Entretien avec Flore Vesco

Elle a plus d’un tour dans son sac pour nous surprendre avec des textes malicieux et décapants, toujours à la lisière entre les genres. Personne ne sait vraiment qui elle est, derrière son sourire sibyllin – fantasque personnage échappé d’une pièce de théâtre ? Conteuse des mille et une nuits ? Génie surgi d’une fiole de laboratoire ? Nous ne connaîtrons pas la composition chimique des romans de Flore Vesco et ne percerons pas les secrets capables de faire bruisser d’enthousiasme les branches du Grand Arbre – et pas seulement, ils ont même reçu les prix les plus fameux, dont le Prix Vendredi et le Prix Sorcières. À défaut, vous tenez ici l’occasion dont vous rêviez d’en savoir plus sur les coulisses de la création de cette autrice phénomène…

Pour commencer, nous nous posions beaucoup de questions sur la transition entre métier d’enseignante et celui d’auteure : comment est-ce que cela s’est passé ? Qu’est-ce qui vous a fait basculer d’une vocation à l’autre ? Avez-vous pu faire les deux en même temps ? Est-ce qu’enseigner a nourri votre inspiration d’auteure ?
Il y a beaucoup de professeurs ou d’anciens professeurs parmi les écrivains. Je crois qu’assez naturellement les élèves qui aiment lire et écrire entament des études de lettres, et l’un des débouchés le plus répandu est l’enseignement. C’est à peu près mon parcours. Cependant je ne fais pas tellement de ponts entre mes romans et mes années d’enseignante. D’abord, parce que les deux périodes ne se superposent pas, et aussi parce qu’au final, j’ai enseigné peu d’années : un an de stage, trois ans en tant que remplaçante dans le 94, et pouf ! (ce « pouf » symbolise un coup de baguette magique ou un nuage de poudre de perlimpinpin, enfin, bref, une échappée du monde magique de l’Éducation Nationale). J’ai arrêté à l’aube de mes trente ans, avec l’intention d’écrire et, si possible, d’être publiée. La transition a été assez douloureuse (en gros, imaginez quelques années de vache maigre, séjours à l’étranger, jobs alimentaires en tout genre, retour chez mes parents pour cause de finances désastreuses, le tout saupoudré de lettres de refus type régulières de la part des éditeurs – j’essayais alors de placer mon premier roman, De cape et de mots). Mais bon, je me suis acharnée, et il faut croire que tout finit par arriver, puisque me voilà à répondre à cette interview !

De Cape et de Mots, Didier Jeunesse, 2015. Un roman qui a fait l’unanimité parmi nous, en témoignent les avis de Linda, Blandine, Pepita, Lucie, Bouma et Isabelle !

Vos romans sont souvent d’originaux mélanges de genres (roman historique/roman de science-fiction par exemple). Est-ce un parti pris dès le départ ou un heureux « hasard » ?
J’aime beaucoup l’idée du heureux hasard ! C’est certainement plus élégant que « tiens, si je parlais d’un conte ? Mais aussi, hein, comme j’aime bien, je vais m’inspirer des romans de Jane Austen. Rooo, et puis, tiens, j’ajoute un peu de fantastique, de l’horreur, un château hanté. Pourquoi choisir, hein ? ALLEZ ON MET TOUT !! Avec un peu de chance, si je touille bien, ça fera un roman. »

D’or et d’Oreillers, L’école des loisirs, 2021. Les avis d’Isabelle, de Lucie, de Pépita et de Linda

Les contes forment un matériau important de vos romans, que ce soient ceux qui revisitent un conte célèbre ou les autres qui peuvent y faire des clins d’œil multiples, comme dans 226 bébés. Pourquoi ? Et comment avez-vous eu l’idée de mobiliser cet univers de références-là ?
Les contes m’intéressent pour deux raisons. D’une part, c’est un univers partagé. J’aime glisser des clins d’œil dans mes récits, et une référence à Barbe bleue ou aux trois petits cochons est reçue par tous les lecteurs. C’est un super atout en jeunesse, où les romans sont lus par un éventail d’âges très variés. Quelle que soit la génération de mon lectorat, nous avons ce terrain commun des contes.

