Entretien avec Yves Grevet

Gilberte Bourget des éditions Syros nous a proposé de lire L’archipel des animaux bannis, ce qui a donné lieu à une lecture d’ado de Théo, grand fan d’Yves Grevet. Ce nouveau roman nous a donné envie de (re)lire ses histoires en vue d’un article présentant nos œuvres préférées (prochainement sur le blog) et, forcément, cela a attisé notre curiosité. Car si Yves Grevet est surtout connu pour ses romans dystopiques à destination des ados, il écrit pour tous les publics avec l’envie de divertir et de questionner notre société en même temps.

Yves Grevet a gentiment accepté d’échanger avec nous, voici ses réponses à nos questions !

Yves Grevet, photo issue du site des éditions Little Urban.

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Vous avez été professeur des écoles, est-ce que vos deux métiers se sont nourris l’un l’autre, et si oui comment ?

Je pense que s’il fallait chercher comment le fait d’être instituteur a pu nourrir mon travail d’écrivain, c’est la durée des vacances des enseignants, et principalement les deux mois de vacances d’été, que je mettrais en avant. Pour se lancer sereinement dans l’écriture d’un roman, il faut avoir du temps devant soi.

Bien entendu, le fait d’avoir beaucoup lu de littérature jeunesse dans ma pratique d’enseignant m’a permis de découvrir la richesse de cet univers et m’a donné l’envie d’en écrire. Ensuite, il est évident que ma fréquentation quotidienne d’enfants m’a aidé à mieux connaitre mon lectorat. Ma principale source d’inspiration c’est mon enfance et mon adolescence et pas celles que j’aurais pu observer chez d’autres.

J’ai toujours séparé mes deux activités. Mes élèves savaient que j’étais écrivain mais ils ne m’en parlaient jamais, tout simplement parce que cet aspect de ma vie ne les intéressait pas. De mon côté, je n’abordais jamais avec eux le sujet de cette deuxième activité. Et j’e n’ai bien entendu jamais fait lire mes propres œuvres à mes élèves.

La série U4 sort de l’ordinaire de par sa conception : quatre auteurs ont chacun écrit un tome consacré à un personnage dans le même univers. Comment en avez-vous eu l’idée et comment vous êtes-vous organisés ?

U4, au départ, c’est l’histoire de quatre écrivains qui se rencontrent dans un salon et qui ont envie de monter un projet ensemble parce qu’ils veulent garder des liens et qu’une création commune semble leur être la meilleure idée pour y arriver. D’emblée, l’idée d’écrire un livre à quatre nous a semblé trop contraignante. Et c’est celle d’écrire chacun un livre dans le même contexte et la même temporalité et de se prêter nos personnages qui nous a paru la meilleure. Chacun restant maitre de son roman mais étant obligé de collaborer, voire de négocier avec les autres.

Nous avons alors défini ensemble le contexte d’U4 (le virus, ses conséquences…) et commencé à imaginer vers quelle fin pourrait aller la série. Puis, nous avons écrit chacun quelques pages du journal intime de notre personnage avant la pandémie pour le présenter aux autres et vérifier que certains ne se ressemblaient pas trop. Ensuite, nous avons été proposer notre projet à des éditeurs qui se sont engagés à nous publier. Après, chacun a écrit dans son coin le premier tiers de son roman afin de définir les enjeux propres à son narrateur ou sa narratrice. Enfin nous nous sommes retrouvés physiquement pendant une semaine pour nous lire et définir plus précisément la suite, et très concrètement commencer à envisager comment nos personnages allaient entrer dans les livres des autres. Le travail s’est fait d’abord deux par deux : Koridwen et Jules d’un côté et Stéphane et Yannis de l’autre. Pour finir nous nous sommes retrouvés deux mois plus tard pour envisager la réunion des quatre narrateurs et la fin de nos romans. Nous avions un droit de regard sur le travail de l’autre mais uniquement sur des points du scénario qui devaient être discutés mais aucunement sur ses choix d’écriture.

Enfin et il ne faudrait pas l’oublier, les éditrices de Syros et Nathan ont beaucoup travaillé sur ce projet et leurs retours nous ont été très précieux. Au final, ce fut une très belle aventure, longue mais passionnante. Et cerise sur le gâteau, très bien accueillie à sa sortie.

Outre U4, beaucoup de vos romans ados sont des dystopies, pour quelles raisons ce genre vous attire-t’il ?

La dystopie permet d’aborder des sujets de société sans tomber dans des romans à thèses et en étant un peu décalé de la réalité que nous vivons. Il faut que ce soit rythmé, que ça puisse intéresser mon lectorat, que les « méchants » le soient vraiment et que les héros soient au moins un peu héroïques. J’aime aussi la dystopie parce qu’elle permet d’imaginer des possibles, d’inventer des futurs. Par contre, pour que les lecteurs y croient, on doit faire preuve d’un certain réalisme. C’est pour cela que je ne suis pas du tout attiré par l’écriture d’œuvres fantastiques ou de fantasy.

Vous écrivez pour les ados, mais parfois aussi pour les lecteurs plus jeunes. À quel moment décidez vous pour quel public vous écrirez ?

Pour moi, à la naissance de chaque roman, il y a une idée ou une scène, ou une image qui, je le pressens, peut être l’amorce d’une histoire. Je comprends assez vite si ce que je vais raconter s’adresse à un public plus ou moins jeune. Le récit sera-t-il plus ou moins long ? Le type de narration sera-t-il plus ou moins complexe ? Les sujets abordés toucheront-ils une classe d’âge plutôt qu’une autre ?

Comment déterminez-vous l’âge des lecteurs auxquels vous vous adressez ?

J’ai longtemps voulu écrire des albums mais j’ai mis vingt ans à trouver une idée qui fonctionnait. J’y reviendrai si j’en trouve une autre. Pour les formats « premières lectures » ou pour le lectorat de l’école primaire, j’ai parfois répondu à des sollicitations d’éditeurs. J’ai vu cela, à chaque fois, comme un exercice qui me permettait de sortir de mes habitudes. On s’enrichit de toutes les expériences. Tout à l’heure, j’évoquais l’idée de départ, mais il faudrait ajouter le narrateur qui doit avoir sensiblement le même âge que le lecteur. Quand j’ai écrit H.E.N.R.I., l’histoire d’un extraterrestre dans une classe de CP, je me suis replongé dans mon enfance et je me suis demandé : « Si j’avais eu les pouvoirs d’H.E.N.R.I., qu’est-ce que j’aurais rêvé de savoir faire ? » Faire durer les récrés, écrire comme la maîtresse, me faire pousser des doigts pour compter, respirer sous l’eau…

A ce propos, nous nous demandions si, quand vous écrivez, vous aviez un « lecteur idéal » en tête ?

Je n’écris pas pour un lecteur idéal. J’écris d’abord pour moi en espérant que ce qui m’intéresse et me touche parviendra à toucher des lecteurs.

Vous vous êtes récemment essayé (avec succès !) à la littérature adulte avec La répétition, Berlin 1963 écrit à quatre mains avec Jean-Michel Payet. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ? Comment ce projet est-il né ? Est-ce qu’écrire pour les adultes est différent d’écrire pour les ados ?

Comme pour U4, c’est d’abord l’envie de travailler ensemble qui nous a motivés. Je connais Jean-Michel depuis très longtemps et je savais qu’il avait déjà participé à une aventure collective, Blues cerises chez Milan (avant U4 et avec un concept assez similaire). Nous nous sommes retrouvés sur un salon et en discutant de nos lectures, nous nous sommes découvert un goût commun pour l’espionnage. Nous avons décidé tout de suite d’écrire « en adulte » parce que les vrais livres d’espionnage sont trop compliqués pour un lectorat adolescent. J’avais aussi le souvenir d’une incursion dans ce genre (en ado) avec Comment mon père est mort deux fois qui était complètement passé inaperçu. Dans ce récit, nous avons pu adopter le point de vue de cinq narrateurs (deux et demi chacun) et composer un récit assez compliqué et très référencé historiquement sans avoir besoin d’être trop « pédagogique ». Pour le reste, écrire pour adulte ou pour ados, ça ne me change pas tellement. J’ai le même souci de ne pas perdre mon lecteur, d’être clair et précis dans mon écriture, sans chercher à faire des effets de style. De même, qu’en écrivant pour adolescents, je n’ai jamais eu la sensation de me censurer pour décrire certaines scènes ou aborder certains thèmes.

En quoi ce projet était-il différent de la série collective U4 ? Que vous apporte le fait de collaborer avec d’autres auteurs sur un projet ?

Un projet à deux est deux ou trois fois plus facile à mener qu’un projet à quatre. Mais, à part ça, on doit toujours défendre son point de vue, négocier avec l’autre et parfois abandonner une idée qui nous paraissait prometteuse. Si on finit par céder, c’est que l’autre vous a convaincu. On sait qu’à plusieurs, on a plus d’idées et que la discussion permet de garder le meilleur. Mais il faut être ouvert et ne pas avoir un égo démesuré, sinon on doit se sentir tout le temps frustré.

J’apprécie l’écriture en solitaire et j’y reviens toujours. Mais les aventures à deux (j’ai aussi écrit récemment trois livres pour des 8/12 ans avec Carole Trébor pour Little Urban), ce sont des moments partagés souvent très joyeux et très intenses dont on sort plein d’énergie et avec l’envie de surprendre l’autre dès la prochaine rencontre.

