Lecture Commune : Les Amoureux

Aujourd’hui, nous parlons d’une bd/album parue cette année aux éditions La Joie de Lire : Les Amoureux de Victor Hussenot avec sa belle couverture rouge et ses deux petits personnages.

Véritable COUP DE CŒUR pour Bouma, grande lectrice de BD, qui a décidé d’inviter Isabelle à échanger ses impressions sur ce titre.

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Bouma : Connaissais-tu le travail de Victor Hussenot avant que je t’en parle ? Si non, quel aspect t’a donné envie de le découvrir ?

Isabelle : Non, je ne le connaissais pas du tout. Nous aimons beaucoup les BD à la maison, mais ce n’est pas un support que je lis depuis toujours et il me reste énormément d’auteurs et d’albums à découvrir ! Quand tu m’as parlé de Victor Hussenot, j’ai regardé rapidement ce qu’il avait fait et j’ai été très intriguée par son graphisme très singulier.

Et il faut dire que la belle couverture rouge a attisé ma gourmandise ! Sa texture donne envie de la saisir, le ciel étoilé que l’on devine en arrière-plan invite à la rêverie et la danse des deux amoureux dégage une gaieté et une énergie communicatives

Et toi ? Qu’avais-tu lu de lui et qu’est-ce qui t’a donné envie de lire Les amoureux ?

Bouma : Moi, je suis tombée sous le charme de sa première BD jeunesse : Au pays des lignes qui a créé les petits personnages rouge et bleu des Amoureux ; et puis après j’ai lu Les étoiles du temps qui entraine le lecteur dans un questionnement presque métaphysique.
En fait, j’aime le fait que son travail graphique ne ressemble en rien à ce que j’ai l’habitude de voir et de lire. Alors quand j’ai vu que ce titre avait cette même particularité… j’ai sauté sur l’occasion.

 


Si tu devais résumer l’histoire ? Difficile travail pour un album qui n’a pas de texte, mais que dirais tu ?

Isabelle : Il s’agit, comme on l’aura compris, de deux amoureux esquissés, comme nous y reviendrons je pense, chacun d’une couleur – rouge pour elle, bleu pour lui. Nous les découvrons endormis et tendrement enlacés, mais une goutte de pluie tombe, suivie d’une autre… C’est le début d’une série de péripéties qui s’enchaînent sans discontinuer, faites de petits moments partagés, d’embûches, de retrouvailles. Ta question n’est pas facile, car il y a plusieurs niveaux de lecture : on peut voir ces aventures comme une métaphore de ce qui fait le sel et le charme de toute relation amoureuse ! Et toi, que dirais-tu de cette histoire ? Comment as-tu perçu cette narration sans texte ? 

Bouma : Moi je suis une grande fan du “sans texte” de manière générale pour plusieurs raisons. D’abord ce style permet de s’immerger complètement dans une narration uniquement graphique (qui peut parfois être déroutante) ; ensuite il permet à chacun de comprendre l’histoire différemment, ce qui, enfin, permet à tous les lecteurs quelque soit leur âge, leur culture, leur langue… de partager un moment de lecture.

Après, je trouve que Victor Hussenot exploite à merveille ce type narratif. Effectivement, il y a une belle métaphore de la relation amoureuse (avec ses hauts et ses bas). Les deux petits personnages ne racontent pas totalement la même histoire si l’on regarde bien. Chacun avec sa couleur en écrit une vision, un morceau… Et les deux ensemble forment parfois un tout, parfois se cherchent ou se répondent…

Pour moi la grande originalité de cette BD vient de là. Es-tu d’accord ?

Isabelle : Ce que tu dis sur le “sans texte” me parle beaucoup. Je n’ai jamais pensé à ce format comme à un support d’échanges interculturels, mais c’est une idée très belle ! Ici, les illustrations se suffisent effectivement à elles-mêmes : les deux amoureux sont si expressifs que l’on comprend tout. Et l’auteur déborde d’ingéniosité pour nous transmettre leurs idées, leur état d’esprit, leurs rêves et leurs terreurs, notamment en utilisant des bulles de pensée. J’ai peut-être une petite réserve en revanche sur la trame narrative. Comme je le disais, nous assistons à une série de péripéties, mais il m’a peut-être manqué une grande intrigue qui aurait été l’arc narratif principal permettant de lier l’ensemble, de la première à la dernière page. Cela dit, comme toi, j’ai été bluffée par la finesse que Victor Hussenot parvient à insuffler à partir d’un principe de base qui peut paraître simple – des lignes rouges, des lignes bleues qui se rapprochent, s’entremêlent, s’entrechoquent, évoluent de façon parallèle, divergent pour mieux se retrouver.

