Lecture commune autour de deux titres d’Eva Kavian, une auteure belge qui n’a pas sa langue dans sa poche…

 

3, 2 , 1…  pour cette lecture commune inédite.
3 lectrices qui confrontent leurs points de vue : Pépita – Méli-Mélo de livres, Céline alias Alice – A lire aux pays des merveilles et Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse.
2 titres, 2 récits de vie, avec 2 narrateurs qui se connaissent, un garçon, une fille, une famille (décomposée, recomposée, …), des amis, des amours, des emmerdes…
1 auteure belge coutumière des thèmes qui touchent de près les ados d’aujourd’hui…

Si le premier titre, Premier chagrin, a moins fait débat, ce fut moins le cas du second, La conséquence de mes actes…  Jugez plutôt.

Céline : Peut-on affirmer que Premier chagrin et La conséquence de mes actes abordent des thématiques plutôt inédites en littérature jeunesse ?

Pépita : Je répondrais par l’affirmative pour Premier chagrin : plutôt rare en jeunesse d’aborder la fin de vie, à ma connaissance. Pour le second, la thématique est moins originale. C’est la façon dont elle est abordée qui l’est davantage.

Alice : J’ai beau réfléchir mais je me dis qu’en effet, je n’ai pas lu d’autres livres concernant l’accompagnement de fin de vie . Quand à La conséquence de mes actes, je suis d’accord avec Pépita, ce n’est pas tant le contenu (quoique certains événements m’ont laissée sans voix) que la mise en perspective qui est inhabituelle et déconcerte.

Céline : Vous avez bien circonscrit le thème délicat abordé par Premier chagrin. Vous restez plus vagues en ce qui concerne celui du tome suivant… Quelques précisions sur le thème peut-être ainsi que ces événements qui laissent sans voix? Et puis, en quoi l’approche de l’auteure est-elle originale selon vous ? 

Pépita : Dans La conséquence de mes actes, on fait la connaissance d’un jeune garçon dont les parents se séparent et c’est une source de souffrance immense pour lui. Sa mère révèle sa véritable orientation sexuelle, et son père, après un lourd moment d’abattement, convole avec une jeune femme qui n’est autre que son orthodontiste ! Et pour couronner le tout, on l’isole, lui : il doit passer ses vacances chez les parents de la petite amie de son père, avec la tribu de leurs petits-enfants, sans les connaitre, dans un trou perdu sans internet. Lui qui est accro à Twitter ! En plus, suite à son année scolaire catastrophique (étonnant, non ?), sa prof de français et son père se sont mis d’accord pour qu’il rédige un long devoir sur… la conséquence de ses actes. Ça fait quasiment quatre punitions ! Quatre raisons d’en vouloir à la terre entière pour un ado en pleine poussée d’hormones et finalement normalement constitué ! Je ne dévoilerai pas plus sur la fin sinon c’est tout dire…  Juste que ce roman s’apparente à des poupées russes. Et que les rôles sont bien inversés. C’est ça pour toi les événements qui t’ont laissée sans voix Alice ?

Alice : Un événement qui m’a laissée perplexe, c’est la mort du chien Léon. Je n’en ai pas compris l’utilité, et en plus j’ai trouvé ça violent. Comment l’avez vous compris, vous ?
Pour moi le thème de ce livre, c’est que la vie est ce que l’on en fait. On peut passer son temps à subir les événements et se lamenter sur son sort, jusqu’au jour où on rebondit, on s’ouvre aux autres, on communique, on accepte le destin et le cours des choses en est changé.

Céline : Comme toi Alice, je pense que ce titre parle effectivement de la nécessité de renouer le dialogue avec les autres. L’ado de La conséquence de mes actes s’est enfermé dans sa bulle et observe la réalité qui l’entoure à travers elle. Celle-ci lui apparaît déformée, dramatisée… C’est le cas de cet épisode avec le chien qu’il nous décrit à la manière d’un film d’horreur. Ce n’est qu’en nouant le dialogue avec la grand-mère chez qui il séjourne qu’il va pouvoir lever le voile sur ces apparences trompeuses. De mon côté, je trouve que cet épisode révèle bien cette propension qu’on les ados à amplifier, parfois à l’extrême, tout ce qui leur arrive… De manière plus générale, l’auteure s’amuse quelque peu à perdre le lecteur ! Cette façon de faire vous a-t-elle plu ? déplu ?

Alice : Autant j’ai avalé Premier chagrin, autant j’ai ramé sur La conséquences de mes actes. En effet, l’auteur joue à nous perdre, mais autant dans Premier chagrin, elle ne nous perd pas longtemps et on sait vite où on va. Du coup on se laisse entraîner dans le flot de la vie et des émotions. Autant dans La conséquence de mes actes, j’ai eu du mal à cerner l’imbrication des problématiques et j’ai parfois été perdue. Moins d’évidences.

Pépita : Les deux romans parlent de la nécessité de renouer le dialogue avec les autres… N’est-ce pas le cas de Mouche à l’aube de la mort qui essaie de retendre les fils avec ses petits-enfants et enfants ? N’avez-vous pas été mal à l’aise au début ? J’ai presque eu le sentiment qu’elle « utilisait » Sophie quand même…  mais non, finalement, son objectif apparaît plus louable que cela : la réconciliation. Et c’est aussi la thématique de La conséquence de mes actes. Traitée d’une manière différente. Pour moi, cet ado est certes égocentrique mais sacrément déboussolé. La fin m’a sur le coup un peu déstabilisée : je me suis demandée ce que j’étais en train de lire ! J’ai beaucoup aimé le style d’écriture des deux romans : beaucoup plus en retenue pour le premier et brut de décoffrage pour le second.

Céline : Tu as raison de le signaler Pépita ! La nécessité de recréer des liens est sans conteste la clé de voûte des deux livres. Comme toi, j’ai été surprise par le faux-semblant à l’origine de la rencontre entre Mouche et Sophie dans Premier chagrin, comme je l’ai été également par cette mise en abyme dans l’écriture de La conséquence de mes actes… Mais, au final, tous les personnages sont gagnants et tous évoluent dans le bon sens. Cette vision optimiste m’a beaucoup plu. Comme le franc-parler des deux héros. Tous deux présentent les choses de la vie et de la mort sans fioriture inutile ni pudeur exagérée. Le tout saupoudré d’humour et d’un zeste bienvenu de spontanéité, d’insolence voire de provocation… Je pense par exemple à la liste de Sophie concernant les formules funéraires… Un style « djeune » qui fait du bien et contrebalance des sujets difficiles !!!!
Tu partages cet avis Alice ?

