Le travail de Jean-François Chabas, écrivain-voyageur nous enthousiasme pour plusieurs raisons. Il a l’art de faire voyager ses lecteurs, de les ouvrir à d’autres cultures et peuples. Mais c’est surtout son intérêt pour la nuance et pour ce qu’il se cache derrière les apparences qui nous séduit sous le Grand Arbre. L’entretien que cet auteur a eu la gentillesse de nous accorder en avril a été l’occasion de poursuivre la découverte de son œuvre. Voici donc nos titres préférés !
Lucie a choisi de présenter Le Coffre Enchanté, illustré par David Sala avec une interview du Coffre.
Le Coffre Enchanté, Jean-François Chabas, illustrations de David Sala, Les albums Casterman, 2011.
Enchantée de vous rencontrer monsieur le Coffre, je dois dire que je suis très honorée (et un peu intimidée) d’interviewer un objet de votre valeur !
Si vous l’êtes, c’est que vous êtes passée à côté de la morale de mon conte. En effet, Jean-François Chabas – mon créateur – avait à cœur de dénoncer les apparences trompeuses et la pléonexie. Vous voilà en plein dedans !
Ce que je voulais dire c’est qu’il n’est pas commun de discuter avec un objet inanimé, et encore moins lorsqu’il est le personnage central d’un album.
N’exagèrons rien. Comme vous le dites je suis un objet, c’est l’Empereur qui nourrit l’histoire. Sa curiosité le pousse à faire appel à toutes sortes de personnages pour m’ouvrir, et c’est cette succession d’apparitions qui plaît aux lecteurs.
Je suis persuadée que les lecteurs sont tout de même très intrigués de savoir ce que vous contenez. D’autant que David Sala vous a peint d’une manière somptueuse !
Merci, c’est gentil à vous. Les autres personnages ne sont pas mal non plus. Il est vrai que David a su créer une atmosphère à la fois faste et inquiétante qui me plaît beaucoup.
Nous n’allons évidemment pas révéler votre contenu à nos lecteurs, mais je suis persuadée que Jean-François Chabas à sciemment confié le rôle du révélateur à un animal. Qu’en pensez-vous ?
Je suis d’accord avec vous. La vérité et la sagesse viennent d’un animal et ce choix n’est pas du tout anodin, surtout au regard de l’œuvre de Jean-François. Les hommes deviennent fous dès qu’un trésor est en jeu, les animaux ne sont pas atteints par cette fièvre. J’aime beaucoup la fin de mon conte, je pense qu’elle invite les lecteurs à réfléchir et à discuter.
Merci de nous avoir accordé cet entretien. Nous espérons avoir donné envie de vous découvrir aux lecteurs qui ne connaissent pas encore votre histoire !
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Séverine a choisi L’arbre et le fruit, qui l’a plongée au cœur de l’histoire tragique d’une famille sous l’emprise du père violent et manipulateur. Cette lecture inoubliable, voyage intime au bout de l’enfer, et son épigraphe (« Ma sœur, ne garde pas pour toi le secret qui te ronge. Désigne aux yeux du monde celui qui lentement t’assassine. Et retrouve ta liberté. ») lui ont inspiré cet acrostiche, avec les lettres du titre, qu’elle adresse à son héroïne, Jewel Fairhope, aux initiales troublantes…
L’arbre et le fruit, Jean-François Chabas, Gallimard Jeunesse (Scripto), 2016
L‘innocence brisée de ton enfance
Anéantie et muselée par la violence :
Rage de ton père, tyran sans cœur,
Battements de peur, tremblements de taire,
Rien n’est jamais assez bien pour le satisfaire.
Emprise empire, enfer-mement pour ta Maman,
En réalité c’est lui le fou, personne n’y croit, car il sait y faire !
Taire la souffrance, les questions sans réponse, les humiliations,
Le laisser faire, subir sans rien dire, à quoi bon ?
