« Mado m’a dit » de Christophe Léon

C’est un conte.IMG_3129[1]

Un conte doux-dingue.

Un conte entre ciel et terre.

Un conte improbable et déconcertant.

Un conte qui nous a interpellé.

Un conte que l’on a voulu partager.

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Alice : Mado m’a dit, un titre tout en sonorité. Est-ce cela qui vous a interpellé autant que moi ?

Kik : [Réflexion de quelques secondes] … Non. En fait, non. C’est la couverture qui m’a interpellée. Mais le titre, pas plus que ça.

Pépita : Moi non plus, pas le titre. Mais l’auteur ! Et puis ta chronique dont le sujet m’a interpellée aussi.

Alice : Ah bon ? Moi, j’ai vraiment été interpellée par ce jeu de langue autant que par le  message : mais que lui a dit Mado ? Me voilà curieuse … Bon après, j’avoue, pour ceux qui ne le savent pas encore, peu de livres de Christophe Léon ne me sont pas passés entre les mains. C’est un auteur que je suis avec assiduité.
La couverture ? Là, …si je ne la regarde pas, je ne m’en souviens pas… une photo en noir et blanc… mais rien de plus…
Alors, Kik, je te laisse page blanche pour nous en raconter un peu plus sur ce qui t’a précisément attiré… Bien sûr Pépita, tu n’hésites pas à donner ton avis …

Kik : Trois lectrices, trois accroches différentes qui nous ont poussé à lire ce livre !
C’est le vert, ce vert très très vert qui m’a attiré, car associé à la photo en noir et blanc, il tranche. De plus, elle m’a fait un peu peur cette poupée, un peu seule sur sa chaise.
Après réflexion, je me dis même que cette couverture ne va pas si bien que ça avec le roman, mais c’est elle qui a été le déclencheur.

Alice : Du coup, j’ai pris le temps de regarder une nouvelle fois la couverture et au contraire, j’ai trouvé qu’elle s’accordait bien au contenu du livre. J’y vois de la solitude (une chaise seule), une enfance brisée ( poupée), une personne âgée (pelote de laine +  papier peint désuet) et la présence d’une mouche (que l’on comprend quand on a lu le livre …). Suis-je trop terre à terre ?
Un avis Pépita, peut-être ?

Pépita : Je n’ai pas du tout cherché à analyser la couverture. Mais je ne trouve pas que tu sois terre à terre ! Une couverture est importante pour un livre et les éléments tels que tu les décris donnent des indications sur l’histoire à lire avec une part de mystère. Pour ma part, dès les premières lignes, j’ai trouvé ce livre très « extraterrestre » (à comprendre aussi si on le lit !). Alors, de quoi ça parle ? D’une rencontre très improbable entre un petit caïd qui se la pète un peu et Mado, une vieille femme obèse à la voix haut perchée. Sur le trottoir à l’arrêt de bus, Boby va la défendre contre des petits voyous. Contre toute attente. Même lui ne s’explique pas ce geste. Il va donc se retrouver chez la dame devant un chocolat chaud et là, il va découvrir une facette insoupçonnée de cette personne en même temps que des sentiments très ambivalents chez lui.

Kik : Une rencontre improbable, c’est ça ce roman. Deux personnes là, en même temps, avec des circonstances particulières qui ont fait que leurs vies se sont croisées.

Alice : Oui, bien sur que cette improbable rencontre est la situation initiale du roman. Pour autant, je pense qu’elle ne serait rien, qu’elle perdrait de sa substance si l’originalité, l’individualité et le caractère des personnages étaient tout autre ! Je trouve d’ailleurs que Christophe Léon s’est vraiment lâché pour nous offrir des Personnages carrément décalés ! ( Et j’écris volontairement Personnage avec un P majuscule).
On parle plus précisément de Boby ? Petit Caïd disais-tu Pépita ? Comment évolue-t-il au fil des pages ?

Pépita : Tout à fait d’accord avec toi. Nous sommes des grandes lectrices toutes deux de cet auteur et cette fois, les personnages sont plus dans le psychologique et à l’opposé. Et il ne sont que deux. Alors Boby ? P’tit caïd, oui, mais au cœur tendre. Il joue les gros durs mais au fond, c’est un marshmallow ! Déjà, il est incapable de comprendre pourquoi il a défendu Mado, encore moins pourquoi il la suit chez elle, et encore encore moins pourquoi il y retourne et accepte même d’y dormir. Là, il va avoir la trouille le gros dur. Il découvre une vieille dame encore plus avide d’amour que lui. Et ça, ça le perturbe, ça l’interroge, ça le met mal à l’aise. Parce que rappelons que Boby est né « souzixe » comme il dit et qu’il s’est inventé tout un monde…Et là, chez Mado, pareil, un monde bizarre aussi peuplé de mouches et de plantes carnivores…Chacun ses passions…Et une dame dévoreuse de chair fraîche ? Il y a pensé à un moment non ? D’un Boby sûr de lui en apparence se dévoile peu à peu un jeune garçon avec ses peurs, ses questionnements, sur la vie et le monde des adultes.

Kik : La personnalité des personnages est bien marquée. Ils sont deux, mais tellement complexes et complets. Ils sont paradoxaux.
On peut lire pour Boby
« Petit
Teigneux
Le poil roux
Le genou cagneux
Des dents plantées de travers
Crache toutes les deux minutes entre ses pieds
Dit avoir quinze ans mais n’en a que treize. « 
Mais aussi : « Cependant, Boby est un gars à la coule. Au fond de lui se dissimule un coeur tendre qui ne demande qu’à ‘épanouir. »
C’est Mado, qui va révéler ce coeur tendre. Ce gros dur va porter secours à cette dame, embêtée par d’autres gros durs.
Ce roman est une rencontre entre deux êtres cabossés par la vie.

Alice : C’est tout a fait ça, les filles, deux personnages verrouillés dans leur solitude qui vont petit à petit faire sauter leurs appréhensions pour laisser parler leur cœur. L’histoire devient émouvante et l’on est touché par cette relation qu’ils construisent ensemble où chacun puise en l’autre le manque affectif de toute une vie. On découvre alors la grande force intérieure qui les anime et on se prend totalement d’affection pour eux.
Enfin, moi ça a été mon cas ? Pas vous ?

Pépita : Oui, c’est vrai, on se dit qu’ils se sont trouvés en quelque sorte mais quand même chez Boby, il y a  une appréhension, non ? Ou plutôt une interrogation face au mystère de cette femme.

Kik : Affection n’est pas forcément le mot que j’aurai utilisé. Les descriptions qui sont faites d’eux ne sont pas très valorisantes. J’ai été attirée par leur relation l’un avec l’autre. Je voulais savoir comment tout cela allait évoluer. Elle est quand même très improbable cette rencontre a priori. Et pourtant …

Alice : … et pourtant…leur bout de route ensemble n’est pas bien long. Alors que l’on commence à s’approprier l’atmosphère singulière du livre, la fin arrive comme une cassure, subitement ;  presque trop vite. Est-ce comme ça que vous l’avez vécue aussi ?

Kik : Complètement. Je voulais en savoir plus. Qu’ils se revoient, qu’elle l’aide peut-être, ou l’inverse.

Pépita : Oui, cette fin est déstabilisante. Très. Je ne sais d’ailleurs pas du tout comment l’interpréter. C’est souvent le cas avec cet auteur qui laisse ouvert pour toute interprétation. D’ailleurs, je ne suis pas sûre de l’avoir bien comprise cette fin ou alors j’y vois quelque chose que mon imagination a envie de voir ou pas. Cette fin arrive trop vite en plus. Le lecteur en est tout abasourdi. On commence à être bien dans cette histoire, à se dire que cette rencontre improbable va déboucher sur une histoire d’adoption réciproque et l’auteur joue avec nos nerfs…

Alice :  Des personnages singuliers, une rencontre improbable,  une fin subit(e)… est-ce tout cela qui nous dérange dans la lecture de ce roman? Qui nous fait le définir comme un OVNI littéraire ? Comme un extra-terrestre ? Ou bien voyez-vous d’autres choses encore ?

Pépita : Roman extraterrestre, c’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit. Car quand même cette fin ? Elle m’a perturbée…Je n’en dirais pas plus. C’est à la fois un roman humaniste et psychologique.

