Claude Ponti, un classique ?

Pour inaugurer notre premier rendez-vous avec les “classiques de la littérature jeunesse”, un premier nom est venu à l’esprit d’Ada : Claude Ponti. Tout d’abord parce qu’il écrit maintenant depuis plus de 30 ans pour la jeunesse et que ses œuvres semblent passer l’épreuve du temps et puis parce que dans ses albums, le sens tourbillonne comme la langue et les images qu’il crée pour nous inviter à y penser.

“Mon auteur préféré”, école des loisirs.

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Dans la vitrine de sa collection d’histoires précieuses, Ada a mis au premier plan le fabuleux album intitulé L’arbre sans fin.

Voilà pourquoi, en 10 raisons !

  1. Parce qu’il y est question d’une quête initiatique, celle d’Hipollène, petite créature zoomorphisée comme seul sait en inventer Claude Ponti et que cette quête est pleine d’épreuves à relever.
  2. Parce que cet album est un voyage, obscur et lumineux à la fois, mais en même temps un précieux retour aux sources.
  3. Parce que le merveilleux y est foisonnant que ce soit à travers les personnages, l’arbre (presque) sans fin, l’époque indéfinie, les monstres, les passages vers des univers souterrains ou aériens, les métamorphoses de l’héroïne et son courage exemplaire.
  4. Parce que le thème de la transmission de mère en fille, de grand-mère en petite fille y est merveilleusement orchestré.
  5. Parce que l’inventivité de l’auteur dans la manière de nommer ses personnages est d’une créativité jubilatoire, en témoigne la page 23 où Hipollène arrive devant la plus ancienne racine de l’arbre sans fin, “la Mère-Vieille-du-Monde” où elle écoute “la brume de musique qui lui chante la chanson de l’arbre. Avec la voix de toutes ses Grand-mères.” On peut alors entendre cette litanie poétique : “Aubière-l’aventureuse, la première a planté la maison. Ensuite il y eut : Florée-Zon-Déramée-La-Grande-Enfanteuse, Pousse-Touffue-L’Embrouillée-Des-Narines, Brindillonête-L’Apamarante…”
  6. Parce que la vie y est un arbre, un arbre sans fin dont on découvre les frontières en le parcourant.
  7. Parce que la lectrice, le lecteur y apprend à se construire de quoi affronter ses peurs, même les plus lointaines, les plus enracinées.
  8. Parce que la mort y est sublimée avec une poésie infinie dès les premières pages : “Grand-mère est portée dans son berceau de voyage sur la branche d’été, jusqu’au bord de la nuit. Son nom de vie était : Orée-d’Otone-La-Tisseuse-De-Contes.”
  9. Parce que ce texte ressemble à s’y méprendre à un texte fondateur, Odyssée intemporelle à hauteur d’enfant.
  10. Parce que c’est un album qui nourrit l’enfant en chacun de nous en montrant, sans le dire, ce que c’est que grandir, se choisir un nom, devenir soi-même, sans renier son héritage, en s’élançant vers son avenir.

Pour Pépita, maman de famille nombreuse, c’est ce titre qui lui vient immédiatement à l’esprit : Le catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer.

Résultat de recherche d'images pour "le catalogue de parents ponti""Catalogue de 10 raisons !

  1. Parce que c’est un grand format et que j’aime les grands livres pour mieux s’y plonger ! Et ce titre, il est génial !
  2. Parce qu’il n’y a pas de raison : pourquoi les enfants n’auraient-ils pas le droit de vouloir changer de parents ? (parce que oui, ça arrive aux parents d’être parfois effleuré par l’idée-mais seulement effleuré !- de changer d’enfants….mais chut ! C’est un secret…).
  3. Parce que Claude Ponti n’a pas son pareil pour aborder avec humour et ses jeux linguistiques uniques des sujets si importants.
  4. Parce que tout se tient dans cet album : c’est vraiment un catalogue de parents avec service après-vente, bon de commande,  et tout et tout ! Claude Ponti pense à tout.
  5. Parce que sous l’humour, Claude Ponti tend à la fois aux parents et aux enfants un miroir de leurs propres travers, en laissant aux enfants la priorité du regard et ça, c’est drôlement fort !
  6. Parce que le processus d’identification ainsi mis en marche permet de prendre du recul et de mieux savourer au final ses propres parents, qu’on échangerait finalement pour rien au monde !
  7. Parce que cet album renforce les liens d’amour parents/enfants et vice versa, parce que hein, les parents, faudrait aussi faire des efforts de temps en temps ! Pas toujours que les enfants !
  8. Parce que rire en famille, il n’y a rien de meilleur !
  9. Parce que cet album peut permettre de se dire des choses qu’on aurait peut-être pas osé se dire : C’est quoi un bon parent ? Comment tu perçois les tiens ? Tu voudrais en changer toi ? Pourquoi ?
  10. Parce que, parce que, parce que, il est chouette tout simplement ! 🙂

 

Pour Solectrice et les Lutines, c’est Blaise et le château d’Anne Hiversère qui s’impose.

10 raisons pour vous convaincre !

  1. Parce que c’est tellement chouette d’ouvrir ce livre géant et de se glisser tout entier dedans !
  2. Parce qu’on peut compter les poussins tout en admirant les décors accueillants.
  3. Parce c’est un album coloré, qui foisonne de personnages. Quel bonheur de chercher à chaque page Blaise le poussin masqué.
  4. Parce qu’il regorge de trouvailles graphiques et lexicales pour donner de l’élan à notre imaginaire. On savoure ces mots tirés du chapeau de Ponti. Comme on aime éclapatouiller la farine, splitouiller la pâte avant de la rataplatisser ou tarislouper les crèmes ! On s’autorise toutes les folies avec ces poussins facétieux.
  5. Chaque jour nous apporte des surprises de taille… Allez donc voir à la page 16 !
  6. Parce qu’entre la forêt de champignons au chocolat, le sucre des cimes, la fabuleuse cueillette des fruits et la Tatouille, cet illustré à de quoi satisfaire notre gourmandise !
  7. Parce qu’on se régale les yeux en découvrant l’immense gâteau : on salive devant les 10 étages de ce phénoménal château (biscuit, crème, chocolat, croquant, mousse, biscuit, etc.).
  8. Parce qu’on fait partie de la fête : des préparatifs jusqu’à la dégustation toute en onomatopées. “C’est tellement irrésistibilicieusement incroyabilicieux” !
  9. Parce qu’on s’amuse follement à chercher les personnages invités par Blaise aux pages 38-39, autant de références littéraires et cinématographiques qui parlent à toutes les générations. On peut aussi les retrouver en partant des noms listés sur les pages intérieures de la couverture.
  10. Parce que Ponti nous invite dans un univers intemporel, cocasse et vivant. Et parce qu’il ne laisse rien au hasard, jusqu’au code-barres qu’il intègre dans ses illustrations de couverture quand on referme le livre mais qu’on n’a pas vraiment envie de le quitter.

