Lecture d’ado : Soixante-douze heures de Marie-Sophie Vermot

Parce que notre regard d’adulte sur la littérature d’ado, nous fait souvent douter de notre point de vue, de notre ressenti… et nous poser la question “Qu’en penseraient les ados ?”, nous avons souhaité mettre entre les mains d’une jeune fille de 17 ans “Soixante-douze heures” de Marie Sophie Vermot.

Après notre lecture commune, souvent troublante, nous avons eu envie d’avoir son avis et nous sommes ravies qu’il complète si parfaitement le nôtre !

**Quelles ont été tes premières impressions en regardant la couverture ?
En voyant la couverture je me suis de suite dit que le personnage principal, ou celui dont on allait entendre parler, était une fille. On se demande naturellement qu’est ce qui lui est arrivé, pourquoi elle est dans cette position (recroquevillée) : est-elle en danger ? Pleure-t-elle ? Je me suis aussi demandée si la couleur bleue avait une signification importante…

***Finalement, de quel sujet traite ce livre. Un petit résumé ?
Ce livre traite de la naissance sous X c’est-à-dire le choix de donner naissance à un enfant mais choisir de ne pas l’élever.
C’est donc l’histoire d’Irène B, une jeune fille de 16 ans, qui tombe enceinte d’un garçon qu’elle connait à peine et qui décide dès le départ (même si à cette date il est encore possible d’avorter) de mettre au monde cet enfant mais de ne pas l’élever. Elle cache alors cette grossesse à son entourage jusqu’au dernier moment.

Le livre nous décrit les soixante-douze heures après l’accouchement durant lesquelles Irène B doit prendre une décision définitive quant à l’avenir de Max, son bébé.

**Avais tu déjà lu un roman sur cette thématique et sinon qu’en as-tu passé ?
Oui j’ai lu L’été circulaire de Marion BRUNET qui traitait de la grossesse d’une jeune fille mais pas de l’accouchement sous X. Je pense que l’accouchement sous X est une réelle opportunité pour des filles/femmes qui ne veulent pas avorter ou qui ne se sentent pas capable d’élever un enfant : c’est une alternative qui peut s’avérer utile. Le fait qu’un livre traite de ce sujet permet de mettre en avant cette « méthode », d’informer, de sensibiliser les personnes afin qu’elle (la méthode) ne soit pas vu comme un rejet de son enfant mais plutôt comme une décision à part entière : en tous cas c’est comme ça que le sujet est traité dans ce livre.

**Que penses tu de la décision d’Irène ?
Je pense qu’Irène a pris la bonne décision car elle l’a réfléchie même si au départ c’était comme une obligation, une intuition.

Mais si au final elle avait décidé de garder son bébé j’aurais trouvé ce changement d’avis justifié.

**En ce qui concerne la forme et le fonds, qu’as tu pensé de la mise en page type journal avec la date et le mélange des pensées , les souvenirs et la réalité ? 
Le journal est je trouve une bonne forme pour relater l’histoire d’Irène : cela nous permet d’avoir accès aux pensées d’Irène et c’est un avantage car c’est comme ça qu’on comprend son choix. Cependant à la fin on apprend que ce journal est finalement l’objet qu’elle laissera à Max après son départ et à sa place je ne pense pas que j’aurai laissé autant d’informations. En fait je trouve que tout se mélange continuellement entre sa vie à l’hôpital, ses souvenirs et ses pensées et c’est finalement un peu brouillon…Des fois j’avais l’impression de relire des passages, d’autres fois je ne voyais pas l’intérêt du souvenir dans l’histoire.

Sur le fonds, j’aurai aimé voir d’autres choses  exploitées, que je trouve plus importantes : la relation père/fille, ou grand-mère/petite-fille, beaucoup plus l’expérience de la maman et peut être mettre moins en avant les frères et sœurs d’Irène. La relation avec Nour me semble trop développée aussi. Par exemple l’épisode de leurs vacances ne sert à rien et reste futile et c’est dans le sens de ces remarques que je pense que ça ne devrait pas être le journal transmis à Max.

Et pour finir, je rajouterai qu’un roman plus court et plus intense surtout en émotion m’aurait plus émue, peut-être aurais-je préféré quelque chose comme Ma tempête de neige… de Thomas Scotto qui permet d’avoir réellement l’essentiel.

**Ce roman met à l’honneur les femmes et le poids de la transmission, penses tu que la décision d’Irène a été influencée par celui-ci ?
Evidemment le choix d’Irène a été influencé par sa mère et ses paroles mais pour finalement s’en servir positivement avec un désir de s’opposer à elle. Je pense que cette grossesse l’a faite grandir moralement et elle se sent alors capable de décider seule des choix à faire dans sa vie malgré ses doutes et ses peurs. De plus elle a une relation compliquée avec sa maman qu’elle trouve peu indulgente avec sa petite sœur handicapée et cela aussi lui permet peut-être de se dire qu’elle ne veut pas se comporter comme elle avec son enfant, elle préfère décider seule, pas dans le sens de l’avis de cette mère qu’elle ne comprend pas, même si c’est compliqué de s’opposer à sa propre mère qui nous a élevé et encore plus quand on n’a que 16 ans.

**Un avis sur les autres personnages féminins ? La mère, la grand-mère ? Leur rôle ? Leur attitude ?
La mère dans ce rôle de raisonnement d’Irène a un rôle important : cela permet de remettre en cause ses décisions et de se questionner. Je trouve que le personnage de la grand-mère n’est pas assez exploité justement : pour Irène c’est un personnage protecteur, sur qui elle peut compter.

**Pense-tu que la réception du roman peut être différente par des ados ou des adultes ?
Oui je pense que le roman peut-être reçu différemment selon l’âge du/de la lecteur/rice mais aussi le vécu de chacun : une jeune fille n’éprouvera pas les mêmes sensations qu’une adulte qui a déjà vécu une grossesse ou une autre qui a déjà accouché sous X. Je pense que l’identification au personnage n’est pas la même pour un ado ou une adulte.