Kik : Non. Oui. Non. Peut être … C’est difficile à dire. Je ne saurais pas dire exactement d’où le roman tire sa force. Il m’a émue, chamboulée, tout de suite j’ai voulu en discuter avec vous, ici, A l’ombre de notre grand arbre. Il n’est pas tant OVNI que ça, car il n’y a pas de particularité d’écriture, ou une forme très spécifique. Il sort du lot, tant par sa qualité d’écriture, que par le choix des personnalités de Mado et Boby, un mélange improbable, qui fonctionne très bien.

Alice : Un livre dérangeant, déroutant, détonant … et une fin dramatique en effet.
Et quand je relis l’ensemble de notre discussion je me dis plus largement :  » Nous vivons dans une drôle de société quand même ! ». Une société retranscrite par Christophe Léon, dont la plume incisive ne nous autorise pas à lâcher le livre.
Mais je ne reste pas sur une note pessimiste, ce livre offre aussi une lueur de fraternité et d’espoir  :  Boby n’est pas vraiment un dur et Mado pas vraiment un monstre …
Et vous, que souhaiteriez vous rajouter à cette lecture ? Un mot de la fin ?

Pépita : Je dirais juste que ce livre reste tout de même dans la même veine que les précédents de Christophe Léon, qui dénonce les dérives de notre société. Là, il parle du fait que l’on juge souvent selon les apparences et qu’on ne prend pas toujours le temps de connaitre les personnes de notre entourage, qui souvent cachent bien des petits secrets…Il parle aussi de la solitude que cela engendre. Autre spécialité de l’auteur et qui peut agacer d’ailleurs : ses fins ne sont jamais vraiment des fins, le lecteur doit se débrouiller et reste souvent dans l’expectative. Alors, toutes les interprétations sont possibles…et dans ce roman court, c’est le cas. Je ne sais toujours pas comment dire comment ce livre se termine vraiment.

Kik : Pépita a tout dit. Pour conclure, moi je conseillerai de lire Demain, Promis ! du même auteur, qui m’a également soufflé. Cet auteur, je le connais moins que Pépita et toi Alice, mais je n’hésiterais pas si je croise un de ses livres en librairie !

A VOS LECTURES !

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Retrouvez la chronique de  :

– Kik sur son blog Les lectures de Kik

-Pépita sur son blog Meli-Melo de livres

– Alice sur son blog A lire aux pays des merveilles

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Christophe Léon, un auteur que vous pouvez découvrir en suivant son blog :

http://www.christophe-leon.fr/

Tant que nous sommes vivants

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Anne-Laure Bondoux, Gallimard jeunesse

Une fin d’année qui s’achève…

Dans quelques jours, l’aube d’une nouvelle…

Nous savons ce que la première nous a réservé : son lot de joies, de peines, de petits et grands bonheurs, pas seulement à notre échelle, mais aussi toutes ces catastrophes dans le monde, les guerres, les maladies, le terrorisme, les éléments déchaînés,…

Une nouvelle année pointe le bout de son nez : que va-t-elle nous réserver ?

Mais « Tant que nous sommes vivants », il y a toujours de l’espoir, il y a toujours de l’amour…et la vie recommence…

Un roman époustouflant qui nous a tous séduits, autant que son auteure, Anne-Laure Bondoux, pour sa simplicité, sa gentillesse et son sourire si lumineux…malgré les zones d’ombre de sa vie (Nous vous invitons à lire « L’autre moitié de moi-même » chez Bayard).

En voici donc notre échange à cinq, vivant et palpitant, que nous avons mené à deux.

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Pépita : Il y a toujours un élément de départ qui fait qu’on a envie d’ouvrir un livre et de le lire…Concernant ce roman, quel a été le tout premier élément déclencheur, cette sorte d’élan irrépressible qui nous fait aller vers ces pages et pas d’autres à ce moment-là ?

Carole 3 étoiles : Une fois n’est pas coutume, je l’ai vu passer sur les réseaux sociaux et c’est précisément la couverture qui m’a attirée de suite. Je n’ai pas lu vos chroniques pour ne pas connaître le sujet, et je ne regrette pas : c’est le genre de roman qu’on laisse nous emporter les yeux fermés !

Nathan : Je venais de passer mon épreuve de bac de théâtre. Il ne me restait qu’un entretien oral le lendemain. Et quand je suis rentré chez moi, j’ai trouvé ce roman dans ma boîte aux lettres. La couverture non définitive pourtant déjà magnifique. Le résumé intriguant. La superbe et touchante lettre de l’auteure l’accompagnant. Alors j’ai révisé, mais le soir, j’ai craqué, j’ai lu quelques chapitres. Et une fois le bac définitivement terminé, j’ai dévoré le roman. Et mes espoirs n’ont pas été déçus …

Colette : Et bien c’est VOUS, jardiniers du grand arbre, qui m’en avez donné envie ! Vos petites phrases si laudatives sur ce roman glanées de ci de là m’ont vraiment intriguée et le hasard a voulu que ma collègue documentaliste, sous la pile de ses derniers achats, cachait ce trésor ! La magnifique couverture en papier découpé d’Hélène Druvert m’a complètement séduite !

Pépita : J’ai lu cette auteure pour la première fois en 2009 avec « Le temps des miracles » alors que je venais de me spécialiser comme bibliothécaire jeunesse. Et quelle rencontre ! J’ai lu ses autres romans depuis, j’ai été très attristée par sa panne d’écriture alors quelle joie de voir un nouveau roman sortir !

Pépita : Si vous deviez en un seul mot définir ce roman, quel serait-il ? Vous est-il possible de le développer ?

Nathan : Je dirais universel. Parce qu’il a cette profondeur des contes qui touche n’importe qui, parce qu’il a une dimension mythique, une dimension biblique, une dimension intemporelle qui le rapporte à tous les temps, tous les lieux, et il a cette sensibilité qui ne se destine pas seulement aux enfants ou aux adolescents mais à nous tous, lecteurs, parce que nous sommes humains.

Colette : C’est très beau ce que tu dis de ce roman, Nathan. Je dirai « étrange » quant à moi. Parce que tout y avait goût d’ailleurs : les peuples, la ville, la nature, les rêves et même l’amour… En plongeant dans ce récit, je suis tombé dans un pays des merveilles dont je n’arrivais pas à dessiner les contours, parce que tout m’y surprenait. J’ai adoré cette sensation !

Pépita : Je vous rejoins tous les deux. Je dirais « Métamorphose » : car le chemin de la vie nous transforme, nous construit, nous défait parfois comme pour mieux renaître. Tout comme les personnages de ce roman et comme la forge de Bo, lieu de toutes les transformations de la matière.

Céline du Tiroir : Envoûtant : pour cet ailleurs qui nous semblerait presque familier, pour cette révolution sourde qui gronde aussi au fond de nous, pour cet amour si pur, pour ces rencontres inoubliables, pour ce merveilleux, à la lisière du réel. Il y a dans Tant que nous sommes vivants un décor qui intrigue et une énergie qui nous happe, dés les premières lignes, et sans s’essouffler.

Carole 3 étoiles :  Complètement d’accord avec vous….et le mot qui me vient, c’est Alchimie… littéraire, celle qui consiste à transformer une histoire simple en fiction poétique. Car on ne peut faire l’impasse sur le style de l’auteure : une langue maîtrisée, un vocabulaire universel et symbolique, une syntaxe et une ponctuation cohérentes. En un mot un roman qui tire ses jeunes lecteurs vers le haut et leur ouvre, selon moi, les portes de la Grande Littérature.

Nathan : Même si on prendrait plaisir à discuter simplement du roman, à s’échanger nos impressions profondément surprenantes, comme l’a si bien remarqué Colette, j’ai aussi envie de situer un peu mieux les choses pour nos lecteurs. Vous parlez d’ailleurs, vous parlez de merveilles. Si on parlait un peu de ce décor et du temps de l’histoire ?

Céline du Tiroir : Le décor est changeant… comme le temps de l’histoire est un peu flou, d’ailleurs. Au début du roman, on pourrait être sous le Second Empire de Zola comme dans un futur bien sombre, mais on y retrouve un monde ouvrier intemporel, à la fois dans la dureté de ses conditions de vie, dans son côté « condamné », et dans l’intensité des relations humaines. Le début de la lecture m’a intriguée, je cherchais justement à situer, reconnaitre ce cadre spatio-temporel, avant de comprendre que le roman dépassait ces cadres, et qu’on était aussi quelque part dans l’étrange et le merveilleux.

