Lecture commune : Nowhere girl

Attirées par cette BD et son sujet principal, Nowhere girl a enchanté trois de nos arbonautes au point d’en faire une lecture commune sous le signe de l’adolescence, bercé par le rythme de la musique des Beatles ! Bonne lecture !

Nowhere girl de Magali Le Huche, Dargaud, 2021

Liraloin
Que pensez-vous de la couverture. Quelle histoire nous raconte-elle?

Colette
Quelle couverture incroyable : une toute petite fille, des géants colorés, une rue à traverser ! J’ai tout de suite reconnu la citation de la pochette du disque Abbey Road des Beatles – même si je ne suis pas du tout une adepte du groupe, ma culture musicale étant limitée à la chanson française contemporaine – mais une citation plus joyeuse et dynamique de la pochette d’origine. Le titre m’a particulièrement intriguée : une fille de nulle part, qu’est-ce que cela signifie ?

Isabelle
“He’s a real nowhere man
Sitting in his nowhere land
Making all his nowhere plans for nobody.”

Connaissais-tu la chanson des Beatles ? J’aime beaucoup ce texte sur les phases de suspens dont on ne voit pas bien sur le moment où elles vont bien pouvoir nous mener… Comme toi Colette, j’ai tout de suite été attirée par la fantaisie joyeuse de ces Beatles. Intriguée aussi par leur lien avec cette petite fille qui mène son chemin comme si de rien n’était : sait-elle qu’ils sont là ? Est-elle la seule à le savoir ?

Liraloin
Je ne connaissais pas cette chanson, si finalement en l’écoutant, comme vous deux, j’ai été attiré par cette couverture. On y retrouve le fameux passage clouté “Abbey Road”, normal que les Beatles y soient aussi. J’aime cette représentation colorée, très festive qui invite à s’enthousiasmer et pourtant ce titre évoque tout autre chose.
Tout comme dans la BD Incroyable !, il y a un préambule. D’après vous quel message Magali Le Huche a souhaité nous faire passer ?

Isabelle
C’est drôle que tu parles d’Incroyable ! Frédérique, j’y ai beaucoup pensé en lisant cette BD. Les parallèles sont nombreux, on y reviendra peut-être ! Cet avant-propos qui arrive avant la page de titre fait un peu figure de bande-annonce. La protagoniste s’y présente, Magali, 11 ans, manifestement fan des Beatles, omniprésents dans la chambre – chanson qui passe, affiches, CD, noms griffonnés compulsivement… Comme dans Incroyable !, on ne sait pas trop sur quel pied danser. Cette vénération obsessionnelle donne envie de rire et en même temps, le visage de Magali est grave.
Avez-vous, pour votre part, vu un message dans ce préambule ?

Colette
Pour moi, je lis ce préambule comme un pacte autobiographique avec le lecteur, la lectrice (tel que Philippe Lejeune l’a défini) : c’est l’endroit au seuil du livre où l’autrice nous certifie que tout ce qui se trouvera dans ce livre sera la vérité car il y aura dans le récit que nous allons lire adéquation entre la narratrice, le personnage principal et l’autrice. Et d’entrée de jeu cela influence notre regard.

Liraloin
Je vous rejoins sur ce que vous avez écrit plus haut, ma première impression a été celle d’Isabelle. Je n’y ai vu que le comportement d’une jeune demoiselle très fan d’un groupe : un peu compulsif c’est en cela que j’ai tout de suite vu le parallèle avec la BD Incroyable !. Mais ce préambule est trompeur et on ne s’attend pas du tout aux événements qui vont suivre.
…d’où cette question : Au départ tout semble “ordinaire” dans la vie de cette jeune collégienne rentrant en 6ème et puis le stress pointe le bout de son nez. Comment l’avez-vous s’installer. Et comment l’avez-vous ressenti ?

Colette
En effet l’angoisse arrive assez vite dans la vie de collégienne de Magali : j’ai eu l’impression que c’était cette ignoble sorcière de professeure de Français qui était l’élément déclencheur : figure revêche et autoritaire, elle met la pression sur ses élèves dès la première rencontre. Notre héroïne ne semble pas prête à affronter ce type de comportement.

Isabelle
Dès le jour de la rentrée, le ventre de Magali (et le nôtre avec) se noue assez vite. Elle est forte de sa complicité avec Agathe, mais tout de même, le bâtiment est imposant, le dress code implacable dans la cour et… personne ne joue. Beaucoup de bruit et un pion despotique qui gesticule et parle très fort. On ressent vite la crainte de se faire remarquer mêlée à la volonté très forte de devenir une bonne élève. Ça m’a beaucoup parlé, ma rentrée de 6e a été l’un des jours les plus terrifiants de ma vie. Mais le stress monte encore en grade par la suite et tu as raison, la professeure de français joue un rôle déclencheur. Malheureusement, cela arrive…

Une professeure pas commode…

Liraloin
Je suis plutôt d’accord avec Colette, cette BD faisait partie de la sélection de mon comité BD il y a 1 mois et un des intervenants nous a expliqué que ce collège n’était pas facile. De belles “performances” d’élèves sont attendues. Comme Magali Le Huche possède cette fibre artistique, elle n’a pas su s’intégrer dans ce moule si particulier. L’angoisse monte et tout comme Isabelle, j’ai été traumatisée par ma rentrée en 6ème, petite campagnarde perdue à la ville.

Isabelle
Après, la famille de Magali est aussi un peu écrasante (même si elle est aimante), non ?

Liraloin
Tout à fait, la mère est hyper occupée, à toujours analyser les faits et gestes de toute la famille ainsi que le père. D’ailleurs s’est assez flippant, les paroles sont représentées par des bulles « brouhaha ».

Colette
La fameuse entrée en 6e… Je ne comprends pas que l’on n’ait toujours pas réussi à adoucir ce moment de transition depuis le temps qu’on peut recueillir des témoignages sur la violence de ce moment.
Très bonne observation Isabelle ! Je n’ai pas su quoi en penser de cette famille… En effet, les parents sont particulièrement attentifs à leur fille et à son malaise mais le point de vue “psychologisant” à travers le prisme duquel ils observent les évènements ne semble pas faciliter le retour à la confiance de Magali.

Isabelle
Et l’exemple de cette sœur qui réussit tout, pas facile à gérer !

Liraloin
Et encore, je ne pense pas que notre petite jeune fille soit en difficulté face à sa sœur. C’est un modèle mais dans le bon sens ! et puis c’est elle qui lui fait découvrir, sans le vouloir, les Beatles.

Colette
La grande sœur quant à elle m’a semblé plutôt incarner une figure rassurante – j’ai particulièrement apprécié la scène où elle accueille sa petite sœur dans son lit, le soir du jour où Magali a eu ses règles pour la première fois : sororité for ever !

Isabelle
Oui, c’est un beau personnage. Mais les succès de toute la famille – la sœur forte en tout, les parents “super-héros du rétablissement”, tous éloquents et sûrs d’eux – semblent placer la barre très haut.

Liraloin
Revenons aux caractéristiques de la BD : comment avez-vous perçues les doubles pages représentant les Beatles et toutes ces couleurs si changeantes du rose et noir dominant?

Colette
Je trouve que c’est toute l’originalité de cette BD, une magnifique marque d’ingéniosité ! Ce flot de couleur nous emporte littéralement avec Magali ! C’est une allégorie particulièrement réussie du pouvoir de l’art, de la musique en particulier, musique évanescente, invisible rendue si concrète à travers ces vagues de couleur.

Liraloin
C’est bien vu effectivement, un monde intérieur et extérieur très coloré rien que pour soi, c’est tout ce changement qui s’opère durant l’adolescence aussi, on se rassure comme on peut. J’ai contemplé ces pages longuement, je les trouve apaisantes avec ce petit personnage qui change de position comme si elle suivait le son de la musique.

Isabelle
Tout à fait ! Autant il y avait peu de couleurs dans le quotidien de la jeune fille, autant les ondes chatoyantes qui viennent l’envelopper aux notes des Beatles semblent déployer une bulle en apesanteur où on peut se laisser aller et tout semble possible ! Ces pages sont merveilleuses.

Un monde intérieur rien qu’à soi…

N’avez-vous pas eu envie urgemment de plonger à votre tour de cet univers – et donc d’écouter les Beatles ? 

Colette
Je ne connais pas du tout les Beatles mais ces pages souvent énigmatiques, quelque peu surréalistes m’ont donné envie en effet de me plonger dans les textes du célèbre groupe pour “déchiffrer” ces pages poétiques.

