Lecture commune : Jack et la grande aventure du Cochon de Noël

Cette année, pour Noël, nous avons eu envie de nous retrouver pour discuter de Jack et la grande aventure du Cochon de Noël de la grande J. K. Rowling. Un conte qui, par ses thématiques, rejoint notre envie d’un Noël généreux présenté lors de la sélection de la semaine dernière !

Jack et la grande aventure du Cochon de Noël, J. K. Rowling, Gallimard Jeunesse, 2021.

Blandine : L’an passé, quelle a été votre réaction première à l’annonce du nouveau roman à paraître de J. K. Rowling ?

Lucie : Youpi ! Bien sûr, pour commencer. Nous sortions juste de l’Ikabog que nous avions adoré et j’avais hâte de me laisser entraîner dans un nouvel univers par cette auteure fabuleuse.

Isabelle : Tout comme Lucie ! Nous n’allions pas manquer ça, je n’ai même pas regardé le résumé avant de l’acheter.

Linda : A ce moment-là je crois que je pensais surtout qu’il plairait à mes filles, mais je ne me souviens plus vraiment ce que j’ai pu ressentir à l’annonce. J’ai sans doute dû me dire : “Tiens, un nouveau J. K. Rowling”… Pour cette auteure, je ne me pose pas trop de question. Je me souviens juste que je ne me suis pas précipitée, j’ai attendu le moment propice pour me le procurer et l’Avent s’est révélé être ce moment-là !

Blandine : Que pensez-vous du titre et de la couverture ? Quelles sont les idées, thématiques qui vous sont venues à leur découverte ?

Isabelle : C’est une couverture qui joue sur le kitsch de Noël, avec ses branches de sapin et ses couleurs rouges et dorées. Je pense que je n’aurai pas été la seule à penser spontanément au film Toy Story en la découvrant ! Je ne suis pas forcément hyper fan de ce type de graphisme digital dans les livres mais qu’importe : mes moussaillons et moi avons aimé que le titre promette de l’aventure et depuis Harry Potter, nous lisons tout ce que publie J. K. Rowling.

Linda : La couverture et son titre sont pleins de promesses d’une aventure merveilleuse au cœur de la magie de Noël. Bien sûr, comme Isabelle, j’ai aussi pensé à Toy Story avec ce jouet qui s’anime. Je suis très fan de ce cochon qui semble entrainer Jack sous le sapin. Regardez son regard pétillant, son bras tendu vers ce qui semble être quelque chose d’extraordinaire. Il nous invite nous aussi à venir découvrir ce qui se cache sous ce sapin en tournant la couverture.

Lucie : Le titre m’a étonnée. Je ne voyais pas bien le lien entre un cochon et Noël. Du coup, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Et c’est aussi bien ! Comme Isabelle je ne suis pas hyper fan de la couverture. Cela fait très film d’animation, et pas le genre que j’aime.
Et toi Blandine, te souviens-tu de tes premières impressions ?

Blandine : Un nouveau J. K. Rowling = je le veux. Elle fait partie de ces auteurs pour lesquels je ne me pose même pas la question du sujet. Et puis, il y avait “Noël” dans le titre. Cela ne pouvait être que merveilleux ! !
Comme Linda, je me suis questionnée sur ce cochon tout rose “de Noël” qui est écrit bien en gros sur la couverture et qui figure au premier plan, bien devant Jack. On devine de suite que c’est lui le véritable héros de cette aventure. Au-delà, il me semble que c’est un joli pied-de-nez à certaines traditions alimentaires de Noël qui servent encore du porc rôti lors de ce repas festif. Ici, le cochon est bien vivant et actif ! La couverture m’a immédiatement attirée avec ses couleurs et ce cochon qui nous tend la patte, comme pour nous rejoindre, ou nous appeler à l’aide. Côté graphisme, j’aime beaucoup ! Et bien sûr, le parallèle avec Toy Story (que j’aime beaucoup aussi) a été instantané.

Linda : Je n’avais pas du tout pensé au côté “alimentaire” du cochon, peut-être parce que je ne mange pas de viande et que je ne perçois plus les animaux comme tels depuis longtemps. Mais c’est peut-être tout simplement parce que je suis restée dans le côté fantastique avec le jouet qui prend vie. C’est cependant une réflexion intéressante et j’aimerais bien savoir ce qu’en pensent Isabelle et Lucie ?

Lucie : Je n’y ai pas pensé non plus. Pour moi il a tout de suite été évident que ce cochon était un jouet, alors je ne me suis pas posé la question. Mais c’est une remarque pertinente, et vu l’expérience de J. K. Rowling je pense que le choix de cet animal n’est pas anodin.

Isabelle : Moi non plus, ça ne pas traversé l’esprit d’imaginer que ce cochon aurait pu être sur la table !

Blandine : Je trouve intéressant, intriguant, que ce soit le cochon qui soit mis en avant, avant l’humain (même s’il est vrai qu’on va beaucoup suivre Jack).

Lucie : Avant d’être plongés dans le merveilleux avec le Pays des choses perdues, nous rencontrons Jack et sa famille. Il me semble que c’est la première fois que J. K. Rowling décrit une famille si “normale” et contemporaine, telle que nous en connaissons tous. 
Qu’avez-vous pensé d’eux et de leurs relations ?

Linda : Normale et contemporaine dans le sens “famille recomposée” ? Elle est en effet à l’image des familles d’aujourd’hui, une famille à l’image de celle de J. K. Rowling elle-même d’ailleurs. Je pense que c’est avant tout une famille qui cherche son équilibre et que cela passe par celui des enfants. Holly étant à cet âge où le besoin de s’affirmer se développe, elle devient l’élément perturbateur, l’épine dans le pied de cette famille. De plus, elle ne vit avec eux qu’un week-end sur deux ce qui fait qu’elle a, je suppose, besoin de plus de temps pour s’adapter à cette nouvelle vie. Sa relation à Jack est clairement dictée par la jalousie de partager un père qu’elle aimerait voir plus souvent. Tout cela me semble plutôt crédible… Maintenant, je perçois la famille de Jack comme une façon d’asseoir l’histoire et son contexte, pas comme élément essentielle à l’histoire donc je ne me suis pas trop attardée sur ce point du livre. J’avoue par-ailleurs que, grande romantique et mère de famille nombreuse, je me sens plus proche, dans l’univers de cette auteure, de la famille Weasley…

Isabelle : D’accord avec toi, Linda. C’est une famille comme il y en a tant, ni parfaite, ni horrible comme celle de Harry Potter. Elle illustre à quel point, même quand on a des parents aimants qui font de leur mieux, la vie et l’enfance peuvent présenter des passages difficiles, liés dans l’histoire au divorce des parents suivis d’un déménagement et d’une cohabitation compliquée avec la famille du nouveau conjoint de la mère. Du point de vue narratif, cela permet d’introduire le cochon de Jack, qu’il aime tant même s’il est délavé et rapiécé. Cela parlera à tous ceux qui, comme mon moussaillon cadet, sont irrémédiablement attachés à un animal en peluche élimé ou à certaines reliques de tranches de vie dont il est hors de question de se séparer. Cet attachement est d’autant plus fort chez Jack qu’il a l’impression que son existence tombe en lambeaux. Il est évident que lorsque le cochon disparaît, Jack est prêt à aller jusqu’au pays des Choses perdues pour le retrouver.

Blandine : Dans cette grande aventure promise par le titre, nos héros passent par différents mondes, tour à tour merveilleux et terrifiants. Comment avez-vous trouvé leurs enchaînements et descriptions ?

Linda : J’ai aimé la façon de pénétrer chaque nouveau monde par des “portes” différentes qui confrontent les héros à différentes difficultés. J.K. Rowling est assez méticuleuse dans son travail de création et ça se ressent vraiment à la lecture. Rien n’est jamais laissé au hasard, elle donne un maximum d’informations pour qu’à la lecture on puisse visualiser l’univers qu’elle a créé. Son écriture est très visuelle et immersive. De même, la succession de ces mondes semble rythmer vers la fin de vie d’un produit : de la perte à la destruction en passant par les différentes étapes de l’oubli. J’ai trouvé cela très intéressant car cela questionne réellement notre rapport aux objets et met en relief les effets de l’obsolescence programmé d’un point de vue économique et écologique.

