Conquis par Pépix

Dans les rayonnages des librairies, entre les mains de « petits édentés » ou entre les branches de quelques arbres, vous pouvez apercevoir depuis quelques mois les quatre volumes colorés d’une drôle de collection : Pépix. Ayant découvert avec un plaisir gourmand les deux premiers romans de cette collection, nous vous en proposons une lecture commune.

IMG_2175

Mais revenons d’abord sur l’origine de Pépix, avec Tibo Bérard, le directeur de publication chez Sarbacane, qui a gentiment accepté de répondre à mes questions.

Comment vous est venue l’idée de cette collection ? Y a-t-il eu des rencontres à l’origine de ces romans ?

A la différence de la collection Exprim’ qui est née d’un jaillissement artistique, la collection Pépix répond à une attente commune de libraires, de parents et d’auteurs : des romans, illustrés et écrits par des auteurs français, destinés aux enfants de 8 à 12 ans. Nous avons alors mis en jachère quelques idées, confrontées à des libraires pour cerner les tendances et les attentes des lecteurs.

L’univers des romans s’est imposé : celui de personnages légendaires, que l’on croise souvent dans la littérature de jeunesse anglo-saxonne. On peut ainsi voir quelques clins d’œil, à Roald Dahl (avec ses sorcières et ses ogres) ou à Pixar (pour ses films offrant plusieurs niveaux de lecture).

Le choix du titre de la collection, entre « pépites » et « pixels », n’est d’ailleurs pas étranger à ces mondes d’aventures et d’images.

On voulait voir souffler dans ces romans un vent de liberté. Il ne restait plus qu’à lancer les auteurs…

Que leur avez-vous proposé ?

« L’été pour en rêver ». C’est le titre du mail que j’ai envoyé à une trentaine d’auteurs. Des auteurs déjà publiés par Sarbacane (dans la collection Exprim’ notamment)qui souhaitaient écrire pour des plus jeunes et d’autres, rencontrés sur des salons, que je savais intéressés par cette tranche d’âge.

Dans ce mail, je leur demandais de la fantaisie, je leur proposais des références de films d’aventure des 80-90, dans un esprit complice, des personnages romanesques aussi comme Tom Sawyer ou les trois mousquetaires. Et j’ai rapidement reçu de nombreuses réponses enthousiasmantes !

Les premiers auteurs de cette collection sont surtout des femmes. Etait-ce volontaire ?

Les meilleures réponses sont en fait venues des filles. Pourtant, les univers que ces auteurs proposent sont plutôt masculins, à première vue. Enfin, dans ces romans, les garçons s’y retrouvent autant que les filles.

Aviez-vous imposé des thèmes ?

J’ai refusé d’imposer une thématique. J’ai plutôt suggéré un climat « buissonnier » dans le mail d’origine. Je voulais un dépaysement sans perdre l’accroche au réel. Dans le roman de Séverinne Vidal, un axe historique est même apparu, proposé par l’auteure.

Ce qui rend ces romans pétillants et drôles, ce sont les bonus que l’on trouve au fil du récit. Mais d’où vient cette idée ?

Nous y avons pensé pour rendre le texte interactif, pour titiller le lecteur et montrer que l’auteur ne se prend pas au sérieux. J’ai d’ailleurs laissé une entière liberté aux auteurs sur la forme de ces bonus. Et c’est une réussite !

Les dessins occupent une place importante dans cette collection. Les illustrateurs ont-ils travaillé sur les histoires en association avec les auteurs, au moment de l’écriture ?

L’idée de proposer des romans très illustrés est à la racine de la collection. Les illustrateurs ont ainsi réalisé un gros travail sur le synopsis. Dès l’arrivée des premiers textes, nous avons contacté de jeunes talents et leur avons proposé des échanges avec les auteurs. Dans Sacrée Souris, la collaboration entre Raphaële Moussafir et Caroline Ayrault a par exemple été très encadrée.

Combien de romans sont prévus à paraître dans cette collection ?

Etant donné l’offre importante des auteurs – les propositions sont venues rapidement – et la demande étant forte aussi, nous prévoyons d’en éditer 8 par an. Un nouveau volume paraîtra en octobre, un autre en novembre. Ceux de janvier sont même déjà prêts !

***

image-pepix-620x581

Interrogeons à présent quelques blogueurs sur les deux premiers volumes de cette collection Pépix : Sacrée souris de Raphaële Moussafir et L’Ogre au pull vert moutardede Marion Brunet. Nathan du Cahier de lecture, Pépita Mélimélo et Sophie de la Littérature jeunesse de Judith et Sophie répondent à mes questions…

De chouettes livres aux couvertures pastel qui se proposent de revisiter des mythes comme l’ogre et la petite souris, ça ressemble un peu à des pochettes-surprises… On croit savoir ce qu’il y a dedans mais on cède quand même à la tentation. Alors, on saisit le livre (presque un pavé pour un petit lecteur), on le feuillette (comme si on tâtonnait cette grande pochette-surprise) et on découvre déjà des dessins alléchants et des pages un peu différentes. Ca y est, on en a l’eau à la bouche, on a déjà mordu à l’hameçon ! Mais on ne va pas se laisser abuser ! Ces histoires, c’est bon pour les petits tout de même ! Enfin, juste le temps d’une histoire, d’un conte, on pourrait peut-être se laisser aller…

Mes lutines ont été aussitôt emballées par l’histoire de Sacrée Souris, où la petite narratrice nous met dans sa poche et nous donne envie de croire à toutes ses sornettes. Et vous, étiez-vous prêts à suivre l’Ogre et la Petite Souris dans cet univers du conte ?

Pépita : Oui, j’étais totalement prêtes à les suivre ! Plus l’ogre, j’avoue et cela s’est confirmé après la lecture des deux romans. Ce qui m’a plu, c’est l’univers de ces livres, ce qui s’en dégage, et pour une fois qu’on pense à cette tranche d’âge des 8-12 ans et qu’on les prend pour des grands lecteurs, je n’ai pas boudé mon plaisir !

Sophie : J’étais tout à fait partante notamment pour la Petite Souris. Savoir ce qu’avait pu inventer l’auteur comme passé à cette légende enfantine me tentait beaucoup ! Maintenant que j’ai lu ce livre, l’histoire de l’ogre m’appelle…

Nathan : Je dois avouer que l’univers de l’ogre me tentait moins (et mon sentiment s’est avéré juste) mais le nom de Marion Brunet me faisait de l’oeil ! Quant à la petite souris, j’adore la couverture et j’avais hâte de voir ce qu’une nouvelle adaptation de cette fameuse histoire allait donner …

Des leçons de morale !!! Il fallait oser. Et ces auteurs l’ont fait. Qui se lave les dents 3 minutes ? Les adultes ne déguisent-ils pas la réalité sous des mots qu’ils comprennent à peine eux-mêmes ?

