Bons baisers de Gaspard !

carole@3-étoiles

carole@3-étoiles

Quelle joie de recevoir cette carte postale ! Joie doublée en découvrant le nom de l’expéditeur : Gaspard Corbin ! Vous savez cet ado hyper drôle et attachant dont on suit les aventures et les tourments depuis 3 ans déjà… Pour ceux qui seraient passés à côté, séance de rattrapage ici.  Au dos quelques mots énigmatiques  » Ici, la majorité des habitants vouent un culte à la Dynastie des Tongs. Quand on écrit, on écrit toujours à quelqu’un. Mais il ne vous répond jamais.  » Un brin curieuse, j’ai décidé d’avoir un entretien avec son papa, Stéphane Daniel, histoire d’en savoir davantage…

Comment s’inscrit cette trilogie dans votre travail d’auteur ? Pouvez-vous nous raconter la naissance de Gaspard ?

Une forme de « pilote » de Gaspard est paru dans un recueil de chez Rageot intitulé « Parlez-moi d’amour » sous la forme d’une nouvelle, « Piensa en mi ». Lorsqu’on m’a proposé de participer à ce projet, pour la première fois de ma vie, j’ai choisi de lâcher la bride à mon écriture, de me laisser porter par son courant naturel, de ne pas exclusivement la mettre au service d’une histoire mais d’en faire le coeur de mon projet. J’ai adoré la mener à bien, et elle a été plutôt bien reçue. Dans la foulée, j’ai donc créé mon personnage de Gaspard, et avec lui j’ai eu le sentiment de toucher du doigt ce que je peux faire de plus vrai. Les premiers retours ont été ceux de quelques amis auteurs dont l’enthousiasme généreux m’a conforté dans cette idée que ce que je pouvais donner de mieux à l’écriture, et ce qu’elle pouvait le mieux me rendre, tenait dans le filet de ces lignes-là. J’ai donné une suite à ses aventures bourguignonnes pour le plaisir de retrouver cet univers avec lequel je me sens en accord profond. Quant au personnage, je tenais à ce qu’il soit ordinaire, juste pour montrer à quel point chacun est unique. Gaspard est très loin de celui que j’étais à son âge, car il a cette caractéristique qui m’a beaucoup manqué, celle de tout oser, mais je crois partager encore aujourd’hui son mode de communication favori, cette ironie dont j’espère qu’elle apparaît bien dénuée de cruauté.

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L’Amour tient une place essentielle, y compris dans les titres, pour quelle(s) raison(s) ?

L’amour est en effet le motif central de cette suite de romans parce qu’il est à mon sens l’élément central d’une vie d’adolescent. Que le mot « Amour » lui-même soit récurrent dans les titres vise à faire comprendre qu’un lien unit les livres entre eux. Il n’est nulle-part indiqué sur la couverture qu’il s’agit d’une sorte de série, ou de suite, et il est important qu’un élément le fasse comprendre.

Quel est pour vous le lecteur idéal de ces romans ? Réellement des ados ?

La question du lectorat idéal est très délicate. Je dois admettre le fait suivant : mes plus fervents lecteurs sont des adultes. Sans doute faut-il avoir derrière soi quelques heures de lecture pour saisir la totalité des échos que renvoient certaines phrases du personnage. Mais les adolescents sont les premiers invités au banquet. Encore faut-il qu’ils sachent que ces livres existent.23

Dans le tome 3, la musique se fait entendre… Est-ce que « la vie sans musique est une erreur  » ?

Oui, la musique tient une place centrale dans ma vie. Elle en accompagne chaque moment. J’en écoute tout le temps, même en écrivant.

Gaspard pratique l’auto-dérision, l’ironie, il a une sacrée répartie ! L’humour est-il un moyen de communication adéquat pour un anti-héros attachant ?

Ce n’est pas à moi de décréter que l’humour est ou n’est pas le meilleur moyen d’y parvenir. J’en viens naturellement à l’employer pour des tas de raisons. C’est dans la vie la meilleure défense contre la timidité, et c’est dans un livre un des moyens pour éviter l’ennui. Les livres qui font rire ne sont pas légion, en partie parce que l’utilisation du drame semble toujours littérairement plus noble. Ce Gaspard qui rit des autres mais n’a pas peur d’être ridicule me plaît. Et qu’il en devienne attachant me comble de joie. D’autant que l’humour n’exclut pas qu’on utilise le reste de la palette des émotions. Tout se résume à ceci : peut-on reprocher à un Aspro d’être effervescent ?

Quelles sont vos références en littérature jeunesse ?

Je suis depuis longtemps un grand lecteur de Littérature Jeunesse. Nombreux sont ceux que j’admire, et nombreux, parmi ceux que j’admire, sont des amis. Je ne vais pas en dresser la liste. Je retiendrai les 2 qui me bouleversent à chaque fois : Jean-Claude Mourlevat et Louis Sachar. Je pourrais les relire indéfiniment.

Avez-vous des projets en cours ? Un tome 4 ?3

Des projets, j’en ai plus que de temps pour les mener à terme, mais j’ai commencé le tome 4 de Gaspard. Pour l’instant, rien d’autre.

Et enfin, quel serait votre statut facebook à la suite de cet entretien ?

Mon statut final… « Je n’en démordrai pas. Ceux qui ne me connaissent pas ne seront pas invités à mon anniversaire ! »

Un immense MERCI à Stéphane Daniel pour sa disponibilité, son temps et sa plume ! Vous pouvez trouver Gaspard et ses statuts hilarants là.

Quant à vous, que vous soyez sur un transat, sur la plage, en montagne, à la campagne, en ville, dans un hamac, chez vous, en terrasse, ou à l’ombre d’un grand arbre, prenez le temps de vous détendre, de lire, de plonger, de rire et de découvrir Gaspard ! Je vous garantis un réchauffement des zygomatiques immédiat !

Jean-Philippe Blondel, auteur de sentiments

Et voilà, c’est moi, Un Petit Bout de Bib, qui introduit ces articles de vacances un peu particulier. Et j’ai décidé de vous parler d’un auteur que j’affectionne tout particulièrement car chacun de ses textes a su toucher une part de mes sentiments : Jean-Philippe Blondel.

Je vous épargnerais sa biographie mais pas sa bibliographie (et surtout pas pour la jeunesse). Sachez seulement qu’en plus d’être un écrivain de talent JPB (comme je le nomme parfois) est aussi professeur, mari et père de famille.
Je vais donc aborder ici uniquement ses textes de littérature jeunesse et dans un ordre chronologique (ordre de lecture en ce qui me concerne).
J’ai eu la chance de pouvoir lui poser des questions, vous trouverez ses réponses au fil de cet article.

