En pleine lecture des ouvrages pré-sélectionnés pour le Prix ALODGA, nous nous sommes réunies pour une lecture commune autour de cet album d’Anne Cortey et de HuaLing Xu, qui nous invite à une balade hors du temps et des sentiers battus.
Liraloin : Je pense que vous connaissiez toutes Anne Cortey mais est-ce que l’illustratrice Hualing Xu vous était connue ?
Sev : Oui, avec 2 albums précédents, Frères, dont vous aviez aussi fait une lecture commune, et un titre comme Même quand je ne suis pas là ? Je les trouve magnifiques tous les deux ! De mémoire, elle était présente au SLPJ en 2025, non ? Il me semble l’avoir vue avec Anne Cortey chez Thierry Magnier…
Héloïse : Je l’ai découverte avec l’album Frères, que j’aime beaucoup. C’est la seconde fois que je peux admirer son trait.
Lucie : Oui, c’est elle qui a illustré le magnifique album Frères dont on a fait une LC ici ! Mais je crois que je ne connais rien d’autre d’elle. Je ne vais pas tarder à y remédier…
Liraloin : Je l’ai connu grâce au titre Frères qu’elle a également illustré paru en 2023. Sa technique de dessin est remarquable, ses peintures sont magnifiques. Tu as raison Héloïse, cette illustratrice a un trait super original.
Sev : Est-ce que vous savez si elle est “peintre” par ailleurs ? Je veux dire si elle crée des tableaux qu’elle expose ?
Liraloin : En allant regarder son site je vois qu’elle réalise des tableaux. Je pense qu’elle doit exposer : https://xuhualing.com/index.php
Sev : J’irai le voir, alors, parce que vraiment, j’adore ce qu’elle fait ! Merci pour le lien !
Liraloin : Toujours très sensible à la reliure d’un album mais aussi à la maquette (première de couverture, couvertures intérieures…), qu’est ce que vous avez pensé de la 1ere et de la 4eme de couverture ?
Sev : Ce lapin géant m’a happée ! J’ai immédiatement été séduite par les couleurs chaudes, ces tons rouge/jaune/orangé. Et j’ai également bien aimé la police du titre, qui rappelle la rondeur du soleil couchant également présent.
Héloise : Oui, la première de couverture est très belle, avec ces couleurs chaudes, à l’image d’un coucher de soleil envoûtant. C’est une invitation au voyage, en quelque sorte.
Lucie : A vrai dire les couleurs sont un peu trop flashy pour moi (jaune, orange, rose et violet du titre), cette couverture ne m’attirait pas beaucoup. Mais, en réalité elle convient parfaitement à l’ambiance de fin de journée en Provence. Ce qui m’a plu immédiatement en revanche, c’est la douceur de la couverture au toucher (ça change du filmolux de la bibliothèque). Et la quatrième avec le détail des pieds qui avancent sur le chemin est très chouette.
Liraloin : La première de couverture m’a fait penser à cette forme que l’on imagine dans les nuages lorsqu’on contemple le ciel. C’est une invitation également à admirer le coucher du soleil, ce dégradé de couleur entre orange et rose nous indique à quelle temporalité va se situer l’histoire. J’aime la 4ème de couverture, elle nous indique qu’une aventure va avoir lieu (avec comme indices ce chemin caillouteux et les sandales). Lorsqu’on ouvre le livre on tombe sur cette magnifique double couverture intérieure orange.
Sev : J’aime bien le résumé, qui va de suite à l’essentiel avec la première phrase, puis laisse une part de mystère. Comme Lucie, j’apprécie le toucher doux du livre.
Liraloin : En effet, je suis complètement d’accord avec vous. Le touché est super doux. Faut dire que le filmolux dans les médiathèques ne nous font pas apprécier ce sens.
Liraloin : Ah la perte du doudou (qui ne l’a pas vécu lève le doigt !). Tout de suite l’heure est grave et on le sait, un enfant sans son doudou = catastrophe et nuit agitée. Qu’avez-vous pensé de ce découpage qui dès le départ nous fait entrer dans l’histoire ?
