation…). Il a peur pour sa famille et il va décider de les retrouver. Il veut être sûr qu’ils vont bien.

Est-ce que tu t’es imaginé à la place de Justin ?

Oui, et ça m’a plu, même si ça me ferait un peu peur d’être dans cette situation : de ne pas savoir si mes parents vont bien, c’est stressant et angoissant.

Est-ce que d’autres choses t’ont plu ?

Ce qui m’a plu, c’est qu’il y a de l’action, du suspense, et que ça finit bien !

Justin nous parle comme s’il parlait à son personnage inventé : Björn. C’est très créatif et ça m’a beaucoup plu. C’est bien écrit. Tu as l’impression d’y être, de vivre l’aventure avec lui, que tu le connais et qu’il te parle.

Il est dans la nature et il se débrouille bien. Il sait pas mal de choses de la nature et c’est ce qui lui permet de survivre.

A la fin, il y a des fiches explicatives pour des méthodes de survie. C’est sympa de comprendre comment Justin a fait et on peut essayer chez soi. Il nous apprend à faire un abri, du feu, à trouver le nord…

J’ai aussi bien aimé que ce soit présenté un peu comme un journal intime. C’est Justin qui raconte son histoire, il y a des petits dessins…

Justement, tu as dit que tu avais choisi ce livre à partir du nom d’Eloïse Scherrer, qu’as-tu pensé de ses illustrations ?

Elle dessine quand même vraiment bien ! Ça fait à la fois réaliste (ça pourrait être dessiné par un enfant qui dessine très très bien) et à la fois très beau.

On s’y croit vraiment, comme si on était en train de lire un vrai journal intime du personnage. Surtout avec les petits brouillons de texte qui accompagnent les dessins. Le fait qu’elle n’utilise que de l’orange et du noir, ça m’a intrigué, mais c’est logique comme il n’a pas beaucoup de matériel.

A qui conseillerais-tu ce livre ?

A toute personne aimant l’aventure, le suspense, un peu l’angoisse et qui a envie de découvrir des stratégies pour se débrouiller dans la nature.

Lecture commune : Marie et Bronia.

En mars, À l’ombre du grand arbre, nous célébrons les femmes ! Et aujourd’hui nous mettons à l’honneur deux femmes hors du commun, deux scientifiques incroyables : Marie Curie et sa sœur Bronia Dluska. C’est grâce à la plume de Natacha Henry, essayiste féministe, historienne et journaliste franco-britannique, que nous avons découvert ce qui liait ces deux sœurs, ce qui les faisait avancer au delà des interdictions et des préjugés qui empêchaient alors les femmes d’étudier et de se réaliser dans les sciences. Une lecture commune s’imposait !

Frédérique. – Qu’as-tu pensé de la couverture ?

Colette.- Alors, avec le recul permis par la lecture, je dirais que la femme sur la couverture, au milieu de cette allée enneigée, au cœur d’une campagne glaciale, c’est plutôt Marie. Marie qui se tourne vers l’avenir qu’elle est en train de se construire en travaillant pour la famille qui vit dans la grande maison bourgeoise que l’on devine à l’arrière-plan. La couverture aurait été encore plus symbolique si sur sa quatrième, on avait pu deviner la silhouette d’une femme traversant les rues de Paris. D’un côté Marie, de l’autre Bronia, et au centre les 327 pages qui nous racontent leur pacte.

Frédérique. – Pour moi, cette couverture évoque une fuite, un élan. Il y a deux prénoms sur la couverture et pourtant une seule femme. Comme si Bronia et Marie ne faisaient qu’une, avec une envie commune : celle de réussir. Dès les premières pages, le lecteur sent un couple qui s’aime et qui se ressemble (les parents de Marie et Bronia) qui je pense seront toujours des modèles en amour pour les deux sœurs. Pour toi, que veut montrer ce couple à ses enfants?

Colette.- Bronislawa et Wladyslaw forme un couple d’une grande simplicité, de celle qui caractérise les amours sincères. Ils ont la passion de l’enseignement et de la transmission en partage et ils sauront, chacun à leur mesure, l’insuffler à leurs cinq enfants. Bronislawa, un peu moins longtemps que son époux, hélas… Ce que j’ai pu pleurer en terminant ce premier chapitre… Que dirais-tu de l’ambiance familiale dans laquelle grandissent Marie et Bronia ?

Frédérique.- L’ambiance familiale est très chaleureuse car, comme nous l’évoquions précédemment, cette famille est issue d’un couple qui s’aime. Très vite on sent que les enfants, qui ont peu d’écart, sont unis et s’entraident beaucoup. Malheureusement, le malheur s’abat très vite dès que la mère tombe malade.