Y-a-t’il des auteurs ou illustrateurs avec lesquels vous aimeriez collaborer ?

La grande majorité des illustrateurs et illustratrices que j’aime écrivent elles-mêmes ou eux-mêmes leurs textes, donc de ce côté, je n’imagine pas grand-chose. Pour les auteurs ou autrices, il faut une vraie rencontre, une vraie envie et une vraie confiance et ça, ce n’est pas si facile. Dans l’immédiat, je travaille sur un nouveau projet avec Jean-Michel. Pour le reste, on verra si l’occasion se présente. Et j’ai commencé en parallèle un nouveau projet en solo.

Avez-vous un livre de chevet, et si oui lequel ?

Si en parlant de livre de chevet, vous pensez à un livre référence, un qui m’accompagnerait depuis toujours et que j’aurais plaisir à relire, je n’en ai pas. Par contre, j’ai toujours au moins un livre sur ma table de chevet. En ce moment, ce sont plutôt des romans policiers parce que j’ai participé dernièrement au festival des Gueules noires de Saint-Etienne et que j’ai acheté quelques livres à mes camarades de dédicaces. J’ai commencé hier La pension de la via Saffi de Valério Varesi. Et juste avant, j’ai lu Retour de Lombarde (ed. La belle étoile) de mon ami Pascal Ruter.

Est-il difficile de promouvoir un roman alors que vous êtes en train d’en écrire un autre ?

Non. On y arrive. Mais il est vrai que les livres sortent parfois plus d’un an après la fin de mon travail alors que je suis depuis longtemps plongé dans un autre univers. J’avoue que j’aime bien parler de mes ouvrages et même des plus anciens. Cela fait partie de mon métier.

Sur votre blog vous communiquez les dates des rencontres et des salons auxquels vous participez, elles sont extrêmement nombreuses (et nous sommes d’ailleurs quelques-unes à avoir eu la chance de vous y croiser). Que vous apportent ces moments ?

Les salons sont des moments où on retrouve ou découvre plein de personnes et c’est agréable quand on est enfermé chez soi depuis trop longtemps. C’est aussi des moments partagés avec mes lecteurs qui peuvent vous faire des retours sur mes romans. C’est parfois touchant et on en sort avec le sentiment d’être utile à certains. Être invité vous rassure aussi sur le fait que vous existez encore. Je ne fais plus autant de salons qu’à une époque et je m’en porte très bien. Les rencontres scolaires demandent beaucoup d’énergie et de disponibilité. Il faut donc faire attention à ne pas trop en enchainer. Personnellement, je n’accepte pas plus de deux jours de rencontres de suite. Lorsque je suis sur place, je veux que l’échange soit intéressant et pas trop scolaire, qu’on en garde chacun un bon souvenir.

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Merci infiniment à Yves Grevet d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !

Nous espérons vous avoir donné envie de poursuivre la découverte de son univers. Et pour le rencontrer à votre tour, toutes les dates de ses dédicaces sont indiquées sur son blog.

Notre sélection de séries pour ados

Parce que les thématiques sont plus difficiles ou que leur lecture est un peu plus ardue, mais aussi parce que nous avions tellement de séries dont nous souhaitions parler que nous avons décidé d’en faire deux articles, voici la sélection des séries destinée aux ados. Il vous reste deux mois pour faire votre choix et gâter vos grands lecteurs !

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À la croisée des mondes aurait pu figurer dans la sélection précédente. Mais les concepts et les enjeux assez élaborés de détonnent pas dans celle-ci. Dans un monde où chaque humain est lié à un daemon, sorte de prolongement de soi sous forme animale mais à sa personnalité propre ; le lecteur rencontre Lyra, jeune anglaise qui étudie dans une prestigieuse université. Lorsque son meilleur ami disparaît, elle se lance dans une aventure qui va mettre sa vie en danger mais aussi lui permettre de découvrir ses origines. Philip Pullman publie actuellement une trilogie qui n’est pas indispensable à la compréhension mais apporte des éléments complémentaires au lecteur curieux. Elle est composée d’un prequel intitulé La Belle sauvage, de La communauté des esprits, qui se déroule après la trilogie originale et d’un troisième ouvrage à paraître.

Les royaumes du Nord, série en 3 tomes de Philip Pullmann, Gallimard jeunesse.

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Bienvenue à Nevermoor, monde merveilleux et magique, dans lequel Morrigane Crow se retrouve soudain propulsée ! Enfant maudite, condamnée à mourir le jour de ses onze ans, elle a été sauvée de justesse par Jupiter Nord, qui la recueille dans son monde. Un monde qui recèle de surprises, bonnes … ou mauvaises !

Facéties, rebondissements, mystères et magie pour une série envoutante et addictive, qui cache une belle dose de noirceur. C’est drôle, c’est fufou, c’est sombre, et entraînant !

Nevermoor, série en cours de Jessica Townsend. 3 tomes traduits chez Pocket jeunesse

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Les chroniques de l’Érable et du Cerisier plongent le lecteur dans le Japon médiéval. Ces romans d’apprentissage sont donc dépaysants à plus d’un titre ! Car s’il s’agit pour Ichirô de découvrir d’où il vient et de comprendre les motifs de l’assassinat de son maître samouraï, Camille Monceaux prend le temps d’installer les ambiances et de mettre en place des contextes très documentés. Elle y mêle intrigues politiques, théâtre et conditions des femmes dans des aventures passionnantes.

Les chroniques de l’Erable et du Cerisier, série en 4 tomes de Camille Monceaux, Gallimard jeunesse.

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Avec L’ordre du cygne, vous plongerez dans une envoûtante trilogie de fantasy médiévale. Dans ces trois tomes, vous trouverez un ordre de chevalerie mixte qui combat pour défendre la justice, un enchanteur puissant, un ennemi terriblement malfaisant, des personnages aux caractères bien marquées, de grandes batailles, de l’aventure, des scènes pleines d’émotions et des dialogues piquants.

Le tout servi avec un beau message de fraternité, et une plume poétique et riche !

L’ordre du Cygne, série en 3 tomes de Virginie Salobir, parue chez Gulf Stream ed.

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Divergente est une dystopie qui se déroule dans une société très intéressante. Suite à un conflit mondial, la population a été divisée en cinq factions représentant les talents nécessaires à une civilisation harmonieuse : Altruistes (dirigeants), Fraternels (nourriciers), Audacieux (défenseurs), Erudits (innovations) et Sincères (justice). À l’adolescence, chacun passe un test censé déterminer la faction correspondant le mieux à sa personnalité. Mais Béatrice, l’héroïne, correspond à plusieurs catégories ce qui fait d’elle une Divergente, menace pour le système. Cette série invite à se questionner sur le poids des individus face aux règles, à la complexité des personnages et à l’engagement nécessaire pour faire changer les choses. Passionnant !

Divergente, série en 4 tomes de Veronica Roth, Nathan.

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Le postulat de Malorie Blackman dans sa série Entre chiens et loups est d’une efficacité redoutable : les Noirs dominent la société et les Blancs subissent les relents de siècles de ségrégation. Une situation inversée donc, qui invite à se questionner sur les inégalités qui perdurent et la violence qui en découle. Notamment au travers d’une histoire d’amour mixte entre Sephy et Callum digne d’une tragédie. La première trilogie se suffisait à elle-même, mais la seconde n’est pas dépourvue d’intérêt.

Entre chiens et loups, série en 6 tomes, Milan.

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Le second préquel de la saga Hunger Games est paru assez récemment, cela n’a pas dû vous échapper ! En effet, après avoir bouclé une trilogie dystopique aussi énergique que réflexive, Suzanne Collins a développé l’adolescence de deux de ses personnages phares. Mais la vraie héroïne des Hunger Games est Katniss. Courageuse, empathique, rebelle et intelligente, c’est un personnage fort auquel le lecteur ne peut que s’attacher. D’autant que la société dans laquelle elle vit est aussi injuste que crédible. L’idée même des Hunger Games, punition visant des ados pour un soulèvement ayant eu lieu 49 ans plus tôt, montre toute sa cruauté. Une série trépidante qui pose de vraies questions sur la politique sociale.

Hunger Games, série en 5 tomes de Suzanne Collins, Pocket Jeunesse.

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Hypallage est une série qui brasse des sujets contemporains. Sexualité, rascisme, sport, drogue, amitié mais aussi influence des mauvaises fréquentations sont au coeur du parcours des personnages. Sylvain Pattieu met en lumière certains d’entre eux selon les tomes, mais tous se croisent et se connaissent. Les ados trouveront forcément au moins un personnage auquel s’identifier, et les autres leur permettront de s’interroger sur les choix et le poids de la société.

Hypallage, série en 4 tomes de Sylvain Pattieu, L’école des loisirs.

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Dystopie ou anticipation ? Marion Brunet laisse cette inquiétante question en suspens. Car on reconnaît bien la France d’aujourd’hui dans l’univers d’Ilos. Sauf que le dérèglement climatique est à son paroxysme, tout comme les inégalités sociales. Ce qui crée des tensions effroyables dans le quotidien la population. Montée des eaux à Marseille, pluies diluviennes à Paris, corruption et violence… L’auteur crée une intrigue prenante autour d’un groupe de personnages adolescents qui refuse de baisser les bras. Amitié, amour, entraide, engagement, écologie et justice sociale sont au coeur de cette série riche en aventures et en personnages attachants.

Ilos, série en 3 tomes de Marion Brunet, Pocket Jeunesse.