Isabelle
Suite à cette lecture, par curiosité, mon mari et moi, nous avons vraiment passé plusieurs soirées à écouter les albums que nous ne connaissions pas (notamment ceux dont Magali s’indigne quelque part que personne ne les estime à leur juste valeur !). Et ça a été une vraie révélation, leur musique est vraiment fascinante dans sa créativité et sa capacité à faire vibrer différentes cordes en nous.

Liraloin
J’ai beaucoup écoute les Beatles lorsque j’étais plus jeune et ma chanson préférée était I am the Walrus que je passais en boucle. Très sensible à ces couleurs qui rappellent le psychédélisme, j’y ai vu comme une paix intérieure, un cocon…
Justement, comment repartir vers “la vraie vie” lorsqu’on est déconnecté de tout comme l’est Magali?

Isabelle
Grâce à l’amitié et l’amour de ses proches – All you Need is Love – mais aussi et surtout grâce à la force puisée dans l’exploration de mondes imaginaires qui n’appartiennent qu’à soi et où on est libre de se trouver soi plutôt que de chercher à entrer dans un moule auquel personne ne correspond vraiment. C’est quelque chose que j’ai trouvé très réconfortant : un jour, Magali ne cherche plus à se couler dans le rôle de la bonne élève, mais a identifié avec certitude ce qui la fait vibrer. C’est très inspirant !

Colette
Par contre ce qui m’interroge, c’est qu’elle ne peut mener cette quête qu’en s’éloignant des autres… Ce qui est intéressant chez notre adolescente c’est ce coup de foudre complètement à contre-courant des goûts de sa génération. Il y a parfois des scènes assez drôles qui le soulignent comme la confrontation Bruel / Beatles. Il me semble que malgré le pathétique de la situation d’isolement de Magali, l’auteure réussit à ménager de petits moments d’humour voire d’ironie.

Isabelle
Je suis contente que tu en parles, Colette, car je me dis que le sujet de la BD pourrait faire craindre quelque chose de pesant. Or, il y a beaucoup de moments très drôles. Magali Le Huche manie particulièrement bien l’autodérision quand elle parle de sa propension à vénérer différentes idoles ou de sa passion dévorante pour les Beatles, à contre-courant de son époque. Par exemple quand elle s’indigne que sa mère ait vécu à l’époque des Beatles mais ait préféré écouter Johnny Halliday !

Liraloin
Tout à fait Isabelle ! Quelle belle conclusion que de voir que Magali a réussi à s’exprimer et finalement elle n’a plus aussi besoin des Beatles pour mieux se comprendre, mieux “armée” pour appréhender le monde qui l’entoure. Cet éloignement est nécessaire tant pour respirer un peu car on l’attend au tournant. Et puis Magali est à contre-courant comme le reste de sa famille finalement, ce qui dénote une grande ouverture d’esprit tout comme l’humour.

Isabelle
Tu as raison. Ce n’est pas toujours le cas mais pour y avoir été confrontée de façon proche, j’ai l’impression que les problèmes d’inadaptation comme ceux qu’elle rencontre sont souvent stigmatisants, voire honteux. Cela ne facilite pas toujours les choses pour proposer ou demander de l’aide.
Il me semble que les multiples clins d’œil aux années 1980 alimentent ce registre plus léger, ça m’a amusée de reconnaître les modes et petits accessoires de l’époque un peu partout !

Liraloin
Oui en effet ! j’ai beaucoup apprécié. J’ai la même sensation nostalgique lorsque je regarde les illustrations de Camille Jourdy ! aller simple en enfance !

Colette
Moi aussi, j’ai adoré ces clins d’œil qui ne peuvent parler qu’aux personnes de la même génération que l’auteure ! J’adore cette sensation de découvrir des choses que j’avais complètement oubliées, que je ne savais plus avoir en mémoire !

Liraloin
Quelles sensations garderez-vous de votre lecture ?

Colette
Je crois que c’est ce précieux équilibre des différents registres qui m’a le plus convaincue. Le sujet de la phobie scolaire est un sujet qui me touche de plus en plus directement – au passage, cri d’alerte : la pandémie de Covid-19 a eu un effet dévastateur sur la confiance de nos ados en l’école me semble-t-il, et les “cas” de phobies scolaires semblent se multiplier – c’est un sujet qui aurait pu très vite tourner au tragique mais l’auteure a réussi à y déchiffrer une toute autre partition.

Liraloin
Tout à fait Colette mais je dirais aussi que l’adolescence y est pour beaucoup aussi. Il y a tellement de changements d’ordre physique et psy. Magali Le Huche a bien réussi son exercice, créer une Bd dont le sujet principal est la phobie scolaire en y ajoutant les préoccupations d’une ado comme on en rencontre ou côtoie chaque jour.
J’ajouterais que j’ai beaucoup apprécié la mise en page de cette Bd. Le lecteur passe du roman graphique à des pleines pages de couleurs … quel bel exercice!

Isabelle
Je me suis dit que tout cela faisait de cette BD un formidable support de partage intergénérationnel : une ode à la musique des années 1960 qu’ont vécues nos parents, des clins d’œil à nos années 1990 et un propos intemporel sur l’adolescence et l’école qui a, en tout cas, beaucoup parlé à mes enfants.

Colette
Intergénérationnelle, intemporelle, cette BD a tout d’une grande ! C’était quand même étrange de retrouver Magali Le Huche dans ce genre de littérature. Chez nous on l’aime beaucoup pour des œuvres beaucoup plus légères comme Non-non ou Jean-Michel Le Caribou. Cette BD ouvre peut-être la voie à un nouveau public ?

Liraloin
J’ai eu la même sensation que toi Colette, je ne l’attendais pas du tout sur ce genre connaissant un peu ses autres titres. C’est un bel hommage à son enfance et surtout à cette vocation naissante qui l’appelle…

Pour terminer, le mot de la fin revient à Colette

On a eu la chance de rencontrer Magali Le Huche en 2019 à Angoulême dans le cadre d’un atelier pour apprendre à dessiner Jean-Michel Le Caribou. Et puis on a nos exemplaires de son adaptation de Verte dédicacés !
C’est étrange parce que par rapport au personnage décrit dans la BD, il y a quelque décalage (mais en même temps, elle n’avait plus 11 ans lors de notre rencontre) c’est une adulte confiante, à l’aise à l’oral, très élégante.

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Pour en savoir plus, retrouvez une revue de presse très détaillée ici et les avis de Colette, Isabelle et Liraloin.

Lecture commune : Incroyable !

Incroyable de Zabus & Hippolyte, Dargaud, 2020.

Cet été, Colette la collectionneuse de papillons, Isabelle de L’île aux trésors et Frede Liraloin se rencontraient lors d’une journée plage et librairie autour de la littérature de jeunesse. De ces échanges, l’envie est née de proposer une prochaine lecture commune autour de la bande dessinée. Véritable coup de cœur pour Liraloin, Incroyable ! nous a fait rencontrer un personnage tout à fait original qui nous a entraînées dans une histoire… incroyable. Pour en savoir plus, c’est ci-dessous que se déroule la discussion…

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LIRALOIN : Qu’avez-vous pensé de la couverture ? Quel genre d’histoire peut en émerger ?

LUCIE : Tous ces livres, ça m’a immédiatement donné envie de m’y plonger ! On sent bien l’atmosphère de (vieille) bibliothèque avec ces tons chaleureux jaunes et marrons. Il y a ces étoiles et ces planètes dont on se demande un peu ce qu’elles font là, pour moi elles annonçaient un personnage rêveur. Mais il y a aussi cet enfant seul sur lequel plane une ombre démesurée, peut-être inquiétante… Bref, une couverture intrigante à tous points de vue et aucune idée de l’histoire qui pouvait en émerger !

COLETTE : J’ai complètement craqué sur cette couverture : ce tout petit personnage au milieu de ces immenses murs de livres, je l’ai vu comme une invitation aux voyages, multiples et fascinants, que peut offrir la littérature. J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour les bibliothèques et notamment pour celles que l’on peut voir dans certains films où les livres montent jusqu’au plafond. L’exclamation du titre Incroyable ! a rajouté à ma fascination. J’ai adhéré tout de suite ! Mais j’ai été complètement surprise et déroutée par ce que j’ai trouvé derrière cette couverture. Ce n’était pas du tout l’histoire à laquelle je m’attendais !

LIRALOIN : Pour ma part, j’ai été de suite attirée par cette immense bibliothèque et ce personnage tellement petit au milieu de ces volumes ! Je n’ai pas repéré l’univers en bas de page. Du moins, je n’y ai pas fait assez attention. Et pourtant, ce détail a toute son importance.