**A-t-il changé ton regard sur la grossesse ? La maternité ?
Je ne dirai pas changé mais il a complété mon savoir. Ce roman présente quand même une vision particulière de la grossesse, Irène choisi directement de garder son bébé, elle ne se protège pas, elle ne se met pas de pression jusqu’à l’arrivée à l’hôpital…Je la trouve un peu « inconsciente », ça rend la grossesse un peu utile.

**Penses-tu que la lecture de ce roman doit rester intime ou peut-il, comme certains romans de formation servir de tiers pour aborder cette thématique avec des ados ?
Je pense qu’il peut parfaitement servir de tiers pour aborder le sujet avec des ados mais en complétant par un avis plus « préventif » et aussi insister sur le fait qu’on peut en parler, qu’on ne doit pas cacher ce genre de chose (même si dans le livre la grossesse permet à Irène d’avoir son propre secret à ne partager avec personne).

**Finalement en 1 mot, quel effet ce livre dans la tête d’une adolescente de 17 ans ?
Il y en aura 2 : Choix et Conséquences.

 

Lecture Commune : Soixante-douze heures

Chers amis des livres, cette semaine nous vous proposons une lecture commune sur un roman ado qui nous a toutes émues : Soixante-douze heures de Marie-Sophie Vermot édité chez Thierry Magnier.

Nous suivons Irène, une jeune fille de 17 ans durant les 72 heures après son accouchement. C’est en effet le délai lorsqu’on décide d’accoucher sous X. Récit mêlant réalité, flashbacks et pensées, il nous a tenues en haleine jusqu’à la fin et a donné lieu à des échanges abondants. N’hésitez pas à nous faire part de vos ressentis.

Un extrait à feuilleter en ligne.

 

Aurélie : Quelles ont été vos premières impressions en regardant la couverture ?

Pépita : Celle d’une prostration, d’une grande souffrance mais aussi d’une position fœtale et d’un grand retournement intérieur.

Aurélie : Tout à fait, très touchée par la couverture avec la souffrance et la position foetale.

Colette : Je la trouve très belle ! Cette adolescente en position fœtale la tête à l’envers, entre repli sur soi et sommeil bienfaiteur, baignée de couleurs pastels, juste esquissée, vraiment je trouve ce portrait en pied très touchant… Bravo à Edith Carron pour sa délicatesse qui accompagne en douceur un titre particulièrement énigmatique.

Sophie LJ : Avec cette silhouette recroquevillée sur elle-même, je m’attendais à ce que ça parle d’un sujet autour de la psychologie de l’adolescence : le mal-être, le suicide peut-être.

Aurélie : Même de la maltraitance.

Hastagcéline : Connaissant le sujet traité dans le livre, je l’ai trouvé très belle, très parlante et tout à fait adaptée. La position du personnage dégage beaucoup de choses. Elle m’a interpellée et touchée, avant d’aller plus loin et de me lancer dans la lecture. Le mal-être; la douleur, l’isolement par rapport aux autres…

Pépita : Comme une urgence de se couper du monde, de ne plus exister même.

Isabelle : Pour ma part, je n’avais pas beaucoup entendu parler du roman et je l’ai appréhendé avec curiosité. La couverture m’a d’abord surprise par son tracé enfantin qui évoque une fille toute jeune, en position fœtale et littéralement “retournée”. Elle correspond en fait bien au roman et à Irène, prise dans un tourbillon de pensées et seule, à la charnière entre plusieurs âges et périodes de la vie… Peut-être ai-je été influencée par la quatrième de couverture, ma première impression m’a amenée à m’attendre à un roman triste.

Colette :  Et je dirai d’autant plus quand il s’agit de la grossesse d’une adolescente…

Aurélie : Aviez-vous déjà lu un roman sur cette thématique et sinon quelles ont été vos appréhensions ?

Sophie LJ : Non je n’en connais pas d’autres sur ce sujet, à ma connaissance c’est même de l’inédit dans un roman ado ! Il y en a sur l’IVG mais pas sur l’accouchement sous X. J’étais très impatiente de le lire. En tant que maman je m’attendais à être émue mais pas à ce point !

Hastagcéline : Sur le déni de grossesse, mais pas sur l’accouchement sous X.
J’ai toujours peur que cela soit trop moralisateur. On peut rapidement tomber dans certains travers. Ici, ce n’est pas le cas. L’autrice reste assez neutre, autant qu’on puisse l’être sur un tel sujet.

Isabelle : Je ne me souviens pas avoir lu de roman abordant la grossesse de très jeunes filles ou l’accouchement sous X. Spontanément, j’ai pensé que ce n’était pas facile à traiter sans tomber dans le jugement d’une manière ou d’une autre… Paradoxalement, je me suis attendue à quelque chose de plus “dramatique”, avec peut-être plus de pathos, mais je n’ai pas pensé une seule seconde que j’allais être aussi touchée par cette lecture !

Aurélie : Pour moi c’était la première fois, un thème pas facile à traiter sans attirer les foudres. De même le fait de rester neutre. C’est surtout cela que j’appréhendais mais l’auteure traite ce thème avec brio : franc, impartial et apolitique, bravo.

Colette :  Jamais et même en littérature générale je n’avais rencontré ce sujet qui m’a toujours intriguée : accoucher sous x, c’est un choix qui reste très mystérieux pour moi, mais je n’y avais songé que du point de vue de l’enfant et non de la mère.

Aurélie : Colette, je n’y avais pensé aussi que de ce point de vue, à tel point que le fait d’être mère a bouleversé toute ma lecture.

Colette : Oui Aurélie, le fait d’être mère a sûrement beaucoup impacté ma lecture aussi. J’avoue que jusqu’au bout du compte à rebours j’ai espéré…

Pépita : J’en ai lu sur le déni de grossesse mais sur l’accouchement sous X, pas autant que je m’en souvienne. Je ne dirais pas appréhensions mais je savais que ce qui touche à la maternité est toujours émouvant. Ah tiens Colette, moi aussi, j’avoue : une voix intérieure disait à Irène…mais garde-le avec toi. Il a besoin de toi. Et en même temps, c’est SA décision. Jusqu’où une mère peut-elle interférer ?