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Difficile de présenter Méto sans trop en dévoiler. Car Yves Grevet a créé un univers complexe qu’il ne dévoile qu’au fil des tomes. Ce n’est pas un hasard si les titres des tomes successifs annoncent des zones de plus en plus étendues (La maison, L’île, Le monde). Ainsi, c’est aux côtés de Méto, cloitré avec 63 autres enfants dans une Maison dirigée d’une main de fer par les César que le lecteur va se questionner, chercher des indices et se lier d’amitié. Roman d’anticipation a forte connotation politique, Méto est une série stimulante qui pousse à s’interroger sur les limites du pouvoir et la nécessité de prendre des risques pour bousculer l’ordre établi. En 2022, l’auteur a publié Zone noire, un quatrième tome pouvant être lu indépendamment des précédents.

Méto, série en 3 tomes d’Yves Grevet, Syros

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Si vous aimez l’histoire et les univers steampunk, Les mystères de Larispem sont faits pour vous ! Lucie Pierrat-Pajot fait dévier le destin de la France à partir de la Commune : les communards ont gagné et fait sécession avec le reste du territoire français. La société se veut plus égale, Jules Verne a inspiré nombre d’inventions facilitant le quotidien… mais tout n’est pas si rose. Les aristocrates déchus préparent leur retour, et les bouchers sont devenus la classe dirigeante. L’auteure s’est d’ailleurs inspirée de l’étonnante construction des mots propre à ce métier pour asseoir leur autorité. Là encore, les héros adolescents sont particulièrement attachants et les enjeux prenants.

Les mystères de Larispem série en 3 tomes de Lucie Pierrat-Pajot, Gallimard jeunesse.

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Pallas est une série qui s’adresse aux amoureux de la mythologie. Marine Carteron propose une fresque sur 30 ans brassant personnages mythiques, guerre de Troie et féminisme. Car les femmes sont bien les premières victimes des folies de grandeur des hommes et de leur violence. Mais l’histoire est suffisamment prenante pour que le lecteur oublie le travail (pourtant conséquent) de recherche, les messages et le fait qu’il connaît l’issue du combat. Ici les intrigues sont politiques, elles impliquent des dieux, des héros et de simples mortels et chacun lutte pour sa survie. Grandiose.

Pallas, série en 3 tomes de Marine Carteron, Le Rouergue.

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Avec La Passe-miroir, Christelle Dabos propose un univers aussi foisonnant qu’ambitieux. Ophélie, son héroïne est maladroite, courageuse et très attachante. A son grand désarroi, elle fait l’objet d’un mariage arrangé qui l’oblige à quitter sa famille pour la très complexe Citacielle. Le lecteur suit ses aventures en écarquillant de grands yeux devant les trouvailles et les références de l’auteure. Difficile de réaliser que c’est un premier roman tant la société est bien construite. D’autant qu’il y a aussi un vrai travail sur le rythme, la langue et une réflexion poussée sur l’identité. Très fort et très prenant !

La Passe-miroir, série en 4 tomes de Christelle Dabos, Gallimard jeunesse.

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Le royaume de Pierre d’Angle est peuplé de personnages aux nombreuses facettes. Pascale Quiviger prend un malin plaisir à laisser le lecteur s’interroger sur les motivations et l’honnêteté de chacun d’entre eux aux côtés son héroïne Ema. Passagère clandestine sur le bateau du prince Thibault, elle fuit l’esclavage et va rencontrer l’amour. Loin du conte de fée, elle va découvrir les enjeux, les jalousies et les croyances du royaume de Pierre d’Angle. L’intrigue gagne en ampleur et en tention au fil des tomes et si le fantastique n’est jamais loin il ne prend pas le dessus sur les décisions humaines. Deux romans reprennent certains personnages mais peuvent être lus indépendamment : La dernière saison de Selim et H, mort ou vif.

Le Royaume de Pierre d’Angle, série en 4 tomes de Pascale Quiviger, Le Rouergue.

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Dans cette série qui a presque 20 ans, Patrick Ness invite ses lecteurs dans un monde post-apocalyptique. La voix du couteau c’est un monde d’où les femmes sont absentes et où chacun entend les pensées des autres. L’enfer ! Alors qu’il s’apprête à devenir un homme, Todd va faire une rencontre qui va bouleverser sa vie. La langue utilisée par l’auteur est très étonnante. Il faut un moment pour s’y faire : les phrases sont hachées, il y a des fautes de grammaire… les personnages étant dans la survie, l’éducation n’est pas une priorité et cela se lit. Rien que pour cela cette saga est intéressante. Mais elle brasse aussi des sujets comme l’altérité, l’amour, le respect de la différence et le courage. Passionnant.

Le chaos en marche, série en 3 tomes de Patrick Ness, Gallimard jeunesse.

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La saga des mystères de Jeff Wheeler, aux sublimes couverture colorées, mélange avec brio intrigues politiques, fantasy et steampunk. Deux héroïnes d’origine diverse, Cettie et Séra, y luttent pour défendre les opprimés, dans une société dans laquelle les privilèges sont bien ancrés. C’est riche, dense, passionnant, et on s’attache très vite aux personnages !

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Eragon, célèbre série de Chrisopher Paolini, a tout à fait sa place dans cette sélection ado.

Qui n’a jamais entendu parler de l’épopée d’Eragon, jeune humain qui découvre un jour un dragon, et vous son destin basculer du jour au lendemain ? Une quête initiatique, de l’aventure, des elfes, des nains, des orques, des dragons, des alliances à construire et un ennemi presque invincible, on retrouve les ingrédients classiques de la fantasy, et c’est très plaisant à lire !

Eragon, série de C. Paolini, éditée par Bayard Jeunesse

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Non, les licornes ne sont pas toujours associées aux paillettes. En tout cas, pas dans Skandar, la série en cours d’AF Steadman. Ici, elles sont au contraire carnivores et destructrices, et seuls quelques élus apprennent à les chevaucher. Skandar en rêve mais n’est pas choisi. Qu’importe, il force le destin…

Combats, quêtes héroïques, épreuves dangereuses et amitié au menu de cette série particulièrement addictive et dynamique (qui n’est pas sans rappeler parfois Harry Potter ou encore Gardiens des cités perdues), qui nous parle aussi de confiance en soi et de différence.

Skandar, série en cours d’AF. Steadman, 4 tomes traduits, Hachette jeunesse

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Et pour les plus jeunes, notre sélection pour les pré-ados de la semaine dernière !

Notre sélection de séries pour pré-ados

Les fêtes de fin d’année vont rapidement pointer le bout de leur nez. Pour vous aider à gâter vos pré-ados, nous vous avons concocté une sélection de nos séries chouchoutes à leur faire (re)découvrir. Rien de tel qu’une saga pour plonger dans l’univers d’un auteur !

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Alma est la première trilogie de Timothée de Fombelle, jusque là plutôt adepte des dilogies (les merveilleux Tobie Lolness et Vango). C’est un projet que l’auteur a longtemps porté et son ampleur est impressionnante : le nombre de personnages, leurs rencontres, leurs déplacements… mais il s’agit surtout d’une fresque sur l’esclavage avec un fond historique solide et beaucoup d’aventures portée par des héros très attachants. La plume poétique de l’auteur et son sens du rythme font de cette trilogie une pépite, agrémentée par les illustrations tout en finesse de François Place.

Alma, série en trois tomes de Timothée de Fombelle, illustrations de François Place, Gallimard jeunesse.

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Crookhaven fait partie des héritiers d’Harry Potter. Un orphelin qui intègre une école secrète réservée à une certaine catégorie de la population, la filiation est évidente. Mais J. J. Arcanjo a su se détacher de son modèle et créer un univers bien à lui avec ses codes et ses personnages hauts en couleur. Car il ne s’agit pas d’une école de sorcellerie mais de voleurs ! Les aventures sont trépidantes et plusieurs arcs narratifs s’entrecroisent pour le plus grand plaisir des lecteurs.

L’école des voleurs, série en 5 tomes de J. J. Arcanes, Pocket Jeunesse.

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Les héros des Gardiens de Ga’Hoole ne sont pas des humains mais des chouettes et des hiboux. Ce choix original fait le sel de cette série qui fait elle aussi la part belle à l’amitié, à la magie et au mystère. Car le groupe de héros fait face à de multiples rebondissements tout au long des 15 tomes qui composent cette ambitieuse saga.

Les gardiens de Ga’Hoole, série en 15 tomes de Kathryn Lasky, Pocket Jeunesse.

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Est-il encore nécessaire de présenter Harry Potter ? Et pourtant, le jeune sorcier ne pouvait pas ne pas figurer dans cette sélection. Près de 30 ans après sa première parution en francais, il représente pour tellement de lecteurs le passage de la lecture un peu forcée à la lecture plaisir ! Il faut dire que J. K. Rowling a su comme rarement avant elle en littérature jeunesse construire une intrigue complexe et prenante à même de rendre accro les plus réticents à la lecture. Un must-have dont le succès ne se dément pas avec le temps.

Harry Potter, série en 7 tomes de J. K. Rowling, Gallimard jeunesse.

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Les mystères de Mika se déroulent sur une année, à raison d’un tome par saison. Mika est une jeune orpheline suédoise du 19ème siècle. Johan Rundberg croquer avec une effrayante justesse les conditions de vie de l’époque. Froid, dangers et parasites, rien n’est épargné au lecteur. D’autant que la jeune fille va faire équipe avec un inspecteur de police bluffé par son sens de l’observation. Elle sera donc témoin et enquêtrice de la noirceur de certains contemporains. Son duo avec l’inspecteur Hoff apporte cependant humour et bienveillance à cette série très originale.

