Lecture commune : Rois et reine de Babel

Sous le Grand Arbre, nous aimons beaucoup le travail de François Place. Qu’il soit auteur, illustrateur ou les deux, il a le pouvoir de nous emporter vers des mondes merveilleux. C’est donc avec enthousiasme que Colette et Lucie ont lu et discuté de Rois et reines de Babel !

Rois et reines de Babel de François Place, Gallimard Jeunesse, 2020

Lucie : En récupérant cet album à la bibliothèque, j’ai été surprise par sa taille, qui sort de l’ordinaire. T’attendais-tu à un livre aussi grand ?

Colette : C’est un format très original que François Place explore pour la première fois me semble-t-il. J’étais habituée au format paysage de plusieurs de ses livres, mais là en effet on ouvre les portes en grand d’un univers foisonnant !

Lucie : J’avoue que ce grand format m’a vraiment plu à moi aussi. En voyant sa taille et en le soupesant j’ai pensé que ça allait être une œuvre à la hauteur de mes attentes : élaborée, foisonnante… J’étais prête pour le voyage auquel François Place me conviait, quel qu’il soit !
Et comme je sais que ses illustrations sont toujours pleines de petits détails, j’ai pensé que ce grand format me permettrait de les apprécier pleinement.
L’illustration en couverture est déjà impressionnante. Te souviens-tu de tes premières impressions ?

Colette : Wouahh ! Que c’est beau ! Du grand François Place ! Voilà ce que je me suis dit ! Une couverture à la fois classique dans sa mise en page et d’une richesse architecturale et géographique incroyable. Un bijou pour les yeux à observer minutieusement.
Et toi, qu’en as-tu pensé au premier abord ?

Lucie : Je suis d’accord avec toi, elle est magnifique. Cette couverture a renforcé mon premier sentiment : très clairement, elle annonce l’œuvre ambitieuse qu’est Rois et reines de Babel. Une fresque dense et élaborée pour mener une réflexion sur la culture et le rôle des dirigeants.
Ça a d’ailleurs été une autre surprise, à la lecture : comme les premières pages sont consacrées au prince Nemrod, je ne m’attendais pas à ce que l’histoire couvre tant de temps. Qu’as-tu pensé de cet aspect “dynastie” ?

Colette : J’ai toujours eu un goût certain pour le mythe de Babel dont j’ai déjà exploré les adaptations au fil d’albums et autres romans jeunesse dédiés à cet épisode biblique particulièrement riche. Mais en effet ici le point de vue est tout à fait original puisque François Place décide d’en explorer l’histoire à travers le temps, quand dans le texte biblique la tour de Babel ne survit pas longtemps à la bêtise des hommes. L’artiste en livre une vision beaucoup plus positive et poétique que celle que l’on peut retrouver dans le texte ancien.

Lucie : J’ai trouvé intéressant, justement, que la construction perdure malgré les rois incapables ou cruels. Comme si la vision du fondateur était tellement puissante que ses successeurs pouvaient ralentir sa réalisation mais pas la détruire totalement. L’espérance reste possible, notamment pour le peuple.
J’aime bien la manière dont tu analyses l’appropriation du mythe par François Place. C’est vrai que sa vision est beaucoup plus positive que dans la Bible !
Cet aspect positif passe principalement par des figures féminines : le rôle des femmes et de la culture est essentiel dans l’évolution de Babel. J’imagine que ces thématiques ont trouvé écho chez toi, souhaites-tu en parler ?

Colette : “La femme est l’avenir de l’homme” écrivait Aragon. Pour moi cet album en est une illustration ambitieuse, presque épique. Après Nemrod “Le bref”, “Le Taciturne”, “l’Etourdi”, “Le Gras”, “Le Paresseux”, “Le Plaintif”, “L’Indécis”, “L’endormi”, “le Hardi”, “Le Fléau”, “Le Ténébreux” et “Le roi de fer” quel ravissement de découvrir la politique de Bérénice “Reine de Cannelle” puis de Bérénice “La Lumineuse”, puis celle de Bérénice “L’Enchanteuse” et enfin celle de Bérénice “La Rêveuse”. Cette manière de passer le relais aux femmes après des années sombres de politique patriarcale est une ode au pouvoir féminin et à l’espoir qu’il incarne, un espoir que nous n’avons pas encore goûté dans la majorité des pays du monde… 
Est-ce que nous en disons plus sur les choix de ces reines de Babel qui vont transformer la vie de leur peuple ?

Lucie : Mais oui, bien sûr !
Cela commence avec une première reine qui épouse un marchand. Ce faisant, elle ouvre Babel au commerce, aux échanges et donc à la culture. C’est vraiment le moment de bascule à mon avis : avec ce pouvoir féminin, cette ouverture et aussi ce mariage avec un homme d’un autre milieu, d’une origine sociale différente. En une page la “Reine de la Cannelle” remet en cause un patriarcat qui durait depuis des générations. Patriarcat qui me semble être à l’origine des difficultés de Babel, parce que la femme du premier roi semble avoir eu un rôle important dans la construction, c’est après que les choses se gâtent.
Même si c’est un peu caricatural, et que je ne crois pas qu’une femme gouvernerait nécessairement mieux qu’un homme du fait de sa supposée sensibilité, je trouve intéressant que ce soit une femme qui ouvre la cité au reste du monde et qui amorce le cercle vertueux.
On a vraiment l’impression que cette succession de femmes a un but, une vision commune de ce qui est bon pour le peuple. Cet aspect m’a beaucoup plu. Est-ce que tu veux parler de ses effets?

Colette : En effet on a vraiment l’impression qu’elles œuvrent toutes dans le même sens : donner à leur peuple les moyens de se libérer de toute forme de tutelle. Je ne dirai pas que c’est une mission autour de laquelle elles se sont concertées car elles appartiennent toutes à des générations différentes mais chacune prend soin de s’appuyer ce que ses prédécesseures ont bâti. Cela me fait penser à ce que nous reprochons souvent à nos dirigeant.e.s : ne pas tenir compte des réformes qui ont été initiées avant elles-eux, ne laissant pas le temps aux changements de faire ses preuves…

Lucie : Tu as raison, elles n’ont évidemment pas pu se concerter. Mais chacune d’entre elle comprend (probablement grâce à l’éducation reçue de mère en fille) et partage la vision de sa prédéceure et la poursuit. Cela permet à chaque génération d’apporter sa pierre à l’édifice et donc au projet de prendre une telle ampleur.
Le parallèle que tu fais avec nos dirigeants est très pertinent. Du côté des rois on avait l’impression que chacun faisait en fonction de sa personnalité et de ses intérêts, ce qui est appuyé par leurs noms, et explique la “chute” de Babel.
À propos de chute, mais au sens propre cette fois, j’avais envie d’évoquer ce peuple qui se sert de ses cheveux pour s’arrimer, tellement représentative de l’imaginaire de François Place !
T’a-t-il évoqué d’autres créations de ce type dont tu aurais envie de parler?

Colette : J’ai comme toi beaucoup aimé ces hommes maçons aux chevelures- grappins ! La manière brutale et arbitraire dont ils sont rejetés de cette société qui est pourtant allée les chercher m’a rappelé la violence de la fin des Derniers géants (et toutes les formes de violence exercées contre les populations immigrées qui viennent travailler pour un autre pays que leur pays d’origine). Je n’ai pas lu d’autres livres de François Place, donc je ne vois pas d’autres références.
Et toi, est-ce que cela t’a évoqué d’autres créations de ce type ?

