Lecture commune : Les coulisses du livre jeunesse

les-coulisses-du-livre-jeunesse-bachelet

L’an dernier est sorti un drôle de petit album, signé Gilles Bachelet, édité par l’atelier du poisson soluble.
On y rencontre les personnages emblématiques de la littérature jeunesse qui, comme des stars de cinéma, nous font découvrir l’envers du décor. Les passionnées que nous sommes ne pouvaient pas passer à coté de cet album qui semblait fait pour nous. D’autant qu’il est drôle, impertinent et  bourré de clins d’œil auxquels nous sommes particulièrement sensibles.

Nous avons eu envie de partager avec vous nos réactions face à cet album hors du commun. Et, puisqu’après tout il s’adresse aux enfants, nous les avons fait participer aussi. Voilà donc les réponses d’Alice, ses enfants Mathilde (15 ans), Maxime (13 ans), Céline, Pépita, ses filles, H (16 ans) et F (14 ans), Solectrice, ses lutines Lucie (13 ans) et Adèle (11 ans), Sophie, Carole et Bouma. De cette liste de participants, on tirera déjà une première conclusion : ce livre réunit les (pré)ados et leurs parents et ça, c’est déjà chouette.

– Quelle est la page du livre qui vous a le plus fait rire?

Mathilde : Le bureau des objets trouvés
Max : Le bureau des objets trouvés
Alice : La page de titre ( une mise en bouche d’entrée de jeu )

Céline: La signature du contrat (j’aime bien l’humour un peu noir)les-coulisses-signature

H : le service de chirurgie esthétique
F : rien !
Pépita : j’en ai plusieurs mais la visite médicale.

Adèle : le parking

Lucie : l’élevage de lapins

Solectrice : les douches

Sophie: J’aime bien le passage chez l’allergologue. Déjà les allergies ça me parle assez bien et puis j’ai adoré l’air très perplexe du médecin face au chien bleu qui a un regard au contraire totalement blasé !

Carole: Le maquillage de Pomelo et leur éternelle histoire d’amour avec Benjamin Chaud :coeur:

Bouma: Le bureau de validation du pipi caca. Parce que je suis toujours preneuse d’un peu d’humour scato et que la petite taupe a vraiment l’air d’une boss qui dirige son entreprise d’une main de maître !

-Quelle est la page qui vous a fait vous exprimer « ah, il a osé! »

Mathilde : Les toilettes
Maxime : L’accès handicapé
Alice : Le parking ( mettre Oui Oui à côté d’incontournable de littérature jeunesse Rha la lala)

Céline: Heu… c’est pas vraiment ce que je me suis dit. Les images qui me viennent pour cette question sont plutôt celles de La vérité sur les contes de fées de Benjamin Chaud ;)

Pépita et ses filles: C’est unanime : l’accès handicapésles-coulisses-acces-handicapes

Adèle : le bureau validation du pipi-caca

Lucie : le bureau validation du pipi-caca

Solectrice : l’accès handicapés (pour une créature qui fait rêver tant de petites filles, je trouve que c’est vraiment audacieux !)

Sophie: Sûrement la petite sirène en fauteuil roulant pour l’accès handicapé mais pas pour ça, pour le sein nu à peine caché par le bras de la demoiselle !

Carole: l’accès handicapé et le poisson arc-en-ciel frit par Bécassine ! gros fous-rires !

Bouma: Le psychanalyste. Parce que franchement quand je lis certains Ponti je me dis que je devrais peut-être y faire un tour : je ne comprends pas toujours tout !

-Quelle est votre page préférée?les-coulisses-psychanalise

Mathilde : Le bureau de validation du pipi-caca
Maxime : Le psychanalyste
Alice : Le bureau des objets trouvés

Céline: La signature du contrat … et la visite médicale !

Adèle : le service de chirurgie esthétique

Lucie : les douches

Solectrice : le bureau des objets trouvés (un joli pied-de-nez pour Charlie !)

Sophie: La signature du contrat  avec les trois brigands et le lapin de Béatrix Potter : quand on sait ce qu’est payé un auteur, on se dit que la réalité doit être assez proche de cette scène.

Carole: la signature du contrat, assez militant !

Bouma: L’élevage des lapins (détail). Je ne m’étais jamais rendu compte qu’il y avait autant de personnages de lapins en littérature jeunesse.

-Quelle page vous a donné envie de relire le livre au-quel elle fait allusion?

Mathilde : Les produits dérivés
Maxime : Le bureau de validation du pipi-cacales-coulisses-du-livre-jeunesse-vestiaire
Alice : Le bureau de validation du pipi-caca

Céline: Le psychanalyste pour relire les nombreuses aventures de Blaise, et L’accès handicapé pour La Petite sirène que je crois n’avoir jamais lu…

H : la stagiaire du vestiaire (pour le lapin d’Alice au pays des merveilles)
F : ne sait pas….
P : la cantine (ça fait bien longtemps que je n’ai pas mis du Gruffalo à mon menu de lecture)

Adèle : les douches avec Geronimo Stilton

Lucie : la stagiaire du vestiaire avec la Chenille qui fait des trous

Solectrice : les cuisines avec Bécassine (un grand classique que je n’ai pas beaucoup fréquenté)

Sophie: La stagiaire du vestiaire (18) avec la chenille qui fait des trous. Depuis, je l’ai relu avec mon fils et il est fan de l’application aussi !

Carole: les douches mais je ne lirai pas Géronimo Stilton pour autant faut pas abuser non plus hein ;-)

Bouma: Le pilon. On ne relit jamais assez Max et les Maximonstres :]

-Quelle est la page dont vous ne connaissiez pas la référence? les-coulisses-du-livre-jeunesse-douches

Mathilde : La cantine
Maxime : Le maquillage
Alice : L’élevage des lapins ( je les connaissais pas tous)

Céline: Les douches !

