Lecture Commune : C’est MON arbre ! d’Olivier Tallec

Il y a parfois des lectures qui nous passent entre les mains sans que l’on s’y arrête vraiment. Et puis, qui, parce qu’on en parle avec d’autres, ouvrent le débat et de nouvelles clés de compréhension.

Pour Bouma, C’est mon arbre était une déception, aussi a-t-elle eu envie d’en discuter avec Isabelle et Liraloin, deux copinautes qui au contraire avaient été séduites par cet album. Voilà le résultat de leurs échanges.

C’est mon arbre, Olivier Tallec, l’école des loisirs, 2019

Bouma : Que vous inspire le titre de cet album et la frimousse de cet écureuil ?

Isabelle : Cette couverture a tout de suite fait de l’œil à toute la famille : les belles couleurs automnales, l’ironie du titre qui annonce le sujet de la propriété qui est quand même ultra-brûlant chez les enfants (mais pas que…). Et le dessin irrésistible : regardez moi ce petit propriétaire en puissance manier avec amour sa tondeuse à gazon !

Liraloin : Attention propriété privée : l’arbre est gravé non pas par deux amoureux mais par un seul très amoureux de son arbre visiblement. Tellement fou de sa propriété qu’il en prend bien soin, passage de tondeuse. Et cet œil, un brin apeuré que quelqu’une lui pique, méfiant aussi.

Bouma : Moi aussi c’est cet œil grand ouvert qui a attiré mon attention. Mais j’y ai plus vu de la surprise. Comme si on prenait ce personnage en flagrant délit ! De quoi ? Reste donc à ouvrir le livre et le découvrir.

Liraloin : Pris en flagrant délit d’égoïsme total !

Bouma : Si vous deviez définir l’histoire en trois mots quels seraient-ils ?

Isabelle : Pour moi, ce serait : Propriété, Frontière, Doute.

Liraloin : Peur – Propriété – Surprise

Bouma : C’est intéressant de voir que vous ne mettez pas exactement les mêmes mots et pas forcément dans le même ordre. Moi je rajouterai Individualisme et Solitude pour compléter. Et je remarque qu’aucune de nous n’a mis l’humour dans sa liste.

Dès les premières pages, on comprend vite de quoi retourne l’histoire avec les déterminants de possession en majuscule. Quelle lecture faites-vous de ce choix de typologie ? Était-ce nécessaire selon vous ?

Liraloin : Les lettres capitales accentuent la nomination de quelque chose en l’occurrence ici : l’arbre à lui tout seul. En plus, en première de couverture, cette typo attire bien le regard du lecteur.

Isabelle : Oui, les pronoms possessifs en majuscule viennent appuyer la façon un brin excessive avec laquelle notre écureuil affirme sa propriété. Ces pommes de pin, cet arbre auxquels il tient tant – ce sont les siens ! Ils sont à lui, et seulement à lui. Un peu parano sur les bords, le petit rongeur semble inquiet que des intrus n’aient pas saisi qu’ici, c’est chez lui ! J’ai bien aimé ce côté outrancier, alimenté par les majuscules. En lecture à voix haute, elles donnent envie d’insister, de mimer, de grimacer, pour le plus grand plaisir des enfants (en tout cas chez moi). Mais si tu poses la question, c’est peut-être que tu trouves que c’était superflu ?

Bouma : Effectivement, comme la couverture fait déjà mention de ce mot en majuscule, je n’en ressentais pas le besoin dans le reste du livre. C’est une indication de lecture, ça je l’ai bien compris, mais elle m’a heurtée ! Le texte et l’image font suffisamment sens sans en rajouter.

Isabelle, tu parles d’un côté “outrancier” de l’histoire. Est-ce que justement vous ne trouvez pas que l’auteur en fait trop ? Et si non, quelle lecture faites vous de cet instinct de propriété ?