Les avis de Pépita et d’Isabelle

D’autre part, un conte, c’est un iceberg. La partie émergée, c’est le schéma narratif, par exemple une petite fille qui va porter une galette et un pot de beurre à sa grand-mère. La partie immergée, elle, est immense et mystérieuse. Il y a le message moralisateur, il y a la lecture psychanalytique, et puis la réception qu’on en fait quand on est petit et ce qu’on en retire plus grand… J’aime l’idée de transvaser ces intrigues courtes et simples dans le moule plus large du roman, qui laisse plus de pages pour soulever et interroger les contenus cachés qu’elles recèlent. C’est sur ce principe que j’ai écrit L’estrange malaventure de Mirella ou D’or et d’oreillers.

Vous semblez aussi puiser dans des figures historiques tels Pasteur ou Eiffel : comment travaillez-vous pour nourrir vos récits de faits extrêmement précis dans des domaines pourtant très divers ?
Wikipédia.
Ah ah. Plus sérieusement, en général je fais des recherches, je lis des livres, je regarde des films sur le sujet. Je digère à peu près les infos, de manière à les ressortir plus tard au fil des lignes, l’air de rien, comme si je savais ça depuis toujours. Ensuite, bénis soient les correcteurs et premiers lecteurs qui essuient les plâtres et me signalent les erreurs. Puis vous pouvez être certain qu’une fois le roman derrière moi, je m’empresse de faire le vide dans mon cerveau. Du coup, ne me parlez pas de bactéries anaérobies ou des différents noms de poutres : j’ai déjà tout oublié.

Les avis d’Isabelle et de Pépita sur Louis Pasteur contre les loups-garous (Didier Jeunesse, 2016) et à propos de Gustave Eiffel et les âmes de fer (Didier Jeunesse, 2018), ceux de Blandine, Pépita et Isabelle.

Comment en êtes-vous venue à écrire dans une langue qui évoque le français médiéval dans De Cape et de Mots et L’Estrange Malaventure de Mirella ? Et comment l’avez-vous composée ?
La langue de L’estrange malaventure de Mirella est faussement médiévale. D’un point de vue lexical, le texte est chargé de mots anciens, certains connus (« ouïr », « trépasser »…), d’autres reconnaissables (« coutel », « mantel », « ce jour d’hui », « iceux », « maugré »…), et quelques-uns sans doute un peu moins répandus, comme « s’esbaudir ». D’un point de vue syntaxique, je me suis aussi amusée à casser un peu la structure moderne de la phrase, par exemple en antéposant l’adjectif (« une fille si belle » devient « une tant belle garce »).
De cape et de mots est moins marqué stylistiquement, je pense. Le roman se situe dans un passé de conte, farfelu et inventé, qui peut rappeler, sans doute, le 17e ou le 18e siècle. Comme les personnages ont des tenues et des coiffures abracadabrantesques, j’ai voulu assortir le fond et la forme, que la langue ait quelque chose d’apprêté et fantasque, comme le monde dans lequel l’héroïne évolue. Le récit est donc truffé de mots jolis-longs-rares, comme « sirénomèle » et autres « bourdalou ». Mais ce ne sont pas spécialement des mots anciens, d’ailleurs : autant pour L’estrange malaventure de Mirella, il s’agissait de donner une couleur archaïque au texte, autant pour De cape et de mots, c’était plutôt un côté fantasque. En fait, le défi, c’est de trouver le style le mieux adapté à chaque nouvelle histoire.

Vous aimez les mots incongrus et biscornus, ceux qui roulent sur la langue et stimulent l’imagination, mais qu’on n’a pas forcément l’habitude de croiser souvent – surtout en littérature jeunesse. Avez-vous des retours du jeune public par rapport à cela ?
Je rencontre régulièrement des jeunes lecteurs, mais ils réagissent beaucoup plus à l’histoire, aux personnages, qu’à l’écriture. Les questionnements sur le style, ce sont bien plus souvent les adultes qui me les posent ! Or il me semble qu’en réalité, on joue beaucoup avec la langue en littérature jeunesse… dans l’album. C’est même une tradition, et un trait reconnaissable de la littérature pour l’enfance. Mais en effet, les jeux langagiers sont sans doute moins fréquents dans le roman. Je ne comprends pas pourquoi. Si on estime que cela plaira au lecteur de 5 ans, pourquoi pas à celui de 8 ou 12 ou 14 ans ? Il cesse d’aimer les mots nouveaux ou rigolos en grandissant ? J’ai l’impression que ce qui est considéré comme un amusement pour le lecteur de 5 ans est devenu une « difficulté de lecture » pour celui de 10 ans. C’est là où je me bats. J’aimerais bien qu’un mot inconnu ne soit pas vu comme un obstacle, mais plutôt une trouvaille. Souvent, ceux que j’emploie sont intégrés à l’histoire de manière à ne pas entraver la compréhension de l’action. Ils créent une ambiance ou donnent un ton.