 

Sur leur île au trésor, Isabelle et ses garçons ont eu envie de vous parler d’un album grand comme un univers, qui nous fait entrer dans la vallée où vivent les étranges et sympathiques créatures que sont les Touims…

10 raisons parmi d’autres de sauter à pieds joints dans la vallée !

  1. Pour l’objet-livre, son grand format qui sublime des illustrations foisonnantes et fascinantes, et toutes les petites surprises qui se nichent un peu partout (jusqu’au code barre) et que les enfants n’ont pas leur pareil pour repérer.
  2. Pour la mignonnerie irrésistible de ses petits protagonistes, adorables boules de poil pleines de vie, de créativité et de bonne humeur.
  3. Parce que les aventures des Touims nous font du bien et nous font grandir, à la manière des histoires universelles qui nous parlent de la vie – ses joies, ses peurs, ses colères, ses moments de contemplation et d’agitation, ses secrets et ses surprises. La fantaisie n’est-elle pas le meilleur moyen d’appréhender tout cela ?
  4. Pour l’immense plaisir de laisser l’imagination sans borne de Claude Ponti repousser les frontières de notre horizon, avec notamment mille inventions réjouissantes, de la Balanquette, géniale combinaison de balançoire et de banquette, aux épatantes embarcations que sont les arbres Abato…
  5. Parce que Claude Ponti est le maître des jeux sur les sonorités des mots et des noms (notre palme spéciale, après avoir longuement débattu, à Olie-Boulie, petit frère du narrateur). Cette histoire pourrait n’avoir aucun sens, elle resterait jubilatoire pour cette drôle de musique qui résonne comme une comptine et ravit les enfants.
  6. Parce que c’est une vraie monographie du monde des Touims et que l’alliage de la fantaisie et d’une présentation quasi-scientifique, avec force schémas et cartes à la clé, est tout simplement réjouissante.
  7. Parce que cette lecture nous donne l’envie de savourer la vie qui fourmille dans la nature, de nous laisser bercer par le rythme rassurant et inexorable des saisons qui passent…
  8. Pour la gaieté entraînante des Touims dont l’entrain à inventer mille jeux est communicatif – avec une mention spéciale pour leur technique de construction de bonhommes de neige !
  9. Pour l’invitation à rêver sans limite, qu’il s’agisse de la double-page où le petit narrateur contemple le large à la façon du célèbre tableau de Caspar David Friedrich, ou de la joie ressentie à l’idée de voler en se laissant emporter par un grand vent ou de débarquer sur l’île molle, entièrement comestible…
  10. Pour la page finale qui nous prend de court en renversant radicalement la perspective.

Dans le Petit Bout de Bib(liothèque) de Bouma, ce sont de joyeux poussins que l’on retrouve. Personnage emblématique de l’œuvre de Claude Ponti, on retrouve le poussin dans bien des ouvrages mais Tromboline et Foulbazar sont vraiment à part.

10 petits bouts d’explication

  1. le petit format à l’italienne est parfait pour les petites mains ;
  2. Tromboline et Foulbazar sont deux poussins espiègles, joueurs et inventifs (et on aimerait bien être comme eux) ;
  3. avec peu d’éléments pour chaque histoire, Claude Ponti imagine pourtant un univers qui regorge de trouvailles tant dans le vocabulaire que dans le dessin ;
  4. Le Château fort ou bien encore L’avion entrainent les petits lecteurs dans des constructions follement imaginables ;
  5. Les Masques ou Le chien et le chat recommandent vivement d’apprendre à se déguiser pour devenir un autre ou se retrouver soi-même ;
  6. les personnages évoluent au fur et à mesure de leurs aventures. ils ne murissent pas vraiment mais leurs traits oui ;
  7. on retrouve forcément tous les jeux de mots chers à Ponti (le nom de ses héros le trahit) ;
  8. loin d’être sages comme des images, Tromboline et Foulbazar sont un exutoire pour tous les enfants qui aimeraient parfois faire des bêtises (des grosses surtout, parce que les petites sont plus faciles à entreprendre) ;
  9. parce qu’avec une quinzaine d’aventures aujourd’hui (la première datant de 1993), on peut les découvrir à foison ;
  10. parce qu’il y a forcément un peu de poussin en vous (comme en chacun d’entre nous).

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Et vous ? Quel est l’album de Claude Ponti qui vous a plus marqué(e) et pourquoi ? Si vous ne le connaissiez pas encore, nous espérons vous avoir donné envie de le découvrir !

“Pourquoi lire les classiques ?”

Ici on vous parle beaucoup des nouveautés qui nous ont questionnées, bouleversées, bousculées. Et on vous parle un peu moins de ces livres que l’on peut sans doute considérer avec le temps comme des classiques de la littérature jeunesse. Alors on a décidé d’instaurer un nouveau rendez-vous sur le blog dédié à l’évocation de ces fameux classiques. De nombreux noms d’auteur.e.s nous sont tout de suite venus à l’esprit : Jeanne Ashbé, Jean-Claude Mourlevat, Marie-Aude Murail, Claude Ponti… Notre premier rendez-vous aura lieu la semaine prochaine, on vous laisse découvrir avec qui. Mais avant tout, nous désirions nous mettre d’accord sur ce que c’était un “classique”, un débat vieux comme le monde mais qui méritait qu’on s’y intéresse pour être certaines de partager quelques éléments de définition. Alors à la suite d’Italo Calvino qui y a beaucoup réfléchi dans Pourquoi lire des classiques et La Machine littérature, nous nous sommes posées la question et voilà le résultat de nos cogitations.