Et surtout protéger de toutes tes forces ta si petite sœur…
Fuir ? Aller où ? Qui te soutiendra ? Non…ne perds pas espoir…
…Résister, mettre un terme au calvaire, écrire une autre histoire,
Un jour, instinct de survie, tu y parviendras, ton arbre refleurira.
Il n’aura pas gagné, le printemps reviendra, tu ne tomberas pas,
Tu retrouveras ton souffle, ta liberté, et tu raconteras.
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Blandine a choisi La loi du Phajaan, un roman dur et fort qui signe l’engagement profond de l’auteur pour la protection des animaux.
La loi du Phajaan. Jean-François CHABAS. Didier Jeunesse, 2017
Lire pour découvrir et apprendre « On n’a pas deux cœurs, l’un pour l’homme, l’autre pour l’animal. On a du cœur ou on n’en a pas. » Alphone de Lamartine Ignorance à combattre
Défendre les éléphants Utopie ?
Pauvreté et traditions, coutumes et transmissions Hurlements de peur et de souffrances Annihiler toute velléité, toute volonté, toute étincelle de « sauvagerie » Asservissement des Hommes et anéantissement des Animaux Justice ? Au cœur d’une économie du tourisme et du travail Nécessaire évolution de pratiques passéistes
Liraloin a choisi un de ses albums préférés La colère de Banshee illustré par David Sala.
La colère de Banshee, Jean-François Chabas, illustrations de David Sala, les albums Casterman, 2010.
Dans cet album, Banshee, personnage légendaire tiré du folklore irlandais, prend l’allure d’une petite fille à la chevelure de feu et aux yeux dorés. L’illustration de la première de couverture ne nous laisse en aucun cas présager l’histoire dont nous allons être témoin. Grande admiratrice du travail de l’illustrateur David Sala, ici le texte de Jean-François Chabas et l’illustration se répondent parfaitement.
Voici LE passage préféré de tous les temps et vous allez en connaître les raisons :
« Le cri de fureur de Banshee remonte de son ventre, glisse le long de ses petites côtes, s’engouffre dans sa gorge, et jaillit enfin de ses lèvres. C’est un hurlement si incroyable qu’il se rit du vent et des vagues, qu’il file au-dessus des flots, comme une flèche stridente. »
Jean-François Chabas fait exploser cette colère si profonde à travers les mots. Une colère qui ne peut être contrôlée et rugit si fortement dans le corps de cette petite fille. Cet extrait évoque une montée en puissance, violente, démesurée mais émouvante comme si le personnage principal ne pouvait pas faire autrement. Les mots employés par l’auteur invite le lecteur lui-même à ressentir cette douleur du cri, celui qui fait mal.
J’ai eu l’occasion de le lire maintes fois en lecture à voix haute et lorsque ce passage arrive enfin il y a une force qui se matérialise sans doute grâce aux déchaînement des éléments marins.
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Héloïse est tombée sous le charme de Red Man, paru aux éditions Au Diable Vauvert. Un texte court et percutant qui nous dévoile les conséquences désastreuses de la colonisation de l’Australie sur les Aborigènes.
Red man, Jean-François Chabas, Au diable Vauvert, 2021
« Ils croient que leur technique – comme l’air conditionné dans lequel ils vivent du matin au soir (de leurs voitures à leurs supermarchés en passant par leurs bureaux et leurs maisons) – les rend supérieurs, mais ils n’ont pas compris que cela les isole de la nature. Ça les enferme dans une bulle, comme s’ils étaient dans un scaphandre sur une planète hostile. »
A travers le personnage de Marvellous, elle a découvert les horreurs que les colons ont fait subir aux indigènes : assassinats, enlèvements, vols, spoliation, essais nucléaires… Pour récupérer leurs terres, on a même été jusqu’à leur faire découvrir l’alcool et la drogue.
