Nous, les enfants sauvages

Ce roman, « Nous les enfants sauvages » d’Alice de Poncheville, édité par l’Ecole des loisirs,  a illuminé ma fin d’année par la justesse de son écriture, le réel transcendé par l’imaginaire de l’héroïne principale, et par son beau message de solidarité et de respect mutuel.

Alors tout naturellement, je l’ai proposé en lecture commune et Bouma a répondu à cet appel. Voici donc notre échange sur ce roman lumineux.

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P. :« Nous, les enfants sauvages » : un titre un peu guerrier non ? Qu’est-ce qu’il t’ a inspiré ?

B. : Les mots nous laissent des impressions différentes. Ce n’est pas le sens violent du terme, se rapprochant alors de sauvagerie, que j’ai entendu. Moi, ce titre m’a fait pensé à la nature qui reprend ses droits, aux animaux non domestiqués, à la liberté retrouvée.

P. : Pour ma part je l’ai vraiment ressentie comme un cri de « guerre » , une revendication, un groupe à part. Et c’est renforcé je trouve par la couverture. Et alors, ça raconte quoi cette histoire ?

B. : C’est l’histoire d’une terre future où l’élevage intensif a donné naissance à des animaux contaminés. Les épidémies ont décimé les familles. Les animaux ont été tenus responsables et complètement éliminés de la planète. Linka, sa petite sœur Oska et leur ami Milo vivent tous à la 16ème Maison des orphelins. Leur quotidien est rythmé par les habitudes, jusqu’au jour où ils découvrent une forme vivante dans les fondations d’un chantier…

P. : …mais une résistance souterraine s’organise. Ce sont les enfants sauvages. Ils tentent de sauver les animaux. Ils font preuve d’une intelligence et d’une organisation impressionnantes. Vont-ils y arriver ?
J’ai pour ma part trouvé que ce roman à ce petit quelque chose en plus, par rapport à d’autres romans traitant de la fin d’un certain monde. Es-tu d’accord avec cette impression ou pas du tout ? Tu peux me dire pourquoi ?

B. : Un petit plus, je ne sais pas. Il est différent ça c’est sûr. D’abord parce qu’il est en un seul tome alors que beaucoup de dystopie forment des cycles. Ensuite, je lui ai trouvé une certaine lenteur (dans le bon sens du terme). L’auteure prend le temps de placer ses personnages et son intrigue dans le contexte avant de les amener à le remettre en cause. Enfin, il est toujours intéressant d’amener un thème désormais habituel loin des sentiers battus.

P. : Oui c’est exactement cela que j’ai ressenti aussi. Alors que ce monde dévasté parait bien morne et sans espoir, j’y ai trouvé une belle lumière, notamment grâce aux personnages, en particulier les enfants, et surtout le trio Linka, Oska et Milo. Qu’aurais-tu à dire de ces personnages et la façon dont l’auteure les amène chacun dans l’histoire ?

B. : Ce que j’ai aimé c’est que l’auteure les présente d’abord comme une entité, un groupe, une famille. Bien sûr ils ne font pas qu’un, chacun à sa personnalité mais ils sont unis. Et puis, le Jour du don et du partage, le nouveau Noël arrive et ils se retrouvent séparés. Là, ils vont pouvoir penser un peu à eux-mêmes, plus que lorsqu’ils habitent la Maison des Orphelins et qu’ils se protègent les uns les autres. J’ai aimé les voir dans des environnements différents car cela révèle les sensibilités, les envies et les peurs. L’auteure semble nous amener sur trois fils distincts de l’intrigue avant que l’on ne se rende compte que tout est lié. En résumé, des personnages denses et complexes que l’on découvre peu à peu.

P. : Oui tout à fait ça : j’ai aimé aussi cette construction comme si l’auteure voulait aussi insuffler un message contre le communautarisme et l’importance de chaque individu dans sa globalité. Et qu’ils sont attachants ces enfants : trois fils déroulés, trois façons d’agir, de se mouvoir parmi les événements. Et en plus, on s’attache à chacun individuellement mais on sait qu’ils forment un tout, qu’ils ont besoin des uns et des autres.
Il y a un autre « personnage », c’est l’animal étonnant que découvre Linka, qu’elle nomme Vive. Que représente-t-il pour toi ?

B. : Ah… Vive… Vive est un mystère pour moi, le seul élément complètement fantastique du roman, celui que je n’ai pas réussi à visualiser. Si on voulait essayer de trouver une explication logique, on pourrait parler de transformation génétique ou de conséquences écologiques à partir d’animaux existants. Personnellement, je préfère y voir un élément magique, un guide, qui réveille en chacun l’envie d’un avenir meilleur où l’on peut prendre ses propres décisions.

P. : J’ai adoré cet animal ! Pour moi, il représente la part de rêve dont Linka a besoin. Il représente aussi une belle métaphore : cet animal est capable de se transformer quand Linka pense très fort à un animal. Et ce que c’est beau ces passages ! Je pense que Vive est là pour montrer que si on le veut vraiment, tout est possible. Le monde peut changer. Et sans dévoiler une partie de la fin, le passage de la grotte est comme une palpitation, un envol vers un monde meilleur possible. J’ai beaucoup aimé cette part de merveilleux induite par Vive, et dans Vive, il y a Vie. Les enfants lui font immédiatement confiance et ça , c’est un signe fort je trouve. Elle est comme un cœur qui palpite pour eux.
On parle beaucoup d’enfants. Mais il y a aussi des adultes dans ce roman. Un peu manichéen dans leur rôle non ? Certains très noirs, d’autres plus lumineux. Tu en as pensé quoi ?

B. : Ah les adultes… Effectivement certains sont très manichéens, je pense au directeur de la maison de correction pour le côté maléfique ou le cousin de Milo pour le côté lumineux. Mais au final j’ai aussi trouvé des personnages plus en nuances avec leur part d’ombre et de lumière. Il y a les bienveillants de base mais qui suivent les ordres, ne bougent pas, comme la surveillante de la maison des enfants. Et puis il y a ceux qui ont l’air méchant mais qui se révèlent porteur d’espoir et de bonté comme le châtelain chez qui Linka va passer le jour du don, ou la directrice de la maison des orphelins qui s’est attachée à Milo, comme une faiblesse. J’ai trouvé des failles en chacun d’eux à un moment donné. En fait je les ai trouvé très humains face à de telles situations.

P. : Je suis d’accord avec toi : l’auteure joue beaucoup sur l’ambivalence des personnages et je pense comme toi que le mot humanité est au cœur de ce roman.
Du coup, tu me tends une perche pour la question suivante : et ces enfants sauvages, comment les as-tu perçus ? Vraiment sauvages ?