Liraloin : Non je ne trouve pas que l’auteur en fasse trop, je ne vois qu’un clin d’œil, certes exagéré, aux amoureux gravant leurs prénoms pour la vie : cet arbre est à nous ! C’est la même chose. Nous sommes vraiment dans l’exagération lorsqu’on est amoureux et comme ici amoureux d’un arbre. L’écureuil est un petit animal qui fait des réserves et donc se choisit un arbre comme petite maison. Pour moi c’est simple : je suis amoureux de mon arbre et le stock planqué est à moaaaaaaaaaaaaaaaaaa !

Isabelle : Oui, c’est l’instinct de propriété poussé à l’extrême. Je n’ai pas trouvé que l’auteur en faisait trop. Cette problématique est ultra-importante pour les enfants (pas seulement…) : difficile d’apprendre à partager ! Ce que j’aime bien, c’est que l’écureuil vit à fond quelque chose que petits et grand apprennent qu’ils ne peuvent pas s’autoriser. De ce point de vue, les premières pages peuvent avoir quelque chose de réjouissant, sans doute de nature à faire vibrer une fibre chez ceux qui aiment avoir leurs affaires et leur espace à eux. Mais les excès de paranoïa du petit rongeur font que tôt ou tard, il devient impossible de ne pas en rire et lever les yeux au ciel. J’ai vu que ces deux lectures n’avaient pas eu le même poids chez mes deux enfants : l’un (je ne vous dirai pas lequel…) n’a pas boudé son plaisir en découvrant les excès de l’écureuil alors que l’autre l’a presque immédiatement trouvé insupportable. Après, c’est sans doute un point de vue d’adulte, mais on peut aussi faire une lecture plus politique de ce besoin maladif de démarcation.

Bouma : Je serais donc plutôt comme ton deuxième fils, la quête de cet écureuil ne m’ayant pas du tout touchée, voire m’ayant énervée. Et peut-être effectivement mon point de vue d’adulte a-t-il faussé ma lecture en y trouvant “cet instinct de propriété et de rejet” que l’on peut retrouver actuellement dans certaines parties du monde. Les murs de séparation n’étant malheureusement pas que de la fiction actuellement.

Quand je lis vos réponses, vous faites toutes deux références à la difficulté de partager chez les jeunes enfants. A quel âge le recommanderiez-vous car moi je le lirai plutôt à des enfants qui ont déjà dépassé ce stade ?

Liraloin : Oui je suis d’accord avec toi, je le recommande à partir de 5 ans, pas avant.

Isabelle : J’aurais envie de lire cet album à des enfants y compris plus jeunes. Comme je le disais plus tôt, le comportement de l’écureuil peut avoir quelque chose de réjouissant pour celui ou celle qui serait dans l’affirmation de sa propriété ! La suite invite à réfléchir… L’album a beaucoup plu à mes enfants qui sont plus grands et ont fait des parallèles avec la société (notamment le mur de Trump).

Bouma : Je me rends compte que nous sommes restées centrées sur l’histoire sans mentionner le graphisme, pourtant Olivier Tallec est d’abord connu en tant qu’illustrateur. Comment définiriez vous son style ? Qu’est-ce qui vous a séduit ?

Liraloin : Son style est bien, je dirais qu’il a bien évolué. Je l’ai connu à travers ses illustrations pour la série des Imagiers chez Gallimard, au début des années 2000. Depuis, je trouve que ses personnages ont changé de “bouille” et sont devenus plus expressifs. Surtout, depuis quelques temps il développe de plus en plus la thématique “humour” avec sa série des Qui, Quoi, Qui.

Isabelle : Comme Frédérique, j’apprécie beaucoup l’expressivité du trait d’Olivier Tallec : ces grands yeux écarquillés, cette queue hérissée d’enthousiasme, de surprise ou d’indignation, cette mise en scène un peu dramatique… Il y a là une ironie malicieuse qui fait écho au texte dont nous avons déjà parlé, on est parfois à la limite de la caricature. Cet album-ci m’a aussi séduite par sa palette de couleurs automnales qui dégage une grande gaieté.

Bouma : Moi je suis toujours émerveillée par son travail sur les couleurs. J’apprécie tout particulièrement ses albums où il y a de grands aplats comme sa réinterprétation de Michka par exemple. Il maîtrise la peinture à merveille.

