Lecture commune : 72 saisons au Japon

Lucie, Héloïse et Liraloin ont décidé de partir très loin, dans un pays fantastique et accueillant. Une île où 72 micros saisons rythment la vie des japonaises et des japonais. Curieuses et charmées par ce documentaire, elles vont voulu échanger leurs impressions. Préparez-vous un bon thé matcha, et en route pour le Pays du Soleil Levant…

72 saisons au Japon, Kyùreki un calendrier de la Nature d’Emmanuelle Grundmann & Gilberte Niamh Bourget, 2025

Liraloin : Avant la lecture de ce documentaire, saviez-vous que les japonais étaient très attachés au cycle des saisons ? 

Héloïse : Je ne suis jamais allée au Japon, j’avoue connaître surtout ce pays grâce à ma lecture de mangas (j’en lis énormément), et j’avais remarqué que le printemps, et notamment la saison des cerisiers en fleurs, jouait un rôle important chez eux, tout comme certaines fêtes. Mais je n’imaginais pas qu’il y avait autant de mini-saisons ! 

Lucie : Moi non plus. Je savais qu’ils avaient un lien particulièrement fort avec la nature (les cerisiers en fleur comme Héloïse, les forêts et c’est aussi souvent le sujet des haïkus…) mais je n’avais jamais entendu parler de ces multiples saisons ! Et toi Liraloin, qui a eu la chance de visiter ce pays récemment ?

Liraloin : J’ai découvert cette subtilité sur les saisons avec le youtubeur Ichiban Japan (cela dit en passant, fait de magnifiques vidéos explicatives et dépaysantes sur les régions pas très touristiques au Japon). Je connaissais le lien très fort en particulier avec la floraison des sakuras mais pas plus. C’est en lisant beaucoup de littérature japonaise que je me suis aperçu que les saisons étaient très importantes dans le rythme de vie des japonais. Et qui plus est : qu’il y a même des micros-saisons.

72 saisons au Japon d’Ichiban Japan – Ichiban Japan, 2022

Lucie : Que pensez-vous de ces micro-saisons justement ? Elles vous paraissent “justifiées” ?

Héloïse : Je trouve ça super intéressant, cette connexion à la nature, au monde qui nous entoure, au vivant.

Liraloin : exactement Héloïse, j’adore penser que les japonais sont hyper connectés à cette Nature et à la lecture de ce livre il y a cette impression d’observation qui s’en dégage. Le fait de prendre le temps de regarder, se délecter ce qui nous entoure jour après jour presque… et toi Lucie? 

Lucie : Honnêtement en découvrant le titre j’ai trouvé que 72 saisons c’était peut-être un peu exagéré. Mais à la lecture, j’ai vraiment adoré cette attention aux détails, aux minuscules changements de la nature. Et j’ai trouvé cette approche très poétique. Une véritable invitation à ralentir et à observer nous aussi ce qu’il se passe autour de nous.

Liraloin : Je te rejoins complètement Lucie, cette poésie fait du bien car elle nous permet de s’arrêter un peu et on en a bien besoin.

Héloïse : Oui, j’ai beaucoup aimé cette idée d’observer la nature et ses infimes changements, comme marqueur de temps qui passe, mais aussi et surtout l’émerveillement de voir cette Nature si vivante…

Liraloin : D’où cette question : qu’avez-vous pensé de la construction de ce documentaire? 

Lucie : Logiquement, il est chronologique donc pas de surprise de ce côté-là. J’ai trouvé le texte concis, juste comme il le fallait pour attirer l’attention sur les infimes changements mais laisser aussi une place à l’imagination.

Héloïse : Je l’ai lu par petites touches, et j’ai aimé cet aspect chronologique, justement. C’est le genre d’ouvrage qu’on rouvre régulièrement, pour y piocher des anecdotes, des petites informations…

Lucie : En l’ouvrant je pensais comme toi le « picorer », et en fait je me suis laissée prendre au jeu de « mais quel élément va marquer le prochain changement de saison ? », un peu comme un petit suspense et je l’ai lu pratiquement d’une traite. Je trouve que l’écriture se prête bien aux deux types de lecture : ce n’est pas indigeste en continu, mais ça se lit aussi par petites touches très facilement.

Liraloin : Mais oui tu as raison Lucie ! J’ai eu cette même impression à la lecture ! Ce qui est très intéressant ici c’est que les explications données sont faites de manière ludiques et instructives, c’est fort appréciable.