ISABELLE : Moi non plus, je n’ai pas vu tout de suite les étoiles. Mais j’ai été happée par cette couverture lumineuse, la délicatesse du trait et la mignonnerie du minuscule lecteur. Colette, est-ce que tu faisais référence à la quatrième de couverture quand tu disais avoir été surprise ? Parce que je vous avoue que de mon côté, je n’ai pas été attirée par le résumé qui parle de TOC et d’hypocondrie et qui m’a semblé annoncer quelque chose de pesant. Heureusement que je me suis fiée à vos impressions, il aurait été dommage de rebrousser chemin !

COLETTE : Isabelle, je faisais référence à la multitude de livres sur la couverture qui pour moi annonçait une histoire sur le plaisir de lire… alors que ce n’est finalement pas du tout le sujet.

LIRALOIN : Maintenant, il nous faut parler de ce drôle de prologue ! Il est étonnant, décalé, drôle et donne un ton particulier, non ? Qu’en avez-vous pensé ?

ISABELLE : Tout à fait d’accord, voilà une entrée en matière tout à fait intrigante. Le narrateur nous parle de l’histoire et nous invite à l’inspecter d’abord “de l’extérieur”, brossant le décor (savoureusement belge), listant les personnages comme au début d’une pièce de théâtre, dont bien sûr le petit Jean-Loup. On prend une distance par rapport au récit avant d’y plonger. C’est un peu vertigineux lorsque le narrateur attire notre attention sur la conjonction improbable de contingences qui conduisent à la présence du petit bonhomme dans la bibliothèque où tout commence. Et en introduisant “l’accessoire” de la peau de banane assortie d’une citation de Tchekov qui suggère qu’elle aura forcément un rôle-clé, les auteurs placent le récit sous tension, avant même qu’il ne commence. J’ai trouvé ça malin et réjouissant.

LUCIE : J’ai beaucoup aimé aussi cette manière de nous inviter à découvrir le contexte de l’histoire. Et c’est une introduction décalée mais pertinente, car la Belgique (en tout cas son roi) va jouer un rôle déterminant et cette réflexion sur les conditions nécessaires à la naissance de Jean-Loup est vraiment liée à son mode de pensée.

COLETTE : Je soulignerais en plus le style graphique d’Hippolyte qui tient lui aussi du savant équilibre : sa manière de cadrer, son trait un peu flou, son utilisation de la couleur – parfois très peu, parfois beaucoup – , sa manière singulière d’utiliser le blanc de la page, de ne pas dessiner de cadre autour des vignettes, de ne pas délimiter les choses, introduit de manière esthétique tout ce qui va faire la poésie de Jean-Loup. Et quel bonheur de terminer le prologue sur ses deux pages teintées d’ocre avec cette fabuleuse bibliothèque de l’école St Vincent, celle-là même qui me fascinait déjà sur la couverture !

LIRALOIN : Le prologue se joue dès la couverture intérieure, cette poignée de porte avec un prénom et deux étoiles. Est-ce celui du personnage qui est sur la première de couverture ? Puis cette page de titre et oui, on retrouve cette petite tête blonde “qui plane dans le cosmos”… qui en dit long sur ce qui va se jouer ensuite. Quelle entrée en matière que ce levé de rideau ! Enfin quelle joie que cette histoire se déroule en Belgique, pays frontalier de mon enfance. Oui, tout à fait, c’est décalé et astucieux et longtemps dans ma lecture j’ai attendu “le moment de la banane” en référence à Tchekhov et enfin le lecteur comprend que ce p’tit gars s’appelle Jean-Loup et qu’il plane réellement.
Après le prologue, on a cette première formidable page d’ouverture de chapitre, en noir et blanc, qu’on retrouvera tout au long de la BD et qui témoigne d’une certaine virtuosité en matière de dessin ! J’ai adoré ces planches, presque documentaires, si élégantes ! Et vous ?

ISABELLE : Nous avons adoré aussi ces planches. La curiosité semblait déjà à son comble à la fin du prologue, elle monte encore d’un cran quand on tombe sur cette Fiche 965 qui semble effectivement tirée d’un ouvrage documentaire. Outre l’élégance du dessin, dont tu parlais, nous voilà confrontés, au fil de l’intrusion de ces fiches dans le récit ici et là, à des faits étourdissants et fascinants. Car là se trouve le fil conducteur – les fiches, c’est le grand dada de Jean-Loup…

COLETTE : Concernant les fiches, les informations que nous apprenons sur les acariens par exemple dans la fiche 2441, ont fait le tour de la famille ! Elles ponctuent le récit avec un humour décalé tout à fait délectable.

LUCIE : Pareil, nous avons beaucoup apprécié ces fiches. Les informations sont présentées avec un aspect concret qui plaît bien. Par exemple, cette première “fiche 965” (déjà ce nombre qui donne une idée de la passion de Jean-Loup !) ne se contente pas des “deux millions cinq cent mille litres de sang”, elle fait le lien avec les 4 piscine olympiques qui permettent de visualiser la quantité.

LIRALOIN : Comment avez-vous abordé la lecture du premier chapitre ? Est-ce que cela n’a pas été trop pesant?

COLETTE : Je me souviens surtout que je me suis demandée dans quel genre de narration je m’étais embarquée. Je n’arrivais pas vraiment à voir où les auteurs voulaient nous mener, c’était très intriguant ce petit bonhomme plein de TOC, si seul et pourtant tellement habité par ses fantômes, fantômes mystérieux, un brin absurdes, que ce soit son grand-père paternel ou le roi des belges. J’ai vraiment apprécié la manière dont les auteurs ont rendu palpable la vie intérieure et tourmentée de Jean-Loup. Et j’ai surtout totalement adoré la manière dont cet enfant résiste. Résiste à quoi ? Au chapitre 1, c’est encore un mystère…

LUCIE : Je ne savais pas trop à quoi m’en tenir : Jean-Loup est-il un enfant à l’imagination débordante qui met en place des challenges et des jeux sur la route du retour ? Ou est-ce plutôt des TOC envahissants qui le contraignent ? C’est à la page 17 que l’on se rend compte que ce n’est pas un jeu et que cette histoire de points a vraiment de l’importance pour Jean-Loup. Cela installe une certaine tension, qui s’accentue avec le “Papa sera content. Ou du moins, il ne se fâchera pas” et augmente encore avec cet ancêtre atroce qui lui dit cette phrase horrible “Tu es la honte de la lignée paternelle”.
Je te rejoins, Colette, les auteurs ont réussi à vraiment transmettre le désordre intérieur qui secoue Jean-Loup. Heureusement qu’il y a ce roi des Belges pour alléger l’atmosphère !

LIRALOIN : Tout comme vous j’ai été un peu mal à l’aise avec ce chapitre, c’est lourd cet héritage familial : être quelqu’un, devenir quelqu’un. Ce qui me frappe le plus, c’est cette solitude. Une solitude si pesante que Jean-Loup s’invente des personnages dont un cruel pour un enfant de son âge. Oui heureusement que le Roi des belges tant apprécié détend l’atmosphère.

ISABELLE : Je ne dirais pas pesant pour ma part. Plutôt déconcertant : on ne sait pas trop sur quel pied danser face à cet adorable énergumène. S’il s’agit d’un jeu, de troubles alarmants, d’une imagination absolument débridée ou, comme tu le disais Colette, d’une stratégie de résistance. On ne sait pas s’il faut pleurer, mais le rire n’est pas loin non plus.

LIRALOIN : Justement parlons un peu d’humour et comme le dit très bien Isabelle, on ne rigole pas pour le moment même si des situations font sourire comme les tocs de notre jeune héros. Le chapitre 2 nous fait entrer dans l’histoire autrement rien qu’avec l’évocation de la fiche 2639. Qu’en pensez-vous ?

COLETTE : La mort semble avoir une place prépondérante dans les préoccupations de notre jeune héros, mais sa manière de l’aborder à travers ses recherches sur les rites funéraires est vraiment passionnante ! Quant à l’humour, tu as raison, il s’immisce ici et là, dans la page d’ouverture du chapitre 2 – vive la trivialité qui nous fait redescendre sur terre- et dans les apartés du narrateur qui nous invitent à mettre de la distance et à ne pas sombrer dans le pathétique qui caractérise quand même le quotidien de Jean-Loup.