Et pour conclure, si vous aviez un autre titre de l’auteur à recommander, quel serait-il ?

Isabelle : Il y en a beaucoup ! Spontanément, je pense à J’en rêvais depuis longtemps qui parle avec beaucoup de tendresse et d’humour de la relation entre petit humain et animal domestique. J’y avais déjà aimé le style graphique dont nous venons de parler et le ton un peu ironique dont le double-niveau se révèle au fil de la lecture.

Liraloin : Jérôme par cœur car les illustrations d’Olivier Tallec subliment le texte si subtil et sensible de Thomas Scotto.

Bouma : Et pour moi ce sera Moi devant dont il a illustré le texte de Nadine Brun-Cosme et qui a été sélectionné par le Prix des Incorruptibles il y a quelques années.

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Un extrait à découvrir par ici. N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions de lecture sur cet album qui semble ne laisser personne indifférent !

Nos coups de cœur de l’été

Cet été, il a fait beau, il a fait chaud. Et forcément, pour les dévoreuses de livres que nous sommes, les lectures ont eu une place de choix.

Voici un petit florilège de nos lectures préférées !

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Pour Claudia, C’est un plongeon dans l’univers de la télé-réalité et ses dangers.
Un roman efficace et accessible à tous, particulièrement aux adolescents.
Un livre court et réussi qui en dit long sur le sujet ! 

Ma story de Julien Dufresne-Lamy
Editions Magnard Jeunesse

Son avis est ICI.

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Un autre coup de cœur pour Claudia et sa fille Louisa, 11 ans, avec ce roman d’aventures qui nous transporte dans un monde irréel et fabuleux ! Une histoire captivante, remplie de péripéties et de mystères, avec des rebondissements et de l’action en continu. Un régal !

Bienvenue à Oswald de Célia Garino
Editions Courtes et Longues

Son avis est ICI.

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Pour Lucie et son fils, Le Mystère des pingouins a été l’occasion de voyager au Japon cet été. Entre sa fantastique enquête sur l’apparition de pingouins et sa couverture hypnotique, le best seller de Tomihiko Morimi les a enchantés. Leur avis ICI.

Le Mystère des pingouins de Tomihiko Morimi, Ynnis Editions

Ce roman a été adapté en manga (3 tomes) et en film d’animation.

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Avec 11 romans lus sur trois semaines de congés, très difficile de choisir pour Pépita ! Son blog MéLI-MéLO de livres n’a jamais aussi bien porté son nom… Je ne vais pas mettre à nouveau en lumière des romans mis en coups de cœur par mes comparses sous cette rubrique, alors je choisis une nouveauté toute fraiche qui me donne envie de lire le roman pour adultes publié avant lui : Murène de Valentine Goby Chez Actes Sud.

L’anguille de la même autrice chez Thierry Magnier, nous parle de différence, de situation de handicap, mais aussi d’amitié, de joie, de résilience et de REGARD : car oui, tout est toujours question de regard sur soi et des autres. Un roman que j’ai lu d’une traite tant Camille et Halis vous emportent dans leur sillage. Je ne l’ai pas encore chroniqué sur mon blog mais allez-y les yeux ouverts !

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Pour Solectrice, c’est une BD pleine d’humanité, qui l’a emporté sur la demi-douzaine de romans, pourtant savoureux, dévorés cet été.

A la vie ! de l’Homme étoilé, chez Calmann Lévy, comme son titre l’indique, c’est une ode, une formule qui invite à profiter jusqu’au bout de tous les bons moments. Voici la devise de cet infirmier en soins palliatifs qui nous dévoile son quotidien enchanté, entre sourires et larmes. Si elles ne sont pas spécialement destinées à la jeunesse, ces planches émouvantes et drôles peuvent être partagées à tout âge sans modération.

Instants de vie croqués, à retrouver aussi sur Instagram.

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Pendant les vacances, l’île aux trésors a débordé de belles lectures… S’il ne fallait en retenir qu’une, ce serait L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux, illustré par Pauline Kerleroux (La Joie de Lire, 2020). Ce petit livre se lit comme un roman d’aventure addictif, une perche tendue à nos consciences, un hymne à la liberté, à la joie de la rencontre et à la solidarité. La littérature jeunesse à son meilleur !