Les mystères de Mika, série en 4 tomes de Johan Rundberg, Thierry Magnier.

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Les héros des Royaumes de feu sont des dragons. La construction de chaque épisode est plutôt classique mais permet d’enrichir l’univers créé par Tui T. Sutherland. En effet, chaque dragon est le héros d’un tome et entraîne ses amis dans la recherche de sa famille. L’amitié est la valeur centrale de cette série, mais elle fait aussi la part belle à l’entraide, la tolérance et quantité de jolies valeurs ce qui rend les personnages très attachants. Une entrée dans la fantasy pour les plus jeunes.

Les royaumes de feu, série en 16 tomes de Tui T. Sutherland, Gallimard jeunesse.

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Steam Sailors est une saga d’aventures qui, comme son nom l’indique, tient du roman de piraterie et de l’univers steampunk. Enjeux politiques, personnages hauts en couleurs, magie et destinée, on ne peut pas dire que le lecteur s’ennuie tout au long des trois tomes qui composent cette série. D’autant qu’E.S. Green met aussi en scène des femmes au fort caractère et aux talents certains. Une vraie échappée sur l’Héliotrope !

Steam Sailors, série en 3 tomes d’E. S. Green, Pocket Jeunesse.

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Vous cherchez une série assez courte, qui mêle quotidien et magie, pour lecteurs à partir de 8 ans ? Les tisseurs de rêves, de Manon Fargetton, est parfait. On y découvre quatre enfants, nés le même jour, et qui ont chacun un pouvoir particulier.

Un mystère, des situations rocambolesques, de l’entraide, de l’humour, et beaucoup de tendresse pour ces quatre tomes qui sont en outre très joliment illustrés. L’identification est facile, car chaque enfant a son caractère et ses goûts. En arrière plan, plusieurs thématiques sont abordées dans la série : l’amitié, bien sûr, mais aussi le poids des attentes familiales, la peur de décevoir ses proches, la manque de confiance en soi, la séparation, le deuil – toujours avec une grande sensibilité et délicatesse !

Les Tisseurs de rêves de Manon Fargetton, série en 4 tomes, Rageot.

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Quelques années auparavant, Manon Fargetton avait écrit une série à destination des 10-12 ans, Les plieurs de temps. Cette fois, les quatre héros, plus âgés, ont un super-pouvoir en rapport avec le temps, et une vieille horloge. Ils jouent donc avec le temps, tout en s’apercevant que ce n’est pas sans conséquences…

L’aspect fantastique permet ici de parler de harcèlement, de famille, d’amitié, de confiance en soi ou encore de maladie et de deuil. Action et rebondissements sont au rendez-vous !

Les Plieurs de temps de Manon Fargetton, série en 4 tomes, Rageot.

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Difficile de parler de séries pour pré-ados sans aborder la très célèbre série à succès de Shannon Messenger, Gardiens des cités perdues ! 9 tomes parus à ce jour – sans compter les 4 intermédiaires – et le dizième ne devrait pas tarder.

Au programme : une héroïne qui découvre qu’elle appartient au monde des elfes, des créatures fantastiques plus ou moins mignonnes, des luttes de pouvoir, des complots, et même des licornes ! L’humour, les rebondissements et les sentiments se mêlent à l’histoire, pour une lecture très addictive.

Gardiens des cités perdues, série en cours de Shannon Messenger – édition Lumen, dès 2014, version poche chez Pocket jeunesse 2017

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En parlant de loooongue série, on trouve aussi La guerre des clans. Cette fois, nos héros sont des chats, non pas domestiques mais sauvages. Ils sont scindés en plusieurs clans, et vivent dans la forêt.

L’intrigue tourne principalement autour de conflits entre les clans, d’amitiés et d’amours interdits, mais cette série aborde aussi la lutte pour la survie face à des menaces humaines (avec la destruction de la forêt) ou encore l’arrivée de clans extérieurs hostiles. Au fil des cycles, de nouvelles générations apparaissent et les clans doivent s’unir pour surmonter des crises majeures.

La guerre des clans, d’Erin Hunter, série débutée en mars 2005. Editée par Pocket Jeunesse. 7 cycles traduits en français.

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À 16 ans, les ados de Scott Westerfeld subissent une opération chirurgicale qui les fait passer d’Uglies à Pretties. Alors que l’échéance arrive pour Tally, une rencontre va la faire douter des raisons d’une telle transformation. Dans un univers futuriste plutôt crédible, l’auteur américain propose à ses lecteurs de s’interroger sur le paraître et la société de divertissement à laquelle ils appartiennent. Le tout dans des romans riches en tension et rebondissements.

Uglies, série en 5 tomes de Scott Westerfeld, Pocket Jeunesse.

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Un père détective qui mène des enquêtes trépidantes dans le monde du show-biz des années 80, une jeune héroïne qui n’a pas froid aux yeux, une bande d’ami.e.s fidèles, des illustrations pétillantes, de l’action, du courage, de l’humour, des chansons… Ce sont les ingrédients de cette série d’Yves GREvet et Carole TréBOR (le nom de famille des deux personnages principaux, vous l’avez ?), illustrée par Banjamin Chaud, idéales pour les enfants dès 9 ans, où suspens, références aux eighties à gogo, sens de la famille, amitié et star-system se côtoient pour notre plus grand plaisir ! En plus, l’objet-livre, couverture cartonnée et scintillante, dos rayé et mise en page aérée, est vraiment très beau, ce qui ne gâche rien !

Détectives Grébor, série en 3 tomes, écrite par Carole Trébor et Yves Grevet, illustrée par Benjamin Chaud, Little Urban

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Jefferson est un jeune hérisson du Pays des animaux, étudiant en géographie, qui, en compagnie de Gilbert, son meilleur copain comme cochon se pique (ah ah) au jeu des enquêtes à résoudre, quitte à prendre tous les risques et à se frotter de très près aux humains du pays d’à côté, pas toujours bienveillants, c’est le moins qu’on puisse dire !
Bien sûr…qui s’y frotte…Bref ! Dans cette série en 3 volumes (pour l’instant !) suspens, rebondissements et surprises sont au rendez-vous. Le grand conteur Jean-Claude Mourlevat a l’art et la manière de donner vie à des personnages très attachants. Hérisson, cochon, écureuillE, chat ou ragondin, muets ou trop bavards, deviennent si familiers qu’on en oublie qu’ils ne sont pas de notre espèce ! Des valeurs comme l’amitié, la tolérance, la solidarité, l’empathie, le pardon, sont universelles et l’auteur nous le rappelle de la meilleure façon. Et, l’humour présent, tant dans les dialogues que dans les situations, dédramatise des sujets qui pourraient prêter au tragique : les abattoirs dans le premier tome, l’embrigadement sectaire dans le deuxième, les aberrations écologiques en matière de recyclage et le sort des pays pauvres dans le troisième. On rit même parfois de bon cœur !
Le message passe. Les aventures de Jefferson sont fidèles à ce qui constitue l’essence même de son écriture : une plume fluide, enlevée, tout en étant drôle et tendre, une faculté extraordinaire à susciter la passion chez le jeune lectorat, tout en le questionnant habilement et intelligemment sur le monde qui l’entoure.
A noter qu’une adaptation BD très réussie du premier tome est également sortie il y a peu et qu’elle pourrait elle aussi générer une série. Affaire à suivre…

Jefferson, série en 3 tomes, de Jean-Claude Mourlevat, Gallimard Jeunesse

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Et la semaine prochaine retrouvez notre sélection de séries à destination des ados !

De l’intérêt d’adapter des livres de jeunesse au cinéma ou en série

En 2022, nous avons envie de lancer une nouvelle rubrique intitulée « Du blanc de la page au bleu de l’écran » consacrée aux adaptations de livres jeunesse.

Mais pour commencer, nous nous sommes interrogées sur l’intérêt de ces adaptations. Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ? Quel format nous semble le plus adapté ? Vaut-il mieux avoir lu le livre avant ? Voici quelques unes des questions autour desquelles les arbronautes ont partagé leurs ressentis.

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Quel est, d’après vous, l’intérêt d’adapter des livres jeunesse au cinéma ?

Isabelle : J’adore lire et j’aime aussi beaucoup le cinéma, même si j’y consacre moins de temps. Mais je dois constater que j’ai rarement été enthousiasmée par les adaptations à l’écran de livres, y compris ceux que j’ai aimés. Il y a, bien sûr, des impératifs de format qui font qu’on est forcément frustré.e des raccourcis qui donnent l’impression que le propos a été réduit à la substantifique moelle – la première réaction de mes enfants en découvrant les films de Harry Potter (J. K. Rowling) ou celui des Royaumes du Nord (Philip Pullman) était indignée de voir qu’autant de choses étaient passées à la trappe. Parfois, le scénario s’écarte pour mieux coller aux attentes en ajoutant par exemple une romance qui n’était pas du tout dans le livre de départ – est-ce que, par exemple, vous avez vu Brisby, adaptation contestable d’un superbe roman de Robert C. O’Brien ? Ou l’adaptation en série Netflix de Watership Down de Richard Adams ? De manière plus générale, le ressenti est moins riche qu’à la lecture, peut-être aussi parce qu’on perd la singularité de la plume. Et il peut y avoir des décalages liés au fait que le « film » qui s’imprime dans notre esprit à la lecture des mots est singulier, unique, et donc différent de celui qu’un réalisateur nous montre. Mais justement, sans doute cela représente-t-il un intérêt important de l’adaptation : nous permettre de revisiter un texte en nous invitant dans une autre lecture, tout aussi personnelle que la nôtre. 