B. Oui, j’ai trouvé que ces enfants étaient sauvages dans le sens où je l’expliquais au départ. Ils ne sont pas violents, ils sont libres, ils vivent en marge de la société. En ça ils représentent la sauvagerie face à l’ordre imposé par les autorités.

P. : Oui sauvages au sens où ils ne rentrent pas dans la norme c’est vrai mais en même temps j’ai été éblouie par leur intelligence, leur organisation, leur solidarité, leurs recherches sur le monde animal et végétal sans cruauté, leur adaptation, leur courage et leur tranquille évolution dans ce monde pourtant pas fait pour eux non plus. Oska, la jeune sœur de Linka, s’y sent d’emblée parfaitement à l’aise. Plus que sauvages, je dirais qu’ils sont des résistants à l’ordre établi. Sans doute l’auteure a-t-elle choisi ce mot pour bien délimiter les deux mondes, celui où tout est compartimenté et rigide, et celui de la vie finalement.
En relisant ta chronique, j’ai perçu que c’est un roman qui t’a séduit. Que dirais-tu à des lecteurs pour les inciter à le lire ?

B. : Pour les séduire, je leur dirai de lire cette dystopie française pour changer un peu de celles anglo-saxonnes 😉 Je leur dirai aussi que c’est un texte intemporel car il peut faire écho à de nombreuses références historiques de notre passé, de notre présent (malheureusement) et qu’il défend des idées qu’il ne faudrait pas oublier un jour. Oui nous sommes une société régit par des règles mais il faut aussi savoir dire quand elles dérapent, quand elles vont trop loin… et aussi qu’il faut savoir écouter les enfants et la jeunesse, car ils sont toujours porteurs d’espoir.

P. : J’ajouterais que c’est un roman sur l’engagement , la désobéissance à ce qu’on ne veut pas vivre, sur la réflexion donc et le refus d’accepter des règles cruelles. C’est un roman aussi sur le respect de la nature et sur ce que l’homme lui doit. Un roman sur l’amitié malgré des personnalités différentes, sur la solidarité entre générations quand elles décident d’aller dans le même sens pour sauver le monde. C’est un roman sur la capacité à rêver aussi. Un roman plein de poésie et de petits bonheurs fugaces qui aident à vivre.

En espérant vous avoir donné envie de lire ce roman…

Voici nos chroniques sur nos blogs :

-Un petit bout de bib(liothèque)-Bouma

-Méli-Mélo de livres-Pépita

La coloc’ de Jean-Philippe Blondel

Jean-Philippe Blondel, c’est un  peu le grand frère de nos ados. Il a cette capacité incroyable à les comprendre, à leur parler juste et à retranscrire  avec authenticité leurs réactions, leurs envies, leurs inquiétudes, … Autant dire que Jean-Philippe Blondel connait les ados par coeur.

Unanimement et rapidement,  A l’ombre du grand arbre nous avons décidé de parler de son dernier roman La Coloc’.

Sophie, Pépita et Bouma se sont joint à moi (Alice) avec enthousiasme pour savourer cette tranche de vie.

coloc

Alice  :  La coloc’ de Jean-Philippe Blondel : je vous ai senti rapidement partante quand j’ai proposé de discuter ensemble de ce roman. Je me trompe ou pas ? Pourquoi cet engouement ?

Pépita : Tout simplement parce que tous les romans que j’ai lu de cet auteur, je les ai tous appréciés. J’aime sa façon d’amener le réel de nos vies avec infiniment de justesse et de délicatesse mêlées. Ses personnages sont toujours très bien vus et il a un don particulier pour entrer dans la tête des adolescents. Il décrit aussi très bien leurs relations avec les adultes. Il considère les adolescents pour ce qu’ils sont, avec leur force, leurs faiblesses, leur enthousiasme, leur noirceur, leurs doutes…sans en faire trop, ni pas assez. Je pense que c’est parce qu’il les respectent. De ses romans, j’en vois des films. Pourtant, je ne suis pas cinéphile, mais son écriture me met des images illico et je les vois à la lecture. Du coup, on entre toujours très facilement dans l’univers de chacun de ses livres, sans peine, et on s’y sent toujours bien même si les thèmes sont souvent graves. Bref, quand un Blondel sort, depuis que je l’ai découvert, j’ai envie de le lire et je sais que je ne serais pas déçue. La coloc’ fait partie de ceux-là donc.

Sophie : Un peu comme Pépita, Jean-Philippe Blondel est pour moi une valeur sûre et j’aime ses histoires ancrées dans la réalité et la vie des ados.

Bouma : Blondel, c’est mon auteur chouchou, celui dont je lis rapidement chaque nouveau roman (ce qui n’est pas peu dire) alors plus on en parle mieux c’est pour moi !

Pépita : J’ajouterais que la thématique de ce roman m’a tout particulièrement attirée et à double titre : maman de deux étudiants, la coloc, ça me parle ! Et puis habitant à la campagne, je me suis retrouvée dans ce choix qu’a voulu faire Romain car cela pourrait être le choix de mes enfants. En tous cas, je me suis revue collégienne et lycéenne dans les froides nuits d’hiver attendre mon bus…ou même carrément le louper.

Alice :  Une réponse vraiment complète Pépita qui traduit effectivement tout ce que l’on peut ressentir en lisant du Blondel, tant sur le fond que sur la forme. Si on en disait un peu plus sur ce titre (déjà explicite) : un petit résumé s’impose. Qui se lance ?

Bouma : Romain n’en peut plus de l’internat. Faire les longs trajets en car jusqu’à son lycée le fatigue tout autant. Alors quand sa grand-mère décède en laissant derrière elle un appartement près de son collège, il y voit la chance d’un nouveau départ, loin du cocon familial qui l’étouffe peu à peu…

Alice : Trois ados se retrouvent à partager une colocation pendant un an : un grand changement dans leur quotidien ! Ensemble, ils vont s’apprivoiser, se construire , évoluer … et découvrir une partie du passé de la grand-mère. C’est une histoire d’amitié, mais aussi une histoire de famille et surtout …. une histoire de mecs.

Pépita : J’ajouterais une histoire d’émancipation où parfois les adultes ne sont pas ceux qu’on croit et une histoire qui envoie balader les barrières invisibles qu’on se met souvent tout seul en travers de notre route en se plaignant de ne pas pouvoir avancer alors que si, il suffit de le vouloir : donc une histoire de détermination aussi.