Lucie : Je pensais effectivement aux Derniers géants mais aussi à Angel l’indien blanc, qui correspond aussi à ce que tu dis de l’oppression d’un peuple par un autre puisque le personnage principal est un indien réduit en esclavage. J’aime beaucoup quand François Place invente un peuple, avec ses traditions et ses mystères !
Mais en réalité, bien qu’il soit moins audacieux, j’ai plus souvent pensé au Sourire de la montagne pendant la lecture de Rois et reines de Babel parce que ces deux albums partagent l’idée centrale d’une construction gigantesque et d’un dirigeant visant le bonheur de son peuple.
La fin de l’album est un peu mystique, qu’as-tu pensé de ce parti pris?

Colette : J’ai adoré la fin : le personnage de “La Rêveuse” répond à mon besoin de poésie même pour parler politique !
Est-ce que tu fais référence au personnage de l’ermite que l’on aperçoit au début du récit, obligé de s’exiler face à l’invasion des habitants de Babel, et qui revient à la fin avec l’apaisement incarné par les choix de notre dernière Reine ?

Lucie : C’est effectivement ce à quoi je faisais allusion. Moi aussi j’ai aimé ce côté merveilleux, un peu magique (ou religieux) mais je n’ai pas trop su comment interpréter cette fin. Je me demandais ce que tu y avais vu. Après un album somme toute assez terre à terre sur la construction, les choix politiques, la vie de la cité… La fin emporte vers une autre dimension avec tout d’abord le retour du cerf blanc qui emmène “La Rêveuse” dans le ciel, puis celui de l’ermite déjà très vieux au début de l’album… Ça m’a surprise !

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Pour avoir une idée des magnifiques illustrations et un aperçu du travail de recherche de François Place, n’hésitez pas à visiter la page consacrée à cet album sur son site internet.

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2021 : Brindilles et Petites Feuilles

Une passion commune pour la littérature jeunesse, des découvertes perpétuelles, un émerveillement constant, des partages nourris et enrichissants, pour vous présenter les livres de 2020 qui nous sont allés au cœur afin que vous, grâce à vos votes, puissiez récompenser ceux qui ont eu votre préférence. Tel est l’objectif du Prix ALODGA depuis sept ans.

Nos échanges enthousiastes ont abouti à une sélection de trois titres pour chacune des six catégories.

Après vous avoir révélé celles des Grandes feuilles (romans jeunesse) et Belles Branches (romans ado), des Racines (documentaires) et Branches Dessinées (BD), voici celles des Brindilles (petite enfance) et Petites Feuilles (albums).

Deux sélections fortes de diversité, d’originalité et d’onirisme, portées par des approches graphiques aussi variées que marquées, qui confèrent à chacun des livres choisis une singularité propre.

Découvrez pourquoi nous les avons aimés et votez pour votre titre préféré ! Les votes sont ouverts jusqu’au 10 décembre et les gagnants annoncés dans la foulée, lundi 13 décembre.

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~ CATÉGORIE BRINDILLES (PETITE ENFANCE) ~

ABC de la nature. Bernadette GERVAIS. Editions Les Grandes Personnes, 2020

Les abécédaires sont toujours enthousiasmants : à partir d’un concept unique, leur réalisation est toujours différente. Celui-ci nous a conquises par son originalité avec son très grand format, idéal pour s’immerger ou la lecture en groupe, son papier épais, ses mots choisis, sa simplicité travaillée et son graphisme qui allie vintage, réalisme et modernité. Hommage à la nature végétale et animale, il donne envie d’aller à son contact.

Tous emmitouflés. Marie-Noëlle HORVATH. La Joie de Lire, 2020

L’hiver est là et son froid est redouté par les animaux qui cherchent à s’en protéger. Heureusement, un fil rouge les entoure, les réchauffe et les relie. Littéralement. Mais à qui est-il ? Métaphorique et étonnant, Tous emmitouflés est un petit album cartonné sur la solidarité qui se passe de mots. L’évidente, la spontanée, la naturelle. Son graphisme est aussi évocateur que tactile, contrasté entre le lin, le rouge de la broderie et le gris du crayon. Avec brio, il invite à lire l’image et à faire ses propres descriptions.

Le jour où je serai grande. Une histoire de Poucette. Timothée DE FOMBELLE et Marie LIESSE. Gallimard Jeunesse, 2020

Un album cartonné et solide, une couverture discrète, un clin d’œil à un conte pour un hommage à l’enfance, un thème si cher à Timothée de Fombelle, pour partager et transmettre. Avec ses mots empreints de poésie et de mélancolie, il s’adresse à l’enfant appelé à grandir, comme à celui resté au cœur de chaque adulte. Il invite chacun à créer de l’extraordinaire avec de l’ordinaire, à profiter des petits moments de bonheurs et à s’en souvenir par le prisme des émotions les instinctives, les pures, les vraies, pour garder et puiser spontanéité et émerveillement enfantins. Pour grandir mais pas tout à fait, pour grandir dans et par le cœur.

Pour l’accompagner, les magnifiques photographies de Marie Liesse qui joue entre flous et gros plans, lumière et couleurs, entre nature et contes. C’est beau, c’est doux, elles nous immergent et résonnent en nous.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Brindilles ?

  • Le jour où je serai grande, de Timothée de Fombelle et Marie Liesse (Gallimard Jeunesse) (49%, 20 Votes)
  • Tous emmitouflés, de Marie-Noëlle Horvath (La Joie de Lire) (27%, 11 Votes)
  • ABC de la nature, de Bernadette Gervais (Les Grandes Personnes) (24%, 10 Votes)

Total Voters: 41

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~ CATÉGORIE PETITES FEUILLES (ALBUMS) ~

Toi et moi. Ce que nous construirons ensemble. Olivers JEFFERS. Ecole des Loisirs, 2020

Dans un texte poétique et métaphorique, Oliver Jeffers aborde la relation entre lui et sa fille, entre un père et son enfant, entre êtres humains. Il use d’outils réels, tels scie, marteau et vis, pour l’imager, la construire, la renforcer, la réparer même. Inventions, ajustements, protection, compréhension, respect, il énumère de manière concrète tous ces concepts abstraits. Sans oublier de créer et de garder des souvenirs. Pour s’y réchauffer le cœur les jours de grand froid ou de difficulté.
Il y a beaucoup d’amour et beaucoup d’espoir dans cet album qui lie l’intime à l’universel.

La passoire. Clarisse LOCHMANN. Atelier du Poisson Soluble, 2020

Comment parler des rêves ? Comment représenter leur évanescence ? Cette impression de précision qui nous reste au réveil et pourtant cette impossibilité d’y poser des mots ? Par ses peintures aux contours flous, qui se mélangent ou, au contraire, qui se referment sur des espaces blancs et vides, Clarisse Lochmann saisit cette ambivalence, cette dispersion des rêves tel le sable entre nos doigts, cette impossibilité de cohérence verbale pour décrire les situations, lieux ou personnes qui peuplent nos songes. Et pourtant ! demeure cette impression de vague réalité qu’on voudrait retrouver, ne pas quitter, ne pas perdre surtout ! Cet album, c’est tout cela. Et c’est juste magnifique !

J’ai vu un magnifique oiseau. Michal SKIBINSKI et Ala BANKROFT. Albin Michel Jeunesse, 2020

Eté 1939, le jeune Michal est envoyé en pension familiale avec son frère et leur nourrice. Il a pour devoir de vacances de noter chaque jour une phrase dans son carnet, avec la date. Une activité, une visite, le quotidien et l’extraordinaire. Juste une phrase. Une illustration réalisée à la gouache l’accompagne, l’enveloppe, la représente, ou pas. Peu à peu, les phrases raccourcissent, les couleurs se ternissent, la nature laisse place à la guerre qui se profile, avant d’envahir chaque mot, chaque implicite, chaque teinte…

Cet album bouscule d’autant plus qu’il est inspiré d’une histoire vraie. L’auteur de ces quelques lignes, Michal Skibinski, polonais, avait huit ans lorsqu’il a écrit ces phrases, reproduites, avec son écriture au crayon à papier, à la fin du livre, accompagnées de son histoire. Elles ont inspiré Ala Bankroft qui nous restitue puissamment toute l’insouciance de l’enfance emportée trop vite par l’horreur de la guerre, conférant aux souvenirs précieux (mais abîmés) de l’enfance l’aura du témoignage.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Petites feuilles ?