« […] il est des monstres réels qui habitent les peaux humaines, et valent les plus abominables des tyrans imaginaires. »
Red man est un roman engagé, intense, qui oscille entre dénonciation, légendes, et récit initiatique. Un texte qui est aussi très poétique, à découvrir.
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Linda a choisi Ma petite bonne qui dénonce la Kafala, forme d’adoption sans filiation qui s’apparente souvent à une forme d’esclavage moderne.
Ma petite bonne, Jean-François Chabas, Talents Hauts, 2022.
« N’est-ce pas elle, la peur, qui raidit, qui fait que l’on se cramponne à ce que l’on connaît, même si c’est mauvais ? Qui empêche de regarder l’autre avec plus de liberté ? Corsetée dans ses idées racistes, sa vision du monde qui lui assurait une fausse tranquillité d’esprit, Albertine n’apprendrait rien. Mais ma mère, elle s’est libérée. Je lui ai vu pousser des ailes en même temps que poussaient les miennes. »
Cette citation lui a semblé importante car elle marque un tournant dans la relation de Nada, la narratrice, et Ife, sa petite bonne, en montrant l’évolution des mentalités au fil des générations.
Là où la grand-mère de Nada ne se remet pas en question, tant sa vision du monde est limitée à ce qu’on lui a enseigné depuis l’enfance, sa mère et elle vont se libérer en-même temps, en rapprochant la situation d’Ife à la leur, soumises aux hommes de la famille et limitées en droits.
Cela met en lumière la confrontation des traditions ancestrales à un fort désir de modernité qui tend à redéfinir la place des femmes en général et le rôle qu’elles ont à jouer dans leur émancipation, en commençant par regarder les autres femmes comme leurs égales.
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Féroce, Jean-François Chabas, illustré par David Sala, Les albums Casterman, 2012.
En se promenant dans la forêt, Colette a eu l’immense chance d’assister à un étrange spectacle, celui d’une jeune fille à la longue chevelure brune et d’un loup aux yeux injectés de sang. En s’approchant tout doucement du loup endormi, voici ce qu’elle entendit :
« J’ai parcouru mille chemins de traverse à ses côtés,
des sentes et des sentiers,
parfois même dans de minuscules ruelles nous nous sommes aventurés,
et toujours sa main sur mon dos elle a laissé.
Que j’aime sentir ses longs doigts s’agripper à ma fourrure,
que j’aime sa confiance,
ces mots qu’elle murmure quand un grognement monte instinctivement en moi.
Que j’aime sa voix qui chante, qui blague, qui rit.
Que j’aime cheminer avec elle,
Et redevenir ce loup que je suis vraiment,
celui qu’aucune sentence ne détermine,
un loup libre et aventureux. »
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Et vous, quels sont vos titres préférés de cet auteur-voyageur ?
En ce jour de rentrée scolaire, nous souhaitons une belle année aux petits et grands écoliers : de belles découvertes, de joyeux camarades et des lectures enthousiasmantes ! Pour y contribuer, voici nos ouvrages préférés de l’été.
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Le gang des 11 est un album parfait pour démarrer l’année. Comme le héros est un poisson, l’ambiance maritime a un petit goût de vacances. Mais l’intrigue interroge le rapport aux autres, rapport toujours déséquilibré par l’arrivée de nouveaux élèves dans un groupe. De quoi donner envie de garder sa personnalité au sein d’une classe !
Lucie a adoré ce livre aux illustrations à la fois douces et signifiantes. Éloge de la différence, mais aussi du pardon, il est à mettre entre toutes les mains.
Le gang des 11, Rocio Bonilla, Éditions du Père Fouettard, 2023.
Bien qu’il ne soit pas estampillé « jeunesse » La 2 CV la nuit est tout à fait accessible aux pré-ados. François Place y raconte ses souvenirs d’enfance de citadin passant l’été à la campagne. Le monde agricole, ses tâches multiples et infinies, les animaux, la nature, le patois, les longues heures jusqu’au soir… Et l’héroïne de ces séjours : la fameuse 2 CV.