Lucie : Je te rejoins Linda, ces différents “mondes” m’ont surtout intéressée pour ce qu’ils disent de notre rapport aux objets. La salle des Egarés dans laquelle les objets attendent dans l’espoir d’être retrouvés, puis ce tri entre les différents objets selon leur valeur pécuniaire mais aussi affective.
J’ai beaucoup aimé cette nuance qui montre bien qu’un objet peut avoir une valeur affective énorme en dépit de son faible coût. Le fait que les objets chers comme les bijoux se croient supérieurs aux autres aussi… Tout cet aspect est vraiment traité de manière très fine.

Isabelle : Effectivement, ce pays des Choses Perdues, c’est une idée géniale pour nous donner à réfléchir à tout ce qui peut se perdre ! Des objets utiles ou superflus, ceux qui ont une valeur surtout sentimentale comme tu le dis Lucie ou absolument vitale. En imaginant un univers où toutes ces choses prendraient vie, J. K. Rowling nous interroge sur le consumérisme ambiant. Les différents mondes dont tu parles, Blandine, soulignent l’ampleur de ce qu’on peut perdre (et remplacer en un clin d’oeil) au quotidien, les Objets Sans Valeur, les affaires égarées de Zutcéouça, les Regrettés… Alors, le procédé peut avoir quelque chose de répétitif, on passe d’un monde à l’autre, il y a chaque fois de belles rencontres, des dangers et des péripéties jusqu’au passage vers la contrée suivante et on se doute bien qu’elles seront toutes explorées. Mais l’autrice réalise la prouesse de susciter l’attachement vers des objets, mon moussaillon s’est passionné pour le destin d’un ange fabriqué en papier toilette. On voit, au passage, que les Objets “gentils” sont ceux qui ont été perdus par inadvertance et regrettés (Ange brisé, Boussole, Poésie ou Lapin bleu), alors que les “méchants” comme par exemple Râpe-Fromage ont été abandonnés à dessein. Après, l’autrice s’amuse en réfléchissant à la perte de choses plus abstraites, comme les principes, les ambitions ou l’inspiration. C’est hyper malin et amusant.

Blandine : J’ai moi aussi beaucoup aimé ces portes qui permettent de passer d’un monde à l’autre, comme des sas de décompression, pour avancer dans notre réflexion quant aux objets, leur utilité, leur valeur émotionnelle et pécuniaire.
J. K. Rowling use de beaucoup de jeux de mots dans ses romans, cela semble enfantin, presque trop facile. Et pourtant cela a un impact à la fois amusant et percutant. 
Aimez-vous ce genre d’écriture ? Pensez-vous que cela soit percutant ou au contraire préjudiciable ?

Lucie : J’adore les inventions de J. K. Rowling. Son travail sur le vocabulaire est génial. En revanche, je pense toujours au traducteur avec compassion !
Quand c’est bien fait (ce qui est toujours le cas chez cette auteure) ces trouvailles sont très ludiques. J’aime bien chercher ce qui a servi à composer le mot, le sens qu’elle a voulu y mettre en plus des mots originaux. Comme les univers qu’elle crée sont très créatifs, pour moi la forme rejoint “simplement” le fond.

Linda : Je suis d’accord avec Lucie. Ces jeux de mots sont un peu la marque de fabrique de J. K. Rowling et je trouve que cela apporte une certaine richesse à ses textes ainsi qu’à ses univers. Cela donne aussi du sens à ses créations et permet parfois un double niveau de lecture qui permet de toucher un public plus large. Quelque part je trouve que son écriture est fédératrice de lien entre les parents et leurs enfants.

Isabelle : Qu’avez-vous pensé du dénouement du roman ? Trouvez-vous aussi qu’il s’agit d’un roman initiatique et, le cas échéant, qu’auriez-vous retiré de cette initiation ?

Linda : La fin de l’histoire est l’aboutissement de ce voyage initiatique au cours duquel Jack a appris que la perte fait partie des étapes de la vie et que les accepter nous fait grandir. La perte est un thème récurent dans la bibliographie de J. K. Rowling et elle est généralement associée à un changement important dans l’évolution, la construction de ses personnages. Ici la fin apporte la lumière et l’espoir dont avaient besoin Jack et Cochon de Noël dans leur vie, mais c’est aussi une fin lumineuse pour Lo Cochon, et je trouve que c’est vraiment fort de la part de l’auteure de finir son récit de cette façon si lumineuse.

Lucie : Je qualifierais cette fin de douce-amère. Elle est à la fois apaisée, car effectivement Jack est prêt à laisser cette part de son histoire derrière lui, il accepte de grandir et d’avancer. Mais je crois beaucoup à la conservation de la part d’enfance, et je suis sûre que vous êtes d’accord avec ça ! Alors j’avoue avoir tout de même été peinée de cette séparation. Séparation inenvisageable pour mon loulou, qui a tout bonnement refusé de lire ce roman à cause de la fin.

Linda : Il est certain que la séparation est difficile mais on ne peut nier que cela fait partie de la construction de l’enfant (et de l’adulte) et qu’elle nous fait avancer, grandir.

Isabelle : Je vous rejoins toutes les deux. Comme ton loulou, Lucie, mon moussaillon a eu une réaction très forte face à la séparation que tu évoques. Mais comme tu le soulignes, Linda, ce dénouement n’est pas triste – et in fine, mon fils a vraiment adoré lire (et terminer) ce roman. Jack a traversé énormément d’épreuves au pays des Choses perdues, il a grandi et s’est affirmé comme un jeune héros courageux qui apprend à lâcher prise et finit par faire son deuil.

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Merci à Blandine d’avoir initié cette lecture commune ! Et vous, avez-vous lu Jack et la grande aventure du Cochon de Noël ? Qu’en avez-vous pensé ?

Noël généreux

Noël, la seule évocation de ce mot nous met des étoiles dans les yeux, des souvenirs dans le cœur, et le sourire aux lèvres grâce aux diverses illuminations. Des effluves d’épices et d’agrumes nous transportent et vient le souhait de faire plaisir à ceux que nous aimons, à ceux qui nous sont proches, avec l’envie de se réunir et de partager.
Pourtant, pour beaucoup malheureusement, Noël est un moment rendu encore plus difficile et douloureux par la solitude, l’éloignement ou le dénuement.

Alors que l’actualité nous enjoint à davantage porter attention à toutes nos consommations et à l’Humain, A l’Ombre du Grand Arbre, nous avons voulu orienter nos lectures vers l’esprit de partage, d’entraide et d’empathie que cette période de l’année suppose et suscite.

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Spontanément, Blandine pense à deux albums emplis de générosité et de solidarité.

La Grande Nuit. Texte de Nancy GUILBERT et illustrations de Séverine DALLA. Éditions Vert Pomme, 2014

Délaissé en bordure de forêt en compagnie d’autres objets et détritus divers, l’Ourson Barnabé craque. Heureusement, les voici tous emmenés par un vieil homme qui les répare, les recoud, les rafistole, pour les ramener à la vie. Il prend le temps de s’occuper de chacun d’eux. avant de les transporter dans un grand chariot et sous un ciel magnifique, jusqu’à une grande clairière où les attendent des enfants émerveillés.

Entre album et petite BD, toute en rimes et références, La Grande Nuit est un récit qui nous invite à l’émerveillement et au don, à réparer plutôt qu’à jeter, à offrir du temps et à échanger des savoir-faire. Cette histoire fait d’autant plus sens qu’elle est publiée chez VertPomme, une petite maison d’éditions normande, sensible à l’écologie et dont les livres sont conçus et imprimés en France.