 

C’est donc avec Un endroit pour vivre parut en 2007 dans la collection Une seule voix d’Actes Sud Junior que JPB s’est adressé spécifiquement aux adolescents pour la première fois.

Dans ce roman, on suit un lycéen passe-partout, ne posant jamais de problème, qui va se rebeller contre l’autorité d’un nouveau proviseur. Ce dernier veut faire de son établissement un lieu de travail, non de vie (fini les gestes d’affection en public ou toutes autres effusions). Le jeune homme va donc filmer secrètement ces instants de vie et en faire un véritable plaidoyer.
Le texte de ce roman est court (comme le veut la collection) et raconté à la première personne du singulier, nous impliquant directement dans les sentiments du narrateur. JPB raconte l’histoire d’une révolte silencieuse et discrète mais au combien puissante.

Bouma : D’où venait cette envie d’écrire pour les adolescents ? Votre métier de professeur vous a-t-il incité à situer le roman dans l’enceinte d’un lycée ? Avez-vous connu une telle situation dans votre établissement ? Votre entourage ?

JPB : C’est une très belle histoire. Je n’ai pas écrit Un Endroit pour Vivre pour qu’il soit publié. Je l’ai écrit pour une classe de Terminales Euros (à qui le livre est dédié) que j’avais beaucoup de mal à quitter, parce que je les avais suivis tout au long du lycée. Ils m’avaient fait plusieurs cadeaux, et moi, je ne savais pas quoi leur offrir en échange – la seule chose que je sache vraiment faire, je crois, c’est écrire des histoires, alors cette histoire est née ainsi. Je n’ai évidemment jamais connu cela autour de moi. Le texte a une résonance plus large et le fait qu’il ait été écrit en 2007 n’y est peut-être pas pour rien. Je voulais parler d’une révolte déterminée et douce à la fois.

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Son deuxième roman, Au rebond (Actes Sud Junior, Romans Ado, 2009),  est sans doute celui qui m’a le plus marqué à ce jour.

Il raconte l’histoire d’Alex et de sa mère qui vivent seuls en HLM. Le seul ami de l’adolescent est un partenaire de basket-ball, Christian. Lorsque que ce dernier ne donne plus signe de vie, Alex décide sur les conseils de sa mère d’aller sonner chez lui, tout simplement. Il y découvre une maison bourgeoise complètement dévastée.
Il s’agit ici d’une histoire d’amitié et d’entraide entre deux familles au bord du gouffre pour des raisons bien différentes. La relation entre Alex et Christian se noue d’abord sans rien savoir de l’autre puis dans la vérité… Les situations sont ancrées dans un quotidien qui rend le récit efficace et émouvant. Au final, on est loin de ce que laisse entrevoir la couverture et le résumé. JPB livre un texte réaliste, intimiste aussi et bouleversant.

Bouma : Comment réussissez-vous à traduire autant de situations, de sentiments ? et tout simplement, comment vous viennent les idées qui nourriront vos textes ?

JPB : Je ne sais pas comment je parviens à cela, ni si j’y parviens. En fait, je n’écris pas différemment pour les ados ou pour les adultes – ce qui m’intéresse, ce sont les êtres humains, leurs failles, leurs diamants, leurs réussites, leurs plantages…. J’observe beaucoup, j’écoute. Les idées naissent là, au milieu de mon quotidien.

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Puis JPB nous a livré Blog (Actes Sud Junior, Romans Ado, 2010), où la relation adolescent / adulte est encore largement explorée mais dans un tout autre aspect que Un endroit pour vivre.

Blog raconte à la première personne l’histoire d’un adolescent qui découvre que son père lit son blog. Pour lui c’est un acte de trahison, une violation de ses droits fondamentaux. La relation entre les deux hommes devient tendu au point de ne plus s’adresser la parole. Alors, comme pour rétablir un équilibre brisé, le père confiera ses carnets intimes à son fils, son passé, ses rêves oubliés et ses souvenirs.
Le texte est toujours subtile. L’adolescent en veut à la terre entière et la confrontation entre adulte et enfant est décrite de manière tout à fait convaincante ; on s’y croirait !

Bouma : Je m’y suis retrouvée moi-même dans ces sentiments explosifs, cette sensation d’être incompris. Vous êtes-vous, et plus généralement, vous inspirez vous de votre adolescence pour donner autant de crédibilité aux sentiments de vos personnages ?

JPB : Ce qui est intéressant c’est que, s’il y a bien quelqu’un à qui je m’identifie dans Blog, c’est au père… Les journaux intimes du père sont ceux que je tenais à l’âge de 17 ans, un peu remaniés pour coller à l’histoire, mais pas tant que ça. Donc, oui, je me suis inspiré de mon adolescence, mais pas pour le personnage auquel on pense d’emblée….

Avec ce roman vous abordez aussi beaucoup de questions liées à l’usage des réseaux sociaux et du virtuel en général. Était-ce une question importante à traiter pour vous ? Par rapport aux jeunes que vous côtoyez tous les jours ?

Concernant les rapports entre le réel et le virtuel, oui, j’avais envie de faire toucher du doigt aux ados ambiguïté qu’il y a à vouloir garder secret quelque chose qui est publié, c’est-à-dire, rendu public.

A priori vous ne tenez pas de blog public (ou en tout cas je ne l’ai pas trouvé). Vous ne vous servez pas de ce média pour une raison particulière ?

Je ne tiens pas personnellement de Blog parce que je n’en ai pas le temps, ni l’envie. En revanche, j’écris toujours sur mes journaux intimes – mais ils sont, comme leur nom l’indique, intimes.

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L’année 2011 a été prolifique pour Jean-Philippe Blondel avec la parution de deux titres pour adolescents chez Actes Sud Junior : (Re)play et Brise glace.

(Re)play est avant tout une histoire d’amitié et de musique. Le narrateur était membre d’un groupe de rock. Par flash-back, il nous raconte l’amitié rompue avec son meilleur ami, lui aussi membre du groupe. Et puis il y a sa reconstruction après la trahison ; comment retrouver le goût pour une passion étroitement liée à l’affection… La musique devient un personnage à part entière au fil du roman, presque à éclipser les blessures humaines.
Comme toujours le texte est court. Loin d’être un défaut, cela en deviendrait même une qualité si l’on ne s’attachait pas aussi facilement aux personnages créés par JPB et que l’on ne souhaitait pas rester avec eux un peu plus longtemps.