Linda : Je pense qu’une adaptation vise un public plus large. Le réalisateur se fait généralement plaisir en adaptant un livre qu’il a aimé, qu’il a partagé avec ses enfants, peut-être. Il en propose une interprétation personnelle qui, offerte à un plus large public, sera soumise à la critique. Or, cette vision est personnelle en ce qu’elle ne pourra séduire tout le monde. Les critères d’adaptation semblent suivre un code précis qui vise à garder la substance de base. Le scénario se concentre donc sur l’intrigue principale et occulte tout ce qui la nourrit car cela devient superflu. J’avoue préférer le format « série » qui laisse plus de place (plus de temps) et permet donc de suivre plus fidèlement un récit. Adapter pour un public jeunesse me semble aussi être une manière d’inviter les parents à découvrir des univers que leurs enfants apprécient. Car beaucoup de parents ne lisent pas de littérature jeunesse. Je pense donc qu’un film peut rapprocher les membres d’une même famille et leur offrir un sujet de discussion intéressant. 

Colette : Je pense qu’il faut distinguer les adaptations de romans jeunesse et les adaptations d’albums ou de BD. En effet si je suis complètement d’accord avec vous concernant l’inévitable appauvrissement de l’œuvre romanesque (même si j’ai une exception en tête, La Vague de Todd Strasser, que Gabrielle a présenté récemment sur le blog), pour ce qui est de l’adaptation de BD ou d’albums, la plupart du celles que j’ai pu voir, sont vraiment formidables et enrichissent véritablement le texte initial. Je pense à La Chasse à l’ours d’Helen Oxenbury et Michael Rosen notamment, un classique de la littérature enfantine adapté par Johanna Harrison et Robin Shaw en 2018. Cet album qui m’était restée complètement énigmatique prend un sens tout nouveau grâce à la narration beaucoup plus explicite du dessin animé. De même pour Le Gruffalo, Le Petit Gruffalo, Mr Bout de bois ou encore Zébulon le dragon et les médecins volants de Julia Donaldson et Alex Scheffler. Leurs adaptations en dessins animés sont vraiment des petits bijoux de délicatesse, de sensibilité, d’humour tendre et de poésie. Le trait de l’artiste y est parfaitement respecté et on prolonge concrètement le plaisir de la lecture à travers elles.

Lucie : Je suis d’accord avec ce que vous dites : on perd souvent en profondeur lors d’une adaptation de roman par manque de temps, forcément ! Et je rejoins Linda sur la vision personnelle du réalisateur. Il y a, je pense, une distinction à faire entre le projet personnel d’un cinéaste qui retrouve ses préoccupations dans un roman jeunesse et souhaite l’adapter (je pense à Hugo Cabret par Martin Scorsese par exemple, dans lequel on retrouve nombre de ses thèmes de prédilection) et un studio qui décide d’adapter un succès pour profiter de sa notoriété. Ce deuxième cas ne fait pas nécessairement des navets mais on perd souvent quelque chose en route. C’est amusant Colette, si le graphisme du Gruffalo et du Petit Gruffalo sont extrêmement fidèles, personnellement je n’ai pas vu l’intérêt d’ajouter l’introduction des écureuils. J’espère que l’on aura l’occasion d’en discuter plus en détail dans un article !

Isabelle : C’est vrai que l’adaptation de Hugo Cabret est très réussie. Ce roman graphique hors-classe de Brian Selznick offrait aussi un terrain de jeu privilégié pour Martin Scorsese, puisque l’intrigue évoque les débuts du cinéma et l’objet-livre jouait sur les codes du film avec ses fondus au noir, ses passages aux airs de folioscope, ses illustrations en noir et blanc et ses multiples clins d’œil aux premiers films.

Linda : Il y a effectivement de très bonnes adaptations romanesques. Je pense aussi à La Fameuse invasion des ours en Sicile. C’est un film vraiment superbe avec une animation originale qui sort des sentiers battus. Le film s’écarte un peu du roman de Dino Buzzati mais en conserve l’essence. Et pourtant c’est un film qui a fait très peu parler de lui, ce qui est dommage.

Quant à la question de l’adaptation en séries, qui est très riche aussi, à laquelle pensais-tu Linda ?

Linda : His Dark Materials (adaptation des Royaumes du Nord) va bien plus loin que le film proposé quelques années plus tôt (A la croisée des mondes : La boussole d’or de Chris Weitz). Le texte de Philip Pullman est tellement riche et complexe qu’un film de deux heures ne saurait en restituer toutes les subtilités. Je ne dis pas que l’adaptation est parfaite mais on ne peut nier que le résultat est très satisfaisant et plus près du texte de départ.

Isabelle : Tout à fait d’accord avec toi, Linda, sur cette adaptation que nous avons énormément appréciée également ! Je pense aussi que le format de la série permet une expérience immersive plus proche de celle que l’on vit quand on se plonge dans un pavé que ne le permet un film. Comme dans un livre, on finit par avoir l’impression de connaître les personnages et le format permet de développer des intrigues secondaires au sein d’une trame plus complexe. Et de faire la part belle au décor et à l’univers, ce qui est essentiel pour une série comme Les Royaumes du Nord. C’est étonnant, à cet égard, que les adaptations à l’écran de livres ne fassent pas plus souvent le choix de la série plutôt que du film.

Pour rebondir que ce que disait Linda un peu plus tôt, préférez-vous qu’une adaptation soit fidèle au texte, ou cela ne vous gêne pas forcément que le réalisateur prenne des libertés du moment que l’esprit est respecté ?

Linda : Tout dépend des libertés prises. Je trouve que parfois cela dynamise le récit ou dépoussière un texte désuet. A partir du moment où l’on n’occulte pas le message que l’auteur.e a voulu faire passer, ou ne dénature pas l’histoire et les personnages, ça ne me gène pas outre mesure.

Colette : L’adaptation que je prends souvent en exemple pour démontrer que parfois elle peut dépasser l’œuvre originale est celle que Dennis Gansel a faite du roman La Vague de Todd Strasser que nous présentait récemment Gabrielle. En effet le réalisateur transpose le récit de Todd Strasser dans un tout autre contexte historique et géographique mais cela renforce complètement le message de l’auteur : l’expérience pédagogique du professeure d’histoire qui est le héros du récit redouble de sens en se situant dans l’Allemagne contemporaine. La réécriture de la fin – qui pouvait sembler insipide dans le roman – gagne en profondeur en devenant particulièrement tragique. J’aime d’ailleurs beaucoup travailler la comparaison entre le roman et le film avec mes élèves tellement les partis-pris du réalisateur sont riches. Cette comparaison permet de souligner à quel point le travail de l’adaptation est un travail de création à part entière.

Isabelle : Je n’ai pas de position de principe, il me semble que tout dépend de la démarche. Dans certains cas, on sent que l’on s’éloigne de l’œuvre de départ pour des raisons contestables liées aux contraintes pratiques du format du film ou des attentes du public anticipées par les producteurs du films – par exemple la manie de vouloir mettre de la romance ou du sensationnalisme là où il n’y en avait pas, de caricaturer les personnages ou de privilégier le happy-end. Si la démarche est de revisiter sur un mode personnel ou sous la forme d’une nouvelle proposition, ou de dépoussiérer comme dit Linda, je dirais que tout dépend du résultat. Je me suis beaucoup posé la question à propos du classique canadien Anne de Green Gables de Lucy Maud Montgomery, récemment réédité par Monsieur Toussaint Louverture et adapté sous forme de série par Netflix. Les connaissez-vous ? La série s’éloigne pas mal du propos initial et y importe des problématiques contemporaines (autour du féminisme, des sexualités, du racisme) qui n’auraient pas été formulées ainsi au début du 20e siècle, lorsque joue l’histoire. Cela dit, replacé dans le contexte de l’époque, le roman était probablement déjà subversif et progressiste sur ces questions et la série ne me semble donc pas le dénaturer. Nous avons adoré la regarder en famille.

Linda : Je n’ai pour ma part pas du tout apprécié cette adaptation (je me suis arrêtée à la saison 1) qui importe des questionnements d’aujourd’hui sur la place de la femme dans la société et sur sa sexualité, et s’éloigne du roman sur bien des aspects. La question du racisme est, cela dit, déjà abordée dans un des volumes de la série. Je trouve que cette adaptation dénature l’œuvre originale car elle en enlève bien des caractéristiques pour les remplacer par d’autres… Cela m’a fait penser à une commande pour répondre à des attentes commerciales et non à une adaptation. Mais je suis sans doute peu objective sur ce livre que j’adore tout particulièrement. Je suis par ailleurs très attachée à la série de téléfilms de Kevin Sullivan réalisée dans les années 80. Megan Follows fait une Anne Shirley parfaite. Pour le coup, j’ai préféré l’adaptation Little Women par Greta Gerwig qui choisit aussi de l’aborder par le prisme du féminisme, un thème déjà très ancré dans Les filles du docteur March, de Louisa May Alcott.