L’avis complet de Blandine ICI.

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Le petit singe de la Cinquième Avenue. Texte de Kate DICAMILLO et illustrations de Bagram IBATOULLINE. Editions Tourbillon, octobre 2008

C’est bientôt Noël, et à l’angle de la Cinquième Avenue et de la Rue de la Vigne, un petit singe tout de rouge et vert vêtu est apparu au bras de son maître, qui joue de l’orgue de Barbarie. N’arrivant pas à dormir, Clara regarde par la fenêtre de l’appartement et les aperçoit. Lorsqu’elle passe devant eux avec sa maman, dont elle tente d’attirer l’attention, celle-ci ne semble pas l’entendre ni les voir, et lui demande même de se dépêcher. Elles vont être en retard au spectacle de l’Eglise auquel participe Clara qui a juste le temps de leur dire de venir.

Le soir, alors que Clara est costumée et que c’est à son tour de parler, seule, elle repense aux vieux monsieur et à son singe, seuls dans la rue si froide… Quand la porte s’ouvre.

Ce bel album carré grand format et au dessin désuet partage de belles valeurs de Noël: entraide, altruisme et générosité, par le biais de métaphores et symboles forts. Tout en délicatesse, il nous montre les paradoxes qui sont les nôtres: inculquer de belles valeurs de partage et détourner les yeux devant la misère, aller à l’Eglise pour aider et ne pas tendre la main à celui qui est devant nous, dans le besoin, etc.

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Lorsque cette sélection a été évoquée, c’est à L’abri que Lucie a pensé en premier. Car si ce magnifique album n’aborde pas frontalement le thème de Noël, il traite de la solidarité et de l’accueil, deux valeurs fortes de cette fête.

Alors qu’une tempête approche, les animaux de la forêt rejoignent tous leur abri. Mais voilà qu’arrivent deux frères ours qui demandent l’hospitalité. Faut-il s’en méfier ou les accueillir ?

L’abri, Céline Claire et Qin Leng, Bayard Jeunesse, 2017.

L’avis de Lucie.

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Très friande des adaptations de classiques en BD, Lucie conseille aux plus grands celle de L’embranchement de Mugby de Charles Dickens par Rodolphe et Estelle Meyrand. Elle propose une réflexion sur les choix qui déterminent nos vies, matérialisés par une multitude de voies de chemin de fer que va emprunter un homme en quête du bonheur. Les illustrations cotonneuses et les palettes de couleurs accordées à chaque ville traversée par monsieur Barbox Frères plongeront les plus réticents dans l’esprit de Noël.

L’embranchement de Mugby, Rodolphe et Estelle Meyrand d’après Charles Dickens, Delcourt, 2010.

L’avis de Lucie.

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Pour Liraloin, il est des lectures qui emportent tellement qu’il est difficile de trouver les mots justes pour décrire cette sensation qu’est de vivre la magie du moment présent. Quelqu’un m’attend derrière la neige de Timothée de Fombelle en fait partie.

Comme un cadeau que l’on n’a pas envie d’ouvrir tout de suite, j’ai attendu longtemps avant de me décider à lire ce livre trônant doucement sur un meuble. Au fond de moi, je savais que j’allais être happée par les mots de Timothée de Fombelle. Dans ce conte la liberté, la fraternité et surtout l’amour inconditionnel celui qui est vif et vrai, non calculé s’infiltrent dans tous les mots. Vous ne ressortirez pas indemne de votre lecture…

Quelqu’un m’attend derrière la neige de Timothée de Fombelle & Thomas Campi, Gallimard jeunesse, 2019

Retrouvez l’avis d’Isabelle

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Cette année Colette s’est penchée sur deux classiques grâce aux conseils avisés de certaines de ses bonnes fées. Il y a tout d’abord eu Un Chant de Noël de Dickens dans une édition de 1988. L’histoire d’Ebenezer Scrooge a souvent été reprise en film ou dessin animé, mais quel plaisir de lire “pour de vrai” dans une traduction approuvée par l’auteur lui-même, l’histoire de ce vieillard d’une avarice sans nom qui découvre par le biais de trois voyages dans le temps qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir les yeux sur l’autre, le proche, le voisin, le frère et lui offrir la place qu’il mérite. Et que ce cadeau là est sans doute le plus précieux, bien plus précieux que les affaires, le commerce et les bourses lourdes de pièces d’or.

Un chant de Noël, Charles Dickens, Lisbeth Zwerger, Duculot, 1988.

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Et puis il y a eu la découverte des Lettres du père Noël de J.R.R Tolkien. Un recueil qui présente une sélection de trente lettres que le célèbre auteur de Bilbo le Hobbit écrivit à ses enfants chaque année de 1920 à 1943. L’auteur y invente des aventures incroyables au père Noël et à son assistant l’ours polaire. Dans ce projet de Tolkien, c’est tout l’esprit de Noël qui se trouve condensé, c’est le désir de laisser le merveilleux s’immiscer dans le quotidien et tout emporter dans sa lumière. Même quand la guerre s’est installée. C’est le désir d’offrir, d’offrir un instant, d’offrir de l’évasion, de l’imaginaire. Ces choses impalpables qui resserrent nos liens quand le froid nous pousse à nous mettre à l’abri. Les uns contre les autres.

Lettres du père Noël, J.R.R Tolkien, Pocket, 2013.

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Isabelle a découvert l’envers de la féérie de Noël avec un classique venu du Royaume-Uni. Sacré boulot pour le Père Noël que de devoir braver le froid et la cendre des cheminées dans son costume rouge pour distribuer des cadeaux sur toute la planète ! Sacrée neige ! Sacrés pieds gelés ! Sacrés logements inaccessibles ! L’homme grogne et bougonne, rouspète et ronchonne… au point que cela devient entraînant et qu’on se prend à râler joyeusement de concert. Il y a aussi quelque chose de satisfaisant à le voir accomplir si bien sa tâche pour le bonheur des habitant.e.s du monde entier. Puis goûter un repos bien mérité.

On pourrait croire que l’humeur du sacré Père Noël s’améliorerait aux beaux jours ? Et bien pas du tout. Parce que figurez-vous que dans la deuxième histoire rassemblée dans l’intégrale que Grasset Jeunesse vient de publier, le Père Noël s’est mis en tête de jouer les touristes dans un pays aux mœurs étranges : la France ! Le trait, les couleurs et les détails ont un charme vintage tout à fait assorti au protagoniste. Raymond Briggs laisse percer chez ce grincheux une tendresse désarmante et, il faut bien le dire, adorable. Déjà une cinquantaine d’années que le bonhomme ravit les enfants à Noël. La parution de cette intégrale promet de beaux échanges intergénérationnels !

L'intégrale du Sacré Père Noël, de Raymond Briggs | Éditions Grasset
L’intégrale du Sacré Père Noël, de Raymond Briggs, Grasset Jeunesse, 2022.

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L’équipage de L’île aux trésors a aussi savouré une gourmandise new-yorkaise parfaite pour lire au pied du sapin : Il était une fois la chouette de Noël. L’oiseau nous scrute de ses yeux ronds, perdue au creux de son immense forêt ! Pas rassurée, elle se blottit dans son trou d’arbre en faisant claquer son bec bien fort. Mais voilà qu’un boucan de tous les diables fait trembler tout le bois…

L’aventure de l’adorable volatile nous font passer de la perplexité à la terreur, de l’exaspération au réconfort dans un merveilleux décor hivernal. La tension est encore accentuée par la verticalité du format qui souligne les dimensions vertigineuses du grand pin où niche la protagoniste. Quel ravissement d’apprendre que Daisy Bird et Anna Pirolli se sont inspirées d’une histoire vraie pour imaginer ce conte de Noël ! Il nous a laissé une douce méditation sur les rapports homme-nature et sur les épreuves de la vie qui secouent et qui font grandir.

Anna Pirolli - Saltimbanque éditions
Il était une fois la chouette de Noël, de Daisy Bird et Anna Pirolli, Saltimbanque, 2022.