Quant à Brise Glace, il s’agit là aussi d’une histoire de reconstruction mais le drame qui s’y est joue est bien plus profond. Le roman de JPB porte la voix d’Aurélien, un adolescent mal dans sa peau, torturé, blessé, mais par quoi ? Au fur et à mesure, l’auteur nous dévoile quelques ficelles, notamment avec les slams composés par le jeune homme. Sa rencontre avec Thibaud, féru de poésie, sera déterminante pour la suite de sa vie.
Ce texte aborde les blessures de la vie, le questionnement adolescent et toute les remises en question liées à cette période. Une fois de plus, JPB émeut, bouleverse.

Bouma : Ces deux romans ont un certain nombre de points communs. La musique (le rock pour l’un, le slam pour l’autre), d’abord, y est omniprésente. Elle rythme la vie des narrateurs. Est-ce votre cas aussi ? Qui y-a-t-il dans votre lecteur cd en ce moment ? Mieux, si vous ne deviez écouter qu’un artiste, quel serait-il ?

JPB : Oui, la musique est indissociable de ma vie. Je ne peux pas écrire sans puisque je sélectionne un morceau pour chaque roman et que je l’écoute ensuite en boucle, pendant l’écriture. En ce moment, j’écoute Woodkid, mais je serais incapable de vous donner un seul nom d’artiste – je picore, je butine à gauche et à droite, dans tous les styles – et d’ailleurs, il y a bien longtemps que je n’ai plus de lecteur CD J

De plus, ces romans voient les adultes plus en retrait que dans vos précédents textes. Ils deviennent des personnages secondaires parfois précieux, souvent inutiles. Cette évolution traduit-elle une réflexion personnelle ?

Non, je ne pense pas que les adultes soient absents de ces deux romans – au contraire. C’est Francis qui sert de catalyseur dans (Re)play et toute cette agitation dans le lycée a lieu à cause de Franck Ménard ! Quant à Brise-Glace, les adultes sont bienveillants, mais impuissants – ou absents, parce qu’ils ont décidé de changer de vie.

Je disais donc que vous étiez un auteur prolifique (un à deux romans par an). Comment faites vous pour travailler si vite ?

Sinon, pour ma prolixité, eh bien, j’écris tous les jours, une heure par jour. Et il y a 365 jours dans l’année.

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Le prochain roman de JPB sortira au mois d’août toujours dans la collection Romans Ado d’Actes Sud Junior.

Double jeu met en scène la vie de Quentin. Le lycéen est changé établissement pour se donner une nouvelle chance. Mais il lui est très difficile de trouver ses marques dans ce nouvel environnement. Traverser une ville, parfois, c’est changer complètement de décors. Il passe de son quartier de banlieue et de son HLM à la salle de classe d’un lycée chic. Sa professeure de français l’initie au théâtre, lui donne un nouveau souffle… mais pour combien de temps ?
Dans la même veine que ses romans précédents, JPB sait raconter la société, ses travers et la façon dont ils se répercutent sur la vie de chacun. La dénomination des chapitres telle une pièce permet de rapidement comprendre l’organisation du roman et de le structurer de manière originale. JPB m’a conquise une fois de plus.

Bouma : Dans chacun de vos romans, vous explorez une activité artistique et/ou échappatoire : la réalisation dans Un endroit pour vivre, le basket dans Au rebond, l’écriture dans Blog et bien sûr la musique dans Brise glace et (Re)play… Dans quelles mesures influencent-elles votre écriture ? Entre votre travail quotidien de professeur, celui d’écrivain et votre vie de famille, trouvez-vous dans ces activités, tout comme vos personnages, la soupape nécessaire à une vie épanouie ?

JPB : J’explore les activités artistiques parce que ce sont dans ces domaines là que les adolescents se révèlent sous un autre jour que celui qu’ils arborent au lycée ou en famille – et puis je trouve que les activités artistiques construisent la personnalité, et que l’adolescence est une période de construction, c’est même LA période de construction.
Sinon, les différents domaines de ma vie interagissent et forment une cohérence – je suis à la fois mari, père, ami, prof et écrivain – aucune activité n’exclut l’autre. L’écriture n’est pas un exutoire. C’est un pur bonheur.

Je ne l’ai malheureusement pas encore lu mais ça ne saurait tarder. Si vous deviez me convaincre de le lire (même si ce n’est pas le cas), qu’en diriez-vous ? [A l’heure de ma dernière question je n’avais pas encore lu Double jeu, ce qui est maintenant chose faite].

Désolé, mais je n’aime pas convaincre quelqu’un de lire un livre je préfère que la rencontre se fasse naturellement. Parfois, dans les salons, il y a des gens qui s’arrêtent, prennent un de mes romans et lancent « donnez-moi envie de le lire ! », ma seule réponse c’est « donnez-moi envie de vous le confier ! »

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Au final, l’écriture de Jean-Philippe Blondel ne fait pas de fioriture. Pour moi, elle sait toucher les lecteurs avec peu de mots mais une justesse incomparable. Ses livres, et Au rebond en particulier, font partie de ces ouvrages que j’offre dès que j’en ai l’occasion. Je ne connais pas à ce jour une seule personne m’ayant indiquer avoir fait une erreur dans mon choix. Je conseille donc à toutes les personnes qui viendront lire cet article d’en faire de même car il serait franchement dommage de ne pas partager de si beaux moments de lecture.

Un très grand merci à Jean-Philippe Blondel pour sa disponibilité et sa gentillesse ; et un grand merci à Nathalie des éditions Actes Sud Junior pour avoir permis cette rencontre virtuelle.

Mes comparses et moi-même vous proposons des chroniques plus détaillés des ouvrages ci-dessus :
– Blog chez La Littérature de jeunesse de Judith et Sophie, Mélimélo de livres et chez Un Petit Bout de Bib
– Brise Glace chez Un Petit Bout de Bib
– (Re)play chez Un Petit Bout de Bib– Double jeu chez A lire au pays des merveilles

Lecture commune: Never sky

Rossi Veronica - Never sky

Il était une fois un Grand Arbre. Un Grand et beau Arbre, qui n’avait qu’un an, mais au pied duquel quelques lecteurs, plus ou moins âgés lisaient, partageaient, échangeaient, débattaient, écrivaient … Un beau jour ils organisèrent un échange de colis, de cadeaux entre eux. Et dans celui que Nathan envoya à Pépita, puisque le thème était « Sans toi, je n’aurais pas lu… », il y eut une dystopie. Une dystopie parce que Pépita n’en est pas fan, une dystopie parce que pourtant, c’est un genre en vogue ! Cette dystopie parce que Nathan l’avait adorée, parce qu’elle l’avait touché. Après plusieurs semaines d’organisation, de discussion, après le départ de notre chère Dorota, après toutes ces feuilles qui sont tombées de l’Arbre, nous vous livrons notre débat sur ce roman pour adolescents qui a conquis Nathan et a laissé quelques-uns de ses acolytes mitigés.