ISABELLE : Je vous rejoins, bien sûr, sur le fait que le quotidien de Jean-Loup s’avère tout de suite assez alarmant, mais j’ai trouvé que le rire était là aussi dès le tout début – au plus tard avec l’intrusion du roi des Belges dans l’histoire ! Son surnom, sa façon étrange de parler, sa manière ironique de célébrer la Belgique, et bien sûr les petites remarques du narrateur dont tu parlais Colette, tout cela est drôle et l’on rit d’autant plus volontiers que le contexte est angoissant. Tout cela va monter crescendo, mais en restant bien dosé. Alors que les défis de Jean-Loup se corsent, l’humour prend un autre tour avec la fiche 2639 que l’on va retrouver par la suite et qui confine au burlesque (je pense notamment à la scène dans les toilettes du palais).

LUCIE : Ce deuxième chapitre est très riche ! La trivialité de la fiche 2639 est effectivement assez représentative du ton de cette BD. On aborde des sujets graves, mais on ne se prend pas au sérieux, et l’humour permet clairement de désamorcer les tensions. Parce que niveau pathétique, il y a quand même du dossier entre ce père qui multiplie les “attends une minute Jean-Loup, j’arrive“, la résolution du mystère autour de cette boite et le mystérieux coup de téléphone qui semble récurrent. C’est confirmé, cet enfant n’est vraiment pas aidé !
Heureusement, l’exposé faussement improvisé, la passion de Jean-Loup pour ce sujet macabre emporte toute la classe le révèle, d’une certaine façon. Les ailes et l’élan que donne la réussite est vraiment bien transcrite je trouve. On a l’impression que Jean-Loup est enfin libéré, au moins pour ce moment, de tout ce qui lui pèse.
Vous souvenez-vous ce que vous avez pensé des coups de téléphone ?

ISABELLE : Le téléphone qui sonne sans personne d’autre au bout du fil d’une respiration faible contribue encore à instaurer un climat inquiétant. Je me suis demandée si j’avais à faire à un scénario de film d’horreur dans lequel quelqu’un s’attacherait à persécuter le pauvre Jean-Loup ou si c’était encore un effet de son imagination. Dans les deux cas, le malaise est là.

LIRALOIN : Mais justement l’humour prend le pas et Lucie a raison, la légèreté s’installe : “rentrant chez lui… Jean-Loup est tellement content… qu’il vole dans le ciel, embrasse les passants et engueule son père qui ne prend jamais le temps de l’écouter ! “, cette pleine page est un peu “tromperie sur la marchandise” ou “chasser le naturel, il revient au galop”, les angoisses reprennent le dessus.
Est-ce que vous pensiez, à ce moment de l’histoire, que Jean-Loup allait s’en sortir. Est-ce que l’arrivée du Parrain change les choses ?

LUCIE : Mais oui, l’arrivée du parrain change tout ! Bon, je ne suis pas très objective, j’adore ce personnage, mais quand même : enfin un adulte qui se préoccupe de Jean-Loup. À sa manière, maladroite, avec un humour bien gras et des goûts musicaux douteux, mais heureusement que ce parrain est là !

COLETTE : Comme Lucie, j’adore le personnage du parrain. Je trouve que ce parrain tient le merveilleux rôle de “consoleur”.

ISABELLE : Ce parrain, c’est aussi un peu tout le contraire de ce qu’on a vu jusque-là. La vie de Jean-Loup est solitaire, silencieuse et peuplée d’angoisses, son parrain est exubérant, volumineux et insouciant. Son intrusion bruyante détonne !

LIRALOIN : Son arrivée dédramatise la vie de Jean-Loup, je dirais : enfin une personne qui l’aime. Un instant le lecteur oublie le père hyper occupé et l’absence de la maman. Heureusement qu’il est là notre parrain rigolo !

ISABELLE : Cette BD est pleine de philosophie, non ? Il me semble que c’est quelque chose qui la traverse de bout en bout, j’aurais été intéressée d’avoir votre ressenti là-dessus !

LUCIE : Autant j’ai senti la résilience et la force de vie de Jean-Loup en dépit de toutes les difficultés auxquelles il fait face et aimé le rôle donné aux petits riens (la peau de banane, l’acarien…) autant je suis passée totalement à côté de la philosophie que tu évoques.

ISABELLE : Je faisais référence aux réflexions du narrateur et de Jean-Loup sur ce que la vie a de contingent. Dès le prologue, on est invité à s’étonner de la suite prodigieuse d’événements improbables qui aboutissent à l’existence-même de Jean-Loup. Il y a vers le milieu de la BD cette parenthèse philosophique. Cette exaltation sur ce que la réalité a d’incroyablement contingent revient dans les dernières pages, après le passage de la comète et dans le discours final. Tout cela a vraiment quelque chose de réconfortant, comme si les auteurs nous chuchotaient de ne jamais désespérer : la vie n’est-elle pas faite des développements les plus inattendus ? On peut avoir l’impression que le sort et les déterminismes (incarnés ici par l’ancêtre qui assène ses convictions sur ce qu’on fait et ne fait pas dans cette famille) s’acharnent, il faut se dire que le moindre petit acarien présent au bon endroit et au bon moment, la moindre petite peau de banane de Tchekov peut TOUT changer.

LIRALOIN : Je comprends ce que veut dire Isabelle, oui cette BD est très philosophique car pleine d’espoir. L’espoir de pouvoir réussir à dépasser ses névroses, à accepter d’avoir sa propre personnalité sans ressembler à son père ou sa mère !

LUCIE : Je vois aussi Isabelle, maintenant ! C’est peut -être ce à quoi l’Incroyable du titre fait référence d’ailleurs. Incroyable que nos ancêtres se soient rencontrés successivement pour aboutir à notre existence, incroyable comme un détail peut changer notre vie…
Et, je vous rejoins : beaucoup d’espoir. Heureusement vu la situation dans laquelle on découvre Jean-Loup !

COLETTE : J’ai pensé à tous les petits gestes de Jean-Loup que j’ai qualifié de toc dès le départ alors qu’en fait ils peuvent être vus comme des rituels qui assurent Jean-Loup et le rassurent, qui lui permettent de se lancer et d’avancer. Finie la vision misérabiliste de notre petit héros et vive cette vision enthousiasmante de la magie qu’il a su mettre dans sa vie malgré la solitude ! Je me suis dit que j’avais encore beaucoup de choses à apprendre de notre jeune héros.

LUCIE : Cela dit, il me semble qu’on est au-delà du rituel rassurant parce qu’il se met une grosse pression pour réussir ses challenges. Plus que les petits “jeux” qu’on peut mettre en place sur un trajet régulier, c’est cet aspect qui m’a questionnée tout de suite.
Nous qui vivons en république, nous ne sommes pas familières du rapport aux monarques. J’ai trouvé que Jean-Loup avait une relation très particulière au roi des Belges : il lui écrit, c’est la forme de son compagnon imaginaire, il compte sur lui pour trouver le sujet de son exposé… C’est un lien plutôt personnel, et il ne me semble pas que l’on ait ce type de rapport avec un président. Est-ce que ça vous a interpellées vous aussi ?

LIRALOIN : Je n’ai pas été plus étonnée que ça, les belges sont très attachés à leur roi. Après je dirais que son attachement est autre, comme Jean-Loup souffre de l’absence de ses parents, il le manifeste ainsi, en s’imaginant avec lui. Il est une figure paternaliste en quelque sorte.

COLETTE : J’ai trouvé cette relation très positive. Je me souviens avoir vu un épisode de Nus et culottés où Mouts et Nans, les deux protagonistes, étaient en Belgique et devaient rencontrer le roi des belges pour manger des chocolats avec lui. Et ils ont pu très facilement rencontrer des ministres belges, qui prennent le métro ou sortent dans la rue comme tout le monde. J’ai trouvé ça formidable, cette proximité dirigés/dirigeants.

LIRALOIN : Tout comme nous l’indique la fiche 2752, les hommes modernes n’occupent que 0.0001% de l’histoire de la Terre. Finalement celle de Jean-Loup n’est qu’une toute petite histoire d’enfant parmi tant d’autres et pourtant elle a bien alimenté nos conversations. Qu’allez-vous retenir de l’aventure de ce petit gars sur Terre ?

LUCIE : Je retiendrai cette espérance qui se dégage de la fin. Quand on rencontre Jean-Loup il cumule les difficultés familiales notamment mais pas que. Et en quelques jours, en quelques rencontres, il perçoit de la lumière. Tout n’est pas résolu pour autant, mais j’ai été soulagée de le quitter mieux accompagné et armé pour la suite. C’est une jolie histoire de résilience.