AliceSympas ces ados, non vous trouvez pas ? Moi j’aurais bien aimé les avoir comme « potes’. Pas vous ? Et puis, pour avoir des ados à la maison, je trouve que leur état d’esprit, leurs envies, leurs réactions correspondent complètement aux ados d’aujourd’hui. On y croit facilement à cette histoire alors qu’au début, une coloc’ à 15/16 ans, cela aurait pu déraper. Vous ne pensez pas ?

Pépita : Oui je les ai trouvé très complémentaires en fait. Oui cela aurait pu déraper mais Romain est si motivé qu’il a su de lui même établir les règles du jeu. En fait ce roman, c’est ça aussi : un roman sur la confiance. A 16-17 ans, on est grand ! Nos aïeux allaient bien travailler à 14 ans ! Faut pas trop les chouchouter non plus….faut leur laisser un espace de liberté consenti aussi. Ils en ont besoin. Nos enfants ne nous appartiennent pas !

SophieComplémentarité c’est en effet le mot qui correspond bien à ces trois garçons. Ensemble, ils pouvaient réussir ce pari de la coloc’ tout en restant des ados d’aujourd’hui avec les préoccupations actuelles.

Bouma : Moi ça m’a rappelé mes années étudiantes et toutes ces choses auxquelles il faut penser alors qu’on n’en a pas l’habitude : faire les courses, la lessive, le ménage… Et cette émulsion aussi de la vie à plusieurs, les tensions aussi, normales, sur lesquelles il faut savoir passer… La coloc, c’est un apprentissage. Un premier pas vers la vie adulte pour ses adolescents. Une reconnaissance aussi de la part des adultes.

AliceJe rebondirai bien sur le mot « complémentarité » et aussi sur le mot « adulte », que pensez-vous des adultes dans ce livre ? Peut-on parler aussi d’une certaine complémentarité avec leurs ados ?

Bouma : J’ai beaucoup aimé les adultes de ce roman, qui restent des personnages secondaires mais qui ont de l’importance dans la vie de ces ados. J’ai en particulier aimé le père de Romain. Cette colocation devait lui permettre de « se retrouver » avec sa femme, et finalement il apparaît comme un ado perdu qui ne sait pas quelle direction emprunter. J’ai aimé ce renversement de situation parce que « être adulte » ça ne veut pas dire tout savoir, ni tout bien faire, c’est aussi un apprentissage de la vie. Et les ados de ce roman vont aussi s’en rendre compte.

 Pépita : La maman de Romain aussi, elle est pas mal : elle met du temps à lâcher son fils mais elle accepte de lui faire confiance. Oui je te rejoins Bouma : le père de Romain est trés touchant dans ses confidences à son fils  » entre hommes ». L’auteur aborde par là le fait que c’est perturbant pour un couple de voir l’enfant grand s’émanciper à son tour. Cela peut révéler des failles qu’on ne voulait pas voir tant que l’enfant est là. Le couple doit réapprendre à vivre à nouveau à deux : et ça passe ou ça casse. Il faut beaucoup d’amour pour ça parce que cela renvoie à la vieillesse qui arrive peu à peu. En quelque sorte, il y a la coloc de Romain et celle de ses parents. Cela rapproche le père et le fils, il y a beaucoup de tact dans ce passage. Oui c’est aussi un roman d’apprentissage et à tous les âges de la vie. Rien n’est jamais acquis.

Alice : En effet il y a une certaine confiance entre les parents de Romain et leur fils et aussi une certaine confidence. Finalement,ne seraient-ce les bons ingrédients pour une entente assez harmonieuse parents/enfants ? Attention nous n’avons pas non plus affaire à des parents et des ados parfaits ! On voit que ça ne marche pas toujours. Si Jean-Philippe Blondel est plein de bienveillance pour ses personnages, il en montre aussi les faiblesses et les soucis : l’estime de soi, les difficultés scolaires, … Quel réalisme ! Mais au final, des ados bien dans leurs baskets, comme le suggère la couverture du livre, non  ?

Sophie : Les parents de Romain ont une relation assez saine avec lui je trouve. Malgré les difficultés à le lâcher, ils lui font confiance et le laisse être acteur de sa vie. J’ai bien aimé aussi voir les « effets secondaires » de cette émancipation avec la relation des parents qui doit se reconstruire autrement maintenant qu’il n’y a plus d’enfant à la maison.

Alice : Nous avons parlé de l’auteur, de son écriture fluide, réaliste, agréable, juste. Nous avons parlé du thème du livre. Pas réellement une intrigue, plutôt une tranche de vie.

Que diriez vous de la fin. Cette fin entre trahison et sans rancune. Une fin ouverte tout de même …

Pépita : Je dirais que la fin résume ce que tu dis : une tranche de vie ! La vie est ainsi faite qu’on ne peut pas tout contrôler…mais j’avoue que j’aurais aimé un roman un tout petit peu plus long…histoire justement d’en savoir un peu plus.

Sophie : Comme le dit Pépita, la fin correspond bien à cette idée de « tranche de vie », il y a eu un avant cette histoire, il y aura un après et moi aussi j’en aurais bien voulu encore un peu !

Pépita : En fait, j’ai trouvé que c’était un peu une pirouette de fin mais il en faut bien une. J’aurais bien aimé une deuxième tranche de vie comme une deuxième année de coloc où Romain tombe amoureux et décide d’installer sa dulcinée au milieu des mâles…juste pour voir le résultat :) Peut-être pas très original mais sans doute très intéressant dans le jeu des relations entre jeunes mais aussi entre jeunes et adultes.

Alice : Alors les copinautes, on est bien d’accord, il y a un petit côté nostalgique de notre plus ou moins lointaine jeunesse à la lecture de ce roman. 
Mais du coup, seriez-vous prêtes à offrir cette expérience à vos enfants ?

Sophie : C’est un peu difficile de se projeter si loin surtout qu’on a la chance de ne pas être loin d’une grande ville et donc des lycées. Mais j’espère avoir assez confiance en mon fils à ce moment là et qu’il soit aussi responsable que Romain pour pouvoir l’envisager. On en reparle dans 15 ans !

Bouma : Je n’ai pas testé personnellement la colocation mais c’est une expérience que j’aurais aimé tenter. Alors oui, je pourrais l’offrir à mes enfants, avec pour seule condition qu’ils le veulent aussi.

Pépita : oui sans problème : j’ai deux garçons étudiants (colocation entre frères ! ) et si cette solution se présentait à eux, pas de souci pour nous leurs parents sous certaines « conditions » tout de même … je pense que la confiance est la clé et puis nos enfants ne nous appartiennent pas…

converse

Ces échanges vous ont donné envie ?