Pour Pépita : “un classique, c’est de l’intemporel et de l’universel. Au début, il est contemporain de l’époque dans lequel il est apparu. Il devient un classique quand sa lecture traverse les époques et qu’il arrive à rester dans l’actualité, à résonner encore et toujours, malgré les changements de mentalités et de la société. C’est quand il nous parle, nous remue et cela d’autant plus quand on connaît sa date de parution. Moi, ça m’épate toujours. Il y a aussi des albums ou romans ou… actuels dont on pressent qu’ils vont devenir des classiques tant leur portée est forte et qu’elle reste inépuisable.”

Pour Ada : “un classique c’est une œuvre que l’on va avoir plaisir à relire à n’importe quel âge de notre vie, tout-petit, enfant, adolescent.e, adulte, âgé.e, parce que son sens est inépuisable, parce que son sens déborde le livre lui-même, parce qu’il ouvre à chaque fois en nous de petites portes secrètes qu’on avait oubliées ou à peine soupçonnées. Et c’est ce pouvoir du classique qui va nous donner l’envie impérieuse de le partager avec toutes celles et tous ceux qui tissent du lien autour de nous. ”

Pour Bouma : “un classique c’est une œuvre dont on se souvient toute sa vie car il fait écho à un moment de notre existence… que cela soit des souvenirs d’enfance, de jeunesse, de vieillesse aussi… un classique est à la fois personnel et universel tant on a envie qu’il le devienne pour les autres…”

Pour Isabelle : “À quels textes pense-t-on quand on parle « classiques » en littérature jeunesse ? Les références sont arrivées, toujours plus nombreuses : les contes traditionnels, des romans comme L’île au trésor de Stevenson, Tom Sawyer de Marc Twain, Sa Majesté des Mouches de William Golding, Le livre de la jungle de Kipling, Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll, La Belle et la Bête, de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, Pierre et le loup, les romans de Jack London et Jules Vernes, puis les histoires de Roald Dahl, de Pierre Gripari… Évidemment, je pense aussi à des auteurs et des œuvres plus récentes. En albums, avant tout (à chaud) Maurice Sendak, Leo Lioni, Beatrix Potter, Tomi Ungerer, Claude Ponti. En romans récents, peut-être d’abord J.K. Rowling et P. Pullmann… J’arrête de lister, il y en aurait beaucoup trop !

Qu’est-ce que ces livres ont en commun ? D’abord, ce sont des livres « connus », célèbres, qui offrent un univers de références partagées assez largement, au-delà des milieux sociaux, des générations… Qui deviennent de ce fait des « valeurs sûres » que l’on peut recommander les yeux fermés ! Cela implique implicitement que nous ayons un certain recul sur le livre et que celui-ci ait en quelque sorte déjà « vécu » suffisamment longtemps. Et pourtant, quand je dis ça, je me dis aussitôt que certains livres deviennent rapidement des « classiques » (ou peuvent très vite être perçus comme des « classiques potentiels »). Personnellement, je classerais par exemple déjà Rebecca Dautremer, Hervé Tullet ou Timothée de Fombelle comme des auteurs de « classiques ».

On oppose souvent les « classiques » et les « modernes », les premiers correspondant aux œuvres respectant les codes établis, les seconds s’inscrivant en rupture. Mais en réalité, comme tu le dis, Pepita, les classiques auxquels on pense ont souvent marqué une rupture en proposant quelque chose de nouveau, ils sont devenus « classiques » en proposant de nouvelles manières de faire qui se sont établies à leur tour…

Il y a, d’ailleurs, un enjeu symbolique fort à qualifier une œuvre de « classique » : un « classique » fait partie du canon des œuvres conventionnellement jugées incontournables, que l’on est censé connaître et qui font autorité, d’une certaine manière. On voit bien ce que cette qualification a de social lorsque l’on passe d’un pays à l’autre. Des livres qui sont des « classiques » chez nous restent relativement méconnus ailleurs, et inversement. En Allemagne, par exemple, absolument tout le monde lit tous les livres de Michael Ende et d’Astrid Lindgren alors que tous ne sont même pas disponibles en traduction française… Une amie américaine m’a fait lire (avec bonheur) My father’s dragon, qu’elle a présenté comme un classique, mais dont je n’avais jamais entendu parler !

Quelles sont les qualités qui font qu’un livre pourra être qualifié de « classique » ? Difficile à dire comme ça, mais pour parler à un lectorat diversifié sur le temps long, j’ai l’impression, comme Pepita, qu’un texte doit avoir un côté universel… même si cela ne veut pas forcément dire qu’il soit consensuel !

Pour Solectrice : “un classique, pour moi, c’est une icône, un livre qui a peut-être jauni sur l’étagère de la bibliothèque mais que l’on aime ouvrir, relire, conseiller. C’est une référence que l’on partage avec connivence. Un titre qui nous a nourris petit.e.s et que l’on a plaisir à ressortir, à transmettre. Des textes fondateurs… de nos sociétés, de notre enfance, de notre imaginaire ou de notre entrée en littérature.

En bref, un classique, où que l’on aille, quoi que l’on feuillette, quelles que soient les découvertes que l’on puisse faire, on ne va pas le retirer de l’étagère. On souffle sur la tranche pour en chasser la poussière et on a toujours envie d’y revenir, un peu comme la maison de ses grands-parents, parce qu’on aime tant les histoires qu’ils nous racontent.”

“Ces filles-là”, ode au féminisme ou critique d’une misogynie contemporaine ?

Evan Placey a écrit plus d’une dizaine de pièces pour la jeunesse parmi lesquelles Ces filles-là, une pièce dérangeante, qui bouscule lectrice et lecteur dès la première page par son langage cru, acerbe, souvent violent dont chaque mot éclate à la surface du papier comme autant de petites bulles d’acide. Avec plusieurs copinautes, nous avons décidé d’en faire une lecture commune pour partager avec vous les questions qui nous ont envahies à la lecture de ce texte à vif, en évitant de nous y brûler les doigts.

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Colette. – Au seuil de la pièce, ce titre : Ces filles-là, avec ce démonstratif énigmatique. Comment l’avez-vous d’abord compris ?

Céline-Alice. – Oui, de suite on pense à un groupe. Un ensemble de filles désignées dont on va suivre l’histoire. Dans quel sens iront-elles ??? Le titre reste assez évasif et garde une juste part de mystère qui donne envie de tourner la première page. C’est un titre insaisissable et une couverture très neutre…. et pourtant …..

Pépita. – J’ai pensé à deux sens : le premier comme une désignation vulgaire de ce groupe en particulier au sens où on ne souhaite pas se mélanger à elles et le second, c’est le contraire : l’exception de ce groupe au sens d’exceptionnel. Et finalement, à la lecture, je pense que ces deux sens se rejoignent.