Sev : Oh oui, la perte de cet objet transitionnel ! C’est une hantise pour tous les parents concernés. Je trouve que l’image du volcan est utilisée à bon escient car on imagine une déflagration, certes, mais aussi les conséquences que tu décris, Liraloin : nuit agitée, larmes, etc. Comme la lave qui se répand…
Lucie : On n’a jamais eu de perte de doudou ici, mais j’imagine sans mal la cata quand ça arrive ! Pour moi il y a deux éléments, la perte du doudou, mais aussi (surtout !) la décision immédiate de partir à sa recherche malgré l’heure tardive. Sur la première illustration, les larmes de Dorémus en premier plan brisent le cœur du lecteur et les aînés ne minimisent pas la perte. J’ai beaucoup aimé cette attention à la parole des enfants qui revient plusieurs fois dans l’histoire.
Héloïse : La perte d’un doudou, quelle catastrophe ! Effectivement, c’est quelque chose que j’ai vécu avec mes enfants, et il n’y avait qu’une priorité à chaque fois, le retrouver ! Heureusement, à chaque fois, on a pu récupérer le “précieux”. J’aime bien ton interprétation du volcan Sev, je n’y avais pas pensé. Et oui, d’accord avec toi Lucie, c’est important de relever la bienveillance et l’attention portée aux enfants dans ce récit.
Sev : Les adultes écoutent les petits, c’est très important. On a trop souvent tendance à vouloir les faire grandir trop vite. J’entends par là leur servir un discours de type : “Tu es grand maintenant, tu peux te passer de ton doudou” (valable pour lâcher sa tétine, arrêter de sucer son pouce), pour se faciliter les choses. Or, ce n’est pas le cas ici. Le chagrin de Dorémus n’est pas concevable. Il faut agir.
Liraloin : Merci de le souligner Sév ! Carrément, c’est toute la famille qui est concernée. Ici nous découvrons d’emblée les membres de la famille. Chaque personnage nous est présenté comme on entrerait dans une BD, j’ai trouvé cela original. Tout le long de l’album la lectrice-le lecteur va alterner sa lecture entre illustration pleine page et texte directement incrusté dans la peinture ou non.

Liraloin : D’où cette question : Quelles impressions ressortent le plus dans cette histoire car le sujet est assez classique (la perte du doudou) ?
Sev : Pour moi, c’est clairement la solidarité familiale. Le fait que tout le monde participe aux recherches et est actif, y compris le premier concerné, Dorémus, voire plus ! Au début de “l’expédition”, on peut lire :
Louis regarde à gauche. Marthe à droite. Dorémus tourne la tête de tous les côtés.
Lucie : Rien qu’en mot clé sur Booknode tu as 21 livres, c’est dire si c’est un sujet récurrent ! Mais exploité de cette manière je n’avais jamais lu. C’est aussi le point de départ de Jack et la grande aventure du Cochon de Noël de J.K. Rowling dont on a aussi fait une LC. Mais dans ce titre la perte était due à un conflit dans la fratrie et le doudou perdu était remplacé par un exemplaire neuf. Du moins au début de l’histoire. Autant dire que le propos était très différent.
Héloïse : Au final, pour moi, cette recherche du doudou est aussi une invitation à partager un moment un peu hors du temps, magique, en pleine nature. Il y a comme un mélange entre réel et irréel dans l’histoire les frontières sont floues : est-ce qu’on rêve, ou non ?
Liraloin : Bien vu Héloïse. Je vous rejoins complètement sur la solidarité familiale qui se met en place de façon quasi instantanée et cela fait du bien de le lire. Il y a un côté complètement magique et irréel, et sans trop divulgâcher c’est ce traitement qui m’a beaucoup plu.
Lucie : Je te rejoins aussi Héloise. Cette quête prend la forme d’une balade familiale un peu hors du temps. Comme un moment d’été volé pendant les vacances. C’est très doux. Cela questionne en effet le réel et l’imaginaire et à ce titre le personnage de la grand-mère, restée à la maison pour préparer le dîner, est vraiment intéressant. Comme le lecteur elle se demande “si tout cela est bien réel”.