Pour aller un peu plus loin :

La chronique de Pépita, Méli-Mélo de livres

Celui de Sophie, Littérature jeunesse de Judith et Sophie

Celui d’Alice, A lire aux pays des merveilles

et celui de Bouma, qui avait aussi rédigé un super article A l’ombre du grand arbre sur son auteur chouchou. En bonus : un petit jeu de question réponse avec l’auteur !

 

 

 

La Pyramide des besoins humains de Caroline Solé

Ce fut un de mes romans préférés cette année,
un de ces livres qui vous trotte dans la tête une fois refermé,
un de ceux qui posent des questions et vous laissent trouver les réponses,

alors, forcément, j’ai eu envie d’en parler à l’Ombre du Grand Arbre.

Sophie de la Littérature Jeunesse de Sophie et Judith,
Pépita de Mélimélo de livres,
Solectrice et ses lectures lutines
et Carole et ses 3 étoiles

se sont jointes à moi, Bouma et mon Petit Bout de Bib(liothèque) pour en parler.

Découvrez avec nous le roman de Caroline Solé publié à l’école des loisirs :

LA PYRAMIDE DES BESOINS HUMAINS

Bouma : Comment ce roman vous est-il tombé dans les mains ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de le lire ?

Pépita : J’ai vu passer la pyramide de Maslow et cela m’a donné envie de creuser. Et quand j’ai lu de quoi il s’agissait, je me suis dis : voilà un roman dans la veine que j’aime, du social, de la réflexion sur la société actuelle, un jeune paumé, …bref, du bien envoyé, alors j’ai foncé dans ce roman et je n’ai pas été déçue.

Carole : C’est le titre qui a attisé ma curiosité ! Je connaissais la pyramide de Maslow, étudiée à la fac. J’ai trouvé le sujet original et surprenant. Et puis un premier roman, c’est aussi l’occasion de découvrir une nouvelle plume. Bref j’étais doublement curieuse.

Solectrice : Moi aussi, c’est le titre qui m’a donné envie. Pourtant, je ne connaissais pas le concept. J’ai lu le résumé et j’ai eu envie d’entrer dans cet univers sur fond de société actuelle.

Sophie : Je l’ai vu passer sur des blogs avec l’image de la fameuse pyramide. Je ne connaissais pas ce concept et ça m’a fortement intriguée ! J’ai vu aussi l’aspect jeu télé, et je me suis dit que ça pouvait donner une réflexion intéressante.

Bouma : La Pyramide de Maslow organise les besoins humains en différente catégorie en partant des besoins physiologiques. Sa théorie affirme qu’il faut avoir rempli ces besoins de base pour passer aux suivants moins élémentaires, et ainsi de suite jusqu’aux besoins d’accomplissement de soi.

La campagne médiatique autour de ce livre mentionnait une émission de télé-réalité, des niveaux à passer, des concurrents. J’ai donc d’abord cru à une dystopie plus contemporaine et je me suis bien trompée. Que raconte donc ce roman pour vous ?

Sophie : Je pensais aussi a une dystopie plus au cœur du jeu. Finalement, cette histoire est celle d’un jeune garçon qui a fui de chez lui et se retrouve à vivre dans la rue. Un jour, il va commencer ce jeu télé qu’il peut faire caché derrière un ordinateur… mais jusqu’à quand ?

Pépita : la confrontation de deux mondes : le réel et le virtuel et au milieu un jeune garçon SDF qui en fait les frais ou au contraire en tire intelligemment les ficelles.

Carole : Je rejoins Pépita sur les limites entre réel et virtuel. C’est aussi un prétexte pour questionner la virtualité, les réseaux sociaux et plus précisément l’image de soi, celle qu’on a, celle qu’on donne à voir, celle que les autres perçoivent. A l’adolescence, cette question est cruciale il me semble, on se construit, on se cherche, on s’essaye.

Solectrice : Pour moi, ce roman raconte la fuite d’un adolescent fragile, qui se raccroche encore à une raison d’exister pour les autres en participant à ce jeu. Par défi, il participe pour montrer qu’on peut vivre autrement et donner l’illusion.

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Bouma : Et justement que donne à voir ce jeune SDF ? Sa réalité vous a-t-elle paru crédible ? Ses intentions aussi ?

Pépita : je dirais qu’il s’empare du jeu plus par ennui que par défi au départ. Puis il est presque pris au piège de cette pyramide qui montre sous ses réponses les limites de la société et de l’image qu’elle renvoie de l’échelle sociale. Ces mécanismes du mirage aux alouettes sont très bien rendues : l’effet de la masse, du mouton de Panurge, de la manipulation sous-jacente. Oui sa réalité de SDF est plus que tangible, elle est même terrible dans le contraste des deux mondes. Ses intentions oui, elles me semblent bien réelles : il n’ a rien à perdre de toutes façons, il a tout à gagner. En tant que lecteur, on a vraiment envie qu’il aille au bout ! Comme une revanche sur la vie qu’il mérite amplement. Le plus dur, c’est qu’on perçoit d’emblée que ce jeu est factice et peut le perdre.

Sophie : Je rejoins Pépita, notamment sur l’idée de limite. En grimpant les échelons de la pyramide alors qu’il vit dans la rue, il montre la limite de ce système et il envoie dans les yeux des spectateurs ce qu’ils préfèrent ne pas voir. Il ne cherche pas à choquer, il montre juste sa réalité avec beaucoup de justesse.

Carole : Son triste quotidien est rendu avec justesse en effet. Il est d’emblée atypique, dénote, il est à part, inconnu pour la majorité, et c’est précisément ça qui va le rendre visible.

Solectrice : Les révélations de son univers sont progressives et calculées : le jeune homme ne veut pas susciter la pitié. Son quotidien dans la rue est peu décrit. J’avais du mal à imaginer que, dans cette situation, un adolescent s’opposant à cette société n’abandonne pas plus vite le jeu, cet univers virtuel où il ne cherche pas de reconnaissance particulière. J’étais étonnée aussi de la tournure que prenait l’histoire : on ne comprend pas tellement ce qu’il veut démontrer car l’adolescent ne se voit pas comme un représentant de la cause des SDF.

Bouma : Moi, j’ai beaucoup aimé l’humanité qui se dégageait de ce jeune homme. La vie ne l’a pas épargné. Il est à la fois résigné sur la société mais plein d’espoir dans ce que l’être humain peut apporter, peut surpasser.