Héloïse : J’ai apprécié le lien entre nature et légendes ! J’y ai retrouvé certaines dates et événements rencontrées lors d’autres lectures, et c’était très chouette de les voir illustrées et expliquées ici. 

Liraloin : C’était d’autant plus amusant que ces anecdotes m’ont bien replongé dans mon voyage donc Lucie, tu peux être fière car grâce à ce livre, je prolonge ce plaisir ! 

Liraloin : Dans la construction nous avons évoqué le contenu texte mais qu’avez-vous pensez de l’objet livre en lui-même? 

Héloïse : J’ai apprécié le format allongé avec sa couverture rigide, et la mise en page à la fois aérée et colorée. Les illustrations ont un aspect enfantin assez amusant, délicat presque, je trouve qu’elles vont bien avec l’aspect poétique de l’ensemble. 

Liraloin : Je trouve ce livre très attirant il a un format entre guide de voyage et roman graphique. Justement cela permet au jeune lecteur-lectrice de l’emporter partout. La couverture est visuellement bien réussie avec ce dégradé de saisons allant de l’hiver au printemps. J’apprécie également lorsqu’il y a une attention particulière aux couvertures intérieures. Il est soigné !

Lucie : J’ai aimé la couverture rigide, la mise en page très aérée et, évidemment, les saisons écrites en japonais qui sont quand même indispensables ! Les tonalités de couleurs de ces signes et des sous-titres sont très harmonieuses. On sent que tout a été pensé et c’est très agréable à lire.

Liraloin : Comme l’évoque Héloïse, les illustrations peuvent sembler assez enfantines. Est-ce que cela vous a plu ? 

Héloïse : J’ai été surprise au début, et puis j’ai apprécié cet aspect un peu rétro, cette impression de retomber en enfance, tout comme les enfants peuvent s’émerveiller de tout, on nous invite à nous émerveiller nous aussi. D’ailleurs, je trouve que cet ouvrage est à mi-chemin entre l’album et le documentaire. 

Lucie : Oui, j’ai aimé. Elles ont un côté « sur le vif » et en même temps, encore une fois, les couleurs sont très harmonieuses. C’est enfantin mais maîtrisé, juste une manière de signaler aux enfants que OUI, ce documentaire avec son grand nombre (72 !) et ces mots compliqués à lire (car il y a des transcriptions de mots japonais) leur est destiné. Je te rejoins Héloïse, on est vraiment entre l’album et le documentaire et j’aime beaucoup ton interprétation de l’invitation à retrouver notre émerveillement d’enfant.

Liraloin : Je vous rejoins complètement, j’ai été surprise de ce choix d’illustrations car on s’attend toujours à un trait un peu plus “japonisant” mais en réalité cela colle complètement à ce documentaire, comme vous le dites, à mi chemin avec l’album. J’ai apprécié ce trait naïf aux couleurs harmonieuses. Les illustrations d’oiseaux sont superbes !

Lucie : J’évoquais les mots compliqués ; ce n’est pas tant qu’ils sont compliqués mais plutôt que l’on trouve un savant mélange entre mots japonais transcrits et termes scientifiques précis. Dans un texte très accessible par ailleurs, j’ai trouvé qu’ils contribuaient au côté poétique de l’écriture. J’avoue que j’aime bien quand les auteurs font confiance aux enfants pour comprendre et se saisir de “mots savants”, d’expérience ils adorent ça ! Est-ce que vous aussi vous avez été séduites par ce choix ?

Liraloin : J’ai parcouru le livre suite à ton interrogation Lucie, pour ma part je ne trouve pas qu’il y ait trop de mots compliqués, c’est des mots japonais que l’on retrouve ici et là mais ils ne gênent pas la lecture. Au contraire cette attention incite l’enfant sans doute à vouloir en avoir plus ou simplement à se délecter d’un mot étranger et qui sonne bien.

Héloïse : Le vocabulaire est assez précis, il y a quelques termes scientifiques effectivement (chrysalide, par exemple), et je trouve ça chouette, mais ce n’est pas non plus trop complexe. 

Lucie : Pour conclure, à qui conseilleriez-vous ce livre ?

Liraloin : Bien évidemment à tout fan du Japon mais aussi aux personnes qui cherchent des livres pour se déconnecter en poésie ! Sa mise en page incite à le lire par petites bribes et à y revenir… 

Héloïse : Son format généreux et aéré, ce vocabulaire riche et poétique me fait penser qu’il plaira à petits et grands. D’ailleurs, à la maison, chacun y a trouvé son compte ! Qu’on soit fan du Japon, de nature ou de poésie, il y a de quoi être conquis.e !