Il y a encore beaucoup à dire sur la forme de cette BD : qu’est-ce qui t’a frappée de ton côté ?

Bouma : Pour moi c’est l’exploitation de la page ! On ne retrouve pas les cases traditionnelles de la BD mais une diversité de propositions narratives impressionnantes. Parfois le dessin s’étale sur toute la page ; il peut aussi être découpé en 2, 3, 8 petits dessins pour montrer soit une immobilité, soit au contraire une intense activité… La découpe est à l’horizontale ou à la verticale en fonction des besoins des petits personnages… La seule contrainte semble être la lisibilité de l’histoire.

En fait ce que je trouve hallucinant c’est qu’on a cette impression de fluidité dans le trait de stylo. En lisant cet album, on se dit que l’on peut nous aussi faire une histoire comme celle-ci, vite fait, sur le coin d’une table ou d’un cahier. Alors qu’il n’en est rien. Cette impression de facilité cache un très gros travail à mon sens.

Isabelle : Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi. Je me suis dit que j’avais envie d’offrir cette BD à plusieurs personnes de mon entourage qui aiment s’évader dans des dessins gribouillés au stylo bille, me disant qu’elles sous-estiment probablement les potentialités de ce type de dessin ! Mais comme tu le dis, il doit y avoir un énorme travail pour parvenir à incarner ainsi l’histoire en s’affranchissant à ce point des codes de la bande-dessinée. Je serais super curieuse de savoir comment Victor Hussenot a travaillé concrètement.

Une autre originalité formelle concerne le décor. Généralement réduit à sa plus simple expression – une page blanche, une forme grise évoquant un nuage, l’esquisse d’un rocher ou d’une marée montante… – il est, au fil des pages, de plus en plus façonné par l’imagination des deux amoureux, donnant l’impression d’un univers intérieur plus foisonnant (ou peut-être plus intéressant) que le décor extérieur.

As-tu également perçu l’imaginaire et la force des idées comme un thème essentiel de cette BD ?

Bouma : Oui, et tu le formules très bien. Finalement l’espace dans lequel les personnages évoluent semble être façonnés par eux (surtout quand ils finissent par avoir un crayon entre les mains). De manière générale, je trouve que cette BD est une ode à l’imagination.

Isabelle : J’ai trouvé cela très fort. La BD arrive, sans aucun texte, à parler de la complicité qui naît de l’invention de rêves communs, de la construction d’idées communes qui sont ensuite concrétisées, même si elles peuvent donner lieu à des fâcheries. Tu disais toute à l’heure que l’histoire racontée par chacun n’est pas exactement la même : il y a par exemple cette scène de fête où il a l’impression de danser seul alors qu’elle raconte une histoire où ils sont ensemble. Chacun a sa subjectivité, mais les rêves qu’ils dessinent chacun avec leur crayon s’entremêlent et s’unissent sous nos yeux. C’est beau !

J’aimerais bien avoir ton avis sur le public à qui cette BD se destine. Le thème de l’amour n’est pas forcément quelque chose qui parle beaucoup aux enfants, non ? Mais après tout, une BD sans texte se prête peut-être justement mieux qu’un long discours pour leur raconter toutes ces choses de la vie ?

À qui aurais-tu envie de faire partager cette lecture ?

Bouma : Moi, je la conseillerais à tous les âges. Les petits personnages ne donnent pas l’impression d’avoir un âge particulier, ce qui permet une identification globale quelque soit l’âge. Et comme on le disait tout à l’heure, les plus jeunes y verront une aventure extraordinaire tout droit sortie de l’imagination des personnages quand les plus âgés y découvriront une métaphore de la relation amoureuse. En tout cas, chez moi, tout le monde l’a lu.