Comment avez-vous trouvé l’idée des leçons insérées dans l’histoire ?

Nathan : Moi j’ai trouvé ça très sympa. Comme le dit Tibo, ça ajoute un côté interactif et une complicité avec le lecteur !

Pépita : Vu la tranche d’âge à laquelle s’adressent ces romans, j’ai franchement trouvé que c’était une bonne idée : ça donne du pep’s, une respiration entre les chapitres, ça fait avancer l’histoire d’une façon rigolote sans être moralisatrice, ce que pourrait laisser plutôt supposer le mot « leçon ». En plus, il n’y en a pas trop, c’est bien dosé. On se laisse prendre au jeu et quand une leçon arrive, on s’en réjouit du coup. (Que voulez-vous ? A force de rester en jeunesse, j’ai gardé mon âme d’enfant !)

Sophie : J’ai trouvé ça pas mal du tout. Elles sont à la fois drôles et pertinentes, ce sont de vraies leçons dans le fond ! Là où elles sont placées, elles font toujours durer le suspense ce qui n’est pas mal non plus.

L’histoire de Sacrée Souris prend des détours farfelus. Qu’est-ce qui vous a alors accroché dans cette fable rocambolesque ?

Pépita : de connaître l’histoire de la petite souris, justement ! J’ai trouvé l’idée bien sympathique d’autant que ça prend des détours inattendus… Plutôt moderne cette petite souris et pas si petite que ça par ses idées ! La qualité littéraire est là aussi et je pense que ces ingrédients-là peuvent amener à la lecture cette tranche d’âge souvent indécise dans ses choix.

Sophie : Ce qui m’a plut, c’est justement ce côté délirant : les personnages bizarres, les situations étranges, leur vie quotidienne. Et puis bien sûr, notre souris héroïne qui malgré toute sa fainéantise est intelligente et maligne. J’aime bien ces ambiances décalées et puis qui sait, peut-être que c’est vraiment comme ça le monde des souris du grenier ?!

Nathan : Oui, c’est ça, c’est l’univers délirant qui fait que ce roman est délicieux: la voix si particulière de la petite souris, les multiples personnages, le château de dents …

Le « Grenier du Grand Château Grandiose ». Comme dans une comptine, j’aimais beaucoup répéter ce nom : il évoque à la fois un lieu merveilleux et le grignotement de cette sacrée souris. Comme le nom de la collection nous invite à fouiner dans les pages, quelles sont les pépites de ces livres qui brillent encore dans vos yeux ou résonnent au creux de vos oreilles ?

Nathan : pour Sacrée souris, c’est les personnages. Et pour l’ogre, je retiens surtout l’histoire d’amitié entre les deux héros et le troisième personnage qu’ils détestent initialement …

Pépita : J’ai beaucoup aimé les expressions comme petit édenté dans Sacrée souris et les petites leçons intégrées à l’histoire. Le fait d’interpeller directement le petit lecteur et de le raccrocher à des éléments du quotidien. Dans l’ogre, ce sont les bonus à différentes voix qui sont très drôles et ils portent bien leur nom !

***

Elle grimpe grimpe, cette petite collection : on en parle sur beaucoup de blogs, les livres s’affichent en coups de cœurs dans les librairies et un des premiers romans parus, L‘Ogre au pull vert moutarde, de Marion Brunet, fait partie de la sélection du prix Tam Tam « J’aime Lire » 2015 !

Retrouvez les avis complets sur Sacrée Souris, des Lectures Lutines, de Sophie LJ, de Pépita, de Nathan et de Kik.

Sur L’ogre au pull vert moutarde, je vous invite à lire les avis de Kik et des Lutines.

Deux autres titres de la collection Pépix vous attendent :

Pépix-carré-620x620

Super Louis et l’île aux 40 crânes de Florence Hinckel

La Drôle d’évasion de Séverinne Vidal

A découvrir en librairie depuis le 27 août et sur les Lectures lutines.

 

 

Loup un jour… – Une lecture commune au poil !

 Attention, le loup rode…
Il n’est jamais bien loin, c’est bien connu.
En tout cas, il est un sujet récurent de la littérature de jeunesse.

Alors, quand ce superbe album m’est tombé entre les mains, j’ai eu très envie d’en parler, d’en discuter, pour voir si mes copinautes avaient ressenti les mêmes sensations que moi.

Cet album, c’est Loup un jour
de Céline Claire, illustré par Clémence Pollet
et paru cette année au Rouergue.

 Un album qui a donné matière à discussion comme vous pourrez le lire ci-dessous.

 

Bouma : La couverture a forcément son importance dans le choix d’une lecture. Qu’avez-vous pensé, ressenti, à la vue de celle-ci ?

Kik : Je n’avais rien lu sur ce livre, avant de commencer ma lecture, alors la couverture m’a intrigué grandement. Plusieurs arbres en noir avec des personnages qui se cachent derrière ? Un chaperon rouge ? Un cochon ?
Je fus intriguée.

Céline du tiroir : Oui, intriguée aussi, assez séduite par ce joli contraste entre le noir et les couleurs lumineuses, mais surtout attirée comme d’habitude par ce loup -cet animal me fascine- et je le trouve très album-génique !

Pépita : Un loup-forêt, me suis-je dit, et des personnages de contes entre les pattes-troncs… Tout ça induit par un titre assez énigmatique et des couleurs froides et chaudes… On se demande bien ce qu’il peut y avoir à l’intérieur et ça aiguise l’appétit de lire !

Bouma : En ce qui me concerne, le contraste entre les couleurs et la masse, énorme, noire, effrayante, m’a donné très envie de découvrir le reste de l’histoire.
Mais quelle histoire au fait ?

Pépita : Une double page par personnage et chacun pense que le loup va le croquer… Mais, non, il emprunte juste quelque chose. Faut dire que la masse noire est assez terrifiante ! La curiosité aidant, les personnages empruntés aux contes se retrouvent chez le loup… pour partager un dessert… mais pas que…

Kik : Les personnages incontournables des contes ou histoires qui côtoient le loup se retrouvent ici : les trois petits cochons, le chaperon rouge, ou encore Pierre… Chacun se méfie, et pour cause il a déjà eu affaire à lui.