Colette : Une ville ouvrière, une forêt, des souterrains, un village de pêcheurs, une sorte de XIXe siècle en dehors des frises chronologiques… Un décor d’ombres chinoises, mouvant, en perpétuelle métamorphose pour reprendre le terme de Pépita… L’auteure ne semble pas avoir voulu fixer de cadres précis, cadres qui l’auraient sans doute privée de liberté dans la progression de sa narration.

Pépita : Je n’ai pas du tout cherché à situer l’histoire, je me suis laissée porter par ce style si envoûtant, par cette belle rencontre amoureuse si incongrue dans cet univers métallique gris fait de bruits et de poussière. Puis par les antagonismes des mots posés pour chaque chapitre, qui à chaque fois donnent à entrer dans un univers différent et cohérent. A l’image de la couverture : le clair et l’obscur, les ombres et la lumière, le cheminement sur le chemin de la vie si bien incarné par Bo et Hama. Donner à cette histoire un cadre spatio-temporel trop fermé lui aurait enlevé toute son universalité. Car c’est de l’Homme dont il est question dans ces pages, avec ses antagonismes.

Carole 3 étoiles : C’est exactement ça ! Ne pas fixer l’intrigue dans un cadre temporel précis pour en extraire l’intemporalité, et donc l’universalité. Toutefois, si on analyse les unités de temps et de lieu, on constate une jolie boucle : Tsell et Vigg marchent sur les pas de Bo et Hama, et refaire le chemin en arrière pour mieux aller de l’avant. Cela est simplement le cycle de la vie, non ? D’ailleurs, un conseil précieux est prononcé par l’un des petits membres de la Communauté de la forêt « Si tu ne sais pas où tu dois aller, cherche d’où tu viens »… Que de jolis mots dans ces pages !

 Pépita : Ce roman est traversé par des personnages uniques et irréels. On les suit pour certains d’entre eux à ce qui s’apparente à un chemin initiatique. Lesquels vous ont-le plus touché ? Qu’auriez-vous à en dire ? Vos impressions ?

Colette : Je ne sais pas pourquoi mais c’est le personnage de Bo qui m’a le plus envoûtée. A cause du théâtre d’ombres, peut-être, de ce magnifique cadeau d’amour terriblement gâché par la bêtise et l’obscurantisme. J’ai vibré avec lui quand il attendait Hama, qu’il transcendait son absence en tissant sa toile de métal, j’ai vibré avec lui quand il a découvert son message après la catastrophe, j’ai vibré avec lui quand il l’a enfin retrouvée et qu’il lui a raconté son histoire, enfin, une histoire qui allait se transmettre même contre son gré. Et puis après leur voyage jusqu’à la mer, je ne l’ai plus reconnu, comme cela arrive parfois même avec des amis très chers…

Pépita : Tout comme toi Colette, Bo m’a beaucoup bouleversée : cet amour inconditionnel pour Hama, sa volonté de fer pour vivre, pour être à la hauteur d’Hama. Et puis la déchéance, l’amertume, oui, dans tout cela aussi je ne l’ai pas reconnu. Hama est tellement intransigeante ! Tsell, je l’ai moins bien perçue. J’ai été absolument sous le charme des passages avec les petits hommes troglodytes : quelle bienveillance ! Quelle philosophie ! Quelle solidarité ! Et quel défaitisme par rapport à leur condition, acceptée comme telle. Ce que ne supporte pas Hama finalement. On peut comprendre aussi son traumatisme qui la rend dure avec les autres et elle-même. C’est ce qui est intéressant dans ce roman : c’est la métamorphose des êtres et la continuité de la vie malgré tout.

Nathan : Il est difficile de n’en citer qu’un. Bien sûr Bo m’a touché dans l’énergie et la force qu’il met à sauver Hama. Bien sûr cette dernière est bouleversante dans sa quête d’équilibre, malgré ce qu’elle a perdu, malgré la vie. Bien sûr Tsell et Vigg sont-ils attachants dans leur fougue et leur amour. Bien sûr les petits hommes troglodytes sont amusants et adorables et d’une sagesse remarquable. Mais il y a aussi tous ces personnages secondaires dont, des mois plus tard, j’ai oublié les noms, et Melchior me revient, qui apportent chacun leur touche, leur voix, leur conseil, leur pierre, leur expérience, leur vie. Il y a avant toute chose la danse de ces vies qui sont perdues dans un rythme effréné où toute chorégraphie est illusoire. C’est pour cela qu’elle est magnifique et authentique.

Carole 3 étoiles : En ce qui concerne les personnages, le roman est si dense qu’il est difficile d’en choisir un en particulier ! Hama et Bo m’ont touchées autant dans leur faiblesse que dans leur force, et leur amour aussi. Tsell est la somme de ces deux derniers et on le ressent. Les personnages plus secondaires ont tous aussi un rôle : toutes les rencontres éclairent les personnages, et les mettent en perspective. Ils sont tous nécessaires me semble-t-il. Enfin, il y a un autre personnage, plus discret mais qui sert de fil rouge au récit : le désir. Le désir d’aimer, le désir de survivre, le désir de réparer, le désir de savoir. Pour moi, c’est le moteur du roman. Sans lui, plus de lumière, plus d’audace, plus de vie.

Céline du Tiroir : J’ai été touchée par les mêmes personnages que vous et pour les mêmes raisons. Alors du coup pour ne pas tout répéter, je voudrais parler aussi de Titine-Grosses-pattes, la tenancière estropiée du cabaret, avec son passé douloureux et sa gouaille. Elle pourrait sortir tout droit d’un roman de Zola comme d’un film de Jeunet. Haute en couleur, un peu cabossée, c’est une figure maternelle et guerrière à la fois. Un personnage secondaire très réussi aussi.

Pépita : Ce roman est aussi rempli d’éléments naturels : métal, végétal, eau…et surtout le feu. Une belle alchimie. Quelle(s) symbolique(s) représentent-ils pour vous ? A votre avis, comment ces éléments servent-ils l’histoire ?

Céline du Tiroir : J’ai aimé aussi tous ces éléments, même si je ne saurais dire s’ils ont vraiment toujours une fonction dans le récit. Mais c’est sûr, le métal, la pierre, le feu participent à construire un décor puissant et marquant. Par contre, j’ai été très touchée par la symbolique de la forge et ce regard sur l’oeuvre de l’homme : dans des conditions extrêmes, réussir à changer les matières premières pour en faire des objets uniques : un théâtre d’ombres (magnifique, cette idée !!!), des mains articulées, une armure pour Tsell…

Nathan : C’est vrai que les éléments ont une place très importante, mais nul doute que c’est le feu qui m’a véritablement marqué. Le théâtre d’ombres oui, parce que l’ombre et la lumière. La forge, parce que nous nous créons. Et cette image continue du feu, cette flamme qui anime les personnages, l’espoir qui les fait vivre, l’amour qui les brûle, la colère qui les enflamme, la passion qui les traverse, la vie qui jaillit, tout simplement.

« Mais cela suffit à nous rappeler une chose essentielle: le feu qui brûlait dans le ventre de nos fourneaux brûlait encore dans nos veines. »

Pépita : Tout comme vous, j’ai été profondément marquée à la lecture de ce roman par les éléments. Ils rejoignent mon propos du début : la métamorphose. Ils ont une fonction symbolique extrêmement forte. Chaque personnage endosse un élément à sa mesure correspondant à son propre chemin initiatique, à ce qu’il a à résoudre sur lui-même. J’ai aussi aimé cet aspect selon lequel la nature nous domine et combien il est ardu de la domestiquer. Et j’ai trouvé aussi que faire quelque chose de ses mains est tellement créateur et salvateur ! Regardez Bo : il se réalise et cherche la perfection au point de se perdre…Et puis la forge est pour moi indissociable de mon grand-père qui était forgeron. J’ai eu la chance de le voir travailler, de le voir s’occuper des chevaux de trait. Quelle science ! Quelle patience ! Quelle bienveillance ! J’entends encore le bruit du soufflet, les coups de marteau précis sur la matière rougeoyante, l’odeur si caractéristique. C’est un roman splendide sur la création, et comme le dit Nathan sur l’ombre et la lumière qu’elle comporte inévitablement. J’ai aimé ce souffle de vie. Infiniment. Car il rejoint le désir dont parle Carole.