En fait, je me disais que tout est dans le titre. Car si on le change on peut faire une toute autre lecture de cette BD, non ?

Isabelle : Mais oui ! Tu as raison. Le thème de la force des pensées et des rêves, nés de son imaginaire ou insufflés par un proche comme ici, qui peuvent nous permettre de soulever des montagnes et de faire face aux pires des tornades, me semble aussi présent que celui de l’amour, mais il y a un effet de cadrage très fort par le titre. Les critiques que j’ai lues insistaient toutes sur la métaphore de la vie amoureuse, mais il n’y a pas que ça. Et comme tu le dis, ces silhouettes à peine esquissées facilitent l’identification : elles pourraient appartenir à tout le monde.

Est-ce que tu as un passage que tu as particulièrement aimé ?

Bouma : Mon passage préféré… bien difficile à dire. Disons que le passage autour de la musique m’a beaucoup parlé, et la dispute à coup de géant armé m’a bien fait sourire. Et toi ?

Isabelle : J’ai adoré les passages où chacun des Amoureux donne libre cours à son imagination, pour le plus grand bonheur de l’autre. Il y a une double page où cet imaginaire est à la fois foisonnant et révélateur de leur personnalité respective. Il se sent bien dans son univers à elle, pourtant fait de falaises escarpées et arides à mille lieues de son propre imaginaire luxuriant, évoquant plutôt une sorte de forêt vierge pleine de vie… qu’elle semble prendre plaisir à explorer. Il y a aussi une scène rigolote qui ressemble presque à un jeu vidéo dans lequel le chemin vers l’être aimé est semé d’embûches. Je parie que ce clin d’œil à un autre univers amusera les enfants !

Bouma : Dernière question : est-ce que cette lecture t’aura donné envie de découvrir le reste de l’œuvre de Victor Hussenot ?

Isabelle : Oui, absolument ! Et avant tout, les précédents volets des aventures de nos deux Amoureux. Au pays des lignes m’intrigue énormément, j’ai très envie de continuer à explorer l’univers graphique de cet auteur avec cet album-là et je pense qu’il intéressera toute la famille. Merci beaucoup à toi pour cette découverte !

 

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Pour en savoir plus, voici les liens vers l’article de Bouma et d’Isabelle sur leurs blogs respectifs. On espère avoir attisé votre curiosité et vous avoir donné envie de découvrir cette BD !

Nos coups de coeur d’Avril

Le mois d’avril est terminé et les blogueuses d’A l’ombre du grand arbre vous ont montré leurs tables de chevet et leurs PAL (Pile à Lire) et PAC (Pile à Chroniquer). Découvrez cette semaine leur coup de cœur mensuel.

Aurélie a profité d’un réveil très matinal pour lire dans son jardin et se plonger dans le roman “La vie dure trois minutes” d’Agnès Laroche chez Rageot. Une histoire sur la reconstruction suite un drame et sur la danse, le tango précisément.  Automne, une lycéenne, a eu un choc un jour de juin. Depuis ce jour, elle reste cloîtrée chez elle et a éteint son téléphone. Elle décide d’écrire ce qui s’est passé pour surmonter cette épreuve. Nous sommes plongés dans ses pensées entre le présent et le passé. Un texte court et intense.

Son avis

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Bouma a dévoré le dernier Prix BD Jeunesse du Festival d’Angoulême à savoir Le Prince et la Couturière de Jen Wang. Ce gros comics propose une histoire originale où les protagonistes cherchent à se définir dans une société qui le fait pour eux, le tout sur fond de podium de la mode. Une très belle proposition qui ne plaira pas qu’aux filles malgré le sujet et la couverture qui pourraient le suggérer.

Son avis.

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HashtagCéline a eu la chance de faire une virée dans les années 60 sur les routes américaines en compagnie d’un trio attachant et très touchant. Avec Toffee Darling de la talentueuse Joanne Richoux paru chez Sarbacane, HashtagCéline est rentrée de ce road trip la tête pleine de souvenirs, “les yeux liquides”, le vague à l’âme et la sensation que le voyage avait été trop court…

Son avis.