Céline du tiroir : C’est presque construit comme un plaidoyer pour la défense du loup, qu’on aurait trop souvent accusé à tort de vouloir dévorer bien des petits héros de contes. Alors que c’est une suite de malentendus, car le loup avait simplement besoin d’œufs, d’un petit pot de beurre, etc, pour confectionner un gros gâteau à partager…

Bouma : Vos résumés se complètent à merveille et donne bien la trame générale de l’album.

Cette histoire tourne donc autour des contes classiques et de la figure terrifiante du loup. Partant de ce postulat, vous semble-t-il essentiel de les connaître avant la lecture de ce titre ou peut-elle fonctionner sans ? Et d’ailleurs quel serait pour vous, le lecteur idéal pour cet album ?

Pépita : Difficile de répondre à cette question. Si on a la clé de lecture de connaissance des contes, ou au moins le savoir de quoi et de qui ils parlent, bien sûr, je pense que c’est mieux. L’album se révèle alors dans toute sa dimension. Mais si on pense ça, on exclut les autres… Cet album peut alors être une formidable porte d’entrée pour aborder ces contes par la suite, si le petit lecteur en a l’envie ou si l’adulte a suffisamment de tact pour l’y amener en douceur. Parce que les contes, ça peut faire peur à certains enfants ! Cet album aussi d’ailleurs : la masse noire du loup est très évocatrice ainsi que la terreur qui se lit dans les expressions des personnages. Quant à l’âge, je dirais pas avant 5-6 ans, mais là aussi, c’est subjectif. Tout dépend des enfants… La fin n’est pas si facile à comprendre je trouve. Nous, on projette notre regard d’adulte et en plus de professionnel du livre, ce qui, il ne faut pas avoir peur de l’admettre, fausse le regard. Ce qui est intéressant, c’est de saisir le regard neuf, sans filtres… Or, un enfant de 5-6 ans aujourd’hui en a déjà beaucoup.

Céline du tiroir : En fait, le meilleur âge, c’est l’âge auquel les enfants sont réceptifs aux contes, et à la peur. Et effectivement, même s’il n’est nul besoin d’avoir lu ceux auxquels Loup un jour fait référence pour le comprendre, il y a quand même la question de la maturité littéraire, qui sera propre à chaque enfant. Et si les personnages de contes sont facilement identifiés par les enfants très jeunes, aujourd’hui ils rentrent dans l’univers des contes souvent par des contes détournés où le loup est gentil, ou stupide et/ou inoffensif avant de découvrir les contes originaux, plus sombres.

Kik : Il y a beaucoup de suggestion dans cet album. Il y a des ombres, cette masse noire de la forêt, le loup qui rode (enfin on pense, on devine …). Je ne sais pas trop, quel serait le niveau d’appréciation de ce livre, sans connaître l’histoire du chaperon rouge, ou celle des trois petits cochons. D’ailleurs je me fais le réflexion que je ne connais pas d’histoire précise, ou très connue avec un loup et des poules. D’habitude le prédateur est un renard. Peut être que pour ces personnages, j’ai loupé une allusion à un conte célèbre, mais que je ne connais pas.
Pourtant cela ne m’a pas gêné. Le loup est un « méchant » universel. Il semble se racheter en épargnant tout le monde.
Mais loup un jour …

Illustration signée Clémence Pollet extraite de LOUP UN JOUR
© Rouergue jeunesse, 2014

 

BoumaEt maintenant, qu’avez-vous ressenti face au parti pris de Clémence Pollet dans les illustrations ?

Kik : Mon attirance a été plutôt sur l’utilisation de papiers découpés. J’aime les couleurs franches, au milieu de tout le noir imposant du loup. C’est ce point que je retiens principalement, le noir, omniprésent du loup.

Céline du tiroir : Très beau contraste des couleurs, des clairs et des obscurs, et ce loup dont on ne voit que la sombre fourrure, c’est très réussi d’un point de vue graphique !

Pépita : Très franchement, j’aime beaucoup le loup suggéré. ça change ! Et puis, toutes ces équivoques induites du coup. La terreur sur les visages, puis l’apaisement, une couleur par personnage, des couleurs très contrastées aussi, presque de synthèse. Cette page où il y a l’association du visage du personnage et l’ingrédient que le loup lui a volatilisé, je la trouve remarquablement bien réalisée. Un album de haute qualité même si, et je me répète, la chute n’est pas si facile à comprendre. D’ailleurs, il semblerait que nous y voyons toutes une fin différente, non ?

Bouma : Comme le soulève Pépita, la fin peut être sujette à plusieurs interprétations. Voulez-vous en dire un mot ?

Kik : Encore une fois tout est suggéré. On suppose. On pense deviner. Moi je pense qu’il les mange tous, mais comment en être sûr ? Et pourquoi le loup serait-il toujours le méchant ? La fin est très perturbante, à cause de toutes les possibilités qu’elle offre.

 Céline du tiroir : Tout à fait d’accord avec Kik, c’est cette incertitude finale qui est insoutenable !!! Je l’ai aussi interprété comme elle, mais c’est vrai qu’on pourrait le voir différemment… d’où un échange intéressant avec l’enfant à qui on le lit !

Pépita : Pour moi aussi, le loup semble les croquer tous à la fin… C’est la dernière phrase du livre qui m’a enlevé tout espoir d’une autre fin ! « Loup un jour, Loup toujours naturellement ». Comme quoi, ce pauvre loup reste toujours enfermé dans ce schéma. Alors que la dernière double page laisse à penser que non, ils vont tous se partager ce merveilleux gâteau et faire la fête. Effectivement, plusieurs interprétations possibles, plusieurs lectures possibles.

Bouma : Avec les deux derniers petits mots « loup toujours » sur la toute dernière page, l’auteure change complètement le sens de sa fin en jouant sur la cruauté abordée dans les contes.
On pourrait aussi soulever le diction supposé « Loup un jour… loup toujours » comme sujet à réflexion. Ne peut-on pas changer ? Doit-on toujours correspondre à l’image que l’on projette ? Ce sont des questions importantes dans la construction de soi.
Mais dans le cas de cet album en particulier, j’ai aimé cette fin. Cette chute, superbe, et pas si évidente car il faut savoir la trouver, la voir. Au final ce sera à chaque lecteur de prendre sa propre décision face à cette conclusion originale .