Sev : Comme vous dites, cette envie de prolonger l’instant, une fois le doudou retrouvé, c’est très attendrissant. Comme toi, Lucie, le personnage de la grand-mère, qui s’interroge sur la réalité des faits, m’a interpellée. En revanche, la féministe (rabat-joie ??!!?) en moi ne peut s’empêcher de se demander si l’histoire aurait été différente si c’était le grand-père qui était resté à la maison préparer le repas, et la grand-mère partie à la recherche du doudou. Je trouve que le stéréotype a la vie dure. A l’homme, l’action et le résultat. A la femme, l’attente et la préparation du repas… C’est un peu dommage. Mais c’est le seul questionnement que j’ai par rapport à cette famille.
Liraloin : Est-ce que ce n’est pas générationnel finalement car je suis du même avis que toi Sév mais la plupart du temps dans la vie c’est tout de même les grands-pères qui sont dans l’action et la grand-mère à faire des tâches ménagères et s’inquiéter. Oui, car l’inquiétude est ultra présente lorsqu’on la voit à la fenêtre…
Lucie : A vrai dire Sev je me suis interrogée aussi sur ce point mais finalement qu’un grand-père se mette en route pour chercher un doudou est déjà un progrès en soi. Et cela piétine par la même occasion le cliché selon lequel les hommes sont plus rationnels que les femmes. Finalement ça ne me dérange pas du tout que la grand-mère soit restée. Laisser le grand-père à la maison aurait pu donner l’impression qu’il se désintéressait du sujet.
Sev : Tu as raison Lucie. Beaucoup d’hommes, surtout déjà âgés, s’en seraient désintéressés. En vérité, cette situation me questionne un peu, mais ne me choque pas.
Lucie : Je ne sais pas ce que vous en pensez mais pour moi on est hors clichés ici. Cette attention à la parole des petits-enfants m’ont immédiatement rendu les grands-parents sympathiques. Cela se reproduit quand Marthe dit qu’elle a besoin de silence pour se concentrer sur la recherche du doudou. Aucune moquerie ni dans la fratrie ni de la part du grand père, juste du respect et de la bienveillance. Ça fait du bien !
Liraloin : Complètement Lucie, ça fait vraiment du bien et le fait que cette randonnée-recherche se déroule durant le coucher du soleil apporte de l’apaisement. Je crois qu’Anne Cortey est attachée elle-même à ces valeurs familiales, enfin j’aime à le penser.
Sev : Non mais vraiment, je ne dis pas que je suis contrariée ! Anne Cortey est bien plus talentueuse que ça, que ma “polémique qui n’en est pas”, il y a dans tout cet album une bienveillance et une douceur, une atmosphère apaisante qu’elle retranscrit très joliment.
Lucie : La tendresse se retrouve dans le vocabulaire avec le jeu sur le terme “lapin” qui désigne aussi bien le doudou que les vrais lapins, mais aussi les petits enfants ainsi nommés par le grand-père.
Sev : Effectivement, que celui ou celle qui n’a jamais appelé quelqu’un qu’il aime “mon lapin” nous jette la première…carotte ! 😉 Blague à part, c’est très bien vu ! D’ailleurs, je me fais la réflexion à l’instant grâce à vous : “l’heure des lapins” du titre désigne un moment de la journée, certes. Mais ne pourrait-on pas aller plus loin et se dire que c’est peut-être aussi l’heure que grand-père et petits-enfants ont passée ensemble ? Je ne sais pas si je suis claire…
Liraloin : Mais oui ! Tu as raison Sév, cette heure des lapins entre réel et irréel. Entre chien et loup.
Lucie : Carrément, je n’y avais pas pensé non plus. C’est tout à fait ça !
Héloïse : Et ces lapins qui font irruption dans le récit… C’est vraiment à ce moment pour moi que la magie commence à se manifester.
Sév : Mais oui, Hélo, c’est vrai ! La magie commence à ce moment-là !
Liraloin : J’aime beaucoup ce moment où il me semble que la lune est la cheffe d’orchestre de ce moment fabuleux. Elle est là toute ronde à observer ce petit monde en bas.
Héloïse : Les paysages, de fin de journée ou de nuit, sont tellement beaux, il faut dire dans cet album. On sent toute la beauté et la bienveillance de la nature. La nature livre un beau spectacle à ses invités d’un soir, nous invitant en tant que lecteurice, à l’admirer nous aussi.