Est-ce que l’humour et le détour par le passé permettent d’évoquer des réalités dures et tout à fait actuelles, qu’il serait difficile d’aborder de front avec de jeunes lecteurs ?
C’est une très bonne question… que j’élude (ah ben oui, fallait pas me laisser tout pouvoir dans cette interview). En gros, j’élude parce que je pense qu’il est tout à fait possible d’aborder des questions difficiles de front avec des lecteurs jeunes, mais tout autant que de le faire par le biais de l’humour et du décalage historique (ça, c’est une belle réponse de Normand !).
Et dans tous les cas, je fonctionne pour ma part dans l’autre sens : j’ai d’abord envie de situer mon récit dans le passé, je ne peux pas m’empêcher de faire des blagues… Ensuite, oui, derrière l’humour, dans cet univers historique, imaginaire et fantastique, l’intrigue peut évoquer des comportements misogynes ou violents, ou parler d’intimité. Mais je ne pars pas de ces thèmes, ils s’agrègent naturellement à la construction narrative.
En résumé : je me mets devant l’ordinateur avec l’ambition d’écrire une bonne-histoire-qui-se-tient-pas-trop-rebattue, pas avec celle de faire passer un message. Ensuite, en bâtissant le récit, j’y glisse mes valeurs, forcément, mais en effet, elles apparaissent par un biais, qui peut être l’humour, le décalage historique, le fantastique…

Interroger la place du féminin aussi dans vos romans, est-ce un cheval de bataille ?
Je ne sais pas si j’enfourche ma monture telle une walkyrie (sans doute pas), mais ça reste un sujet, et surtout un motif narratif, qui me plait. Du coup je l’ai tricoté sous divers angles… Dans De cape et de mots, je trouvais intéressant de donner le pouvoir de la parole à une jeune fille : encore aujourd’hui, on sait que les femmes sont plus souvent interrompues ou corrigées quand elles parlent. Dans L’estrange malaventure de Mirella, l’héroïne apprend à libérer son corps, danser et aussi sortir, s’approprier la ville. Et dans mon dernier roman, D’or et d’oreillers, j’ai raconté une histoire d’amour, et mis en scène un personnage féminin désirant et entreprenant.

Pour finir, il fallait bien que nous demandions : quel est le secret de votre malice toujours pétillante et votre irrésistible dynamisme ?
L’alcool ? Le sucre ? L’absence égoïste d’enfants ? Le vélo ? Le fait que je possède un robot–aspirateur qui nettoie tout seul et passe même la serpillère ? Je vous laisse choisir.

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Un immense merci à Flore Vesco d’avoir accepté de répondre à nos nombreuses questions ! On espère que cet échange vous donnera envie de découvrir ses romans, n’hésitez pas à nous dire en commentaire lesquels vous avez préférés…

Lecture commune : L’Estrange Malaventure de Mirella

L’Estrange Malaventure de Mirella, paru à l’école des loisirs, est un roman qui ne peut pas laisser complètement indifférent. Flore Vesco y joue avec les mots et ses lecteurs, les entraînant dans le tourbillon d’une malaventure moyenâgeuse réjouissante.

Et forcément, nous avons eu envie d’en discuter.

HashtagCéline : Pour commencer, simple curiosité : je voudrais savoir ce qui vous a décidé à ouvrir ce roman… Sa couverture ? Son autrice ? Son sujet ? Personnellement, depuis son premier roman De cape et de mots, je suis de près Flore Vesco. Et vous, quel a été le déclic ?

Bouma : Flore Vesco, c’est pour moi un gage de qualité ET d’originalité. Je trouve qu’elle arrive toujours à trouver une idée qui sort de l’ordinaire. Et en plus j’adore quand les contes sont revisités (que ce soit sous forme d’album ou de roman). Je ne pouvais donc qu’avoir envie de découvrir ce nouveau texte.