ISABELLE : Oui, l’humanité semble dérisoire, mise en perspective par rapport l’univers dans son entier. Et ce petit garçon plus minuscule encore. Mais justement, ses réflexions nous invitent à nous émerveiller des millions de petits hasards qui, parmi l’infinité des possibles, ont fait qu’on soit là tel qu’on est. Et à nous réconforter, quand la vie se montre dure, à l’idée des hasards futurs qui peuvent faire bifurquer la vie dans de chouettes directions.

COLETTE : Ce que je retiendrai c’est la force créative de ce petit humain que la vie malmène. Une force créative qui permet de sublimer l’obscurité de l’existence.

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Et vous, avez-vous lu Incroyable ?

Prix A l’Ombre du Grand Arbre 2021 : Racines et Branches dessinées

Pour la septième édition du Prix A l’Ombre du Grand Arbre, les délibérations ont abouti à une sélection de trois titres par catégorie :

  • Grandes feuilles (romans jeunesse)
  • Belles branches (romans ado)
  • Petites feuilles (albums)
  • Brindilles (petite enfance)
  • Racines (documentaires)
  • Branches dessinées (BD)

À vous de jouer pour désigner le lauréat dans chaque catégorie, en votant pour votre titre préféré ! Les votes seront ouverts jusqu’au 10 décembre et les gagnants annoncés dans la foulée, lundi 13 décembre.

Après vous avoir révélé la sélection des romans jeunesse et ado en septembre, il est aujourd’hui temps de vous présenter les titres qui ont retenu notre attention pour les catégories Racines et Branches dessinées. Vous pouvez voter en bas de chaque catégorie. Et rendez-vous dans un mois pour la suite de la sélection !

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~ Catégorie Racines : Documentaires ~

Nous en avions largement discuté lors de notre lecture commune, ce n’est pas une surprise de retrouver le diptyque politique d’Equipo Plantel parmi les titres de notre sélection. Ces deux albums de vulgarisation politique permettent d’aborder des sujets complexes avec les jeunes lecteurs en mettant les concepts à leur niveau. Il n’est jamais trop tôt pour encourager nos enfants à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect de sujets encore trop peu abordés en littérature jeunesse.

Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité de Myriam Daguzan Bernier, illustré par Cécile Gariépy, éditions du ricochet, 2020.

La découverte de la sexualité est une étape importante qui cristallise de nombreuses questions. Tout nu ! se propose d’y répondre sans tabou, de façon précise et directe. Ce dictionnaire saura dédramatiser, rassurer et déculpabiliser tout en sensibilisant aux risques, aux discriminations et au consentement. Le tout avec la bienveillance promise par le sous-titre pour montrer que la sexualité est quelque chose de naturel et de positif. Un titre must have pour ouvrir et aider les adolescents (et leurs parents) à aborder sans jugement l’entrée dans la vie sexuelle.

Le musée des émotions – 40 chefs(d’oeuvre livrent leurs secrets d’Elsa Whyte, éditions La Martinière jeunesse, 2020.

La couverture saisissante et les illustrations sublimées par le format majestueux et le papier glacé font de cet album un bel objet-livre. Le classement par ordre chronologique permet de découvrir les principales périodes artistiques et leurs mouvements les plus importants. Un voyage dans le temps fascinant car il donne à voir comment les émotions et leur expression, que l’on pourrait croire universelles, changent au fil des siècles. Chaque œuvre d’art est mise à l’honneur sur une double page et associée à une émotion. Parmi les incontournables, comme La Joconde, le Cri de Munch ou Guernica de Picasso, se sont glissées des peintures, des sculptures et des photographies moins célèbres. Elles esquissent une palette d’émotions aux quarante nuances, montrant ce que tristesse, chagrin, colère, sérénité, déception, honte, souffrance, etc. font aux corps. Le texte interroge chaque scène et tend à éveiller la sensibilité artistique des jeunes lecteurs, en leur faisant prendre conscience que chaque œuvre renferme une histoire.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Racines ?

  • Tout nu ! Le dictionnaire bienveillant de la sexualité, de Myriam Daguzan Bernier et Cécile Gariépy (Ricochet) (54%, 15 Votes)
  • Le musée des émotions : 40 chefs-d’œuvre se livrent, d’Elsa Whyte (La Martinière Jeunesse) (29%, 8 Votes)
  • De la démocratie / De la dictature, de Equipo Plante, Mikel Casal et Marta Pina (Rue de l’échiquier) (18%, 5 Votes)

Total Voters: 28

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~ Catégorie Branches dessinées : Bande dessinée ~

Olive, tome 1/4 : Une lune bleue dans la tête deVéro Cazot, illustré par Lucy Mazel, éditions Dupuis, 2020.

Une lune bleue dans la tête introduit une héroïne différente et un univers fantastique qui contraste avec la réalité tant dans la forme que dans le fond. Impression renforcée par les couleurs beaucoup plus vives dans l’imaginaire fantastique d’Olive que dans la réalité plus morne. La lecture est surprenante voir carrément déconcertante car on ne sait jamais vraiment si ce monde fictif est réellement imaginaire ou si, peut-être, il s’agit d’une réalité parallèle. La différence d’Olive est au cœur de l’histoire même si elle n’est pas vraiment expliquée. Est-ce une forme d’autisme comme le suggère les propos de ses camarades de classe? Y a-t-il un lien avec l’incident survenu durant la grossesse de sa mère? L’intrigue met en place différentes choses intéressantes, bien que souvent confuses, qui nous laissent avec beaucoup de questions. L’héroïne est attachante et agréable à suivre. Elle nous pousse à réfléchir au concept de différence, à nous demander s’il s’agit d’une norme établie selon des paramètres abstraits de « normalité » ou s’il s’agit plutôt d’une perception au monde différente, ici matérialisé par ce monde onirique et poétique dans lequel elle aime tant se réfugier.

Cachée ou pas J’arrive ! de Lolita Séchan, illustré par Camille Jourdy, éditions Actes Sud BD, 2020.

Une bande dessinée pour les plus petits, ou un album au format à l’italienne, Cachée ou pas j’arrive nous a séduites par de nombreux aspects : son format idéal pour les petites mains, la parfaite harmonie des deux univers des auteures/illustratrices, les multiples références, détails et les petits clins d’œil à leurs univers propres ainsi que la mise en page avec le comptage des points qui placent le lecteur en acteur de cette partie de cache-cache endiablée.

Soeurs d’Ys de M.T. Anderson, illustré par Jo Rioux, éditions Rue de Sèvres, 2020.

Avec sa magie et ses créatures fantastiques, Sœurs d’Ys s’inscrit dans le registre du conte fantastique tout autant qu’il est une légende dans la tradition populaire des peuples celtes. celle-ci inspire à Jo Rioux des graphismes sombres et envoûtants. Ses illustrations sont assez particulières, mais très expressives, faisant la part belle aux contrastes entre la lumière de la nature et l’obscurité des mondes marins – et des relations humaines. Cette imbrication entre éclat et noirceur est au cœur de l’histoire qui interroge les contreparties de la puissance. On peut y lire une métaphore sur l’orgueil des humains qui persistent à vouloir dompter les forces de la nature, mais aussi la soif d’accumulation qui met en péril le renouvellement des ressources naturelles. Un ouvrage étonnant qui offre une belle opportunité de découvrir la fascinante légende de la ville engloutie d’Ys.

Quel est votre titre préféré dans la catégorie Branches Dessinées ?

  • Cachée ou pas, j’arrive, de Lolita Séchan et Camille Jourdy (Actes Sud Junior) (46%, 13 Votes)
  • Sœurs d’Ys, de M.T. Anderson et Jo Rioux (Rue de Sèvres) (46%, 13 Votes)
  • Olive, tome 1 : Une lueur bleue dans la tête, de Véronique Cazot et Lucy Mazel (Dupuis) (7%, 2 Votes)

Total Voters: 28

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A vos lectures… et à vos votes !

Billet d’été : des classiques illustrés

L’été, la détente, le farniente et… les listes de livres !

Que l’on ait noté les ouvrages qui nous faisaient envie tout au long de l’année ou que les titres soient suggérés par les enseignants, l’été nous permet d’accorder du temps à des lectures plus exigeantes que le reste de l’année. C’est donc le moment idéal pour (re)découvrir un classique.

Ces textes sont des valeurs sûres et ont l’avantage d’être souvent tombés dans le domaine public. Ce n’est donc pas un hasard si l’on voit paraître de plus en plus de « classiques illustrés ».