Colette : Pépita, c’est d’ailleurs ma situation de mère qui m’a rendue plus sympathique la mère d’Irène qui est pourtant assez détestable ! Quelle ironie !

Aurélie : Oui moi aussi j’ai espéré et ait eu de l’empathie pour sa mère alors qu’elle est ignoble. Preuve que la réception du roman est vraiment influencée par l’âge et la situation familiale.

Isabelle : C’est drôle, j’ai eu la même réaction que vous. J’ai pensé lire un livre plutôt triste en adoptant spontanément la perspective de l’enfant et j’ai été dès les premières pages bouleversée en tant que maman. Le livre va droit au cœur en évoquant de façon juste et percutante la tendresse maternelle pour l’enfant à naître et le nouveau-né. Les dilemmes d’Irène, prise entre sa résolution d’aller jusqu’au bout de sa démarche et le tourbillon de sentiments qui la surprennent après la naissance, sont bouleversants.

 

Aurélie : En ce qui concerne la forme et le fonds, qu’avez-vous pensé de la mise en page type journal avec la date et le mélange des pensées , les souvenirs et la réalité ? 

Pépita : Cela permet au lecteur de mesurer le cheminement de ces 72 h d’une part et ensuite de mieux saisir le contexte de cette décision, contexte sexuel, familial, filial. Et puis aussi une sorte de “respiration” : de sortir de ce lieu en huis-clos, dans ce triangle décision/bébé/Irène (j’entendais les bébés vagir !). C’est très bien vu, je trouve cette construction et son écriture parfaites, comme vous le dites, jamais dans le jugement et le pathos.

Colette : Je me suis laissée happer par cette structure qui accentue le compte à rebours, le dramatise à certains moments et le délaye à d’autres, renforçant le sentiment d’urgence tout en rappelant à quel point le temps s’est étiré pour Irène qui a mûrement réfléchi avant de prendre sa décision.

Hastagcéline : J’aime beaucoup la forme “monologue”. J’ai trouvé qu’ici, elle était tout à fait pertinente puisque lorsque l’on se trouve face à un choix, on peut avoir le genre de cheminement qu’a Irène. Le passé, le présent, tout se mélange! On sent à travers cette construction tous les doutes, tous les espoirs qui secouent et habitent l’héroïne. Je crois qu’un récit plus classique aurait peut-être été moins percutant.

Colette : Ce monologue nous permet de devenir Irène et de ne jamais sombrer dans la morale comme vous l’avez déjà souligné.

Aurélie : Malgré l’aspect fouillis sur le papier, on s’y retrouve très bien et en effet, cela permet de faire descendre la pression. Par contre, nous n’avons que la vision d’Irène pour son histoire familiale. Et oui c’est cela Colette on devient vraiment Irène et c’est ce qui rend le roman aussi prenant.

Colette : Cela ne m’a pas dérangée de n’avoir que la vision d’Irène, j’aime devenir à ce point là, quelqu’un d’autre, c’est l’une des forces des bons livres !

Pépita : Oui, c’est vrai, Aurélie, que nous n’avons que sa vision mais c’est son monologue et quand on voit les réactions justement de son entourage, on se dit que sa vision est juste. Ce qui rend d’autant plus mature cette décision.

Hastagcéline : Avec un point de vue différent, il aurait sans doute été compliqué de la comprendre totalement…

Isabelle : Tout à fait d’accord avec Hastagcéline. Cela contribue à faire transparaître la grande solitude d’Irène, seule avec ses interrogations, ses doutes, seule à prendre ses décisions – une solitude encore renforcée par le jugement de ses proches. Irène est très lucide et grâce à ces spirales de réflexions/souvenirs, on la comprend à chaque instant et on se met à douter avec elle.

Colette : Oui je n’aurais d’ailleurs pas imaginé que j’aurais pu douter avec elle, moi qui suis tellement convaincue du bonheur d’être mère ! C’est fou ce pouvoir de la littérature, de nous faire devenir littéralement autre !

Isabelle : Tout à fait d’accord – même si pour ma part, j’ai presque été prise de court dans l’autre sens. J’avoue que moi qui m’étais promis de ne pas m’en mêler et de ne faire qu’observer Irène de façon bienveillante, vers la fin, je me suis surprise à espérer qu’elle allait finalement décider de le garder…

Aurélie : Ce roman met à l’honneur les femmes et le poids de la transmission, pensez-vous que la décision d’Irène a pu être influencée par celui-ci ?

Aurélie : Pour moi, Irène a voulu arrêter cette tragédie, elle parle d’un gène de pouvoir et de manipulation. Ces femmes ont un amour maternel mais maladroit.

Pépita : Je dirais qu’on est toujours influencé quoiqu’on en dise…C’est difficile à dire ! Comme le dit Isabelle, c’est cette lucidité de cette décision qui la rend si assumée !
En même temps, j’ai écrit dans ma chronique que je n’aurais absolument pas voulu connaitre une mère comme celle d’Irène car elle règle ses propres comptes à travers sa fille ! Donc l’a-t-elle prise contre ? On est toujours un peu dans le prolongement de sa famille même si on fait ses propres choix.

Aurélie : Elle décide de s’écouter, chose que sa mère et sa grand-mère n’ont pas su faire.

Isabelle :  C’est un des fils vraiment intéressants du roman. La fissure du vernis familial sous l’effet du coup de tonnerre de l’annonce de la grossesse d’Irène et le reflux des choix, souvent non-assumés et regrettés des parents et des grands-parents, sont restitués de façon très juste, je trouve. Ainsi que la difficulté pour les parents de faire confiance à leurs enfants et de les laisser faire leurs choix de vie…

Sophie LJ : Oui c’est ça en fait. La transmission ici se fait dans l’opposition de sa décision par rapport au passé familial. Elle assume son choix.
En même temps, comme le dit Isabelle, ce qui se passe là avec le surgissement du passé, c’est assez propre à toute grossesse. C’est souvent le déclencheur d’une remise au point familiale. L’équilibre se bouleverse et les masques peuvent tomber parfois.