Isabelle : Pour ma part, je connaissais Flore Vesco de nom, mais je ne l’avais jamais lue. Sans doute parce que mes garçons sont encore un peu jeunes pour ses livres. Je suis tombée sur la couverture que j’ai trouvée très intrigante, à la fois sombre et brillante, moyenâgeuse et moderne… Quand la quatrième m’a appris qu’il s’agissait de revisiter un célèbre conte allemand, en mettant en avant une jeune héroïne, j’ai su que nous le lirions dès sa sortie ! Et ça a été un vrai coup de cœur. Maintenant, il va falloir absolument découvrir les autres romans de Flore Vesco !

Pépita : Flore Vesco ! J’ai tout lu d’elle avec un plaisir toujours renouvelé. Je trouve qu’elle a réussi à se frayer un chemin original dans ses romans qu’on ne trouve nul part ailleurs. Surtout c’est une jongleuse de mots hors pair. Concernant ce roman en particulier, basé sur le conte revisité du joueur de flûte de Hamelin, j’avoue que comme ça, ça ne me disait pas plus que ça car ce conte était enfoui dans les limbes de ma mémoire. Mais en fait, il n’est qu’un prétexte pour faire passer d’autres messages. Et cette langue moyenâgeuse, quel régal ! On s’y fait très bien.

HashtagCéline : Parlons-en, du style de Flore Vesco… Si vous avez lu ses autres romans, vous savez qu’effectivement elle s’amuse (et nous avec) en jouant avec la langue française. Ici, dès les premières phrases, on se rend compte qu’un cap a été passé et que l’on s’apprête à lire quelque chose de complètement… quoi, d’ailleurs ? Quelle a été votre réaction ? Vous attendiez vous à ça ? Est-ce que cela vous a immédiatement séduit ou plutôt mises en difficulté ?

Bouma : J’ai été séduite dès les premiers mots par l’utilisation de cette langue pseudo-moyenâgeuse. Avec ce langage dont on n’a pas l’habitude, on est obligé de faire travailler notre esprit pour bien tout comprendre et j’adore ce type de stimulation. Mais surtout, cela permet une immersion immédiate et totale dans l’histoire !

Pépita : Je te rejoins Bouma ! Passée la première adaptation à cette langue, on s’habitue très vite et on rentre dans le jeu de ses sonorités et de plus, cela sied fort bien à l’histoire. Quelle cohérence ! Quelle gouaille ! Quel humour ! Et surtout quelle maîtrise : Trop forte Flore Vesco, parce que franchement essayez pour voir, ce n’est pas si facile (et j’ai adoré la perche tendue au lecteur à la fin mais je n’en dis pas plus !).

HashtagCéline : Le langage utilisé rend l’immersion totale, ça, personne ne peut le nier. Mais ce que j’ai trouvé plutôt fort aussi, c’est la façon dont Flore Vesco nous plonge au cœur du Moyen-Âge grâce à des descriptions très, très détaillées… Et vous, qu’en avez-vous pensé ? Sa vision de l’époque vous semble-t-elle juste ?

Pépita : Oui, tu as raison de le souligner : on s’immerge totalement dans l’époque et sa vision me semble juste. Ce qui est fort, c’est qu’elle le met à la portée du lecteur tout en remettant au goût du jour le conte. On ne peut s’empêcher de penser sur certains points à un parallèle évident avec notre époque.

Bouma : J’ai beaucoup souri avec sa vision franchement très juste de l’hygiène et des mœurs du Moyen-Âge (ou tout du moins l’idée que je m’en fais). Il y a quelque chose d’assez dégoûtant pour nous, lecteurs du XXIème siècle, à lire ces descriptions ; on peut froncer le nez devant certains passages. Et je rejoins Pépita, l’autrice arrive malgré tout à insuffler une certaine intemporalité à l’histoire, par le biais des préoccupations de son héroïne notamment.