  • Toi et moi, d’Oliver Jeffers (Éditions Kaleidoscope) (42%, 13 Votes)
  • J'ai vu un magnifique oiseau, de Michal Skibiński et Ala Bankroft (Albin Michel Jeunesse) (32%, 10 Votes)
  • La Passoire, de Clarisse Lochmann (Atelier du Poisson soluble) (26%, 8 Votes)

Total Voters: 31

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Quels livres vous ont le plus touchés, émus, attirés? Merci pour votre vote! Et n’hésitez pas à nous laisser un petit mot pour nous en dire plus!

Lecture commune : Migrants.

Toucan, lion, rhinocéros, cochon, éléphant… Ils marchent, tête baissée, une valise à la main, un baluchon sur l’épaule. Ils migrent. Et nous avons voulu suivre cette étrange migration. Dans l’obscurité la plus totale, nous leur avons emboîté le pas.

Migrants, Issa Watanabe, La Joie de lire, 2020.

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Quelle belle couverture ! A la fois sombre et lumineuse ! Qu’a-t-elle suscité en vous quand vous l’avez découverte ?

Frédérique. – D’abord, je n’ai pas pu m’empêcher de l’ouvrir entièrement pour y voir tout un portrait d’attroupement de personnes en file indienne, formidable couverture en format paysage. Le gris tout d’abord du rhinocéros et les couleurs très lumineuses qui contrastent tellement avec ce noir. Il n’y a aucune chaleur à part dans certains vêtements colorés mais plutôt de l’inquiétude très palpable dans la nuit.

Isabelle. J’ai d’abord été happée par la beauté de ces illustrations, la lumière qui entoure ces migrants aux vêtements bariolés. Puis j’ai pris conscience de l’obscurité inquiétante dont Frédérique vient de parler. Et des images dramatiques de “migrants” sont venues se superposer dans mon esprit à cette couverture. J’ai immédiatement eu envie d’ouvrir cet album tout en me demandant si je confronterais mes enfants à la noirceur de ce que ces pages avaient probablement à évoquer…

Linda.Ce n’est pas tant les couleurs que les personnages qui m’ont interrogée. Tous différents mais avec ce même regard triste tourné dans la même direction. Je trouve que cela en dit déjà beaucoup sur le poids des valises qu’ils transportent tant au sens propre qu’au sens propre. Cela nous confronte directement à nos émotions et ne laisse aucun doute sur celles qui vont nous submerger au fil des pages.

Vous avez raison de souligner les expressions tristes des visages des animaux car c’est assez rare de représenter les animaux de cette manière dans l’album jeunesse. C’est ce qui m’a interpellée dans cette couverture. En plus du titre qui l’accompagnait. Avant de nous pencher plus avant dans l’analyse de ce livre, pourriez-vous nous dire comment les enfants avec qui vous l’avez “lu” l’ont-ils perçu, compris, appréhendé ?

Frédérique.Je l’ai lu avec mon fiston de bientôt treize ans, il a remarqué tout de suite le personnage à la tête de mort, en marge du groupe et la mine fermée des autres.

Linda.Je ne l’ai lu qu’avec Gabrielle qui, du haut de ses presque douze ans, a de suite fait le parallèle avec les migrants de la “jungle de Calais” dont elle entend parler. La traversée de la mer est un exemple vraiment concret pour elle, encore plus depuis qu’elle a vu les images terribles des migrants parvenus à entrer dans l’enclave espagnole de Ceuta. Le premier personnage qu’elle a identifié est la mort qui suit le groupe d’animaux d’un bout à l’autre de leur voyage mettant l’accent sur les dangers, les risques qu’ils vont rencontrer. J’ai trouvé qu’elle gérait mieux ses émotions que moi. Le ton est lourd, l’absence de texte nous laisse vraiment le temps de vivre l’histoire, de la ressentir, et pourtant de son côté la “lecture” n’a pas été si désagréable même si elle a été touchée.

Colette.C’est très intéressant ce témoignage qui montre qu’il faut avoir une certaine connaissance de ce qu’est une migration pour comprendre la portée de l’album. En effet avec mon Nathanaël de sept ans, nous n’avons pas du tout vécu la même lecture. Je l’avais malencontreusement averti que ce livre était triste, ce qui lui a mis la puce à l’oreille. Mais en finissant le livre, il m’a dit “pourquoi tu as dit que c’était triste ?”. Il n’a jamais vu de reportages ou de documentaires sur les migrants et n’a donc pas du tout identifié le sujet de l’album. On a donc discuté à la fin de ce que moi, adulte, j’avais projeté dans cet album. J’ai du expliquer ce qui pouvait pousser quelqu’un à quitter un endroit pour un autre endroit. Et cela nous a obligés à reprendre l’album en détail pour identifier les épreuves rencontrées pendant le voyage de nos animaux migrants. C’est pour moi un album qui nécessite donc un accompagnement, d’autant plus que c’est un album sans texte.

D’ailleurs comment l’avez-vous lu ? Avez-vous eu besoin de mettre des mots pour accompagner les illustrations ou l’avez-vous lu en silence ?

Isabelle.C’est drôle que tu poses cette question parce que d’habitude, les albums sans texte, c’est compliqué chez nous. Les enfants me regardent et attendent que je dise quand même quelque chose. Or, nous avons parcouru cet album dans un silence assourdissant. Juste une question inquiète de mon fils de dix ans tout au début, qui m’a serré le cœur: “Où sont les parents de l’éléphanteau ?” Et un peu plus loin, son grand frère : “Cela me fait penser aux migrants qui essaient de traverser la Méditerranée.” Silence grave donc, et pour rebondir sur ce que tu disais, Colette, ils ont manifestement fait le lien avec la réalité, parce qu’ils sont déjà grands et peut-être parce qu’en Allemagne, où nous vivons, c’est un sujet plus visible auquel ils ont été personnellement confrontés.

Frédérique.Oui, j’ai eu besoin d’expliquer car mon fils, après la lecture, m’a dit “maman je crois que je n’ai pas tout compris”, nous avons repris la lecture et au fur et à mesure de l’histoire, il a exprimé ce qu’il pensait de telle ou telle scène. De manière générale, la lecture se fait toujours une première fois, c’est ensuite que l’explication intervient, si besoin est. Pour moi, l’enfant prend ce qu’il a à prendre.

Linda. Pour nous ce fut une vraie lecture silencieuse; qui a alourdi un peu plus l’atmosphère qui m’était déjà pesante. La discussion est venue après. Les albums sans textes ne font pas l’unanimité à la maison, les filles aiment quand je raconte l’histoire mais avec cet album ce n’est pas possible, les illustrations parlent d’elles-même.

Justement que disent les illustrations ?

Isabelle. – Ce n’est pas une question facile car il y a ce que les illustrations montrent de façon concrète et ce qu’elles représentent. Si je m’en tiens à ce qu’on voit : un groupe de marcheurs silencieux, des animaux de tous horizons, de toutes espèces et de tous gabarits, vêtus de couleurs vives qui détonnent sur le noir du décor. S’ils semblent dépareillés (ce n’est pas tous les jours qu’on croise un flamand-rose côte-à-côte avec un lion et un coq), ils sont aussi unis par la direction de leur voyage et par l’accablement qui se lit sur leur visage. On voit aussi une curieuse créature décharnée qui semble suivre le groupe, enveloppée dans un drap fleuri. Puis, au fil des pages, les étapes de ce qui se révèle un vrai périple, ponctué par des pauses, des moments de repos et de doute. Après, il y a ce que représentent ces images et c’est là que les lectures peuvent sans doute être différentes.