Hastagcéline : Cette question est difficile. Car au final, pour Irène, que ce soit la grand-mère ou la mère, les modèles sont décevants… Mais effectivement, on est forcément influencé par eux, consciemment ou inconsciemment. Je pense qu’Irène a voulu faire un choix, son choix sans que celui-ci puisse être influencé par qui que ce soit.

Aurélie : Pépita, tu parles du caractère de la mère, mais on est dans l’hyperparentalité, la maîtrise de tout.

Pépita : Isabelle parle de la difficulté pour les parents mais j’ai trouvé que cela allait plus loin  : notamment la mère d’Irène. Elle est limite manipulatrice non ?

Isabelle : Cela m’a perturbée, on se demande forcément comment on réagirait en tant que parent en telles circonstances. Les strates successives de souvenirs d’Irène révèlent de façon toujours plus forte à quel point sa mère est jugeante et intrusive. Mais ce qui m’a le plus dérangée, c’est l’absence d’empathie, de tentative de compréhension et d’écoute, laissant Irène très seule.

Pépita : Par rapport à ta réponse Hastagcéline… Oui, c’est tout à fait ça. Elle oppose sa liberté au joug des femmes de toujours subir.

Colette :  Je suis d’accord, mais alors vraiment, pourquoi accoucher sous x et ne pas avorter ??? Cette question n’a cessé de m’habiter jusqu’au bout du livre, moi qui fréquente tellement d’enfants qui ne sont pas reconnus par leurs parents, je me dis que même si Max a été porté avec amour, le reste de sa vie sera difficile quoi qu’il arrive… Dès le départ la présence de la mère d’Irène est extrêmement pesante. C’est étrange et terriblement triste de se dire que son choix a été guidé en partie par ce que représente sa mère pour elle, par la place qu’elle aurait prise dans la vie de Max. Car en fin de compte ce n’est pas une mère qui rejette sa fille, qui dénonce ses choix, elle l’accompagne jusqu’au bout mais avec telle maladresse qu’elle préférera protéger son enfant de « ça » …

Pépita : Je l’ai vu différemment : elle est là c’est sûr mais elle le fait pour elle, pas pour sa fille. Comme si elle voulait refaire avec Max ce qu’elle n’a pas réussi avec sa fille. Par procuration. Pour se sentir vivante encore. J’ai trouvé ça terrible. Quand j’ai compris cette intention (mais l’ai-je bien comprise ?), je n’ai plus voulu qu’Irène garde Max.

Aurélie :  Le personnage de la mère s’oppose aux personnages du frère et de la petite sœur : Eugénie est la seule à connaître sa grossesse, peut-être parce que c’est la seule à écouter Irène. Irène, à travers cette épreuve, voit que dans la vie rien n’est prévisible : la mort de son grand-père, les parents de Nour, le handicap de sa sœur.  Je suis d’accord  avec toi Colette, j’ai vraiment éprouvé le même sentiment, je ne comprends pas l’acte d’accoucher sous X. Pourquoi ne pas avorter, comme elle ne souhaitait pas le garder mais elle explique bien que le faire partir serait pour elle la façon de faire disparaître le moment où il a été conçu, où elle a été désirée par ce garçon. Et pour ton propos Pépita , Irène aurait dû prendre des distances vis à vis de sa famille.

Colette : Sur ton propos Pépita, c’est là qu’Irène et moi, on se sépare ! Mais je sais que c’est lié à ma relation avec les élèves abandonnés que j’ai fréquentés…

Sophie LJ : J’ai compris ça aussi Pépita et ça m’a beaucoup dérangé que sa mère essaie de prendre sa place comme ça.
Pour l’avortement, j’y est pensé, mais pas longtemps. On voit bien que c’est mûrement réfléchi et que c’est un choix intime qui englobe tout un tas de choses pour elle.

Hastagcéline : J’avoue que cette question du choix du pourquoi de l’accouchement sous X m’a beaucoup perturbée aussi. Il faut être honnête, à certains moments, j’ai eu du mal à le comprendre. Mais en fait, peut-être aussi qu’il est bien de parler de cette possibilité qui est une alternative à l’avortement, qui est un choix aussi dur et lourd de conséquence…

Pépita : Mais parce qu’elle lui donne la vie ! Je ne me suis pas du tout posée la question d’avorter en fait. Elle lui écrit cette lettre magnifique, oui je sais, ça ne remplace pas une mère…mais elle lui donne une forme de liberté à travers son choix de donner la vie.

Aurélie : Pensez-vous que la réception du roman peut être tronquée par le fait que nous soyons adultes et mères ?

Pépita : Alors là oui complètement ! C’est évident, même. On ne peut pas rester indifférentes, pour l’avoir vécu dans notre chair, à ce flot d’émotions lié à la maternité.

Aurélie : Comme je l’ai expliqué plus haut, ce roman a fait débat entre ce que je pensais ressentir sur cette situation et sur ce que j’ai pu ressentir car j’étais mère. Cet espoir que j’avais pour qu’elle le garde, je ne l’aurais sans doute pas eu si j’avais été adolescente lors de la lecture. En effet, en pleine construction d’identité, je n’aurais peut-être pas eu le recul de l’acte.

Sophie LJ : Oui très certainement. D’ailleurs il y a peut-être deux façons de lire ce roman pour les ados : celles et ceux qui se reconnaîtront à la place de Max et celles qui se verront dans Irène.
Personnellement, contrairement à certaines comme vous l’avez dit plus haut, j’ai tout de suite été à la place d’Irène dans ses ressentis de mère, probablement parce que le décor, l’ambiance était encore très frais dans mon esprit de jeune maman.
Je pense que c’est un livre à partager entre parents et enfants parce que chacun aura sa vision et que c’est une bonne façon de parler de tout ça.

Colette : Si on projette Irène dans sa vie d’adulte, avorter ou accoucher sous x, ce n’est quand même pas la même chose. Max est là, il se demandera toute sa vie qui sont ses parents et Irène se demandera toute sa vie qui est Max. Cela me perturbe vraiment cette question, vous voyez, même après deux mois après la lecture du roman.