L’incroyable histoire du homard qui sauva sa carapace, de Thomas Gerbeaux. La Joie de Lire

L’avis d’Isabelle ICI.

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Pour Linda, les coups de cœur ont été nombreux cet été. Faire un choix n’a pas été facile mais c’est probablement un été en liberté qui a été la lecture la plus touchante de ces vacances. Entre nostalgie et florilège émotionnel, l’histoire est douce comme un baiser, légère comme une caresse, on suit les premiers émois d’une adolescente qui rencontre son âme sœur.

un été en liberté, de Mélnaie Edwards. Bayard

Son avis est ICI.

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Pour Bouma, il n’a pas été difficile de choisir. Son cœur s’est arrêté le temps de la lecture de Heartstopper d’Alice Oseman. Il s’agit d’un comics touchant et délicat au trait vif. On y découvre les premiers émois amoureux d’un adolescent en quête de son identité sexuelle. Premier tome d’une série, il n’y a plus qu’à se plonger dans les tomes suivants.

Heartstopper T.1 d’Alice Oseman, Hachette, 2019

Son avis ICI

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Enfin, nous voulions partager un nouveau coup de cœur commun.
Cet été nous avons été nombreuses à craquer pour Alma : Le vent se lève de Timothée de Fombelle, magnifiquement illustré par François Place. Le premier tome de ce qui s’annonce comme une fresque sur l’esclavage entre trois continents nous a fait vibrer aux côtés de son héroïne au caractère bien trempé. Ce roman sera d’ailleurs très prochainement l’objet d’une lecture commune !

Alma : Le vent se lève de Timothée de Fombelle, Gallimard Jeunesse

Les avis d’Isabelle et de Lucie.

Billet d’été : Arrêter le temps…

“A la bourre !!!” Voilà une expression qui me colle de plus en plus à la peau, et d’autant plus en ce qui concerne ce bel espace collectif.

Jeudi dernier, vous avez pu découvrir le Green Swap imaginé par chacune d’entre nous pour égayer l’après-confinement. Mais vous n’y trouverez pas le mien, pourtant si délicatement concocté par #céline, car je me suis emmêlée les pinceaux dans les dates et j’ai raté le coche. Encore.

Aussi pour ce premier billet d’été A l’Ombre du Grand Arbre, ai-je décidée de mettre à l’honneur la belle lecture envoyée, le coup de cœur de cette copinaute, qui m’oblige à prendre le temps, à me poser roman en main.

Les Enfants des Feuillantines est un roman signé Célia Garino paru cette année chez Sarbacane. Sa couverture est à la fois un véritable rayon de soleil avec ce jaune pétant, lumineux, et une invitation mystérieuse avec cette myriade d’animaux en plastique multicolore. Exactement ce qu’il me fallait !

Avec ses 500 pages au compteur, ses courts chapitres et sa bande de héros, sorte de cousinade permanente faute à une famille dysfonctionnelle, le temps semble passer plus lentement, se figer pour ce moment de lecture. Je m’immerge totalement dans le quotidien de cette famille pas comme les autres pour le meilleur comme pour le pire.

Le confinement a été pour moi comme une sorte de parenthèse temporelle : impossible d’être en retard quand on n’a nul part où aller, moins de pression pour tous dans la temporalité à respecter… Et le déconfinement a remis en route l’horloge et l’avancement inarrêtable des aiguilles.

Alors avec ce roman, comme une esquisse des vacances à venir, je prends le temps de savourer ma lecture, de la déguster par petits bouts, de choisir le moment propice à sa délectation.

Un grand merci Céline pour la découverte de cette jolie pépite littéraire (que je vous conseille très fortement) et un mea culpa auprès des arbronautes pour cette ponctualité nécessaire qui me fait si souvent défaut.

Et n’hésitez pas à aller lire quelques pages par ici.

Prix A L’Ombre Du Grand Arbre 2020 – Brindilles et Petites feuilles

C’est reparti pour une nouvelle année !