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Dans la bibliothèque de Noël de Linda, Noël chez Ernest et Célestine a une place très particulière car il fait parti des albums de son enfance. C’est aussi un album qu’elle a lu et relu à ses enfants un nombre incalculable de fois. La même magie illumine ses yeux et les mêmes émotions font vibrer son cœur à la lecture de cette histoire de générosité et de partage.

Ernest a promis à Célestine qu’elle pourrait fêter le réveillon avec ses amis, mais à quelques jours de la fête, Ernest ne voit pas comment rendre cela possible alors qu’ils sont complètement fauchés. Célestine ne manque ni d’idées ni de ressources. Ensemble ils font alors preuves d’inventivité et font avec les moyens du bord pour préparer une après-midi inoubliable. Les décorations et les costumes seront réalisés à partir d’objets de récupération, les cadeaux seront fait de leurs mains. Mais ce sont les histoires racontées par Ernest et sa musique qui feront de cette journée un moment si spécial aux yeux des enfants impatients de remettre ça.

Gabrielle Vincent enchante par la douceur de son trait et par la générosité de ses personnages. Si les évènements s’enchainent rapidement, cela n’enlève rien à la beauté des illustrations et des valeurs transmises ; l’amitié et la générosité sont ici emballées par la chaleur de l’amitié !

Noël chez Ernest et Célestine de Gabrielle Vincent, Casterman, 2011.

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Mais Linda et ses ladies ont aussi ajouté un nouveau titre à leur collection cette année. La Trêve de Noël revient sur ces cessez-le-feu non officiels qui se produisirent en plein no man’s land durant la nuit de Noël 1914. A divers endroits de la ligne de front, les soldats des deux camps levèrent le drapeau blanc pour partager leur repas de Noël, jouer au foot, rire et oublier, le temps d’une nuit, la folie des combats, l’éloignement des familles, la mort d’un frère, d’un ami, la fatigue harassante de combats qu’on leur avait promis brefs.

Michael Morpurgo déploie son talent de conteur pour mettre en scène cette histoire de fraternité universelle et en fait un souvenir intemporel auquel Michael Foreman donne vie dans des illustrations de toute beauté. Ces cieux nocturnes aux couleurs froides sont teintés par la chaleur du levant ; les étoiles deviennent les seules témoins de la fraternité de ces soldats, qui le temps d’une nuit sont redevenus simplement des hommes. Magnifique !

La Trêve de Noël de Michael Morpurgo, Gallimard, 2018.

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Les livres de Noël se déclinent sous tous les formats et pour tous les âges. Cette sélection n’est représentative que de textes qui nous touchent par les valeurs qu’ils véhiculent, mais il y en a bien d’autres.

Et vous, quels titres vous font rêver durant l’Avent ?

Nos classiques préféré.e.s : les mondes de Roald Dahl

Les romans de Roald Dahl ont donné à plusieurs générations d’enfants le goût de lire, et font partie de ceux qui se lisent et se relisent indéfiniment avec un plaisir, des frissons et des éclats de rire garantis à chaque relecture. Quel est son secret ? Une âme d’enfant gardée intacte, une capacité exceptionnelle à se souvenir de ce qui les fait trembler de terreur ou d’excitation. Une intrigue toujours captivante. Des dialogues désopilants ponctués de jeux de mots drôlissimes. Et, presque toujours, le trait inimitable de Quentin Blake !

Roald Dahl. Source : Hachette.

Suite à la discussion sur l’adaptation de Fantastic Maître Renard menée par Lucie et Colette, nous avions envie de partager avec vous nos coups de cœur parmi les titres jeunesses du “Champion du monde des histoires” !

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Pour Blandine, le nom de Roald Dahl la renvoie immédiatement à Charlie et la Chocolaterie. Voici pourquoi, en dix raisons.

Charlie et la Chocolaterie. Roald DAHL. Gallimard Jeunesse, 1988
  1. Pour sa nostalgie de (mon) enfance – avec cette couverture !
  2. Parce ce qu’un titre pareil, ça donne envie ! Et d’ailleurs, ne sentez-vous pas, rien qu’à le lire, des effluves de chocolat vous parvenir ?
  3. Pour sa narration à hauteur d’enfant pour les enfants, favorisant un imaginaire visuel débordant
  4. Parce qu’à travers le personnage de Willy Wonka, Roald Dahl nous enjoint à toujours nous émerveiller et à garder notre âme d’enfant (et avec du chocolat, c’est quand même plus facile !)
  5. Parce que la chocolaterie est un personnage à part entière, qu’on rêve de pouvoir visiter nous aussi
  6. Parce que Roald Dahl n’a pas son pareil pour entremêler aventure, fantastique, émotion et satire
  7. Parce que ce roman est aussi le reflet de son époque, avec ses descriptions sociales et comportementales, qu’il convient d’utiliser en contre-exemple au lieu de le remiser / oublier
  8. Parce que la gentillesse et l’empathie sont récompensées
  9. Parce que l’adaptation cinématographique de Tim Burton avec Johnny Depp est absolument géniale, donnant envie de relire le livre
  10. Parce qu’il est une formidable porte d’entrée aux autres romans de Roald Dahl

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Pour Lucie, c’est le premier tome de son autobiographie qu’il faut absolument lire !

Moi, Boy, Roald Dahl, Folio Junior, 2017.
  1. Parce que l’on y retrouve tout ce que l’on aime dans ses romans : aventure, humour, tendresse et cruauté des adultes,
  2. Et que ce récit est un véritable jeu de piste des inspirations de l’auteur.
  3. Pour l’émouvante relation liant Roald Dahl à sa maman.
  4. Pour la reproduction de documents authentiques : photos mais aussi extraits de lettres personnelles.
  5. Evidemment complétés par les illustrations de Quentin Blake.
  6. Pour le témoignage de la vie dans un internat anglais au début du siècle dernier.
  7. Pour la facétie (déjà !) dont fait preuve le jeune Roald qui ne le quittera jamais malgré les épreuves traversées.
  8. Pour les épisodes de la souris morte et du tabac de chèvre.
  9. Et ceux consacrés aux vacances familiales.
  10. Parce que ce texte donne des clés des éléments de réponse à la question “comment devient-on écrivain ?”

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Pour Linda, ce sera un voyage dans le passé à la croisée de l’histoire de l’homme et celle avec un grand H.

Escadrille 80 de Roald Dahl, Folio junior, 2017.
  1. Parce que, même si son imaginaire est toujours une aventure, celle-ci n’a rien de fictif,
  2. Parce qu’il insuffle de la malice dans des anecdotes parfois terrifiantes et nous fait rire là où nous devrions être affolés, comme dans cette anecdote durant laquelle un vieux lion emporte entre ses mâchoires la femme du cuisinier,
  3. Parce que les mots de Roald Dahl nous transportent en Afrique, au Moyen-Orient et en Grèce à la découverte de la faune locale et des paysages à la beauté sauvage,
  4. Parce qu’il se livre un peu plus, nous racontant une partie importante de sa vie de jeune adulte avec ses joies, ses inquiétudes, ses peurs, son role durant la guerre…
  5. Parce que c’est un véritable témoignage sur l’entrée en guerre de l’Angleterre et de l’auteur dans la RAF, force aérienne britannique ; photos, lettres envoyées à sa mère et extraits de son carnet de vol viennent appuyer ses dires.
  6. Parce qu’il ponctue son récit, non sans ironie, d’informations historiques dont on ne nous parle pas à l’école,
  7. Parce que c’est l’occasion d’en apprendre plus sur la Seconde Guerre Mondiale en dehors de nos frontières,
  8. Parce que si l’on a entendu parler de la campagne de Syrie qui eut lieu en 1941, il ne nous a pas forcément été dit quel rôle la France de Vichy y avait joué,
  9. Pour la richesse des informations sur l’aviation et les engins de guerre,
  10. Pour l’amour de la littérature, des mots et pour le travail de mémoire.