Hastagcéline : Oui. On ne peut plus envisager les choses de la même façon sachant ce que donner la vie puis devenir mère implique. Cela change la donne.
Après cela ne m’a pas empêché de prendre du recul et surtout d’être vraiment touchée par ce texte, et pas que parce qu’il m’interpellait en tant que maman.

Isabelle : Je me suis posé les mêmes questions que vous. À l’âge d’Irène, dans la même situation, je n’aurais probablement jamais pensé à mener à terme une telle grossesse. Cela dit, comme vous le dites, le roman parvient à montrer sans jugement le tourbillon émotionnel qu’engendre une grossesse – comment savoir quelle décision on aurait prise ? Et j’ai suivi Irène dans sa démarche. J’ai trouvé assez bouleversant le récit de son enfance un peu écrasée par les attentes parentales qui éclaire l’importance de la découverte soudaine et surprenante de sa sensualité. Tout cela vient cadrer fortement le cheminement d’Irène…

Pépita : Et justement Aurélie, j’ai trouvé très intéressante une de tes remarques sur le fait qu’Irène ne voulait pas entacher le souvenir de ce premier rapport sexuel qui lui a donné…un bébé ! Ce passage est une merveille d’enivrement des sens. Car c’est aussi un roman sur la sexualité, sur l’accouchement, l’après-accouchement (les soins décrits sont très justes). Alors justement, nous sommes mères et adultes. L’auteure arrive très bien à toucher les différents états qui sont en nous : l’adolescente, la femme et la mère.

Aurélie : Oui d’ailleurs, l’accouchement est bien décrit.

Colette : Il y a du vécu derrière tous ces mots, je ne pense pas qu’un homme aurait pu écrire ce livre.

Aurélie : En effet, Sophie LJ, pensez-vous que la lecture de ce roman doit rester intime ou comme tu le suggère, peux-t-il comme certains romans de formation servir de tiers pour aborder cette thématique avec les ados ?

Colette : Je pense qu’un livre ne devrait jamais servir de support pédagogique – et oui je sais c’est très paradoxal pour une prof de français ! – mais c’est un livre qu’on ne peut offrir sans provoquer l’occasion de la discussion a posteriori, comme nous le faisons maintenant.

Sophie LJ : Je suis bien d’accord. D’ailleurs quand je dis que ça peut-être l’occasion de parler de ce sujet, je reste bien dans un rapport intimiste entre parents et enfants (je dirais même entre mère et fille pour le coup). Disons que dans 15 ans, j’aimerais bien me retrouver à discuter d’un livre comme ça avec ma fille. Je verrais à ce moment…

Pépita : Ah on en revient toujours à la même question ! Nos ados dans tout cette littérature qui leur est destinée… Je ne l’ai pas suggéré à mes filles, pour ma part. J’avoue que je n’y ai pas pensé alors que je peux leur suggérer telle ou telle lecture (après, elles lisent… ou pas). Je pense que j’ai tellement été cueillie par ce texte que cela ne m’a pas effleurée. Je suis restée la mère intime face à ce texte d’une grande force émotionnelle, d’autant plus pour moi qui ai deux filles de 18 et 16 ans.

Isabelle : D’accord avec vous toutes pour les descriptions. Sans avoir forcément d’intention pédagogique, je pense que si j’avais lu ce livre ado, cela aurait été l’occasion d’apprendre plein de choses qu’on ne dit pas si souvent sur ces sujets qui restent assez intimes, voire tabou.

Hastagcéline : Oui moi aussi ! J’aurais aimé le lire adolescente.

Aurélie : D’autres thématiques, qui vont ont marquées lors de la lecture ?

Aurélie : Moi comme je l’ai déjà dit plus haut, c’est l’hyperparentalité dans le livre ( peut-être car je lis un truc là-dessus :hehe: ) car c’est fou cette pression mise par la mère : le passage de son cours de musique notamment.

Colette : Ah oui ! La mère est particulière détestable dans cette scène !

Isabelle : C’est vraiment pesant. Le phénomène prend une forme assez caricaturale dans le roman, mais cela existe ! On a l’impression qu’Irène est réduite au rôle de faire-valoir et que sa mère ne se met pas une seconde à sa place… Sa réflexivité et sa volonté d’émancipation sont vraiment salutaires !

Le débat s’est ensuite terminé par le partage de cette lecture avec les ados des arbronautes. D’ailleurs, vous trouverez vendredi les réponses de l’une d’elles.

Retrouvez les billets de nos blogs sur ce roman :

Pépita

Sophie LJ

Aurélie

#Céline

Isabelle

Alice

 

E comme Elzbieta et l’Enfance

DRCe sont les Editions du Rouergue qui ont annoncé le décès de la grande illustratrice ELZBIETA le 8 octobre dernier à l’âge de 82 ans à Paris.

Artiste plasticienne, les 60 albums qu’elle a créé sont tous reconnaissables à leurs couleurs et à l’infinie poésie si délicate qui en ressort.

Elle possédait ce regard singulier sur l’enfance et la comprenait si bien.

“L’enfance est la partie mystérieuse de l’humanité. Peut-être que les enfants nous sauveront tous un jour si on apprend à les regarder. Ce sont des génies“, avait-elle dit dans une interview à Télérama en 2014.

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Son dernier album “Petit fiston ” a été publié par Le Rouergue en 2013.

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Nos pensons qu’on a tous en tête un album de cette grande dame qui nous a marqué.

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Elle nous laisse une oeuvre majeure en littérature jeunesse, d’une très grande modernité.

Bon voyage Madame et merci !

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Lecture Commune : Dans les yeux

Quel merveilleux titre pour une lecture commune, non ?

Il y a des albums qui vous remuent dès leur première lecture et cet album-là “Dans les yeux” de Philippe Jalbert chez Gautier-Languereau est de ceux-là.