H et F de Pépita : la signature du contrat (Note de Pépita: je vais leur apporter les trois brigands et Béatrix Potter !)
Pépita : comme Alice l’élevage de lapins

Adèle, Lucie et Solectrice : Pomelo (celui-ci nous a vraiment échappé)

Sophie: Dans l’élevage de lapins, je ne les aurais sûrement pas tous reconnus sans les noms des illustrateurs sous les clapiers.

Carole: aucune, en revanche j’ai désormais une belle dédicace avec un chat plus bête du monde qui dessine Oui-Oui ;-)

Bouma: La Cantine. Impossible de me rappeler d’où sort le lapin que le Gruffalo veut manger.

Finalement, si ce livre à fait l’unanimité parmi nous et nous à toutes bien fait rire, nous constatons que nous n’en avons pas toutes la même lecture, loin s’en faut ! Et vous, quelles sont les images qui font mouche pour vous ou vos enfants? N’hésitez pas à nous raconter en commentaire.

Et si vous voulez en savoir un peu plus sur la genèse de ce livre, rendez-vous dans quelques jours pour une interview de Gilles Bachelet, avec un prime un dessin inédit qui complète à merveille cet album.

Et vous, que savez-vous de l’amour ?

A l’ombre du grand arbre, on s’intéresse à toute la palette des émotions, des sentiments, à ce qui fait vibrer les cœurs, le nôtre, celui des enfants, celui des adolescents. Et comme les petits philosophes, on s’interroge, devant le monde, et souvent devant les livres. Et on se pose des questions essentielles comme celle posait par Mikaël Ollivier dans son dernier roman paru chez Thierry Magnier : c’est quoi l’amour ?

tu-ne-sais-rien

Tu ne sais rien de l’amour : en voilà un titre riche de promesses… qu’avez-vous entendu bruisser entre ces lettres ?

Pépita : et bien je ne me suis même pas posée la question ! C’est l’auteur d’abord que j’ai eu envie de relire… Alors ce titre ou un autre….J’ai plongé et me suis laissée porter par l’histoire. Mais quand j’ai découvert le sens de cette phrase, elle m’a toqué au cœur comme une phrase finalement pleine de sagesse.

Solectrice : J’ai aussi été d’abord attirée par l’auteur, mais j’avoue que ce titre m’a taquinée. Même si cette parole s’adresse au personnage adolescent, je me suis sentie jaugée par ces mots blancs sur fond rouge et je me suis interrogée sur ce que ce roman pourrait m’apprendre.

Comme Solectrice ce titre m’a bousculée dans mes certitudes, ce tutoiement qui interpelle et nous interroge sur cette question essentielle :  « qu’est-ce que l’amour ? » ne peut être ignoré, que l’on soit adolescent ou adulte ! D’ailleurs c’est le premier sujet de ce livre : l’amour. J’ai eu l’impression en le lisant que quelque chose dans ma définition de ce sentiment changeait. Et vous ? Quel nouveau regard sur ce sentiment primordial dans nos vies ce roman vous a-t-il apporté ?

Solectrice : Les vies que décrit ce roman m’ont semblé bien singulières : l’amour improbable entre les enfants, tant encouragé par la mère de Nicolas, et cet adultère bousculant la vie d’une femme, si longtemps. J’adoptais sans peine le point de vue du jeune homme, ébahi par ses découvertes, et refusant cette vie toute tracée pour lui. Bien entendu, je sais que l’amour peut-être imprévisible, envahisseur, voire bouleversant, mais ce roman m’a paru donner une image sincère et simple de sentiments amoureux pourtant tortueux. Comme si ces choix s’imposaient aux personnages. Mais le ton du roman n’est pas péremptoire, on adopte seulement un autre regard sur l’amour en le lisant.

Pépita : Cet aspect du roman ne m’a pas si surprise : dans mon entourage immédiat, je vois bien que l’amour peut surgir quand on ne s’y attend pas, ou bien se flétrir ou mourir même pour naître plus loin. Souvent dans la souffrance d’ailleurs. La perte d’un amour n’est jamais facile à vivre. En accueillir un autre pas toujours non plus. Ce que j’ai trouvé plutôt bien vu dans ce roman, c’est la découverte par ce jeune homme que l’amour peut avoir différentes formes, qu’il est vivant. Toujours. Et que du coup cette découverte-là va lui permettre d’accueillir l’amour dans sa propre vie. Oui, il faut être prêt pour cela je pense. L’autre facette de ce roman est l’invitation à la tolérance face à la vision de l’amour de l’autre. L’amour ne doit pas se juger. Chacun a ses raisons d’aimer.

Ce que nous dit ce roman sur l’amour, si je vous comprends bien, c’est qu’il peut surgir à n’importe quel moment dans une vie à partir de l’instant où notre « savoir » de l’amour – acquis à travers le regard des autres la plupart du temps- s’efface et laisse la place à la seule émotion. Et que cet amour peut prendre des formes très diverses qu’il faut savoir accueillir sans juger. Mais il y a un autre thème passionnant dans ce livre c’est la quête de soi au delà des secrets de famille. Les secrets jouent dans ce livre un rôle clé, ce sont eux qui dirigent aussi bien la vie du personnage que le rythme du récit. ça vous parle ?