Isabelle : Je suis entièrement d’accord avec vous ! Ce Moyen-Âge prend vie grâce aux mots de Flore Vesco, dans ce qu’il a de plus sombre et rétrograde. L’autrice étoffe son décor avec beaucoup de pertinence (lorsqu’elle parle de l’hygiène, de la chasse aux sorcières ou de la structure de la société), mais aussi et surtout avec un humour décapant. Certaines scènes sont si repoussantes que quand j’ai lu le livre à mes enfants, nous en avons ri !
Je vous rejoins complètement aussi sur la modernité du roman : beaucoup de situations renvoient avec force à des problématiques actuelles, même si elles ne se posent pas exactement de la même manière de nos jours. Cela m’a particulièrement frappée concernant ce que subissent les jeunes femmes, mais aussi la recherche de boucs émissaires à qui attribuer la responsabilité des problèmes.

HashtagCéline : Et Mirella, l’héroïne de cette estrange malaventure, on en parle ? Pour ma part, je l’ai trouvée fascinante : très humaine, très étonnante, très courageuse mais d’un autre côté, un peu inquiétante. Et vous ?

Isabelle : Mirella est une belle héroïne, qui a appris “à la dure” à survivre et à mener sa barque dans le monde hostile qu’est le Moyen-Âge pour une jeune femme située tout en bas de l’échelle sociale. Elle est un vrai rayon de soleil flamboyant dans la noirceur de Hamelin, sa personnalité, sa liberté et sa générosité suscitent immédiatement la sympathie ! En même temps, comme tu le suggères Céline, elle est mystérieuse et déroutante : d’où tient-elle sa détermination féroce et sa capacité étonnante à s’affirmer ? Son courage ne serait-il pas de la témérité ? Et qui est-elle vraiment ? On en vient presque à se demander s’il faut croire les villageois qui la pensent un peu sorcière !

Pépita : Je l’ai effectivement trouvée fascinante ! Mais pas du tout déroutante. Elle est incroyable de détermination et d’altruisme aussi. Avec un destin hors norme. Une héroïne quoi !

Bouma : Mirella est une héroïne comme je les aime. Elle a de la gouaille, du tempérament et ne se laisse dicter sa conduite ni par les hommes ni par le destin. A côté de ça, elle est aussi très généreuse et ouverte aux autres (la preuve étant le nouveau porteur d’eau qu’elle a pris sous son aile et qu’elle a soigné, tout comme les lépreux qu’elle considère comme des hommes “normaux”). Le côté magique de son personnage apparaît au fil du temps et on se dit que finalement cela lui permet d’être celle qu’elle veut être dans ce monde où on veut lui imposer son image.

HashtagCéline : Nous l’avons déjà évoqué plus haut, L’Estrange Malaventure de Mirella est adapté d’un conte, Le joueur de flûte de Hamelin. Pour ma part, cette revisite est une réussite. Et pour vous?

Isabelle : Je suis tout à fait d’accord, cette idée de revisiter ce conte célèbre des frères Grimm est géniale ! Le format du roman permet de donner de la chair à l’histoire et au décor, nous donnant ainsi un plaisir de lecture complètement différent. J’ai adoré le côté irrévérencieux. Flore Vesco prend des libertés avec le conte d’origine, en donnant le rôle principal à une jeune fille. Mais surtout, puisque les contes ont toujours une morale, il y en a bien une, mais concoctée à la sauce spéciale de l’autrice !

Bouma : Une réussite, bien évidemment ! Le conte n’est pas si connu en France par les ados (en tout cas de ceux que j’ai autour de moi). Peut-être est-ce l’occasion de leur faire découvrir, de titiller leur curiosité ? En tout cas, moi j’ai bien retrouvé les grandes lignes de l’histoire originale dont l’autrice s’empare pour mieux les détourner. Et c’est un vrai régal !

Pépita : Oui, une réussite ! Je ne peux m’empêcher de penser : mais comment Flore Vesco a-t-elle eu cette idée ?

HashtagCéline : En en discutant un peu autour de moi, j’ai eu des avis très enthousiastes. Cependant, certaines personnes ont émis une petite réserve sur la facilité à proposer ce roman à un lectorat adolescent. Qu’en pensez-vous ?

Bouma : Je pense que c’est le genre d’ouvrage qui mérite une véritable médiation car le sujet n’est pas forcément de ceux qui attirent l’attention des ados. Mais le bouche à oreille fonctionnant à merveille à cet âge, il devrait rapidement conquérir son public. Tout du moins je l’espère.