Carole 3 étoiles : Tout à fait d’accord avec vous concernant les éléments, et principalement le feu qui pour moi symbolise le désir…

 Nathan : On l’a dit, Tant que nous sommes vivants c’est la beauté des mots dits dans l’encre et le papier, c’est le conte qu’on se raconte au coin du feu, c’est un style envoûtant. Et je ne doute pas une seule seconde que nous retenons tous cette phrase, essentielle, centrale, qui a sans doute su nous toucher chacun à un endroit de nous: « Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ? » Et si vous deviez retenir une autre citation que celle-ci, une seule, dites-moi ce serait laquelle …

Pépita : Je ne retiens que cette citation en fait. Elle a tellement trouvé un écho en moi qu’elle m’habite toujours depuis.

Colette : Idem… C’est comme un refrain lancinant, une sorte de mélopée qui habite le texte du début à la fin, une prière désespérée qui finit par envahir le lecteur autant que les personnages.

Carole 3 étoiles : Les mots qui m’ont bouleversée sont ceux-là :   » Elle resta immobile devant lui, toute petite et tremblante, comprenant qu’il n’avait pas l’intention de disparaître de sa vie. C’était une étrange sensation pour elle qui avait été abandonnée par sa mère du jour au lendemain. Cela supposait qu’elle lui fasse entièrement confiance. C’était un risque qu’elle n’avait jamais pris avec personne. »

Nathan : Et moi je retiens l’espoir : «Ils virent quarante fois le soleil se coucher. Et les quarante levers de soleil furent autant de raisons d’espérer.»

Un roman au souffle unique qui nous permet de finir cette année en beauté…

Si vous ne l’avez pas encore lu, 2015 vous tend les bras…

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En attendant, vous pouvez aller écouter le podcast de la rencontre avec Anne-Laure Bondoux qui a eu lieu à Mollat le 22 Novembre dernier. C’était un beau moment, tout en intimité, avec quelques lecteurs et une libraire passionnée.

Il y a été question du temps qui passe, des choses qui changent, de ces parts de soi-même qu’on égare d’année en année. Il y a été question d’inspiration, d’écriture, de recherches et du don de soi. Il y a été question du désir, de ce feu qui nous brûle, de la vie qui nous pousse en avant vers ce feu d’espérances. Il y a été question de lecture aussi, d’un peu de cinéma, du passé, du futur, de la famille, des secrets, des histoires, des souvenirs, des racines.

C’était un beau moment, une belle rencontre, touchante et fébrile et profonde, comme son roman.

Le blog d’Anne-Laure Bondoux par ici.

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Pour aller plus loin, nos liens :

Carole-3 étoiles

Nathan-Le cahier de lecture de Nathan

Pépita-Méli-Mélo de livres

Céline-Le tiroir à histoires

Petite lecture commune dégoûtante !

Non non, ne partez pas tout de suite, elle n’est pas si dégoûtante que ça cette lecture ! Tout ce que je vous dis, c’est qu’on va parler de la collection Les petits dégoûtants d’Élise Gravel, publiée aux éditions Le Pommier. Avant de dire beurk, lisez plutôt ce qu’on en a pensé…

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Sophie : La collection Les petits dégoûtants, c’est peu ragoutant dit comme ça, mais c’est quoi exactement ?

Elise Gravel - Le rat.Pépita : Une collection de p’tits docs pour se réconcilier avec les p’tites bêtes et les plus grosses qui nous font un peu frissonner… mais en plus, on apprend plein de choses sur elles avec humour.

Kik : Une collection de livres pour parler de ces bestioles incontournables quand on est gosse, mais pour lesquelles on leur dit souvent : « Ahhhhh !!! Mais c’est sale ! »

Céline du Tiroir : Des petits bouquins sympas pour ce réconcilier avec les rampants, les gluants, bref, ceux qu’on trouve souvent dégoûtants ! C’est court, c’est drôle et instructif. Des petits documentaires qui ne se prennent pas du tout au sérieux !

Sophie : Plein de petits dégoûtants donc. Mais qu’est-ce qui a bien pu vous donner envie de lire ces livres ?

Pépita : Les couvertures super rigolotes !

Céline du Tiroir : Justement, cette originalité ! : si les lapins, les adorables souris ou même les loups ou les cochons sont des stars de la littérature jeunesse, qui se soucie des limaces ou des poux ? C’est ce côté un peu décalé qui m’a tout de suite attirée !Elise Gravel - Le ver.

Sophie : Pour rendre sympathique ces petites bêtes, le gage de qualité, c’est l’humour incontournable d’Élise Gravel. Est-ce que vous connaissiez déjà cette auteure et est-ce qu’elle a changé votre vision de ces petits dégoûtants ?

Kik : À la découverte de cette collection et plus particulièrement avec le pou, je n’ai pas cherché à savoir ce que l’auteur avait publié auparavant et je ne la connaissais pas particulièrement. Le point que j’ai le plus apprécié est l’anthropomorphisation des animaux. La limace d’habitude gluante et plutôt repoussante, devient rigolote.

Pépita : Oui, je connaissais cette auteure avant et j’apprécie son trait et son humour toujours très décalés. Si mon regard a changé sur ces bestioles ? J’aimerais bien mais pas vraiment ! Par contre, j’ai appris une foule de choses sur leurs mœurs et finalement, même si je ne suis toujours pas copine avec elles, je les regarde un peu différemment quand même. Et je trouve que oui, ça peut changer le regard des enfants sur elles : elles sont présentées d’une façon tellement rigolote !

Elise Gravel - Le pou.Céline du Tiroir : Oui, c’est une auteure dont j’apprécie l’humour et l’énergie ! Heeuu… J’ai quand même toujours pas adopté de limace ! Je dis en riant que Le Pou a été une sorte de psychothérapie pour moi, mais c’est pas tout à fait faux dans la mesure où j’ai vraiment appris des trucs, et qu’on a toujours un peu moins peur de ce qu’on connaît mieux ! (Je garde quand même l’huile de lavande et les peignes à lentes prêts à être dégainés à la moindre alerte !)

Sophie : Cette collection, c’est aussi l’occasion d’aborder une question plus large autour des documentaires pour enfants. Il y a quelques années les documentaires étaient des livres un peu austères et pédagogiques. Aujourd’hui, on voit une belle évolution avec l’apparition de beaux livres pour les enfants et des livres comme ceux dont nous parlons. Ce sont des documentaires pour les plus petits, tournés beaucoup sur l’humour. Que pensez-vous de ce type de livres et surtout ont-ils encore un but documentaire ?

Pépita : Très bonne question ! C’est vrai cette évolution, ce type de livres se situeraient davantage entre l’album et le documentaire. Il y a de plus en plus de formes hybrides de nos jours. Je pense que c’est une offre qui s’adapte en quelque sorte à l’air du temps. Séduire les petits lecteurs (et leurs parents !) pour les amener à la lecture plaisir et ludique, sans contraintes et avec peu d’effort. On succombe plus de nos jours à l’aspect esthétique aussi (le culte de l’apparence). Les éditeurs l’ont bien compris. On peut en dire autant pour les premières lectures et les romans d’ailleurs. Mais franchement, ce sont des livres très plaisants et de qualité alors c’est le principal.

Kik : Différents livres pour différentes attentes. Dans le cas de cette collection, le « dégoûtant » devient un être à considérer avec beaucoup d’importance, car très intéressant même si dégoûtant. Il y a des mises en scène autour de ce pou ou de cette limace. Par contre, on ne trouve pas de données chiffrées, d’informations précises.
Le livre joue sur l’humour. Avant les documentaires étaient destinés aux scientifiques en herbe, maintenant ils peuvent s’adresser à de plus jeunes enfants, et ouvrent une porte. Si jamais un sujet en particulier les intéresse plus, il y a toujours les documentaires plus riches.

Elise Gravel - La limace.Sophie : Un petit mot sur les illustrations de ces livres. Elles ont une place très importantes au point que texte et images se confondent parfois. Vous les avez aimées ?