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Isabelle et ses deux flibustiers, sur leur île aux trésors, ne résistent jamais à l’appel d’une robinsonnade ! Ce mois-ci, ils s’en sont donnés à cœur joie avec Robot sauvage, de Peter Brown (paru en 2017 chez Gallimard Jeunesse). Roz, robot naufragé, doit s’adapter à la vie sauvage. Un roman original qui donne à réfléchir, fait beaucoup sourire et vibrer pour des “personnages” vraiment attachants ! Vivement le tome 2 !

Son avis

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Pépita et son Méli-mélo de livres ont regorgé de pépites en ce mois d’avril mais si je ne devais n’en retenir qu’un, c’est celui-ci car sa forme et son fonds peuvent toucher tout un chacun. C’est l’immense force de la littérature jeunesse ! Un bijou de narration que cette balade de Koïshi d’Agnès Domergue et Cécile Hudrisier chez Grasset jeunesse, petit grain de riz qui suit le fil de sa vie. Un magnifique écrin pour ces aquarelles si légères et si poétiques.

Son avis

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Sophie de La littérature jeunesse de Judith et Sophie voit la vie en 133 couleurs avec ce nuancier encyclopédique ! Une page + une couleur + une anecdote sur son origine, son utilisation, sur un objet qui la symbolise… Voilà le pari réussi de Cruschiform pour Colorama, cet imagier multicolore chez Gallimard jeunesse.

Son avis

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Chloé (Littérature enfantine) s’est plongée avec bonheur dans les mystères du développement du langage du jeune enfant avec La la langue, un album qui explique aux enfants comme aux adultes comment le petit humain devient doué de parole. Une lecture à la fois ludique et instructive.

Son avis

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Alice d’A lire aux pays des merveilles est tombée sous le charme d’un roman ado dont l’histoire est aussi dure et poétique que l’annonce son titre.

Toute la beauté du monde n’a pas disparu de Danielle Younge-Ullman ou l’histoire d’une reconstruction personnelle au milieu d’une nature hostile pour enfin accepter l’inacceptable. Une juste dose de réalité et de légèreté pour ne plus décrocher de cette lecture dont on ne ressort pas indemne. De route beauté !

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Bonnes lectures à vous et rendez vous le mois prochain !

 

Nos coups de coeur de mars

Le printemps est arrivé. Avec l’arrivée des beaux jours, les premiers bourgeons sortent et chez A l’ombre du grand arbre, c’est aussi le moment de présenter nos coups de cœur mensuels.

 

Pour Aurélie, ce fut la fraîcheur printanière dégagée par la premières lecture d’Emile Cucherousset, dernier opus de la collection polynie et elle fut séduite aussi par le couple du roman de Sara Barnard, qui évoque la rencontre d’un ado sourd et d’une jeune fille “muette”.

Pombo courage d’Emile Cucherousset et Clémence Paldacci-Collection Polynie-Mémo éditions

Et plus si affinités de Sara Barnard chez Casterman

Lire ses avis ici et .

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Pour Sophie, le printemps est signe de zénitude et de doigts de pieds en éventail ! Elle vous propose de découvrir le dernier album de Sandra Le Guen (une ancienne branche de l’arbre) avec vos tout-petits et leurs petons sûrement aussi joueurs que ceux de cette histoire !

“Les pieds en éventail” de Sandra Le Guen et Marjorie Béal chez Les p’tits bérets.

Son avis ICI.

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Pour Bouma, c’est une lecture pleine de compassion qui a retenu son attention. Sophie Adriansen sait parler des sujets difficiles avec délicatesse et empathie. Ici, elle livre l’histoire d’une jeune fille dont le papa, malade, perd peu à peu l’usage de son corps…

Papa est en bas de Sophie Adriansen chez Nathan, 2018

Son avis ICI.

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Pour Pépita, c’est un arbre qui a fait vibrer son cœur de lectrice en mars : un album aux illustrations si délicates qu’elles constituent des tableaux à elles seules et un texte si sensible sur la transmission entre une petite fille et sa grand-mère, autour d’un secret. Autre personnage et pas des moindres : un arbre confident, immuable dans sa beauté tranquille. Et quoi de mieux qu’un arbre sous l’Ombre du Grand Arbre !