À hauteur d’enfant et avec beaucoup de sensibilité, l’auteur-illustrateur témoigne de son admiration pour les Paysans mais aussi de l’évolution des paysages et la mécanisation du métier. Il se fait aussi défenseur de l’ennui et de la rêverie qui lui ont permis de développer son coup de crayon. Une autobiographie drôle et émouvante.
La 2 CV, la nuit, François Place, Éditions du Sonneur, 2017.
Linda a placé son été sous le signe du sport pour vivre au rythme des Jeux Olympiques et Paralympiques. Dans la diversité des livres lus, deux titres l’ont plus particulièrement touchée.
Il y a eu tout d’abord un album tout droit venu de Corée dont l’histoire se déploie dans des aquarelles poétiques et pleines de sensibilité. On y suit une fillette qui pousse sa grand-mère à la suivre à la piscine alors que celle-ci freine des pieds tant elle se sent fatiguée, frileuse et âgée. Pourtant une fois sur place, elle découvre le plaisir d’être dans l’eau et de retrouver la légèreté perdue. Linda a été très sensible à la représentation du corps de la grand-mère qui, au sol, est montré dans toute sa fragilité, sa perte de fermeté et d’élégance. Immergé dans l’eau, il se transforme pour exprimer toute la beauté du corps âgé et sa capacité à se mouvoir au contact de cet élément naturel qui l’a vu naître. Car l’artiste pousse la représentation de renaissance dans une palette de couleur et de formes abstraites qui rappellent le bain primordial et le liquide amniotique.
à l’eau ! de Heejin Park, CotCotCot éditions, 2024.
Et puis il y a eu le magnifique et bouleversant roman de Marie Vareille porté par une héroïne touchante. Il y est question d’une passion pour le basketball, de la perte d’un être cher et du deuil qui s’en suit, de la maladie mais aussi d’amitié et d’un premier amour. Linda a aimé la construction du récit au format d’un match de basket, l’émotion tangible qui s’exprime dans les mots de son auteure, le récit qui s’appuie sur son histoire personnelle tout en s’en éloignant dans la passion de son héroïne et la force des liens qui unissent cette famille et qui trouvent leur apogée dans la capacité de la mère à porter son petit monde à bout de bras.
Le syndrome du spaghettide Marie Vareille, Pocket, 2024.
Séverine a craqué pour l’album Sur le chemin de Reinette, illustré par de magnifiques aquarelles mettant en valeur un texte fin, délicat, avec juste ce qu’il faut de malice et de fantaisie. Livre des sens en éveil et d’une nature préservée, le lire, c’est humer les parfums de l’océan, l’écouter chanter sa puissance, frissonner un peu en imaginant s’y tremper les pieds, observer d’un œil furtivement agacé les autres humains qui s’attardent sur ses plages. On joue à se faire peur, aussi, quand il s’agit de passer près de la maison de celle qui grogne, jure, postillonne. La vieille dame. Reinette. Cauchemar des enfants du coin depuis bien longtemps. Mais quand l’on découvre avec Zélie un secret de siècle dernier, inscrit sur un « trésor sous verre » venu s’échouer aux pieds de la fillette, on se surprend à croire à nouveau aux contes de fée, lorsque les grenouilles se transforment en princesses et les crapauds en princes charmants. Frais, vibrant, riche en imagination, en sentiments et en couleurs, Séverine considère que cet album est de ceux qui font honneur à la littérature jeunesse. Celle qu’elle chérit quand elle apporte tant. Évasion, émotion, réflexion. Quand elle va plus loin, assurément. Comme ici, sur ce chemin. L’album l’a profondément touchée, car c’est également, empreint d’humanité, un très beau récit sur la solitude, la vieillesse et les rendez-vous manqués.
Sur le chemin de Reinette, de Emmanuel Bourdier et François Ravard, Flammarion jeunesse, 2024.