Nathan : Comment résumeriez-vous l’univers de Never sky et son incipit en quelques mots ?

Pépita : En quelques mots ? J’avoue que j’ai eu beaucoup de mal à entrer dans cet univers au début… et puis, j’ai persévéré et j’ai finalement trouvé un intérêt certain à cette lecture…mis à part l’écriture que je trouve assez limitée.

Never sky, c’est un univers futuriste pas très glamour à vrai dire : une Unification a tout bouleversé et le monde se divise entre les Sédentaires qui vivent dans des capsules où tout est programmé et les Etrangers, ceux restés à l’extérieur et dont le quotidien se résume à la survie la plus élémentaire sous un ciel tempétueux et criminel.

Kik : Le monde a subi de grands changements. Il y a ceux qui vivent à l’intérieur de bulles de verre aseptisées, et les autres du dehors. Normalement il n’est pas sensé y avoir de contact entre le dedans et le dehors. Qui est sûr d’ailleurs que des humains puissent survivre à l’extérieur ? L’air n’est pas respirable, le ciel est menaçant. Enfin c’est ce qu’Aria croit. Elle voit le monde à travers un SmartEye qui déforme la réalité, mais ça elle ne le sait pas encore. Chapitre après chapitre, les points de vue d’Aria et de Pérégrine s’alternent, on découvre peu à peu, le dedans mais aussi le dehors.

Dorot’ : Moi, j’aime beaucoup la dystopie, donc déjà le résumé m’a attirée immédiatement. Kik et Pépita ont très bien raconté l’essentiel. J’ajouterais juste, qu’Aria voit le monde complètement irréel, vu que grâce à son SmartEye c’est dans des décors virtuels qu’elle évolue la plupart du temps. La confrontation avec le monde extérieur sera bien mouvementée…

Kik : il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman: l’exploitation des cinq sens. Le roman se démarque d’autres dystopies sur ce point. Tout un pan de l’histoire est axé sur les capacités sensorielles des personnages. Les « descriptions sonores et olfactives » m’ont particulièrement plu.

Pépita : Oui moi aussi, j’ai trouvé que ça donnait une autre dimension à l’histoire.

Nathan : Du coup, vous parlez de ces descriptions, qu’avez vous pensé du style de l’auteur (qui semble donc être celui du traducteur …) ?

Petit commentaire du traducteur sur le blog de Dorota Merci de reconnaître et d’apprécier le travail des écrivains de l’ombre que sont les traductrices et les traducteurs.
La difficulté chez Veronica Rossi, c’est la « sécheresse » du style narratif parfois carrément elliptique ; il faut donc mettre du liant, étoffer un peu parfois, sinon c’est indigeste en français. Les éditrices et moi-même nous l’avons constaté et avons tâché d’y remédier. Par ailleurs, on m’a reproché ici et là sur les blogs l’absence de négations dans les dialogues, j’en ai donc tenu compte. Quant à Tahereh Mafi, on a affaire à un style original, souvent métaphorique, délirant, qu’il faut pouvoir rendre en VF et la tâche n’est pas toujours aisée, je dois l’admettre. Cela dit, dans le 2e tome de la trilogie Insaisissable (Ne m’échappe pas / Unravel Me), que j’ai quasiment fini de traduire, il y a davantage d’action, moins de métaphores abracadabrantes, même si le monologue intérieur de Juliette demeure omniprésent.
Merci de faire vivre les bouquins au fil de vos passions et de vos chroniques.

Kik : Personnellement, je trouve que ce roman est bien traduit. Le style de l’écriture m’a plu. L’alternance des différents narrateurs est une construction de roman qui attire toujours mon attention. On ressent bien les différents points de vue.

 Comme je l’ai dit précédemment, les descriptions olfactives, visuelles, auditives tiennent une place importante dans l’histoire , surtout dans la deuxième partie. Les sensations sont très bien retranscrites.

Pépita : J’ai eu du mal au début avec ce style d’écriture. Puis, rapidement, l’histoire prend le pas. Et j’ai passé outre le style qui n’est pas franchement littéraire. Comme Kik, j’ai beaucoup aimé les aspects sensoriels. Ils apportent une autre dimension, plus humaine je dirai. Mais dans le fond, les ressorts de cette histoire restent assez classiques.

Kik : Je suis d’accord avec Pépita. Ce roman n’est pas le meilleur du genre, il n’a rien inventé d’exceptionnel, mais il a ce petit quelque chose en plus qui m’a plu.

Nathan : J’ai pourtant trouvé ce style d’écriture très poétique, et il m’a totalement séduit … toujours est-il que nous sommes d’accord : il y a ce « petit quelque chose en plus » qui est apporté par les sens … mais ceux-ci se mêlent directement, en plus de la dystopie, à une pointe fantastique assez inédite avec des pouvoirs que les personnages développent ! Vous avez aimé ?

Pépita : Oui, c’est ce qui m’a permis de trouver un intérêt supplémentaire à ce livre et me donne envie de découvrir la suite.

Kik : Comme Pépita, j’ai aimé au point de souhaiter lire le tome 2. On verra ce qu’il nous réserve et si je continue de suivre l’aventure Never Sky !

Nathan : Et les personnages ? Vous en dites quoi ? Charmées par Aria, la jeune-fille qui veut croire en la société dans laquelle elle vit ? Séduites par Perry, le ténébreux et jeune homme ?

Pépita : Perso, j’ai été charmée par les deux ! Quoiqu’Aria soit assez froide au début du roman…Avec Perry, elle s’épanouit, accepte de lâcher prise et elle devient en quelque sorte plus humaine. Quant à Perry, il m’a plu de suite … il est intègre, intelligent, courageux, sûrement beau, bref, l’exemple même du type qui ne peut que séduire !

Kik : personnellement ce ne sont pas les personnages, en eux-mêmes qui m’ont le plus plus dans ce roman, mais leur mise en scène, leurs interactions avec les sociétés créées. D’ailleurs l’histoire d’amour qui se met en place risque de prendre trop de place à mon goût. Affaire à suivre dans le deuxième tome.

Sortie le 26 Septembre 2013 Merci Tiboux pour la couverture !

Nathan : Et finalement … vous comptez lire la suite ? Qu’en attendez-vous ?

Kik : Même si celivre ne fut pas un coup de coeur, j’ai l’intention de lire la suite. L’univers créé m’a intrigué et plu. J’attends des révélations, une bonne construction de l’intrigue.J’espère revoir mon avis positivement. Le tome 2 sera pour moi une révélation ou une déception.