Pépita : ah oui totalement que ça me parle ! Le secret de famille…quelle famille n’en connait pas un ou plusieurs au final ? Ce qui m’a plutôt surprise dans ce roman, c’est le fait que Nicolas, le jeune homme, encaisse sans broncher, sans révolte. Il a un moment l’intention de révéler un secret à son père…mais vu les circonstances, il abandonne. Il cherche à comprendre. Même si quand même ! Le secret final est comme une bombe ! Je ne l’ai vraiment pas vu venir… Surprise totale ! Et franchement quelle force de la mère je me suis dit après coup -même si ma première réaction a été de penser qu’elle était bien manipulatrice-de révéler cela à ce moment-là de sa vie et de celles de ses enfants ! Elle aurait pu continuer comme ça longtemps. Pourquoi risquer alors une rupture avec Nicolas et Malina ? C’est une forme de courage je trouve. Les secrets ont ceci de terrible qu’ils finissent souvent, mais pas toujours, à se frayer un chemin vers la vérité. Et dans le cas présent à se regarder en face et à abandonner la lâcheté qu’ils induisent. Ce roman ce sont en effet des secrets-gigogne, ils s’empilent, certains personnages ne savent pas que les autres savent. C’est ça finalement le plus complexe

Solectrice : J’aime ton image des secrets-gigognes, Pépita. L’effet de ce secret final est saisissant (j’en ai aussi été secouée). On accompagne de nouveau un personnage plus âgé mais tout aussi perdu face à cette claque du passé. Je trouve que la manière de réagir de Nicolas face à ces secrets est violente mais réaliste. Il brûle d’en parler, au risque de blesser, et on lui en veut, anticipant la réaction du père, qui nous surprend lui aussi, en gardien muet du secret. Digérer ces révélations fera grandir le jeune homme. Accepter de partager l’intimité cachée ou oser dire l’indicible est un soulagement pour les parents… Et pour le lecteur qui admet que par amour on peut à la fois cacher et dévoiler.

Les secrets de famille, notion psychanalytique par excellence, qui offre un trésor de rebondissement pour l’écriture romanesque… Et que diriez-vous du « rêve du chien noir » qui hante notre narrateur depuis l’enfance et qui rythme le roman du début à la fin ?

Pépita : ah oui ! pour moi c’est une réminiscence de l’enfance, un message de l’inconscient…Mais je ne suis pas certaine que cela apporte grand chose à la narration. Disons une part de mystère pour le lecteur, une façon de vouloir l’égarer, de le mener sur une autre piste pour ne pas qu’il puisse flairer (!) de suite le dénouement. Mais j’ai apprécié que l’explication arrive et ma foi pourquoi pas ?

Solectrice : J’ai bien aimé ce lit-motiv du récit car il nous rappelle qu’à l’adolescence on accorde beaucoup d’importance aux rêves et aux signes qu’ils peuvent nous adresser. La réminiscence inconsciente, si elle est peu réaliste, m’a semblé assez mystérieuse aussi pour nous tenir en haleine. On partage mieux ainsi l’incompréhension et le malaise de Nicolas.

La maladie est aussi au cœur de ce récit. Il y a le passé et les secrets de famille qui nous construisent et puis il y a le présent et cette terrible épreuve : la maladie d’un proche. Qu’avez-vous ressenti en accompagnant le père du narrateur dans sa maladie si longue, si lente… ?

Pépita : J’ai été bouleversée par la dignité de cet accompagnement et par son abnégation malgré les secrets flottants tout autour. Je me suis dit que ces mots-là, l’auteur les avait éprouvés lui-même tant la vie y est respectée. J’ai été frappée par la force émanant de ce jeune homme présent, d’une présence entière, au chevet de son père mourant. Et sa capacité à laisser la place à sa mère, et donc à la femme de son père. Je me suis dit qu’ils n’ont jamais été autant une famille que dans ce moment-là. Ils ont été là les uns pour les autres. Et cette forme d’amour est sans doute la plus difficile à atteindre. J’ai trouvé que l’auteur a su y mettre ce qu’il faut : pas de pitié mais la vie comme elle est. Ces pages sont sans doute pour moi les plus réussies de ce roman. Même tristes, elles sont magnifiques.

Solectrice : J’ai trouvé aussi beaucoup de sincérité, de tendresse et de sérénité dans ces pages. Les liens tissés entre le père et le fils dans ces moments m’ont semblé justes. Le pathos n’est pas accentué en effet, c’est plutôt un passage initiatique. On y lit l’amour d’un père qui était peu présent pour son fils mais qui parvient à dire l’essentiel quand son temps est compté. Ces scènes sont la clé d’un apaisement pour Nicolas qui admettra ensuite qu’on puisse aimer sans retour ou être aimé sans le lui montrer.

Dans nos échanges plus personnels sur ce roman, nous nous sommes rendus compte qu’il faisait très fortement écho à notre expérience intime, alors je me permets de vous demander si pour vous c’est un des critères de qualité d’un bon roman : qu’il en appelle en nous à nos souvenirs, à notre expérience, à notre propre vécu.

Pépita : oui et non je dirais. J’aime aussi découvrir d’autres univers mais selon sa sensibilité, on est d’autant plus touchés par des personnages qui vivent des histoires dans lesquelles on s’identifie. J’aime aussi les histoires qui permettent de s’en affranchir. Mais d’une manière générale, la littérature au sens large est une caisse de résonance, non ?

Solectrice : J’aime cette idée d’entrer en résonance par la lecture. Pourtant, si c’est plaisant de vibrer à l’unisson avec le personnage de l’histoire, cela ne détermine pas forcément la qualité d’un livre pour moi. J’aime aussi beaucoup découvrir des histoires qui ne m’appartiennent pas, jeter un œil sur des univers auxquels je n’ai pas accès dans la vie, plutôt que d’y retrouver mes propres expériences. Cette évasion est plus souvent la clé d’un bonheur de lecture.

Tu ne sais rien de l’amour annonçait la couverture, mais une fois ce roman refermé, on peut se dire qu’on en sait tout de même un peu plus…

***

Si vous avez envie d’en savoir plus sur ce roman, vous pouvez lire ici ce que l’auteur en dit lui-même : interview de Mikaël Ollivier.

Et vous vous pouvez retrouver l’avis de Pépita par là.

Celui de Solectrice c’est par ici. 

Et celui de la collectionneuse de papillons c’est là-bas.

Depuis notre lecture commune, Alice aussi a dit ce qu’elle en pensait et c’est ici.

Une humanité en « Petit point »

La semaine dernière, on vous proposait une sélection de livres sur le thème de l’exil ici. Poursuivons avec l’album Petit point de Giancarlo Macri et Carolina Zanotti publié chez Nuinui qui offre un beau message d’espoir pour les générations futures.