Lucie : Tiens, j’ai une question à ce propos : Chaque illustration est un véritable tableau, en avez-vous une préférée ?
Sev : En lien avec la remarque d’Héloïse, sur l’arrivée des lapins, je dirais que mon illustration préférée est celle de l’œil de Doremus avec le reflet du lapin sur l’iris ET la larme, dont on sait qu’elle est d’émotion. Il pleure de joie. J’adore.

Liraloin : La pleine page où les 4 lapins assis dans l’herbe observe en hauteur le grand-père et les 3 petits enfants sur le chemin. Eux c’est nous !

Héloïse : J’adore les couleurs de celle où ils sont assis en demi-cercle tous ensemble, juste à côté de la lune, justement. Elle a un côté chaleureux, un moment partagé, de communion en famille, tous ensemble. J’aime aussi beaucoup celle de nuit, avec le lapin géant en ombre sur la forêt et la maison, seule lumière dans la nuit.

Lucie : Comme Liraloin, j’aime quand Hualing Xu joue avec la profondeur de champs : dans la première illustration avec Dorémus qui pleure en premier plan et sa mamie qui cherche derrière, et évidemment (ma préférée) les lapins sur la colline et les humains sur le chemin en contrebas. Mais le passage des retrouvailles et juste après sont aussi très beaux, vous avez raison !
Sev : Mais comme Liraloin et Lucie, j’aime aussi beaucoup celle où les 4 lapins sont assis dans l’herbe et semblent observer la famille de… 4 humains !
Lucie : La lune qui remplace l’œil de Dorémus, c’est très cinématographique, on imagine tout à fait un fondu à ce moment-là de l’album.
Liraloin : Mais oui Lucie, je n’avais pas remarqué trop forte ! Et comme le dit Sev, dans l’iris de Doremus on y voit le lapin !
Sev : D’une manière plus générale à propos des illustrations de Hualing Xu. Comme dans les autres albums que nous avons cités, j’apprécie son talent, je trouve, pour illustrer le mouvement.
Lucie : Et parallèlement, je trouve qu’Anne Cortey a une écriture à la fois poétique et sensorielle. Ça sent bon la Provence avec la lavande, les pins et les cèdres, et dans le même temps il y a des phrases extra, comme “les lapins font la course du temps perdu”… trop joli !
Sev : Tout à fait, Lucie. Je trouve le vocabulaire utilisé assez riche, mais sans être trop abstrait. Par exemple, j’aime particulièrement le paragraphe de la page où le doudou apparaît, la sémantique du mouvement apporte vraiment un plus à l’illustration (ou le contraire ?) : “chancelant” “se frotte les yeux” “galoper” “folle équipée” “cavale”.
Liraloin : A lire à voix haute, un régal dans les dialogues et le ton donné lorsque les sentiments sont trop forts pour Dorémus. Cette phrase que tu cites Lucie est tellement poétique !
Héloïse : Mais oui, à lire à voix haute, c’est un régal ! On passe à la traditionnelle question finale, à qui conseilleriez-vous cet album ?
Lucie : A tous les rêveurs, les amoureux de la nature, des promenades familiales… À ceux qui ont déjà perdu un doudou ou qui craignent que ça arrive (parce que ce n’est pas si grave si ça devient l’occasion d’une balade nocturne), aux petits et aux grands(-parents ?) pour qu’ils se retrouvent autour de cette jolie histoire. A pas mal de monde en fait !
Liraloin : Aux familles qui ne se connectent plus entre elles. A partir de 5 ans en lecture à voix haute.
Héloïse : Je vous rejoins, il est adorable, pour petits comme grands lecteurs. Qui n’y liront pas forcément la même chose, mais c’est encore mieux si c’est en lecture partagée, pour retrouver justement la chaleureuse ambiance de cette virée familiale.
Sev : Je conseillerais cet album à qui apprécie les albums dans lesquels le lien intergénérationnel est mis en valeur, celles et ceux qui aiment les illustrations qui ressemblent à des tableaux
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Nous espérons vous avoir donné envie de découvrir L’heure des lapins, et pourquoi pas de partir faire une balade au coucher du soleil, en famille !