Et pour cette lecture commune, votre petit mot de conclusion ?

Céline du tiroir : J’ai aimé moi aussi cette fin habile et un peu abrupte, assez politiquement incorrecte finalement, parce qu’il semble que plus aucun auteur n’ose faire de loup vraiment méchant (ou alors pour le tourner en ridicule). En revanche, si ce « loup toujours » est très bien trouvé ici, il ne faut pas en faire un précepte évidemment !!

Kik : J’aime bien parler des albums ! – Et ce livre il me fait flipper quand même, mais tout en finesse.

Pépita : Oui, moi aussi, il m’a fait flipper cet album… Il y a une tension latente dans ces pages.

Bouma : Merci à toutes pour votre participation et pour ce bel échange.

J’espère que cette lecture commune vous aura donné envie de découvrir ce magnifique album et de vous faire votre propre avis à son sujet.

Si jamais vous vouliez en savoir encore un peu plus avant de vous décidez vous pouvez retrouver nos avis personnels ici :

– celui de Kik

– celui de Céline

– celui de Pépita

– et le mien (Bouma)

Mon arbre à secrets

Les gros coups de cœur ne sont pas toujours faciles à trouver mais quand j’en tiens un, je n’ai qu’une envie, c’est de le partager. Quand j’ai ouvert Mon arbre à secrets de Olivier Ka et de Martine Perrin édité par Les grandes personnes, j’ai tout de suite su qu’il allait faire partie de ces livres.

Mon engouement étant partagé par Pépita, on a eu envie de vous le faire découvrir avec notre petite conversation au pied de notre arbre à secrets.

Sophie : J’ai découvert ce livre par Martine Perrin qui m’en a parlé dans le cadre d’une interview que je voulais réaliser sur elle. J’ai donc reçu l’album quelques jours plus tard et là… magnifique ! Pépita, je sais que tu as été en contact avec l’illustratrice et l’auteur, Olivier Ka. Raconte-nous un peu ta découverte de cet album.

Pépita : Mais que oui ! C’est un album que j’avais déjà repéré dans mes acquisitions pour la médiathèque où j’exerce. Martine Perrin, je la suis de près et Olivier Ka aussi. Je me suis dit que les deux ensemble… Et puis, tout ce qui touche aux arbres, ça me touche. Je l’ai acheté aussi pour mes enfants et notre bibliothèque au Salon du livre jeunesse de Montreuil avec la ferme intention de le faire dédicacer par Martine Perrin. Mais bon, rendez-vous manqué… J’ai sauté sur l’occasion début avril puisque l’auteur et l’illustratrice ont été réunis pour la première fois autour de ce livre à L’Escale du livre de Bordeaux. J’en ai su un peu plus sur la genèse de ce livre vraiment singulier et magnifique : le texte était là avant. Olivier Ka l’avait depuis longtemps dans un tiroir. Il a tenté de le faire publier mais sans succès. Et puis la rencontre s’est faite avec les Editions Les Grandes personnes (qui de l’avis des deux, en la personne de Brigitte Morel, a joué un rôle essentiel dans la mise en valeur de ce livre). Puis, Martine Perrin a été si touchée par ce texte que les illustrations et leur mise en page sont venues très rapidement. Comme par magie ! L’histoire de ce texte est très belle. Olivier Ka était intervenu dans une classe. Sur le bureau de l’institutrice trônait une boîte très kitsch (coquillages et cie…). Il a été intrigué et la curiosité aidant, il a demandé ce qu’elle pouvait bien contenir. Les enfants pouvaient y déposer leurs secrets… Elle n’a jamais été ouverte… Et voilà, l’histoire de l’arbre à secrets a fait son chemin à partir de cette poésie du quotidien. Il était encore très ému, Olivier Ka, quand il m’a raconté cela. Tous les deux, en face de moi, c’était magique : de voir leur complicité si palpable. Un très bon moment ! Comme il s’en passe entre lecteurs et auteurs…

Sophie : Jolie rencontre en effet que ce livre ! Et toi qu’est-ce qui t’a plu au premier coup d’œil ?

Pépita : Tout ! Il est beau ce livre : la première de couverture, les couleurs, le titre prometteur, l’épaisseur ! Que de belles promesses de découvertes à l’intérieur… et en effet, quel beau voyage au pays des secrets confiés aux arbres, une très belle architecture… Et toi, coup de cœur non ?

Sophie : Oui, coup de cœur pour moi aussi. Ce livre est un magnifique objet et est très loin d’une simple histoire et j’aime ces livres qui ont une identité si forte.

L’histoire est celle du secret d’un enfant, confié à un arbre. Le personnage imagine que ce secret s’envole au loin et est récupéré par un autre enfant dans un autre pays.
Il est difficile de distinguer le texte des illustrations dans ce livre, mais si tu devais donner un mot pour le qualifier, lequel serait-ce ?

Pépita : Si je devais le qualifier, je dirais que ce livre est un concentré de la magie de l’enfance, de ses jeux qu’elle sait inventer et de la façon dont elle permet à l’autre d’entrer dans sa ronde. Lorsque je l’ai ouvert pour la première fois, que je suis entrée dedans, littéralement, une surprise à chaque page, ce fut l’émerveillement total et l’envie de le partager, notamment avec mes deux filles, dont je savais qu’elles sauraient s’approprier elles aussi sa beauté. C’est un livre à transmettre, en chuchotant, sans faire de bruit. Mais chuuut ! C’est un secret ! Et toi, tu le définis comment ?

Sophie : Je trouve qu’il y a beaucoup de poésie qui se dégage de ce livre et notamment du texte, qui répète les mots « secret » et « arbre », qui est très doux à la lecture. Je suis d’accord avec toi sur cette envie de le partager, on parle de secrets et pourtant, je n’ai qu’une envie, c’est de le lire et le faire lire à plein de monde.

Cet album n’est composé que de deux couleurs, le bleu et le vert… avec une petite pointe de rouge. À quoi as-tu associé ces couleurs ?

Pépita : Le bleu, au ciel et le vert, à l’herbe du jardin. Ou le bleu à la liberté et le vert aux pieds sur terre… Le rouge, à la vie qui palpite. Il apporte une petite note de fantaisie et de surprise. Peu de couleurs, mais elles sont vives et apportent une très belle cohérence à cet ensemble. Les calques, insérés de temps à autre, avec leur transparence, et le beau papier blanc épais, apportent aussi beaucoup à la beauté de ce livre.