Alice : Comme cela se sent déjà dans ce que j’ai pu dire, j’ai eu beaucoup de mal avec La conséquence de mes actes. 10 jours au compteur pour arriver au bout !
[Alors que j’ai pleuré comme une madeleine pour Premier chagrin et que je l’ai dévoré en une soirée.] Je n’y ai pas du tout senti l’humour que vous décrivez, j’ai pas accroché sur le héros dont je n’ai pas compris les attitudes, j’ai croulé sous la multiplication des personnages sans que chacun soit réellement exploité, j’ai pas compris pourquoi il y avait ces annotations en pied de page concernant Twitter : ce livre est censé être lu par des ados qui connaissent parfaitement le fonctionnement de Twitter…
Je ne dirais pas qu’il m’a déplu, le mot exact est plutôt : il m’a perdu. Je n’en ai compris le sens qu’à la deuxième lecture. Alors, oui, je suis d’accord avec vous et je l’ai déjà dit, tout cela parle de communication, d’acceptation et d’optimisme. Au lieu de subir, relevons nous les manches, car la vie est semée d’embûches qu’il faut savoir affronter pour mieux se construire et avancer.

Céline : Concernant Twitter, selon une étude récente, même si 89% de la population connait Twitter, il n’y a que 5% d’utilisateurs actifs.  D’où ces notes sont loin d’être superflues à mon sens. Pour le reste, c’est vrai, La conséquence de mes actes est déroutant et, je l’avoue, ma préférence va aussi à Premier chagrin. Ce qui n’est pas nécessairement le cas de mes élèves par exemple qui se disent plus proches de ce que vit le héros du premier titre… L’intérêt réside également dans le fait que, pour une fois, il s’agit d’un ado et non d’une adolescente qui raconte, comme c’est souvent le cas dans les récits de vie.

Pépita : C’est curieux, parce que, à ma lecture, je suis passée au-dessus de tout ça… internet, twitter, …  Autant j’ai eu la larme à l’œil et le cœur très serré pour le premier autant j’ai beaucoup ri (le passage avec les herbes comme PQ) au second et approuvé certaines phrases bien envoyées.

AliceAvez vous lu d’autres livres d’Eva Kavian ? 
Pour moi, sous un style d’écriture a priori accessible, elle aborde généralement des thèmes très durs et difficiles. Qu’en pensez-vous ?

Céline : J’ai également lu en son temps La Dernière licorne où elle évoque les sujets graves que sont l’euthanasie et l’univers psychiatrique. Le choix de ces thématiques « dures » est sans doute lié à sa formation initiale d’ergothérapeute, à son travail durant plusieurs années en hôpital psychiatrique et au fait aussi, qu’en Belgique, ces sujets sont moins sujets à polémique puisque, depuis quelques années déjà, réglés par la loi. A propos de ses thèmes, Eva Kavian s’explique elle-même :

« Si mes romans sont de pures fictions, ils sont cependant suscités par une émotion profonde, et, nourris, d’éléments vécus. Les thèmes : amour, désir, relation dans la fratrie et parents-enfants, familles monoparentales, deuils violents, solidarité, l’action comme outil face au désarroi. » (citation extraite du Répertoire des Auteurs et Illustrateurs de Livres pour l’Enfance et la Jeunesse en Wallonie et à Bruxelles).

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En complément de cette citation, nous avons voulu approfondir l’univers d’Eva Kavian en lui posant quelques questions, et c’est avec gentillesse qu’elle s’est prêtée au jeu.

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Les voix narratives que vous créez sonnent particulièrement justes.  Où puisez-vous cette connaissance pointue des ados ?
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J’ai trois filles adolescentes qui me parlent beaucoup, je suis baignée dans leur adolescence et je vis de près leurs drames, leur tourments, leurs rêves. Je pense que ceci explique cela. Mais aussi, pour écrire des romans, ils faut regarder le monde à travers les yeux de ses personnages. De roman en roman, j’apprends à le faire…
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– Pour Frank Andriat [interrogé cet été A l’ombre du grand arbre], malgré des thématiques différentes l’un et l’autre,  c’est l’humain qui guide vos plumes.  Etes-vous d’accord avec cette affirmation ?

J’explore l’humain et ses questions, en effet. En écrivant un roman, j’explore des questions, je cherche comment l’humain se débrouille avec la vie, au travers de personnages fictifs mis en situation problématique.
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– Dans vos titres, vous n’hésitez pas à aborder des sujets de société parfois brûlants d’actualité.  Peut-on parler de romans « engagés » ?

Je suis une personne engagée, et donc il est possible que mes romans le soient. Mais au départ, il n’y a pas une quête ou une cause. Ce sont les personnages, face à leurs drames, qui me guident, et probablement ma vision du monde, mon propre rapport au monde, qui nourrit l’ensemble et en donne la couleur, sans intention bien consciente au départ de « défendre une cause ». En général tout au moins.

Il est rare d’aborder la thématique du deuil en littérature de jeunesse comme dans votre roman « Premier Chagrin »: quelle est l’origine de cette histoire ?

L’origine de cette histoire est un souvenir personnel, que je prête à Mouche. Celui de la perte de ma grand-mère (mon premier chagrin), pour laquelle j’ai été livrée à moi-même, j’avais six ans. J’ai démarré l’histoire avec l’idée qu’aujourd’hui, on ne ferait plus cela à un enfant. Même si chacun reste seul, in fine, dans la souffrance. Cela dit, il n’y a aucun tabou pour moi, aucune censure, quand j’écris.  La littérature est un lieu privilégié pour se confronter à notre condition humaine, et ainsi avancer vers nous-mêmes. Il n’y a aucune raison de ne pas aborder le deuil, la perte, puisqu’ils font partie de notre vie. Selon moi, Premier chagrin est un livre sur la vie, plus que sur la mort. Mais la vie n’a de sens et de prix que parce que la mort existe.

Les héros de Premier chagrin et de La conséquence de mes actes sont liés.  Pourquoi Sophie est – elle si peu présentée dans La Conséquence de mes actes ? Serait-il possible qu’ils se retrouvent dans un même livre et vivent une aventure commune ?