Lucie : Je sais que beaucoup de parents râlent lorsque leurs enfants ne lisent que des mangas. Je me dis que cet album-documentaire peut être une ouverture vers un autre aspect du Japon, culturellement et poétiquement car ce pays a aussi une culture très riche dans ce domaine. Cela ne remplacera pas mais pourra peut-être compléter. Je vous rejoins : les “petits lecteurs” peuvent y trouver leur compte grâce à la possibilité dont on a déjà parlé de “picorer”. Et je le conseillerais aussi à tous les amoureux de la nature qui ont envie d’un regard neuf sur les petites transformations du quotidien.

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Nous espérons que ce documentaire vous aura apporté autant de petits bonheurs qu’il nous en a procuré !

En vers… et contre tout

Pour le 26e Printemps des Poètes, nous avions envie de vous proposer une nouvelle sélection de poésie. Une poésie pour nos tout-petits, une poésie pour nos plus grands. Une poésie qui fait sonner, jouer, rimer, aimer les mots, qui donne du sens, des sens à la vie, à ses joies et à ses maux. Une poésie qui pétille et transporte ailleurs. Une poésie en gestes et en rythmes, pour « aider à mettre le langage dans le corps » (Karen Coats). Une poésie à murmurer, à déclamer, à proclamer.

Il existe de longue date une poésie pour enfants, qu’elle soit le fait d’écrivains qui partagent leur quotidien comme Marceline Desbordes-Valmore, Victor Hugo ou encore Maurice Carême, ou de poètes qui composent occasionnellement pour eux comme René de Obaldia, Robert Desnos ou, un peu plus près de nous, Jacques Roubaud et Jean-Pierre Siméon. Avant cela, on a souvent adressé aux enfants des poésies dont l ton privilégiait l’oralité, et les thèmes l’absurde ou la fantaisie, tels les poèmes narratifs et populaires de Jacques Prévert qui n’ont pas été écrit spécifiquement pour les enfants. (Sophie Van Der Linden – « Tout sur la littérature jeunesse »)

Mais, « la poésie, Késako ? » nous demandent Thomas Vinau et Marc Majewski (Gallimard Jeunesse). Serait-ce « une porte spatio-temporelle pouvant s’ouvrir n’importe où (…) et qui mène tout droit vers la vie… » De pages en pages, suivons ces personnages qui explorent et découvrent, rencontrent et laissent place au hasard, à « autre chose ».

La poésie, Késako ? Thomas VINAU et Marc MAJEWSKI. Gallimard Jeunesse, mars 2023

La poésie pour enfants esthétise le réel davantage par le rythme, le corps, la voix, les sonorités, que par les analogies (comme la métaphore ou la comparaison). Elle est extrêmement concrète. C’est une poésie du détail, de l’observation, de la dissection du réel; pas une poésie de la synthèse et de l’abstrait. (Clémentine Beauvais – « Ecrire comme une abeille »)

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Les haïkus des tout-petits. Alain SERRES et Judith GUEYFIER. Rue du Monde, mars 2023

Trente-deux haïkus égrènent une journée, du lever au coucher, des repas aux jeux, de la sieste au bain, du parc aux livres… Rimes, espièglerie et sensations s’entremêlent dans ces mots choisis.

L’assiette du soir s’est renversée.
La cuillère est fatiguée.
Et sur les chaussons, des larmes de potiron.

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La poésie est universelle, chaque pays, culture, continent a la sienne. Elle explique le monde, permet de voyager, de rêver, d’expliquer. Les choses sont-elles vraiment si différentes ailleurs ?

Mon premier album de poèmes du monde. Illustré par 15 artistes d’ici, d’ailleurs ou voyageurs. Rue du Monde, mars 2020

Cet album nous propose des poèmes venus de quinze pays ou peuples, tels le Cameroun, l’Iran, les Indiens Navajos, Cuba, la Russie, le Peuple Inuit, etc. Certains sont courts et aériens (Japon), d’autres longs et denses (Algérie), tous célèbrent la nature, l’enfance, l’amitié…

Qui es-tu donc, Poésie?
Je l’ignore,
mais il suffit de t’écouter pour deviner tes couleurs. (…)

Tu es la musique
et tu sembles la flamme.
Oh Poésie ! Ce n’est pas étonnant que l’on tombe amoureux de toi
en t’écoutant.