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Pour Colette, ce sera Matilda découvert tardivement sur les étagères de la réserve du CDI du collège où elle enseigne, au moment de trouver une lecture truculente à partager avec ses élèves de 6e.

Matilda, Roald Dahl, Folio Jeunesse, 1988.
  1. parce qu’avant tout ce roman est une ode à la littérature, à la lecture, au pouvoir incroyablement libérateur des mots.
  2. parce que l’héroïne de ce récit est une petite fille haute comme trois pommes qui doit affronter un monde d’adultes particulièrement hostile et qu’elle puise sa force dans son intelligence, son courage, sa détermination autant de qualités que l’on souhaite à tous.tes les jeunes lecteur.ices qui se plongeront dans ce livre.
  3. parce qu’il y est question d’éducation, qu’on y croise une directrice terrifiante et une enseignante généreuse, et autant de manière de reconnaitre la curiosité des élèves, de l’attiser ou … de l’étouffer !
  4. parce que l’auteur y chante la joie d’apprendre, qu’elle soit nourrie ou non par les éducateurs et les éducatrices. D’ailleurs peut-être est-ce cela même le secret du véritable apprentissage : qu’il ne dépende que de notre propre volonté. Cultivons notre Matilda intérieure, semble-t-on lire entre chaque ligne !
  5. parce qu’on passe par toutes les couleurs des émotions dans ce récit : peur, frayeur, angoisse, jubilation, soulagement, enthousiasme… Roald Dahl manie comme personne la palette des émotions.
  6. parce que ce récit se lit comme un conte, mais sans en être vraiment un. Se jouer des codes des genres littéraires, voilà un jeu dont l’auteur semble avoir plaisir à faire bouger les règles.
  7. parce que la plume de Roald Dahl est cruelle ! Et voilà un défi qu’on n’ose plus toujours proposer à nos jeunes lecteurs, lectrices : déchiffrer l’ironie, la satire. Continuons d’oser provoquer !
  8. parce que les illustrations de Quentin Blake qui accompagnent cette histoire sont savoureuses et décorent encore aujourd’hui les murs de ma salle de classe.
  9. parce que c’est une œuvre riche, complexe, qui bouscule et enchante, quel que soit l’âge de celui ou celle qui le lit : gage d’un incontournable classique !

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Isabelle et ses moussaillons auraient bien du mal à ne choisir qu’un seul des titres de Roald Dahl. Ils les ont presque tous lus et relus, chacun occupe une place particulière dans l’imaginaire de la famille ! Mais Le Bon Gros Géant a peut-être un statut encore à part. Pour dix raisons au moins…

Le Bon Gros Géant, de Roald Dahl. Gallimard Jeunesse, éd. de 2007.

1 – Parce que l’histoire commence à l’heure des ombres que tous les enfants connaissent trop bien…
2 – Pour ses personnages inoubliables et tellement attachants, à commencer par la courageuse petit Sophie !
3 – Pour cette apparition du Bon Gros Géant qui nous ne cesse de nous prendre de court.
4 – Pour la créativité linguistique et la poésie de ce personnage qui nous réserve des moments mirabilifiques. Voire même délexquisavouricieux !
5 – Parce que, vous en conviendrez, c’est le seul roman où les boissons pétillent vers le bas.
6 – Pour le goût du schnockombre, si abominable que cela en devient presque jubilatoire.
7 – Parce que tout géant connaît plus grand que lui et que ces pages nous réservent donc une délicieuse dose de frissons.
8 – Parce qu’en lisant les mots de Roald Dahl, les rêves (et les cauchemars !) deviennent palpables…
9 – Pour le rôle ahurissant joué par la reine d’Angleterre dans toute cette affaire.
10 – Parce que quel que soit l’âge auquel on relit Le Bon Géant (et quel que soit le nombre de fois qu’on l’a déjà lu), le plaisir reste intact !

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Et vous, quel est votre Roald Dahl préféré ? Avez-vous été aussi tristes que nous après avoir fait le tour de son oeuvre ? Sa disparition a laissé un vide dans le coeur et l’imaginaire des enfants de tous âges. Il nous semble que les nostalgiques peuvent avec profit se plonger dans les romans de David Walliams dont la petite musique évoque fortement celle du maître anglais.

Nos coups de cœur de Novembre !

Avec l’hiver qui pointe le bout de son nez, et les envies de se lover sous un plaid, se multiplient les moments de lecture réconfortantes ! Voici nos conseils pour rallumer doucement les guirlandes de lumières dans vos imaginaires !

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Pour Colette et ses Petits-Pilotes-devenus-Grands, gros coup de cœur pour un documentaire qui met en avant des sports incongrus qui ont connu de courtes heures de gloire aux jeux olympiques : Drôles de sports, curiosités olympiques de Cécile Gariépy et Simon Drouin. Pelote basque, canne de combat, ballet à ski, course de traineau à chiens, grimper à la corde, jeu de quille et même colombophilie, ils ont tous été célébrés dans une catégorie spéciale créée en 1912 par le Comité international olympique : les sports de démonstration. Ce fut l’occasion de découvrir la créativité humaine dans un domaine inattendu : le sport !

Drôles de sports, curiosités olympiques,
Cécile Gariépy et Simon Drouin, La Pastèque, 2021.

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Pour Linda, novembre fut un mois très visuel en terme de lectures et c’est tout naturellement qu’elle a attribué son coup de cœur à une BD pour les grands lecteurs. Le Passage Intérieur est le récit d’un voyage aux limites du monde civilisé, une traversée en kayak d’un bras de mer qui s’étend au-delà de l’Alaska jusqu’en Colombie Britannique, au Canada. Dépassement de soi et découverte d’un monde sauvage sont au cœur de ce récit qui amène une réflexion écologique forte lorsque les amis découvrent l’emprunte du réchauffement climatique dans des lieux sauvages. Illustrations immersives viennent sublimer cette aventure qui prend différente forme : récit autobiographique, carnet de voyage et guide pratique pour les aventuriers.

Le Passage Intérieur – Voyage essentiel en Alaska de Maxime de Lisle et Bach Mai, Delcourt, 2022.

Son avis complet est à lire ICI.

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Mais l’album Cours ! fut une autre découverte incroyable. Véritable récit initiatique, le récit place son héros dans un contexte social fort de l’Amérique post-ségrégationniste, faisant de lui le visage d’une société moderne, forte de son métissage. Le duo d’artistes, Davide Cali au texte et Maurizio A.C. Quarello au dessin, signe un titre surprenant porté par un héros qui découvre qu’une simple main tendue peut changer le cours d’une existence.

Cours ! de Davide Cali et Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2016.

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Lucie et son fils ont eu un coup de cœur pour Des vacances d’Apache. Une nouvelle fois, Alexandre Chardin a su les entrainer dans un tourbillon d’émotions aux côtés d’Oscar et son fantasque grand-père. Comme une envie de plonger dans ce roman tendre et drôle pour vivre quelques heures (quelques jours !) leurs aventures avec eux.

Des vacances d’Apache, Alexandre Chardin, Magnard jeunesse, 2017.

L’avis complet de Lucie ICI.

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Et leur deuxième coup de cœur est un documentaire sur les petites bêtes. Si les insectes intriguent les enfants dès leur plus jeune âge, celui-ci est à réserver au grands curieux car ses rabats sont un peu fragiles.
Mais quel plaisir de pouvoir enfin découvrir l’intérieur d’une fourmilière, d’une ruche ou d’une termitière sans déranger ses occupants ! Anne Jankéliowitch et Isabelle Simler ont fait de l’habitat leur sujet central, mais le cycle de vie et organisation sociale sont aussi expliqués. Royal !

Royaumes minuscules, Anne Jankéliowitch et Isabelle Simler, La Martinière Jeunesse, 2021.

L’avis complet de Lucie.