Sophie : Le ciel et l’herbe, c’est aussi à cela que ces couleurs m’ont fait penser. Logique finalement comme ce livre nous plonge en pleine nature. En plus de ce que tu as cité, il y a aussi la mise en page du texte qui apporte encore un peu de liberté avec ces différentes formes : en ligne droite, en courbe, en petits paragraphes et même sous forme de jeu à relier.

Bref ce livre est un peu un OVNI hors normes qui parle d’un sujet universel, le secret. C’est d’ailleurs mis en avant avec le mot traduit en 20 langues sur la quatrième de couverture.
Un dernier mot sur ce coup de cœur Pépita ?

Pépita : Je dirais que c’est un livre précieux, qu’on laisse reposer et qu’on redécouvre à chaque fois qu’on l’ouvre à nouveau. Il est universel aussi : il peut être lu à tout âge. Magique !

*** Pour en savoir plus ***

La chronique de Pépita ICI et la mienne . Et pour encore plus de plaisir, l’interview que j’ai réalisée sur Martine Perrin ICI-LÀ.

Les sites de Martine Perrin et d’Olivier Ka.

Le site des Editions Les grandes personnes.

Et si nous allions au théâtre ?

Deux romans sur la même thématique parus à la même période (août 2013) :

3000 façons de dire je t’aime de Marie-Aude Murail- Ecole des loisirs

Double jeu de Jean-Philippe Blondel-Actes sud junior

On est trois à les avoir lus…

La révélation de jeunes gens par le théâtre, mais pas que…

Lectures croisées…

3000 façons de dire je t'aime

Double jeu

Les trois coups ont frappé…

Vous avez entendu ?

RIDEAU !

Pépita : « 3000 façons de dire Je t’aime » et « Double jeu » : deux romans parus à la même période…Pourtant, rien n’indique dans ces titres le thème principal qu’ils abordent tous les deux : le théâtre. Est-ce seulement cette thématique qui vous a attiré ou y a-t-il eu autre chose pour vous ?

Nathan : Le beau titre de l’un et son auteur culte pour le  Murail, la couverture superbe de l’autre et ses bonnes chroniques …
Mais oui sinon c’est le théâtre qui m’a attiré. Le théâtre qui depuis deux ans rythme ma vie de lycéen et me passionne énormément. Comme Quentin j’ai été en 1èreL spécialité théâtre … et comme ces trois jeunes dans le roman de Murail, le théâtre porte mon épanouissement.

Bouma : Comment dire… (je ne voudrais pas blesser Nathan) mais ce n’est pas du tout le théâtre qui m’a attiré dans la lecture de ces deux romans. Je dirais même que je les ai lus MALGRÉ le fait qu’ils abordent ce sujet. Pourquoi ? Parce qu’ils ont été écrit par deux auteurs que j’affectionne pour leur plume et leur talent : je ne rate pas un Blondel et j’essaie de lire un maximum de Murail.

Pépita : Non pas que je cherche à faire le compromis, mais pour ma part, c’est à la fois le théâtre et les deux auteurs qui m’ont attirée dans ces deux romans et je ne suis pas du tout déçue !

Rentrons dans le vif du sujet : Deux très beaux titres de romans : pouvez-vous, à partir de ces deux titres, donner un aperçu de chacun ?

Nathan : On a deux cas très différents dans ces romans …
D’une part, trois adolescents qui entrent dans les études supérieures et aimeraient bien renouer avec leur amour du théâtre, et celui-ci pourrait bien leur fournir … 3000 façons de dire je t’aime.
D’autre part, un jeune adolescent qui entre en Terminale mais dans un nouveau lycée, où à cause de sa turbulence, il doit repartir de zéro, va découvrir le théâtre et va découvrir qu’il n’y a pas qu’au théâtre qu’on peut être acteur; aussi le lecteur suit-il ce personnage et son … double jeu.

Et puis moi j’aimerais ajouter les mots de Marie-Aude Murail sur la très jolie dédicace qui était déjà sur le livre quand je l’ai reçu …

Bouma : Très belle description Nathan.
Pour Double jeu de Blondel, je suis plutôt partie sur un jeu de mots entre le « Jeu » scénique propre au théâtre (que va découvrir Quentin, le héros) et le double « Je » qu’il va éprouver, partagé entre ses origines modestes et le milieu huppé dans lequel il évolue désormais.
Pour 3000 façons de dire je t’aime, j’avoue ne pas avoir très bien compris la symbolique au premier coup d’œil. Le titre m’a paru très mystérieux car un peu trop girly pour le style de Murail. Et puis au fil de ma lecture, j’ai compris qu’elle souhaitait montrer qu’il n’y avait pas une seule façon d’aimer (une personne ou une passion) tout comme il n’y en a pas une seule pour le déclarer.
Et toi Pépita, comment tu les as vus ?

Pépita : Pour 3000 façons de dire je t’aime, je l’ai vu comme plusieurs entrées pour un comédien : lorsqu’il endosse un personnage, il va le faire avec son vécu, sa personnalité et ce qu’il projette comme émotions sur ce personnage. D’où pour un personnage donné, 3000 façons, voire plus, de lui donner corps. On le voit très bien dans ce roman : les trois adolescents n’en sont pas du tout au même stade : il y a Bastien, très dilettante, Chloé très scolaire et Neville, très idéaliste. Ce qui est intéressant, c’est de voir leur évolution et qu’ils finissent tous les trois par converger vers un amour du théâtre dans sa globalité. Finalement, une conception assez éloignée de ce qu’ils pensaient être le théâtre à leurs débuts. Et en cela, je rejoins la belle citation qu’évoque Nathan !
Pour Double jeu, l’approche est différente : Quentin n’a pas choisi de monter sur les planches. C’est l’énergie de sa professeure qui va le pousser à y aller. Il découvre le jeu sur scène, apprend qu’il peut devenir un autre « je » et cela l’aide finalement à surmonter cette année de transition, où, déraciné de son milieu social, il devient par la force des choses quelqu’un d’autre. Le théâtre l’aide alors à l’accepter. Certes, dans une certaine souffrance mais aussi une soupape. D’où ce double jeu. Je rejoins en cela ton analyse Bouma.

Continuons : Dans ces deux romans, il y a à chaque fois un adulte « guide » : M. Jeanson pour le Murail et Mme Fernandez pour le Blondel. De mon point de vue, ils partagent une énergie incroyable tous les deux et un amour inconditionnel du théâtre. Mais qu’avez-vous pensé de leur investissement à chacun auprès de ces jeunes ?