Pépita : Pourquoi pas ? Le deuxième tome dévoilera sans doute davantage sur l’histoire d’amour entre Aria et Perry, mais j’espère que l’auteur saura doser avec de l’aventure aussi.

Il faudra donc attendra la rentrée, pour voir si le tome 2 convaincra, ou non, les lecteurs de l’Ombre du Grand Arbre par de l’émotion, un peu plus d’action … et d’inventivité. De mon côté, je suis déjà séduit !

En attendant, retrouvez nos avis détaillés sur le premier tome chez Délivrer des livres, Dorota, Pépita, Kik, Nathan.

Nox d’Yves Grevet, La genèse d’un roman

Tout a commencé en novembre 2010 dans le magazine Je Bouquine avec La fille du 995.6
Puis il y a eu la parution du roman Nox, Ici-bas (Qui est le tome 1, d’une série de 2) …
Cela se termine en juin 2013, à l’ombre du grand arbre, avec Kik, Bouma, Dorot, Nathan et Drawoua ….

Programme du jour: Discussion autour du roman Nox d’Yves Grevet et de sa genèse
Chaque lecteur a entre les mains, un exemplaire du Je Bouquine en question et un Nox.
Chaque lecteur a lu l’un et l’autre.
Chaque lecteur aimerait comprendre le pourquoi du comment du lien entre les deux.
Alors on commence par discuter avec l’auteur Yves Grevet …

Bonsoir,
Merci d’avoir accepté de répondre à mes questions.
Tout d’abord j’aimerai en savoir un peu plus sur la genèse du roman Nox.
J’ai lu le récit que vous avez écrit dans Je Bouquine, où on retrouve les mêmes personnages. Etait-ce prévu de faire deux romans au moment de la publication de ce Je Bouquine ? Ou l’idée est venue ensuite ?
Pour la publication dans Je Bouquine, est-ce vous qui avez proposé votre texte, ou Je Bouquine qui vous a demandé d’écrire une histoire qui entrait dans le format de ce magazine ? ou aviez vous déjà une idée toute prête lorsque Je Bouquine vous a demandé ?
A très bientot
Cécile

Bonjour Cécile,
A la remise du Prix Tamtam Je Bouquine en 2008 obtenu pour le premier tome de Méto, la rédactrice du journal m’a commandé un roman. J’ai d’abord fini les trois tomes de Méto avant de lui répondre en lui envoyant le récit de 60 000 signes que vous avez lu. C’est le format obligatoire. L’idée de Nox est venu au cours de la rédaction du tome 2 de Méto où mon héros (dans le premier chapitre) était rendu aveugle et contraint de vivre dans le noir. Il utilisait son odorat, son ouïe mais aussi analysait les déplacements d’air. C’est cette obscurité que j’ai voulu retrouver dans le projet pour Je bouquine. A partir du noir, j’ai conçu un univers : un nuage de pollution qui bloque les rayons du soleil, une hiérarchie sociale déterminée par la quantité de lumière dont on dispose, une recherche permanente de lumière par divers procédés intégrés à la vie quotidienne etc….
Au final, j’étais content du résultat mais je m’étais trouvé « à l’étroit » dans ce format. Inventer un univers et y faire vivre une intrigue, plusieurs personnages en 60 000 signes, cela laisse quelques frustrations. Sur le blog du journal, les lecteurs réclamaient une suite ce qui pouvait signifier qu’ils trouvaient que ça manquait de développement.
Alors petit à petit, le projet a germé de pouvoir développer l’histoire et j’en ai parlé à mon éditeur qui était intéressé. C’est ainsi que Nox est né. Aussi, même si on retrouve les mêmes personnages principaux et la scène de la rencontre entre Lucen et Ludmilla, le projet en deux volumes avait d’autres ambitions. Très vite, j’ai senti qu’il s’adresserait plutôt à des ados un peu plus grands que ceux qui composent le lectorat de Je bouquine en y travaillant le thème de l’héritage et de la paternité (comment se situer par rapport à ses parents, comment devenir parent à son tour en reproduisant ou en s’écartant du schéma qu’on a vécu…) J’avais aussi envie de donner la possibilité à plusieurs protagonistes de s’exprimer, allant même jusqu’à raconter quelques scènes selon plusieurs points de vue.
Pour résumer, dans le court roman de Je bouquine, tout était en germe et demandait à s’épanouir.
Depuis, j’ai retravaillé pour Je bouquine (Des ados parfaits, janvier 2012) mais cette fois-ci, j’ai conçu mon histoire comme une nouvelle classique avec une révélation (une chute) à la fin et pour cette dernière, c’est le bon format.
J’espère vous avoir éclairée.
Cordialement.
Yves

La discussion entre les lecteurs d’À l’ombre du grand arbre peut maintenant commencer…

Que pensez vous de la genèse de ce roman ? Le fait de lire l’histoire originale dans Je Bouquine et aussi le roman final, vous a-t-il dérangé ?

Bouma: En ce qui me concerne, je n’étais pas au courant que le roman Nox prenait sa genèse dans une nouvelle réalisée pour Je Bouquine avant que tu nous en fasses part. J’ai donc découvert un univers totalement nouveau, fort passionnant et très intéressant. Maintenant que j’ai lu aussi cette nouvelle, les propos d’Yves Grevet viennent éclairer mes points d’interrogation et je suis d’accord avec lui pour dire qu’elle méritait d’être approfondie. Trop de zones d’ombres (dues à la Nox ;-)… ) restaient en suspens. Avec ce tome 1, certaines se sont déjà considérablement illuminées !
Dorot: Heureusement, j’ai lu d’abord le roman final. J’ai adoré. Ensuite j’ai lu la nouvelle . Franchement, si l’ordre de ma lecture était inversé, je ne pense pas que j’aurais envie de le lire. La nouvelle ne m’a pas touché du tout, et si je comprenais quelque chose, c’est justement grâce à la lecture du roman…

Pouvez vous résumer l’intrigue du roman Nox en quelques phrases?