Ouiiiii (voir le troisième tome de la trilogie, à paraître en mars !)
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Quand vous rencontrez des adolescents qui ont lu ces deux romans, que vous en disent- ils spontanément ?

Qu’ils ont aimé, qu’ils ont pleuré. Qu’ils ont pris goût à la lecture, pour certains. Ils disent que c’est une histoire triste (Premier chagrin), et quand je leur réponds que c’est un livre sur la vie, ils le regardent autrement… Les lecteurs sont tristes de la mort de Mouche. Je n’ai pas encore beaucoup d’échos de lecteurs de La conséquence de mes actes…Je pense qu’ils devraient trouver ce livre drôle, en fait.
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Quels sont vos projets littéraires ?
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En mars 2013, chez Mijade, « Tout va bien », dernier volet de la trilogie entamée avec Premier chagrin. Sophie et Gauthier sont amoureux, s’organisent pour faire un séjour linguistique ensemble. Rien ne se passe comme prévu. Gauthier se retrouve à Rome, Sophie accueille un américain. Ils s’écrivent et se sont promis de terminer leurs courriels par « tout va bien », pour ne pas inquiéter l’autre. Mais tout ne va pas si bien que cela, et ils en viennent à se demander si c’est bien ça, l’amour. Roman drôle et léger, qui aborde pourtant des sujets comme l’amour, le vrai, quand on est très jeune, mais aussi le rejet, le désir, les a-priori.
Toujours en mars: « On ne parle pas de ça », chez Oskar. Pour grands ados et jeunes adultes. C’est un livre dur, secouant. Quatre jeunes meurent, pour des raisons différentes, à des moments différents. Un concours de circonstances va réunir les quatre mères, qui font ce qu’elles peuvent, pour vivre cette peine innommable (d’ailleurs la langue française n’a pas de mot, pour nommer un parent qui a perdu son enfant). Si le sujet est grave et effroyable, il me semble nécessaire d’offrir un espace de parole sur la mort des jeunes, aujourd’hui. De ne pas en faire un tabou. Parce que quand cela arrive dans le réel, il n’y a pas de mot. Sujet grave, mais écriture rythmée, presque légère, parfois drôle. On n’est pas dans le pathos, mais dans la vie.
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De belles lectures en perspectives pour ce printemps, merci Eva Kavian !
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Retrouvez nos avis détaillés :

Ana Ana

Pour cette lecture commune, l’envie nous est venue d’aborder un genre différent : la bande dessinée pour jeunes enfants !

Et je suis tombée « par hasard » sur celle-ci : Ana Ana, la petite sœur de Pico Bogue, publiée par Dargaud en 2012.

Et vous allez voir : c’est malicieux, gai et enlevé à l’image des deux couvertures !

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Sophie de La Littérature de jeunesse de Judith et Sophie, Céline du Tiroir à histoires et  Bouma de Un petit Bout de (Bib)liothèque ont répondu aux questions de Pépita-Méli-Mélo de livres.

Pépita : Deux tomes pour ces histoires : Douce nuit et Déluge de chocolat, aux titres évocateurs. Pour ma part, j’ai beaucoup ri et passé un excellent moment de lecture ! Est-ce le cas pour vous aussi ?

Céline : C’est frais, léger, drôle, j’ai l’impression de retrouver mon âme d’enfant en les lisant ! Tendres et facétieuses, les aventures d’Ana Ana et sa ribambelle de doudous fripons et rigolos m’ont détendue, enchantée, et je me suis régalée des illustrations savoureuses. Le ton est beaucoup moins acide que celui des BD de son préado de frère Pico Bogue, c’est plus candide, plus mignon, mais j’ai beaucoup ri !

Sophie : J’ai aussi beaucoup aimé. C’est drôle, pétillant, plein de candeur et ce personnage seul avec ses doudous, c’est un régal pour les enfants à mon avis.

Bouma : Petites BD bien sympathiques pour une première approche du 9ème art dès le plus jeune âge. La trombine de cette petite fille, avec ses bouclettes blondes et son nez retroussé, et les peluches hautes en couleurs donnent envie d’en découvrir le contenu.

Pépita : Un petit topo rapide sur chacun des titres, juste pour donner envie à nos petits et grands lecteurs ?

Céline : Dans Douce Nuit, Ana Ana lis un livre captivant, laissant la lumière allumée alors que tous ses doudous veulent dormir. Alors, quand à son tour elle tombe de sommeil, ils ne l’entendent pas de cette oreille ! Comment dormir avec six zigotos à poils bien décidés à faire la java ?
Dans Déluge de chocolat, on prend les mêmes et on les met dans la cuisine : mission gâteau au chocolat !
Avec une bande de doudous facétieux comme ça, on ne s’ennuie pas les mercredis, c’est moi qui vous le dit !

Pépita : Pour ma part aussi, j’ai beaucoup aimé l’approche : en particulier cette façon d’entrer dans l’imaginaire des enfants. Et la spontanéité qui s’en dégage. Le renversement des rôles aussi. Tout le monde peut s’y retrouver : les enfants et les parents. Du vécu quoi !

Et les illustrations ? Vous ont-elles convaincues ? Leur mise en page, leur colorisation, le rapport avec le texte ?

Sophie : J’ai bien aimé le format à l’italienne et d’ailleurs ça m’a fait pensé que c’était des petites histoires à l’intérieur, je ne m’attendais pas à en avoir une seule. Mais pas déçue pour autant. Le style des illustrations m’a bien plu, c’est dynamique, tout ce que j’aime. Le texte est assez court et l’illustration complète très bien et ajoute encore à l’humour des situations.

Bouma : Pas du tout surprise par le format et son contenu car j’ai déjà lu P’tit Boule et Bill sur le même format. Chaque livre présente l’équivalent d’une planche (cela vaut pour les deux titres) donc de grandes cases organisées de manière linéaire unilatérale. On est loin de la gymnastique intellectuelle que peuvent parfois représenter pour les enfants les bandes-dessinées.

Céline : Les illustrations sont irrésistibles, gracieuses, fraiches, avec des petits détails vraiment comiques, un un talent très BD sur les mimiques, expressions de visage, et le mouvement.

Pépita : Derrière l’humour de ces deux tomes de Ana Ana se « cachent » aussi des petits messages éducatifs : pour ma part, ça m’a bien plu parce que c’est fait d’une manière positive. Est-ce aussi votre avis ?