Isabelle : Pourquoi ces réserves ? Peut-être que le clin d’œil au conte pourrait donner à penser à certains ados que ce roman s’adresse à des lecteurs plus jeunes, mais je suis certaine que celles et ceux qui franchiront le pas seront emportés par le talent de conteuse et l’écriture réjouissante de Flore Vesco, mais aussi par le côté moderne dont nous avons déjà parlé. Il est finalement question de beaucoup de choses qui préoccupent encore les ados d’aujourd’hui, comme les transformations du corps à l’adolescence, l’obscurantisme, l’envie d’envoyer bouler le mythe du prince charmant et les formes de domination sociale et genrée. Je n’aurais donc aucune réserve à la recommander à un public adolescent, je l’ai même conseillé à plusieurs adultes !

Pépita : L’éternelle question ! Laissons donc les livres aller là où ils doivent aller… Ils trouvent leur public. Et pourquoi toujours se poser la question de l’adolescent ? Il est universel ce roman.

HashtagCéline : Quoi de mieux pour terminer cette lecture commune que laisser parler Flore Vesco ? Citez moi un passage qui vous a interpellées dans ce roman. Même si on est bien d’accord que ce n’est pas facile de choisir…

Isabelle : “Partout ailleurs dans le Saint Empire germanique, les incendies dévoraient des quartiers entiers une fois par mois, car les bâtisses en bois, entassées les unes contre les autres, s’enflammaient promptement.
Alors qu’à Hamelin, les incendies étaient tout aussi fréquents. Mais les habitants les éteignaient bien vitement, le bourgmestre ayant fait installer l’eau courant.
Cette eau courante était sans conteste l’invention dont le bourgmestre était le plus fier. Il avait eu l’idée voilà sept années. Pour cela, il avait nommé dix porteurs d’eau, choisis par les enfants trouvés d’Hamelin.”
mais aussi
” Et le prêtre de raconter les vies et les exploits de saint Hilarion et sainte Rictrude, qui fatiguaient leurs bourreaux, pouvant passer des heures à endurer les coups de pique en gardant le sourire, soupirant d’aise lorsqu’on les rôtissait sur le grill, changeant eux-mêmes de côté afin que leur chair soit partout dorée et craquante.”

Bouma : “Au Moyen Âge, la nudité était fort commune. On prenait son bain en compagnie, on se dévêtait en famille ou devant moult domestiques. Pourtant, en dépit de la cohérence historique, Mirella se sentit rougissante et gênée.
– Mirella ! gria Gastun avec un grand sourire. Comment vous en va ?
Le jeune homme était fort aise, et bien riant de l’embarras de la jouvencelle. Sans la moindre clémence, il poursuivit ses ablutions. Puis il se tourna vers elle, les poings sur les hanches, dos au soleil pour se bien sécher, et entreprit de faire causette.”

HashtagCéline : “Pan venait d’entrer chez le chirurgien-barbier-arracheur de dents. Au Moyen-Age, n’importe quel quidam doté d’une solide membrature et de quelques notions d’anatomie pouvait se faire chirurgien. Le chirurgien d’Hamelin était fort réputé : il arrachait d’un coup les dents pourrissantes, savait extirper le poulain des entrailles d’une jument qui peinait à mettre bas et avait même, en une occasion, effectué une trépanation, creusant le crâne d’une femme folle à l’aide d’un énorme tourne-bouchon de son invention. Parfois, il rasait les hommes et leur coupait les cheveux.”

Pépita : “Mirella ferma les yeux et s’emplit les oreilles. Elle se sentit emportée par la musique, laquelle l’emmenait loin du bourg, de ses rues bruyantes et encombrées, de ses habitants hargneux, de la poigne de Guerric, des menaces de Lottchen. A l’abri des regards, elle se reprit à tournoyer, toute joyante de se laisser enfin aller, volant presque, tant ses pieds étaient légers. Son talon tambourinait sur le pavé, la vibration saisissait ses cuisses, entraînait ses hanches, faisait s’élever ses bras. Elle voltigeait au-dessus de Hamelin.”

 

Pour conclure, nous ne pouvons que vous recommander d’aller lire ce formidable roman de Flore Vesco dont nous n’avons pas fini d’entendre parler.

L’Estrange Malaventure de Mirella est d’ailleurs sélectionné pour le Prix Vendredi 2019 qui sera décerné le 14 octobre prochain.

Et pour finir de vous en convaincre, vous pouvez lire nos chroniques par ici :  Pépita, Bouma, Isabelle et HashtagCéline.