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Caroline Solé signe avec ce titre son premier roman. Quels caractéristiques donneriez-vous à sa plume ?

Carole : une plume plutôt efficace, simple, sans détour et sans superflu puisqu’en quelques pages le lecteur a assisté à l’ascension virtuelle d’un ado en marge de la société, le tout construit de façon claire en distillant des critiques ici et là. C’est un premier roman réussi à mon sens.

Solectrice : La narration m’a semblé très construite. Le parti est pris de donner le résultat dès le départ, avec cette ambiguïté sur les craintes et les attentes du jeune homme. On découvre ensuite ses motivations et son histoire difficile. J’ai aimé l’habileté avec laquelle l’auteur donne à voir les coulisses du jeu face à la naïveté du candidat. C’est donc une plume sans apitoiements et suffisamment acerbe sur le le monde virtuel et réel.

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Bouma : Et que pensez-vous de la fin du roman (sans la dévoiler si possible) ? Je vous pose la question car c’est la seule partie de ce roman qui ne m’a pas semblé crédible.

Sophie : Effectivement, ça part dans quelque chose d’un peu (beaucoup) surréaliste et ça dénote pas mal avec le reste du roman. Pour autant, à la lecture, ça ne m’a pas choquée plus que ça. Par contre, j’aurais aimé que ce soit un peu plus approfondi.

Pépita : Oui la fin n’est pas vraiment une fin en fait : je pense que l’auteure a vraiment voulu s’attacher à démontrer sa thèse. En cela je la trouve vraiment intéressante à proposer à des adolescents cette lecture.

Carole : D’accord avec vous sur la fin pour le moins surprenante et un peu expéditive. Mon namoureux l’a même qualifiée de « fin genre super-héros » quand il a fini le livre.

Solectrice : Cette chute ne m’a pas tellement marquée non plus. Décrochée du reste de l’histoire, cette fin semble prolonger la fuite… vers l’imaginaire.

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Bouma : Dernière question façon portrait chinois, si vous deviez définir ce roman en un mot, quel serait-il et pourquoi ?

Pépita : Je dirais ACCOMPLISSEMENT DE SOI car ce roman c’est ça aussi : la recherche de l’épanouissement personnel à tout prix même si on doit se brûler les ailes.

Carole : je choisirai le mot IMAGE pour toute sa complexité et ses symboles

Sophie : Je dirais SOCIÉTÉ parce que je trouve que ça en montre pas mal d’aspect : la vie dans la rue, le pouvoir de la télé, les réseaux sociaux…

Solectrice : Moi, je retiendrais CARTON pour le double-sens de la vie du personnage : son refuge comme SDF et l’envie d’atteindre une cible.

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J’espère que cette discussion vous aura donné envie de découvrir ce roman et de vous faire votre propre avis dessus.

En attendant vous pouvez lire les avis plus détaillés de Carole, Sophie, Bouma et Pépita sur leur blog respectif.

Lecture commune : La folle rencontre de Flora et Max

Un roman écrit à quatre mains et deux voix d’adolescents qui se parlent, se confient, s’épaulent…

Il nous a beaucoup plu à Alice, Carole et moi...

Alors, voici notre échange bloguesque autour de ce roman qui fait un bien fou !

Coline Pierré et Martin Page - La folle rencontre de Flora et Max.

La folle rencontre de Flora et Max
Ecole des loisirs, paru le 11 novembre 2015

Pépita : « La folle rencontre de Flora et Max », vous vous attendiez à quoi avec ce si beau titre ?

Alice : Une fille, un garçon, une histoire à inventer…
Deux beaux prénoms, courts, poétiques, dynamiques.
Quelque chose d’improbable.

Carole : une fille, un garçon, une rencontre, un amour fou ! Et de la lumière comme sur la couverture.

Pépita : Oui tout comme vous : un joli titre pour une histoire prometteuse entre un gars et une fille …mais quand même : folle….comment cet adjectif se traduit-il dans cette histoire ?

Carole : Bonne question ! Folle parce qu’improbable, incroyable, surprenante et en même temps elle semble logique, naturelle, évidente, vous ne trouvez pas ?

Alice : Folle parce qu’imprudente et osée. Max qui engage la relation n’a aucune certitude du retour de Flora.
Mais folle aussi car intense. Max et Flora partagent une intimité très forte.
Et je rejoins Carole, folle parce qu’évidente ! Ils étaient fait pour faire un bout de chemin ensemble !

Pépita : Ce petit grain de folie, je l’ai aimé de suite. Quelle belle relation en effet et évidente ! Une authenticité aussi et une maturité hors du commun entre ces deux-là, sans arrière-pensées.
Bon, pour nos lecteurs, un petit résumé s’impose, juste pour donner envie ? Et comme dans le roman, essayons de compléter nos réponses, non pas à quatre mains mais à six.

Carole : Max et Flora fréquentaient le même lycée avant. Désormais, Flora est en prison, et Max vit reclus chez lui. Chacun enfermé dedans, chacun ses raisons. Pourtant, un jour, Max écrit une lettre à Flora. Et là commence cette folle rencontre…

Alice : Oui, c’est ça une rencontre épistolaire entre deux oiseaux en cage qui piaffent d’impatience, qui rêvent de construire une nouvelle donne, d’apporter un peu de fantaisie à la vie.

Pépita : Confiance, confidences et connivence, c’est ce que j’ai ressenti d’emblée entre ces deux-là et c’est beau leur échange !
Justement : comment vous êtes-vous senties à cette lecture ? Spectatrice, complice, impatiente, agacée, dubitative…? Personnellement, c’était comme si je recevais moi-même ces lettres avec beaucoup de fébrilité à chaque tourne de page, comme un rendez-vous attendu : avez-vous eu la même impression ou pas du tout ?

Carole : oui comme toi Pépita, j’étais impatiente de « recevoir » la prochaine lettre ! Ce qui explique certainement que je l’ai lu d’une traite. A la fois spectatrice et complice. Et en même temps la pudeur pousse le lecteur à être patient, empathique, à prendre le temps de la lecture aussi.

Alice : Tout à fait d’accord ! On plonge complètement dans cet échange épistolaire et on trépigne comme si on recevait une lettre dans sa propre boîte ! Pari réussi par les auteurs de nous impliquer autant !

Pépita : Et cette forme épistolaire, qu’apporte-t-elle en plus à ce roman du coup ?