Une lecture commune s’imposait de toute évidence…

Difficile néanmoins en quelques échanges virtuels de circonscrire toute sa richesse.

Si vous l’avez lu, vous êtes chaleureusement invité.es à nous faire part de votre ressenti !

 

Pépita : Dans les yeux…que vous a d’emblée inspiré la couverture de l’album ? Aviez-vous une idée ou pas de son contenu ? Pouvez-vous décrire en quelques mots ce qu’elle a évoqué pour vous en résonance avec les trois mots du titre ?

Sophie : J’avais pas vraiment d’a priori sur ce que j’allais lire. J’aime bien ouvrir un album sans réfléchir. D’ailleurs je ne crois pas que je savais qu’il s’agissait du Petit Chaperon Rouge, juste que c’était un album fort !

Colette : Un œil de bête, un œil de femme. Une confrontation, un affrontement des regards. Mais d’égal à égal comme semble le suggérer la symétrie qui structure la couverture. Des récits de combat entre des humains et des animaux, la littérature en est riche, ne restait plus qu’à suivre les pages pour savoir où mènerait ce combat.

Bouma : De manière globale, j’aime le travail de Philippe Jalbert et suis donc toujours curieuse de découvrir son dernier album. Pour celui-ci, en voyant la couverture, je me suis dit que deux points de vue allaient être proposés. Après à savoir s’il s’agissait d’une confrontation… ne me restait plus qu’à l’ouvrir !

Alice : Quels regards !!! On ne peut être que happé par ses yeux qui semblent vous interpeller et vous suivre quel que soit le sens dans lequel vous tenez le livre. Ils vous invitent à en tourner les premiers pages pour plonger au plus profond de leur âme. Une couverture sauvage et mystérieuse…

Pépita : Personnellement, j’y ai vu un œil d’enfant et un œil de bête, avec des couleurs inversées : du blanc et du noir. Du rouge intense comme un feu ardent. D’un côté l’innocence et de l’autre la sauvagerie. Comme toi Bouma, j’apprécie beaucoup le travail de cet auteur-illustrateur mais là, quelque chose me disait qu’il changeait de registre.
Alors oui, ouvrons ce livre ! Votre toute première impression sur cette construction pas banale à la fois dans le fond et la forme ?

Colette : Je me souviens très bien de ma bibliothécaire préférée complètement enthousiasmée par cet album qu’elle venait de découvrir et qu’elle tenait à me faire partager ! Ma première impression a été guidée par son regard, car comme à son habitude quand elle aime très fort un livre, elle l’a feuilleté pour moi en direct, en me lisant les premières pages de sa voix inimitable 🙂 L’alternance des pages noires et des pages rouges est particulièrement judicieuse et riche d’un point de vue analytique, le lecteur est plongé dans une double lecture dès le départ quant à l’image, même si la narration, elle, est linéaire – si mes souvenirs sont bons… Nous sommes obligés d’adopter un point de vue dédoublé ce qui crée le trouble.

Alice : La construction s’impose au lecteur assez facilement sans que des codes soient donnés. Finalement, cette alternance de point de vue et de prise de parole sans que les personnages ne soient identifiés, les rend tout de même identifiables. C’est assez finement joué par l’auteur. Je me suis d’ailleurs amusée la deuxième, troisième lecture de ne lire que les pages de droite ou que les pages de gauche … cela modifie toute l’ambiance !

Sophie : La couverture trouve son sens dans ces premières pages. On comprend alors les deux points de vue qui nous sont proposés progressivement : d’abord juste la page de droite puis les deux pages en vis-à-vis.

Pépita : Oui j’ai aussi été happée de suite par cette construction qui crée beaucoup d’implicite et une simultanéité dans l’instant vécu par chaque protagoniste.
Et comme toi Alice, j’ai fait la même chose : ne lire qu’une seule voix et c’est très troublant. Parce que quand même, outre la force de la mise en page, cet album ,c’est d’abord des voix et du bruitage. Des interpellations aussi qui créent encore plus de suspense dans ce qui va advenir.
Parce que disons-le : c’est du conte du petit Chaperon rouge qu’il s’agit ! Pensez-vous que cette version le renouvelle ou au contraire le prolonge ?

©Philippe Jalbert- Site : Gautier-Languereau

Bouma : Clairement, pour moi, Philippe Jalbert a réussi à détourner ce conte mythique de manière impeccable et dépoussiérée. Aborder le point de vie des deux personnages antagonistes, faire s’affronter leurs visions des choses, ça demande forcément au lecteur de trouver l’entre-deux. Et ça m’a rappelé une citation de Mark Twain “Il y a deux facettes à toute histoire et puis il y a la vérité.

Sophie : Pour moi c’est un prolongement du conte, dans le sens où on entre dans toute la subtilité des personnages. Si la personnalité du Petit Chaperon Rouge n’est pas une énorme surprise, pour le loup c’est différent. Je trouve que là où le conte traditionnel pose simplement un personnage de méchant, dans cette version on va plus loin. On voit le besoin de survie de l’animal, la nécessité de manger, cela nuance la méchanceté attitré du loup parce qu’on se met à sa place aussi.

Colette : Ce qui est toujours jouissif avec les albums qui revisitent les contes c’est d’abord le plaisir de la reconnaissance de la référence intertextuelle, le plaisir de la connivence avec les artistes à l’origine du livre ; c’est d’entrée de jeu comme si on se murmurait “oui, je vois très bien de quoi tu parles” et cette connivence pour le lecteur adulte ou enfant appelle aussitôt une interrogation sur ce qui sera nouveau cette fois. Ici c’est une réécriture très proche du conte de Perrault mais le jeu des points de vue auquel s’ajoute celui des paroles rapportées nous plongent dans une lecture très cinématographique et beaucoup plus agressive de l’histoire du petit chaperon rouge. En effet le jeu des cadrages est incisif, le rythme haché, une structure qui semble déjà contenir la violence finale.

Pépita : Moi aussi clairement, cette version là (mais s’agit-il d’une version ?) va bien au-delà. J’ai été bluffée par cette construction. par ses différents niveaux de positionnement, par son côté à la fois suggestif et cru.
Avez-vous remarqué un renversement au cours de l’histoire ou est-ce que je me trompe ?