Les nouvelles éditions illustrées présentent deux avantages. Tout d’abord, elles désacralisent et dédramatisent le rapport au texte classique, le rendant plus accessible aux jeunes lecteurs. Car il semble plus abordable accompagné d’illustrations. Mais les versions illustrées proposent surtout l’appropriation d’une œuvre par un artiste, qui souvent l’enrichi de précieux détails visuels. Un texte puissant impose à l’illustrateur de se montrer à la hauteur !

Voici une petite sélection. Attention, ces éditions ne comportent pas toujours le texte intégral.

  • Des bandes dessinées
Le premier homme, Albert Camus, illustrations de Jacques Ferrandez, Gallimard Jeunesse, 2017.

Parallèlement à la jeunesse d’Albert Camus, Le premier homme évoque les différentes étapes de la colonisation de l’Algérie, de manière à la fois factuelle et nuancée. Les thèmes sont forts : recherche des origines, amour filial, poids de la pauvreté, éducation, et cette Algérie si chère à Camus.
Les dessins sont efficaces, les couleurs remarquables et les astuces mises en place quand les souvenirs assaillent le narrateur, bien vues.

L’avis de Lucie.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, Harper Lee, illustrations de Fred Fordham, Grasset, 2018.

Grand classique de la littérature américaine, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur raconte le procès d’un homme Noir accusé d’avoir violé une Blanche. Dans l’Alabama des années 1930, la petite communauté de Maycomb est violemment divisée. Le dessin de Fred Fordham est parfaitement adapté à Scout, la jeune narratrice : il est à la fois vif et doux. Certaines planches (la mare, l’incendie…) sont tout simplement somptueuses.

L’avis de Lucie.

Le baron perché, Italo Calvino, illustrations de Claire Martin, Jungle !, 2020.

Cette adaptation du conte philosophique d’Italo Calvino est une réflexion sur la propriété, la nature, l’amour et les conséquences de ses choix, avec une mise en images et en couleurs signée Claire Martin. La taille de l’album, la fraîcheur des illustrations et les couleurs, nous emportent d’arbre en arbre aux côtés de Côme. 

L’avis de Lucie.

  • Des romans graphiques
L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, Robert Louis Stevenson (texte intégral), illustrations de Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2018.

Les thèmes de L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde infusent longtemps après avoir tourné la dernière page. La double personnalité, l’acceptation de soi, le rapport aux autres, l’amitié, les pulsions, la perte de contrôle… Et cela tombe bien car les illustrations de Maurizio A.C. Quarello invitent à prendre notre temps pour les contempler : chacune semble être un tableau !

Les avis d’Isabelle et de Linda.

Et parfois ils reviennent… : Histoires de fantômes, Guy de Maupassant, Sheridan Le Fanu, Jerome K. Jerome, Gustavo Adolfo Bécquer, Robert E. Howard, Oscar Wilde, Tcheng Ki-Tong, Edgar Allan Poe (textes intégraux), illustrations de Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2020.

Les huit nouvelles choisies sont des classiques, efficaces, à la fois effrayantes et pleines d’humour noir. Chacune d’elle est magnifiée par les illustrations de Maurizio A.C. Quarello, merveille de finesse et vraie valeur ajoutée.

Les avis de Linda et de Lucie.

Dracula, Bram Stoker, illustrations de François Roca, L’école des loisirs, 2020.

Cette adaptation du roman de Bram Stoker conserve la forme originale de l’oeuvre : fragments de journaux intimes, de courriers, de télégrammes et de coupures de presse. François Roca joue sur le classicisme du personnage immortel et multiplie les clairs-obscurs pour accentuer le questionnement sur les limites entre la bête et l’homme, la vie et mort ou le Bien et le Mal.

L’avis d’Isabelle.

Des souris et des hommes, John Steinbeck (texte intégral), illustrations de Rebecca Dautremer, Tishina, 2020.

Dans cet autre incontournable de la littérateur américaine, John Steinbeck broie le rêve américain en même temps que ses personnages sous le poids du déterminisme. Incroyable travail de Rebecca Dautremer qui fait de chaque page de cet imposant ouvrage une oeuvre d’art. Elle varie les styles et les points de vue, les couleurs et les échelles de plan. Mieux encore, elle joue avec l’imagerie des années 1930 pour dénoncer la face obscure de la société de consommation. Incontournable.

L’avis d’Isabelle.

Pour découvrir d’autres titres en attendant le billet du 23 août consacré aux romans de Jane Austen illustrés par Margaux Motin, explorez les Grands classiques illustrés chez Sarbacane, les Illustres classiques de L’école des loisirs (versions abrégées), les Romans illustrés par Quentin Gréban chez Mijade ou encore les magnifiques Classiques illustrés par MinaLima chez Flammarion.

Bel été illustré !

Lecture commune : Les tableaux de l’ombre

Depuis 2005 et la parution de Période glacière de Nicolas de Crécy, « Louvre éditions » donne carte blanche à des bédéastes de renom pour s’approprier les collections et l’architecture du célèbre musée national.

Jirô Taniguchi, Enki Bilal, Jean Dytar, Stéphane Levallois, Marc-Antoine Mathieu et bien d’autres proposent aux lecteurs une vision personnelle de ce lieu fascinant. La lecture de leurs albums offre tour à tour une vision intimiste, spectaculaire, historique ou moderne de ce musée national. Et, bien qu’il soit illusoire de vouloir faire une visite exhaustive de cet immense musée, ils donnent une irrésistible envie de suivre les traces des personnages.

Pour cette aventure, “Louvre éditions” s’est associé à deux éditeurs de BD chevronnés : Futuropolis pour les adultes et Delcourt pour les plus jeunes.

Colette et Lucie ont lu Les tableaux de l’ombre de Jean Dytar et ont eu envie de partager leurs impressions.

Les tableaux de l’ombre de Jean Dytar, Delcourt-Louvre éditions, 2019

Lucie : Colette, pourquoi avoir proposé ce livre pour une lecture commune ?

Colette : Comme tu le sais, j’adore les livres qui créent une fiction autour d’œuvres d’art. Je suis bien entendu amatrice de livres documentaires sur l’art mais qu’un.e auteur.e invente, crée, échafaude tout un récit autour d’œuvres d’art, je trouve toujours cela audacieux pour de multiples raisons. Déjà parce que cela signifie s’inscrire dans une lignée d’artistes et qu’il faut donc être sacrément gonflé.e, au sens positif du terme, pour se lancer ! Mais aussi parce que le procédé de mise en abyme me fascine depuis le jour même où je l’ai découvert lors de mes études avec Les Faux-Monnayeurs de Gide qui est devenue une œuvre phare pour moi pour caractériser ces livres qui mettent le procédé créatif au cœur même de leur narration. Pour moi, ce genre de littérature dans laquelle s’inscrit cette BD est toujours une célébration de la création artistique. Une célébration accessible à celles et ceux qui ne créent pas, qui sont “simplement” lectrices/lecteurs, spectatrices/spectateurs. Ce sont des œuvres pour lesquelles j’ai beaucoup de gratitude. Je les trouve hyper jouissives !
Mais peut-être peux-tu présenter l’intrigue de cette BD pour que mon petit avis soit plus clair pour celles et ceux qui nous lisent ?

Lucie : Avec plaisir ! C’est l’histoire d’un petit garçon qui visite le Louvre avec sa classe, mais il perd le groupe et se retrouve face aux cinq tableaux qui composent l’Allégorie des cinq sens d’Anthonie Palamedes et vont avoir une certaine influence sur sa vie. À moins que ce soit l’histoire des personnages de ces tableaux, qui depuis des années attendent qu’on les remarque, qu’on les regarde, jusqu’à ce qu’ils se mettent à exister grâce à l’attention de ce garçon. 
Qu’en penses-tu ?

Colette : C’est tout à fait ça : dès le départ, deux intrigues s’imbriquent l’une dans l’autre. Le fameux procédé des récits enchâssés dont je suis si friande et que j’aime à faire découvrir à mes collégien.ne.s dès que je le peux ! C’est un des aspects qui rend cette BD particulièrement ingénieuse : non seulement le fond est original, mais aussi la forme ! 
Est-ce que cela te dirait de présenter nos minuscules personnages, Tobias, Hilda, Caspar, Nils et Saskia, les habitant.e.s de cette fameuse Allégorie des cinq sens ?

Lucie : L’Allégorie des cinq sens est donc composée de cinq tableaux, chacun mettant en scène un personnage correspondant à un sens.
Le principal est Tobias qui figure l’ouïe, mais Saskia (la vue) est aussi assez dynamique. C’est elle qui initie la sortie des tableaux et les rencontres avec d’autres œuvres. Les trois autres sont plus en retrait, ce sont Hilda (le goût), Nils (le toucher) et Caspar (l’odorat).
Qu’as-tu pensé de ces personnages, de leurs personnalités, de leurs ressentis ?