Sophie : Oui, ces petits messages sont intégrés sans la présence moralisatrice de l’adulte. L’idée est plus de faire prendre conscience aux enfants, de les aider à se construire par eux-mêmes. Et puis la place des doudous est un soutien pour ces messages à la hauteur de l’enfant.

Bouma : Je vous rejoins sur ce point. Les messages éducatifs sont appris par l’expérience d’Ana Ana et comme dans la réalité certaines choses sont mieux retenues après les avoir expérimentées…

Pépita : Parlons maintenant du genre : Dargaud est un éditeur de bandes dessinées. Ce livre se situe pour moi entre l’album et la BD. Etes-vous de cet avis ?

Céline : Entre l’album et la BD ? Je ne sais pas, moi je vois là une BD à proprement parler, avec ses codes et son esthétique, simplement accessible à des plus jeunes que le public BD classique. Le texte est en bulles, il y a dans le scénario et les vignettes une forme très « sketch » qui est pleinement dans l’esprit BD je trouve.

Bouma : Rien à rajouter car je suis totalement d’accord avec Céline.

Pépita : Effectivement, ce genre de BD constitue une initiation au genre, une immersion disons.

La production éditoriale en ce sens abonde : il existe maintenant pas mal de séries de BD pour la tranche d’âge des 3 à 6 ans. Qu’en pensez-vous ?

Sophie : C’est vrai que ce type de BD se développe beaucoup. Je n’ai rien contre, c’est un style différent et ce qui se fait est plutôt de bonne qualité donc tant mieux. Après il faudrait savoir si au niveau de l’acquisition de la lecture, cette forme est adaptée ou non.

Bouma : Personnellement je ne considère pas ce genre de bd pour les 3/6 ans mais plutôt pour les 6/8 ans en ce qui concerne l’acquisition de la lecture. Elles font parties de ces « premiers » livres que les lecteurs débutants vont pouvoir lire et finir complètement seuls. L’attrait de la bd dans ce que le genre apporte est surtout du (selon moi) à une envie de « faire comme les grands » (grands étant les enfants un peu plus âgés et maîtrisant un minimum la lecture). Parce que pour moi la bande dessinée est loin d’être réservée aux « non-lecteurs » ou aux « mauvais lecteurs », au contraire elle nécessite une double lecture pas si évidente celle du texte et celle de l’image. En cela, je conseillerais plutôt Ana Ana en début d’école élémentaire.

Pépita : Avez-vous eu l’occasion de lire ces BD avec des enfants ? Si oui, leurs réactions à chaud ?

Céline : Oui ! ça rigole, et pour le message caché éducatif, ça fait mouche effectivement. Aucun adulte n’intervient pour remettre les pendules à l’heure, du coup, le petit lecteur le fait lui-même (solidarité avec les doudous qui veulent dormir, air presque scandalisé en voyant l’état de la cuisine pleine de chocolat), etc ) Mais justement, c’est parfait, suffisamment léger pour que ça reste drôle et pas moralisateur. Grand succès lu à voix haute à des enfants non lecteurs !

On vous avait prévenu…Il n’est pas trop tard pour vous régaler de cette lecture !

Pour en savoir plus, voici nos avis sur nos blogs respectifs :

Sophie-La littérature de jeunesse de Judith et Sophie

Céline- Le Tiroir à histoires

Bouma-Un  petit bout de (Bib)liothèque

Pépita-Méli-Mélo de livres

Troubles par Claudine Desmarteaux

Troubles de Claudine Desmarteaux
Albin Michel Jeunesse – Wiz, 2012

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Une Lecture Commune avec Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on est livresse, proposée par Bouma – Un Petit Bout de Bib

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Bouma : Aujourd’hui nous vous présentons une lecture commune autour de mon gros coup de cœur du mois de janvier, un roman ado, troublant, comme son titre l’indique. Un sujet inquiétant, une manière d’écrire qui m’a captée, pourtant le sujet de ce roman peut porter à polémique. Aujourd’hui nous parlons du genre de roman que vous n’oublierez pas.

Première question : Comment résumerais-tu ce roman ?

Céline : Sous la forme d’un synopsis, clin-d’œil au cinéma, troisième homme de ce récit :
Paris. Camille et Fred, deux ados, deux amis d’enfance. Tous deux sur le fil, tous deux victimes collatérales de drames familiaux. Chacun sa came. Le cinéma pour Camille. L’alcool, les joints et plus si affinités, pour Fred. Soirée après soirée, voyage au bout de la nuit. Lassitude. Dégoût. Drame.

Bouma : Tu as écrit un résumé qui ressemble vraiment beaucoup à ce roman. Les chapitres sont courts, voire très courts, amenant un rythme effréné, une tension à l’histoire. Cette tension, l’as-tu ressentie comme moi ? Cela a-t-il gêné ta lecture ?

Céline : Oui, cette tension est palpable dès les premiers mots et s’accentuent au fil des pages. On sent dès le départ qu’un drame est en préparation ! Une fois l’effet de surprise passé, ce rythme effréné et ce style saccadé m’ont plutôt donné envie de continuer ! L’écriture et la référence au cinéma contribuent d’ailleurs, pour ma part, au succès de ce titre. Et de ton côté, quels sont les aspects qui t’ont particulièrement plu ?

Bouma : Pour revenir à ce que tu disais, je n’ai pas senti le drame venir. Je me le suis pris en pleine tête, comme les protagonistes. Par contre, j’ai aimé que la trame ne s’arrête pas là, que l’auteur montre que le film comme la vie continue.  J’ai aussi aimé cette description très réaliste (à mon sens) de la réalité quotidienne des adolescents. C’est une période de doutes, de choix et d’affirmations. Ce n’est pas une époque facile et les adultes ont tendance à trop souvent l’oublier à mon sens. D’ailleurs, dans le texte, Camille doute de sa sexualité. Mais Camille est un prénom mixte. Est-ce un garçon amoureux de son meilleur pote ? Une fille attirée par d’autres filles ? Qu’en penses-tu ?

Céline : Je pencherais plus pour un « il »… Il me semble que cette identité collerait davantage avec le titre et les sentiments ambigus que Camille éprouve pour son ami d’enfance. Mais je n’en suis vraiment pas certaine. Quoi qu’il en soit, tu as raison, l’auteure nous laisse K.O. certes mais avec néanmoins une note d’espoir :

« Quand les plaies seront refermées, les blessures cicatrisées, viendra le temps des bourgeons et des promesses. »

Ce qui m’a surprise cependant c’est l’attitude attentiste des adultes ! Tout le long de ma lecture, j’ai eu envie de crier : « Mais bon dieu, quand allez-vous réagir ? ». Et toi, ce manque de réaction t’a-t-il également interpellée ?