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Pour Liraloin, partir à l’aventure avec Archibald et Ferdinand n’a pas été de tout repos tant physiquement que psychologiquement. Une histoire fabuleuse au doux parfum de conte. En voici quelques mots pour vous donner envie de vous y plonger : Il était une fois, dans une forêt, un village nommé Bellécorce et dans ce village, la plus jolie des librairies de la contrée tenue par Archibald Renard. Sur ses rayonnages trônent que des livres originaux…

Mémoires de la forêt de Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe, Ecole des loisirs – collection : Neuf, 2022

L’avis complet de Liraloin

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Isabelle et ses moussaillons sont complètement sous le charme d’Annie au milieu. Cette dernière a un chromosome en plus, une famille qui l’adore et… une passion pour les majorettes. Mais voilà, l’entraîneuse ne veut pas d’elle au défilé de printemps : trop ronde, pas assez sérieuse… enfin vous voyez. Qu’à cela ne tienne, ses proches formeront leur équipe et Annie défilera ! Tout est réussi dans ce roman. La forme chorale nous donne à entendre la spontanéité désarmante d’Annie, mais aussi les réflexes protecteurs et la détresse de son frère Harold et de sa sœur Velma. Le ton, la chimie sont précisément justes : impossible de ne pas se laisser prendre par la belle énergie de cette famille, on doute et on tremble, on se laisse surprendre, on rit souvent, on pleure aussi. Lumineux !

Annie au milieu, Emilia Chazerand, Sarbacane, 2021.

Les avis d’Isabelle, Lucie et Liraloin

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Et en album, l’équipage de L’île aux trésors a craqué pour un beau livre : Une nuit, de Grégoire Solotareff et Julien de Man. D’emblée, le suspense est au plus haut. On sait que quelque chose d’extraordinaire est sur le point d’arriver, le soir tombe, l’obscurité s’installe, des pas lourds se font entendre dans le grenier. C’est le cœur battant qu’avec le jeune narrateur, on pousse la porte… Cette expédition nocturne initiatique nous entraîne dans un décor somptueusement dessiné. Les mots et les illustrations jouent chacun leur rôle pour placer ce récit sous tension. Les auteurs savent ralentir le rythme de la narration aux moments les plus tendus, jouer des points de suspension et de jeux de lumière ménageant d’inquiétantes zones d’ombres pour nous faire frissonner, mêler péripéties et leçons de vie jusqu’à un dénouement apaisant. Une réussite graphique et scénique qui rend joliment hommage aux souvenirs d’enfance et aux pouvoirs de l’imagination !

Une nuit | L'école des loisirs, Maison d'Édition Jeunesse
Une nuit, de Grégoire Solotareff et Julien de Man, L’école des loisirs, 2022.

L’avis complet d’Isabelle

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Des coups de cœur, Blandine en a eu beaucoup durant le mois de novembre. Ils l’ont emmenée dans des horizons très variés entre Histoire et mémoire, Choix et Destins, imaginaire et interprétations… S’il ne devait en rester que deux, ce serait ceux-ci:

Secrets de sorcières. Julie LEGERE, Elsa WHYTE et Laura PEREZ. La Martinière Jeunesse, 2019

Entre album et documentaire, ce livre grand format est d’abord un très bel objet-livre au graphisme ésotérique immersif. Chronologique, il nous décrit la figure mouvante de la Sorcière au fil du temps, des croyances et des lieux, jusqu’à aujourd’hui. Il s’assortit de portraits de femmes, d’évènements majeurs, de définitions.

Un livre magnifique, précis et édifiant!

Son avis complet ICI.

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Béatrice. Joris MERTEN. Rue de Sèvres, 2020

Que ne donnerait-on pas pour vivre l’Amour? Pour vivre? Et non survivre dans un quotidien millimétré, dépourvu de surprises et d’imprévus… Sur son trajet répétitif, Béatrice voit un jour un sac rouge abandonné. Il semble l’attendre, elle. Un soir de pluie, elle ose s’en emparer. Dedans, un album photos qui remonte aux années 1930 et qui montre un couple énamouré dont la jeune femme lui ressemble étrangement…

Album muet et pourtant pourvu de mots grâce aux enseignes, publicités, titres de livres ou noms de lieux, cet album est une merveille qui vous fera imaginer, rêver, interpréter, transposer.

Son avis complet LA.

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Et vous, qu’avez-vous lu de beau à l’orée de l’hiver ?

Laissez-vous renverser !

Et si on imaginait un monde où les rues ou les écoles auraient pour nom ” Christine de Pisan, Violette Morris, Hypathie…” Un monde où on ne dirait pas “magistrat, philosophe ou poète” mais “magistrate, philosophesse ou poétesse parce que ces mots n’ont été inventés que pour les femmes qui exercent cette profession”. Ce monde, ça tombe bien, c’est celui des deux tomes du récit Renversante de Florence Hinckel. On a testé ce monde inversé et on a eu envie de vous livrer nos réflexions !

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Colette. – Qu’est-ce qui vous a donné envie de lire Renversante de Florence Hinckel ? Qu’avez-vous pensé de la couverture ? Du titre ? Connaissiez-vous déjà l’autrice ?

Isabelle. – J’avais entendu parler de Florence Hinckel par d’autres lectrices qui m’avaient donné envie de découvrir cette autrice engagée. Cela dit, je ne l’ai lue pour la première que récemment avec L’énigme Edna, et je n’avais donc pas lu Renversante à sa parution en 2019. C’est un titre qui est passé hors de mon radar, peut-être parce que mes moussaillons étaient un peu jeunes par rapport à la cible à l’époque. J’ai eu envie de lire ce titre sur ta suggestion, chère Colette, mais aussi à l’occasion de la parution récente du deuxième tome. La couverture joue bien sûr avec les clichés de genre. Moi qui m’efforce de déconstruire ces stéréotypes, j’ai été intriguée par ce “renversement”, avec une fillette côté bleu et un garçon renversé tête en bas côté rose.

Blandine. – Je connais l’écriture de l’autrice, lue dans différentes thématiques, mais toujours en ado. Et j’aime beaucoup. J’ai découvert ce titre par le biais d’une chronique de blog croisée (de Noukette et Jérôme) et forcément, j’ai été tentée ! J’avoue ne pas m’être vraiment penchée sur la couverture jusqu’à présent. Je découvre donc l’écriture du titre maintenant, et j’aime ! Parce qu’on le lit sans difficulté malgré ses lettres disposées curieusement. La bichromie rose/bleu donne le ton, et le dessin l’accentue subtilement.

Frédérique. – Je n’avais pas entendu parler de ce roman jusqu’à temps que Colette le mentionne. Intriguée je me suis lancée dans ce roman au format très court et très surprenant. On comprend bien le parti pris par l’éditeur concernant la couverture. Comment déconstruire un stéréotype tout en le gardant justement mais inversé, c’est bien pensé. Le titre est intriguant et se lit facilement, preuve que notre cerveau s’habitue à tout. Je connais trop peu Florence Hinckel, j’ai juste lu un des tomes de la série U4.

Colette. – A quel genre diriez-vous qu’appartient ce texte ? J’ai trouvé extrêmement surprenante la forme dans laquelle s’inscrit Florence Hinckel, notamment dans cette collection de L’école des loisirs, la collection neuf qui s’inscrit dans le genre romanesque dédié aux enfants de 8 à 11 ans ?

Blandine. – Je trouve aussi cette collection et cet âge appropriés. Parce que c’est dès cet âge-là que les filles et garçons peuvent vraiment percevoir, comprendre, raisonner et interféré pour que les choses changent, évoluent.