Colette.- Oui, je suis entrée dans ce livre les larmes aux yeux ! C’est rare d’ailleurs les romans qui commencent par un enchaînement de tels évènements dramatiques. Je ne sais pas pour toi, mais quand j’ai lu les pages sur la mise en quarantaine de Bronislawa, je me suis rendue compte à quel point la situation que nous vivons en ce moment avec le coronavirus n’était vraiment pas une situation inédite et que des tas d’autres avant nous avaient du y faire face sans les connaissances et les moyens scientifiques que nous avons… Cela m’a permis de relativiser notre malheur.

Frédérique.- Exactement!!! Tout comme toi je me suis dis “whaouuuu” et bien, tiens donc, quelle coïncidence. Je ne sais plus mon sentiment à ce moment là, mais j’ai pris une petite baffe. Une baffe qui m’a fait réagir en me disant qu’un jour nous allions nous sortir de tout cela.

Colette. – Ce que j’ai trouvé très intéressant dans ce roman, moi qui adore le personnage de Marie Curie et qui avais lu plusieurs documentaires sur elle, c’est qu’ici l’auteure nous la montre certes avec ses forces, mais aussi avec ses faiblesses. Comment la décrirais-tu ? Quel portrait gardes-tu en mémoire de ce personnage ?

Frédérique. – J’ai lu et vu quelques documentaires sur Marie Curie également, toujours très fascinée par cette intelligence un peu hors du commun. Le dernier documentaire, lu avec mon fils, était celui de la collection Les Grandes Vies chez Gallimard jeunesse.

Marie Curie, Coll. Les Grandes Vies, Gallimard Jeunesse.

Dans ce roman, son portrait de départ est celui d’une fille, d’une jeune fille et d’une femme déterminée à poursuivre ses études, que rien de peut arrêter. Elle est forte, solide et semble incassable ! Elle prend sur elle lors de la maladie de sa mère, durant le deuil aussi. Elle se tait et se retient lorsqu’elle doit être gouvernante pour aider sa sœur financièrement. Il y a une forme de renoncement surtout lorsqu’elle se sent délaissée par son premier amant. Et se ré-enferme d’ailleurs pour mieux se laisser aller à l’amour plus tard avec Pierre Curie.

Colette. – Par rapport au portrait que tu dresses de Marie Curie, j’aimerais ajouter que ce livre apporte quelque chose d’infiniment plus humain que tous les documentaires que j’ai pu lire précédemment sur cette éminente scientifique : on y découvre quand même une jeune fille qui aime s’amuser, danser, patiner, courir… On y découvre une amoureuse passionnée, qui vit ses relations amoureuses tellement fort que l’une d’elles va manquer d’éteindre la soif d’apprendre de notre héroïne. Il y a quelque chose de léger, d’insouciant, de virevoltant chez Marie qu’on ne retrouve pas chez Bronia, qui pour moi est beaucoup plus déterminée que sa sœur à réussir ses études. Et je ne m’y attendais pas, étant donné que je ne savais absolument rien sur la sœur aînée de Marie Curie alors que, franchement, quel personnage incroyable !

D’ailleurs que retiens-tu de la personnalité méconnue de Bronia, qui pourtant, on ne cesse de le dire, a joué un rôle primordial dans la trajectoire de Marie ? Je trouve son travail sur l’allaitement précurseur et m’étonne qu’il ne soit pas plus connu.


Frédérique. –Pour moi, elle est indissociable de Marie à tel point que, même quelques mois après ma lecture, j’ai l’impression que les deux sœurs ne font qu’une. Bizarre non? Comme toi, je ne connaissais pas du tout le parcours de Bronia. Pour toi, comment les deux sœurs se complètent tout le long du roman ?

Colette. – Je trouve que si, au départ, les deux sœurs avaient un parcours similaire, dirigé vers les études et des carrières de scientifiques, elles prennent des chemins très différents quand elles sont séparées physiquement, l’une à Paris, l’autre à Szczuki. En fait, il faut bien le dire : d’après ce roman, il n’y aurait pas eu de Marie Curie sans Bronia Dluska ! Si Bronia n’avait pas insisté pour rappeler à Marie leur pacte, elle serait peut-être restée en Pologne à jouer la gouvernante des enfants de familles riches. C’est incroyablement beau quand même cette sororité qui pousse à se dépasser et à rester intègre à soi-même ! Qu’en penses-tu ?

Frédérique. – Je pense que c’est là que réside toute cette histoire de pacte ! L’une sans l’autre ne peut s’accomplir. Après tout, une fois Bronia installée et mariée, cette dernière aurait pu “oublier” ou se “dégager” de ce pacte. Rien ne s’oublie : le sens du devoir et surtout cet amour véritable qui unit les deux sœurs ! J’ai quand même l’impression que ce sens du devoir est beaucoup plus fort chez les femmes. Est-ce à cause de l’impossibilité de faire des études? Qu’est-ce que tu en penses ?