Bouma : Je n’ai pas franchement été interpellée par cette absence, ou en tout cas cette « non intrusion » des adultes dans le récit. Claudine Desmarteaux déroule son histoire du point de vue de Camille, un(e) adolescent(e) (parce que moi je voyais plutôt une fille en Camille mais bon bref, passons) et nous montre donc SA VISION de l’histoire. Elle est auto-centrée, et ça ne m’a pas plus étonnée que ça que pour elle/lui les adultes n’aient aucun rôle à jouer dans son quotidien outre celui de réfrigérateur et de distributeur.
Un dernier mot pour la fin ?

Céline : Nos hésitations et interrogations sont symptomatiques je trouve. (L’auteure pourra peut-être en lever certaines ?) Cette lecture est de celles qui remuent, vous emmènent au-delà des conventions, des apparences, des jugements trop rapides… Claudine Desmarteaux apporte un certain éclairage sur une jeunesse désabusée et pourtant pleine d’espoir ! Un paradoxe qui interpelle et rend ce texte particulièrement fort ! Un de ceux qu’on n’oublie pas…

Bouma : Exactement. Un texte troublant dont je suis ressortie chamboulée par tant de beauté dans l’écriture de l’indescriptible.

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Et pour en savoir toujours plus, voici nos avis sur nos blogs : Qu’importe le flacon et Un Petit Bout de Bib.

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Cette lecture commune a soulevé nombre de questions comme vous avez pu le lire, et nous remercions chaleureusement Claudine Desmarteaux d’avoir pris le temps d’y répondre (ainsi que son éditeur Albin Michel Jeunesse pour la mise en relation).

1. Comment vous est venue l’idée de Troubles ? Vous êtes-vous inspirée de faits réels ou d’une situation dans votre entourage ?

CD : Après Teen Song, j’ai eu envie d’écrire encore sur l’adolescence, une période à hauts risques, faite d’exaltations, de découvertes, mais aussi d’une certaine errance, voire d’ennui, parce que la réalité est rarement à la hauteur des attentes immenses qu’on a quand on est ado. On zone, de fêtes en soirées. On se cherche, on cherche l’amour… C’est douloureux, de sortir de l’enfance, on éprouve un sentiment de vide, de perte, d’angoisse morbide, parfois.
Ce texte est une fiction qui s’est nourrie de mon imagination, de bribes de mon expérience personnelle, de celle de mes enfants (j’ai une fille de 19 ans à qui je fais lire tous mes textes en cours d’écriture), de films que j’ai vus et aimés… Il est parti aussi d’une envie de décrire des scènes de cinéma.

2. Ce roman parle en partie de harcèlement. Est-ce un thème qui vous touche particulièrement ?

CD : C’est un thème qui touche chacun d’entre nous. Depuis la première cour de récré jusque dans le monde de l’entreprise, on est confronté à des situations de harcèlement, plus ou moins graves, plus ou moins féroces, qu’on subit ou qu’on inflige (parfois avec une certaine lâcheté, ou de l’inconscience). Ça fait partie du jeu social. En bande, parfois la cruauté peut se déchaîner.

3. Dans cette histoire, les adultes sont plutôt inexistants voire démissionnaires. Est-ce un constat que vous tirez de la vie réelle ?

CD : Non, ce n’est pas un constat et je ne juge personne. Ni les ados, ni leurs parents. S’ils sont défaillants, c’est parce qu’ils ont du mal à faire face à leurs propres problèmes, mais aussi parce que les adolescents s’éloignent d’eux, ne leur confient plus rien. En grandissant, les enfants veulent s’affranchir, couper le cordon, et c’est bien normal. Les parents sont souvent les derniers informés. Ils idéalisent leurs enfants et font parfois preuve de naïveté, ou d’aveuglement.
Dans Troubles, pour se protéger d’une situation pourrissante (ses parents ne s’entendent plus mais sont forcés de cohabiter pour des raisons économiques), Camille prend ses distances. Les parents font ce qu’ils peuvent. Ils sont toujours trop absents, ou trop étouffants… Les parents parfaits, c’est comme la licorne, ça n’existe pas.

4. Aviez-vous l’intention d’écrire pour le public adolescent dès le départ de cette intrigue ?

CD : Pas forcément. Dans tous mes livres jeunesse, je m’adresse aussi aux adultes. Mais je suis heureuse d’avoir publié ce livre en roman ado, j’ai fait de très belles rencontres avec des lycéens sur Troubles.

5. Avez-vous visionné l’intégralité de la filmographie de Camille ? Comment avez-vous choisi ces films ?

CD : J’ai choisi des films que j’ai aimés et qui m’ont marquée. Ils ont tous un lien avec le désir, l’amour, les pulsions… Je les ai visionnés parfois plusieurs fois, pour choisir les scènes, les décrire… Tous ces « morceaux de cinéma » disent à quel point c’est complexe, tout ça, et à quel point cela échappe à notre contrôle. Camille est quelqu’un d’assez introverti, toujours en retrait, qui observe la vie un peu comme un film. Camille décrit avec précisions des plans, des scènes, mais ne dit rien sur ses propres désirs.

6. Pouvez-vous lever l’ambiguïté concernant le sexe de Camille ?

CD : Camille est un prénom mixte. C’est au lecteur de faire son choix. Cette ambiguïté participe au trouble.
Mais si vous tenez à savoir si pour moi, Camille est une fille ou un garçon, je répondrai : un garçon (qui refuse de s’avouer les sentiments amoureux qu’il éprouve pour son meilleur ami Fred).

7. et enfin… avez-vous un autre roman pour les adolescents en préparation ?

Un nouvel opus de la série du petit Gus, Le petit Gus au collège, sort en août 2013. C’est un roman illustré qui s’adresse à tous, et plus spécialement aux 9-13 ans.
Je n’ai pas commencé à travailler sur un autre texte pour l’instant, mais j’écrirai encore pour les adolescents. J’aime ce public, ouvert, fragile et touchant. L’adolescence est une période de la vie riche et complexe, dont on ne sort pas indemne mais qui construit l’adulte qu’on deviendra.

[Cette interview a été réalisée au début de l’été.]