Nathan : Il faut bien se lancer à un moment ou un autre, la question est pointue ! Mais très intéressante … parce que je n’avais pas fait le rapprochement. Et il se révèle troublant.
C’est vrai que les deux ont une énergie débordante, une certaine distance et sévérité qui imposent l’ordre, l’admiration mais aussi la qualité de l’enseignement.
Pourtant, ils investissent différemment cette énergie.
Il m’a semblé que Mr. Jeanson avait un côté un peu plus paternel. Il s’attache à ces trois adolescents comme à ses propres enfants et voit en eux le potentiel (ou pas …) et est prêt à tout, même enfreindre les règles, pour les emmener vers le succès … et se lier d’amitié avec eux.
Alors que Mme Fernandez, elle, ne franchit pas les frontières des règles et essaye de garder un côté plus strict, et professoral.
Mais finalement, les deux s’investissent corps et âme pour ces adolescents … et tous deux posent là le point final d’une étape de leur vie avant de tourner une page. Mais chut, je n’en dis pas plus !

Bouma : Ces deux professeurs m’ont simplement rappelé que lorsqu’on est passionné par un domaine (quel qu’il soit), on a aussi envie de le partager, d’en discuter… Comme nous le faisons, nous, à l’ombre du grand arbre.

Pépita : Au risque de jeter un pavé dans la mare, je suis très critique vis-à-vis de M. Jeanson : pas son côté paternaliste, non, mais j’ai trouvé qu’il « utilise » en quelque sorte deux des jeunes pour porter sur la scène son « préféré » (ou du moins celui dans lequel il voit le meilleur potentiel) et se sachant malade, arriver enfin à son but : faire entrer un de ses protégés au Conservatoire. Ça m’a un peu gênée cet aspect-là… Quant à l’autre professeure, c’est tout le contraire : elle laisse une liberté à Quentin qui lui permet de trouver par lui-même son propre chemin. Il peut exercer son libre-arbitre alors que les trois autres sont davantage dans une rivalité, même si je suis parfaitement consciente que dans un groupe, elle existe forcément et peut être motrice (ou le contraire…).

Qu’auriez-vous à dire de la construction des deux romans : celui de Murail me semble plus conventionnel alors que celui de Blondel est beaucoup plus élaboré. Est-aussi votre ressenti ?

Bouma : Effectivement, la construction du livre de Blondel est plus subtile. Les sentiments de Quentin se lisent entre les lignes, tout comme les choix qui s’offrent à lui. Le fait d’avoir construit le livre en actes et en scènes montre clairement que Blondel a cherché à exploiter les codes du théâtre dans le genre plus linéaire qu’est le roman. Son texte est court, comme d’habitude, et met en scène, c’est le cas de le dire, des moments cruciaux dans la vie de son héros. Je pense d’ailleurs que ce roman pourrait être adapté au théâtre sans trop de difficulté.
Pour Murail, on est dans quelque chose de plus conventionnel. Les chapitres ont des citations théâtrales pour en-têtes, on suit chacun des personnages dans son intimité et dans sa vie sociale. Le véritable intérêt vient dans la confrontation des univers de chacun. Son style est fluide, compréhensible et peut-être plus facilement accessible pour un lectorat plus jeune.
On voit bien avec ces deux auteurs qu’avec une thématique commune le résultat est très différent.

Pépita : J’ajouterais que dans le roman de Blondel, le fait que Quentin écrive un journal de cette année scolaire charnière, qu’il a laissé tombé puis repris, donne une autre profondeur au roman. Comme si lui-même jouait son propre rôle et se mettait en scène intimement. Face à face avec lui-même.

Nathan : Et je pense aussi que cela place le roman de Murail du côté d’un public plus jeune alors que Double jeu, plus intense, plus ancré dans la réalité, vise un public vraiment adolescent.
Et je suis totalement d’accord avec Pépita … alors que 3000 façons de dire je t’aime, écrit à la troisième personne du singulier … comme du pluriel, correspond plutôt à la personnalité d’écrivain de Chloé et aux trois voix de ces adolescents, aux voix de trois acteurs.

Pépita : Justement, parlons de l’écriture, transition parfaite : Murail cite plein de références théâtrales alors que Blondel ne part que d’un texte. Vous qui êtes des lecteurs actifs, vous les avez lus ces textes ou est-ce que ce roman vous a donné envie de vous y plonger ? Ce qui me pousse à poser une autre question : est-ce que vous pensez que la thématique du théâtre pourrait être transposable à d’autres passions artistiques ?

Nathan: Oui, mais je ne me suis pour autant pas plus plongé sur la question … d’autant plus que j’ai lu 3000 façons de dire je t’aime l’été dernier et qu’entre temps j’ai approfondi ma formation d’acteur-lycéen et étudié Lorenzaccio … peut-être relirai-je le roman, pour avoir un œil neuf dessus ?

Bouma : Je ne suis pas une grande amatrice de théâtre (comme je le soulignais plus haut). Je n’ai donc pas lu ou vu la plupart des pièces évoquées dans ces romans. Je les connaissais de nom, toutefois, suffisamment pour que les références me parlent. Je serais donc tentée d’aller en voir quelques unes mais de là à les lire… Faut pas pousser mémé dans les orties !

Concernant ton autre question, je pense bien évidemment que la thématique peut être transposée à d’autres passions. Et l’on trouve déjà beaucoup de romans qui en parlent. La danse est abordée dans Les Ailes de la Sylphide de Pascale Maret et la musique dans Jolene de Shaïne Cassim par exemple. Deux romans dont nous avons fait des lectures communes A l’Ombre du Grand Arbre parce qu’elles touchaient là aussi à la passion humaine pour la création sous toutes ses formes.

Pépita : Pour le Murail, sans hésitation, je dirais que ces trois jeunes pourraient être aussi bien férus de peinture, de musique ou autre passion artistique et on les verrait évoluer selon la même trajectoire ou presque. Pour le Blondel, c’est différent : l’identification au personnage de la pièce choisie est trop forte pour Quentin. Ce personnage le révèle à lui-même. La professeure lui sert ce personnage sur un plateau. A lui de saisir ou pas. C’est la grande force du théâtre je trouve que de permettre cela, cette incarnation totale et absolue. Je n’ai jamais lu cette pièce (La ménagerie de verre de Tennessee Williams), et cela m’a donné envie de la découvrir. Dans mes lectures de cet été. Les pièces citées dans le Murail, j’en connais pas mal. De culture littéraire, certaines me laissent plus ou moins de bons souvenirs (ah ! la prescription scolaire !).