Colette.- “Ces filles-là” en effet, Pépita, c’est un groupe, un groupe de filles qui se connaissent depuis longtemps puisque dès la maternelle, elles ont fréquenté la même école, une école spéciale : l’école de filles Sainte-Hélène qui n’accepte chaque année que vingt filles de 5 ans. Comment présenteriez-vous ce groupe de personnages qui est au cœur de la pièce ?

Pépita.- Comme un groupe à part, qui se sent supérieur, qui ne se mélange pas aux autres. Et pourtant, peu d’empathie entre elles, elles se jaugent en permanence, il faut correspondre à une image, physique et comportementale. Il y a aussi un sentiment d’appartenance, comme une marque indélébile. Beaucoup de violence souterraine, une hypocrisie à fleur de peau. Bref, insupportable !

Céline-Alice.-  Ce sont plus précisément des amies, et je crois que l’on peut employer ce terme même s’il s’agit ici d’une amitié perverse et destructrice.
De amies qui ont grandi ensemble et que l’on découvre en pleine adolescence alors qu’elles se questionnent sur leurs rapports aux autres et la place de chacune dans le groupe. Les questions de l’identité et de l’image sont particulièrement au cœur de leurs tourments.

Colette.- Cette image physique et comportementale à laquelle il faut correspondre dont tu parles, Pépita, et dont vous soulignez toutes les deux la violence et l’hypocrisie : qu’est-ce qui la leur impose ? Comment avez-vous compris cet acharnement à vouloir appartenir au groupe quel qu’en soit le prix, même si pour cela, au passage, il faut détruire l’une d’entre elles ?

Pepita.- Ce qui la leur impose, c’est le groupe justement, c’est le fait de cette sélection du départ (20 filles de 5 ans qui se suivent au fil des années), c’est un huis clos, c’est une question de survie, il faut se conformer à tout prix, sinon on n’existe pas aux yeux des autres. Il faut montrer sa force et non sa vulnérabilité et ses émotions, sinon on est perdu : “C’est parce qu’une poule vulnérable met tout le groupe en danger” (p.15). C’est ça, on est dans une basse-cour, avec les plus forts et les plus faibles, une hiérarchie en permanence remise en cause et il ne faut surtout pas se retrouver en bas de l’échelle, c’est une lutte permanente. Ce que j’ai trouvé terrible, c’est que c’est une voix dominante qui relate : Scarlett, la bouc-émissaire, est vidée de son humanité par ce procédé. Elle est presque invisible, sans consistance du coup. Cela m’a terriblement désarçonnée. On dirait des robots à la pensée unique, sans libre-arbitre et finalement, on ne comprend pas bien les raisons de cet acharnement sur elle, il en faut une et ça tombe sur elle, elle n’a rien fait de rédhibitoire, elle est fabriquée par le groupe comme bouc émissaire, il faut la jeter en pâture, le groupe n’existe que grâce à cette acharnement, il l’entretient, l’attise, fait les questions et les réponses, se donne bonne conscience.

Céline-Alice.- L’appartenance à un groupe est un besoin très fort à l’adolescence. Se trouver, se construire, se frotter… à ses pairs est une quasi nécessité. Comme le dit Pépita ici, l’ambiance est malsaine. Le groupe n’est plus soudé. Alors que l’on pouvait espérer du soutien, on se retrouve face à du harcèlement. C’est terrible. Nous voilà spectateurs impuissants d’une situation que l’on n’espère pas “ordinaire”.

Colette.- Parlons justement de Scarlett, héroïne malgré elle de cette pièce. Je ne dirai pas qu’elle a toujours été le bouc émissaire du groupe, elle l’est devenue à un moment particulier. Est-ce que l’une de vous veut évoquer ce moment, qui nous plonge dans une bien cruelle contemporanéité ?

Céine-Alice.- L’élément déclencheur de cette déroute ? Une photo de Scarlett nue qui circule sur les réseaux sociaux. Elle ne fait pas que circuler, elle se propage et devient le centre des discussions de tous les élèves de l’établissement scolaire et Scarlett devient la cible de toutes les attaques. Pire que tout, Scarlett est tenue pour responsable de ce cliché ! Personne n’a d’empathie pour elle et son cercle d’amies proches devient très agressif à son égard. Elle n’est jamais considérée comme victime mais comme coupable, sans qu’elle ne puisse jamais être entendue. Elle est au cœur d’une tempête dévastatrice et pourtant, avec froideur, elle semble traverser la crise et chercher la force au plus profond d’elle même alors que la photo la poursuit.

Pepita.- Oui cette photo fait tout basculer mais il faut dire qu’avant, Scarlett est déjà mise à l’écart. On ne perçoit pas bien pourquoi et cette photo vient tout cristalliser, comme si elle permettait enfin d’ostraciser la jeune fille, de trouver une justification au fait que le groupe la mettait déjà à l’écart de façon diffuse parce que oui, si les ados ont besoin du groupe, ils ont aussi, semble-t-il, le besoin aussi de faire du mal. Ce qui est bien vu, je trouve, dans ce texte, c’est la somme d’auto-justifications qui en découle. On ne réfléchit pas aux conséquences de ses actes. On fait comme les autres. On suppute. On invente. L’enjeu étant de rester du “bon”côté. Scarlett semble en retrait de cet enjeu, comme si elle n’était pas de son époque. Et justement, j’ai bien aimé dans cette pièce ce retour à d’autres époques. Il y a aussi les relations filles/garçons qui font changer les pièces sur cet échiquier.