Linda.Pour moi ces images montrent un groupe d’individus différents mais semblables dans l’expression de leurs visages, la tristesse dans leur regard. Ils vont dans la même direction et partagent une histoire similaire qui les pousse à fuir. La mort qui les suit nous fait ressentir les difficultés, les dangers de ce voyage. Leur regard porte aussi l’espérance dans un avenir meilleur.

Frédérique. – Pour moi elles sont terribles, quel contraste entre les attitudes fatiguées et préoccupées des animaux et leurs vêtements colorés (comme un message d’espoir). Il n’y a que le rhinocéros qui est gris comme si c’était son énième et dernier voyage : dernière tentative de trouver un monde meilleur. Les bosquets sont aussi remarquables (scène de la rencontre entre la mort et l’ours blanc). Pour moi, les fleurs rouges représentent l’espoir, le passage vers un ailleurs où tout est possible. Ces mêmes fleurs rouges que le lecteur peut voir sur la scène finale. Cette petite souris qui tend les bras et regardent vers ces fleurs de l’espoir.

Isabelle.Ces bosquets m’ont intriguée aussi. La petite figure qui représente la mort offre une branche grise à l’un des marcheurs, à un moment donné, qui semble tenté. La forme des plantes est la même, il y a seulement un contraste dans les couleurs puisque les plantes vivantes, comme tu le dis Frédérique, ont de belles couleurs éclatantes. Je suis arrivée à peu près aux mêmes conclusions : cette page symbolise un moment de doute dans lequel l’ours migrant est tenté d’abandonner.

Avant de revenir à la dimension symbolique de certaines images de l’album que vous avez déjà soulignée, je souhaiterais vous inviter à parler de la structure de ce livre hors du commun. Cet album, même sans texte, obéit à un rythme silencieux, celui d’un mouvement. Comment décririez-vous ce mouvement ? Quelles en sont les étapes ? Lesquelles vous ont le plus touchées ?

Frédérique. Le rythme est lent malgré le fait que la lecture puisse être rapide c’est souvent le cas lorsqu’il n’y a pas de texte. Et pourtant c’est paradoxal, le lecteur s’arrête car ce noir est enlisant, lourd. Le mouvement est presque figé pour moi comme si le lecteur contemplait un tableau, une nature morte mais avec des êtres vivants. D’ailleurs, les visages sont graves, fermés. Là où tout s’accélère c’est lorsque les personnages montent sur le bateau, l’eau apporte un autre mouvement. L’étape qui me touche le plus c’est celle, où encore une fois, il faut rassembler ses dernières forces et regarder cette mer, ce sable qui a sûrement pris un des nôtres. Une scène puissante pour moi, le sable gris apporte une tristesse poignante.

Isabelle. – Frédérique résume bien les choses, je trouve. Les premières pages montrent une marche lente, laborieuse, fatiguée. Le moment de pause, qui permet aux marcheurs d’assouvir leurs besoins essentiels, de manger un morceau, se laver tant bien que mal ou simplement s’asseoir, enveloppé dans une mince couverture, est un soulagement que l’on ressent avec eux en tournant ces pages. L’accélération du rythme au moment de se précipiter sur le bateau n’en est que plus angoissante : comment trouvent-ils la force ? Puis, après avoir dépensé ses dernières énergies pour survivre, il faut reprendre la marche, toujours dans la même direction.

Revenons aux symboles qui peuplent ce bel ouvrage :
– que représentent pour vous le squelette qui ouvre l’album et son immense oiseau bleu au bec rouge ?
– Et cette minuscule valise vers laquelle ils se dirigent à peine le livre ouvert ? On dirait que cette valise contient quelque chose que le groupe d’animaux a oublié car le petit squelette semble presser de la ramener au groupe.
– Et surtout pourquoi son bel habit aux motifs floraux si élégant change-t-il à plusieurs endroits de l’histoire ?

Frédérique. Il symbolise la mort, celle qui décide. L’oiseau, lui, symbolise le renouveau, un espoir de recommencement. Pour moi la valise est le moyen de rejoindre le groupe. Et si elle appartenait au grand lièvre en fin de cortège? Il ne porte rien, donne la main à des enfants. Et nous verrons plus tard son funeste destin.
Enfin, je dirais que l’habit de ce personnage squelette est changeant selon le message apporté et la situation. La robe change lorsqu’il offre la fleur au passeur (l’ours) et dessus, une cape or comme pour symboliser l’argent donné. Cette robe fleurie réapparaît lorsqu’il vole au-dessus de l’embarcation, il y a espoir mais hélas… la robe redevient terne à nouveau.

Isabelle. Comme Frédérique, j’ai vu dans cette figure squelettique le symbole de la mort et j’ai fait le parallèle entre son drap imprimé et ceux qu’on voit lors de la fête de la mort au Mexique – et aussi entre cet oiseau et l’ibis qui symbolisait Thot, dieu la mort en Egypte ancienne. Cette figure ne lâche pas les marcheurs mais elle n’est pas toujours menaçante, elle peut représenter une délivrance – on le voit bien quand l’ours polaire est tenté de lui manger dans la main, ou quand elle enveloppe doucement la victime du naufrage. J’ai l’impression comme Frédérique que les motifs de la cape sont un reflet – tantôt fleuri, tantôt doré, tantôt gris – de ces manières de voir la mort, mais je n’ai pas complètement compris cette symbolique – ni d’ailleurs ce que représente exactement la petite valise. Avais-tu une idée là-dessus, Colette ?

Colette. – Je me suis dit que si cette étrange créature squelettique tendait une valise, c’est qu’elle symbolisait ce qui les pousse à partir, à quitter leur foyer, à la fois menace et espoir.

Un mot de conclusion ? Votre illustration préférée ?

Frédérique. Mon illustration préférée se déroule sur deux pages. C’est celle de la fuite vers l’embarcation, on y voit une partie du groupe sur la page de gauche qui va sans doute dévaler la pente qui s’offre à lui sur la page de droite et lorsque le lecteur tourne la page, l’urgence se fait ressentir. Cette urgence de vite monter dans l’embarcation. Pour la première fois dans l’histoire, le lecteur voit de l’émotion sur les visages : celle de la peur.

Isabelle. – Peut-être celle de la couverture, qui place en pleine lumière celles et ceux dont le sort insoutenable reste malheureusement largement invisible.

Une recommandation pour les futur.e.s lecteurs et lectrices de l’album ?

Isabelle.– Déjà, de ne pas hésiter à le découvrir : c’est un album hors du commun qui témoigne du talent des auteur.e.s jeunesse pour parvenir à parler, à hauteur d’enfant, de tous les sujets.

Frédérique.Cette lecture m’a énormément touchée et les échanges m’ont permis de mieux analyser ô combien cet album doit être lu. Il donne matière à discussion avec les grands et les petits. Je recommande donc vivement cet album difficile, mais essentiel, et qui sera malheureusement toujours d’actualité.

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Pour en découvrir un peu plus, rendez-vous sur le site de l’éditeur.

Lecture commune : Forêt des frères – Yukiko NORITAKE

Un grand format qui immerge
Des couleurs qui attirent
Un titre intriguant qui fait des mystères
Une couverture sereine, apaisante, sensorielle

En ses pages, une forêt, deux frères, des choix différents qui dessinent deux modes de vies, qui deviennent deux sociétés (très) différentes, qui représentent toutes deux nos réalités, aspirations, idéaux.