Colette. – Concernant le sens du devoir, comme dans le roman, nous n’avons pas vraiment de personnages masculins que l’on pourrait analyser en parallèle de nos deux héroïnes, je ne saurais répondre à ta question. Malgré tout, il y a dans ce roman un personnage masculin particulièrement émouvant, c’est le père de nos deux sœurs et il me semble qu’il fait preuve d’un merveilleux sens du devoir parental. En effet, même si le pacte est ce qui pousse Marie à sortir de la morosité dans laquelle la plonge sa déception amoureuse, c’est aussi son père qui trouve, en quelques mots comment l’amener à renouer avec la physique. Je trouve ce père formidable ! Vive les romans jeunesse qui mettent en avant des pères (qui plus est ici de famille nombreuse) aussi investi ! C’est finalement la famille qui est au cœur de toutes les ambitions, des cheminements, des découvertes de Marie et Bronia. Que ce soit dans le cocon familial en Pologne ou dans la famille retrouvée à Paris ou encore, plus tard, avec la rencontre avec Pierre, avec la famille de celui-ci, si accueillante et investie. Quel formidable grand-père, le docteur Curie ! Je lis ce roman non seulement comme une ode à la sororité mais surtout à la famille. D’ailleurs, n’est-ce pas quand Marie s’éloigne de sa famille que le pacte pourrait être brisé, que le moins audacieux en elle pourrait être flatté ?

Frédérique. – Je suis d’accord avec toi, la figure paternelle est très bien construite. Le père est dévoué à ses enfants. Ce que tu écris me fait penser à autre chose sur les hommes qui gravitent autour de nos deux sœurs. Casimir aura fort à faire pour tenter de séduire Bronia qui ne voit en lui qu’un séducteur et elle va le repousser dans ses retranchements, ce qui est très intéressant. Pierre Curie, c’est autre chose, sa timidité joue contre lui et il admire complètement Marie. Et je suis d’accord avec toi, la famille ne fait plus qu’un lorsque Marie s’éloigne. Elle semble perdue mais son courage reprendra le dessus, grâce à sa sœur, encore une fois!

Colette. – Parlons un peu d’amour si tu le veux bien justement ! Quel rôle joue-t-il ce sentiment dans le parcours de vie de nos deux héroïnes ?

Frédérique. – Il est au cœur de leur histoire. Le plus beau c’est qu’il est présent dès le départ, mais il n’est pas au centre de leurs préoccupations. Marie et Bronia mettent l’accent sur leurs études et n’ont que faire de l’amour. Peu à peu, il prend une place comme pour les aider à cheminer, à trouver une force au-delà d’elles-mêmes. Très tôt, nous l’avons évoqué plus haut, l’amour est présent à travers l’amour des parents. Je pense que Marie et Bronia souhaitent avant tout être en osmose avec leurs futurs amoureux et surtout sur le même pied d’égalité. Après tout, c’est Marie qui aide Casimir Zorawski à résoudre un problème de mathématique (alors que lui est dans une grande école). C’est Bronia qui tient tête à son Casimir Dluski si séducteur. Enfin, c’est Marie qui sera la clé de la réussite de Pierre Curie. Pour moi, il est là tout le long du récit, cet amour complet et unique. L’amour qui fait vibrer le cœur grâce à la tête.

Colette. – C’est un des aspects que j’ai adorés dans ce roman, non Marie et Bronia ne sont pas que des intellectuelles, ce sont aussi des être sensuels ! Loin des clichés sur les scientifiques. Comment comprends-tu le choix de l’auteure de ne pas faire durer le roman jusqu’à la mort des personnages, comme on pourrait s’y attendre dans un roman qui se veut quand même biographique ?

Frédérique. – Pour moi c’est un choix parfaitement simple. Natacha Henry a choisi ne de garder que cette belle complicité entre Marie et Bronia. C’est notre toile de fond, elle résonne tout le long du récit et ainsi éclipse toute tentation de vouloir conclure sur la mort des personnages. Et toi, Colette comment le perçois-tu?

Colette. – J’ai vu ce choix comme une fenêtre en effet sur l’accomplissement du pacte : une fois le pacte “réussi”, l’histoire était terminée. Mais du coup, je me suis demandée si après le déménagement de Bronia et de son mari pour leur projet de sanatorium, les deux sœurs s’étaient éloignées – non seulement géographiquement mais aussi moralement. Il n’y a pas de précision sur ce point dans les notices biographiques à la fin du livre. J’ai toujours le besoin de savoir comment les gens exceptionnels vieillissent, ça doit être un questionnement lié à la quarantaine qui approche à grands pas. Si tu ne devais garder qu’un mot pour caractériser Marie et un pour caractériser Bronia, que choisirais-tu ?

Frédérique.- Marie, c’est la pugnacité et Bronia, la stabilité, deux qualités qui s’accordent parfaitement avec leurs métiers respectifs.

Nous vous invitons donc à découvrir ces deux femmes exceptionnelles en empruntant le livre de Natacha Henry dans la médiathèque la plus proche ou en rendant visite à votre libraire !