(Ke Yan – Chine)

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La poésie dédramatise le langage tout en l’enseignant (…) C’est une manière de confier le langage à leurs bouches encore inexpertes, en disant « c’est pas grave de se tromper, c’est beau, d’ailleurs »…. (Clémentine Beauvais – « Ecrire comme une abeille »)

A hauteur d’enfant. Lisette LOMBÉ et 10eme ARTE. CotCotCot Editions, septembre 2023

Lisette Lombé, est une artiste plurielle et militante belge qui aime mélanger les genres, les bousculer et les (faire) vivre. Dans cet album au format atypique tel un cahier, au graphisme bleuté et pixellisé, paré de découpes rectangulaires telles des fenêtres, elle interroge un enfant, voire l’enfance. Cette enfant que l’adulte qu’elle est devenue ne sait plus voir, ressentir, savourer. Elle fait appel aux cinq sens dans un texte polysémique, engagé, percutant.

Que goûtes-tu,
à hauteur d’enfant,
que je ne savoure plus
depuis que je me nourris à contresens
des saisons?

Les orties qui piquent les avant-bras.
Les paumes calleuses d’une maman courageuse.
Le pied des podiums réservés toujours aux mêmes.

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Parce que la poésie, c’est la vie. Et que la vie commence par le quotidien, parce qu’on vit tous les jours, dans la répétition comme dans le bouleversement, dans les joies et les peines, avec la famille, les amis, l’Autre. Pour trouver du réconfort, pour être ensemble, pour vivre ensemble, Milja Praagman a composé ces poèmes. qui célèbrent la vie et qui aident à la comprendre.

Petits poèmes pour TOI ET MOI. Milja PRAAGMAN. Gallimard Jeunesse, mars 2024

Toi et moi

On fait la paire
Toi et moi.

Bout à bout
Et nez à nez,
Je commence là où tu finis.

Alors vraiment, pas de doute :
On se ressemble comme deux gouttes d’eau.
On est de vrais jumeaux.

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7 comptines d’Oiselles et d’Oiseaux, de Sarah Cheveau, Thierry Magnier, 2023

Apparaissent dans un petit coffret
7 tout petits livrets.
Ces 7 petits formats émerveillent
avec ses comptines et ses récits imagés

Des jeux de mots interviennent; une poésie à la portée des bébés…
pic pic pic ! pour le poussin qui picore (pic pic pic)
ou qui tombe (à pique !)
Or les jeux sur les mots et les répétitions sont le fondement même de la poésie…

Ces minuscules livres sur les oiseaux,
ce sont des comptines et des jeux de sonorités :
. l’assonance en -ou pour la huppe fasciée : hou hou,
. l’allitération en -t pour le pic épeiche : toc toc toc,
. ou en [k] lorsque la coquille se craquèle : cric crac croc.
pour voir naître un poussin (cui cui !)
ou même une multitude de poussins (piou piou !).

Des jeux de coucou ! avec le coucou puis le hibou
rappellent aussi une comptine bien connue des bébés
C’est de l’intertextualité.

La poésie c’est aussi un récit en boucle…
Or le martinet vole ; construit son nid, et l’histoire peut recommencer…

Ces 7 livres d’éveil
sensibilisent les bébés à la nature qui s’éveille…
et mettent la poésie
à la portée des tout petits.

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Pour que la nuit soit douce de Marcella & Marie Poirier, Les venterniers, 2023

Après Poèmes à murmurer à l’oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au-delà…), le duo formé par Marcella et Marie Poirier revient enchanter les oreilles des enfants dans un recueil de poésies douces comme un baiser.

L’ouvrage propose une approche différente puisqu’il s’inscrit dans une démarche de sophrologie, chaque texte invitant à la méditation, la relaxation en axant l’écoute de l’enfant sur sa respiration et son corps afin de l’amener à se détendre, à laisser les tensions de la journée s’apaiser pour parvenir à un état de calme et ainsi mieux accueillir le sommeil.

Ces poèmes à murmurer aux enfants sont autant de textes doux et tendres à chuchoter au creux de l’oreille de son enfant pour l’aider à se détendre et s’endormir.

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D’abord, l’ouvrage est splendide, il semble dire que les enfants aussi méritent de beaux livres, dignes d’être exposés dans leur bibliothèque comme autant de trésors à admirer et à conserver précieusement ! Petits poèmes tombés du ciel de Zaro Weil, illustrés par Junli Song, parus chez Le lotus et l’éléphant, c’est surtout une superbe anthologie de 28 poèmes, haïkus et courtes pièces de théâtre, un concentré de mots et d’images délicats et poétiques. On plonge avec délice au cœur de ces pages, où arbres, rivières, astres, fleurs et insectes nous révèlent leurs secrets, pour célébrer le vivant et la nature, sourire aux lèvres, sens en éveil, cœur léger…A noter le beau travail de traduction par Anne-Laure Estèves, qui est parvenue à retranscrire avec une grande sensibilité l’intention de la poétesse. Cerise sur le gâteau, en fin d’ouvrage, les autrices proposent des activités pour prolonger la lecture. Des heures d’émerveillement.