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Nous espérons que cette lecture commune vous aura fortement donné envie de lire ce titre. Bonne lecture.

Lecture commune : « Lika aux cheveux longs »

Cet album écrit par Yûji Kanno et illustré par Matayoshi avait retenu l’attention de Za au printemps dernier. Publié chez Nobi Nobi !, cette histoire est proche du conte avec des airs de l’illustration japonaise. Za, Bouma et moi-même puis Alice qui nous a rejoint, nous avons eu grand plaisir à mettre en avant l’originalité de ce livre.

Bonne découverte à tous…

Za – Lika aux cheveux longs est un album remarquable au sens propre du terme : on ne peut que le remarquer ! Avant de l’ouvrir, parlez-moi de vos premières impressions devant l’objet-livre.

Sophie – C’est un très bel objet. La couverture est reliée avec un tissu qui donne une sensation granuleuse sous la main, le titre est écrit en lettres dorées, le trait fin qui fait cadre à la première de couverture ajoute à la beauté de celle-ci. Enfin, la petite fille sur l’illustration m’a tout de suite fait penser à l’univers du conte. On voit tout de suite que c’est un livre travaillé déjà sur la forme donc on suppose aussi sur le contenu, ça donne envie d’en savoir plus.

Bouma – L’objet est agréable en main avec cette texture particulière dont a parlé Sophie. La couleur dominante, le orange, marque par sa présence et donne un léger côté rétro je trouve (un peu comme les papiers peints des années 80). Enfin, j’ai surtout eu la sensation d’être à la rencontre de plusieurs univers : celui du manga (avec ce personnage très nippon dans le visage), celui de la fantasy (avec les oreilles pointues et les souliers de lutin) et celui du conte plus traditionnel (avec les liserés d’encadrement). En tout cas, j’avais hâte de découvrir son contenu.

Za – Cette couverture est en effet exceptionnelle, la toile, les lettres en creux… J’aime aussi le contraste entre ce qui pourrait être une présentation de livre ancien et la modernité du dessin. Êtes-vous des lectrices de mangas ? Est-ce que cela a pu influencer votre approche de cet album ? Je vous pose cette question parce que, jusqu’à très récemment, cette esthétique si caractéristique me rebutait. (Mais j’ai découvert à quel point j’étais dans l’erreur et je me repens, évidemment.)

Sophie – J’ai beaucoup de mal avec les mangas. En fait c’est plus le noir et blanc que le style du dessin qui me dérange. Par contre, j’ai bien aimé le petit côté fantasy du personnage.

Bouma – Grande fan de la culture nippone je suis, et donc grande lectrice (consommatrice serait plus juste à mon niveau) de mangas. J’en chronique pas mal sur mon blog de tous les styles. Alors forcément l’esthétique de cet album m’a tout de suite parlé même si l’on est loin des traits d’un mangaka…

Sophie – Alice, tu nous rejoins dans notre lecture après le départ de Za (l’été et les remaniements de l’équipe sont passés par là). Quelle a été ta première impression ?

Alice – Ce livre attire l’œil c’est sûr. Mais il n’a pas attiré le mien de la même manière que vous.
Si je me souviens bien, ma première réflexion à voix haute s’approchait de : « C’est une réédition ce livre ? Un indispensable dont je serais passée à côté ? »
Oui, voilà l’effet que m’a fait cette couverture orange/marron, ce dessin pâle et les fioritures utilisées.
Comme un livre datant de mon enfance [à l’époque où la littérature jeunesse n’avait pas encore amorcée sa révolution] qui se serait fait oublié, que l’on aurait retrouvé et que l’on aurait brossé de la main pour le dépoussiérer.

Sophie – Sur la forme, on est donc assez proche du conte avec ce livre au style vieilli et cette jeune fille aux longs cheveux qui n’est pas sans rappeler des personnages célèbres. Mais sur le contenu, elle raconte quoi cette histoire ?

Bouma – Cette histoire est celle de Lika (on s’en serait douté) et de ses longs et merveilleux cheveux (annoncés aussi dans le titre). Plus sérieusement, Lika est une jeune fille qui vend des bouquets de senteurs aux passants de son village afin de survivre avec sa grand-mère. Le coiffeur du village lui offrirait bien plus d’argent que ses maigres ventes si elle consentait à les lui donner…

Alice – Régulièrement, Lika et sa grand-mère reçoivent un petit Dieu gourmand qui s’invite chez elles pour partager des biscuits. Mais bien plus que des gâteaux partagés, il possède un peigne… et pas n’importe quel peigne.

Sophie – Le texte commence par « Il était une fois », y a-t-il d’autres éléments qui comme la couverture vous ont rappelé les contes classiques ?

Alice – Oh bien sûr . On retrouve la situation initiale qui décrit les personnages et leur cadre de vie (le village pauvre seulement habité par des enfants et des personnes âgées et cette petite fille orpheline), l’élément merveilleux (quelle chevelure !), le «méchant» qui vient perturber la situation initiale, puis l’arrivée d’un nouveau personnage qui va aider à résoudre la situation et un final en « tout est bien qui finit bien ». Une véritable histoire qui s’inscrit dans la lignée des contes classiques.

Bouma – Un conte classique « moderne » et c’est pour moi ce qui est le plus intéressant dans ce titre (outre les illustrations). En reprenant tous les codes classiques dont parle Alice, l’auteur a apporté un brin de fantasy notamment avec le petit génie gourmand auquel on ne s’attend pas du tout. En fait je trouve qu’on peut lui retrouver plein de références à d’autres contes : Raiponce (pour les cheveux longs), Hansel et Gretel (pour le côté gourmandise), Cendrillon (pour la relation à la marraine/grand-mère)… Malgré tout ce conte est unique en son genre en s’appropriant tout cela et en les dépassant.

Alice – Alors que le livre trainait sur le canapé, ma fille l’a lu. La dernière page tournée, elle dit : « Mais en fait, elle a rêvé. Elle a jamais perdu ses cheveux et le petit bonhomme ne peut pas exister ! » Est ce quelque chose qui vous a effleuré l’esprit ?

Sophie – Non pas vraiment même si c’est en effet très probable puisque tous font comme si rien ne s’était passé à la fin de l’histoire.

Bouma – L’idée de ta fille ne m’a absolument pas effleurer l’esprit. Il est intéressant de voir combien les enfants peuvent avoir une interprétation différente de la nôtre.