Bouma: La Nox est un brouillard épais. Elle sépare le monde d’en bas de celui d’en haut. Bien sûr, en dessous l’air est parfois irrespirable, l’énergie est mécanique et les corps devenus disgracieux par les efforts. En dessous, pas de choix pour les enfants, dès 16 ans il faut reprendre le travail de ses parents pour lequel on a été formé, faire des enfants pour en avoir quelques uns qui survivent, et surtout ne pas faire de vagues. Entre la milice et les rebelles, il vaut mieux ne pas croiser leurs routes. En haut, c’est autre chose. Les gens sont aisés, la lumière et la nourriture sont disponibles sans soucis, les enfants ne là-haut n’ont pas conscience de la ville du bas.
Nathan: A cette description de l’univers, j’ajouterai que l’on suit l’histoire, principalement, de 3 personnages: Lucen, jeune-homme amoureux qui commence à ouvrir les yeux sur le monde qui l’entoure, de même pour la jeune et attachante Ludmilla, une qui vit dans les hauteurs. Le troisième point de vue est celui d’un des amis de Lucien: Gerges, un personnage fort, loyal, le mieux construit à mon sens, qui va devoir choisir entre famille et révolte.
Drawoua: J’ai commencé par lire le premier tome de Nox – après avoir lu Métoque j’ai adoré – puis j’ai lu la nouvelle. Je trouve l’effet genèse très intéressant et cela peut montrer le travail de romancier. Mais entre les deux je n’hésite pas une seconde. Le roman, le roman, le roman. Le tome 2 de Nox est arrivé dans ma boîte aux lettres, et j’ai hâte de connaître la suite. Le roman, c’est une construction complexe, la densité, les détails, un univers extrêmement particulier, un ton, un style d’écriture et de narration. Le jeu narratif est d’ailleurs très intéressant, plus que dans la nouvelle, me semble t-il. C’est comme si, bien que beaucoup d’éléments y soient, il s’agissait d’un premier jet. Aurais-je aimé lire le texte du Je bouquine en premier, cela aurait-il changé mon regard sur le roman ? Je ne sais pas.

Pour compléter les propos de Nathan, selon vous quels sont les personnages les plus importants de ce roman ? Quels personnages aimeriez-vous retrouver dans le deuxième et dernier tome de ce cycle ?

Nathan: Les personnages les plus importants sont donc, comme je l’ai déjà dit, Lucen et Ludmilla, dont la rencontre est une véritable étincelle, et Gerges, qui incarne la révolte qui commence à poindre, qui s’oppose à la loyauté et l’amour. Ce sont ces trois là que j’aimerais retrouver, et qu’on retrouvera à coup sûr … en particulier Lucen et Ludmilla, héros dont j’ai hâte de découvrir la suite des aventures !
Bouma: Comme l’a indiqué Nathan, il est évident que les trois voix choisies par Yves Grevet, précisons que chacune raconte son histoire à la première personne, sont les plus importantes. J’aurai pourtant une préférence pour le personnage de Lucen. Il est touchant dans son amour pour une fille rejetée par sa famille et dans sa confiance en l’amitié quelque soit l’origine de chacun. Il est le premier à parler dans ce roman (peut-être est-ce important ?) et nous permet de découvrir en même temps que lui les marasmes de son monde et la cruelle vérité sur l’humanité (incapable de penser à autre chose qu’à son bonheur personnel). Lucen est un personnage plein d’espoir et d’envies qui doit choisir sa place et sa voie dans ce monde qui est le sien.
Kik: En plus des trois personnages que vous avez cités, je serai contente de retrouver et de mieux connaître le personnage de Firmie, la fiancée de Lucen. Le père de Ludmilla m’intrigue également. J’aimerai savoir ce qui se trame avec cet homme. Je sens comme un noeud qui va se délier dans le deuxième tome.
Une remarque sur les personnages, plus précisément leurs prénoms, j’ai trouvé cela étrange au début puis astucieux: Les personnages vivant en-bas, on un prénom avec une lettre en moins pour les dissocier des gens d’en-haut: Luc(i)en, Ge(o)rges, Kat(r)ine. Une manière de marquer la dégradation. Perdre une lettre comme perdre un peu d’honneur ou de reconnaissance.
Drawoua: Le jeu sur les choix des prénoms de ceux d’en bas est génial. Essayez de les prononcer à voix haute. Ce n’est pas évident pour certains. Imprononçables, même, comme si on ne pouvait les appeler. Pour revenir à ta question Kik, effectivement, j’ai une plus grande sensibilité pour Lucen. Mais la narration est construite pour que le lecteur tisse des affinités avec lui. Il est sensible, il semble honnête, il essaie de s’en sortir sans corruption. La fin du premier tome appelle vivement une suite. On veut savoir ce que deviennent les personnages que l’on a suivis. Comment vont se tisser ou dénouer les liens de la petite bande des quatre amis. On sait qu’ils en sont à un âge où ils doivent effectuer des choix de vie, notamment épouser une fille avec laquelle ils devront impérativement donner naissance à leur descendance pour pouvoir rester avec, on sait aussi qu’ils ont des choix de vie et des choix politiques à effectuer. A la fn du premier tome ils sont sur le pont de le faire, ou c’est engagé.

Pensez-vous que ce roman, peut être considéré comme une dystopie ? Et d’après pour quels aspects du roman ? Sur Wikipédia, on lit au sujet de la dystopie: 

Une dystopie, également appelée contre-utopie, est un récit de fiction peignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’elle empêche ses membres d’atteindre le bonheur. L’auteur entend ainsi mettre en garde le lecteur en montrant les conséquences néfastes d’une idéologie (ou d’une pratique) présente à notre époque. La dystopie s’oppose à l’utopie : au lieu de présenter un monde parfait, la dystopie en propose un des pires qui puissent être envisagé. La différence entre dystopie et utopie tient plus à la forme littéraire et à l’intention de son auteur qu’au contenu. En effet, après examen, nombre d’utopies positives peuvent également se révéler effrayantes.

Bouma: Tiens, je n’aurais pas du tout défini la dystopie comme ça mais plutôt comme un monde utopique qui aurait dégénéré. Mais si Monsieur Wiki le dit…
Quel qu’en soit la définition, je ne rangerais pas Nox dans les dystopies mais dans les romans d’anticipation, ou plus généralement de science-fiction. Tout simplement parce que l’on suppose qu’il s’agit du futur de notre société et que plus qu’une idéologie, j’ai eu la sensation que la Nox et les différentes strates de la société étaient liées aux machines, à leurs évolutions dans le mauvais sens. Je ne sais pas si vous êtes sur la même longueur d’onde que moi, mais beaucoup des détails qui m’ont interpellée étaient des inventions. D’ailleurs, Lucen et son père sont des rafistoleurs de métier !
Drawoua: Nox s’inscrit entre les deux définitions, le monde idéal est celui d’en haut. Mais pour qu’il fonctionne, il fallait celui d’en bas. Le hic, c’est les deux univers ne sont pas imperméables, les gens se rencontrent plus ou moins, la communication et les informations passent, notamment par la voix des gens de maison qui ont une certaine conscience des choses, comme l’incarne le personnage de Martha.
Nathan: Je suis plutôt d’avis pour la dystopie moi … il a certes l’air d’être un futur de notre propre société mais celle-ci m’a semblé « à part »… et carrément un obstacle à l’obtention du bonheur par ses habitants. Je l’associerais presque à l’uchronie, pour son ambiance, qui m’a beaucoup évoqué la période industrielle, les machines. Le roman a un côté steampunk.