Des illustrations, en plongée, qui nous happent.
Un texte, lapidaire, qui nous saisit.

C’est grâce à Colette que nous avons découvert cet album qui nous a toutes conquises, marquées, interrogées. Car il ne laisse pas indifférent.
Il nous pousse à nous questionner sur notre manière de vivre en tant qu’être humain, membre d’une famille et citoyen d’un pays, du monde, de la Terre.

Ensemble, nous avons échangé nos impressions et ressentis, partagé nos émotions et points de vue sur cette lecture qui se livre petit à petit.

Forêt des Frères. Yukiko NORITAKE. Actes Sud Junior, 2020

Blandine – Première question quant à l’objet-livre : quelles ont été vos impressions premières sur le format, la couverture, les couleurs, le titre ?

Colette: J’ai tout de suite été séduite par le format incroyable de l’album. C’est d’ailleurs un des aspects du livre qu’il fallait que vous découvriez par vous-même. Un format qui souligne l’importance de la matérialité de l’objet-livre. Un format qui, je l’imagine, suggère quelque chose de l’immensité de la nature, de la forêt dont il va être question. Une immensité qui sera peut-être ici sublimée, là tristement rognée…

Liraloin: J’aime les albums à la première et quatrième de couverture parlantes. Ici, deux hommes se reposent sur une plage. À gauche une jeune femme entourée d’arbres et d’animaux. Lorsqu’on déplie la première et la quatrième de couverture pour en faire un tableau, on découvre que ces hommes viennent de la mer à bord d’un kayak. C’est un grand format d’où cette impression d’immensité dans l’image, on devine une forêt dense.

Isabelle : C’est justement ce grand format qui m’a fait forte impression. J’ai été intriguée par le titre : était-il à comprendre au sens que cette forêt était celle des frères, leur propriété ? Et par les couleurs étranges de ce paysage de forêt. Bref, cette couverture a tout suite piqué ma curiosité.

Livres d’Avril: Certains albums nécessitent un grand format. Comme l’élément principal est une forêt, il était important de montrer son immensité, tous les possibles qu’elle contient. Cette couverture m’a, moi aussi, tout de suite attirée : cette plage, ces sapins, cette eau verte… Une invitation à se poser pour découvrir cette “Forêt des frères”. Comme Isabelle, je me suis tout de suite demandé qui étaient ces “frères”.

Blandine: J’adore les albums grand format qui nous transportent en leurs pages. Le titre m’a immédiatement plu et interrogée alors même que son illustration n’augure rien du contenu.

Blandine: Que pensez-vous des illustrations intérieures ? De leur place dans la page, de leur apparente symétrie, de leurs détails et couleurs ? De l’atmosphère qu’elles dégagent?

Colette : Au départ, je ne comprenais pas trop où cet album allait me mener car les deux premières pages sont semblables, aussi bien au niveau du texte que de l’illustration. Enfin c’est ce que j’ai cru car en le relisant, je me suis rendue compte que les hommes dessinés à l’orée de la forêt étaient en fait habillés différemment : l’un de blanc et de noir, l’autre de noir et de blanc. Comme s’ils étaient le négatif l’un de l’autre. Puis dès la page suivante, des choix s’opèrent qui vont façonner le paysage, transformer cette si belle “forêt des frères”. Cet album semble raconter une histoire qui au départ est la même pour tous, mais qui au fil de nos décisions modifient en profondeur le monde. L’histoire que raconte les images semble anecdotique, celle de deux hommes anonymes, uniques, mais le texte lui, avec ses infinitifs, nous racontent une histoire universelle. Une histoire qui me chagrine, m’inquiète, l’histoire de la relation de l’Homme avec la Nature.

Liraloin: Cette vue en plongée nous incite de suite à poser notre regard sur tous les détails pour comprendre.

Isabelle : Effectivement, on voit le paysage de haut, mais dans ses détails qui sont représentés finement et de façon assez réaliste. La texture du feuillage des arbres, les vêtements des personnages, les animaux, tout cela est dessiné en détails et invite à laisser promener son regard dans cette forêt aux couleurs douces. Cela m’a fait penser aux jeux vidéo qui consistent à développer une civilisation en partant de l’âge de pierre. Leur perspective ressemble tout à fait à celle du livre et après tout, le parallèle n’est pas si absurde…

Livres d’Avril: J’ai trouvé les illustrations simples et belles, très cohérentes avec le propos de l’album. La symétrie est étonnante au début, mais on comprend rapidement que les choix vont être différents. Je rejoins Colette sur les personnages en négatif : c’est pour moi la grande qualité de cet album. Un simple regard suffit à saisir son message. Le choix du cadrage me semble important. Le lecteur est placé suffisamment loin pour avoir une vue d’ensemble, tout en ayant accès à certains détails. Cette plongée donne l’impression d’emprunter le point de vue d’un oiseau. Cela peut donner l’impression que la nature elle-même nous observe. Je n’avais pas pensé aux jeux vidéos, mais maintenant que tu le dis je suis tout à fait d’accord avec toi, Isabelle !

Blandine: J’ai tout de suite été séduite et immergée dans cette forêt partagée, dans laquelle les détails, subtils puis plus éloquents, illustrent les divergences des frères. Tout est en délicatesse et suggestion : par exemple, sur la double page de la nuit où chacun festoie avec des amis, à sa façon. À gauche, autour du feu de camp, l’obscurité et le bleu de la nuit, enveloppent les personnages. Quand, à droite, il sont “combattus” par une forte quantité de lumière, artificielle. Il y a le vert de la forêt, des arbres, naturel. Et celui, recréé, millimétré, de l’environnement urbain (dernière double page). Ce souci du détail est impressionnant! Et ton parallèle avec les jeux vidéos très pertinent, Isabelle!

Blandine: Le choix des mots, aussi concis que précis, laisse cependant place à une grande discussion/débat sur ces choix individuels, puis collectifs, jusqu’à devenir de société. Qu’en pensez-vous?

Colette : Pour moi, c’est la grande force de cet album : ce texte, concis, ciselé. Ces infinitifs qui se répondent et se contredisent. Il y a quelque chose de manichéen à présenter les choses sous cet angle mais en même temps, cela permet en un coup d’œil de percevoir ce qu’est un choix et les conséquences immédiates de ce choix.

Blandine : Je te rejoins Colette sur cette force des mots. Leur sobriété, leur polysémie, parfois une seule lettre diffère et c’est tout le message qui prend un autre sens. Ces mots, ces phrases sont-ils la transcription d’un caractère, d’une décision, la conséquence d’un choix ou “simplement” une description? Je pense qu’ils sont un peu tout cela à la fois. Le texte illustre l’image, parfois s’en éloigne, va plus loin, ou fait silence pour qu’on l’observe davantage.

Isabelle : Cela m’a semblé très fort. Avec quelques images et finalement très peu de mots, l’album donne aussi à voir comment des choix de vie qui peuvent au départ paraître infimes finissent par façonner une société dans son ensemble. Les choix différents faits par les deux frères les entraînent sur une sorte de pente, de sentier qui va les conduire vers des modes de vie radicalement opposés. C’est vraiment inspirant, même si on sait que ce ne sont pas seulement les choix individuels qui façonnent la société, mais aussi les choix collectifs et politiques. Cet album n’est absolument pas manichéen.

Liraloin : Je dirais même plus, l’Homme a le choix. Quel aurait été le destin de cette femme si elle avait choisi tel ou tel homme? Et bien Noritaki y répond parfaitement en juxtaposant ces deux destins.