Pour compléter notre discussion, n’hésitez pas à lire nos articles : Za, Dorot’, Hérisson, Bouma, Sophie.

Lecture commune: Le journal malgré lui de Henry K. Larsen

Nielsen Susin - Le journal malgré lui d'Henry K. LarsenSi chaque nouvelle parution d’Hélium est une bouffée d’air frais, chaque nouveau Susin Nielsen est un délice. On en déguste chacun des mots sans même les voir défiler tant ils sont plaisants, tant on les avale les uns après les autres sans indigestion. Susin Nielsen en effet manie l’art de la narration comme peu savent le faire, traitant de sujets graves, profonds, avec une légèreté indéniable, un humour sans faille, des personnages drôles, touchants.

Dans Le journal malgré lui, elle mêle de nombreuses intrigues, elle met au centre de son roman beaucoup de thèmes ambitieux, mais qu’elle aborde avec douceur, avec talent. Ses personnages s’entrecroisent et tissent leurs liens. Ses mots pénètrent le cœur du lecteur. Son histoire nous habite.

Débat sur ce roman vainqueur du Governor General’s Literary Avrard, le plus prestigieux prix canadien anglais pour les romans adolescents.

Nathan : On commence en douceur … avec une pensée pour ces Lecteurs pressés qui sont de passage et saisissent ces quelques mots au vol. Envoyez-leur quelques-uns au passage. Seulement quelques-uns pour poser l’intrigue et leur donner envie de se poser ici à leur tour.

Pépita : Un journal malgré lui, ça intrigue…  mais le titre ne triche pas. Le héros commence à écrire un journal sur le conseil de son psy alors qu’il lui fait croire le contraire. Psy ? Journal ? On se dit thérapie ? Mais pourquoi ?

Céline : Ce qui n’est pas le cas du sous-titre entre parenthèses : « écrit uniquement parce que mon psy y tient, mais franchement c’est moisi« . Loin d’être moisi, ce journal lui permet de mettre progressivement des mots sur ses maux. Côté lecteurs, il nous entraîne dans un festival d’émotions qui font le grand écart entre l’horreur et le rire ! Jubilatoire !

Alice : L’intrigue? Quelle est l’intrigue ? Y en a-t-il qu’une ? Ou bien y en a-t-il plusieurs ? Autant que de rencontres et de personnages ? Peut-être, mais l’intrigue c’est surtout CA, et CA, ça ne se dévoile pas. Petit à petit juste écouter les confidences d’Henry pour comprendre ce qui l’a amené à consulter un psy.

Bouma : Les thèmes cités précédemment : cruauté, fraternité, famille sont évidemment le centre de ce roman. Pourtant ce que je retiendrais c’est aussi le DRAME vécu par Henry K. Larsen et son journal malgré lui qui retransmet ses émotions. Tout tourne autour de CELA et sans en dévoiler plus qu’il n’en faut, je me suis dit être contente de ne pas vivre en Amérique du Nord. Pour CA.

Nathan : Vous le dites vous-mêmes … beaucoup de thèmes, beaucoup d’intrigues: une sacrée construction à démêler pour mettre de l’ordre dans ses idées. Mais vous, quel est le thème qui vous a le plus marqué, quel est le plus important selon vous ?

Alice : Sûrement le rejet et la cruauté des ados entre eux. Henry lui-même en est à la fois à l’origine et victime.

Au premier degré, les descriptions faites d’un bon nombre de personnage à travers ses yeux peuvent paraitre humoristiques, mais si on prend un peu de recul, elles sont assez moqueuses et parfois même très dures.

Pépita : Je partage l’avis d’Alice ! J’ajouterais la fratrie et les relations familiales dans ce qu’elles ont parfois de terrible dans les non-dits, les frustrations, l’amour et la haine.

Céline : De mon côté, je parlerais de traumatismes psychologiques, de blocages qu’il faut lever, du long et difficile chemin de la guérison…

Nathan : Si moi je suis resté profondément retourné par ce thème de la cruauté des ados entre eux qu’Alice souligne, je trouve vos autres idées pertinentes !

Pour réussir à en parler, Henry va devoir s’entourer de nombreux personnages … des voisins un peu lourds, des amis ringards, un psy miteux, des parents déchirés … quels sont ceux que vous retenez ? Ou que retenez-vous de cet ensemble ?

Alice : Particulièrement, le personnage de la maman. En tant que mère, comment se remettre de ce drame, comment ne pas culpabiliser, comment avoir encore envie d’avancer, comment ne pas accuser, comment continuer à donner de la place à Henry, comment vivre cette éloignement géographique… Et moi, comment aurais-je réagis à sa place ?

Pépita : Pas moi ! La maman, je ne comprends pas…  qu’elle puisse s’éloigner de ceux qui lui restent comme ça. Au contraire, j’aurais eu besoin de m’y accrocher. Sa froide distance m’a heurtée. Le papa, je l’ai trouvé très touchant dans sa fragilité et j’ai été tout autant touchée par cette relation faite de hauts et de bas, de pudeur masculine, de chagrin dissimulé mais partagé. J’ai beaucoup aimé Farley et le voisin qui apporte les petits plats, ses coups de gueule avec Karen, à laquelle je me suis curieusement identifiée. C’est un roman qui me rappelle sous certains aspects un autre que nous avons partagé en lecture commune sur le blog : La fourmilière de Jenny Valentine. Des personnages réunis là au hasard de la vie, avec leurs failles et qui vont devenir solidaires.

Bouma : J’ai eu un gros coup de cœur pour ce gentil voisin qui vient nourrir père et fils. On ne sent que de la bonne volonté de sa part à la recherche d’un contact. C’est beau et touchant. Je me suis amusée avec sa « copine » qui ne ressemble à aucune autre et j’ai été touchée par le personnage de son frère ainé dont la présence irradie le livre.