Que pensez-vous de l’aspect « énergétique » de ce roman ? Les habitants du bas, doivent produire leur propre électricité pour chaque activité de la journée. Le roman commence, par une allusion au fait qu’il faut s’habituer à lire avec peu de lumière, car chaque dose d’électricité demande un effort physique de la part d’un des membres de la famille.
Bouma: Honnêtement j’ai trouvé ça réaliste et surréaliste en même temps. Les diverses inventions imaginées par Yves Grevet pour créer de l’énergie (en se basant sur la force mécanique) sont tout-à-fait plausibles… et amènent aussi un quelque chose de complètement loufoque et drôle. Le coup du cinéma par exemple où ils sont tous en sueur à la fin du film car ils ont dû pédaler pour alimenter l’appareil électrique… l’image est franchement comique !
Drawoua:Une idée géniale qui pourrait être encore plus développée. Mais elle est exposée d’emblée et fait partie des éléments essentiels qui créent et façonnent cet univers qu’est celui du BAS.
« Je pédale en écrivant pour alimenter la plaque chauffante et la petite ampoule qui éclaire les casseroles. Ici, dans la ville basse, la seule énergie dépensée est celle que nous produisons nous-mêmes à la force de nos muscles. Là-haut, chez les riches, les lampes s’allument quand on appuie sur un bouton et brillent sans qu’on s’en occupe. (…) Il y en a qui ont de la chance ».
Pour que cela fonctionne, les habitants de la ville basse sont « tous équipés de chenillettes sous les chaussures ». On peut y voir une symbolique autour du coté enferré des esclaves, travailleurs des galériens.
Nathan: Je suis d’accord avec Bouma mais surtout avec Drawoua pour le symbole qu’elle voit et car moi-même, c’est ce qui m’a déçu dans ce roman, j’ai trouvé cette idée très originale mais trop peu développée. J’ai trouvé ça dommage.

Maintenant pour finir cette lecture commune, j’aimerai savoir quelles sont vos hypothèses pour la suite de l’histoire ?
Kik: Personnellement j’ai déjà le tome 2 sur ma table de nuit. Il attend sagement que l’on finisse cette discussion, pour être dévoré. Et vous ?
Drawoua: Je ne me fais pas vraiment d’idée sur la suite de l’histoire mais je souhaite trouver dans Nox la petite note d’espoir que l’on pouvait retrouver à la fin de Méto. Malgré les deux univers complexes qu’Yves Grevet a élaboré dans ces deux séries et une certaine critique de notre société par effet de miroir que l’on sent sous-jacente tout au long des deux histoires.
Bouma: J’avais moi aussi hâte de finir cette discussion afin de me plonger dans le tome 2 (surtout que j’ai prêté le 1 à Monsieur Bouma et que vu la vitesse à laquelle il le dévore il va falloir se battre pour ce second opus…). En ce qui concerne mes hypothèses sur cette suite, je vois bien le personnage de Firmie prendre de l’importance… tout comme le père de Ludmilla. Je pense à un conflit dans le Bas qui se répercuterait dans le Haut. Deux mondes qui vont se confronter encore plus violemment et nos personnages secoués, obligés de faire des choix qui ne changeront pas seulement leur vie… Vite, vite, la suite !
Nathan: Ah là là je l’ai toujours pas lu ! Pourtant, l’histoire a déjà sacrément bien avancé, et je sens un tome 2 plein de rebondissements, d’amûûûûûûr, d’amitié, de famille … bref, tous ces thèmes qu’Yves Grevet manie avec justesse ! Et surtout ce souffle prenant et cet univers original. Je veux être surpris ! Je confirme cependant l’hypothèse d’un conflit qui se prépare … ça va être intéressant ça !

Le mot de la fin sera pour
Drawoua: Je garde la lecture du tome 2 pour mes vacances, il fera partie de mes incontournables à mettre dans la valise !

Merci à Yves Grevet d’avoir accepté de répondre à nos questions.

Nox (1), Ici-bas publié chez Syros en 2012.
Nox (2), Ailleurs publié chez Syros en 2013.

Pour aller plus loin…
La chronique de Nathan et de son jumeau 
La chronique de Kik 
La chronique de Drawoua
La chronique de Dorot
La chronique de Bouma

Martin Page nous répond…

martin page avril 2013Martin Page a étudié successivement l’anthropologie, le droit, la psychologie, la linguistique, la philosophie, la sociologie et l’histoire de l’art, avant de se lancer dans l’écriture. Auteur reconnu, Martin Page a su s’imposer dans le monde de la littérature contemporaine avec des romans pour adultes et aussi pour la jeunesse.

Il a accepté de nous parler de son roman « Plus tard je serai moi » (Le Rouergue, Doado, 2013)  et de son travail d’écrivain en particulier, pour éclairer notre lecture commune, publiée hier.

9782812604911FS

-D’où vous est venue cette idée de roman, en particulier le titre ?

Comme beaucoup, enfant, adolescent, j’ai vécu ces situations où il me semblait que j’étais plus adulte que mes parents. Je voulais parler de ce renversement des rôles qui est très courant. Je pense aussi qu’il m’importait de mettre en scène une jeune fille qui vivrait la période adolescente, en dehors des clichés habituels.  Je ne crois pas à la fameuse crise d’adolescence. Je crois en revanche à une crise des parents et de la société plus généralement, qui pèse sur les épaules des enfants qui grandissent, et qui donc par contrecoup peuvent manifester des angoisses et des douleurs, et y réagir.

Le titre n’est pas de moi. C’est mon amie qui l’a trouvé (j’en profite : elle sort son premier livre jeunesse à l’École des Loisirs cet automne, dans la collection Mouche : Apprendre à ronronner).

-Comment s’inscrit ce roman dans votre travail ?  

C’est un nouveau roman. Cela faisait longtemps que je n’avais pas mis en scène une héroïne et j’aime beaucoup ça. Je suis irrité et fatigué par les personnages féminins souvent proposés. Tout comme je suis navré par les femmes, et les hommes, de la vie réelle qui sont trop pleinement dans leurs assignations habituelles. J’aime les femmes indépendantes et féministes, je créé donc des personnages féminins qui ont ce type de personnalité. Il ne s’agit pas d’être démonstratif, mais par petites touches de composer des personnages dont l’éthique et le caractère vont à l’encontre d’un état d’esprit dominant coercitif à l’égard des femmes et des hommes.

-Quel est pour vous le lecteur idéal de ce livre ? Réellement des ados ?