Nathan : Je suis d’accord avec toi Pépita, le parcours de Quentin est tout à fait particulier. Mais pour moi c’est pareil dans 3000 façons de dire je t’aime. J’ai perçu l’épanouissement qui éclaire les personnages dans le théâtre et c’est ce que j’ai vécu ces trois années de lycée. La musique, la peinture, chaque art est différent, chaque aventure est différente, leur parcours aurait été différent, bien qu’épanouissant aussi ! Seulement le théâtre est une aventure collective, une fusion des êtres dans un même texte et les pousse derrière un personnage à s’exposer aux yeux du monde. Selon moi, rien n’aurait été pareil avec un autre art.

Pépita : Justement, et ce sera ma dernière question, avant que vous ne donniez votre dernière impression sur ces deux romans, parlons de l’identification au personnage : y en a-t-il un qui vous a particulièrement touché, parlé, ému ? Et pourquoi ? Comme au théâtre finalement …

Nathan : C’est Quentin qui m’a le plus ému. Il est en première littéraire théâtre comme je l’ai été, il se cherche, il veut trouver qui il est et l’affirmer et par-dessus il s’épanouit dans le théâtre alors qu’il a tendance à tâtonner dans la vie. C’est magnifique et parfois il était un peu comme moi.

Bouma : Difficile pour moi de m’identifier à un personnage en particulier. En tout cas si j’avais du choisir une vision de l’adolescence parmi ces quatre personnages j’aurai choisi celle de Bastien dans le Murail, pour l’énergie, l’écoute et l’humour dont il fait preuve à chaque nouveau pas.

Pépita : Ces personnages m’ont tous émue, à leur façon. Dans le Murail, j’ai cependant trouvé qu’ils manquaient peu à peu de consistance. Le roman perd de son énergie, un peu à l’image de leur découragement, inévitable par moments. Puis, il rebondit vers la fin avec le sacre de l’un d’entre eux. Comme toi Bouma, Bastien, je l’ai trouvé juste tout du long. Et comme toi, Nathan, j’ai été emportée par Quentin, dans ce bouillonnement intérieur qui le caractérise, par son énergie, sa lucidité et son choix.

Un mot de la fin de chacun(e), sur ces deux lectures ?

Bouma : Le thème du théâtre n’était pas porteur pour moi au départ. Cependant, le talent de ces deux auteurs m’a permis de prendre plaisir à redécouvrir cet art. Deux belles lectures qui trouveront échos chez les adolescents et leurs parents.

Nathan : Comme on a (j’ai ?) parlé théâtre toute la discussion je finirai juste sur ces quelques mots : quel qu’il soit, l’art est un épanouissement et une ouverture au monde. C’est lui qui nous fait voir les choses différemment. Il est la liberté, il est salvateur … et il est notre passion : la littérature avant tout.

Pépita : Mes quatre enfants montant sur les planches depuis quelques années, je dirais que le théâtre, c’est l’école de la vie ! Ce que démontre finalement fort bien ces deux magnifiques romans.

Alors ? Prêt(e)s à aller au théâtre ?

Pour vous en convaincre, nos liens sur ces lectures :

BoumaUn petit bout de bib(liothèque) : 3000 façons de dire je t’aimeDouble jeuUne interview de J.P Blondel

-Nathan-Le cahier de lecture de Nathan : 3000 façons de dire je t’aime-Double jeu et son blog sur le théâtre

-Pépita-Méli-Mélo de livres : 3000 façons de dire je t’aimeDouble jeu

Comme un funambule sur son fil…

Il ne s’agit pas d’une sélection sur le cirque…

Mais d’un roman d’une jeune auteure belge prometteuse, Marie Colot, illustré par Rascal, belge lui aussi. Publié chez Alice jeunesse, dans la collection Deuzio.

Et qui de mieux pour partager cette lecture que ma copinaute Céline, belge elle aussi ?

Une lecture commune donc en tête-à-tête (qui n’est pas une première pour nous deux) sur un roman qui est loin de laisser indifférent : une relation particulière entre une jeune fille et une vieille dame, sur fond de drame familial…

Jugez plutôt…

Pépita : Le titre m’a beaucoup intriguée : Souvenirs de ma nouvelle vie. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Et toi ?

Céline : Moi non plus… Surtout que le mot « souvenirs » évoque davantage le passé que l’avenir ! Du coup, ce titre m’a d’emblée intriguée ainsi que l’illustration de Rascal. Quel allait pouvoir être le dénominateur commun entre les deux ? Le résumé de 4e de couverture n’a fait que jeter davantage le trouble… J’étais ferrée. Plus qu’une seule solution : entamer l’histoire…
C’est toi qui la résume ?

Pépita : Exactement comme toi…souvenirs…nouvelle vie…un appareil photo…de quoi ça parle ?
C’est l’histoire d’une jeune fille de presque 12 ans, Charlie, dont l’ambiguïté du prénom la gêne beaucoup même si elle en joue. Elle vient de vivre le « pire des pires jours de sa vie » et ce déménagement en est la conséquence, ainsi que des parents hyper-étouffants et hyper-protecteurs. Pour tuer l’ennui, Charlie décide de faire connaissance avec ses voisins d’immeuble. Munie de son Polaroïd, elle leur demande l’autorisation de prendre une photo de la vue de chaque étage. En même temps, elle « vole » ou « emprunte » un objet de chaque personne sur son passage. Elle va essuyer des refus mais aussi faire des rencontres surprenantes, notamment cette vieille femme excentrique du troisième, Mme Olga. Va se tisser entre elles un lien curieux, fragile mais fort. Quelque chose à ajouter Céline ?

Céline : Non, cela me semble parfait… Juste préciser que Charlie a une façon bien à elle d’appréhender le monde qui l’entoure, ce qui en fait un personnage terriblement attachant qui nous accroche le cœur dès les premiers mots. Je pense que le succès de ce titre est en partie lié à sa personnalité hors du commun et à son idée géniale de voyager sans quitter son immeuble ! Son « Carnet d’exploration des étages », on aurait bien envie de l’adopter, nous aussi, et de l’adapter à notre sauce…

Pépita : Je l’ai trouvée aussi épatante cette Charlie ! Une sacrée personnalité, des ressources qu’elle puise en elle, une volonté de faire les choses qu’elle a décidé envers et contre tout, une exigence dans ses relations aux autres, un regard très lucide sur le monde des adultes, une façon de gérer le drame familial traversé et dont elle souffre aussi énormément, mais elle a décidé d’en faire une force. Sans le savoir, elle se guérit toute seule, sinon elle sent bien qu’elle pourrait s’écrouler elle aussi et sombrer. Un vrai tourbillon qui emporte dans son sillage les adultes, Mme Olga et aussi ses propres parents.
D’ailleurs, comment tu les as perçu les parents de Charlie ?