Petits poèmes tombés du ciel, de Zaro Weil, illustré par Junli Song, Le lotus et l’éléphant, 2024

Quand tu songes
Il était une fois
Pense à moi
Car qui d’autre
Fait chanter
La terre

Quand tu songes
A l’avenir
Pense à moi
Car qui d’autre
Tient la terre
Entre ses mains

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« S’il-te-plaît, peux-tu m’écrire la première poésie que tu aurais aimé lire enfant ? » ont demandé les Editions On ne compte pas pour du beurre à treize poétesses francophones contemporaines.  Leurs réponses en poèmes sont rassemblées dans ce recueil, petit par la taille, grand par la qualité. Identité, confiance en soi, héritage, transmission, exil, célébration de la nature, imagination, les thèmes que déclinent en voix plurielles ces treize plumes résolument libres, engagées, inclusives, résonnent comme autant d’odes à la liberté, au respect, à la bienveillance, à la joie d’être au monde. L’ensemble forme un joli recueil choral, frais, moderne, optimiste, une véritable invitation à célébrer l’enfance et la vie. Il contribue, comme tant d’autres, et c’est heureux, à dépoussiérer un genre littéraire qui a parfois du mal à sortir du carcan dans lequel il est enfermé depuis trop longtemps, notamment dans le cadre scolaire. Sans compter qu’il est encore très masculin. Oui, on aime Victor Hugo, Paul Verlaine, Maurice Carême ou encore Jacques Prévert. Mais le temps de Laura, Lisette, Rim, Hélène et les autres est venu ! Bonjour, poétesses ! Enfin, s’il s’agissait aussi de montrer que la poésie peut aussi être ludique (jeux typographiques), lue à voix haute et pas seulement murmurée, ou tout simplement contemplée, grâce aux merveilleuses illustrations, tendres, lumineuses, oniriques et vibrantes de Clémence Pollet, qui accompagnent, ou suivent chacun des poèmes, le pari est gagné.

Bonjour poésies, collectif, On ne compte pas pour du beurre, 2025

Ta vie sera ce paysage
Sans cesse recréé
Un poème dans ton cœur
La neige lente et légère
Qui raconte le temps précieux

(Extrait du poème Un souffle de saison d’Hélène Dorion)

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Ah ! Si seulement avec une goutte de poésie ou d’amour, nous pouvions apaiser la haine du monde !
Pablo Neruda

Liberté. Paul ELUARD et Collectif. Rue du Monde, mai 2024

Dans cet album, quinze artistes d’ici et d’ailleurs ont orné chacune des strophes de ce poème de 1942 qui résonne toujours avec force. Ils l’ont illustré par leur interprétation, par leur style unique, onirique, coloré et vivant, déployant tous les possibles des mots.
Dans le dossier de fin, dirigé par Alain Serres, son histoire comme celle de son auteur nous sont racontées, agrémentées de photographies.

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Pour conclure:

« La liberté n’aura t elle pas toujours besoin de poésie, besoin de vous, pour exister? »

Lire et faire lire de la poésie à tout âge !

En mars, depuis 25 ans, la France célèbre la poésie à l’occasion du Printemps des poètes ! Partout en France, dans la rue, dans les écoles, les collèges, les lycées, les médiathèques, les théâtres, sur les parkings ou dans les parcs, si le cœur vous en dit, il vous est possible de faire rimer votre vie avec fantaisie ! C’est cette année l’occasion de concrétiser une idée que nous avions depuis longtemps : vous proposer une sélection de nos livres de poésie préférés destinés à la jeunesse. Et une fois n’est pas coutume, cette sélection sera accompagnée de morceaux choisis, car rien de mieux pour faire vibrer la poésie que de se la mettre en bouche, ici, tout de suite, maintenant !

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Je te sens

Je sens le poids de ton corps
Je sens la dimension de ton corps
Je sens la température de ton corps
Je sens les bruits de ton corps
Je sens les odeurs de ton corps
Je sens la texture de ton corps
Je sens la couleur de ton corps
Je sens le poids de ton corps

Je te sens

Poèmes à murmurer à l’oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au delà…), Marcella et Marie Poirier.