Dans un autre registre, elle a été saisie d’émotion à la lecture du roman Une paillette dans l’iris, de la collection Le grand Bain chez Seuil Jeunesse, qu’elle affectionne particulièrement. Destiné aux enfants dès 8-9 ans, il traite de la mort d’un frère, du deuil et du chagrin et de comment être heureux.se quand même. Le ton, les mots sonnent juste. L’écueil, avec ce thème, est de verser dans le pathos, ou de s’adresser plus aux adultes qu’au jeune lectorat. Il est ici parfaitement évité. Avec une candeur délicieuse, un humour délicat, une profonde empathie, des trouvailles topographiques et textuelles, avec, surtout, une sensibilité et une tendresse exceptionnelles, l’autrice, très joliment accompagnée par des illustrations toutes douces, l’a emportée, malgré un sujet douloureux, aux confins d’une émotion baignée de lumière.
Une paillette dans l’iris, de Charlotte Pons et Inbar Heller Algazi, Seuil Jeunesse, 2024
Pour Liraloin, le coup de cœur de cet été est signé Antonio Carmona, lauréat du concours du premier roman de chez Gallimard jeunesse 2023. Dans On ne dit pas sayonara, il y a des rencontres qui font changer, évoluer et enfin peut-être accepter l’inacceptable.
On ne dit pas Sayonara d’Antonio Carmona, Gallimard jeunesse, 2023
Retrouvez son avis complet ICI ainsi que celui de Linda et de Lucie.
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Cet été Colette a décidé d’explorer les rayonnages de sa bibliothèque personnelle et de fouiller parmi ces livres posés sur l’étagère depuis des années et qu’on regarde en passant comme de précieuses promesses de voyage à venir. Et elle en a tiré Miss Charity de Marie-Aude Murail. Quel enchantement que le récit de la vie de Charity Tiddler dont on suit avec délectation les aventures, de l’enfance à l’âge adulte. Quel personnage extraordinaire et pourtant si humble que cette enfant solitaire qui explore le monde avec une honnêteté et une curiosité qui mettent du baume au cœur à chaque page. Et puis c’est une ode à la créativité, à l’indépendance, à la puissance féminine mais aussi un hommage vibrant à la nature à laquelle nous appartenons, à travers cette ribambelle d’animaux qui peuplent la vie et l’œuvre de notre héroïne. Difficile à résumer ce roman, fausse autobiographie, pièce de théâtre, illustré des magnifiques aquarelles de Philippe Dumas. Mais tellement agréable à savourer ! Un délice !
Miss Charity, Maire-Aude Murail, L’école des loisirs, 2016.
L’avis d’Isabelle par là, celui de Linda et celui de Lucie. Linda a même chroniqué son adaptation en BD par ici et ici.
Et si le coeur vous en dit de (re) découvrir les romans de Marie-Aude Murail, on lui avait consacré un billet « Nos classiques préféré.e.s » par là-bas !
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De son côté, Héloïse – Ileautresor a aimé un album qui lui a évoqué la rentrée et l’automne. Dans Chez Bergamote, l’automne apparaît avec des feuilles colorées juchées sur le sol tout autour de la maison. Tout est calme dans le jardin : un tableau de toute beauté. Qu’est-ce qui se passe ? Pas grand-chose pourtant. Juste une ambiance automnale. Le chat de la maison se tient sur le pas de la porte, à l’entrée du jardin.
Et cependant, une grande poésie d’échappe de ces petits moments juste ces instants du quotidien mais qui parlent du bonheur, tout simplement. Un enfant passe du temps chez Bergamote, ses deux chats et ses trois chatons. Il joue à cache-cache dans le jardin tout près du vieux pommier puis prend son goûter avant que son père vienne le chercher.
Junko Nakamura parvient à évoquer avec justesse ces instants de bonheur de façon fugitive, avec délicatesse. Un album délicieux !