Livres d’Avril : D’ailleurs, il me semble que la compagne du frère de droite s’enfuit en même temps que les animaux. Je ne la retrouve pas sur les illustrations des pages suivantes. Ce serait peut-être le seul passage manichéen parce que cela sous-entend que la décision s’est prise seul et que la femme n’y adhère pas (alors qu’on sait toutes combien beaucoup de femmes seraient ravies d’avoir une villa avec piscine au bord de l’eau, n’est-ce pas ?! – rires). Comme Colette, j’apprécie beaucoup que le texte suggère plutôt que d’insister, il est très didactique. C’est minimaliste mais très efficace. J’aime l’idée qu’un mot, une petite expression change tout. Dès “se faire une petite place” / “se faire de la place”, on sent la différence de conception des deux frères, dont va découler tout le reste. Pour moi, il n’y a pas de jugement, juste deux conceptions qui s’opposent. On peut parfaitement comprendre que les enfants soient attirés par les choix du frère de droite (la grande maison, la piscine, la fête…) malgré ses effets désastreux pour la nature. Et c’est ce qui m’a plus, Yukiko Noritake n’impose pas une vérité.

Pour revenir au texte, j’ai aussi trouvé le passage “admirer le résultat” / “faire voir le résultat” très pertinent. Cela m’a renvoyée à cette mise en scène de sa vie, de son quotidien sur les réseaux sociaux notamment. Ce besoin du regard de l’autre est associé au frère de droite, alors que le frère de gauche se satisfait de son propre travail. Pareil pour “se rapprocher” / “s’entourer”, cela m’a évoqué les multiples “amis” sur ces mêmes réseaux.

Blandine : Ce parallèle avec les réseaux sociaux est très intéressant, mais ne concerne pas simplement le frère de droite à mon sens. Tous, nous mettons notre vie en scène, en en exposant ou taisant certains aspects (peut-on le supposer pour le frère de gauche?). Pour autant, Il ne ressort de cette album aucune injonction pour un modèle ou un autre.

Lucie, tu as raison concernant la jeune femme de droite, elle disparaît assez vite et apparaît pour la dernière fois avec “Faire ce qu’on fait ailleurs”. Les attitudes de ces deux compagnes sont d’ailleurs fortes de sens. Le jeune homme de gauche agit de concert avec son amie, celui de droite n’en a finalement que faire (la femme serait-elle finalement qu’une consommation comme une autre?) et son attitude autocentrée me semble montrée dès le début sur la page “Penser à la suite” où il tourne le dos à la jeune femme dans une attitude presque de défi, quand elle semble catastrophée par ce comportement et ses actions. L’éditeur indique à propos des jeunes femmes : “une mystérieuse jeune fille est là pour les accueillir, symbole de l’esprit de la nature.” Cela apporterait une dimension spirituelle, ésotérique à l’album.

Isabelle : J’ai fait les mêmes associations. Mais j’ai trouvé chacune de ces oppositions interpellantes : prises ensemble, elles dessinent des systèmes. Elles permettent de prendre conscience des impensés derrière des choix qui n’apparaissent pas forcément problématiques à première vue : avoir envie de planifier, d’accumuler, de consommer… Des mécanismes au fondement du capitalisme. Mettre le doigt sur le comportement miroir met en relief ce que tout cela implique : une difficulté à vivre dans l’instant et en harmonie avec la nature, une dilution des liens et une frustration permanente qui empêche de se contenter de ce qui est là plutôt que de chercher à en faire voir une surface bien vernie. Et qui justifie de plier notre environnement à nos envies et nos humeurs du moment.

Blandine : Le mot “frère” du titre ne m’a sauté aux yeux qu’après coup. Je l’avais pris dans un sens large, celui de Frères en humanité, et non deux frères d’une même famille. Ce qui est encore plus fort et dit beaucoup de nos caractères et différences individuels alors même que nous nous pensons semblables et élevés de la même façon, parce que de la même famille.

Liraloin : Il se peut que ces deux hommes soient simplement amis, c’est mystérieux. Mais si tu fais le choix qu’ils le soient, oui, la question se pose. Une fratrie élevée avec les mêmes valeurs peut, à un moment, prendre des chemins très différents.

Isabelle : Très bonne question que je ne m’étais pas du tout posée, partant du principe que les deux protagonistes étaient des frères au sens familial. Comme tu le dis Liraloin, cela souligne qu’on a beau être frères, on peut faire des choix radicalement différents – on en revient à la responsabilité individuelle dont nous parlions précédemment. Cela m’a rappelé ces contes où des frères (ou sœurs) prennent des chemins divergents. En même temps, l’idée de fraternité a une dimension de solidarité, je trouve. Cette forêt est la leur, il me semble que ces frères devraient se sentir responsable de la préserver de façon solidaire.

Colette : Je comprends complètement cette hypothèse mais je n’ai pas lu l’album avec ce regard là. Les deux personnages masculins ne se ressemblent pas (je sais bien que ce n’est pas une condition suffisante) alors je ne les ai pas vus comme deux frères issus d’une même famille. Pour moi ce livre se lit vraiment comme un livre de philosophie et par conséquent les personnages en sont des “concepts”.

Livres d’Avril : Le résumé indique : “Au commencement, il y a deux frères : un sur chaque page. Chacun hérite de la moitié d’une forêt. ” Ce seraient donc deux frères “de sang” faisant des choix de vie radicalement différents. Comme le dit Liraloin, cela ne me semble pas si improbable. En revanche, le lien avec l’humanité est très clair : ils ont hérité d’une forêt, comme nous avons hérité de la Terre. A chacun de faire ses choix en fonction de ses convictions pour “se nourrir” ou “s’enrichir”. J’aime bien l’idée de Colette de lire cette histoire comme un conte philosophique dont les deux personnages ne seraient que des concepts. Cela invite aussi à plus de nuances : dans notre quotidien nous naviguons évidemment d’un frère à l’autre, même si nous tendons idéalement à nous rapprocher du frère de gauche !

Blandine : Je trouve le fait qu’ils soient des “frères de sang” davantage enrichissant. Nous sommes de la même famille mais nous sommes d’abord des individus indépendants avec des opinions, des choix, des actes qui nous sont propres, nous laissant rapprochés ou nous éloignant.

Blandine: Quelle a été la réaction de vos enfants?

Isabelle: Même si cet album n’est pas manichéen, mes enfants ont très vite eu envie de souligner énergiquement leur approbation des choix du frère “de gauche”.

Blandine: Mes garçons, eux aussi, ont de suite adhéré au “modèle” de gauche tout en reconnaissant que l’un et l’autre comporte avantages et inconvénients, et que la société dans laquelle nous vivons est plutôt celle de droite. Dès lors, que faire? Ils se sont beaucoup interrogés sur la manière d’allier les deux modèles plutôt que d’aller vers l’un ou l’autre.

Pour aller plus loin, découvrez les avis de BlandineLindaLivres d’Avril

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Et vous, quelles sont vos impressions sur cet album qui ne se lasse pas d’être lu, admiré, commenté, et de nos échanges? N’hésitez pas à nous les partager!

Lecture commune : De la dictature / De la démocratie

Parler aux enfants de politique, de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect. Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Les arbronautes ont donc été ravies de voir l’éditeur Rue de l’échiquier rééditer deux albums percutants et attrayants, initialement parus en Espagne, au lendemain du franquisme : nous avons eu envie de partager nos impressions de lecture !

De la dictature, Equipo Plantel et Mikel Casal, Rue de l’échiquier, 2020.
De la démocratie, Equipo Plantel et Marta Pina, Rue de l’échiquier, 2020.

Isabelle : Démocratie, dictature… Faisons-nous l’avocate du diable : est-ce que ce ne sont pas des notions très abstraites pour des enfants ? N’ont-ils pas le temps pour découvrir comment fonctionnent les régimes politiques ?