Colette.- “Nous voilà spectateurs impuissants d’une situation que l’on n’espère pas “ordinaire””. Si je peux me permettre Céline, c’est justement une des raisons pour lesquelles je voulais absolument faire cette LC : c’est que la situation décrite dans cette pièce est devenue pour moi, en tant qu’enseignante en collège, c’est-à-dire avec des jeunes de 11 à 15 ans, horriblement ordinaire. L’année dernière par exemple une jeune fille de 12 ans a été victime de cybersexisme et a publié sur un réseau social une vidéo d’elle en train de se masturber. La vidéo a été diffusée pendant des semaines sur les portables de nos élèves et c’est lors d’un voyage scolaire que les enseignant.e.s ont découvert la vidéo car des jeunes filles se la montraient le soir dans les dortoirs. Et PERSONNE n’avait rien dit !!! Ni les enfants qui avaient vu la vidéo, ni les parents qui étaient au courant et qui avaient conseillé à leurs filles de ne surtout pas se mettre dans la même chambre que cette « traînée » pour utiliser un mot plus doux que ceux réellement utilisés. Et si vous saviez les réactions que j’ai entendues en classe de la part d’élèves ordinairement sympathiques quand il m’a semblé nécessaire d’en parler avec elles, avec eux, vous trouveriez que la cruauté des filles de sainte-Hélène est presque atténuée… Cet événement avait délié les langues de mes élèves de 3e qui m’avaient montré ce qu’elles subissaient tous les jours, oui tous les jours, sur les réseaux de la part d’anonymes comme de camarades. Cette prise de conscience violente et terrible a réveillé chez moi une envie d’en découdre avec toutes les pressions qui pèsent sur les filles et les femmes aujourd’hui encore plus qu’hier parfois… Et comme vous le dîtes, cette pression qui pèse sur les filles n’est vraiment pas du tout la même que celle qui pèse sur les garçons. Pourriez-vous en dire un peu plus de la place des garçons dans cette pièce ?

Pepita.- Les garçons ? Ils semblent extérieurs à tout ça : quand une photo de Russell circule, les réactions ne sont pas du même degré. Même si c’est déplorable qu’elle circule elle aussi. Ils sont dans leur monde à eux, quasi-intouchables. Ils ne subissent pas de la même façon le diktat de l’apparence. Pourtant, s’ils savaient avec quelle vulgarité la voix de la pièce parle d’eux ! Ils sont comme des chiens aux abois, lorgnant les filles, tout est réduit à une sexualité qui n’en est pas une, limite porno, à des mots dont on ne connaît même pas la portée, on se tourne autour sans faire l’effort de se connaître vraiment. On ne s’approche pas IRL, tout est fragmenté par les réseaux sociaux. J’ai trouvé cela terrible car si réaliste. C’est une pièce difficile à lire.

Céline-Alice.- L’attitude des garçons n’est pas très glorieuse. Pour reprendre une image de Pépita en début de discussion, ils jouent les coqs. Ce sont des bouffons qui ne se préoccupent ni des autres, ni des conséquences psychologiques. Ils n’ont aucun tact et traversent la tempête sans se rendre compte des dégâts et en ayant le cerveau au niveau de la braguette. Pathétiques… Et pire que tout, les apartés historiques nous feraient presque croire que la suprématie et le machisme masculins sont inéluctables.
Scarlett elle même dit : “Il y a toujours eu des garçons cons qui pourrissaient la vie des filles.”

Colette.- Vous soulignez toutes les deux les apartés historiques, les analepses qui rythment la pièce, et qui donnent tour à tour la parole à une jeune femme en 1928, à une aviatrice en 1945, à une étudiante en 1968 et à une jeune avocate en 1985. Comment avez-vous interprété ce choix, original au théâtre, de faire entendre ces voix du passé ?

Céline-Alice.- Ces retours en arrière se fondent dans la lecture et peuvent dérouter un peu le lecteur. On s’interroge sur l’identité de ces femmes qui relatent toutes une expérience provocatrice. Elles agitent notre curiosité jusqu’à que tout se dénoue et tout s’explique dans les dernières pages du livre. Je n’ai rien vu venir et pourtant : ça tient la route ! Que ces inserts au cœur de l’histoire ne se soient jamais vus au théâtre, je ne sais pas, je n’ai pas assez de références pour ça. Mais ce que je sais c’est que la forme générale de cette pièce n’est vraiment pas classique et que cela m’a presque plus perturbé que ces flash-backs. On est sur une forme de récit et pourtant, la mise en scène est là.

Pepita.- J’ai été aussi un peu déroutée par ces analepses (j’aurai appris un mot !) au départ et puis tout comme toi, Céline, j’ai compris peu à peu. C’est assez bien vu, je trouve ! J’aime bien que le théâtre ne soit pas seulement linéaire mais surprenne, interroge, fasse réfléchir. Peu à peu, je me suis construite une “vision” de cette mise en scène.

Colette.- On en arrive donc à une question littéraire centrale pour mieux cerner ce texte hors norme : celle de la mise en scène. Comment décririez-vous le dispositif inventé par l’auteur ? Comment imaginez-vous une représentation de Ces filles-là ?

Pepita.- J’ai de suite vu une foule, comme un troupeau de moutons, qui va et vient d’un même mouvement, et cette voix qui se détache pour raconter. Une voix sans affect, métallique. Et tout en noir. Juste la lumière des portables allumés et les sons qu’ils font comme indiqué dans les didascalies. La fantaisie, je la vois dans les apartés à cause des signes distinctifs des personnages. Et dans Scarlett qui, elle, est en couleurs. Pour bien la distinguer (pour le groupe, dans le mauvais sens, mais on peut le voir aussi comme dans le bon). Les garçons, eux, ricanent, bêlent presque, comparent leur virilité. Tous restent sur scène tout le temps, sauf Scarlett et les apartés qui surgissent. J’entends de la musique aussi (les écouteurs). J’aime le théâtre sans coulisses et je trouve que cette pièce s’y prête.

Du coup, j’ai hâte d’aller voir le spectacle qui en est tiré !

Céline-Alice.- Et bien justement, moi j’ai eu du mal à m’imaginer la mise en scène. J’étais même un peu paumée au début. Et d’ailleurs je n’ai toujours pas envie d’essayer de l’envisager… Par contre, je serais curieuse de voir ce que des metteurs en scène peuvent imaginer et je pense qu’il y tant de possibles !!! Je n’ai pas le livre sous les yeux, mais il me semble que l’auteur laisse cette porte largement ouverte aussi dans sa note de fin d’ouvrage…

Colette.- Avant d’en revenir à la note de l’auteur très éclairante citée par Céline, je voudrais revenir sur la portée générale de ce texte : après l’avoir terminé, qu’avez-vous ressenti ? Finalement, contrairement à ce que la lectrice ou le lecteur aurait pu croire, il n’y a pas de fin dramatique à cette histoire pourtant particulièrement sinistre et désespérante. Je m’interroge donc sur l’empreinte laissée par ce texte choral qui joue continuellement sur l’ambiguïté de l’âme humaine.