Et si on murmurait des poèmes à l’oreille des bébés ? Et oui, on peut goûter la poésie dès le plus jeune âge, les bébés étant particulièrement gourmands de comptines, enfantines et autres guirlandes de rimes que leurs proches peuvent leur glisser à l’oreille parfois même avant leur naissance. C’est le doux projet de Marcella et Marie Poirier avec le très beau recueil Poèmes à murmurer à l’oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au delà…) publié aux éditions Les Venterniers.

Poèmes à murmurer à l’oreille des bébés (de 9 secondes à 9 mois et au delà…),
Marcella et Marie Poirier, 2020.

Retouvez l’avis de Liraloin.

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Mon coeur a des dents
des dents

il mord qui approche dévore ceux qui m’aiment
j’entends les os craquer les hurlements glacés des assassinés
c’est pas appétissant
sage mon cœur sage
es-tu rassasié maintenant
cesse s’il te plaît de grincer
des dents

j’habite un ogre en mon seins
moi qui suis végétarien
c’est un peu
embarrassant

je vais l’entourer de fil barbelé planter une pancarte
attention danger
au moins vous serez prévenu
mon cœur minotaure en son labyrinthe
vous attend

à pleines dents

Mon cœur a des dents, poèmes sous haute tension, Bernard Friot.

Pour Colette, il est un auteur jeunesse qui manie les mots, l’espace de la page, la ponctuation avec brio pour initier les enfants et les adolescent.e.s à la poésie : c’est le célébrissime Bernard Friot ! Avec ses recueils Mon cœur a des dents ou Attention ça pourrait devenir intéressant…, par exemple. Il se joue du blanc de la page, de l’espace, inventant des architectures improbables pour exprimer tout le potentiel de liberté des mots à qui on lâche la bride ! Le voilà qui a même inventé un outil foisonnant pour qui souhaite s’initier à l’écriture poétique avec son formidable Agenda du (presque) poète illustré avec une énergie folle par Hervé Tullet.

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Tout au plus

Envoie-moi ce ballon que je lui parle,
Il doit avoir au moins un but dans la vie.

Envoie-moi ce mot que je lui parle,
Il doit avoir au moins un poème dans sa famille

Envoie-moi ce soleil que je lui parle,
Il doit tendre au moins une oreille dans le feu.

Envoie-moi ce rond dans l’eau que je lui parle,
Il doit connaître au moins une lune qui s’est noyée.

Envoie-moi ce chemin que je lui parle,
Il doit au moins savoir jeter des pas devant lui

Envoie-moi cette idée que je lui parle,
Elle doit au moins avoir un calicot qui l’attend.

Envoie-moi ce demain qui perle sur nos lèvres.
Nous n’en parlerons pas, nous changerons un peu,
Nous d’abord, puis le monde, tout au plus.
 

Petits poèmes pour y aller de Carl Norac, illustrations d’Anne Herbauts, Pastel, 2022

Dans Petits poèmes pour y aller, Carl Norac nous raconte sa vie de poète. Il nous confie ses poèmes pour mieux apprécier les sensations que la vie peut nous mener à traverser. Que l’on soit plutôt « petit poème pour y aller » ou « petit poème pour ralentir » il y aura bien un moment où il faudra « y aller ou pas ». L’important c’est tout de même de déguster le moment qui fige ce temps. Les illustrations d’Anne Herbauts mettent en scène ce poète parcourant, en totale harmonie, notre monde : « – Et ça mène où, pour finir, la poésie ? – Nulle part, Monsieur, nulle part mais au bout du monde ».

Petits poèmes pour y aller de Carl Norac, illustrations d’Anne Herbauts, Pastel, 2022

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Marchands d’histoires

– Quand je serai grand,
– Quand je serai grande,
– Je serai marchand,
– Je serai marchande.

– Nous serons tous deux
Des marchands d’histoires :

– Du dragon sans feu,
– De l’ogre au miroir,
– Du monstre à trois yeux,
– Du fantôme noir.

– Quand je serai grand,
– Quand je serai grande,
– Nous serons tous deux
Marchands de légendes.

J’y suis j’y rêve, Pierre Coran, Les éditions du Rocher, 2005.

Pierre Coran sait parler aux enfants. Sa poésie est accessible sans sacrifier à la facilité. Que ce soit dans son recueil J’y suis j’y rêve, ses Jaffabules ou ses comptines (Pour ne pas zozoter, De bouche à oreille) le rythme et l’humour sont à l’honneur. Pour le plaisir des petits et des grands !