Blandine : Ce sont des notions abstraites mais des mots que nous employons très souvent et que nous peinons à définir paradoxalement. On parle et on les applique finalement tout le temps (et davantage en cette période de pandémie avec les prises de paroles hebdomadaires du gouvernement, aussi attendues et commentées par les enfants que par nous). La politique, on en parle d’abord en famille avec le choix du film, de la sortie, du jeu, mais aussi à table, à l’école (dans la cour, en cours ou lors des élections de délégués), pour résoudre un différend entre enfants, lorsqu’ils évoquent « leurs droits », pendant un jeu de société, mais aussi par rapport à une lecture, un film, un reportage ou une célébration/commémoration, telle celle du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier (le 5 mai). Et bien sûr, lorsqu’on va voter pour les élections locales ou nationales. Je crois que c’est nous, adultes, qui complexifions le mot, et le réduisons à nos instances officielles alors que dès notre plus jeune âge, nous y sommes confrontés.

Linda : Je dirais aussi qu’à partir du moment où le sujet questionne l’enfant, cela ne peut être trop tôt. Sans entrer dans des explications compliquées, il me semble possible de leur faire comprendre, ou du moins entendre, la différence entre une démocratie ou une dictature. Ils vivent dans le même monde que nous, il me semble donc normal qu’ils cherchent à le comprendre.

Lucie : Je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour planter la graine de la citoyenneté. Entre l’abstentionnisme et la situation que l’on vit en ce moment avec la pandémie, je me dis qu’il est essentiel de donner quelques clés de compréhension dont certains adultes manquent aussi parfois ! En revanche, je pense que c’est justement parce que ce sont des notions abstraites qu’il est si difficile de trouver des supports adaptés aux enfants.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, ce sont des sujets qui intéressent, peut-être plus qu’on ne le pense, les enfants qui sont sensibles à ce qui préoccupe les adultes, mais aussi plus généralement aux questions de justice. Ils font vite des parallèles d’ailleurs : la famille n’aurait-elle pas vocation à fonctionner de façon démocratique ? Et l’école ? Qu’est-ce que cela impliquerait ? Tout cela intéresse les enfants et leur en parler, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Cela dit, nous sommes là dans des sujets assez abstraits qu’il n’est pas évident de traiter à hauteur de jeune enfant. Comme Equipo Plantel s’y prend-il ? Cela vous paraît-il réussi ?

Lucie : La grande réussite d’Equipo Plantel est d’arriver à aborder ces notions pour le moins abstraites à hauteur d’enfant. Alors c’est sûr, il y a des raccourcis et des manques, mais Linda en parle très bien dans sa critique : comparer d’un côté la démocratie à un jeu qui ne fonctionne que si on en respecte les règles et de l’autre la dictature à une dictée est très parlant pour les enfants.

Linda : Je rejoins complètement Lucie. Equipo Plantel réussit complètement à se mettre à hauteur d’enfant en faisant des analogies qui sont parlantes pour eux.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a bluffée. Pour travailler en tant que chercheuse sur plusieurs des aspects abordés, je constate souvent à quel point il est difficile de parler simplement, même à des adultes, de concepts abstraits comme la division des pouvoirs, ce que nous appelons “rule of law” ou encore l’idée de mandat. Et là, c’est à la fois limpide et assez complet – on va largement au-delà des lieux communs habituels. Les analogies que vous évoquiez sont géniales parce qu’elles parlent facilement aux enfants, un très, très bel exemple de vulgarisation !

Blandine : Oui, c’est tout à fait réussi. D’abstraites, ces notions deviennent concrètes et simples grâce à des exemples que les enfants vivent et utilisent quasi quotidiennement et des choix illustratifs qui rendent ces albums attractifs. Le contexte de parution de ces albums est aussi très intéressant.
Parus juste au sortir du franquisme en Espagne, ils ont été écrits par un collectif composé de deux économistes et d’une pédagogue, à destination de la jeunesse, mais pas seulement. Une jeunesse qui n’avait pas connu autre chose que la dictature. Ils s’inscrivaient dans un vaste mouvement culturel et artistique aspirant au renouveau et à la modernisation (avec notamment la relance de l’économie, évoquée dans la question suivante), appelé la Movida Madrileña, qui s’inspirait des contre-cultures européennes et notamment britannique. Avec un seul mot d’ordre, repris et clamé dans ces albums : La Liberté ! Celle des corps et des esprits. La grande force de ces albums c’est donc d’être inscrits dans un contexte politique, social, sociétal et culturel, et pourtant d’avoir un propos universel et intemporel.

Lucie : Il me semble que “De la dictature” est le plus évident, pour commencer, car les dictateurs ont un côté fascinant pour les enfants. Qu’en pensez-vous?

Linda : Plutôt que le personnage du dictateur, ne pensez-vous pas que c’est plutôt la liberté totale dont jouissent les dictateurs qui est fascinante pour les enfants? Ils sont soumis à tellement de règles, que ce soit dans leur foyer ou dans le monde extérieur, que toute cette liberté peut paraître enviable. Et peut-être plus encore pour l’enfant qui vit sous une dictature. Cela me fait penser au jeune héros du film Jojo Rabbit. Il n’a aucun libre-arbitre, son éducation étant faite chez les jeunesses hitlériennes pour l’essentiel. On peut se demander si l’absence de son père et ses amitiés quasi inexistantes ne le rendent pas plus fragile et donc plus sujet à “l’endoctrinement”. Après tout les dictateurs vendent du rêve de par leur élévation au plus haut niveau de la société alors que rien ne les y prédestinait ; cela peut être rassurant pour un enfant qui souffre d’un manque de confiance en lui.

Blandine : Tout à fait ! Le tandem de la volonté et de l’avoir en toute impunité attire irrémédiablement. Parce qu’ils n’ont pas conscience de ce que cette « liberté » affichée exige. C’est comme lorsqu’ils nous disent à nous, adultes, que nous pouvons faire tout ce que nous voulons, comme nous le voulons. Sans contraintes pensent-ils. Les dictateurs véhiculent aussi une image de force, de toute puissance même, et de solidité à laquelle ils sont sensibles. Les enfants connaissent très tôt leurs droits (qu’ils revendiquent beaucoup) mais oublient souvent leurs devoirs, pourtant intimement liés. En discutant avec des exemples concrets, ils se rendent compte que ce n’est pas aussi simple, que « la liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres » et la manière dont elle s’obtient. Et là de prolonger avec les notions de respect, partage, vivre ensemble.

Lucie : Que pensez-vous des illustrations ? Elles sont très différentes d’un ouvrage à l’autre, trouvez-vous ce choix pertinent ?

Blandine : J’ai beaucoup aimé aussi ces partis-pris graphiques, très différents l’un de l’autre mais qui se complètent bien. Foisonnement d’un côté contre apparente simplicité de l’autre. Les collages à l’esthétique vintage de Marta Pina sont fourmillants de détails, de vie, de possibles même. Ce sont des images qui sont très prisées de nos jours. Ils renvoient à un « avant » certes un peu idéalisé, très « american way of life » lorsqu’on croyait encore que tout était à faire, réalisable, accessible. Elle met en image la démocratie grâce à laquelle chacun, homme ou femme, peut s’accomplir comme il le désire, exercer ses passions, aussi farfelues soient-elles, acquérir toutes sortes d’objets, choisir son métier et donc sa vie, etc. Le tout en Liberté. Il s’en dégage beaucoup de vie, d’énergie et une forme de positivité.
En contraste, le dessin de Mikel Casal semble plus simple, mais aussi plus accessible. J’aime beaucoup le rappel historique fait sur les pages de garde avec les portraits des (nombreux) dictateurs mondiaux. J’aime d’autant plus cela que ça inscrit cet album dans un cadre historique qu’on voudrait ne pas oublier et transmettre, pour que cela ne se reproduise pas. Ces portraits peuvent permettre de prolonger les discussions, d’aborder leurs similitudes et différences, l’Histoire et la géographie. Son dessin très coloré crée un contraste intéressant avec le thème abordé et les mots d’Equipo Plantel, qu’il prolonge ou contredit. Là aussi, se retrouvent de nombreux détails à retrouver ou à mettre en relation avec des références passées ou actuelles.