Pepita.- Je trouve ce texte révélateur d’une société qui nie le féminin, y compris par les plus concernées. On se croirait dans une arène. C’est aussi une critique des réseaux sociaux et de leurs dérives et on ne le répétera jamais assez. Cette pièce est très proche de la réalité endurée par beaucoup, c’est toute sa force.

Céline-Alice.- Cette histoire aborde deux thèmes : le harcèlement et le féminisme. Dans ce livre, je les ai vus l’un après l’autre. D’abord toute une partie sur la circulation de la photo et ensuite, une fin où les revendications féministes et la résistance sont plus fortes. Et finalement, je crois que si je devais mettre un mot sur mon ressenti, j’évoquerais le dégoût. Une espèce de déception envers la société qui, pour les deux thèmes évoqués, ne se donne pas tellement les moyens d’évoluer.

Colette.- Dans la note que l’on peut lire à la fin de la pièce, l’auteur, Evan Placey, nous explique ce qui l’a poussé à s’interroger lors d’ateliers de pratique théâtrale avec des adolescentes qui estimaient que le féminisme n’était plus d’actualité. Il écrit : “seul féministe dans la salle, je me suis retrouvé à défendre la nécessité de cette notion face à une bande d’adolescentes.” Il fait notamment référence à l’histoire douloureuse d’Amanda Todd, adolescente canadienne qui s’est suicidée en 2012 suite à de nombreuses et intolérables cyberintimidations. Il explique alors qu’à travers sa pièce, c’est notre propre complicité qu’il interroge, il souligne que dans ce genre d’affaires qui se généralisent à une vitesse incroyable, le problème ce n’est pas la photo, ce n’est pas la vidéo, ce n’est pas l’expérience menée par l’adolescent.e qui se dénude devant un objectif, le problème c’est NOUS. Qu’en pensez-vous ? 

Céline-Alice.- Ah ben bien sûr, il nous met face à nos responsabilités et surtout celles de la société ! Pourquoi se multiplient les actions féministes, les célébrations, les groupes actifs ? Cette cause ne devrait plus être un combat, ni un projet de politique publique, mais une valeur réelle et universelle.

Pepita.- Je te rejoins totalement : c’est une responsabilité collective car ça n’arrive pas qu’aux autres. Le pire dans ce genre de déviance, c’est de banaliser. Tout comme les féminicides. Je ne le rejoins pas sur la photo ou vidéo : il n’ y a pas de réelle éducation à l’image des jeunes au sens large. Ces supports ont amplifié le phénomène, en le rendant plus visible, plus banal aussi. On n’a plus de recul. Ces écrans mettent la parole en arrière. Il faut réinstaurer la parole, mettre des mots sur les maux. Prendre le temps de le faire. Se former aussi à la recueillir.

Alors la pièce Ces filles-là est-elle une ode au féminisme ou la critique d’une misogynie contemporaine ? Il semblerait qu’Evan Placey nous appelle à rester vigilantes et vigilants à ce que le féminisme reste une priorité pour toutes celles et tous ceux qui rêvent d’une société parfaitement juste et démocratique. Et ce n’est pas les adultes qu’il interroge, mais celles et ceux qui feront le monde de demain, prouvant, s’il en était besoin, que les adolescentes et les adolescents sont des partenaires indispensables pour repenser le politique et ses valeurs.

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NB : Si vous habitez en Gironde, vous pourrez assister à une adaptation par la compagnie Les Volets rouges de Ces filles-là au théâtre du Champ de foire à Saint-André de Cubzac. Il s’agit d’une lecture dessinée. Les illustrations sont de Marion Duclos.

 

Billet d’été : dans le baluchon des élèves d’Ada.

Quand vient l’été, viennent les valises, les sacs de plage, les coffres de voiture bien remplis, bien remplis de… livres ! De ces livres qui s’annoncent comme des horizons à parcourir, découvrir, savourer, de ces livres qui vont sublimer notre été, ces instants fragiles et fugaces de petits bonheurs retrouvés. Mais que conseiller en ce moment crucial du grand départ en vacances ? C’est à cette tâche que nos chères  arbronautes vont s’atteler chaque semaine de l’été.

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Voilà l’été est arrivé, et quand il arrive c’est le moment où je dis au revoir à mes grand.e.s adolescent.e.s de 3e. Et au moment de se dire au revoir je leur laisse une petite liste de conseils de lecture. Très, très classique ma liste avec des tas d’œuvres du XVIe au XXe siècle, de Rabelais à Robbe-Grillet. Mais cette année, il s’est passé un truc étrange, cette année on a énormément débattu et une question est revenue sans cesse dans nos analyses de texte, dans nos séances d’oral ou de soutien : la question de la place des filles et des femmes dans notre société contemporaine. Pas la place des filles dans la société du moyen-âge, pas la place des filles dans la société du XXe siècle, non, la place des filles aujourd’hui en 2019, notamment dans la cour et les couloirs du collège où l’on travaille ensemble ! Et je peux vous dire que nos débats furent passionnants, enthousiasmants, parfois même délirants. On a parlé de la bise non consentie, du harcèlement de rue (et de cour de récré), des « nudes » envoyées via insta, des insultes sexistes dans les groupes classes sur Snapchat, de la charge mentale, des jouets genrés, du plaisir féminin, etc… Et oui, quand la parole se libère, on peut explorer tous les sujets !  En tout cas, ces débats m’ont nourrie bien plus que je n’aurais voulu l’admettre au premier abord. Et je pense qu’ils ont bien bousculé la petite fée-ministe en moi. Par conséquent la liste des livres que je mettrai dans leur baluchon cette année serait bien différente de celles que je propose d’habitude : cette année mes conseils de lecture seraient 100 % « livres et égaux » pour reprendre le nom d’une collection d’une maison d’édition qui aborde avec justesse et engagement cette thématique si enivrante de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Alors dans votre baluchon, mes cher.e.s élèves en transition entre la 3e et le lycée-le CFA -la MFR, je vous glisserais bien :

  • No et moi, de Delphine de Vigan, pubié aux éditions Le Livre de Poche. C’est l’histoire de Lou, adolescente de 13 ans surdouée, et de No, jeune SDF de 18 ans. Lou va tenter de sauver No, en lui offrant tout ce qu’elle semble avoir perdu, un toit, une famille, un travail et des ami.e.s. Mais leur amitié, si forte soit-elle, ne peut venir à bout des blessures qui hantent No. No continue de sombrer. Quant à Lou, elle explore à travers cette amitié les questions qui la tourmentent et peu à peu y trouvent des réponses. Ce livre est traversé de figures féminines complexes, dont le corps est bousculé, mais pas que, dont l’histoire originelle a été placée sous le signe du traumatisme et dont les combats s’éloignent et se rejoignent sans cesse pour une humanité plus juste.