L’avis de Lucie sur J’y suis j’y rêve.

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Cendrillon

Vous croyez, j’en suis sûr, connaître cette histoire.
Vous vous trompez : la vraie est bien plus noire,
Ou rouge sang, si vous voulez.
La fausse, que vous connaissez,
Fut fabriquée, ou inventée,
Et sans scrupule trafiquée,
Afin que tout y soit mollasson, niaisouillard,
Le genre à faire le soir s’endormir les moutards.

Un conte peut en cacher un autre, de Roald Dahl, illustrations Quentin Blake, Folio cadet, 2017.

Si le recueil Un conte peut en cacher un autre de Roald Dahl n’apparaît pas dans l’article que nous avons consacré à nos classiques préférés, il a été mentionné dans celui consacré aux contes détournés. Et pour cause ! L’auteur anglais mélange allégrement histoires et personnages, ajoutant encore une couche de cruauté à des figures qui n’en manquaient pas. Le tout en vers, s’il vous plaît. Si nous sommes reconnaissants de ne pas avoir eu à les apprendre par cœur à l’école, cela reste un délice de lecture.

Un conte peut en cacher un autre, de Roald Dahl, illustrations Quentin Blake, Folio cadet, 2017.

L’avis de Lucie.

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Quand je retourne au pays
Je passe toujours devant chez eux
Et ça chaque fois ça me surprend

Le trottoir nu souligne leur absence
Quatre murs seuls qui tournent au gris
Gonflées d’humidité comme s’ils retenaient des larmes
Et une petite cour déserte collée au mur de la maison voisine

Il fallait bien du talent pour en faire un paradis

Leur départ
Signe la fin d’un monde

Vivre pauvre sans être rustre
Avoir peu et tout offrir
Garder le meilleur pour l’ami ou l’étranger
Reprendre tous les matins le même chemin
Savoir que toute la vie sera ainsi
Et en sourire

Moi
J’ai vu
Sisyphe heureux.

J’ai vu Sisyphe heureux de Katerina Apostolopoulou, Bruno Doucey, 2020.

La poésie est voyage et c’est encore plus vrai sous la plume de Katerina Apostolopoulou qui nous raconte, en deux langues, la Grèce de son enfance, avec ses paysages magnifiques, son peuple généreux, sa pauvreté, la richesse des cœurs, ses croyances et ses mythes. L’auteure à la double nationalité écrit de la poésie narrative, c’est à dire des histoires décomposées en plusieurs textes poétiques. Ici pas de traduction mais une écriture en grecque et une écriture en français pour nous raconter avec ses mots trois histoires qui tendent à montrer que l’on peut être heureux dans une vie simple et répétitive. Un recueil savoureux pour les plus grands.

J’ai vu Sisyphe heureux de Katerina Apostolopoulou, Bruno Doucey, 2020.

L’avis de Linda.

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Parce qu’un enfant
ça doit jouer

Parce qu’un enfant
ça doit rêver

Parce qu’un enfant
peut s’envoler

Parce qu’un enfant
doit être aimé

sait sourire
sait respirer
sait fleurir

c’est liberté

Immenses sont leurs ailes de Murielle Szac, Bruno Doucey, 2021.

Le voyage n’est pourtant pas toujours facile. Murielle Szac nous raconte les enfants de Syrie, dans ce long poème narratif, des enfants qui aiment jouer, danser, chanter, courir ; des enfants dont la lumière dans les yeux s’est éteinte quand les bombes ont rasé un village, une école, une maison et qu’il a fallu partir et tout laisser derrière. Les visages de ces enfants, peints par Nathalie Novi, sont autant de portraits qui nous regardent intensément et nous disent la douleur d’avoir tout quitter et l’espoir que leurs rêves se réalisent. Tout simplement bouleversant d’émotions. La collection Poés’Histoires s’adresse aux enfants et souhaite leur offrir de la poésie qui les prenne au sérieux en abordant des sujets peu présents en jeunesse.

Immenses sont leurs ailes de Murielle Szac, Bruno Doucey, 2021.

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Entre nous et le ciel parfois
L’urgence d’une comète
Puis le malheur plongeant à tire-d’aile
Puis juste le ciel à nouveau
Perdu dans le silence

Entre nous et le ciel maintenant
Le vent
L’ombre d’un nuage
Peut-être un ange
Ou pas

Puis plus rien

Juste le ciel et nous d’Annie Agoplan, Le port a jauni, 2022.