Lucie : Pour moi deux points s’opposent sur le sujet : la possibilité d’approfondir vraiment l’univers dans une série est intéressante. Mais dans le même temps, regarder une série demande vraiment beaucoup de temps, bien plus qu’un film. Cela demande un investissement que l’on est peut-être pas toujours prêt à mettre quand on connaît déjà l’histoire, les personnages, les rebondissements, etc. Personnellement, il faudrait vraiment que j’ai adoré le livre pour m’engager dans une série, alors que je regarde volontiers les adaptations en films.
Par ailleurs, pour rebondir sur la remarque d’Isabelle, autant qu’un auteur s’approprie l’œuvre ne me gêne pas, autant quand on sent les thèmes à placer pour satisfaire le plus grand nombre, j’ai facilement le sentiment que le roman original est trahi. Je déteste ça !

Dans quel cas trouvez-vous que l’œuvre originale se prête plus à une adaptation en film en prises de vues réelles ou en film d’animation-dessin animé ?

Linda : Et bien si on part d’un album, les personnages existent déjà visuellement et il me parait difficile de ne pas reprendre leurs traits si on veut toucher le jeune public. En revanche, pour les romans, c’est autre chose. Quand les personnages sont des animaux, c’est probablement plus facile de passer par l’animation ou le stop motion comme dans l’adaptation Fantastic Mr Fox de Wes Anderson par exemple. Je me suis souvent imaginée une adaptation en série d’animation pour Harry Potter. Je trouve que l’histoire s’y prêterait bien et qu’il serait assez facile de représenter les personnages car J.K. Rowling les décrit vraiment très précisément.

Isabelle : Je ne me suis jamais posé la question, mais je suis plutôt d’accord avec Linda. Peut-être que moins l’histoire est réaliste, moins elle se prête aux prises de vue réelles ? Après, je dirais que c’est une question de projet et que les deux sont souvent envisageables, question de goût. Je pense que pour ma part, je trouverais plus facile de me tourner vers le dessin-animé ou l’animation. Un autre excellent exemple est l’adaptation de Souvenirs de Marnie (roman réédité récemment par les éditions Monsieur Toussaint Louverture), par les studios Ghibli. C’est une histoire qui pourrait très bien être filmée avec les acteurs, mais le film d’animation rend magnifiquement le côté onirique, tout en transportant l’intrigue dans un décor japonais qui donne quelque chose de très différent.

Qu’est-ce qu’un film peut apporter à un livre ?

Lucie : La musique est particulièrement importante pour moi. C’est elle qui va me permettre d’être immergée dans l’histoire. Pour les lecteurs manquant d’imagination, les effets visuels sont aussi l’occasion de voir des éléments imaginés par l’auteur. Je pense par exemple au plafond de la grande salle de Poudlard dans Harry Potter, ou à l’arbre dans Quelques minutes après minuit que j’avais beaucoup de mal à me représenter à la lecture.

Colette : Comme toi Lucie, je pense que pour les univers particulièrement merveilleux, comme celui d’Harry Potter, la vision du réalisateur ou de la réalisatrice va permettre la découverte d’un imaginaire supplémentaire. De même pour la science-fiction : des choses difficiles à imaginer comme les districts et le fonctionnement des jeux dans Hunger Games ou les catégories de la société de Divergente vont être rendues tangibles grâce à l’adaptation cinématographique.

Isabelle : Ça sera aussi une représentation différente de celle qui s’était projetée dans notre esprit à la lecture. En ce sens, le film peut être une façon plaisante de prolonger l’immersion dans un univers ou une histoire que l’on a particulièrement aimé.

Linda : Je vous rejoins tout à fait. Mais je dirai qu’un film apporte généralement une notoriété supplémentaire à un récit, ce qui va booster les ventes et donc enrichir bien du monde… C’est une vision assez négative du monde cinématographique, mais malheureusement pas complètement fausse.

Isabelle : C’est vrai que certains livres vont trouver leur public (ou trouver un public incomparablement plus large) suite à leur adaptation à l’écran.

Hésitez-vous avant d’aller voir une adaptation ?

Linda : Si le roman m’a vraiment plu, je ne me pose pas de questions et je vois son adaptation. Probablement par simple curiosité, mais aussi parce que j’espère retrouver le plaisir que j’ai ressenti à la lecture. C’est aussi une façon de prolonger l’aventure, comme tu le disais Isabelle.

Lucie : Tout à fait d’accord avec toi. Mais c’est aussi prendre le risque de sortir très énervé si l’adaptation est loupée !

Colette : Moi non plus, je n’hésite jamais, je trouve que c’est toujours un chouette défi intellectuel ! Une sorte de « jeu des 7 différences » en taille réelle ! Mon mari est passionné de Dune depuis qu’il a vu le film de Denis Villeneuve et depuis il s’est lancé à corps perdu dans la lecture des livres de Franck Herbert pour le plaisir de retourner vers le film et d’y retrouver les éléments de réécriture du réalisateur.

Linda : C’est un jeu que j’aime beaucoup pratiquer aussi, je peux lire un roman, voir son adaptation et relire, et revoir, pour être sûre de n’avoir rien manqué.

Isabelle : Mes moussaillons sont très forts à ce jeu-là, ce qui peut être assez pénible lors du visionnaire où ils vont toujours trouver à déplorer des écarts et des raccourcis. Eux préfèrent clairement la fidélité à l’œuvre d’origine !

Lorsque l’on n’a pas eu l’opportunité de lire le livre avant son adaptation, vaut-il mieux lire le livre ou voir le film avant ?

Linda : J’ai découvert Harry Potter par le cinéma. J’avais déjà testé le livre plusieurs fois et j’avais du mal à dépasser les premiers chapitres que je trouvais particulièrement longs. J.K. Rowling répète plusieurs fois chaque étape de mise en situation avant d’enfin envoyer Harry à Poudlard. J’avoue que ça m’ennuyait profondément. Et finalement une fois vu le film (et après coup je dois dire que l’adaptation du premier volet n’est pas exceptionnelle), j’ai eu envie de lire ces livres qui figurent aujourd’hui dans ma top list, quoi que je n’aime toujours pas beaucoup le premier tome.
De même, j’ai découvert Orgueil et Préjugés et Jane Austen par la série TV de 1995 (avec Colin Firth et Jennifer Ehle). Et c’est une chance car je serais probablement passée à côté de quelque chose d’assez exceptionnel. J’imagine que l’on a moins d’attentes quand on commence par le support visuel et le risque d’être déçu est donc moins important que si l’on commence par la lecture. Cela dit, et ce n’est pas du « jeunesse », j’ai préféré le film Le journal de Bridget Jones à son livre, que je n’ai même pas su finir. 

Lucie : Une fois que l’on a vu le film, il est difficile de se défaire des images. Je pense à Mary Poppins, que j’ai regardé de nombreuses fois enfant. J’ai été déroutée par la lecture du roman de Pamela L. Travers car le personnage est très différent et je ne retrouvais pas les scènes clés du film. Et quand le film ne fonctionne pas, cela ne donne pas envie de découvrir le livre alors qu’il peut-être beaucoup plus réussi. Par exemple, j’ai vu Sublimes créatures à l’époque de sa sortie en salles (sans même savoir que c’était une adaptation) et, ne l’ayant pas aimé du tout, je n’ai pas envie de découvrir l’œuvre originale !

Colette : Je dirai qu’il vaut mieux lire le livre après finalement ! C’est ce qui m’est arrivé avec Harry Potter et j’ai été ravie de découvrir tant de choses insoupçonnées alors que j’avais l’impression que le film était très riche.

Isabelle : Une fois n’est pas coutume, je ne suis pas d’accord ! Le plaisir de l’intrigue et de la tension narrative sont pour moi quelque chose de très important à la lecture. Hors de question de laisser un film me divulgâcher le dénouement ! Surtout, j’aime découvrir le texte sans image préconçue et me faire mon propre film, si je puis dire, avant de découvrir celui de quelqu’un d’autre.

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Et vous, aimez-vous voir des adaptations ? Laquelle vous semble la plus réussie ? N’hésitez pas à partager vos commentaires et vos coups de cœur pour nous aider à lancer cette nouvelle rubrique !

Lecture commune : La Passe-miroir, Les Fiancés de l’hiver

Certaines d’entre nous s’étaient déjà plongées dans l’univers de Christelle Dabos. Mais la sortie du quatrième et dernier tome de la série de La Passe-miroir en novembre a créé une nouvelle envie : celle de découvrir ou de relire le premier opus, Les Fiancés de l’hiver et de nous retrouver autour d’une lecture commune. Les avis divergent, mais c’est ce qui est intéressant alors allons-y !

La Passe-miroir, Les Fiancés de l’hiver, de Christelle Dabos. Gallimard Jeunesse, 2013.

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Lucie : On a beaucoup parlé de La Passe-miroir depuis la sortie du premier tome en 2013, qu’est-ce qui vous a donné envie de vous y plonger maintenant ?

Pépita : Le confinement ! Je ne suis pas forcément une adepte des séries, je déteste attendre deux ans entre chaque sortie… Pas d’accès à la médiathèque où je travaille alors j’ai plongé dans les bibliothèques de la maison et ô surprise ! La Passe-miroir en quatre tomes que j’ai consciencieusement offerts à ma fille quand elle était ado… Une bénédiction pour se changer les idées, voyager ailleurs et ne pas rester en rade de lectures trop longtemps.