  • Le journal d’Anne Frank, un roman graphique d’Ari Folman et David Polonsky publié chez Calmann Levy. C’est une élève de 3e justement qui me l’a prêté cette année, et quel bonheur complètement inattendu cela a été de redécouvrir l’histoire de cette ado qui m’avait bouleversée quand moi-même j’avais 14 ans. Au fil des pages, où les auteurs se jouent des limites de la case, de la bande, de la planche, nous voilà replongés dans les tourments, les questionnements, les compromis que la jeune allemande va vivre pendant plus de 2 ans, enfermée avec toute sa famille dans l’annexe de l’immeuble du 263, Prinsengracht, à Amsterdam. Les auteurs ont su retracer avec justesse un monument de la littérature du moi. Intense, cruel, parfois farfelu, fantaisiste. Toute la complexité d’un esprit adolescent privé de liberté.

  • Je me défends du sexisme d’Emmanuelle Piquet, illustré par Lisa Mandel, publié chez Albin Michel Jeunesse. Un livre incroyable pour la lectrice, le lecteur qui souhaite faire face au sexisme quotidien. Parce qu’il livre les témoignages de jeunes qui ont entre 11 et 15 ans qui ont vécu un sexisme ordinaire injustifiable et inacceptable – mais que toute une culture les pousse à taire, à éviter. Parce qu’il propose une stratégie de défense que je trouve formidable, active et enthousiasmante : la stratégie du 180 degrés, une stratégie de combat si peu transmise aux filles, traditionnellement, dans leur éducation. Parce que l’auteure Emmanuelle Piquet, psychopraticienne, fait un travail extraordinaire avec les jeunes qu’elle reçoit en consultation. Parce que les illustrations de Lisa Mandel sont drôles et efficaces. Parce qu’il faut que les choses changent !

  • Les Règles… quelle aventure ! d’Elise Thiebaut et Mirion Malle publié aux éditions La Ville Brûle. Encore un livre un peu O.L.N.I, ni documentaire scientifique, ni essai philosophico-féministe, voilà un petit bouquin (70 pages) qui aborde un sujet qu’aucune femme, aucun homme ne devrait ignorer et pourtant ! On apprend vraiment énormément de choses, sur les croyances, les mythes, les tabous, les périphrases qui entourent les règles. Et les illustrations sont percutantes ! Un vrai bol d’air !

  • Mon super cahier d’activités anti-sexistes de Claire Cantais, publié également aux éditions La Ville brûle. Pour s’amuser un peu cet été, tout en réfléchissant à la place que l’on donne à chacun depuis l’enfance selon son sexe. On réfléchit aux rôles des princes et des princesses dans les contes, aux rôles des garçons et des filles à la maison au quotidien. On y découvre aussi quelque chose d’essentiel : le combat pour l’égalité des sexes n’est pas réservé aux femmes, les hommes aussi sont concernés comme le prouve la page où l’on découvre 6 féministes célèbres : Louise Michel, Simone de Beauvoir, Nicolas de Condorcet, Pierre Bourdieu, Olympes de Gouges et Michel de Montaigne. On se détend et on apprend en s’amusant !

  • Et puis pour mettre un peu de poésie dans ce baluchon, je vous inviterais bien à lire le recueil Femmes : Poèmes d’amour et de combat de Taslima Nasreen, femme engagée, née au Bengladesh, en exil encore aujourd’hui, qui lutte contre l’injustice à travers ses mots. D’ailleurs, je vous laisse avec un de ses textes les plus célèbres.

La femme casse les briques assise sur un trottoir,

La femme au sari rouge casse les briques,

Sous le soleil brûlant,

La femme couleur de bronze casse les briques.

A vingt et un ans, elle en paraît plus de quarante,

Et sept enfants l’attendent là-bas, à la maison.

La femme casse les briques toute la journée,

En échange de quoi elle recevra dix takas, pas un de plus.

Dix takas ne suffisent pas à la nourrir, ni elle ni les sept autres.

Pourtant, jour après jour, la femme casse les briques.

L’homme assis près d’elle casse aussi les briques,

Abrité sous une ombrelle.

Il touche vingt takas par jour,

Vingt par jour parce que c’est un homme.

La femme a un rêve, elle rêve d’avoir une ombrelle.

Un autre de ses rêves serait, par un beau matin,

De devenir un homme.

Vingt pour les hommes, le double pour les hommes.

Elle attend que son rêve se réalise, mais rien ne la fait

Devenir un homme,

Rien ne lui fait avoir une ombrelle,

Pas même une ombrelle déglinguée.

On construit de nouvelles routes et d’immenses tours avec les briques qu’elle a cassées, mais le toit de sa maison s’est envolé avec la tempête l’an dernier, depuis l’eau goutte à travers une tenture, elle meurt d’envie d’acheter un toit en tôle.

Alors elle hurle dans tout le voisinage,

Les gens s’esclaffent, oh la la, disent qu’il lui faudrait

De l’huile pour les cheveux, de la poudre pour le visage.

Les sept enfants doivent être nourris,

La peau de la femme s’assombrit de jour en jour,

Ses doigts deviennent durs comme des briques,

La femme elle-même devient une brique.

Plus dur que les briques, le marteau peut casser une brique mais ne peut pas casser la femme.

Rien, ni la chaleur, ni le ventre vide, ni le regret de ne pas voir un toit en tôle,

 

Rien ne peut la briser.

 

 

Lectures de Noël : les albums que nous savourons en famille

A quelques jours de Noël, nous voulions partager avec vous les lectures que nous partageons avec nos proches, comme un rituel précieux, en cette période hivernale. Pour réchauffer nos cœurs, les parer de guirlandes, les éclairer de petites étoiles ardentes, voilà nos livres préférés de Noël.

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Dans la famille de la collectionneuse de papillons, le plus petit, adore Coco Noël de Dorothée de Monfreid, publié à L’Ecole des loisirs en 2009. 

On y découvre un surprenant remplaçant du père Noël qui a préféré partir en vacances en cette période chargée pour lui. L’album cartonné, avec son format allongé et ses rabats à soulever à chaque page qui permettent de découvrir un accessoire du vieux monsieur à la parure rouge, est une source de jeu inépuisable pour notre apprenti lecteur de 5 ans.