L’arbre de Sobo, de Marie sellier et Charlotte Gastaut, Réunion des Musées Nationaux

Son avis ICI

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C’est sans conteste en lisant le très bel album La balade de Koïshi d’Agnès Domergue et Cécile Hudrisier paru chez Grasset Jeunesse qu’HashtagCéline aura eu ses plus belles émotions. Au gré d’une promenade, sur le chemin de la vie, en compagnie de ce petit personnage né d’un grain de riz, elle s’est émerveillée de la douceur et de la poésie de chaque mot, de chaque illustration. Un livre-objet magnifique à offrir, à s’offrir et à faire découvrir.

La Balade de Koïshi d’Agnès Domergue illustré par Cécile Hudrisier, Grasset Jeunesse

Son avis ICI.

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Sur l’île aux trésors, le coup de cœur a été unanime pour Les sept étoiles du Nord, premier roman de l’autrice écossaise Abi Elphinstone, tout juste paru chez Gallimard Jeunesse. Une lecture qui nous transporte pour des aventures palpitantes dans un univers de glaces, de forêts boréales et de tribus qui évoque la mythologie nordique !

Son avis ICI.

 

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Interview : 16 nuances de première fois

Voilà quelque temps qu’on avait envie de vous proposer des interviews sous l’arbre. Quoi de mieux qu’une première qui parlerait des premières fois ? Nos parrain/marraine sont donc Manu Causse et Séverine Vidal qui ont coordonné le collectif et original recueil de nouvelles 16 nuances de première fois, paru chez Eyrolles, en septembre 2017.

La 1ère fois que vous avez eu cette idée, c’était qui ? quand ? comment ? pourquoi ? 

Séverine Vidal : Il y a quelques années, j’avais déjà imaginé un projet similaire, qu’on avait appelé le Projet X, avec 10 auteurs. Nous n’avions pas trouvé d’éditeur et le projet était mort comme ça (mais nous avait valu un échange de centaines de mails et beaucoup de fous rires !). L’année dernière, Manu (avec lequel on a co-écrit Nos Coeurs tordus) m’a parlé d’une idée qu’il avait eue, celle de nouvelles pour parler de sexe aux ados, loin des clichés véhiculés par les films porno. Il avait déjà évoqué  ce projet avec une éditrice d’Eyrolles, emballée. J’ai fait lire à Manu les nouvelles que nous avions écrites à l’époque. C’était parti !

Manu Causse : C’était à Paris, on marchait avec Séverine. J’étais tout impressionné parce que Paris c’est grand et Séverine aussi. J’étais perdu et pas elle. Et puis elle a dit “oh on avait un projet de nouvelles avec des copains, ça s’appelait X nouvelles, c’était des nouvelles érotiques pour ados mais ça n’a pas marché”, alors j’ai répondu  “ah ouais mais si on parlait plutôt de premières fois” et là elle a dit “pas con”, et c’était complimentaire.

 La 1ère fois que vous en avez parlé à d’autres ? tous/toutes ont consenti ? Y-a-t-il eu des refus ? 

Manu Causse : On en a d’abord parlé à une éditrice, qui s’est enthousiasmée. Ensuite, on a discuté des copines copains et collègues qu’on aimerait inviter avec nous. Certain.e.s ont décliné (plus de garçons que de filles, d’ailleurs) ou ne se sentaient pas inspiré.e.s. Mais pour finir, on s’est retrouvés à 16, alors hop.

Séverine Vidal : La première fois, on a relu les nouvelles du projet X et choisi celles qui convenaient. Pour certains, on a demandé aux auteurs un retravail. On a fait ensuite une liste des auteurs auxquels on pensait spontanément (choix difficile évidemment, il y a tellement d’écrivains qu’on admire en littérature jeunesse …). Les auteurs contactés ont été d’emblée attirés par le projet.

La 1ère fois que vous avez choisi le titre ? Même nombre d’auteurs que d’autrices, une volonté ? 