Isabelle : J’ai été frappée, moi aussi, par les différences entre les illustrations des deux albums. Les couleurs des illustrations de Mikel Casal sont attrayantes, je trouve. Leur côté satirique dédramatise en apportant une touche d’humour, un peu dans l’esprit du film de Chaplin Le dictateur. Elles n’en disent pas moins certaines choses de façon impitoyable, par exemple avec cette illustration montrant un dictateur âgé arrosant son jardin qui s’épanouit sur un sol plein de crânes… Les illustrations de Marta Pina m’ont laissée un peu perplexe. Elles sont plus décalées, un peu surréaliste et parlent sans doute moins facilement aux jeunes lecteurs. Mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel. Donc j’ai bien aimé.

Linda : Ces choix me semblent très pertinents. Mikel Casal est caricaturiste et l’humour qu’il met dans ses dessins permet d’alléger le ton sur le difficile sujet de la dictature. Alors que les collages vintages de Marta Pina rappellent ceux que pourraient faire un enfant avec tous ces détails qui en mettent plein les yeux. Mes filles ont préféré le ton humoristique de Mikel Casal alors que j’ai préféré celui de Marta Pina qui m’a semblé plus original et plus à même d’attiser la curiosité.

Blandine : J’ai le sentiment que le premier album s’adresse presque plus aux adultes, pour retrouver cette part d’enfance qui croyait en l’avenir, et qui peuvent agir maintenant pour conserver la liberté (puisque la démocratie est entre nos mains avec le choix et le vote); et le deuxième plus à destination des enfants comme un contre exemple, quand ce sera à eux de choisir et de voter, pour préserver la liberté.

Isabelle : Par contre, n’avez-vous pas trouvé la façon dont les idéologies sont expliquées et illustrées un peu manichéennes ?

Lucie : Si ! Tu l’as écrit dans ta critique et je suis tout à fait d’accord avec ton analyse. Les illustrations ont été refaites pour cette réédition, mais je trouve qu’ils ont su conserver l’esprit d’origine et que cela nécessite de remettre dans le contexte. Comme l’expliquait Blandine, ces documentaires sont parus à la fin du franquisme, à destination des enfants… Favoriser les usines et l’économie n’avait peut-être pas le côté péjoratif que cela a pris de nos jours. Les dictatures laissant les pays exsangues, c’est aussi un choix qui peut être fait en toute conscience par un nouveau gouvernement pour relancer l’économie. Cela dit, j’ai nettement préféré les illustrations de l’opus sur la dictature, qui sont plus lisibles et ont en plus le mérite d’initier à la caricature. Un vrai besoin de nos jours…

Linda : Je rejoins Lucie sur ce point. Si on remet l’écriture dans son contexte, cela me semble normal de vouloir valoriser la relance de l’économie. Après quarante années de dictature, il devait être important de mettre en avant l’avenir du pays par son économie.

Isabelle : J’ai quand même ressenti un côté manichéen. Il y a la gauche qui favorise les familles, le productivisme noyé dans les fumées d’usine et le libéralisme économique avec des gros sous sur l’illustration (littéralement). Je le dis d’autant plus facilement que je partage ces valeurs, je trouve dommage de ne pas présenter les différentes idéologies de façon plus neutre, c’est tellement intéressant de voir les réactions des enfants ! Mais sinon, la façon de représenter la compétition politique, les élections et l’importance de tout ce qui se passe entre, est très pertinente.

Vos enfants ont-ils été intéressés par ces albums ? Qu’est-ce qui leur a parlé, qu’en ont-ils retenu ?

Lucie : Le mien oui. Il les a trouvé très instructifs. Il avait déjà lu des romans se passant dans une dictature, par exemple. Mais le fait que les différents éléments soient regroupés dans un même livre lui a permis d’avoir une vision d’ensemble qu’il n’aurait peut-être pas eue (en tout cas pas aussi tôt) sans ça. Nous avons commencé par De la dictature et j’ai trouvé intéressant de poursuivre sur De la démocratie parce qu’il avait été vraiment intéressé et que c’est tout de même le régime qui nous concerne directement ! Dans De la dictature, il a particulièrement aimé les caricatures, et le fait de retrouver des noms de dictateurs tristement célèbres. De la démocratie lui a moins parlé mais nous a permis de discuter de ce qui motive nos choix lors des élections, de nos valeurs et du fait qu’on trouve rarement un candidat qui leur corresponde parfaitement, mais aussi de l’abstentionnisme. Je trouve que ces petits livres sont faciles d’accès et ouvrent à de nombreuses discussions. C’est ce qui nous a vraiment plu ici.

Blandine : Mon 9 ans a d’abord été attiré par De la démocratie, quand mon 11 ans, par De la dictature, choix qui reflètent tout à fait leurs caractères et manières d’être à chacun. Nous les avons lus à la suite, en commençant par De la dictature et sa galerie des portraits qui a fait écho. Le choix illustratif leur a tout de suite parlé avec ces carrés que l’on retrouve partout (et de poursuivre avec des expressions liées au carré).
Ils ont été moins sensibles aux illustrations de De la démocratie. Tout en lisant, nous avons fait des parallèles avec leurs cours à l’école / collège, comme à nos instances politiques. Et moi qui pensais qu’ils se représentaient bien notre régime politique, j’ai pu constater que non. À l’inverse de la dictature. Mais il est vrai que dans les histoires des livres ou celles qu’ils se racontent, c’est souvent un régime dictatorial / une injustice qu’il faut combattre. Le parallèle avec le jeu et les équipes est vraiment bien trouvé. La discussion s’est donc faite en même temps que la lecture.

Linda : Nous en avons rediscuté récemment et c’est De la dictature qui a laissé une plus forte empreinte. Nous avons d’ailleurs enchaîné avec la lecture de romans dont les personnages évoluent sous une dictature. Ce régime politique pose plus de questions car nous ne le vivons pas directement. Par ailleurs Gabrielle a trouvé le livre plus parlant avec ses caricatures et a apprécié l’humour qui se dégage de l’album. Cela a d’ailleurs soulevé une autre question chez elle : “Comment peut-on rire d’un sujet aussi grave?” À la relecture de De la démocratie, il apparaît cependant que même si nous vivons sous ce régime, certains points interrogent car, probablement au même titre que nous, parents, elle prend conscience qu’il y a des éléments qui ne collent pas entre la description de la démocratie et la politique de notre pays. Cela a permis de discuter des élections et de ce qui motive nos choix pour un candidat plus qu’un autre ou pour un vote blanc. Même si cela reste confus, on sent que la réflexion est engagée et que cela donne du grain à moudre.

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Et vous, avez-vous lu ces livres, ou avez-vous envie de les découvrir ? Si vous n’êtes pas encore décidé.e et que vous avez envie d’en savoir plus, n’hésitez pas à lire les avis de Blandine, Linda, Lucie (ici et ) et Isabelle (ici et ). Et plus généralement, si vous êtes intéressé.e par des lectures qui mettent la politique à hauteur d’enfant, n’hésitez pas à consulter la sélection thématique de jeudi dernier !