Carole : Pour moi, c’est la forme épistolaire qui apporte toute la crédibilité à cette histoire. On connaît les bienfaits de l’écriture, la pudeur et la distance des mots, le recul aussi qu’on peut avoir sur les événements. Je la lis encore une fois comme une évidence. Ce n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Manuel d’écriture et de survie de Martin Page…

Alice : En effet, elle apporte tout, à la fois la distance et la proximité entre Flora et Max.
Le rythme du livre aussi, parfois des lettres trés courtes justes informatives, parfois d’autres plus longues avec plus de contenu.
C’est un genre assez formel malgré tout, mais le ton employé donne de la dynamique et de la vivacité à cette « folle rencontre ».
Le tout donne une certaine unité au livre et chaque lettre reçue s’accueille comme un véritable cadeau.

Pépita : J’ai été très touchée que des jeunes passent par ce mode d’expression à l’heure des nouvelles technologies. Et combien on perçoit une évolution dans leur relation au fur et à mesure des échanges sans voyeurisme mais en toute simplicité. L’avez-vous perçue aussi ? De manière égale chez chacun des deux protagonistes ou pas ?

Carole : oui Pépita, j’ai senti beaucoup d’empathie, de retenue et surtout de la douceur. Et bordel que ça fait du bien !

Pépita : J’ai vraiment trouvé une évolution dans leur échange, plus du côté de Flora qui se livre davantage peu à peu et j’ai été très touchée par la poésie qu’elle tente de mettre dans le milieu carcéral, son côté très manuel et pragmatique. Quant à Max, malgré sa peur de sortir à l’extérieur, je l’ai trouvé très mature, tres déterminé, trés adulte. Leur envie de prendre mutuellement en main leur avenir est comme une lumière dans ce tunnel qu’on leur impose.

Pépita : « Mais alors, dit Alice, si le monde n’a absolument aucun sens, qui nous empêche d’en inventer un ? » Je reprends délibérément cette phrase à Lewis Carroll car je trouve qu’elle illustre à merveille ce roman. Avez-vous été surprise de la tournure que prennent les choses dans ce roman ? Trop d’idéalisme ou au contraire une suite logique pour vous ?

Alice : Surprise n’est pas le terme approprié pour ma part, je dirais plutôt « enchantée ».
Enchantée de cette bouffée d’air et d’optimisme.
Enchantée de voir qu’il était encore possible de croire en ses rêves.
Et enfin, enchantée de croire en une jeunesse courageuse qui à l’inverse de se plaindre propose, avance, innove, créé… Aaaaah, comme ce livre fait du bien !

Carole : Comme Alice, je dirai plutôt « rassurée » de lire un peu de douceur, de voir du lien se tisser, de comprendre l’autre sans juger, d’essayer d’autres choses, de proposer des alternatives, de ne pas avoir peur de l’autre. Par les temps qui courent, ça rassure je trouve, non ?

Pépita : Oh que oui Carole, ça rassure ! J’ai trouvé cette fin magnifique. Deux ados enfermés pour différentes raisons et qui s’ouvrent par leur envie ce chemin de liberté, j’ai trouvé cela, comment dire ? Comme une bouffée d’air pur anti-conformiste et on en a bien besoin ! Puisqu’on aborde la fin :  que vous a apporté la lecture de ce roman épistolaire ? Et juste un mot pour le définir ?

Alice : Ma réponse précédente répond déjà pas mal a cette question… Alors juste un mot : sincère.

Carole : Le mot qui me vient à l’esprit, c’est possible. Une rencontre, c’est toujours l’occasion de créer des possibles.

Pépita : Le mot que je choisirais : lumière. Ils s’éclairent chacun et c’est vraiment très beau.

Un roman à lire !

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Coline Pierré et Martin Page nous ont fait l’honneur de répondre à nos questions.

Leurs réponses : demain sur ce blog !

Nos chroniques respectives sur ce roman :

Alice : A lire aux pays des merveilles

Pépita : Méli-Mélo de livres

Lecture commune : Janis est folle

Janis est folle par Olivier KA

Paru le 9 septembre 2015 au Rouergue

Collection Doado noir

©Méli-Mélo de livres

 Un roman que j’ai lu à sa sortie…

Attirée par l’auteur qui est aussi un formidable conteur avec son accordéon…

Un roman que j’ai eu envie de partager…

Un roman qui nous a secouées…

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Un roman au titre explicite, une collection qui met le ton, mais quand même, vous attendiez-vous à cette histoire sombre, très très sombre ?

Alice : Vous voulez rire ? Lors de la parution du titre dans le catalogue du Rouergue, sans lire le communiqué de presse, je pensais que ce serait une autobiographie ou un docu-fiction autour de Janis Joplin ! On est loin du compte, hein ?

Carole : ahahah Alice, j’ai pensé la même chose !!! Du coup, étant assez fan de Miss Joplin et ne connaissant pas l’écriture d’Olivier Ka, c’était l’occasion ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ma curiosité est amplement récompensée !

Pépita : C’est marrant parce que moi, le titre ne m’a rien évoqué d’emblée…C’est l’auteur qui m’a accrochée en fait : j’ai eu la chance de le voir sur scène en tant que conteur et du coup, j’ai eu envie de découvrir son écriture et je n’ai pas été déçue non plus.

Alors, cette histoire : Janis est-elle folle ?

Alice : Janis est-elle folle ? Je ne crois pas. Janis déraille parce qu’elle porte en elle une trop grande douleur, un drame et un mensonge sur lesquels elle a essayé de se construire un avenir tout en essayant d’en préserver son fils. A cela s’ajoute un non-dit qui lui occupe l’esprit et tout ça mis bout a bout, Janis sombre dans un autre monde. Un monde parallèle auto-destructeur dans lequel elle finit par embarquer son fils.

[A ce stade de la conversation, Alice nous confie : Article sur mon blog planifié pour demain après un mois de gestation…].

Carole : La folie se définit dans une certaine mesure dans son rapport à la normalité. Chacun sait que la normalité est finalement subjective et surtout sociale. Alors oui Janis est hors normes sociales (pas de logement, pas de travail, son fils pas scolarisé). Elle a un comportement excessif, soit dans l’euphorie, soit dans la dépression. Janis est surtout sensible, blessée, et incapable de gérer ses émotions, enfouie sous son passé et les non-dits. Perso, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour elle. Envie de l’aider, de lui prendre la main parfois.

Pépita : Moi aussi, j’ai ressenti beaucoup d’empathie pour Janis, j’avais envie de lui tendre la main, de lui dire d’arrêter, que Titouan son fils avait besoin d’elle autrement…Mais quand j’ai pris en pleine figure le secret qui la consume de l’intérieur-et le mot n’est pas assez fort-je me suis dit lâchement que c’était perdu. D’ailleurs, le roman prend une tournure encore plus radicale après [On reviendra sur ce point].