Séverine Vidal : Manu a eu cette lumineuse idée ! C’est drôle, simple, on joue sur le succès de 50 nuances de grey. Pour la parité, oui c’était voulu. De même qu’on voulait une variété des styles d’écriture, des ambiances choisies (on a du trash, du conte, du poétique, du rigolo, du sensible, de l’anticipation, du zombie, du cru, du doux, … !)

Manu Causse : Allez, on vend la mèche ? Le premier titre, venu en même temps que le project, c’était “15 nouvelles”. Et on voulait 8 autrices et 7 auteurs, parce que la parité, on peut toujours faire mieux. Et puis tout à la fin, on a eu envie d’un 16e texte, et Driss Lange nous en a proposé un juste au bon moment. Cela dit, comme iel ne souhaite pas être inclus.e dans un genre prédéfini, ça ne change pas vraiment les comptes.

La 1ère fois que vous avez lu les textes ? le premier tabou ? la première censure ? la première surprise ?

Manu Causse : On a reçu les textes plus ou moins un par un, en fonction de la rapidité et du planning des autrices et auteurs ; ça a été un plaisir perlé, du coup, pas un choc frontal face à un ensemble de textes. Je n’ai pas de souvenirs de tabous particuliers, on avait envie qu’elles et ils écrivent ce qui comptait vraiment pour elles.eux. Nous n’avons rien censuré, je crois ; simplement, nous avons discuté avec chaque auteur.autrice de sa proposition, de ce qu’on donnait à lire aux adolescents, de nos questions… bref, Séverine et moi, on a un peu joué à l’éditeur.éditrice. Le choix de chacun.chacune m’a toujours surpris au sens très positif du terme – j’ai trouvé que les textes étaient tous très originaux dans leur approche de la sexualité et de la première fois.

Séverine Vidal : On a reçu les textes sur une période d’environ trois mois. Il a eu des rires (la nouvelle de Clémentine Beauvais), de l’émotion (la nouvelle d’Antoine Dole ou de Gilles Abier), des surprises, aucune censure, aucun tabou. On a fait appel à des auteurs, chacun sait très bien trouver sa propre limite, chacun de ces auteurs et autrices sait où  placer la ligne quand on s’adresse à des ados et qu’on parle de sexe et de première fois.

La 1ère fois que vous avez envoyé le manuscrit ? le choix de l’éditeur ? l’organisation de l’ensemble (ordre, couverture, titre) ?

Séverine Vidal : L’éditeur était là depuis le début du projet, donc. C’est Eyrolles qui a choisi la couverture. Un des auteurs n’aimait pas l’image de la sucette. Les autres étaient plutôt séduits. Moi, j’adore cette couv. Je la trouve tout simplement belle. On a beaucoup discuté entre nous de la quatrième. On était contre les petits mots à l’arrière, comme des slogans, on a demandé de vrais adjectifs au lieu des “OMG” et autres “dar”. Nous avons été en partie entendus à ce sujet. L’ordre des textes a été un mini casse-tête : on voulait mettre “Nouvelle notification” en premier pour commencer dans la légèreté. Et finir “A l’ancienne”, pour la dernière phrase qui établit une sorte de “boucle” et parce qu’elle se situe dans le futur. Après, c’est un peu un jeu de tétris : équilibrer dans la parité, ne pas placer trop près l’une de l’autre les nouvelles sensibles et intimistes, ou les plus crues. L’équilibre a été trouvé, je pense.

Manu Causse : On a décidé très vite de travailler avec Eyrolles, parce que c’est le premier éditeur à qui nous avons proposé le projet, et qu’il était emballé. Au début, d’ailleurs, c’était simplement une “maquette” – la description du thème, le titre, quelques textes issus du premier projet de Séverine, le nom des auteurs pressentis… Si le titre n’a pas changé, l’ordre des nouvelles a occasionné un certain nombre d’aller-retours par mail – comme une playlist dans une soirée entre copains. Quant à la couverture, on en est tombés amoureux au premier coup d’oeil…

La 1ère fois que chacun.e a découvert les 15 autres récits ?