Chez Bergamote, Junko Nakamura, Éditions MeMo, 2023.
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Cet été, Héloïse a tenté de diminuer sa pile à lire avant la rentrée littéraire et ses nombreuses sorties alléchantes. Elle a fait de belles découvertes, de jolies relectures pour son billet d’été, a continué quelques séries qu’elle apprécie énormément, comme Pallas, de Marine Carteron, ou Crookhaven, de JJ Arcanjo. Parmi elles, le très émouvant Et derrière nous le silence, de Nancy Guilbert, paru en aux éditions Gulfstream. Dans ce roman ado, trois adolescent.es aux prises avec ce qu’il y a de pire. La violence, le harcèlement, l’emprise, l’égoïsme. Trois adolescents confrontés à de la violence, au sein même de leur famille.
Un ouvrage qui aborde avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité des thématiques difficiles. Un texte qui a énormément ému Héloïse, tant par la souffrance que vivent ses personnages, que par la résilience nécessaire à surmonter ces épreuves. Un peu comme dans Gazelle punch, un autre roman de l’autrice qu’elle a apprécié, l’autrice évoque le pire, mais aussi la reconstruction. Et derrière nous le silence est une lecture abrupte, bouleversante. Pour briser la loi du silence et réparer.
Et derrière nous le silence, de Nancy Guilbert. Ed. Gulfstream, février 2022.
Côté album, C’est Fermez la porte !, de Koen Van Biesen aux éditions Obriart, qui a conquis la famille d’Héloïse. Ses enfants ne se lassent pas de relire cet ouvrage interactif et bourré d’humour. À l’intérieur : deux chiens, qui essaient de lire et de travailler dans la brasserie Bouledogue. Mais quelqu’un a laissé la porte ouverte… Laissant entrer la pluie… et pas seulement !
Fermez la porte ! est un excellent album, aux airs surréalistes, qui joue avec le lecteur. Dans chaque double-page, des détails cachés rendent la lecture encore plus folle et plus fun. Le comique de répétition joue son effet, tout comme les visages expressifs des personnages : on sourit, on rit, et on en redemande !
Fermez la porte ! de Koen Van Biesen. Ed. Obriart. novembre 2023
Peu de lectures jeunesse pour Blandine cet été, mais ces trois-là lui restent au cœur !
Blandine aime les abécédaires et leur diversité. Ici Emilie Vast, de son dessin aussi épuré que précis, allie à chaque lettre un animal, un verbe et un végétal, avec un vocabulaire riche et recherché, pour le plus grand bonheur des petites et grandes oreilles !
Alphabet des plantes et des animaux. Emilie VAST. Editions MeMo, novembre 2017
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Un album au dessin clair et léger qui accompagne des pensées empreintes de poésie sur le monde qui nous entoure et qui nous impacte comme nous relie. C’est sobre, doux, beau.
Presque soi. Martine DELERM. Editions du Seuil, mars 2023
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Une histoire d’amour adolescente, deux rêves à accomplir, un récit d’ouverture et d’acceptation. Car Joanna est en fauteuil roulant et rêve de danser. Swann lui, adore la guitare et vient d’acquérir celle qu’il convoite depuis tant de temps. L’écriture douce et sensible d’Annelise Heurtier nous propulse auprès d’eux et nous fait ressentir toutes leurs émotions. Un très beau roman !
Envole-moi. Annelise HEURTIER. Casterman Jeunesse, mars 2021
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Et vous, quelles belles découvertes avez-vous faites cet été ?
Après le billet d’Hélolitlà sur la reconstruction par le sport la semaine dernière, Héloïse – Ileautresor se propose de poursuivre sur ce thème en insistant sur le lien à l’animal. Et pas n’importe lequel car il s’agit de chevaux. L’équitation est un sport qui permet de pratiquer un exercice physique mais aussi de suivre et de réguler le flot de ses émotions. Cela permet d’instaurer une complicité avec sa monture. Sinon, un cheval a tôt fait de s’emballer et d’emporter son cavalier.