Tout comme Pépita, la flopée de personnages secondaires, chacun apportant un petit plus à l’intrigue générale m’a rappelé La fourmilière de Jenny Valentine, la pauvreté en moins peut-être…

Céline : Comme Bouma et Pépita, je pense que tous les personnages ont leur importance : un peu comme une série de pièces qui, prises séparément, n’ont guère d’allure mais qui, ensemble, constituent une belle image. C’est vrai, comme dans La fourmilière, c’est l’union qui fait la force et tous contribuent, d’une manière ou d’une autre, à surmonter le cataclysme vécu par le héros et son père. Le personnage que je retiens est le psy qui – on s’en rend compte lorsqu’il est remplacé par une autre psy bien moins douée, a vraiment le tour pour amener Henry sur les chemins de la parole… Sans lui, pas de journal et pas de mots sur le « Ça » et « l’Autre chose »…

Nathan : Il est vrai qu’il n’y a pas vraiment de personnage qui m’a considérablement marqué et je garde plus dans la tête une image d’ensemble sur cette « fourmilière » comme vous le soulignez … en revanche, je rejoins Bouma sur la présence du grand frère et des sentiments qu’éprouve Henry pour lui m’a beaucoup touché …

J’aimerais aussi aborder un élément qui réunit un peu tout le monde: la soirée familiale, la passion entre amis, les liens qui se nouent … et le point commun entre tout cela c’est le catch et l’émission hebdomadaire dont Henry est fan ! Votre point de vue sur ce point original et pertinent (ou non !) ?

Céline : Comme je l’écris dans mon billet, je ne suis pas du tout fan de catch ! Par contre, ici, ces combats sont autant de petites paraboles qui permettent de mieux comprendre où en sont les personnages. (Ces intermèdes « catchesques » m’ont d’ailleurs fait penser aux histoires que la Mamy rose d’Eric-Emmanuel Schmitt raconte à Oscar pour lui faire passer des messages.) De plus, cette passion commune qu’ils partagent est une des clés qui permettra à Henry de se relever. Donc, oui, cette thématique a toute son importance dans l’histoire.

Pépita : Pas spécialement férue de catch non plus mais comme le souligne Céline, le catch fait le lien. Avec la vie d’avant, celle de maintenant et peut-être celle d’après. Cette passion du catch est comme un cordon ombilical qui relie encore un peu Henry à sa maman, lui permet de penser à son frère en dehors du ça, amorce le peu de conversation qu’il a avec son père et lui fait mieux connaitre celui qui va devenir son meilleur ami, Farley. Il donne un sens concret à la vie d’Henry, le relance, le projette. C’est un élément essentiel du roman même si nous, Européens, n’avons pas cette culture. J’ajouterais que le catch agit comme un exutoire : le catch est codifié, c’est une violence encadrée, c’est truqué, les matchs se suivent, les combats prévisibles, alors que ce qui a surgi dans la famille d’Henry est bien réel et est d’une violence inouïe. Une fois que c’est joué, pas de retour en arrière possible.

Alice : Je vous rejoins sur votre analyse de l’utilisation du catch. Parfois, en plus, j’ai même ressenti le choix de cette parenthèse sportive et hebdomadaire comme un souffle de légèreté pour enlever du drame au drame.

Bouma : Le catch, même s’il arrive désormais en France, reste typiquement américain. La façon dont Susin Nielsen le traite permet aux non-initiés que nous sommes d’en comprendre les codes et les aboutissants. C’est un exutoire pour Henry mais pour le lecteur c’est aussi et surtout une touche d’humour et de légèreté dans un monde de brutes. Au final, cela pourrait être un tout autre hobby (théâtre, football, boxe, chant…) mais ce choix nous rappelle que même entre sociétés dites « modernes » ou « développées » les choses sont très différentes d’un pays à l’autre et pas uniquement sur les passe-temps…

Nathan : Puisque tu parles de ces références, j’ai remarqué qu’il y en avait certaines que je connaissais étonnamment ! Pour celles qui ne vous ont rien évoqué, cela vous a-t-il gêné ? Glisser tout un tas de petits éléments culturels comme celui-ci : pari risqué ou ancrage dans la réalité ?

Pépita : Cela ne m’a absolument pas gênée : j’ai lu les précédents romans de cette auteure et même sans ça, la littérature, c’est aussi la découverte d’autres univers, d’autres cultures, d’autres façons de faire, de dire, de se comporter. C’est une posture de curiosité sur le monde et dans ce roman, on est servi de ce point de vue-là. « Lire, c’est voyager ; voyager, c’est lire » a dit Victor Hugo.

Alice : Non, non, non, aucune gêne à la lecture et je rependrais bien ton terme « ancrage dans la réalité ». C’est exactement ça, cela nous permet de se plonger encore plus dans cette histoire, dans l’entourage d’Henry et donc dans notre bulle.

Bouma : La lecture de ce roman est tellement fluide que ces références ne m’ont absolument pas gênée.

Céline : Si tu parles des références culturelles, aucun problème pour moi non plus. Au contraire, ces clins d’œil sont plutôt sympathiques et plairont aux jeunes lecteurs fans de séries made outre-Atlantique. En outre, peu importe les lieux, les sujets traités sont eux universels. Pour ce qui est des références à ses précédents ouvrages, aucune gêne non plus puisqu’il s’agit du premier titre que je lis de Susin Nielsen. Bien au contraire, celles-ci m’ont donné envie de découvrir ces livres…

Nathan : Justement j’allais y venir ! Pour ceux qui ont lu les autres Susin Nielsen: qu’avez-vous pensé du personnage d’Ambrose réutilisé (un clin d’œil aux fidèles lecteurs que j’ai adoré !) ? Et quel est votre roman préféré écrit par cette auteur ?

Pour les autres cela vous a donc donné envie de lire les autres ? Le personnage d’Ambrose vous a-t-il plu ?

Alice : Oh oui alors, hâte de découvrir les autres titres de cette auteure que je n’avais pas lus jusque-là…  même si Dear Georges Clooney m’avait fait de l’œil il y a quelque temps !

Pépita : C’est très curieux car je n’ai pas réellement retrouvé le même personnage que dans le roman Moi, Ambrose, roi du scrabble. Dommage car l’idée est excellente ! Mon préféré ? Je ne sais pas, ils traitent de sujets différents mais toujours un personnage adolescent en souffrance comme héros principal, tous très attachants et des intrigues très bien menées. La même fluidité, le même humour, cet esprit décalé aussi. C’est une auteure que je suivrais.

Bouma : Dear George Clooney, me fait de l’œil depuis un moment aussi. Nul doute qu’au vu des qualités narratives de Susin Nielsen, je lirais cet autre roman un jour ou l’autre.

 Pour aller plus loin …

Nos billets: Nathan, Céline, Pépita, Alice

Autres romans de l’auteure : Dear George Clooney : Kik, Nathan, Pépita

Moi, Ambrose, roi du scrabble: Pépita, Nathan

Interview de l’auteur sur le blog Hélium