Pépita : Ah oui, elles sont trop top ! Ces bestioles peu ragoutantes dans la réalité sont ici montrées sous un jour bien plus sympathique si bien qu’on les adopterait ! Ce sont des dessins frais et humoristiques qui permettent de ne plus visualiser la sale bestiole. Elles ont un trait simplifié, des yeux rigolos, nous parlent, bref, des copines !

Céline du Tiroir : Ha oui, elles sont drôles comme toutes les illustration d’Elise Gravel, en rondeur, pleines d’énergie et de fraîcheur ! Et l’influence BD avec les petits bulles, ça en fait aussi un album très ludique je trouve !

Kik : Peu de couleurs, l’animal qui prend toute la place, les illustrations m’ont beaucoup plu. D’autant plus qu’elles sont associés à du texte avec des polices de caractères de différents styles et de différentes tailles.
Une mise en page réussie, pour happer le lecteur, et lui faire découvrir un « dégoûtant » tout en rigolant.

* * * * *

Ouf, vous êtes rassuré ? Ce n’était pas si dégoûtant que ça ! Bah non, au contraire, c’est parfait pour mieux connaître ces petites bêtes !

Et si vous n’êtes pas encore tout à fait convaincus, jetez un œil sur les articles de nos blogs :

– Céline du Tiroir : Le pou
– Sophie : La limace, Le rat

LC Eleanor & Park

eleanor & park

Deux personnages dessinés de dos, reliés par le fil d’un casque de walkman, et sur le dessin de cette couverture on pressent déjà toute la grâce et la singularité de leur histoire. Eleanor & Park a été un des romans de l’été. Grand succès à l’ombre de notre grand arbre, il a été un incontournable du swap ALODGA … Et comme c’est bien en ce moment qu’on a encore envie d’un peu d’été, on va en reparler !

*C du Tiroir : Nous étions plusieurs à l’ombre du grand arbre à avoir très envie de lire Eleanor & Park avant que l’un(e) de nous ne le fasse. L’auteure, Rainbow Rowell n’était pas encore connue en France. Qu’est ce qui vous attirait dans ce roman ?

Kik : La couverture !

Carole : Clairement la couverture m’a plu tout de suite, et le titre aussi !

Pépita : Moi, pas du tout, c’est l’histoire qui m’a attirée…Vous en aviez parlé, je ne l’aurais pas repéré de suite j’avoue…et puis, j’ai craqué et j’ai drôlement bien fait !

Céline du flacon : J’ai d’abord été attirée par sa couverture. Je l’ai pris en main, me suis questionnée sur cette auteure au prénom poétique et puis l’ai redéposé, un peu freinée par le prix…Puis, les premiers avis enthousiastes lus à gauche et à droite m’ont décidée ! Une semaine après, je l’achetais, entamais les premières lignes en soirée pour ne plus le lâcher avant la fin, au petit matin !

Solectrice : Moi aussi, j’ai d’abord été contaminée par votre enthousiasme pour ce roman. J’étais également intriguée par le dessin de la couverture, qui promettait une certaine harmonie et me donnait l’impression d’entrer dans une bulle pour rejoindre ces personnages de dos…

*C du Tiroir : L’alternance de points de vue est un procédé de plus en plus souvent utilisé dans les romans jeunesse. Les personnages y gagnent en épaisseur, en sensibilité, et le récit en est enrichi et rythmé. On vit l’histoire à travers deux regards, et on se rend compte que souvent, certains événements ne sont pas du tout perçus de la même façon par les différents protagonistes (comme dans la vie !). Un exemple qui vous revient ?

Pépita : Il y en a pas mal dans le livre en effet : Park fait souvent les réponses à la place d’Eléanor, mais il faut dire qu’il lui manque beaucoup d’éléments de sa vie compliquée. Il est si peu sûr de lui et et tellement ébloui par elle ! Il ne sait pas trop comment s’y prendre avec elle, elle est comme un mystère. Ils s’imaginent chacun des choses sur leur famille respective d’où les quiproquos.

Carole : Une scène me revient : ils se retrouvent à l’arrêt du bus le lundi matin. Eleanor se met à rire quand elle aperçoit Park et  » glousse comme les personnages de dessins animés, les joues écarlates et des petits cœurs leur sortent des oreilles. C’était ridicule !  » Quant à Park, il a envie de courir à sa rencontre, de la prendre dans ses bras et de la soulever dans les airs. « Comme les types dans les séries à l’eau de rose que sa mère regarde. C’était merveilleux ! »… Voilà qui illustre bien les différences du point de vue du vécu et du ressenti des 2 amoureux.

Céline : Pour moi, c’est leur première rencontre dans le bus. Chacun voit l’autre avec les œillères de monsieur tout le monde, un regard qui juge sur l’apparence sans chercher à voir plus loin… Pour Park, Eleanor n’était pas seulement nouvelle, elle était grosse et gauche ». Pour Eleanor, elle hésite : Park fait-il partie des « suppôts de Satan » du fond du bus ou n’est-il qu’un Asiatique débile ? Heureusement, ils vont l’un et l’autre dépasser peu à peu cette première impression.

Solectrice : Cette alternance m’a beaucoup plu. Pour explorer le sentiment amoureux, les doutes naissant de ces nouvelles sensations (Park ne cesse de s’interroger sur ce qu’éprouve Eleanor pour lui), la façon d’imaginer l’autre pendant son absence (chaque détail est revisité sur ce qui attire Eleanor chez Park par exemple), le manque dévorant et qui semble unique à chacun… j’ai aimé découvrir ce que chacun pensait. Et j’ai trouvé qu’il y avait pourtant de la pudeur dans l’utilisation de la 3e personne (ce qui n’est pas habituel dans un roman à plusieurs voix).

*C du Tiroir : Dans Eleanor & Park, les parents sont des personnages intéressants et assez uniques qui occupent une place plus importante que dans beaucoup d’autres romans ados où ils sont soit inexistants, soit beaucoup plus secondaires. Parlez-moi d’eux.

Pépita : Le moins qu’on puisse dire, c’est que leurs parents respectifs sont à l’opposé ! Pour Eléanor, c’est très compliqué…une mère très soumise à son beau-père violent et alcoolique, un père dont elle a honte. C’est très dur ces pages-là, car rien n’est vraiment dit clairement, on est dans les ressentis, dans un flou malsain et ça met mal à l’aise. Pour Park, je les ai trouvés particulièrement géniaux : très à l’écoute, dans le dialogue mais aussi avec des repères. Ils le laissent aussi faire ses propres expériences, en tirer des conclusions, le laisser venir à eux quand il en a besoin. Ils sont très vigilants, mais de loin. Du coup, cela impressionne Eléanor, ça ne lui semble pas crédible ce modèle parental là. D’un côté, des parents qui empoisonnent et de l’autre, des parents qui épanouissent.

Carole : C’est vrai qu’ils sont dans deux modèles opposés : une famille soudée pour Park et une recomposée pour Eleanor. Mais justement, c’est toujours intéressant d’observer comment 2 ados n’ayant pas le même schéma familial se construisent et à quel point ces schémas sont révélateurs de leur personnalité ! Ils sont faits de ça aussi, et ça se ressent dans leur façon d’appréhender l’autre. Confiance et sérénité pour Park, angoisse et confusion pour Eleanor.

Solectrice : On découvre en effet des univers contradictoires, complexes et énigmatiques que les adolescents percent par moment mais qui gardent un voile de mystère. Je voulais aussi en apprendre plus sur la mère de Park (mère aimante, déterminée, mais qui semble aussi si fragile).

*C du Tiroir : Tout à fait d’accord avec le « flou malsain » dont tu parles, Pépita.
Je me suis beaucoup interrogée sur le personnage de la mère d’Eleanor. C’est un personnage complexe, défaillant quoique bienveillant. Elle est assez peu décrite et sa relation avec Eleanor, qui est à la fois aimante et lointaine est dépeinte tout en implicite. A la lecture, j’ai oscillé entre l’empathie et la colère/incompréhension à son égard. C’est l’adulte le plus effacé, et aussi celui que j’aurais voulu voir plus approfondi. Et vous ? D’autres ressentis ?