À l’ombre du grand arbre, on l’a lu et voilà ce qu’on en dit !

http://b.decitre.di-static.com/img/200x303/giancarlo-macri-petit-point/9782889355662FS.gif

Petit point, un titre énigmatique et une couverture qui en est remplie, une quatrième de couverture qui n’en dit guère plus : « Des petits points pour découvrir un monde meilleur. Un livre pour tous les petits, même ceux qui ont grandi. ». Qu’est-ce qui vous a donné envie d’ouvrir cet album et qu’est-ce que vous en attendiez ?

Pépita : C’est d’abord l’éditeur que je ne connaissais pas qui a aiguisé ma curiosité. Après, je n’en attendais rien de spécial, si ce n’est de la curiosité. Des petits points partout et un petit point en titre… je me suis dit : sur la différence ? Ce n’est pas nouveau ce point de vue en littérature jeunesse.

Colette : Ce qui m’a donné envie de lire cet album c’est ma bibliothécaire préférée comme souvent ! À la médiathèque, Il y a une étagère consacrée aux nouveautés et aux prix de lecture : Petit point y était présenté dans la sélection du prix de la ville 2016-2017 dans la catégorie Pépite-lecteur en herbe 10/12 ans. Gage de qualité par excellence pour moi. Mais comme Pépita, j’avais déjà lu de nombreux albums qui utilisaient le point de manière symbolique pour aborder des sujets d’ordre moral ou philosophique. Alors, j’étais intriguée : qu’offrait-il de neuf cet album là pour être dans la super sélection de ma médiathèque de choc ?

Et alors, qu’avez-vous trouvé comme histoire dans ce livre ?

Pépita : Une vision très symbolique et très parlante de l’immigration, de la pauvreté, de l’histoire, une bien belle approche de la tolérance, de l’ouverture à l’autre. Mais plus que cela, ce que j’ai vraiment apprécié, ce sont les différents niveaux de lecture de l’approche. Je pense que du coup on peut l’utiliser avec différentes tranches d’âges. Et quel support épatant pour parler de politique au sens large avec les enfants !

Une histoire sur l’immigration : pas facile comme sujet. Qu’avez-vous pensé de la façon dont l’album est traité ?

Pépita : J’ai trouvé que l’approche était simple, avec des mots concrets mais surtout ce qui rend plus explicite le sujet, ce sont justement les petits points : le livre devient support narratif de l’idée avec ces petits points qui se déplacent d’une page à l’autre pour exprimer l’abondance des uns, la pauvreté des autres, que ce sujet est politique mais que si les citoyens se donnent la main pour aller vers l’autre, alors tout est possible. Une enseignante là où je travaille était dubitative lorsque je l’ai présenté en comité de lecture. Je lui ai suggéré de tenter. Elle a une classe de CM2. Au début les élèves ont trouvé cela trop simple puis rapidement l’approche prend de l’épaisseur et là le débat a éclaté dans la classe. Elle a eu l’idée de le donner à un collègue de CE1 et là pareil, pas au même niveau mais les enfants ont aussi été passionnés.

Colette : Certes aborder le sujet de l’immigration dans un album jeunesse c’est aborder un thème complexe et j’imagine que l’album ne se lit pas du même œil selon que l’on est un petit point blanc ou un petit point noir… Pour ma part je trouve particulièrement réducteur de n’aborder ce thème que sous l’angle matérialiste : les petits points noirs ne sont ils seulement heureux dans leur pays que parce qu’ils ont des maisons, des jeux et des hamburgers ? Et les petits points blancs que parce qu’ils n’en ont pas ? N’y a t il pas un petit quelque chose en plus qui permet à tous ces petits points noirs de vivre en harmonie ? Et qu’est ce qui pousse ces petits points blancs à quitter leur page ? Si j’apprécie tout particulièrement le graphisme et le format de cet album, le texte qui l’accompagne est pour moi trop minimaliste pour un sujet aussi complexe. Sans texte il aurait peut être même eu encore plus d’impact.

Mais ce côté matérialiste n’est-il pas là pour simplifier le propos ? Finalement, ça n’empêche pas de se situer dans l’histoire, on comprend vite de quel côté on est et aussi ce que l’on peut apporter. C’est d’ailleurs là-dessus que se poursuit l’histoire, qu’avez-vous pensé de ce dénouement en « happy end » ?

Colette : Si nos bibliothécaires engagées lisent cet album aux familles issues de l’immigration, crois-tu qu’ils pourront se dire qu’ils ont quelque chose à apporter ? Qui apporte quelque chose ici ? C’est Petit point noir qui s’en va « coloniser » la page de Petit point blanc pour lui apprendre à construire, à faire à manger et à s’amuser. Mais qu’apporte Petit Point blanc à part sa détresse et sa pauvreté ? Bien sûr, je projette sur cet album ma connaissance de l’histoire du monde et mes préoccupations d’adulte mais à l’heure où le sujet des migrations est particulièrement d’actualité sur notre sol, il me semble que cet album ne développe pas une vision de l’accueil et de l’échange réciproque à laquelle je suis profondément attachée.

Pépita : Je ne dirais pas qu’il simplifie le propos mais qu’il est aussi dans l’air du temps non ? D’un côté les riches (avec des symboles de riches) et de l’autre les pauvres. Le dénouement montre tout simplement dans sa symbolique de la main tendue que tout est possible, qu’il suffit d’un peu de bonne volonté. Je pense aussi qu’il faut faire confiance aux enfants pour se l’approprier avec justesse parce que nous adultes, nous y projetons nos propres filtres (matérialisme, colonialisme, etc…). Cependant, je trouve que le propos prend une autre tournure avec la symbolique de l’hémicycle parlementaire. D’une approche à première vue enfantine, le débat se place alors sur un autre niveau. La fin, très positive, démontre alors que c’est à tous de s’y mettre.