Ce livre, comme mes autres livres, s’adresse à tout le monde (même un livre pour les petits comme Conversation avec un gâteau au chocolat, est lu par les adultes -et certains de mes livres adultes sont lus par des adolescents). J’ai des retours d’adolescents qui l’ont beaucoup aimé. Des adultes aussi. Evidemment, j’ai des retours d’adultes qui trouvent que ce livre s’adresse aux adultes. Je pense que ceux-ci ont oublié ce que c’est que d’être un adolescent. Les questions que l’on se pose.

-Pourquoi cet intérêt pour la relation parent / enfant ? Et cette rupture forte de la communication, surtout ?

Cela me paraît naturel  : je suis l’enfant de mes parents, et puis je veux des enfants, et donc être parent. Par ailleurs, je viens d’une famille qui a vécu des choses difficiles. Ces questions sont importantes pour moi. Parler, s’entendre, créer un espace relationnel où la communication est possible, ce n’est pas l’évidence. C’est un travail, une construction, qui nécessite une remise en cause, ou tout du moins une capacité d’évolution. Et je trouve que beaucoup de parents ne cherchent pas à parler à leurs enfants adolescents, ni à les écouter. Parce qu’ils ont peur pour eux, parce qu’ils projettent leurs désirs non réalisés, parce qu’ils ont vécu leur jeunesse à une autre époque et qu’ils ont tendance à réfléchir par rapport à leurs références. Je crois aussi que beaucoup de parents ont du mal avec la fonction même de parents, et on peut les comprendre. On y est mal préparé. Ça devrait faire l’objet de cours. On devrait en parler au collège, au lycée.

Mais ce que je dis du difficile dialogue parent-enfant est aussi valable pour le difficile dialogue dans le couple ou entre amis. Tout ça se construit et se pense. Ce n’est pas évident. Nous avons une familiarité trompeuse : enfants, parents, amis, amoureux, nous parlons la même langue. Et pourtant nous ne nous comprenons pas, nous ne nous écoutons pas. Prendre conscience que notre langue maternelle est une langue unique, individuelle, et étrangère aux autres (comme celle des autres nous est étrangère) est un pas décisif vers une entente possible. Une belle communication.

-Ce livre à destination de jeunes lecteurs est-il une façon de leur faire passer un message ?

Un message ? Je ne sais pas. J’espère surtout que les lecteurs vont éprouver du plaisir. C’est mon premier objectif. La littérature, l’art en général, est pour moi une des grandes sources de plaisir de l’existence. Et je suis très mécontent quand certains arrivent à transformer la littérature en punition et à la rendre douloureuse (j’ai des souvenirs peu agréables de profs de français qui opéraient ainsi). Certains plaisirs ont le pouvoir de nous donner à penser. Ensuite j’ai une histoire personnelle, et on n’échappe pas à soi-même, donc mes livres sont pleins de ce que je suis, de mes expériences, de mes réactions et pensées concernant ces expériences. Mon exemple, mis en scène, transformé, repensé, constitue sans doute en lui-même une sorte de message, en tout cas d’éthique.

De façon plus directe, je pense que le roman est un genre merveilleux qu’on peut nourrir de philosophie, d’éléments intimes, d’éthique, d’imagination, aussi oui il y a des choses auxquelles je crois et que je veux faire passer. Par exemple, mes personnages sont souvent obstinés et savent éviter les conflits, ils sont rusés et savent transformer leurs douleurs en énergie. Un roman est, pour moi, un allié, un objet de résistance intime, un outil pour apprendre et continuer à grandir.

-La pression parentale est-il un sujet d’actualité selon vous ?

Non, c’est commun à toutes les époques. Dans ce livre, je voulais parler aussi de la pression sociale sur les parents, qui sont très démunis pour y résister.

-Vous utilisez souvent l’humour, le second degré, … dans vos livres. Pourquoi ?

Parce que j’ai un rapport tragique à l’existence, que je lutte tout le temps contre le désespoir et la dépression. L’humour, pour reprendre Deleuze, est l’arme des minoritaires, c’est une manière de survivre à ce qui nous arrive. L’humour pour moi est indissociable de la création. Les grands artistes se servent de l’humour (Shakespeare, Cervantes).

-Dans vos romans jeunesse, les «héros» sont souvent des enfants «à part», pourquoi ?

Dans mes livres pour les adultes, les héros sont aussi des personnages « à part ».  Sans doute parce que ce sont les seuls êtres qui m’intéressent vraiment. Mais vous savez, il suffit de s’intéresser un peu à n’importe qui, et très vite on voit des failles même chez ceux qui semblent les plus intégrés.

-Vous écrivez aussi pour les adultes. Est-il plus facile ou plus difficile d’écrire en littérature jeunesse ? Avez-vous une préférence ?

Si on a l’ambition de bien faire les choses, alors, dans tous les cas, on est confronté au travail et aux difficultés. Mais c’est une bonne nouvelle que ce soit difficile, car elle est fertile. De belles choses naissent. Mes romans jeunesse sont plus courts, et leur construction plus simple, donc ils me demandent moins de temps. Mais j’y mets la même passion et la même rigueur que pour mes livres adultes.

-Quelles sont vos références littéraires en jeunesse ?

Roald Dahl. Italo Calvino : deux écrivains qui ont écrit pour la jeunesse et les adultes. Qui ont mêlé gravité et légèreté, imagination et intimité. Il faut ajouter Maurice Sendak, Ruth Krauss et Crockett Johnson, Tomi Ungerer, Edward Gorey, Christophe Honoré, Marie-Aude Murail. Il y a tellement de bons auteurs et dessinateurs.

-Avez-vous des projets en cours ?

Oui. J’ai terminé un essai sur l’écriture (pour adultes). Il devrait sortir en janvier prochain aux éditions de l’Olivier. Et j’ai commencé un nouveau livre sous pseudonyme. J’ai aussi amorcé le début d’un roman ado. Mais je m’y mettrai plus tard. Je n’arrive pas à écrire deux livres en même temps. A côté de ça je dessine et j’écris de petits livres « faits maison » inclassables et impubliables ailleurs pour adultes (je vais bientôt ouvrir un site internet pour les présenter, pour l’instant ça passe par mon site personnel). Et puis, la NRF m’a commandé une nouvelle pour son prochain numéro et je dois écrire un texte pour un festival littéraire en Finlande. Je suis bien occupé, et c’est très agréable.

Nous espérons que vous en savez davantage maintenant sur cet auteur et
nous  remercions très sincèrement Martin Page pour sa disponibilité et toutes ces réponses très éclairantes .

Pour en savoir plus :

-Le blog de l’auteur

-Sa bibliographie : en jeunesse et ses romans pour adultes