Vous connaissez le principe ? Ou peut-être pas ?
C’est donc l’occasion de vous rappeler comment fonctionne les Prix ALODGA.

Il s’agit d’une sélection de livres de jeunesse réalisée par les Arbronautes avec pour seul critère l’année d’édition (ici 2019). Le collectif se voit proposer un certain nombre de titres par ses membres, qui vont, par sous-commission, réduire la liste à 3 ou 4 titres par catégorie.

Ensuite, c’est au public de décider quel sera le gagnant du Prix en votant pour son titre préféré.

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Prix Brindilles (Albums Petite Enfance)

Quel est votre album préféré parmi les Brindilles ?

  • Une sieste à l'ombre de Legendre et Spiers (43%, 13 Votes)
  • C'est qui chat ? de Van Zeveren (30%, 9 Votes)
  • Chut ! il ne faut pas réveiller les petits lapins qui dorment de Jackowski (27%, 8 Votes)

Total Voters: 30

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Prix Petites Feuilles (Albums pour les plus grands)

Quel est votre album préféré parmi les Petites Feuilles ?

  • Petit Renard de Vendel et Tolman (62%, 16 Votes)
  • Sur mon île de Myung-Ae Lee (38%, 10 Votes)
  • La nuit où j'ai grandi de Rius et Robert (0%, 0 Votes)

Total Voters: 26

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Merci pour votre participation.

On se retrouve le mois prochain pour deux nouvelles catégories.

Lecture Commune : Les Amoureux

Aujourd’hui, nous parlons d’une bd/album parue cette année aux éditions La Joie de Lire : Les Amoureux de Victor Hussenot avec sa belle couverture rouge et ses deux petits personnages.

Véritable COUP DE CŒUR pour Bouma, grande lectrice de BD, qui a décidé d’inviter Isabelle à échanger ses impressions sur ce titre.

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Bouma : Connaissais-tu le travail de Victor Hussenot avant que je t’en parle ? Si non, quel aspect t’a donné envie de le découvrir ?

Isabelle : Non, je ne le connaissais pas du tout. Nous aimons beaucoup les BD à la maison, mais ce n’est pas un support que je lis depuis toujours et il me reste énormément d’auteurs et d’albums à découvrir ! Quand tu m’as parlé de Victor Hussenot, j’ai regardé rapidement ce qu’il avait fait et j’ai été très intriguée par son graphisme très singulier.

Et il faut dire que la belle couverture rouge a attisé ma gourmandise ! Sa texture donne envie de la saisir, le ciel étoilé que l’on devine en arrière-plan invite à la rêverie et la danse des deux amoureux dégage une gaieté et une énergie communicatives

Et toi ? Qu’avais-tu lu de lui et qu’est-ce qui t’a donné envie de lire Les amoureux ?

Bouma : Moi, je suis tombée sous le charme de sa première BD jeunesse : Au pays des lignes qui a créé les petits personnages rouge et bleu des Amoureux ; et puis après j’ai lu Les étoiles du temps qui entraine le lecteur dans un questionnement presque métaphysique.
En fait, j’aime le fait que son travail graphique ne ressemble en rien à ce que j’ai l’habitude de voir et de lire. Alors quand j’ai vu que ce titre avait cette même particularité… j’ai sauté sur l’occasion.

 


Si tu devais résumer l’histoire ? Difficile travail pour un album qui n’a pas de texte, mais que dirais tu ?

Isabelle : Il s’agit, comme on l’aura compris, de deux amoureux esquissés, comme nous y reviendrons je pense, chacun d’une couleur – rouge pour elle, bleu pour lui. Nous les découvrons endormis et tendrement enlacés, mais une goutte de pluie tombe, suivie d’une autre… C’est le début d’une série de péripéties qui s’enchaînent sans discontinuer, faites de petits moments partagés, d’embûches, de retrouvailles. Ta question n’est pas facile, car il y a plusieurs niveaux de lecture : on peut voir ces aventures comme une métaphore de ce qui fait le sel et le charme de toute relation amoureuse ! Et toi, que dirais-tu de cette histoire ? Comment as-tu perçu cette narration sans texte ? 