Colette : Je les ai adorés ! On aurait dit une petite ruche, un microcosme fourmillant d’émotions, de questions, de désirs d’aventures, de désirs d’être aimé.e.s. L’auteur a réussi à leur créer de vraies personnalités, avec une psychologie crédible, et une amitié entraînante. Chacun.e est différent.e mais ce qui semble les animer tous et toutes c’est cette volonté d’être reconnu.e.s. Et là, gros coup de maître de l’auteur : derrière le besoin de reconnaissance de ces petits êtres qui nous ressemblent tant, il arrive à poser la question de ce qui fait un chef d’œuvre.
En effet, pourquoi cette Allégorie des cinq sens est-elle si peu connue, pourquoi n’inspire-t-elle pas plus l’intérêt des visiteurs ? N’est-ce pas la question qui guide le récit ? Qu’en penses-tu ?

Lucie : C’est exactement le thème de cette BD, et c’est d’ailleurs ce qui m’a le plus intéressée. Le passage où la Joconde discute avec Hilda, où elle lui explique que les visiteurs ne viennent plus pour l’admirer mais pour avoir vu un tableau célèbre… C’est très intéressant, et très juste dans notre société où l’on se prend en selfie devant un tableau ou un monument connu, comme pour dire “j’y étais”. En parallèle, on comprend parfaitement ce besoin d’être vu et d’exister pour les œuvres moins connues. Et j’ai aussi aimé que certains tableaux soient fans d’autres œuvres, encore une fois comme Hilda avec la Joconde.
Le jeu autour de ce que l’on sait des habitudes des peintres m’a aussi amusée, comme la Joconde inachevée (ce qui peut amener à une vraie réflexion sur le chef d’œuvre puisqu’on peut être à la fois inachevé et chef d’œuvre) et ces différents autoportraits de Rembrandt qui se croisent… Excellent !
En revanche j’ai trouvé les fêtes par école et l’embryon de révolution un peu artificiels. 
As-tu perçu un intérêt qui m’aurait échappé à ce sujet ?

Colette : J’ai du relire la BD pour te répondre concernant les fêtes par écoles et l’embryon de révolution car dans mon souvenir, ces deux éléments avaient tout à fait leur place dans la narration mais je n’avais pas d’arguments précis à donner. Alors après relecture, il me semble que les fêtes par écoles permettent d’introduire des notions d’histoire de l’art (d’un point de vue pédagogique, et il me semble que malgré tout dans les livres publiés par « Louvre éditions » cet aspect n’est pas négligeable) et nous amène à réfléchir à ce que nous comparons entre les œuvres et pourquoi dans les livres d’art et dans les musées, on ne les mélange pas.
Quant à la révolte des tableaux de l’ombre, j’avoue que je trouve ce ressort narratif hyper intéressant pour renforcer ce questionnement sur ce qui fait un chef d’œuvre ou pas. C’est cette révolution qui donne son titre à la BD, c’est cette révolution qui permet à certains personnages de l’Allégorie des cinq sens de prendre enfin la parole et de gagner en épaisseur. Je pense à Nils, si censé, si éloquent quand il s’agit d’arrêter cette révolte et je pense aussi à Hilda dont l’admiration sincère pour la Joconde nous questionne encore une fois sur ce que nous cherchons quand nous nous intéressons à ce que d’autres avant nous ont nommé « chef d’œuvre ». Je trouve que ce moment de révolution avortée permet de montrer aux lecteurs, lectrices ce qu’est la confrontation de points de vue au sein d’un même groupe qui partage le même vécu. Finalement, ce sont tous des tableaux de l’ombre, mais cela n’empêche pas certains d’adhérer à ce statut et de considérer sincèrement ceux et celles qui ne sont pas du même statut. Ça m’a vraiment fait penser au concept politique de « lutte des classes ». Par contre, j’avais le souvenir que c’était vraiment un ressort important de la BD et finalement il n’y a que quelques pages consacrées au soulèvement. Peut-être que c’est dans la brièveté du traitement que l’on peut lire une forme de superficialité. Qu’en penses-tu ?

Lucie : Je vois ce que tu veux dire concernant le côté pédagogique. Mais dans ce cas c’est vraiment survolé et ça nécessite un accompagnement. Aucune chance qu’un enfant percute seul, à mon avis. Et j’ai pourtant un amateur d’expo à la maison !
Je pense que cela aurait mérité un court développement, par exemple une tension entre l’école du Nord et l’italienne qui sont les deux citées. Ou au moins une note de bas de page.
Pareil pour les habitudes des peintres, j’ai été un peu frustrée qu’une si bonne idée soit seulement esquissée.
Alors je sais, c’est pour les enfants, et quand tu es face à un monument comme le Louvre j’imagine que ça fuse et que tu as envie de parler de tout. Mais c’est un peu l’impression que m’a laissé cette BD : beaucoup de super idées (peut-être trop ?) pas assez exploitées.
J’aime ton avis sur cette révolte. Et effectivement, elle vaut la peine pour l’intervention de Nils qui est géniale. Mais comme tu le dis, cette brièveté la rend un peu superficielle.
J’en reviens à ce que je disais juste avant : cette BD regorge d’idées géniales qui, pour moi, ne sont pas menées à terme. Il y avait de quoi faire plusieurs tomes !
L’idée qui est vraiment aboutie est celle de la mise en abyme. D’ailleurs tu en as parlé tout de suite dans cette lecture commune.
As-tu envie de développer ?

Colette : En effet, en relisant cette BD, j’ai pu constater que c’est vraiment le procédé de mise en abyme qui est au cœur du livre, en tout cas en nombre de pages. Un enfant découvre l’Allégorie des 5 sens dans son enfance, alors qu’il s’est perdu dans le musée pendant une visite de classe. Ces cinq petits tableaux captent son regard et lui apportent du réconfort dans un moment d’insécurité. Vingt ans plus tard, le petit garçon est devenu un jeune auteur de bande-dessinée et a consacré un an de sa vie a créer une BD sur cette Allégorie des 5 sens. Et c’est parce que cet auteur vient de publier une BD sur cette œuvre que de jeunes lectrices, de jeunes lecteurs s’y intéressent lors de leur venue au Louvre. D’autant plus d’ailleurs que Cyprien, Youtubeur populaire, a consacré une vidéo à la BD en question. J’ai beaucoup aimé ce procédé qui vise à nous interroger sur ce qui fait l’intérêt d’une œuvre aujourd’hui. Sans aucun jugement de valeur, l’auteur nous questionne sur nos goûts, sur nos centres d’intérêts, nos motivations : allons-nous voir tel film, telle exposition, allons-nous lire tel livre parce que nous y percevons une maîtrise, une technique, un sujet exceptionnels ou alors seulement parce que cette œuvre est populaire ? Voyons-nous encore la beauté derrière la célébrité ? L’exemple de la Joconde est tellement parlant. Je me suis toujours demandé pourquoi je n’étais pas plus touchée par ce tableau pourtant si célèbre alors que comme tout le monde je me suis précipitée dans la salle où elle est exposée quand j’ai visité le Louvre la première fois… Je trouve intéressant de poser ces questions à un jeune public, et j’ai trouvé particulièrement ingénieux de promouvoir la BD ou Youtube comme des médias qui peuvent influencer notre regard sur l’art. Je n’avais lu ça nulle part ailleurs et c’est une des raisons pour laquelle j’ai proposé cette LC.
Que penses-tu du message que semble véhiculer cette BD sur la question de la médiation : c’est avec la BD et la vidéo youtube de Cyprien que l’Allégorie des cinq sens devient célèbre ? Penses-tu que ce soit crédible ? Penses-tu que le livre soit un vrai moyen de médiatiser d’autres formes d’art ? D’autres œuvres ? Penses-tu que Youtube soit un moyen de médiatiser l’art ?
On remarquera cependant que cette nouvelle célébrité ne convainc pas les plus anciens chefs d’œuvre !
Y-a-t-il là aussi un clin d’œil à ce qui fait le classique, c’est-à-dire la célébrité d’une œuvre dans la durée ?