Manu Causse : Je ne veux pas dire du mal des collègues, mais Séverine et moi, nous avons reçu quelques mails très impatients au moment des derniers réglages… Tout le monde avait envie de lire l’ensemble des textes, de voir l’équilibre du projet, comment chaque nouvelle entrait en résonance avec les autres. Mais on n’a pas flanché : on ne voulait rien montrer tant que tout n’était pas définitif. Bref, on les a fait patienter… et les retours ont été très enthousiastes. Je crois qu’on se sent tous fiers d’avoir participé à ce recueil.

Séverine Vidal : On a envoyé l’ensemble des textes quand on avait trouvé un ordre qui nous convenait. Et on a reçu des mails enthousiastes !

Le 1er mot qui vient à l’esprit pour évoquer ce projet ? Le meilleur souvenir ?

Séverine Vidal : Le premier mot : collectif ! Un(e) des auteur(e)s nous a écrit un beau mail pour nous dire qu’il (ou elle) était revenu(e) à l’écriture grâce à ce projet. C’était très émouvant. Et évidemment, les premiers articles reçus, qui disent l’émotion ressentie à la lecture et l’importance d’aborder ce sujet en littérature jeunesse.

Manu Causse : Collectif. C’est bête, mais c’est ce que j’aime le plus – qu’on ait réuni ces énergies, ces écritures que j’adore et admire, pour proposer une vision à la fois littéraire (ouah l’autre il a dit un gros mot), réaliste, fantastique, onirique, délicate… bref, ni pornographique ni commerciale de la “première fois”. Le meilleur souvenir ? Je repense à ce moment à Paris avec Séverine, quand on s’est dit “Et si… ?” Le reste en découle.

 

Vous savez ce qu’il vous reste à faire : lisez l’étonnant et nécessaire 16 nuances de première fois de Manu Causse, Séverine Vidal, Gilles Abier, Sandrine Beau, Clémentine Beauvais, Benoît Broyart, Axl Cendres, Cécile Chartre, Rachel Corenblit, Antoine Dole, Chrysostome Gourio, Driss Lange, Taï-Marc Le Thanh, Hélène Rice, Arnaud Tiercelin et Emmanuelle Urien.

Une Preuve d’amour de Valentine Goby

Lorsque j’ai lu ce roman, j’ai été frappée une fois de plus par la délicatesse et la justesse de l’écriture de Valentine Goby. Aussi ai-je entrainé deux arbronautes, Pépita et Colette, à partager cette lecture (et j’espère qu’il en sera de même pour vous).

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Une preuve d’amour de Valentine Goby
Thierry Magnier, 2017 (2013 pour la première édition)

 

Bouma : Avant d’avoir lu ce roman, quels thèmes pensiez-vous y trouver en vous basant sur la couverture et le titre ?

Pépita: Tout de suite à une histoire d’adoption ou de migrants. Comme quoi, la couverture est explicite !

Colette : J’avoue qu’au seuil de ce texte, j’ai pensé lire une aventure en terre africaine, une aventure dans laquelle les héros devraient faire des sacrifices par amour..

Bouma : Pour moi il s’agissait plutôt de voyage avec cette jeune fille qui regarde au loin et la carte qui dessine les cheveux du visage central.
Et que raconte l’histoire finalement ?

Pépita : Le lecteur est transporté dans une classe, en cours de français, avec le texte des Misérables de Victor Hugo qui est étudié. Le professeur essaie de faire accoucher ces esprits une réflexion sur un personnage en particulier, celui de Fantine qui abandonne Causette. Mauvaise mère ou non ? Le débat est lancé, la discussion est vive… Abdou se lève d’un coup et quitte la classe. Il n’y a que Sonia qui perçoit le malaise du jeune homme et elle décide de l’aider.

Colette : Cette histoire est celle d’un amour naissant, un amour qui se tisse autour d’un mystère que le lecteur devra déchiffrer sur les pas du personnage principal, un amour courageux…

Bouma : Quel personnage vous a le plus touché et pourquoi ?

Pépita: et bien, je ne sais pas ! Bien sûr on s’attache d’emblée à Abdou et Sonia, c’est inévitable ! J’ai particulièrement apprécié les adultes dans cette histoire : le prof de français mais surtout le père de Sonia.