Bouma : Moi je suis une grande fan du “sans texte” de manière générale pour plusieurs raisons. D’abord ce style permet de s’immerger complètement dans une narration uniquement graphique (qui peut parfois être déroutante) ; ensuite il permet à chacun de comprendre l’histoire différemment, ce qui, enfin, permet à tous les lecteurs quelque soit leur âge, leur culture, leur langue… de partager un moment de lecture.

Après, je trouve que Victor Hussenot exploite à merveille ce type narratif. Effectivement, il y a une belle métaphore de la relation amoureuse (avec ses hauts et ses bas). Les deux petits personnages ne racontent pas totalement la même histoire si l’on regarde bien. Chacun avec sa couleur en écrit une vision, un morceau… Et les deux ensemble forment parfois un tout, parfois se cherchent ou se répondent…

Pour moi la grande originalité de cette BD vient de là. Es-tu d’accord ?

Isabelle : Ce que tu dis sur le “sans texte” me parle beaucoup. Je n’ai jamais pensé à ce format comme à un support d’échanges interculturels, mais c’est une idée très belle ! Ici, les illustrations se suffisent effectivement à elles-mêmes : les deux amoureux sont si expressifs que l’on comprend tout. Et l’auteur déborde d’ingéniosité pour nous transmettre leurs idées, leur état d’esprit, leurs rêves et leurs terreurs, notamment en utilisant des bulles de pensée. J’ai peut-être une petite réserve en revanche sur la trame narrative. Comme je le disais, nous assistons à une série de péripéties, mais il m’a peut-être manqué une grande intrigue qui aurait été l’arc narratif principal permettant de lier l’ensemble, de la première à la dernière page. Cela dit, comme toi, j’ai été bluffée par la finesse que Victor Hussenot parvient à insuffler à partir d’un principe de base qui peut paraître simple – des lignes rouges, des lignes bleues qui se rapprochent, s’entremêlent, s’entrechoquent, évoluent de façon parallèle, divergent pour mieux se retrouver.

Il y a encore beaucoup à dire sur la forme de cette BD : qu’est-ce qui t’a frappée de ton côté ?

Bouma : Pour moi c’est l’exploitation de la page ! On ne retrouve pas les cases traditionnelles de la BD mais une diversité de propositions narratives impressionnantes. Parfois le dessin s’étale sur toute la page ; il peut aussi être découpé en 2, 3, 8 petits dessins pour montrer soit une immobilité, soit au contraire une intense activité… La découpe est à l’horizontale ou à la verticale en fonction des besoins des petits personnages… La seule contrainte semble être la lisibilité de l’histoire.

En fait ce que je trouve hallucinant c’est qu’on a cette impression de fluidité dans le trait de stylo. En lisant cet album, on se dit que l’on peut nous aussi faire une histoire comme celle-ci, vite fait, sur le coin d’une table ou d’un cahier. Alors qu’il n’en est rien. Cette impression de facilité cache un très gros travail à mon sens.

Isabelle : Oui, je suis tout à fait d’accord avec toi. Je me suis dit que j’avais envie d’offrir cette BD à plusieurs personnes de mon entourage qui aiment s’évader dans des dessins gribouillés au stylo bille, me disant qu’elles sous-estiment probablement les potentialités de ce type de dessin ! Mais comme tu le dis, il doit y avoir un énorme travail pour parvenir à incarner ainsi l’histoire en s’affranchissant à ce point des codes de la bande-dessinée. Je serais super curieuse de savoir comment Victor Hussenot a travaillé concrètement.

Une autre originalité formelle concerne le décor. Généralement réduit à sa plus simple expression – une page blanche, une forme grise évoquant un nuage, l’esquisse d’un rocher ou d’une marée montante… – il est, au fil des pages, de plus en plus façonné par l’imagination des deux amoureux, donnant l’impression d’un univers intérieur plus foisonnant (ou peut-être plus intéressant) que le décor extérieur.

As-tu également perçu l’imaginaire et la force des idées comme un thème essentiel de cette BD ?