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Le plus grand quant à lui préfère les textes plus proches de l’origine sacrée de Noël et depuis tout petit, dès que sonne le premier décembre, il aime qu’on découvre ensemble au fil de l’avent les histoires de l’album 24 histoires pour attendre Jésus, publié aux éditions MAME en 2007. 

Dans cet album à la mise en page classique et aux illustrations variées, l’enfant découvre chaque jour un texte qui raconte l’avent dans notre époque contemporaine ou un texte inspiré par les textes bibliques.

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Le papa de mes Petits-Pilotes, quant à lui, retrouve avec délice chaque année l’album Très cher Père Noël d’Emma Chedid Advenier publié aux éditions De La Martinière jeunesse en 2012. 

On y découvre l’histoire de 4 enfants qui ont chacun des désirs très particuliers pour Noël. Et chacun va grandir un peu en découvrant la réponse du père Noël à leur demande. Chacune des 4 histoires se termine d’ailleurs par une jolie lettre à décacheter qui laisse percevoir au jeune lecteur le chemin emprunté par l’enfant à la suite de son expérience incroyable de Noël.

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Quant à moi, j’affectionne tout particulièrement un album que mon Grand-Pilote avait reçu au pied du sapin, quand il avait 3 ans , et qui était un joli clin d’œil à ses grands-parents qu’il nomme Papylou et Mamilou. Il s’agit du Noël chez Papy Loup de Sylvie Auzary-Luton, publié chez Kaléidoscope en 2001. 

Il y est question d’un petit louveteau bien impatient de fêter Noël chez son Papy Loup… On y retrouve dans les illustrations tous ces petits détails qui font la magie de Noël, au delà du Magicien au manteau rouge : le dessert qu’on prépare en famille, le sapin qu’on décore tous ensemble, les chaussettes accrochées à la cheminée, la soirée avec les frères et soeurs, les cousines et les cousins, la nuit qui se fait attendre, l’impatience qui pourrait nous faire rater l’instant magique et puis… Papy, Mamie, Papa, Maman et toute la famille présente au réveil, comme aucun autre jour de l’année.

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Du côté de l’atelier d’Aurélie, les enfants aiment beaucoup Monsieur Bout de bois de l’auteur du Gruffalo ( de Julia Donaldson  et Axel Scheffler ) chez Gallimard. D’abord découvert l’hiver dernier avec le court métrage, cette année c’est l’album qu’on lit en boucle à tel point que la dernière de 3 ans et demi le connaît par cœur. Nous vous partageons sa lecture et son interview où elle explique pourquoi elle aime ce livre. ici Pour préparer le sapin , on aime beaucoup Bulle et Bob préparent Noël de Natalie Tual et Ilya Green chez Didier Jeunesse.Quant à la maman, elle apprécie beaucoup le conte de Vincent Cuvellier et de Sébastien Mourrain L’histoire secrète du Père Noël chez Milan.

 

 

 

 

 

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Chez Alice, les ados sont grands et n’ont plus souvenir des lectures de Noël. Mais pour maman, l’inconditionnel est  Le Noël de Marguerite d ‘India Desjardins publié aux editions la Pastèque en 2013.

Dans cet album, c’est Noël ! Un vrai Noël sous la neige. Marguerite, une adorable vieille dame, va le fêter seule devant sa télévision tout en dégustant un plat préparé ; c’est son choixMais c’est sans compter sur cette voiture qui va tomber en panne devant sa maison, sur ces intrus qui vont vouloir téléphoner pour appeler une dépanneuse et utiliser ses toilettes en mettant de la neige partout. Ils sont drôles quand même à chanter des cantiques de Noël et à ouvrir leurs cadeaux dans la voiture…

Ce magnifique album, rempli de tendresse et de sincérité aborde le thème de la vieillesse mais aussi celui de la joie de vivre. Il unit et réunit, un album qui fait du bien, à mettre entre toutes les mains et pas seulement au moment de Noël !

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Dans la famille de Méli-Mélo de livres, les enfants ont bien grandi et volent presque de leurs propres ailes. Mais il est UNE lecture de Noël qui nous a longtemps accompagnés, et chaque année, le même plaisir de la ressortir, comme un rituel.

Dans cet album de Janet et Allan Ahlberg chez Gallimard jeunesse aux mille surprises, on suit la tournée du facteur du Père Noël !

Des courriers magiques à ouvrir dans chaque boîte aux lettres, on croirait des vrais, avec des jeux, des pop-up, des puzzles, une histoire qui nous emmène jusque dans l’atelier du bonhomme rouge, des détails à observer, des références aux contes (ce qui donne aussi envie de les lire ensuite), en un mot : UNE MERVEILLE ! Notre livre de Noël pendant des années, d’ailleurs le nôtre a bien vécu !

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Du côté de chez HashtagCéline, on se partage entre les albums pour la plus petite (bientôt 2 ans) et ceux pour le plus grand (presque 6 ans)  tout en écoutant ici aussi Bulle et Bob préparent Noël de Natalie Tual illustré par Ilya Green chez Didier Jeunesse.

Avec ma petite fille, en lecture intensive et répétée (alternativement par mon grand et par moi) : Qui c’est ? de Ramadier et Bourgeau à l’école des loisirs. Le petit jeu qui consiste à savoir qui vient frapper à la porte fonctionne à chaque lecture. Un album simple et amusant qui apporte son lot de surprises !

Et avec mon plus grand, on lit beaucoup Et si c’était lui ? de Jean-Loup Felicioli paru en cette fin d’année 2018 chez Syros. Cet album est un joli conte de Noël moderne aux allures de film d’animation. Pour mon fils qui se pose quelques questions sur les mystères qui entourent le célèbre barbu, cette histoire est tombée à point nommé.

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Chez Chloé (littérature enfantine), on partage le goût de #céline et  la collectionneuse de papillon pour Bulle et Bob, à croire que ce joli livre CD s’est déjà imposé comme un incontournable!

Et côté album, c’est Les bottes de petit Jo qui fait l’unanimité. Un livre qui met en avant la famille plus que les cadeaux, et qui sent bon l’air marin (il n’y a pas que les sapins dans la vie). Les bottes de Petit Jo, Marie-Christine Hendrickx, Emilie Seron, pastel.

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Et vous, quelles sont vos histoires de Noël préférées ?

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