Ladythat : La curiosité ! Il m’arrive souvent de laisser passer un livre quand on en entend parler partout, tout le temps. Car cela me fait peur d’être déçue par un roman dans lequel j’aurais placé trop d’espoir. Le fait de le lire bien plus tard permet de prendre plus de recul.

Isabelle : Cela fait des années que j’entends parler de cette série, mais mes enfants étaient trop jeunes et comme Pépita, les séries ne sont pas mon format de prédilection. Contrairement à mon fils aîné qui en lit des quantités ahurissantes et me conseille celles qui lui plaisent le plus. Et sans aucun doute, celle-ci en fait partie !

Lucie : Le fait de savoir que c’est le premier d’une série de quatre tomes, c’est plutôt un point positif ou négatif pour vous ?

Pépita : Je n’aime pas trop la lenteur d’un univers, je comprends qu’il faille du temps pour qu’il s’installe mais si c’est trop, ça me rebute. Dans le cas présent, non, car j’ai le temps.

Ladythat : A partir du moment où l’écriture est bonne et l’histoire de qualité, je ne m’arrête pas au nombre de volume. Quoi que s’il y en a vraiment beaucoup, j’ai tendance à m’essouffler avant la fin.

Isabelle : Aucun problème, sur le principe, si on n’a pas l’impression que l’auteur délaye le propos. J’ai pu prendre énormément de plaisir à lire des séries qui mettaient ce format à profit pour proposer un univers complexe, des personnages qui évoluent, une intrigue qui se renouvelle. C’est un peu la même chose que regarder une série télévisée plutôt qu’un film, cela peut être très immersif ! Les séries sont super aussi pour les boulimiques de lecture comme mon fils qui adore avoir plusieurs tomes à se mettre sous la dent. Je dis tout cela généralement, mais concernant cette série, je n’ai encore lu que le premier tome !

Ladythat : Ophélie semble plutôt banale au premier abord. Comment la décrieriez-vous ?

Lucie : Ophélie est décrite comme maladroite, manquant de confiance en elle, mais elle fait preuve d’une grande force de caractère. On retrouve cette dualité dans sa description physique : elle est petite, fluette, a un visage « placide » mais le fait qu’elle exprime peu ses sentiments ne veut pas dire qu’elle ne ressent rien.
J’apprécie chez elle qu’elle ne fasse pas d’esclandre mais qu’elle ne se résigne pas pour autant quand la situation ne lui convient pas. Berenilde lui en fait d’ailleurs la remarque : « Vous êtes très forte pour dissimuler votre insolence sous de petits airs soumis. »
Une héroïne décrite comme « seulement bonne à lire », même si ce sont des objets, ne peut que me plaire !

Pépita : Ophélie cache bien son jeu… mais sans le vouloir ! J’ai de suite apprécié ce personnage pour sa rigueur morale, sa loyauté, son intelligence, sa capacité d’observation. Ce que j’aime aussi, c’est sa faculté à toujours poser des questions pertinentes sous son air placide et calme. Ceci est compensé par une maladresse légendaire mais elle s’en sort finalement fort bien. Son apparence la déjoue mais elle en fait une force. J’ai aimé aussi cette opposition. Elle sait se faire apprécier avec humilité aussi. Il y a aurait tant à en dire et j’en suis au début du tome 3 et je m’attends à ce qu’elle nous surprenne toujours plus.

Isabelle : Je vous rejoins sur tout ! Ophélie, c’est un peu la force tranquille. Une très belle héroïne, j’ai trouvé, qui bat en brèche beaucoup de stéréotypes. D’autant plus intéressante qu’elle apprend et se révèle au fil du texte. Et comme vous, j’ai la forte impression qu’elle en a encore pas mal sous le pied !

Ladythat : Thorn et Archibald sont très différents l’un de l’autre. Alors que le premier apparaît austère et sinistre, le second semble plutôt ouvert et jovial. Que pensez-vous de ces personnages ?

Lucie : Je trouve qu’ils se complètent bien. Ils sont totalement opposés, et d’ailleurs, ils se détestent cordialement. Ce qui est amusant c’est que, comme tu le dis, chacun d’eux est assez caricatural dans son genre. Mais ils gagnent tous deux en complexité et en crédibilité au fil des livres et c’est ce qui m’a plu dans ces personnages.
Tous deux se révèlent aussi très loyaux (le tout est de savoir à qui et à quoi) et mettent en œuvre tous les moyens à leur disposition pour atteindre leurs objectifs. Des moyens très différents, mais je trouve qu’ils se ressemblent sur ce point.

Pépita : Alors ça c’est le jour et la nuit. Mais en même temps je me dis au fur et à mesure qu’ils ont les mêmes qualités mais l’expriment fort différemment. Ils ont aussi une faille chacun et la cachent aux autres. C’est ce qui fait leur force et leur faiblesse. J’ai apprécié d’emblée Archibald, Thorn beaucoup moins. Je trouve que l’auteure se répète le concernant… ça m’a un peu agacée dans le deuxième tome. Mais ils ont tous les deux une force de caractère hors du commun et une loyauté aussi. Et je gage qu’ils vont tous les deux aider Ophélie dans sa quête !

Isabelle : N’ayant lu qu’un tome, je suis encore dans les ténèbres sur ces deux personnages, mais les deux m’inspirent plutôt de la sympathie. On voit bien dans vos réponses que les personnages de cette série sont tous complexes et se révèlent petit à petit, au fil des pages. C’est quelque chose que j’ai apprécié et qui rend cette lecture addictive. Cela dit, je suis d’accord avec toi, Pépita, sur le côté agaçant des répétitions sur certains personnages : la taille immense et la froideur de Thorn, les batifolages d’Archibald, la beauté de Berenilde, les dents chevalines de la tante Roseline… 

Lucie : Anima et le Pôle sont des univers très différents, encore une fois en opposition sur de nombreux points (après Archibald et Thorn, il me semble que cette dualité est vraiment à la source de beaucoup d’éléments dans ce roman). A quoi vous ont-ils fait penser? Quelle arche préférez-vous ?

Pépita : Je préfère Anima c’est certain. On dirait Alice au pays des merveilles sous certains aspects. Le Pôle me fait penser à la cour du Roi Soleil et aussi à Alice au pays des merveilles sous d’autres aspects. Deux mondes opposés par leurs valeurs. Et aussi par leur atmosphère. C’est curieux mais en ce qui me concerne, les mondes m’intéressent moins, une description me suffit (beaucoup de répétitions là aussi). Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages et leurs motivations, même si je le reconnais, celles-ci sont très liées aux mondes dans lequel ils évoluent.

Ladythat : Je rejoins Pépita sur la comparaison du Pôle à la Cour du Roi Soleil, c’est tout à fait ça, le faste, le grandiose, tout cela n’est que paillette pour en mettre plein les yeux. Pourtant on peut supposer que ça ne concerne que la Citacielle puisque l’arrivée au Pôle fait plutôt allusion au froid glacial des contrées du nord. On se croirait dans un roman de Jack London avec toute cette neige, le voyage en traîneau, le vent qui te glace la peau… Mais la Citacielle m’a aussi fait penser à « Inception » le film de Christopher Nolan dans lequel des architectes créent des mondes illusoires qui semblent pourtant réels à ceux qui y vivent.
Anima semble beaucoup plus pacifique et agréable à vivre même si les Doyennes semblent laisser peu de libre arbitre aux habitants. Et oui, bien entendu, on ne peut que penser au Pays des Merveilles d’Alice avec ses objets animés. Malgré toutes leurs différences, je pense que j’aurais du mal, au bout d’un seul volume, à donner ma préférence à l’une ou l’autre des arches. J’ai envie de croire que le Pôle regorge de surprises (je n’ai pas assez avancé dans le tome 2 pour en être certaine encore) et pourrait me plaire une fois sortie de la Citacielle. De même, si les valeurs d’Anima proposent une ambiance plus « respirable », j’aurais besoin d’en savoir plus pour me convaincre que c’est un endroit vraiment agréable.

Lucie : Le Pôle m’a aussi fait penser au Versailles de Louis XIV avec ces fêtes ininterrompues, ces intrigues de courtisans… Je n’avais pas pensé au côté « Inception » mais c’est tout à fait juste !
C’est vrai, il est difficile de faire un choix, heureusement nous n’avons pas à le faire. Mais je trouve que l’opposition entre les deux arches, si elle peut sembler un peu systématique (car cela va de la météo à l’organisation sociale – matriarcale et relativement égalitaire sur Anima, patriarcale et très hiérarchisée au Pôle – en passant par le rôle de la mémoire), apporte une tension dramatique intéressante. D’autant que cela concerne aussi bien des détails que des éléments essentiels.

Ladythat : Ça donne à réfléchir… ce qui me parait dramatique, c’est plutôt le système de castes et toutes les inégalités que cela engendre. Le quotidien d’Ophélie est également terrible ; elle subit des violences et personne ne semble s’en inquiéter. Même sa tante se contente de constater sans pour autant sembler alarmer et je ne parle même pas d’Ophélie qui tempère tout ça avec beaucoup trop de facilité. (J’ai été particulièrement émue après l’épisode du panier d’oranges) Finalement l’auteure en dévoile très peu sur Anima et si, au premier abord j’avais envie de croire que la vie y était bien agréable, je me rends compte en avançant dans l’histoire que l’auteure s’amuse vraiment à jouer sur les apparences et maîtrise parfaitement l’art des dissimulations et faux-semblants.