Céline : Comme des parents, foudroyés par un drame – ou plutôt des drames ! Le père tente tant bien que mal de maintenir l’église au milieu du village, mais ce n’est pas simple. La famille doit faire le deuil de tant de choses… Tous leurs repères sont bouleversés, toutes leurs façons de faire balayées. Ils ne sont plus les parents qu’ils étaient. Et qui sommes-nous pour leur jeter la première pierre car, le pire des pires jours de leur vie, personne ne voudrait le vivre ! Comme tu le dis, grâce à sa personnalité et à ses rencontres, Charlie se guérit mais, dans son sillage, elle guérit aussi son entourage. As-tu le même ressenti ?

Pépita : Oui, par rapport à ses parents, c’est terrible. Ils essaient de se maintenir la tête hors de l’eau. Le papa m’a beaucoup touchée dans sa façon de vouloir garder le cap malgré tout. Il n’a pas rompu le dialogue avec Charlie. Pour la maman, c’est très différent. Cependant, j’ai trouvé que Charlie a bien du mal à trouver sa place dans tout ça et que ses parents ne lui tendent guère de perche. Ils sont trop ensevelis par leur chagrin et comme tu dis, on ne peut pas leur en vouloir. Charlie secoue tout ce petit monde, elle refuse de se laisser submerger, elle fait un très beau chemin de résilience et réussit à redonner le sourire et l’envie de vivre à ses parents, surtout à sa maman. C’est un aspect du roman absolument lumineux.
Et Mme Olga, cette fameuse Madame Olga, comment tu l’as perçue ? Intrigante, non ? J’ai encore même du mal à comprendre leur attirance réciproque…

Céline : Oui, tu as raison pour la mère. Mais, en même temps, elle est doublement victime, et dans son cœur et dans sa chair ! Pour Olga et Charlie, je pense qu’elles ont toutes les deux les mêmes fêlures. Toutes les deux vivent des événements qui brisent le cours de leur vie, un accident pour l’une, la maladie pour l’autre. Les relations familiales ne sont en outre pas simples, ni pour l’une ni pour l’autre. Elles sont toutes les deux sur le fil… Pour ne pas sombrer, elles recourent à leur imaginaire : l’exploration des étages pour l’une, la vie par procuration pour l’autre… Elles partagent aussi cette même soif de vivre, ce même regard curieux sur ce qui les entoure. Bref, malgré leurs différences (la première étant la différence d’âge), je pense que chacune se retrouve dans l’autre et y puise la force d’aller de l’avant. Et toi, qu’est-ce qui t’intrigue tant chez cette madame Olga ?

Pépita : Ce personnage m’a mise mal à l’aise. Elle trompe Charlie et j’ai trouvé cet aspect difficile. Charlie donne plus d’elle que Mme Olga ne le fera jamais. Je l’ai « excusée  » à un moment donné en me disant qu’avec l’âge, elle devenait gâteuse. Mais non. Elle se cache derrière son affabulation. Et elle la sert à Charlie qui, elle, a été loyale avec elle. Quand elle s’en aperçoit, elle le vit comme une trahison d’ailleurs. Mais une trahison qui va prendre le chemin du pardon. Dans ce roman, ce sont les adultes qui apprennent des enfants et non l’inverse.

Céline : Pour te répondre, j’ai relu la fin… Et non, je ne partage pas ton avis. Le personnage d’Olga m’a fait penser à ma grand-mère qui travestit de plus en plus la réalité. Même si Charlie est trop jeune pour mettre des mots sur ce qui arrive à son amie, elle finit par le comprendre. Le lecteur aussi, grâce au carnet d’Olga et à la petite carte qui se trouve à la fin. Une autre habitante de l’immeuble lui explique « le truc du funambule » : « Il existe un fil invisible sur lequel chacun marche. Il arrive que certains basculent. Et tombent. On ne sait où. Parce qu’il n’y a ni trou ni vide. » Olga est tombée ! Charlie le sent, ce qui explique son projet final et la chute de l’histoire…

Pépita : La résilience, c’est aussi le thème de ce roman que l’auteure a choisi d’aborder par cette métaphore de l’appareil photo de Charlie. Ce parti pris est accentué par les illustrations de Rascal : des sortes de tampons-images en noir. Tu l’as ressenti aussi comme cela ?

Céline : Oui et cet appareil a une fonction différente pour l’une et pour l’autre. Pour Charlie, il lui permet de s’évader de la cage dorée que ses parents dressent, bien malgré eux, autour d’elle et, pour Olga, c’est l’inverse il me semble : ses photos la raccrochent à une certaine réalité qu’elle fuit inexorablement. Les illustrations en noir et blanc renforcent cette idée de négatif et de positif, cette idée aussi de funambule qui, à tout moment peut basculer d’un côté ou de l’autre… De par leur duo improbable, elles arrivent à trouver un équilibre et à se sauver l’une l’autre.

Pépita : Tout à fait d’accord avec toi pour la fonction révélatrice à l’endroit à l’envers de l’appareil photo. Pour Olga, je vais donc relire la fin alors…Manifestement, je suis passée à côté de quelqu’un…

***

Dans ses romans, Marie Colot a l’art de rendre vivants ses personnages, à tel point qu’ils nous paraissent de chair et de sang !  Il suffit de parcourir notre discussion pour s’en convaincre.  J’espère que celle-ci donnera envie à d’autres lecteurs de découvrir cette jeune auteure de talent.  Merci Pépita pour ce moment de partage.  J’ai envie d’emprunter ta citation fétiche pour conclure :

« Un livre est une fenêtre par laquelle on s’évade. »
Julien Green

Ce fut doublement le cas avec ce titre !

* Nos billets :
Souvenirs de ma nouvelle vie sur Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse et sur Méli-Mélo de livres
En toutes lettres, le premier roman de Marie Colot
Le site de Marie Colot

Son dernier roman paru en avril dernier :

A l’origine de ce roman singulier, une aventure d’écriture collective de sept mois avec dix-huit classes d’enfants de dix à douze ans…