Ce roman est très entier sur les sentiments et émotions entre cette mère et son fils. Et Titouan là-dedans ? Comment l’avez-vous perçu ?

Alice : Titouan ? Il suit le mouvement. Il manque à la fois de repères et porte un amour fou à sa mère. Il ne comprend pas toutes ses réactions, il essaye de la rejoindre dans son univers, il peut à la fois être patient et s’agacer de ses coups de folie. Il subit mais il ne se laissera pas manipuler ou entraîner dans un monde meilleur pour lui. Il veut être acteur de sa propre vie et de ses propres choix. C’est un gamin élevé dans de la violence psychologique, qui a pris tellement de claques qu’il ne pourra que se relever.

Carole : Titouan, il fait ce qu’il peut avec ce qu’il a et il s’en sort plutôt bien je trouve. Il connaît sa mère, il arrive à anticiper les crises, il joue son jeu parfois pour mieux la maîtriser. Mais on sent aussi sa fragilité, ses moments de flottement, ses peurs. Fort et fragile à la fois, très sensible. Perso, il m’a bluffée par moments par sa volonté, sa maturité, son sens de la répartie aussi.

Pépita : Je vous rejoins complètement : c’est lui au final qui protège sa mère et bon sang ! Ce qu’il endure ! Il m’a bluffée aussi par sa maturité, sa volonté d’aller au bout, de se mettre à la limite du danger alors que sa mère fonce tête baissée sans mesurer les conséquences de ses actes, à force de trop aimer. Autant on perçoit que Janis part à la dérive, autant on perçoit chez Titouan une force indicible.

C’est donc un roman qui parle de dérive mais aussi, à sa manière, d’amour au sens large. C’est un roman aussi sur un secret familial terrible. Avez-vous ressenti aussi cette radicalisation dans l’histoire au moment où Janis tente de révéler la source de sa « folie » à son fils ? Qu’auriez-vous à en dire ?

Alice : C’est ça, après avoir posé les personnages, nous être familiarisé avec leur univers, tout d’un coup, il y a un changement de cap. La tension monte d’un cran (pas qu’un seul d’ailleurs) et on sait que l’on part à la recherche de la raison pour laquelle mère et fils, unis à jamais, fuient la société. D’ailleurs, le comportement de Janis change aussi radicalement : elle devient plus responsable. Elle sait qu’elle doit la vérité à Titouan. Pour tout l’amour qu’elle lui porte, elle veut désormais le protéger de son passé. Une vérité tellement terrifiante, qu’elle ne nous est pas révélé dans son entièreté d’ailleurs. Et on ne sait plus ce qui nous bouscule dans ce livre, la folie ou l’effroi ?

Pépita : Alice, pourquoi dis-tu que la révélation n’est pas faite entièrement, je ne l’ai pas compris comme tel pour ma part ?

Alice : C’est d’abord la grand-mère de Titouan qui lui raconte ce secret de famille si lourd à porter. Mais alors même que les relations avec sa fille sont « pourries », elle donne une explication pas tout a fait exacte. Elle prend la responsabilité de l’acte mais Titouan soupçonne rapidement que tout ne lui a pas été dit ou, tout du moins, que ca sonne faux. Et une nouvelle fois, le récit s’accélère et, de révélation en révélation, on tourne les pages encore plus vite.

Alice, continuant dans son élan :  (n’y tenant plus, question qui lui vient en écho de sa lecture de Pourquoi j’ai tué Pierre du même auteur chez Delcourt, bande dessinée illustrée par Alfred ). : C’est bouleversant tous ces destins malheureux d’enfants dans ce livre ! Je pense à la sœur de Janis qui vit dans l’ombre de sa soeur , à Titouan, bien sûr, à Janis rejetée à l’annonce de sa grossesse, à l’enfant décédé dans l’incendie, à Janis qui perd son fœtus … Est ce que comme moi c’est ce qui vous a le plus remué ?

Pépita : Bien sûr que la grand-mère prend sur elle : elle veut surtout sauver les apparences ! Pour ma part, j’ai trouvé sa façon de faire vis-à-vis de son petit fils ( qu’elle rencontre pour la première fois tout de même ) et de sa fille ( qu’elle n’a pas revu depuis des années) particulièrement cruelle. Elle met Janis devant le mur sans se préoccuper une fois encore, comme dans son enfance et adolescence, de ce qu’elle ressent vraiment. Et la sœur de Janis, je n’ai éprouvé aucune sympathie pour elle. Cette famille ne sait pas aimer. C’est cela qui m’a le plus remuée. Alors que Janis déborde d’amour à un point qu’elle ne sait plus où le mettre. Et elle veut être aimée en retour. Elle est brisée dans cet élan-là. D’où cette folie liée aussi à l’acte qu’elle regrettera toute sa vie et qu’elle porte comme une croix. Tous ses malheurs viennent de cette béance d’amour. J’ai trouvé cela terrible. Cette froideur qu’on a voulu lui inculquer à la place de son feu d’amour. Révéler à Titouan ce très lourd secret lui arrache le cœur. Une famille qui n’est pas capable de crever l’abcès des non-dits ne fait que les amplifier pour les faire porter à ceux et celles qui suivent, comme une sorte de malédiction. Titouan le pressent. Il a peur. De savoir. Mais quand il l’accepte, il sait que son salut viendra de là, mais à quel prix !

Quant aux destins malheureux des enfants de ce roman, oui, je pense que ce n’est pas un hasard : ce roman, c’est l’enfance bafouée puissance 10. Il n’y a pas de place pour l’enfant. Il dérange. Le père fait-il quelque chose pour rattraper le geste de colère de sa fille, geste certes impardonnable ? Non. La sœur de Janis ne s’occupe pas bien de son fils, enfin de l’idée que je me fais de s’occuper d’un enfant. La mère a -t-elle seulement un geste envers eux à leur arrivée ? Non.
Dans ces conditions, comment pour Janis devenir mère à nouveau ? D’autant qu’elle a en plus sur la conscience la mort de l’enfant dans l’incendie. Elle sait qu’elle n’ira pas plus loin. Elle met Titouan sur son chemin pour qu’il puisse prendre son chemin à lui, sans elle. Son ultime preuve d’amour. Sans doute la seule que Titouan n’aura jamais eu de sa part. Une sorte de sacrifice. Il y a de ça dans ce roman. Un sacrifice expiatoire.