Oui Colette je perçois très bien ce que tu veux dire mais je ne le vois pas pareil : au contraire cet album montre une réalité, celle d’hier et d’aujourd’hui. Il part de cette réalité-là. Il montre que ça s’est passé et que ça se passe comme ça mais qu’une autre voie est possible : celle de la solidarité, celle de la main tendue mais à égalité. Et que c’est à tout niveau que chacun peut agir et qu’on n’est pas dans qui apporte plus ou moins, chacun peut apporter ce qu’il peut dans un partage équitable. C’est ce qui m’a en tous cas sauté aux yeux avec ces petits points, que j’ai fini par voir comme des êtres humains.

Michelangelo - Creation of Adam.jpgColette : J’avoue que je reste très dubitative sur le symbole finale des mains tendues car j’y ai vu à première lecture une réécriture du tableau de Michel-Ange : La création d’Adam. Du coup je ne comprenais pas vraiment ce que ce tableau venait faire là. Si la réécriture n’est pas volontaire elle m’interroge vraiment !

Pépita : Oui j’y ai vu ce tableau mais aussi l’universalité du geste. Oui on peut dire aussi qu’il aborde la politique de l’immigration, je suis aussi d’accord avec ce point de vue mais il tente de l’englober dans une vision plus humaniste, non ?

Sophie : Ce que j’ai eu envie d’y voir dans cette fin faite de générosité et d’entraide, c’est surtout une ligne à suivre pour les générations futures. Alors qu’aujourd’hui, chacun garde bien pour lui ce qu’il a, dans cette histoire, que ce soit dans le cadre de l’immigration ou non, on propose autre chose. Je trouve que cette invitation à l’entraide, ou à l’aide tout court si l’autre n’a rien a proposé dans l’immédiat (quoique on construit toujours mieux à plusieurs), est belle. Je doute que les enfants qui grandissent aujourd’hui baignent dans cette culture du partage avec autrui alors un tel message me donne envie de le partager.
C’est ce qui m’a touché dans ce livre, au delà de la question de l’immigration, on prône la générosité et pour moi c’est une lueur d’espoir pour les générations à venir.

Qu’avez-vous pensé du graphisme de cet album tout en noir et blanc, fait de points ?

Retrouvez les contes de Warja Lavater sur le site des Editions MaeghtColette : Le graphisme est pour moi l’atout indéniable de cet album : utiliser le point, signe commun à toutes les langues, à tous les humains et ce dès le plus jeune âge pour symboliser l’humanité à la fois dans sa diversité et dans sa multiplicité est à la fois très simple et très ingénieux. J’ai toujours apprécié les artistes qui utilisaient des symboles pour raconter des histoires comme la génialissime Warja Lavater dans sa réécriture des contes traditionnels. Et je trouve que le grand format de l’album participe de l’esthétique de ce livre et nous offre une sacrée vue en plongée sur cette immense humanité de points noirs et blancs.

Pépita : Je vous rejoins sur le graphisme, c’est extrêmement parlant, bien mieux que tous les discours.

Voilà un petit aperçu en vidéo de l’album Petit point, par la librairie Decitre.

……………………

Comme le disait Pépita plus haut, l’éditeur n’a pas été pour rien dans notre envie de découvrir cet album. En effet, c’est une toute jeune maison d’édition suisse et on a eu envie d’en savoir plus sur leur structure et sur cet album.

Interview de Marcello Bertinetti, éditeur chez Nuinui

Nuinui est une toute jeune maison d’édition. Pouvez-vous nous expliquer sa genèse ?

Nuinui a été fondée au printemps 2014 par moi-même, à Chermignon en Suisse.
Je suis le fondateur d’une autre maison d’édition, les éditions White Star, en 1982, et j’ai beaucoup d’expérience dans ce domaine.
Nuinui signifie « Grandgrand » dans la langue polynésienne.

Vous publiez des livres sur des sujets de société contemporains comme Petit point. Est-ce militant de votre part ? Ou une envie de se démarquer dans le paysage éditorial jeunesse actuel ?

Nous publions beaucoup de sujets dans le domaine de la jeunesse, et on a accepté avec enthousiasme de publier Petit Point, car on l’a trouvé original et extraordinaire.

À côté de ça, vous avez aussi une grande place pour les livres de loisirs créatifs et les livres animés. Qu’est-ce que vous souhaitez mettre en valeur dans ces genres là ?

Nous sommes spécialisés dans le domaine des origamis, et je pense qu’on est l’éditeur leader dans ce domaine en langue française.

Vous éditez en français et en italien. Comment s’est fait ce choix ?

Je suis d’origine italienne et je connais bien le marché italien.
Maintenant je vis en Suisse romande et publier en français est impératif et important.
Comme on fait la création des livres, c’est un important investissement, on peut partager ces coûts entre les deux éditions et ça nous aide dans l’économie du livre.

Comment travaillez-vous avec les auteurs ?

On travaille avec beaucoup d’auteurs pour les différents sujets, et il n’y a pas une seule règle.

Giancarlo Macri et Carolina Zanotti - Terre.Quels sont vos projets éditoriaux à venir ?

Cet automne on publie un autre titre exceptionnel de Macrì et Zanotti, les auteurs de Petit Point : Terre. Ce titre lance un message aux enfants pour sauvegarder la nature et notre monde qui est en péril.

On a aussi d’autres titres importants pour la jeunesse, pour les loisirs créatifs Peter Skinner - New York - Un siècle de photographies aériennes.et origamis, comme en particulier : Origami modulaires d’exception de Tomoko Fuse, japonaise, une des créatrice d’origamis les  plus importantes au monde.

On publie aussi un grand titre illustré de grand success: New York un siècle de photographies aériennes, de Peter Skinner.

Pour en revenir à Petit point, on peut dire que c’est un album qui parle d’un sujet particulièrement d’actualité. C’est un livre qui suscite le débat notamment selon si on se trouve du côté des points blancs ou des points noirs. A quel âge le conseilleriez-vous ?