Isabelle. – Je suis très contente que tu poses la question Colette car c’est quelque chose qui m’a interrogée. Florence Hinckel donne la parole à Léa qui, pour faire plaisir à son père, va réfléchir à la place des femmes et des hommes dans la société. Il s’agit bien d’une œuvre d’imagination puisque la société en question est une sorte de miroir de la nôtre où les rapports de genre seraient inversés : les femmes dominent, pour le dire vite. Mais il n’y a pas vraiment de narration, nous passons en revue avec Léa les différents aspects de ces rapports de domination genrée. C’est une sorte d’expérience de pensée, presque un pamphlet, mais on n’y trouve pas vraiment d’intrigue au sens de la trame classique comportant un élément perturbateur, des péripéties et une résolution. Je me demande si le roman n’aurait pas gagné à en développer une.

Blandine. – Je trouve justement ce format aussi incisif que percutant. Il me fait penser et dire que nous n’avons pas/plus le temps, que nous avons assez attendu. A mon sens, une “intrigue” aurait dilué le propos. Là, pas de fioritures et toutes les sphères de la représentativité sont (entre)vues, avec un peu de vindicte. J’avoue qu’à la lecture des premières lignes, j’ai eu un sentiment un peu décourageant de déjà-vu tant dans le fond que dans la forme. Cependant, cette mise en miroir stricte de la société, bien que caricaturale, est intéressante et fait tout de même réfléchir. Notamment sur l’usage et l’évolution de la langue qui a été notre premier sujet de discussion.

Colette. Le 6 octobre, l’autrice écrivait justement sur sa page Instagram :

” #metoo a 5 ans et ses répercussions n’en finissent pas de s’entrechoquer. La littérature jeunesse n’a pas attendu ce séisme médiatique pour proposer des résistances aux modèles dominants : héroïnes fortes, représentations plus variées, remise en cause de situations stéréotypées… #metoo a juste causé une accélération dans ce mouvement déjà bien engagé. Si ce que j’instillais de tel dans mes romans a forcément eu un impact, peut-être inconscient chez mes lecteurs et lectrices, le sujet du sexisme n’était jamais abordé dans mes rencontres avec elles et eux. Les profs n’orientaient jamais les débats dans cette direction. Je me disais : tant mieux, c’est bien si mes touches de résistance paraissent « ordinaires ». Cependant je voyais combien le sujet avait besoin d’être abordé dans les classes. Et j’avais besoin de dépoussiérer un peu certaines rencontres ronronnantes. Pour y mettre un coup de balai, je ne pouvais pas mieux faire que d’écrire Renversante. Je n’ai pas voulu diluer mon thème au sein d’une fiction élaborée et on me le reproche parfois, ç’aurait été plus facile à lire, etc… Il aurait surtout été, une fois de plus, plus facile d’éviter de parler du coeur du sujet. Renversante est un pamphlet, un manifeste, et c’est très volontaire : seule cette forme me (nous, avec élèves et profs) permettrait la frontalité. La fiction a le pouvoir du souffle, de l’emportement et du saisissement, mais elle a aussi celui de la dissimulation. J’adore m’effacer derrière les histoires que je raconte. Mais sur ce sujet-là, j’avais besoin de, moi aussi (me too), m’exprimer sans fard. Un pamphlet peut dévoiler, mettre à nu, faire réagir. Cela a généré des rencontres scolaires houleuses, libératrices, révélatrices, étonnantes, émouvantes… Rien de commun avec ce que j’ai pu connaître avec mes romans, aussi engagés soient-ils. J’ai réellement compris le mot « engagement » avec Renversante. Cela demande du courage, beaucoup de lectures et de réflexion pour tenir la route, cela induit aussi d’abandonner une forme de quiétude… Mais quel écrivain ou quelle écrivaine recherche la quiétude ?…

Colette. – Je vous demande votre avis : est-ce que vous pensez que l’art est plus efficace quand il aborde de manière frontale le sujet qui l’intéresse ou êtes-vous plus convaincues par une forme littéraire qui opte pour des effets de style et une narration ?

Blandine. – Je crois qu’il faut de tout, parce que nous ne réagissons pas tous de la même manière, parce que nous n’avons pas tous la même réceptivité, et que nous n’en sommes pas tous au même stade de réflexion. Je pense qu’il est nécessaire d’avoir des faisceaux multiples pour faire passer des messages qui vont ensuite se transformer en pensées puis actions.

Frédérique. – Personnellement j’aime le frontal car cette manière d’aborder provoque souvent un électrochoc et après « la digestion » une analyse. Etant très sensible à l’écriture, la littérature est souvent un bon canal. Et ici c’est plutôt très efficace !

Isabelle. – C’est intéressant d’en discuter. Je serais plutôt en désaccord. Je n’aime pas du tout quand la “morale” (ou la leçon) de l’histoire est téléphonée ou trop explicite. J’ai l’impression que mes enfants réagissent comme moi, ils aiment savourer un texte, entrer dans l’histoire et la laisser infuser pour en tirer des conclusions eux-mêmes. Ils n’aiment pas avoir l’impression qu’on cherche à les “éduquer”. Je le dis d’autant plus franchement que sur le fond, je partage à 100% le combat de Florence Hinckel ! Ce n’est que mon avis, mais il me semble que dans un roman (jeunesse en particulier mais pas que), l’intrigue joue beaucoup dans le plaisir de lecture, la plume aussi bien sûr, mais aussi la richesse de sens derrière une histoire – d’après moi, les meilleures sont celles qui peuvent s’interpréter de façon différente, faire écho à plusieurs problématiques. Ici, j’ai trouvé l’idée du renversement géniale car elle induit un effet de prise de conscience spectaculaire mais je crains qu’en l’absence d’une intrigue plus étoffée, les lecteur.ice.s qui ne sont pas déjà sensibilisé.e.s au féminisme se lassent. Ça a été le cas (dans les deux cas vers le chapitre 5) pour mon fils et ma nièce qui sont pourtant tous les deux sensibles au sujet. J’entends, cela dit, la frustration exprimée par l’autrice sur le peu d’effets manifestes sur les jeunes lecteur.ice.s de formes plus subtiles ou diffuses de transmission de messages émancipateurs ou subversifs. Mais pour ma part, je suis convaincue que les effets de représentations plus variées sont là même si cela ne fait pas l’objet d’un basculement conscient qui serait abordé lors des rencontres scolaires. Et pour happer des lecteur.ice.s les plus nombreux.ses possible, il faut une bonne histoire.

Colette. – Je ne sais pas si le texte aurait gagné à se construire au fil d’une intrigue mais en tout cas ce n’est clairement pas un texte narratif. D’ailleurs quand je le donne à lire à mes élèves – et je le propose à des beaucoup plus grands que l’âge associé à la collection neuf, je le propose à mes élèves de 3e – je le leur présente pour étudier le genre satirique. Car il me semble bien qu’il y a quelque chose du rire grinçant dans le propos de Florence Hinckel, ce que vous êtes plusieurs à nommer caricature me semble faire entièrement partie du procédé de critique de la société et de ses travers, j’avoue avoir beaucoup ri la première fois que j’ai lu le tome 1, tellement tout ce qui était écrit là me semblait absurde et impossible. Et vous avez-vous ri ?

Isabelle. – Mais oui, absolument ! Et ça a été la réaction aussi de mon fils de treize ans, un éclat de rire un peu gêné de remarquer à quel point nos rapports de genre et les constructions discursives qui les accompagnent sont absurdes. Certains renversements sont vraiment hilarants, par exemple dans le tome 2, lorsque Léa décrit les films de Jamie Bond et le rôle dévolu aux “Jamie Bond Boys”. La transposition met en relief l’absurdité de ce qu’on ne remarque plus par habitude et c’est très drôle. Puis passé le rire, on réfléchit.

Frédérique. – J’ai moi aussi beaucoup ri mais de façon un peu grinçante car Florence Hinckel met bien le doigt où ça fait mal. Renversante va droit au but et démonte cette société matriarcale pour le coup. Ce sont les caricatures de Clothilde Delacroix qui m’ont fait vraiment rire. J’adore son travail.