Carole : Je suis d’accord avec vous. Le malheur qui se transmet aussi, comme l’amour, l’empathie, la confiance. Oui il y a des gens qui ne savent pas aimer. Il y a surtout des gens qui ne savent pas se parler ni verbaliser, et tout se compresse à l’intérieur, et fatalement tout explose un jour, tout sort dans une violence inouïe. Le temps joue des tours aussi. Quand on est dans un déni fort, tout se brouille, les souvenirs, les circonstances exactes, l’exactitude des faits. La grand-mère et la soeur en témoignent. Ce roman aussi sombre soit-il dit aussi l’humain, ses perceptions, ses sentiments confus et ingérables. Et il dit également l’intuition, le pressentiment, la survie, notamment à travers Titouan. Janis c’est l’amour inconditionnel, extrême, sans fin. En ça, c’est un roman fort, puissant, violent, et touchant, surtout.

On sent à nos réponses combien ce roman est lourd de sens, et c’est peu dire. Comment vous-êtes vous senties à cette lecture : happées, angoissées, sans souffle, révoltées,…?

Alice : Oui, oui tout cela à la fois, happée, dérangée, bousculée, écœurée, révoltée …Bref, mal à l’aise et envoûtée.

Carole : Exactement, impossible d’arrêter la lecture et à la fois bouleversée, redoutant le dénouement, le pourquoi. Une lecture addictive en somme. Le style et les personnages aidant.

Pépita : En ce qui me concerne, je ne pouvais plus respirer par moment, le souffle coupé. Et presque incapable de me demander comment cela allait bien pouvoir se terminer, tellement on n’y voit aucune issue possible, sinon une pire même que ce qui est déjà donné à lire.

Et justement qu’avez-vous pensé de cette fin ? En est-ce une d’ailleurs ?

Carole : Concernant la fin, je ne sais pas quoi en penser pour être honnête. Je la trouve terrible et inéluctable, terrifiante et lumineuse, ouverte et sans issue à la fois. Titouan paye toute sa vie au prix fort, il est sacrifié. On lui voudrait une nouvelle route, on lui souhaite de s’en sortir. Je crois en la résilience, mais là je suis perplexe quant à son avenir. C’est je crois la première fois qu’un roman me laisse sur un sentiment d’impuissance magistrale…Et la suite de sa vie, comment construire du lien avec quelqu’un avec un tel passé, une telle enfance ? Tout dire et prendre le risque de faire fuir ou tout garder pour soi et perpétuer le déni familial.

Pépita : Pour ma part, c’est tout le contraire. C’est comme si Titouan avait toujours été attendu. Et il pourra essayer de se construire enfin. Quel regard lumineux sur lui ! Et combien Titouan a perçu ce que sa mère voulait lui dire en lui avouant ce secret déchirant : ouvrir un autre chemin pour son fils, la confiance absolue en lui pour qu’il y arrive. Pour qu’il se lave de toute cette déchéance subie. C’est comme une évidence cette fin. Mais voilà, frustrée je suis : j’aurais bien aimé 3 à 4 pages supplémentaires genre « 3 ans plus tard », pour avoir de leurs nouvelles. Mon côté maternel qui ressort. Il a l’âge de mes fils ce jeune homme !

Alice : un peu de vos avis à toutes les deux : cette fin me laisse sur ma faim. J’y crois pas trop, je la trouve un peu trop parfaite et, comme Pépita, j’aurais bien aimé retrouver Titouan quelques années plus tard. Une fin, qui pour moi, a beaucoup moins de puissance que l’ensemble du texte.

Une lecture bouleversante…
Si forte que Céline du Tiroir à histoires, qui a lu aussi le roman et partante pour participer à cet échange, a finalement laissé tomber. Elle nous dit pourquoi :
Que dire de plus. A vrai dire, Janis est folle est un roman qui m’a secouée, mais je me rend compte qu’il m’est en fait assez pénible de me repencher sur ce roman.
En tant que lecteurs, on attend beaucoup de la rencontre de Titouan avec sa grand mère, et en fait on reste un peu sur notre faim je trouve, et la relation de Janis avec sa famille, et notamment entre les deux soeurs m’a mise très mal à l’aise. Entre autres. Parce qu’en fait, quand je repense à ce roman, j’ai vraiment un sentiment de malaise. C’est quand même très déprimant. A tel point que j’ai eu beaucoup de mal à croire à cette fin un peu trop lumineuse, d’un coup, comme ça, alors que tout le reste du roman est si noir.

Il est temps de terminer cet échange avec cette dernière question : cette lecture vous donne -t-elle envie de lire d’autres romans de cet auteur qu’apparemment nous connaissons peu ?

Alice : J’ai déjà lu Pourquoi j’ai tué Pierre, je lirai avec plaisir des titres de cet auteur en étant prête à affronter son écriture, un peu comme une « lectrice-avertie ».

Carole : oui ça me donne envie de découvrir d’autres romans d’Olivier Ka ! J’ai vu qu’il y en avait quelques-uns chez Grasset et pourquoi pas en adulte aussi.

Pépita : pour l’instant, je n’ai lu que ses contes et la bande dessinée dont tu parles Alice et je l’ai entendu comme conteur et c’était chouette ! C’est un homme de scène aussi et musicien. Oui, j’espère qu’il y aura d’autres romans et je les lirais !

Pour éclairer cette lecture, Olivier Kâ a accepté de répondre à nos questions…
Ses réponses très bientôt…

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En attendant, vous pouvez aller lire nos chroniques sur nos blogs,

dont voici des extraits :

A lire aux pays des merveilles pour Alice : « Si la relation mère/fils est parfois dérangeante et que le texte est tout en dureté et en noirceur, cet amour inconditionnel n’en est pas moins touchant et parfois délicat. Ce lien qui les unit, si authentique et excessivement dévastateur. Un roman sombre, très sombre mais d’une grande beauté. Un roman qui ne laisse pas de répit. Un roman difficile à digérer. »

Méli-Mélo de livres pour Pépita : « Voici un roman d’une fougue tragique comme un tsunami sur l’amour maternel et filial d’une très grande sensibilité.Certains passages sont d’une violence noire, d’un désespoir infini, d’une impossibilité à vivre, de murs dressés devant vous et dans lesquels il faut coûte que coûte trouver la faille pour s’en sortir, c’en est presque incantatoire. Mais une fin apaisée, pleine d’espoir et de rire. »

Blog 3 étoiles pour Carole

Et consulter le tout nouveau site des Editions du Rouergue