On aime dire que « c’est un livre pour tous les enfants, même s’ils sont adultes ! ».
De 1 à 99 ans ! Mais plus sérieusement pour les enfants de 5 à 12 ans.
Le Petit Point à été publié en français, italien, anglais, allemand, espagnol et chinois !

……………………

Merci à l’éditeur Marcello Bertinetti pour ses réponses et à Pépita et Colette pour m’avoir suivie dans cette lecture !

Lecture commune : Wild girl

Voici un roman lu par plusieurs d’entre nous sur lequel nos avis ont divergé.

Alors une lecture commune s’est très vite imposée.

 Audren - Wild Girl.

WILD GIRL par Audren, Albin Michel, coll.litt’

Pépita : Qu’est-ce qui vous a poussé à lire ce roman ? Le titre ? L’auteure ? La collection ?

Carole : J’aime beaucoup l’écriture d’Audren d’une part, et quand Albin Jeunesse lance une nouvelle collection de romans ados, ça pique ma curiosité d’autre part ! Sans compter que j’adore le titre ! Donc il ne m’en fallait pas davantage pour avoir envie de le lire.

Bouma : Les mêmes raisons que Carole à la base, et vos impressions pas toutes unanimes l’ont fait sortir de ma PAL. J’aime me faire mon opinion sur un livre où les avis divergent.

Pépita : oui le titre et l’auteure pour ma part et l’avis positif de Carole qui m’est resté en tête. Alors dès que j’ai pu, allez hop ! Des avis divergents oui…mais avant d’aller plus loin, qui résume l’histoire juste pour planter le décor ?

Bouma : 1867, Milly Burnett quitte son Massachussetts natal pour découvrir le Grand-Ouest et prendre la place d’institutrice dans la petite ville de Tolstoy, Montana. Elle espère y trouver la liberté d’esprit et de geste qu’elle désire tant loin des carcans de la bonne société américaine. Elle y découvre surtout des gens venus comme elle laisser le passé derrière eux.

Pépita : Comment avez-vous perçu les premiers instants d’installation de Milly ? Excitation ? Envie de découverte ? Retenue ?

Bouma : J’ai trouvé Milly pleine d’espoir quand à sa nouvelle vie, le Grand Ouest représente vraiment un espace de liberté et d’émancipation dans son esprit. Et je l’ai trouvé assez naïve également, un peu inconsciente des dangers de sa traversée comme de la vie loin des grandes villes.

Carole : Comme Bouma, c’est un mélange de douce naïveté, d’excitation de la découverte, un peu de fatigue du long voyage. En fait, au début du roman, j’ai trouvé Milly un peu ingénue. C’est quand elle arrive dans la nouvelle ville et qu’elle rencontre les gens que son personnage prend de l’ampleur et de la maturité.

Pépita : oui j’ai ressenti comme vous : naïve au début Milly mais peu à peu elle se rend compte qu’elle découvre un autre monde et elle s’affirme ! Mais tout de même, n’avez-vous pas trouvé que l’histoire se délite un peu au fur et à mesure, qu’on reste toujours un peu dans le même schéma (hostilité vis-à-vis de la nouvelle, racisme ambiant,…) et que du coup l’aventure de l’Ouest passe au second plan ?

Bouma : Si effectivement je suis assez d’accord avec toi. Mais je pense que cet aspect du livre était surtout propice à parler de l’émancipation des femmes à cette période et à nous faire découvrir une galerie de personnages. En tout cas, je l’ai perçu comme tel.

Pépita : oui tu as raison Bouma. Et franchement l’émancipation des femmes à l’époque, ce n’est pas encore ça ! Si vous deviez retenir une scène de ce roman, ce serait laquelle ?

Bouma : Pour moi ce serait celle où Milly tient tête aux Vigilantes. Certes cette scène peut paraître peu crédible mais j’aime le culot, le courage et l’indomptabilité de cette jeune femme ! Elle croit en un autre mode de fonctionnement, ne s’en cache pas et est fière de ses opinions. Et puis il y a aussi les repas avec ses voisins qui sont propices à des joutes verbales assez amusantes.

Carole : Pour moi ce sera la scène où elle accueille ce jeune marginal dans sa classe pour la première fois. En réalité, ce sont les scènes d’école qui m’ont le plus plu dans ce roman. Sa bienveillance, sa volonté d’éduquer chaque élève au libre-arbitre, sa vocation : Milly est un bel hommage d’Audren aux enseignants !

Bouma : Moi aussi elle m’a donné ce sentiment. L’éducation comme porte de sortie.

Pépita : Je vous rejoins totalement sur l’éducation, j’ai bien aimé cette ténacité du jeune homme pour aller à l’école et apprendre et la façon dont Milly l’accueille malgré les embûches. Néanmoins, j’ai trouvé que l’histoire était un peu répétitive de ce point de vue-là . Est-ce aussi votre avis ou vous le nuanceriez ?

Bouma : Je connais plutôt Audren pour ces récits humoristiques pour les plus jeunes alors je ne me prononcerais pas trop. Globalement j’ai passé un bon moment même si je suis restée plus spectatrice du récit, la documentation et la galerie de personnages m’empêchant de vraiment m’impliquer dans l’histoire.

Pépita : Un petit mot pour conclure ?

Bouma : Une belle personnalité que cette Milly. On aurait bien besoin d’elle à notre époque aussi.

Carole : Moi j’ai vraiment aimé ce roman et j’y ai retrouvé l’humour d’Audren sur certaines situations et certains dialogues, j’y ai aussi trouvé son engagement, son politiquement pas toujours correct, un brin d’audace aussi. Et puis je crois savoir que ce personnage d’enseignante forte lui tenait à cœur, elle qui a baigné dans « l’éducation » depuis toute petite. C’est rare un personnage de prof positif, pas dans le moule, bienveillant envers ses élèves quitte à braver les conventions et la hiérarchie, non ? Perso j’en ai pas lu beaucoup d’autres en littérature jeunesse. Je ne suis évidemment pas objective, déformation professionnelle oblige. Et comme dit Bouma, ça ferait du bien au monde des enseignants !