Pépita : Je te rejoins totalement. En fait, la mère d’Eléanor est prise entre deux feux : elle est dépendante de cet homme financièrement, elle est sous sa coupe et c’est terrible. Elle sait que c’est insupportable pour Eléanor mais elle tente de la faire entrer dans un moule acceptable pour une sérénité apparente pour la famille. Maladroitement, elle essaie de garder le contact avec sa fille et c’est déjà bien. Mais c’est terrible aussi car cela annihile toute confiance en soi et toute relation sincère entre enfants et parents. Elle sacrifie ses enfants au nom de cette paix relative par peur. J’ai trouvé Elénanor exemplaire dans ce no man’s land affectif : elle fait très bien la part des choses, mais en même temps l’amour que lui porte Park est trop pour elle, ça la paralyse, elle n’a pas les clés. Park lui ouvre peu à peu ce chemin-là mais sera-t-elle jamais prête à aimer entièrement ?

Carole : Exactement Pépita ! C’est pour ça que je parlais d’angoisse et de confusion au sujet d’Eleanor. Et effectivement, elle s’en sort plutôt bien vu le poids des bagages familiaux. Comment se représenter l’amour comme une chose épanouissante, où chacun a sa place et peut s’exprimer en liberté, quand ton quotidien est pétrifié de silences, de petitesses en tout genre et sous conditions permanentes ?

*C du Tiroir : Pas forcément adepte des histoires d’amour pour ados, la lecture d’Eleanor & Park m’a complètement charmée, sans que j’arrive à tout expliquer de la magie qui s’est opéré. Il y a la grâce et la pureté de cet amour naissant, la justesse de ces premiers moments, je crois que tout ça m’a rendu très nostalgique… Le background aidant : les année 80, les walkmans et les Cure…
Et vous ? Vous êtes vous « envolé(e)s » ? Qu’est ce qui vous a plu ? touché(e)s ? séduit(e)s ?

Pépita : Ce qui m’a particulièrement touchée, c’est la délicatesse qui émane de ces deux êtres, l’attente qu’ils ont inassouvie l’un de l’autre, leur absolu aussi. Malgré les difficultés de la vie, malgré les autres, ils construisent envers et contre tout leur bulle de bonheur et s’en nourrissent comme s’ils s’agissait de leur survie. Ils ont remué en moi une tendresse infinie qui reste intacte après quelques mois de la lecture de ce roman.

Céline du flacon : Dans l’histoire, le professeur de littérature pose la question du succès de Roméo et Juliette. Park répond que c’est parce que les gens aiment se rappeler ce que c’est que d’être jeunes, et amoureux. C’est exactement ça avec ce titre. Aux côtés de ces deux personnages plus vrais que nature, on replonge avec délice dans ce flot d’émotions lié à un premier amour, pur et sincère. On vibre, on vit, on re-vit ! Bien sûr, il y a aussi un côté plus noir à ce récit mais celui-ci ne fait que renforcer ce petit miracle : la rencontre de deux êtres que tout oppose ! Les références culturelles aidant, tout ça m’a rendue très nostalgique aussi Céline…

Carole : oui la nostalgie des premiers émois amoureux, notamment la scène du premier baiser : grandiose d’authenticité ( j’en ai encore les mains moites et des frissons), les gestes maladroits et touchants, les silences qui en disent long. Et puis comme toi Céline, l’ambiance des 80’s, la musique des Cure, le trajet pour le collège. Simplicité et universalité sont les vecteurs de ce roman.

Nathalie : J’ai été extrêmement touchée par la scène du premier coup de téléphone. Cela a remué en moi une nostalgie sans borne, sans doute, effectivement, liée au fait qu’il s’agit d’un premier amour et que l’histoire se passe à l’époque de ma propre adolescence (walkman, téléphone avec rallonge de 50 mètres, relations au collège et au lycée, etc.). Ces deux voix comme un souffle, qui se parlent juste et vrai, avec tant de tension et de délicatesse, cette obstination à faire attention à l’autre, à tendre, à attendre, dans la bulle créée par le téléphone et ses fils, dans le noir… Comment ne pas vibrer ? PS. Lu en numérique, bien sûr

Pépita : C’est marrant, quand je vous lis : je ne suis pas du tout nostalgique des années 80…Nos propres souvenirs sont bien souvent fantasmés. Ce n’est pas du tout cet aspect-là du roman qui m’a accrochée… Dans ce roman, il y a la fulgurance de ce premier amour mais aussi et surtout un fond de relations familiales très dur. J’ai ressenti aussi une sourde angoisse tout du long qui m’a en quelque sorte mise en garde en permanence. Pas une lecture si sereine que ça en fait.

Carole : La tension que tu évoques Pépita, je l’ai aussi ressentie…mais davantage concernant la fin potentielle de leur relation…. parce que si on aime à se rappeler ce qu’est l’état amoureux, on aime aussi à croire que ça durera toujours, non ?

Céline du flacon : Même ressenti que vous deux, Carole et Pépita. Cette double inquiétude quant au devenir de leur relation d’un côté et le harcèlement malsain vécu par Eleanor d’autre part m’a tenue également en haleine jusqu’à la toute dernière page… Je ne pouvais croire que la noirceur l’emporterait !

Solectrice : Le cadre des chansons, des comics, et des séries télé des années 80 ne m’enchantait pas particulièrement (car je ne partageais pas beaucoup de ces références) mais j’ai apprécié l’idée de camper ainsi le décor pour ajouter à l’intimité de ces deux personnages étonnants.
J’ai été touchée par la découverte de l’amour chez ces deux adolescents si différents, par le changement de regard de Park vis à vis d’Eleanor. J’ai apprécié la force que déploie la jeune fille pour s’extirper des noirceurs de sa vie. J’ai été séduite aussi par la tendresse de Park, par le cocon qu’il tisse autour d’Eleanor.

Je me suis laissée emporter, tout comme Céline, par le flot d’émotions de ces premiers instants. J’ai entendu battre le cœur de ces jeunes amoureux, j’ai retrouvé aussi ces impressions, ces maladresses, ces emportements des premières amours. Quelle écriture !

Kik : Je vous lis et … je n’ai plus envie de vous lire, j’ai plutôt envie de relire le roman. Je l’ai avalé pour savoir la suite, la fin, l’issue. Mais il y a cette sensibilité qui s’est évaporée […]. Je vous laisse papoter et je change le roman de pile de « A chroniquer » il retourne dans « À lire ». J’ai envie de m’imprégner un peu plus. Là j’ai du mal à mettre des mots sur mon ressenti. A part dire « oui, il était bien. Il faut le lire. » Pourquoi ? Quel point m’a le plus plu?

*C du Tiroir : Une dernière question sur la fin, qui reste un peu ouverte. Il ne serait de bon ton d’éviter de gâcher ici le plaisir à ceux qui ne l’ont pas encore lu, alors allons y avec précaution… Disons que la fin reste (entr)ouverte. J’ai pu lire sur le blog de Noukette qu ‘ « il ne pouvait pas y en avoir de meilleure ». C’est peut être vrai, et pourtant je l’ai quand même trouvée un peu frustrante… Et vous ?

Pépita : Oui et non en fait. Oui parce qu’on tombe sous le charme de cette belle histoire d’amour et non parce que justement, c’est un amour adolescent. Mais quand même, j’ai eu envie d’y voir du positif ! Et il me plait à penser que cette histoire n’est pas terminée…car en fait, j’ai eu besoin de la lire deux fois cette fin : il était très tard dans la nuit quand je l’ai fini (comme pour beaucoup, un livre qu’on ne lâche plus !) et le lendemain matin, j’ai eu besoin de relire cette fin : et effectivement, je pense qu’il ne pouvait y en avoir de meilleure.

Carole : Du point de vue narratif et de l’intrigue, c’est effectivement la meilleure fin possible….mais pour l’amoureuse que je suis, c’est très frustrant, voire triste. Encore une fois on n’aime pas les histoires d’amour qui se finissent. Alors, la littérature prend toute sa dimension : celle de nous faire imaginer la suite, non ?

Solectrice : Une fin frustrante ? Je ne croyais pas quand j’ai lu la dernière ligne. J’étais convaincue par l’idée qu’Eleanor ne pourrait échapper à ce bonheur perdu. Mais en vous lisant, je me rends compte que c’est ambivalent…. Je me refuse aussi à imaginer que ce soit « la fin ». Cette carte ne peut être qu’un espoir. Alors, je l’aime cette fin qu’on s’approprie, comme un dernier clin d’œil.