Lucie : Je suis non seulement persuadée que le message est crédible, mais en plus je trouve le fait que les différents supports se citent et se répondent passionnant. Je suis très friande de ce genre de choses dans l’art.
Je crois au personnage de roman qui admire un tableau, écoute une musique ou regarde un film que le lecteur va aller découvrir à son tour, et qui peut devenir plus populaire grâce à cela. Le premier exemple qui me vient à l’esprit c’est Le Chardonneret. Je suis sûre qu’il y en a plein. 
Est-ce que tu partages cet avis ? As-tu déjà découvert une œuvre ou un artiste par ce biais ?
Concernant YouTube je ne peux pas me prononcer parce que je ne regarde pas du tout les youtubeurs. Vu le nombre de followers qu’ils ont je me dis que s’ils parlent d’une œuvre d’art ou d’une expo, il y a des chances pour que celles-ci se retrouvent plus exposées pendant un moment. Mais par rapport à un livre, je pense qu’on est plus dans l’immédiateté. Je ne suis pas sûre que l’idée persiste si, par exemple, la personne n’est pas dans la ville où l’œuvre est exposée.
On est loin du “classique” qui a fait ses preuves dans le temps, ce clin d’œil est effectivement pertinent.
Mais c’est aussi intéressant ces coups de projecteurs sur des œuvres moins connues grâce à l’appropriation d’autres artistes (romanciers, bédéastes ou autres). Parce que les œuvres qui nous touchent le plus, nous l’avons dit, ne sont pas toujours les plus connues. On n’est jamais à l’abri de tomber sur une œuvre qui nous chamboulera au détour d’un livre ou d’un film !

Colette : Et sinon pour répondre à ta question très intéressante, oui, oui, oui ça m’arrive même souvent en fait d’aller découvrir une œuvre, un endroit, une musique citée dans un film ou un livre. Là tout de suite, je repense au roman Nos étoiles contraires qui évoquait Le journal d’Anne Franck. J’avais lu le Journal de cette brillante apprentie écrivaine quand j’étais ado, et j’en avais été comme émerveillée, mais de retrouver des bribes de ce que j’avais pu éprouver jadis dans ce roman ça m’a vraiment donné envie de me replonger dans ses écrits et, heureux hasard, cette année-là, nous sommes partis à Amsterdam avec mon amoureux pour notre premier week-end en tête à tête depuis des années, et nous avons eu la chance, sur un coup de tête une fois sur place, de visiter l’Annexe, l’endroit où Anne Franck et sa famille ont passé deux ans de clandestinité. Quand j’y repense ça me parait presque magique ce hasard des évènements… Je pense aussi au roman de Gary D. Schmidt, Jusqu’ici tout va bien que j’ai tellement, tellement aimé. Il y est question des dessins d’oiseaux d’Audubon. Et ça m’a fasciné tout au long de ma lecture. J’aimerais les voir en vrai.
Ce que j’ai aussi beaucoup aimé c’est de découvrir l’auteur lui-même dans sa BD, nous délivrant une sorte de message plus intime sur le pouvoir des œuvres d’art, sur celles qui nous accompagne dans des moments de peur, de désarroi : qu’as-tu pensé de cette scène où on le voit avec ses enfants au Louvre devant l’Allégorie des cinq sens ?

Lucie : J’ai bien aimé ce passage de l’auteur au Louvre avec les enfants. Ce petit moment d’intimité (vraie ou fausse, on s’interroge et ça fait partie du plaisir) partagée est très mignonne.
Cela montre aussi le rôle de la transmission. Ce papa emmène ses enfants au musée pour leur montrer les toiles dont il s’est inspiré pour sa dernière BD, mais il leur raconte aussi sa rencontre avec cette œuvre, ses ressentis et il écoute les leurs, qui peuvent être différents. C’est assez bien vu je trouve.
Et j’aime aussi le message sur le réconfort qu’une œuvre peut nous apporter à un moment de notre vie. J’en suis totalement convaincue et je soupçonne que toi aussi !

Colette : Oui, pour moi c’est la musique qui joue cette fonction de réconfort. Un coup de blues et hop, j’écoute On ne change pas de Céline Dion 😉
Qu’as-tu pensée des 2e et 3e de couverture qui présentent tous les tableaux avec les personnages qu’on retrouve dans la BD ? Y vois-tu une volonté didactique d’initier les lecteurs/lectrices à l’histoire de l’Art ou simplement un moyen de rappeler le cadre spatial de l’histoire ? 
Ce procédé m’a rappelé ce qu’a fait Anthony Browne dans Les Tableaux de Marcel.

Lucie : J’ai l’impression que de plus en plus de livres proposent des documents pédagogiques en fin d’ouvrage, quand l’histoire s’y prête. Ou alors j’y suis plus sensible depuis que je suis maman /enseignante ! J’aime assez parce que ça ancre le récit dans la culture, l’Histoire ou autre.
Ici, c’est intéressant de pouvoir regarder les tableaux tels qu’ils sont sans avoir besoin de se rendre au Louvre (ce qui de toute façon serait compliqué en ce moment). D’autant que l’auteur les a quand même beaucoup modifiés ! Je le vois plus comme une mini initiation à l’histoire de l’art, surtout du fait de l’explication des vanités.
Ce que j’apprécie c’est que ces explications soient simples, et que le lecteur ait le choix de les lire ou non selon son envie. J’imagine que pour certains l’histoire se suffit à elle-même et c’est très bien aussi. Mais pour les petits curieux, avoir un début d’explication est agréable.
Je ne connais pas Les tableaux de Marcel, de quelle manière est-ce exploité ?

Colette : Tu vas adorer Les Tableaux de Marcel. On y retrouve le petit singe anthropomorphe d’Anthony Browne, dans un album où il se retrouve dans des tableaux célèbres mais légèrement modifiés pour coller à l’univers de l’auteur. C’est un véritable jeu entre le style de Browne et celui des grands peintres. Et à la fin de l’album il y a une notice descriptive de chaque tableau cité.
Est-ce que tu as été sensible à l’univers graphique de l’auteur ?
J’ai apprécié le décalage entre les œuvres parfois reproduites de manière très fidèle et le dessin plus moderne du dessinateur.

Lucie : À la première lecture j’ai clairement été déçue par les dessins des personnages. Il faut dire que dans ma découverte du Louvre en BD, celle-ci arrive après Enki Bilal et Jirô Taniguchi dont j’aime beaucoup le style. Cela me rend probablement exigeante !
Du coup, je suis partagée quant aux choix graphiques de Jean Dytar. Il faut tenir compte du fait que cette BD est destinée aux enfants et que les dessins doivent être adaptés. Cependant, dans une BD ou un album ayant l’art pictural comme univers central je suis d’autant plus sensible au trait. L’auteur s’est approprié les personnages des différents tableaux, et c’était nécessaire. Mais j’aurais aimé un rendu un peu plus travaillé pour les personnages issus de ces tableaux. Les reproductions d’œuvres sont effectivement très réussies : peut-être aurait-il pu utiliser ce talent pour accentuer l’écart entre les œuvres prenant vie et les personnages « réels », comme il le fait au début, lors de la visite du musée du petit garçon avec sa classe ? Je trouve que ce que tu appelles “le dessin plus moderne” aurait été plus approprié s’il avait été réservé aux visiteurs du Louvre. Mais c’est vraiment une question de goût.
Cela ne t’a pas gênée ?

Colette : Cela ne m’a vraiment pas gênée mais je n’ai pas les éléments de comparaison en ta possession ! Et je ne connaissais pas du tout cet auteur, ce fut l’occasion de découvrir son univers.
Si tu devais conseiller cette BD à quelqu’un, sur quel aspect insisterais-tu ?

Lucie : Je ne connaissais pas Jean Dytar non plus, mais j’ai regardé ce qu’il a fait d’autre et sa Florida m’a tapé dans l’œil. Je ne compte pas m’arrêter à cet avis en demi-teinte ! Concernant cette BD, c’est quand même un beau point de vue sur le musée du Louvre. Je trouve qu’elle met l’art à la portée de tous, notamment grâce à ce discours sur les chefs d’œuvre et au choix de mettre en lumière une œuvre peu connue, même des amateurs. C’est ludique et ça donne envie d’aller au musée découvrir ces trésors méconnus ! Je ne sais pas trop à qui je recommanderai cette BD : à des enfants déjà sensibles à l’art ? Au contraire à des enfants pour lesquels ce serait un premier contact pas trop écrasant ? 
En tout cas j’ai trouvé qu’elle était très sympa en lecture partagée (ou commune !), pour discuter de tous les thèmes et de notre vision des œuvres d’art.

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Cette lecture commune et notre intérêt commun pour l’art nous ont donné envie de présenter d’autres ouvrages documentaires ou imaginaires sur ce sujet. Retrouvez nos sélections à la rentrée !

Et pour patienter jusque-là, le catalogue des bandes dessinées de “Louvre éditions” est ICI.