Plus qu’un recueil, Juste le ciel et nous est un long poème qui défile d’un bout à l’autre amenant une réflexion philosophique, un questionnement sur l’existence, sur le rapport de l’humain à l’univers, à la nature. En nous donnant le rôle d’observateur du ciel, simplement rattachés au sol par nos pieds, Annie Agopian nous invite à repenser la brièveté d’une vie humaine comparée à celle de la nature qui se répète dans le cycle infini des saisons. Mais son texte invite aussi à repenser le monde sans limites, sans frontière, aussi infini que le ciel. Les bilingues pourront relire le livre dans l’autre sens, dans la langue arabe (texte traduit) ; les deux textes se font miroir et se partagent un même espace, une même illustration de Carole Chaix qui a su si parfaitement restituer les mots de l’auteure et les sublimer.

Juste le ciel et nous d’Annie Agopian, traduit en arabe par Golan Haji, illustré par Carole Chaix, Le port a jauni, 2022.

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Si la musicalité de la poésie parle souvent aux enfants, ce genre littéraire n’est pas forcément le plus facile d’accès. C’est pourquoi le parti-pris des albums de la collection « petit livre, grand texte » des excellentes Éditions courtes et longues est si intéressant : présenter des textes de grands auteurs, mais sous la forme d’albums illustrés par un(e) artiste contemporain(e). Le trait nous invite, nous accompagne dans le cheminement du poème et en décuple encore l’émotion. C’est magique et Isabelle a été ravie de pouvoir ainsi faire découvrir à ses moussaillons Baudelaire, La Fontaine, Rimbaud ou Victor Hugo. 

« Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

L’albatros, de Charles Baudelaire, illustré par Mathilde Magnan. Éditions courtes et longues, 2016.

L’albatros est certainement l’album de cette collection qui a le plus ému l’équipage de L’île aux trésors. On ne présente plus ce texte magnifique sur la solitude douloureuse du poète, incompris et maltraité, qui tel un grand oiseau libre, tutoie les nuages. Ses alexandrins se déploient ici lentement, un ou deux par double-page, laissant aux mots le temps de faire leur effet. Les aquarelles aériennes de Mathilde Magnan soutiennent le texte, l’incarnent, le prolongent voire en prennent le relai. C’est de toute beauté et bouleversant.

L’albatros, de Charles Baudelaire, illustré par Mathilde Magnan. Éditions courtes et longues, 2016.

L’avis d’Isabelle

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Et dans la même collection, ne manquez surtout pas Les animaux malades de la peste, de Jean de La Fontaine !

Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis, 
Je crois que le Ciel a permis 
Pour nos péchés cette infortune ; 
Que le plus coupable de nous 
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ; 
Peut-être il obtiendra la guérison commune. 
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence 
L’état de notre conscience. 
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,  
J’ai dévoré force moutons. 
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense ; 
Même il m’est arrivé quelquefois de manger 
Le berger. 
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense 
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :  
Car on doit souhaiter selon toute justice 
Que le plus coupable périsse. 
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ; 
Vos scrupules font voir trop de délicatesse. 
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce. 
Est-ce un péché ? Non non. Vous leur fîtes, Seigneur, 
En les croquant beaucoup d’honneur; 
Et quant au berger, l’on peut dire 
Qu’il était digne de tous maux, 
Étant de ces gens-là qui sur les animaux 
Se font un chimérique empire. » 

Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine

L’album illustré par Olivier Morel souligne le potentiel subversif des fables de La Fontaine. Langue corrosive, vers réjouissants, férocité de la dénonciation de la justice à géométrie variable exercée par les puissants. Vous savez bien, il s’agit de cette fable où l’on cherche un responsable du fléau de la peste. Si chaque animal bat sa coulpe, on ne peut pas vraiment dire que chacun soit logé à la même enseigne… Olivier Morel ne touche pas un mot au texte mais joue sur la typographie pour mettre en relief certains d’entre eux. Fractionné avec un ou deux vers par double-page, le texte prend tout son sens. Et surtout, l’idée géniale est de lui juxtaposer des gravures modernes dans l’esprit du street art qui révèlent sa portée évidente pour éclairer la société d’aujourd’hui. C’est puissant, hyper contemporain et plein de clins d’œil artistiques et sociétaux.

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Les animaux malades de la peste, texte de Jean de La Fontaine illustré par Olivier Morel. Éditions courtes et longues, 2016.

L’avis complet d’Isabelle

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Et vous, quels poèmes allez-vous lire en ce printemps 2023 ?