Colette : sans hésiter mon personnage préféré est celui du père de Sonia : quel  adulte bienveillant, respectueux, attentif, impliqué ! J’ai toujours eu une tendresse particulière pour ces papas qui s’occupent seuls de leurs enfants ! Pas de misérabilisme dans cette parentalité solitaire, mais des preuves d’amour en veux-tu en voilà !

Bouma : Je rebondis sur ta formulation Colette, non pas UNE mais DES preuves d’amour selon toi. D’amour maternel avec la mère d’Abdou, d’amour paternel avec le père de Sonia, d’accord. Mais n’y a-t-il pas aussi quelques preuves d’amour de la part de ces personnages adolescents ?
PS. Moi c’est le personnage d’Abdou qui m’a touché par sa sensibilité et sa relation au monde. Il dégage une présence même à travers les pages d’un livre.

Que pensez-vous des références à Victor Hugo ? Cela peut-il faire écho même chez des lecteurs qui ne l’ont pas lu ?

Pépita :J’ai trouvé ce procédé particulièrement intelligent, comme quoi les grandes œuvres traversent les siècles sans une ride ! Effectivement, soit on ne l’a pas lu mais je ne pense pas que cela gêne la compréhension de l’histoire (qui est très bien posée par rapport au contexte et à la référence) ou au plus, cela peut donner envie de lire ces pages. J’ai aimé aussi l’attitude de l’enseignant qui ne lâche rien, qui veut mener ces ados dans les derniers retranchements de leur réflexion. J’aurais du coup aimé le connaitre un peu plus aussi. Comme quoi les grandes œuvres ont toujours une résonance et que chacun peut s’identifier aux personnages à l’aune de sa propre vie. C’est aussi un roman sur la force de la littérature.

Colette : Absolument car oui j’ai honte  mais je n’ai jamais lu Les Misérables et j’ai parfaitement saisi à quel point cette référence était précieuse pour délier les nœuds en boule dans le cœur d’Abdou et Sonia. C’est un des miracles de la littérature : son précieux pouvoir cathartique ! Et puis je ne peux qu’apprécier un roman qui commence par une lecture analytique en cours de Français.

Bouma : Aviez-vous déjà lu d’autres romans de Valentine Goby ? Comment décririez-vous sa plume ?

Colette : J’avais lu Kinderzimmer offert par notre Carole lors de mon premier swap de Noël à vos côtés mes arbronautes et j’avais été bouleversée… Pour de nombreuses raisons, parce que c’est un roman essentiel sur la femme, son corps, la maternité quand tout vous prive de cette féminité, de ce corps, de cette maternité puisque l’histoire se déroule en grande partie à Ravensbrück… Je n’ai pas retrouvé le même style dans Une Preuve d’amour. Je ne saurais trop expliquer pourquoi. Parce que les choses n’y sont pas aussi complexes sans doute, parce que tout va très vite dans Une Preuve d’amour, le rythme de la narration est beaucoup plus basé sur le déroulé des évènements (comme souvent dans la littérature ado, me semble-t-il) que sur l’exploration des abysses de l’esprit humain !

Pépita : Je n’ai rien lu d’autre d’elle en jeunesse. Celui que tu cites Colette me tente depuis longtemps mais je n’ai pas encore eu l’occasion de le lire. Par contre, je l’ai lue en littérature adulte et j’ai notamment été embarquée par Un paquebot dans les arbres chez Actes sud. C’est une auteure qui a le don des personnages je trouve. Elle leur donne, malgré les situations qu’ils vivent souvent difficiles, une sorte d’élan de vie qui bouscule.

Bouma : Moi j’avais déjà lu Le Voyage immobile dans la collection d’Une seule voix chez Actes Sud Junior. Un texte très court encore plus que celui-ci, sur le handicap et la différence, qui avait su me toucher.
Pour Une preuve d’amour, certes les évènements conduisent la marche mais je trouve que la plume de Goby sait questionner le lecteur, l’interroger sur sa place dans le monde et dans la société.

 

Au final, Valentine Goby livre un roman plein de sens où littérature et réalité se font échos dans la quête de sens et la recherche identitaire.

Pour aller plus loin, retrouvez nos avis sur ce roman :

Colette

Pépita

Bouma