Alice : SI je me souviens bien, le petit Chaperon rouge n’apparaît pas de suite mais est clairement identifiable grâce à son capuchon qui se détache dans une illustration très sombre. Ce n’est qu’à partir de ce moment là que le lecteur fait le rapprochement… Les points de vue sont en effet très pertinents et s’affrontent comme pour nous rendre l’histoire/ le conte encore plus concret. C’est à la fois surprenant et presque si évident …Un renversement ? Il Va falloir nous en dire plus…. Je ne vois pas …

Bouma : Après relecture je n’ai toujours pas vu ni lu cette inversion. Pour moi, on voit les scènes de gauche à travers les yeux du loup et celles de droite avec ceux du petit chaperon rouge. Normal donc que les images finales soient des gros plans sur la peur dans les yeux de la petite fille pour le loup et la gueule béante de l’animal pour elle. C’est un habile jeu de focale et de gros plans qui m’a franchement séduite.

Pépita : En fait, j’ai remarqué que du moment que le petit chaperon rouge entre dans la maison de sa grand-mère, elle se retrouve cette fois page de gauche et le loup page de droite, ce qui est l’inverse des pages précédentes. Comme un point de non retour. J’ai trouvé ce basculement très signifiant. Comme si elle était déjà avalée, qu’elle ne peut plus déjà sortir de l’illustration. Et tu le dis très bien Céline, elle apparaît d’abord comme un petit point rouge puis elle n’est suggérée que par une image avec une voix off, tout comme le loup, puis ils se retrouvent face-à-face, presque timidement et innocemment je dirais. Les personnages sont d’ailleurs au fur et à mesure de plus en plus imposants. Ce qui me permet d’aborder ce qui me semble être un autre élément essentiel de cet album : la PEUR.
Elle est partout, non ? C’est le “personnage” principal non ? Comment l’avez-vous ressentie ?

©Philippe Jalbert-Site : Gautier-Languereau

Sophie : C’est vrai que la peur est omniprésente tout du moins pour le lecteur. En fait au début, c’est surtout le loup qui a peur : peur des hommes, peur de perdre sa proie… Celle du Petit Chaperon Rouge n’arrive que tardivement car au début, elle est plutôt sereine. Elle prend les conseils de prudence de chacun mais ne montre pas vraiment d’inquiétude. C’est sûrement cette naïveté qui conduit à l’aboutissement.

Bouma : Je n’irai pas jusqu’à en faire le point central. Il y a une tension qui se développe et qui monte crescendo pour le lecteur. Pour moi, elle vient du décalage entre la lenteur de la petite fille qui parcourt la forêt et la rapidité du loup à arriver chez la grand-mère. Et comme en plus, on connait la fin de l’histoire… Mais c’est mon point de vue d’adulte et je comprends que les enfants y voient une peur inébranlable

Colette : Moi personnellement, j’ai surtout apprécié les cadrages plus ou moins resserrés, les premières pages, d’abord du noir, puis un flou, puis un paysage qui s’élargit de plus en plus, comme si le loup naissait à ce moment de l’histoire, comme s’il n’existait pas avant que le petit chaperon rouge ne sorte de chez lui, j’ai été particulièrement sensible à l’esthétique – les illustrations de Jalbert me rappellent les gravures du XIXe siècle dans leur souci du détail (j’aime tout particulièrement la page représentant l’oiseau sur une branche, quelle poésie)- j’ai été également sensible à la structure circulaire de l’histoire – on ouvre sur une page noire, on ferme sur une page noire avec cette inversion qu’a soulignée Pépita, comme si tout était voué depuis le début au néant, à l’obscur mais la peur je ne l’ai pas ressentie. Par contre, je peux témoigner que mon Petit-Pilote de 4 ans a complètement été terrorisé par cette histoire ! Il n’a plus voulu qu’on la relise et il a clairement identifié ce livre comme étant de ceux qui font VRAIMENT peur, pas la peur pour “de rire”, la peur telle qu’elle pourrait bien surgir s’il se promenait dans les bois et se retrouvait en tête à tête avec cette bête au regard rouge. Il y a un côté extrêmement réaliste dans cet album, dans ses illustrations, qu’on ne retrouve pas dans le conte traditionnel et qui visiblement amplifie le sentiment de peur de l’enfant.

Pépita : Et justement, tu me tends la perche Colette à propos des illustrations : il y a effectivement un mélange de modernité (les carrés) et de “désuétude” (les gravures) dans cet album. Est-ce que cela vous a à toutes élargit le regard ou au contraire avez-vous trouvé que c’était trop conceptuel ?

©Philippe Jalbert-Site : Gautier-Languereau

Colette : Cette alliance modernité / gravure c’est ce que j’ai préféré en tant qu’amatrice d’albums, je trouve que c’est l’originalité essentielle de ce livre qui pour moi est une ode aux regards pluriels que l’on porte sur le monde, la nature, l’autre et sur… l’art.

Sophie : J’ai beaucoup aimé les gravures. Je trouve que ça ramène un peu aux origines du contes avec les illustrations de Gustave Doré.

Bouma : J’ai trouvé que cela allait avec la veine des albums un peu “vintage” qui sortent en ce moment. Et je rejoins Sophie sur la référence à Gustave Doré. En fait, je trouve que ces gravures obligent le lecteur à une certaine attention du regard. On est obligé de faire attention à l’ensemble de la scène et à ses petits détails pour en comprendre toute la signification. Et s’il fallait rajouter quelque chose, je dirai que Jalbert a réussi à laisser transparaître malgré tout son trait si reconnaissable, ce qui n’est pas si évident quand on change de manière d’illustrer.

Pépita : Il y aurait beaucoup à analyser dans cet album si riche dans sa relecture prolongée de ce conte si célèbre, et vos réponses très précises en témoignent. Pour terminer, j’aimerais vous demander : qu’est-ce qui vous a le plus touchée à cette lecture ? Comment définiriez-vous cette émotion ?