Isabelle : Une autre question qui m’intrigue beaucoup, c’est la nature et l’origine de ces arches. Comment en est-on venu à cet univers éclaté en mondes si radicalement différents les uns des autres comme vous l’avez souligné ? Le premier tome pourrait suggérer qu’il s’agit d’une uchronie dans laquelle le monde que nous connaissons aurait (littéralement) volé en éclats. C’est vraiment quelque chose que j’espère voir élucidé dans les tomes suivants ! Sinon, je trouve les arches permettent d’éclairer de façon assez maligne toutes sortes de problématiques plus modernes qu’il n’y paraît au premier regard, notamment comme vous l’avez dit la société de cour (et si l’on va plus loin la dictature du paraître), mais aussi par exemple les relations entre centre et périphérie, avec des provinciaux marginalisés, voire méprisés.

Lucie : J’aimerais aussi aborder le sujet des pouvoirs. Souvent ce sont des excuses que les auteurs utilisent pour sortir leurs personnages de situations inextricables de manière rapide et facile. J’avoue que certains livres m’ont rapidement agacée à cause de cela. J’ai apprécié que ce ne soit pas le cas ici. Christelle Dabos explore bien les deux facettes : ce qu’apportent les pouvoirs mais aussi le revers de la médaille, la difficulté de vivre avec, la nécessité d’apprendre à les utiliser, la confusion qui peut se créer entre pouvoir et personnalité (notamment quand Ophélie a l’impression de n’être qu’une paire de mains pour son entourage). J’ai trouvé intéressant que l’auteure creuse cet aspect.
Par ailleurs, ce qui m’a plu c’est la cohérence de l’ensemble de l’œuvre. L’univers qu’a créé Christelle Dabos est magique, et il faut être solide pour mener à bout quatre tomes sans perdre le fil. Ma première lecture m’avait laissé une impression globale de logique, mais j’ai tout de même été surprise de m’apercevoir lors de cette relecture qu’il y avait un écho dès la page 16, alors que ces phénomènes ne prennent une réelle importance que dans les tomes 3 et 4 (je ne divulgâche pas, le quatrième tome étant intitulé La tempête des échos). On ne peut que saluer la maîtrise de l’auteure.

Isabelle : Comme toi, je trouve que le merveilleux et la magie sont très bien dosés. Effectivement, la magie n’offre pas de solution de facilité, il y a des revers à la médaille et Ophélie n’a pas envie d’être réduite à ses pouvoirs. J’ajouterais qu’elle est soucieuse de s’en tenir à un recours éthique, se refusant par exemple à « lire » des objets contre la volonté de leurs propriétaires. Plus généralement, je trouve qu’il y a quelque chose de vraiment réjouissant dans les pouvoirs des différents clans, qui témoignent de l’imaginaire impressionnant de Christelle Dabos. Ils peuvent faire rêver, nous inviter à imaginer leurs répercussions potentielles, voire à réfléchir aux dérives possibles… Et en même temps, elle sait trouver le bon dosage et je n’ai pas eu l’impression d’un feu d’artifice de magie qui parte dans tous les sens.

Lucie : Quel(s) aspect(s) de ce monde imaginaire vous a (ont) le plus plu ?

Pépita : Le côté fantastique des arches, les pouvoirs familiaux, le mystère autour du Livre, les personnages (j’adore la tante Roseline et Archibald), le côté volontaire d’Ophélie (elle me rappelle Bouma !, en tous cas, c’est elle que je vois !), Thorn m’énerve un peu (un peu moins depuis que j’ai attaqué le 3) et puis tous les clins d’œil fait à la société actuelle ainsi que les enjeux écologiques. C’est très riche ! Par contre, il y a quand même des longueurs, et des tics de langage un peu agaçants. Mais je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Ladythat : L’auteure a énormément d’idées intéressantes. J’aime beaucoup l’univers qu’elle a créé, les pouvoirs, l’organisation en familles, et une fois au Pôle, en castes, les personnages – comme Pépita j’aime beaucoup la tante Roseline et Archibald – et les mystères autour du Livre, des esprits de famille mais aussi de certains personnages. L’auteure joue vraiment le jeu des dissimulations, c’est très excitant ! Et cela pousse le lecteur à se remettre en question au fil des pages. Qui est bon ? Qui est mauvais ? Le parallèle avec notre société moderne est intéressant également ; entre enjeux écologiques et sociétales, elle soulève tout un tas de réflexions vraiment pertinentes.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait sur la richesse de cet univers et sur la façon dont il éclaire notre société. Si je réfléchis précisément à ce qui m’a particulièrement plu, je pense tout de suite aux pouvoirs d’Ophélie qui font vraiment rêver. J’ai bien aimé aussi le personnage de la mère Hildegarde qui règne sur les espaces qu’elle enchante et module à l’envi !

Lucie : Je me souvenais d’un cliffhanger à la fin de ce premier tome, mais je trouve que Christelle Dabos joue vraiment avec nos nerfs. Qu’avez-vous pensé en terminant ce tome ?

Pépita : Oui elle arrive juste à la fin à donner une sorte de dénouement qui incite à lire la suite, c’est sûr.

Ladythat : Elle arrive à terminer ce premier volume avec l’envie de tourner la page pour commencer un nouveau chapitre. Il faut donc forcément lire le deuxième tome.

Isabelle : J’ai trouvé cela un peu trop frustrant. On peut en débattre, bien sûr, mais je trouve que dans une série, chaque tome devrait trouver une forme de dénouement, même provisoire. Là, le récit s’interrompt en plein milieu, la césure pourrait tout aussi bien intervenir 20 pages plus tôt (ou plus tard ?). Évidemment, cela donne irrésistiblement envie de se jeter sur le tome 2, mais cela m’a laissée sur ma faim.

Lucie : Maintenant que vous avez terminé le premier tome, comptez-vous lire les autres et pourquoi ?

Pépita : Pour connaitre la vérité de cette histoire ! Ici, ils l’ont tous lu avant moi et sans spoiler, il faut vraiment aller jusque la fin pour le dénouement.

Ladythat : Absolument, j’ai d’ailleurs commencé le deuxième volume. Pour savoir comment Ophélie va s’en sortir, évoluer. Savoir si les idées que j’ai sur certains personnages ou certaines situations sont justes ou fausses. J’espère être surprise au fur et à mesure des réponses que l’auteure va apporter !

Isabelle : Comme vous, je lirai absolument la suite ! Le dénouement du tome 1 donne à penser que l’intrigue ne fait que commencer et que presque tout reste à découvrir. Je suis très curieuse de voir comment Christelle Dabos va continuer à déployer son histoire, son univers et ses personnages.

Lucie : Qu’attendez-vous de la suite ?

Pépita : D’être surprise, de réfléchir aux diverses hypothèses, de me tromper, de refaire des plans sur la comète… et surtout de connaitre la vérité !

Ladythat : Comme je le disais précédemment, j’attends surtout d’être surprise. Et bien entendu, j’ai hâte de connaître le fin mot de l’histoire.

Isabelle : Je serai particulièrement curieuse de suivre Ophélie au plus près de l’intrigant esprit de famille, Farouk, et de voir comment son personnage et son rôle à la Citacielle vont évoluer. Mais ce qui m’interroge le plus, c’est l’avenir de sa relation avec le ténébreux Thorn !

Isabelle : Pas évident de tirer une leçon d’une histoire si complexe et trouble. Qu’avez-vous retenu pour votre part de ce tome 1 ?

Lucie : Je n’aime pas trop l’idée d’une leçon. Ça m’évoque les contes moralisateurs comme ceux de Perrault. Mais je vois ce que tu veux dire, un livre n’a un réel intérêt que s’il t’interroge. Ici c’est d’autant plus compliqué que, comme tu l’as dit, l’intrigue s’arrête brutalement. Je dirais (j’y reviens !) que ce qui m’a interpellée c’est cette prise de confiance d’Ophélie dans sa capacité à sortir du rôle dans lequel on l’a mise et dans lequel elle s’est coulée par facilité. Lorsqu’il ne lui convient plus, elle trouve les ressources en elle pour rebondir et je trouve cette idée inspirante.

Ladythat : Je retiens surtout qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

Isabelle : Auriez-vous envie de recommander cette série et à qui ?

Lucie : C’est fait, j’ai beaucoup recommandé et prêté cette série autour de moi. À des collègues, des copines, dans ma famille… En revanche je pense qu’elle n’est pas vraiment adaptée à des enfants trop jeunes. C’est peut-être une idée que je me fais mais je dirais milieu de collège. Qu’en pensez-vous ? Vos enfants l’ont lu ? À quel âge ?

Ladythat : Après le tome 1, oui probablement. Plutôt à des jeunes adultes et des adolescents. Ma fille de dix ans a lu le premier tome et a eu du mal à entrer dans le récit. Je pense qu’elle n’a pas saisi toutes les subtilités, les complexités de l’histoire. Mais ayant abandonné en plein milieu du tome 2 (par ennui), je ne suis probablement pas la mieux placée pour la recommander.

Pépita : Du coup comme j’ai lu les 4… et que mon avis est plutôt en demi-teinte… je le conseillerais à de bons lecteurs jeunes ados fans d’univers fantastiques. Bons lecteurs car la construction est finalement complexe.

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Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les avis d’Isabelle, Ladythat, Lucie et Pépita (sur la série complète). N’hésitez pas non plus à nous donner votre ressenti sur ce roman : vous fait-il envie ? Peut-être l’avez-vous déjà lu et qu’en avez-vous pensé ?