Bouma : C’est marrant comme chacun comprend les choses car je ne parlais pas du côté enseignante de Milly quand je parlais d’avoir des personnes comme elle. Je parlais plutôt de son ouverture au monde, de son absence de préjugés et surtout de cette volonté à vouloir être ce qu’elle est, en dehors de toute convention, en dehors du monde des hommes (ce qui se ressent également dans sa profession, on est d’accord).

Alice nous a rejointes pour cette lecture et voici son avis : 

Alice : Ah oui, ces bottes en cuir rouge et ce titre m’ont donné envie d’ouvrir ce livre. Très belle couverture ! Et puis, et puis, … je n’ai pas du tout réussi à rentrer dans l’atmosphère, dans le cadre historique. J’avais l’impression de voir planté devant moi le décor de « La petite maison dans la prairie ». Je trouvais aussi qu’il y avait beaucoup de description et que cela manquait de « punch »…bref, ce livre m’est rapidement tombé des mains.

&&&&&&

Nos chroniques pour aller plus loin :

–Carole-Blog 3 étoiles

–Bouma-Un petit bout de Bib(liothèque)

–Pépita-Mélimélodelivres

Bouche Cousue – 2ème volet

Marion Muller-Colard
Marion Muller-Colard est l’auteur de Bouche-Cousue, l’excellent roman sensible et percutant dont nous avons discuté lundi. Elle a eu la gentillesse de répondre à nos questions :
1. D’où t’es-venue l’idée de ce roman ? 
Je n’ai jamais une « idée » de roman, c’est-à-dire que je ne pars pas d’un thème, mais d’une scène, d’un lieu, d’une atmosphère qui s’impose et que j’écris d’un jet. La scène initiale, c’était celle d’une jeune fille qui faisait éclater des bulles de chewing-gum en regardant tourner le linge derrière le hublot d’une machine à laver, dans un lavomatic. Je savais qu’elle avait 14 ans environ, qu’elle apprenait une leçon sur le Japon, je savais qu’il y avait quelque chose de mélancolique, une sourde envie d’éclater elle aussi, de partir loin, d’essorer sa vie, mais je ne savais pas pourquoi. C’est l’écriture qui me l’a appris. Ce moment de bascule où ce n’est plus moi qui dicte son histoire au personnage mais le personnage qui me la raconte.

2. Trois histoires s’imbriquent dans ce roman : sa construction s’est-elle imposée d’emblée ou as-tu dû la travailler dès le départ ? Notamment son format court.
C’est un peu la même réponse : je travaille beaucoup l’écriture, le mot, celui-là plutôt qu’un autre, le rythme, la cadence des phrases, leur soie dans la bouche. J’ai une écriture très buccale, je dois avoir du plaisir à la mettre en bouche, à me relire à voix haute. Si quelque chose gêne ce plaisir, s’il n’y est pas, je réécris, j’agence autrement, je coupe, je chercher d’autres mots. Mais la construction je n’y pense pas consciemment, elle déroule, elle s’impose.