Alice : Ce qui m’a plu c’est l’inattendu. L’inattendu pas dans le dénouement, certes… mais dans l’angle d’approche. Moi j’aime quand les albums me surprennent, m’amènent sur un chemin inhabituel, voire mieux que je ne peux pas imaginer l’histoire à la simple vue de la couverture, à la lecture du titre ou de la 4ème de couverture. Et c’est exactement ça ici ! J’aime aussi quand les albums sont intelligents. J’entends par là, que tout est suggéré mais que cela n’entrave en rien la compréhension, tout en laissant à chacun une porte ouverte vers l’imagination. J’apprécie ces albums ingénieux !

Colette : J’ai été impressionnée, comme lorsqu’on est au pied d’une oeuvre d’art beaucoup plus grande que nous, comme aux pieds d’un géant,chaque page était un peu comme un vertige. C’est difficile à expliquer mais c’est comme si cet album étirait notre champ de vision.

Bouma : En ce qui me concerne, c’est la curiosité qui a guidé ma lecture du début à la fin. Attendre avec impatience la page suivante, faire attention aux détails, prendre plaisir à lire et à redécouvrir plusieurs fois l’histoire… tout cela renforce mon appréciation de l’album. Et puis j’ai l’impression que Dans les yeux a capté mon propre regard pour me questionner sur ma compréhension et ma vision de ce conte classique.

Sophie : Pour moi, ce serait plus le point de vue du loup qui donne une autre perspective à ce personnage.

Pépita : Pour ma part, cet album a totalement changé mon regard sur ce conte le plus lu. Sa vision cinématographique offre un élargissement du regard tel qu’à la fin j’ai presque cru que le Petit chaperon rouge s’en est sorti, c’est vous dire ! Et puis non, le conte finit bien comme dans la tradition. Mais j’ai trouvé cela incroyable qu’il puisse changer votre perspective à ce point.

 

En prolongement à cet échange, nos chroniques respectives sur chacun de nos blogs :

Sophie pour La littérature de jeunesse de Judith et Sophie

Alice pour A lire aux pays des merveilles

Pépita pour Méli-Mélo de livres

 

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Déjà l’automne ! Quels sont vos premiers coups de cœur depuis la rentrée ?

Le temps nous rattrape, les feuilles volent déjà et entre nos mains, les pages ont tourné depuis la rentrée.

Partageons les livres qui nous ont fait vibrer, les récits précieux qui nous ont attachés à leurs êtres de papier.

Cette rentrée, c’est aussi l’occasion d’accueillir trois nouvelles têtes sous le Grand Arbre : Hashtagcéline, Isabelle et Yoko lulu. Bienvenues !

Le Méli-Mélo de livres de Pépita s’est régalée de ce roman plein de fraîcheur, d’humanité… et de responsabilités à la sauce Pëppo !

Pëppo de Séverine Vidal – Bayard

Mais aussi de cet autre roman à l’écriture magistrale de beauté qui embarque le lecteur dans cette histoire étrange entre onirisme et imaginaire, avec des personnages bouleversants, en particulier Milly Vodovc.

Milly Vodovic de Nastasia Rugani – Editions MeMo, collection Grande Polynie

Alice,  dans son pays des merveilles, a été très émue et très touchée par la maternité d’Irène, par sa maturité et par  le trouble qu’elle a su laisser une fois la dernière page tournée. Coup de cœur partagé par Sophie.

Soixante-douze heures de Marie-Sophie Vermot – Thierry Magnier

Le récit des aventures déjantées du groupe de suicidants d’Axl Cendres a particulièrement touché mais aussi beaucoup fait rire HashtagCéline.

Cœur battant d’Axl Cendres – Sarbacane

Aurélie a mis dans son atelier un album plein de tendresse sur l’amitié. Un livre sur la différence, l’école et sur la naissance des sentiments, histoire de bien aborder la rentrée.

Mon ami d’Astrid Desbordes et Pauline Martin – Albin Michel Jeunesse

Grâce à Robinson, Isabelle de L’île aux trésors s’est offert un voyage onirique magnifié par les illustrations splendides de Peter Sis. Un album qui nous invite à assumer nos différences, à voguer vers d’autres horizons et à célébrer les merveilleux pouvoirs de l’imagination…

Robinson de Peter Sis – Grasset jeunesse, 2018

Chez Chloé (Littérature enfantine), le coup de cœur du mois n’est pas une nouveauté, loin de là, plutôt un classique qui n’a pas pris une ride au fil des ans. L’histoire de deux enfants qui entreprennent d’expliquer à leurs parents ignorants Comment on fait les bébés ! C’est drôle et ça décape.

Comment on fait les bébés, Babette Cole – Seuil jeunesse, 1993

Chez Les lectures lutines, deux romans plein d’humanité les ont conquises. Un récit troublant, entre fantastique, fait divers et altruisme, qui a résonné ce mois-ci pour Solectrice.

Dans la forêt de Hokkaïdo, Eric Pessan – Ecole des Loisirs, 2017.

Et pour Yoko lulu, c’est un roman d’une magnifique sincérité, d’une cruelle vérité. Sur l’amour et la différence. Sur l’intégration et l’espérance. Les héros ont un petit quelque chose qui nous attache à eux du début à la fin.

Envole-moi, Annelise Heurtier. Casterman, 2017.

 

Chez Bouma (Un Petit Bout de Bib), c’est un album intrigant, mêlant enquête, texte en rimes et illustrations presque naturalistes qui est sorti du lot ! Une invitation à s’interroger et à regarder plus loin que le bout de son nez !

Carnivore, Tariel et Peyrat – Père Fouettard, 2018

Et chez Sophie, c’est un roman sur la condition des femmes dans les années 1960 qui l’a conquise. On y découvre l’histoire de Catherine qui raconte comment elle a dû se battre pour vivre sa passion, pourtant simple aujourd’hui : la course à pied !

La fille d’avril, Annelise Heurtier – Casterman, 2018

Et vous, quels sont vos coups de cœur de la rentrée ?