Céline du flacon : Je la trouve pertinente moi aussi. Ce qui m’a particulièrement plu dans ce titre c’est le réalisme des situations vécues et des réactions des personnages. Une fin trop édulcorée n’aurait pas collé avec le reste. J’y lis aussi un espoir, en la vie, en l’amour…

oooOOOooo

Sur cette jolie conclusion, je vous invite à lire Eleanor & Park, (ou le relire, comme Kik !), et vous êtes évidemment les bienvenu(e)s sur nos blogs respectifs pour en savoir plus !

– Chez Pépita – Méli-Mélo de livres :

« Lisez ce roman : il va vous emporter dans sa bulle et vous ne pourrez plus le lâcher de peur de briser ces instants de grâce. »

– Chez Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse :

«  Détrompez-vous, il ne s’agit pas ici d’une mièvre histoire à l’eau de rose. L’auteure aborde des thèmes qui en font une histoire bien actuelle, même si l’intrigue se déroule en 1986 !  Harcèlement scolaire, familles désunies, parents démissionnaires, précarité sociale, violence conjugale,…  Autant de situations qui font malheureusement le quotidien de bon nombre d’ados. »

Chez Céline – Le Tiroir à Histoires :

« Non seulement Eleanor & Park saura vous rappeler ce que ça fait d’être jeune et amoureux (et davantage encore pour ceux qui ont grandi en écoutant les Smiths !), mais ce roman a un pouvoir magique : le temps d’une lecture, vous aurez 16 ans et le coeur qui bat la chamade. C’est sûr ! »

– Chez Sophie – La littérature jeunesse de Judith et Sophie :

« Je vous laisse en découvrir plus sur ce roman par vous-même. Moi j’ai adhéré, j’ai aimé, c’est un coup de cœur et même plus encore. Mon ventre papillonnait avec eux, mon cœur battait à leur rythme, bref c’était parfait ! »

Eleanor & Park, Rainbow Rowell

Pocket Jeunesse, 2014

La fille seule dans le vestiaire des garçons d’Hubert Ben Kemoun

« Si j’avais eu un père, il serait venu rectifier la tronche de ces quatre salopards. Il les aurait chopés un par un ou ensemble pour leur faire payer l’affront fait à sa fille. Ensuite, en quelques mots justes, pour me rassurer, il aurait aussi su me faire croire que je valais mille fois mieux qu’eux et que je restais la plus exceptionnelle du monde. Et j’aurais tout gobé, de la première à la dernière syllabe.
Si j’avais eu un père, je n’aurais pas fait cela. Ou pas ainsi. Seule, je devais me débrouiller seule. »

Extrait de : « La fille seule dans le vestiaire des garçons » d’Hubert Ben Kemoun,     Editions Flammarion

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Edition, 2013

J’ai lu ce livre comme un choc émotionnel. Une fois la denière page tournée, je n’avais qu’un besoin : en parler. Mes complices, Pépita, Sophie et Céline ont alors bien voulu se prêter à une lecture commune.

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*Alice :  Tout commence par un baiser …..  tout finit dans des paillettes….. et pourtant ce n’est pas une bleuette que ce roman.
Un petit résumé pour commencer ?

Pépita : Marion et Enzo : ils se cherchent, se tournent autour, se trouvent et s’évitent. Jeu de séduction ou jeu de persécution ? On sent d’emblée qu’entre ces deux-là, rien n’est simple. Un baiser volé oui, une riposte mal placée et c’est l’escalade. Des comportements de harcèlement, des comportements de voyeurisme et tout dérape. On tremble dans ce roman, on a peur pour ces jeunes qui sont en fait incapables de réfléchir aux conséquences de leurs actes.

Alice : Je reprends tes mots Pepita « …Marion et Enzo : ils se cherchent, se tournent autour, se trouvent et s’évitent. »
En effet dés le premier chapitres, on entre dans le vif. On assiste à un jeu de chien et chat entre deux ados. Ils se vannent, se provoquent, s’insultent, jusqu’à aller au geste violent déplacé. Et franchement c’est pas de l’amour entre eux. C’est mordant, c’est piquant, c’est sec, …. de quoi se demander comment le baiser évoqué dans ma première question peut arriver, tellement il parait improbable, à la lecture de ces premières lignes, que ces deux ados se rapprochent.

*Quel est alors l’élément qui fait tout basculer ?

Pépita : L’élément qui fait tout basculer, c’est le fait qu’Enzo, en volant ce baiser, fait aussi renverser le contenu du sac de Marion. Elle lui décoche un coup bien placé, il promet de se venger. En rentrant chez elle, Marion s’aperçoit que son carnet intime, là où elle note ses chansons, ses pensées, n’est plus dans son sac. Elle pense tout de suite que c’est Enzo qui le lui a pris. Elle aussi promet de se venger. Une rage sourde gronde en elle. C’en est bien plus qu’elle ne peut supporter. C’est son intimité qui lui a été volée. En plus par ce garçon justement ! Double peine !

Sophie :  Et pourtant Enzo saura trouver les mots pour apaiser sa colère…

Alice : Dure dure et complexe en effet la relation entre ces deux ados. Un baiser volé, un baiser filmé, une jeune fille humiliée et trahie.

*Quelle est alors la réaction de Marion ? La trouvez-vous réellement justifiée ?

Sophie : On pourrait penser que le changement d’attitude de Marion est exagéré. En effet, elle le déteste, et dès qu’il commence à lui dire des mots doux, elle fond comme neige au soleil. Pourtant ça ne m’a pas choquée. Finalement c’est une adolescente solitaire, qui a envie d’être aimée alors si les sentiments viennent de son pire ennemi, tant pis, peut-être avait-elle fait erreur sur la personne. Il y a en fait beaucoup de naïveté dans cette histoire mais on ne peut pas lui en vouloir.

Céline : Justement, j’ai trouvé ce début de roman trop abrupt et je n’ai pas du tout adhéré. La scène du baiser, ce coup monté, n’est pas très bien amené… Le brusque changement d’attitude de Marion à l’égard de cet Enzo qui la persécute ne fonctionne pas du tout je trouve, on a du mal à y croire. Du coup, j’ai l’impression d’avoir suivi tout le reste de l’histoire avec incrédulité et un regard très détaché.

Pépita : Marion est  une jeune fille à laquelle je me suis de suite attachée. Et je rejoins Sophie pour sa naïveté : son père parti pour une autre, une mère qui collectionne des amours malheureux, quel modèle pour elle ? Elle a un immense besoin d’être aimée pour ce qu’elle est, une jeune fille artiste, la tête pleine de mots et de musique. Alors, oui, elle tombe dans le piège d’Enzo et sa colère lorsqu’elle s’en aperçoit est finalement aussi dirigée contre elle-même. Elle s’en veut terriblement. Mais elle le fera payer. J’avais envie de lui dire d’arrêter cette escalade, que ça ne servait à rien. En même temps, cette trahison est terrible pour elle. Je le conçois aussi. Elle n’a pas véritablement d’adulte à qui se confier, à part son petit frère, cela a ses limites.

Alice :  En effet, une jeune fille pleine de mots et de maux : ce père absent et cette relation difficile avec les hommes. Pour elle les garçons sont une espèce dangereuse avec qui la communication est fermée et inenvisageable. Son seul refuge, une de ses raisons de vivre  : la musique ! Ce n’est pas la première fois qu’en littérature jeunesse, on voit un(e) ado se sortir d’un mal-être grâce à une pratique artistique.

*Comment cela sert-il l’histoire ici ?

Sophie : Sa passion, elle l’exerce à la guitare mais aussi en écrivant des chansons. Chansons qu’elle consigne dans un carnet. Et c’est justement la perte de ce carnet qui va être l’élément déclencheur pour la suite de l’histoire. Sans en dire trop,  la musique va aussi jouer un rôle dans le dénouement du roman…

Pépita : La musique est son refuge, son jardin secret. Mais curieusement, elle ne s’en sert pas pour aller vraiment mieux. Elle s’en cache. Par timidité ? Par manque de confiance ? Ou par manque d’un regard bienveillant ? Je pencherais pour la troisième réponse. Il lui suffit d’une rencontre, qui met du temps à émerger, à s’accepter, pour que Marion se dévoile artistiquement. La musique est comme un fil dans ce roman, ténu au départ, mais qui prend de l’ampleur pour se révéler dans le beau dénouement de l’histoire. C’est un aspect que j’ai beaucoup aimé,-la musique adoucit vraiment les mœurs !- et tu as raison de souligner que la musique est souvent présente dans les romans pour ados.