Blandine. – Alors non, je n’ai pas ri, ou ri jaune seulement.
Nous savons tous ce que Florence Hinckel dénonce, met en lumière, on le vit si souvent. Mais dit ainsi, d’une manière très factuelle et directe, cela paraît encore plus sidérant. J’ai beaucoup aimé les passages avec les Jamie Bond Boys et la force de l’habitude de ce qui nous est montré. Et par habitude, j’avoue encore tiquer sur plusieurs orthographes mises au féminin (la règle dans ce roman). La réflexion qui s’ensuit est très intéressante.

Colette. – Qu’en est-il justement de la langue que Florence Hinckel choisit pour écrire son récit ? Une langue où le féminin l’emporte sur le masculin. Blandine, tu dis avoir été gênée par cette féminisation de notre langue. Sa masculinisation – bien réelle, elle ! – ne vous gêne-t-elle pas tout autant ? Que se joue-t-il pour vous à travers la grammaire ?

Isabelle. – Pour ma part, j’ai trouvé que c’était un moyen efficace d’attirer l’attention sur cette caractéristique de la langue. C’est quelque chose qui est extrêmement clivant en France (en Allemagne où j’habite, la langue inclusive s’est généralisée sans que cela ne pose beaucoup de problème). Beaucoup de Français mettent en avant que le genre grammatical n’est pas le sexe, que les débats sur la langue ne règlent pas les problèmes de discrimination genrée, qu’il reste difficile de se mettre d’accord sur une langue inclusive et que les flottements sont perturbants pour les Dys, etc. Le problème, c’est que des recherches prouvent que l’usage du masculin générique produit des représentations biaisées : les images et associations qui nous viennent ne sont pas les mêmes selon que l’on dit “les chercheurs” ou “les chercheurs et chercheuses”. Il y a même des débats sur l’ancrage du masculin générique qui pourrait avoir été codifié tardivement. Les arguments selon lesquels les mots ne sonneraient pas agréablement – par exemple le mot autrice qui est pourtant ancien – sont vraiment arbitraires. Le roman y fait malicieusement allusion à un moment donné lorsque Léa déclare de façon toute aussi arbitraire que le mot écrivain, « qu’est-ce qu’il est moche, on entend ‘écrit vain’ ». Le roman pose donc d’excellentes questions par l’usage du “féminin générique” et nous invite à interroger ce qui nous semble acquis.

Renversante – Florence Hinckel et Clothilde Delacroix – Les mots de la fin

Colette. – Frédérique, je reprends ta remarque sur les images de Clotilde Delacroix, qui s’inscrit souvent dans une démarche humoristique : qu’est-ce que les dessins de cette illustratrice – qu’on adore ici notamment pour L’école, maman et moi – ont apporté à votre lecture, à votre compréhension du texte ?

Frédérique. – Je trouve ces dessins pertinents et tellement criant de vérité ! Des situations vécues ou vues si souvent dans notre quotidien. Il y a vraiment de quoi s’interroger. Pour moi, ces illustrations permettent à la jeune lectrice ou au jeune lecteur d’apporter encore plus au texte avec un soupçon d’humour. Après tout, c’est avec l’humour que l’on peut parfois faire passer des messages percutants !

Isabelle. – Les illustrations participent aussi du procédé de renversement. Elles illustrent certaines scènes décrites dans le texte en mobilisant des éléments ou attitudes particulièrement genrés, mais attribués à l’autre sexe : les hommes sont dotés d’accessoires ménagers, les femmes sont représentées dans des portraits encadrés et s’étalent dans le bus. Cela semble vraiment absurde, on rit, forcément, tant par exemple les hommes qui se trémoussent autour de Jamie Bond ont l’air ridicules. En même temps, on se rend compte qu’on ne connaît que trop bien les attitudes et clichés représentés.

Blandine. – Les illustrations complètent parfaitement le texte et sont très éloquentes. Isabelle en a très bien parlé. Et ne dit-on pas que les images “parlent” plus que les mots, permettant de sensibiliser et impacter davantage comme plus durablement. Le trait de Clotilde Delacroix est à l’image du texte: sobre, direct, efficace.

Colette. – Comment interprétez-vous le fait que l’autrice ait choisi de poursuivre l’histoire de Léa et Tom quelques années plus tard ? A première vue, ce n’était pas un texte qui appelait une suite. Qu’en dîtes-vous ?

Isabelle. – À mon avis, ce tome 2 permet à Florence Hinckel de faire deux choses. D’une part, dans la continuité directe du premier tome, elle continue de passer notre société au crible du renversement. Ainsi, le spectre de situations et de biais abordés s’élargit – on parle notamment de films ou de la cancel culture. Comme Tom et Léa grandissent, il est pas mal question du corps justement et de la sexualité – shaming, violence sexistes, charge mentale et contraceptive… D’autre part, ce tome 2 permet de souligner la force des préjugés et impensés. Léa avait fait l’expérience d’une vraie prise de conscience à l’issue du tome 1. Pourtant, quelques années plus tard, elle n’a plus très envie de soutenir Tom dans ses positions émancipatrices. Elle ne comprend pas pourquoi les garçons auraient besoin d’espaces de non-mixité. Le sexisme n’a-t-il pas reculé, les mentalités évolué ? L’existence est-elle vraiment plus difficile en tant que garçon ?

Blandine. – Je trouve cette suite intéressante à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’on ne s’y attend pas! Léa ayant été “sensibilisée” disons aux problèmes rencontrés par les garçons dans tous les aspects de leur vie, on aurait pu logiquement pensé qu’elle serait restée de leur côté, combattant avec eux et à sa manière le sexisme. Mais non, car en grandissant, ce sont développées, agrégées ses propres problématiques identitaires et d’émancipation personnelle. Et puis, l’humain a tendance à oublier lorsqu’il ne se sent pas (directement) concerné. En donnant une suite à l’âge adolescent (et comme cet âge est crucial et déterminant!), Florence Hinckel fait une piqûre de rappel et explore des thématiques liées à cet âge et à l’adulte, qui ne pouvait être bien sûr pas abordées auparavant. J’ai trouvé le ton de ce deuxième tome plus grave que le premier, qui jouait la carte de l’humour, voire de l’absurde pour mieux dénoncer. Là, c’est davantage concret et tangible. Et beaucoup moins drôle, car on ne peut que constater l’ampleur du sexisme et le rapporter à notre quotidien. Je trouve donc ce deuxième tome parfaitement judicieux.

Frédérique. – Je suis d’accord avec Blandine, j’ai trouvé la suite plus grave et j’ai vraiment l’impression qu’il n’y a pas ou peu d’espoir. Chacun et chacune est enfermé dans son sexe et la compréhension de l’autre reste compliqué. Je trouve que ce roman est une bonne matière à discussion avec des jeunes. Ce texte n’appelait pas une suite mais il s’y prêtait bien. Le fait de retrouver nos jeunes héros un peu plus vieux permet ne faire comprendre aux lectrices-lecteurs que le combat n’est pas gagné !

Colette. – Pour moi le deuxième tome est aussi plus pointu car il aborde des notions particulièrement précises notamment en ce qui concerne nos représentations. Par exemple connaissiez-vous le syndrome de la schtroumpfette ou encore le test de Bechdel qui interroge le rôle du cinéma dans l’élaboration de nos représentations ?

Isabelle. – Oui, tu as raison ! En tant que féministe, je connaissais le syndrome de la schtroumpfette, le test de Bechdel, ou encore les concepts de male gaze, de charge mentale ou de culture du viol. Mais je me suis dit en lisant ce livre que la manière qu’a Lea d’introduire ces concepts avec des mots très simples en faisait presque un petit manuel féministe. En tout cas une introduction pertinente, complète et percutante grâce au jeu du renversement qui met en relief ce que chaque situation a de dérangeant. L’autrice lance même des perches à qui souhaiterait en savoir plus en glissant des références à Mona Chollet, Titiou Lecocq ou Virginie Despentes. Didactique !

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Et vous, seriez-vous tenté.e par l’expérience du Renversement ? Ou l’avez-vous déjà fait et qu’en avez-vous pensé ?