Bouma : Oui, et tu le formules très bien. Finalement l’espace dans lequel les personnages évoluent semble être façonnés par eux (surtout quand ils finissent par avoir un crayon entre les mains). De manière générale, je trouve que cette BD est une ode à l’imagination.

Isabelle : J’ai trouvé cela très fort. La BD arrive, sans aucun texte, à parler de la complicité qui naît de l’invention de rêves communs, de la construction d’idées communes qui sont ensuite concrétisées, même si elles peuvent donner lieu à des fâcheries. Tu disais toute à l’heure que l’histoire racontée par chacun n’est pas exactement la même : il y a par exemple cette scène de fête où il a l’impression de danser seul alors qu’elle raconte une histoire où ils sont ensemble. Chacun a sa subjectivité, mais les rêves qu’ils dessinent chacun avec leur crayon s’entremêlent et s’unissent sous nos yeux. C’est beau !

J’aimerais bien avoir ton avis sur le public à qui cette BD se destine. Le thème de l’amour n’est pas forcément quelque chose qui parle beaucoup aux enfants, non ? Mais après tout, une BD sans texte se prête peut-être justement mieux qu’un long discours pour leur raconter toutes ces choses de la vie ?

À qui aurais-tu envie de faire partager cette lecture ?

Bouma : Moi, je la conseillerais à tous les âges. Les petits personnages ne donnent pas l’impression d’avoir un âge particulier, ce qui permet une identification globale quelque soit l’âge. Et comme on le disait tout à l’heure, les plus jeunes y verront une aventure extraordinaire tout droit sortie de l’imagination des personnages quand les plus âgés y découvriront une métaphore de la relation amoureuse. En tout cas, chez moi, tout le monde l’a lu.

En fait, je me disais que tout est dans le titre. Car si on le change on peut faire une toute autre lecture de cette BD, non ?

Isabelle : Mais oui ! Tu as raison. Le thème de la force des pensées et des rêves, nés de son imaginaire ou insufflés par un proche comme ici, qui peuvent nous permettre de soulever des montagnes et de faire face aux pires des tornades, me semble aussi présent que celui de l’amour, mais il y a un effet de cadrage très fort par le titre. Les critiques que j’ai lues insistaient toutes sur la métaphore de la vie amoureuse, mais il n’y a pas que ça. Et comme tu le dis, ces silhouettes à peine esquissées facilitent l’identification : elles pourraient appartenir à tout le monde.

Est-ce que tu as un passage que tu as particulièrement aimé ?

Bouma : Mon passage préféré… bien difficile à dire. Disons que le passage autour de la musique m’a beaucoup parlé, et la dispute à coup de géant armé m’a bien fait sourire. Et toi ?

Isabelle : J’ai adoré les passages où chacun des Amoureux donne libre cours à son imagination, pour le plus grand bonheur de l’autre. Il y a une double page où cet imaginaire est à la fois foisonnant et révélateur de leur personnalité respective. Il se sent bien dans son univers à elle, pourtant fait de falaises escarpées et arides à mille lieues de son propre imaginaire luxuriant, évoquant plutôt une sorte de forêt vierge pleine de vie… qu’elle semble prendre plaisir à explorer. Il y a aussi une scène rigolote qui ressemble presque à un jeu vidéo dans lequel le chemin vers l’être aimé est semé d’embûches. Je parie que ce clin d’œil à un autre univers amusera les enfants !

Bouma : Dernière question : est-ce que cette lecture t’aura donné envie de découvrir le reste de l’œuvre de Victor Hussenot ?

Isabelle : Oui, absolument ! Et avant tout, les précédents volets des aventures de nos deux Amoureux. Au pays des lignes m’intrigue énormément, j’ai très envie de continuer à explorer l’univers graphique de cet auteur avec cet album-là et je pense qu’il intéressera toute la famille. Merci beaucoup à toi pour cette découverte !

 

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Pour en savoir plus, voici les liens vers l’article de Bouma et d’Isabelle sur leurs blogs respectifs. On espère avoir attisé votre curiosité et vous avoir donné envie de découvrir cette BD !