Alice : Je repense à  ce passage du livre où Marion découvre la vidéo sur You tube et ou elle déverse toute sa rage sur sa guitare, alors je me dis que la musique lui sert sacrément à s’exprimer. Sa musique est tellement puissante et tellement hargneuse, qu’à ce moment là elle ne voit pas/ elle n’entend pas son petit frère, Barnabé qui vient la chercher pour le repas. D’ailleurs, un attachant personnage ce petit frère : toujours le mot juste, toujours le mot pour rire et une sacrée sensibilité. *Adorable, non ?

Pépita : Son petit frère  Barnabé ? C’est sûrement celui qui  la comprend mieux que quiconque ! Marion est souvent surprise de sa perspicacité même si elle le trouve souvent prévisible (son côté ado qui ressort !). De part sa maturité, ce jeune garçon apporte une note d’humour mais aussi de recul sur ce que vit sa grande sœur. Il est toujours là, a toujours les mots qu’il faut quand elle en a besoin sans le solliciter. Il a comme un sixième sens ! Et le fait qu’il soit un garçon la réconcilie en quelque sorte avec la gent masculine en général avec laquelle elle a tant de soucis relationnels, du moins quelques-uns. Pour autant, je n’ai absolument pas perçu que Barnabé prenait la place du père absent dans la vie de Marion.

Céline  :  Le personnage de Barnabé est à mon sens le personnage le mieux écrit du roman. Il est drôle, il est attachant, et très vivant ! La relation frère-soeur qui les unit  me semble pleine de justesse et apporte beaucoup d’humanité à ce roman.

Sophie : Son frère est un petit garçon très intelligent probablement mûri par la situation familiale. J’ai beaucoup aimé leur relation : il est tantôt le confident, tantôt le petit frère qui agace. On sent qu’il est un peu le centre de sa vie,  celui qui compte pour lui donner la force d’exister.

Alice : Oh oui moi aussi j’ai adoré Barnabé  : ce petit grain de fraîcheur qui permettait au fil de la lecture d’alléger certaines situations ! Une place primordiale, pas celle du père comme le note Pépita, mais un personnage indispensable qui donne une autre dimension au livre.
Tiens, j’y pense ! On n’a pas du tout parlé du titre ! Et je sais sûrement pourquoi. J’ai un avis radical dessus, je trouve qu’il ne reflète pas du tout le contenu du livre. On peut s’imaginer tellement autre chose et la scène de « La fille seule dans le vestiaire des garçons » est tellement brève, que je ne le trouve pas forcément approprié. Et vous ?

Pépita : Oui, complètement d’accord ! Ce titre induit tellement de choses…et du coup, quand la scène arrive, on la minimise. Alors que ce n’est quand même pas très glorieux l’acte de Marion dans ce vestiaire…parce que c’est bien d’elle qu’il s’agit, alors que le titre laisserait à penser que c’est à elle qu’on fait du mal dans ce lieu.

Sophie : Comme vous deux, j’étais partie sur l’inverse de ce qui  va se passer dans ce fameux vestiaire. Le titre induit en erreur mais il reflète aussi une étape importante du roman, même si je ne pense pas que ce soit la principale.

Pépita :  En effet, la scène du vestiaire n’est pas la plus importante. Elle n’est qu’une conséquence d’une autre scène à la violence cynique et qui va à son tour déboucher sur une autre scène de violence, limite torture (qui m’a fait dresser les cheveux sur la tête !). Ce qui me donne l’occasion de parler de la violence dans ce roman : elle est omni-présente, diffuse, claque à la figure, donne la chair de poule, donne l’impression d’une escalade sans fin. Et aucun adulte auquel ces jeunes pourraient se raccrocher. Ce manque de gardes-fous, c’est un aspect du roman que j’ai trouvé interrogateur.

Sophie : En effet, la violence est omni-présente et sous de nombreuses formes en plus : la psychologique avec la trahison d’Enzo, la physique avec la scène dont tu parles, et puis la violence qui transparaît dans la vengeance de Marion aussi et qui est plus de l’humiliation.
C’est un roman très sombre en fait et l’issue est incertaine et angoissante.

*Alice : Vous ne mettriez pas cette violence en parallèle avec le mot « rage » qui borde toute la couverture du livre ?

Pépita : Oui, en effet ! Et aussi, si on en revient au titre, je trouve que le mot le plus important est « seule ». Il en est beaucoup question pour Marion.

Sophie : C’est vrai que « rage » est un mot qui convient parfaitement.

Alice : Personnellement, j’ai aussi vécu cette violence par le ton employé, l’auteur n’hésite pas à utiliser un vocabulaire familier et un ton incisif, comme un cri. *L’avez- vous aussi ressenti comme tel ?

Pépita : Le style colle parfaitement bien à ce qui se joue dans ces pages j’ai trouvé. Incisif oui mais pas familier. Je ne dirais pas ça. Un style contemporain disons.

Céline : Peut-être justement trop incisif et familier tout de suite. Et en ce qui me concerne, dés le début j’ai trouvé que ça sonnait un peu faux, comme un ton au dessus de l’histoire. Mais c’est un ressenti très personnel.

Sophie : Ce style ne me gène pas tant que ça ne tombe pas dans l’extrême, ici ça me semble plutôt cohérent avec l’adolescence et la cruauté de l’histoire.

*Alice : Un autre aspect du livre qui a à peine été évoqué et qui pourtant a son importance : l’usage dangereux des réseaux sociaux par les ados. Un sujet actuel, n’est ce pas ?

Sophie : De plus en plus de romans avertissent sur l’usage des réseaux sociaux, on a déjà eu l’occasion d’en parler dans d’autres lectures communes. Cela fait en effet partie du monde des ados, donc c’est difficile de l’éviter et c’est encore un usage nouveau pour la société et les adultes ont un rôle de prévention. Une prévention qui peut aussi passer par la fiction.

Pépita : Vaste débat à lui tout seul ! Les ados s’en servent tous les jours, en font une marque d’intégration alors qu’ils ne savent pas toujours bien s’en servir ou plutôt ne mesurent pas assez les conséquences de ce qu’ils y postent. Mais ce n’est pas vraiment de leur faute : leur a-t-on seulement expliqué comment ça marche ? Je trouve que cette formation devrait faire partie intégrante du programme au collège et au lycée, au même titre que l’éducation au genre, à la sexualité. On plonge tous dans le numérique, on en fait tous sans le savoir, même en s’en défendant mais on n’a pas les clés pour bien appréhender car la technologie va trop vite. Il y a un grand vide là-dedans et il serait temps de le combler.

Céline : Oui, c’est une nouvelle composante du monde des ados, (enfin nouvelle… disons par rapport à l’ado que j’étais moi !)  et beaucoup d’auteurs les incluent dans leurs histoires à juste titre : ce sont des miroirs grossissant qui multiplient et diffusent des images et des propos à l’infini. A l’âge où l’image de soi se construit et se questionne par rapport au regard de l’autre, c’est à la fois un outil inévitable et un piège auquel on peut facilement être pris… et pas sans conséquences !

*Alice : Un roman très sombre en somme, sans trop en dire, peut-être pouvons-nous évoquer la fin afin de ne pas « effrayer » nos lecteurs…

Pépita : Une partie de la fin est suffocante de violence mais l’arrivée d’un autre garçon va tout apaiser. Je dirais cela finalement : l’apaisement pour Marion et la réconciliation avec elle-même, et finalement les autres. Mais j’ai eu très peur pour elle, je l’avoue.

Céline : Oui, suffocante, je l’ai lu vite mais péniblement, avec hâte d’en finir. Et j’ai moi aussi été soulagée…

Sophie : Suffocant, ça me semble très juste pour décrire la « pré » fin. J’ai d’ailleurs longtemps douté sur l’issue de cette histoire qui s’annonçait sordide. Le dénouement final était en effet un soulagement et une bonne bouffée d’espoir.

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– Celui de Pepita – Meli-Melo de livres

– Celui de Sophie – La littérature jeunesse de Judith et Sophie

– Celui d’Alice – A lire aux pays des merveilles