3. La question sur le choix du cadre spatial, d’abord le huis clos de la première scène, lors du repas de famille. Un choix volontaire ? Evident ?
Ce n’est pas un choix, c’est comme ça. Cette jeune fille que je découvre sur la carrelage blanc du lavomatic, elle me hante, ensuite je découvre qu’aujourd’hui elle est adulte, et voilà. Je sais qu’elle n’est pas mariée, je ne sais pas encore pourquoi. Je sais qu’elle a cette relation privilégiée avec son neveu Tom. Et c’est cette scène, que j’écris dans un second, voire troisième temps, après avoir pris des notes depuis plusieurs années sur la jeune fille de 14 ans, c’est cette scène, ce recul qui me donne à comprendre son histoire et à la dérouler ensuite.
4. Pour rester sur le cadre spatial, ce fameux Lavomatic : Particulièrement original et en même temps très riche symboliquement. On se rappelle un peu le commerce des parents d’Annie Ernaux, un lieu chargé socialement, qui conditionne l’éducation, un lieu dont on veut s’échapper comme on veut s’échapper de sa famille. Avais-tu ces idées en tête lorsque tu as choisis le cadre spatial de l’intrigue ?
Ce n’était pas des idées mais des sensations. Il m’arrive d’écrire des choses plus intellectuelles, des essais, des articles etc… Le roman, pour moi, c’est l’endroit de la pure écriture et de la sensation, je n’ai pas envie d’avoir une idée, une pensée, un message. Je veux écrire avec les nerfs, le ventre, pas avec la tête. Et dans un deuxième temps, cela devient évident. Mais si cela avait été construit, ce lien organique entre le lieu et la problématique familiale, fort est à parier que je l’aurais forcé, exagéré, que ce serait devenu lourd. A mesure de l’écriture j’ai découvert et filé la métaphore, parce qu’elle était là, inconsciente au départ.
5. Qu’aurais-tu à dire sur la question de l’homosexualité, qui est abordée très en creux dans le récit : jamais explicitée, mais pourtant toujours en filigrane (par le scandale du début, puis l’histoire d’amour d’Amandana, ainsi que par les personnages de Marc et Jérôme) ?
Et voilà où ça se complique, c’est que je n’ai rien à en dire de particulier. J’ai beaucoup lu sur mon roman que mon héroïne est homosexuelle. Je ne sais même pas si c’est vrai. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est une identité en soi. Elle est à un âge où afflue la sensualité de façon violente, déconcertante. L’adolescence c’est une éruption, le désir tout azimut. Ce n’est pas l’âge de tirer des conclusions. En fait ce n’est pas Amandana qui tire des conclusions sur sa sexualité, elle vit ce qu’elle vit dans cet âge brut, elle le vit avec pureté, innocence, parce que les seules personnes qui expriment autour d’elle autre chose que de l’ordre, de l’organisation et de la discrétion, ces seules personnes sont un couple d’hommes qui l’initie à la joie, à la gratuité, à l’expression des sentiments, la possibilité de pleurer, de rire. Ils sont un vrai couple, ça transpire, ça palpite, ça témoigne d’un amour qui fait envie, contrairement au couple parental. Mais ni Marc et Jérôme, ni Amandana ne tirent des conclusions de ce qu’elle traverse, de ce qui la traverse cette année là. C’est la violence des conventions et de la honte qui finalement, paradoxalement, l’enferme dans une identité qui peut-être n’était même pas la sienne. Et en réalisant cela, je me dis : voilà le paradoxe, c’est le rejet qui pousse à forcer le trait d’une identité, à la figer.
6. Quels retours en as-tu d’adolescents qui l’ont lu ?
J’ai eu à ce jour peu de retour d’adolescents, les rencontres autour de ce livre sont programmées à partir de l’automne… Mais j’ai eu beaucoup de retours d’adultes, en chair et en os et via la presse, les blogs etc. Celui qui m’a le plus touchée, c’était celui d’une amie qui me disait qu’elle l’avait fait lire à son mari qui n’est pas très à l’aise avec l’homosexualité. Il lui a dit que ce roman avait déplacé ses préjugés et ses clichés, dans le partage intime qu’il a vécu avec Amandana, à qui il s’est attaché. Je n’écris pas de romans pour faire passer des messages, mais si par l’attachement à un personnage, par l’empathie, des lecteurs peuvent se sentir plus proches de tout type de différence, alors vraiment cela me rend heureuse. J’ai aussi lu dans la presse et dans des blogs que c’était dommage que cette histoire finisse si mal. Ce n’était pas un choix conscient, mais avec le recul je me dis que c’est peut-être parce que cette histoire est violente et sans beaucoup d’espoir (très très frustrante en terme de happy end, comme peut l’être la vie parfois) que des personnes peuvent se sentir interpellée et réaliser la violence qui est en eux et notre rejet si ancré, presque inconscient, de la différence.
Mille mercis à Marion d’avoir pris le temps d’échanger avec nous autour de cet excellent roman.
*************************
Pour apporter un éclairage à la dernière question, voici le retour de Lucie, ado lutine et lectrice qui nous donne son avis sur les questions discutée dans la lecture Commune :
Peux-tu résumer « Bouche Cousue » en une phrase ?
En gros, c’est l’histoire d’une fille de 30 ans qui écrit son histoire à son neveu pour lui dire qu’elle est comme lui.
 A qui peut s’appliquer le titre ?
Amande ne dit pas tous ses sentiments aux autres… Cela contraste avec le fait qu’elle chante : elle s’exprime par le chant ! Je pense qu’elle connaît mieux Marc et Jérôme que ses propres parents ; son père emploie aussi des mots qui ne révèlent pas ce qu’il fait ou ce qu’il pense. Sa mère semble très occupée ; on ne sait rien d’elle.
 Où se passe cette histoire ?
Je me représentais bien la salle du Lavomatique. Amandana trouve un lien à la fin avec les machines : elle dit qu’elle voudrait être comme le linge pour être caressée par sa maman et vidée de ce qu’elle pense. C’est aussi grâce aux vêtements laissés dans une des machines qu’elle rencontre Marc et Jérôme.
Comment est-elle racontée ?
Au début, je ne comprenais pas pourquoi Amandana était attachée à son neveu et pourquoi ses parents n’avaient pas l’air de l’aimer. En entrant dans l’histoire, j’ai compris ce qui les rapprochait et pourquoi on commençait par cette réunion de famille.
J’ai apprécié que ce roman soit court : je n’ai pas décroché de l’histoire. Mais j’aurais bien aimé savoir ce que Tom devenait… quinze ans plus tard.
 Le mot « homosexualité » n’est pas prononcé dans le livre et il y a beaucoup de non dits. Qu’en penses-tu ?On comprend que la narratrice est homosexuelle, on n’a pas besoin de ce mot. Raconter ainsi ne choque pas le lecteur : c’est pour dire que c’est naturel !

 Qu’est-ce qui t’a marqué dans les relations entre les personnages ?
Ce qui m’a choqué, c’est de voir qu’en quinze ans la réaction des parents n’avait pas changé. Dans les deux générations, ce sont les sœurs (Mado et Eva-Paola) qui dénoncent l’homosexualité et le disent comme si c’était interdit.
J’ai été intriguée par le fait que Mado soit aussi différente de sa sœur : elle est comme ses parents et n’essaie pas de découvrir autre chose, d’autres façons de vivre. Je trouvais aussi étonnant qu’elle n’avertisse pas plus tôt ses parents qu’elle est enceinte.
Quand Amandana découvre qu’elle a ses règles et qu’elle cherche de l’aide, on comprend qu’elle n’a pas vraiment de famille, que sa famille n’est pas présente pour elle.

J’arrivais bien à me représenter le personnage de Marc et j’aurais voulu connaître plus de détails sur ces deux hommes. On ne sait pas pourquoi ils sont aussi généreux. J’imagine qu’ils prennent Amande pour leur fille.

Je trouve que la façon qu’Amande a de considérer ses camarades de classe est étonnante : on dirait qu’elle vit dans un monde à part, que personne n’est comme elle.

 Quelle place occupe le projet dans l’histoire ?
C’est important parce qu’il permet à Amandana de se découvrir une personnalité et un talent. Il lui permet aussi de s’approcher de Marie-Line mais elle comprendra plus tard que cette fille n’est pas si différente des autres.

 Qu’as-tu ressenti quand Amande se détourne de Marc et Jérôme ?
Je ne comprends pas pourquoi elle ne reste pas avec eux. Elle a sans doute honte d’eux. Mais c’est stupide et dommage parce qu’elle passait des moments joyeux avec ce couple, qui sont comme ses parents.

 Veux-tu parler de la fin ?
Je trouve désolant que pendant 15 ans Amandana reste seule et triste avec ses pensées. On a l’impression que tout le monde la rejette.