Cependant, le sport équestre n’est pas sans risques… Mais il permet aussi de surmonter bien des difficultés justement grâce à ce lien avec le cheval : en équitation, entraînement et exercices moteurs sont profondémement liés à l’affection que le cavalier éprouve pour le cheval. Vous l’aurez compris, cette semaine, Héloïse – Ileautresor a décidé de mettre ce sport au cœur de son billet d’été. Car elle est persuadée que le sport équestre peut ainsi favoriser la reconstruction après un accident de la vie et permet de rebondir.
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Le mystère de Lucy Lost de Michaël Morpurgoest un roman qui lui a beaucoup plu. Un homme des îles Scilly (au Sud de l’Angleterre), évoque sa grand-mère, surgie de la mer comme une sirène…
Dans son récit, Jim, un pêcheur, part pêcher avec son fils Alfie . Il ramène à la maison une petite fille inconnue, silencieuse , qui ne parvient à dire qu’un mot : Lucy… Tout un mystère l’entoure. Cette fillette semble avoir été particulièrement éprouvée par un événement inconnu. Pourquoi était-elle seule, sur l’île St-Helen ? Planter le décor dans les îles de Cornouailles convient parfaitement pour suggérer le mystère qui entoure Lucy, trouvée en mai 1915. Lucy peine à reprendre des forces. Qu’a-t-elle vécu ? Qui est-elle vraiment ? Le mystère perdure autour d’elle.
Alfie prend soin de Lucy. Petit à petit il se crée des liens d’amitié solides entre Lucy et Alfie. Cependant, Lucy semble vraiment désorientée : elle était égarée sur une île, mais aussi touchée par un profond choc émotionnel qui l’a ébranlée intérieurement. Toutefois, Lucy trouve une thérapie avec un cheval apparemment indomptable. Personne n’arrive à le monter… sauf elle. En chevauchant cette monture sauvage, elle réussit à traverser le passage rempli d’eau qui sépare l’île de l’école.
Ce récit, rempli d’énigmes de bout en bout du récit, est l’un des romans de Michael Morpurgo qu’Héloïse préfère.
Le mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo, Folio junior, 2018.
Dans Le murmure des chevaux, Charlotte Bousquet raconte une reconstruction de soi après des accidents de la vie. Le récit suit en particulier le flot des émotions et des rêves (en italiques dans le texte).
Valentin, un jeune garçon aime les chevaux depuis son enfance. Il assiste à la naissance d’une pouliche, Dona, en presence de sa mère.
Le lecteur retrouve Valentin plusieurs années après, et le sort s’est acharné sur l’adolescent. Suite à un accident, sa mère a disparu. Depuis, Valentin s’est progressivement éloigné de son père devenu distant. L’adolescent se retrouve en apprentissage dans une filière avec des chevaux. Mais son entourage, dur et sévère, refuse toute émotion lorsqu’il n’ouvre pas la porte à la violence… Il n’est alors pas question de faire appel à des émotions positives. Or, face au refus de toute sensibilité, un nouvel accident survient. Comment s’en sortir ? Comment rebondir ? Quel chemin prendre après que le monde se soit écroulé ?
Le roman est alors le récit d’une reconstruction de soi après des accidents de la vie. Il indique que suivre le fil de ses émotions et se faire confiance peut être une solution : en aiguillant sa vie comme on le souhaite profondément – avec une orientation que l’on a à cœur, et en donnant un sens à sa vie – en dépit des obstacles rencontrés précédemment.
Héloïse a aimé le fait que le récit suive le flot des émotions et des rêves, que parfois les rêves du garçon et de la jument se rejoignent et se mêlent… L’une des originalités de ce livre tient à la multiplicité des points de vue qui ne font plus qu’un – comme pour devenir centaure – homme / cheval. Ce sentiment unique lorsqu’on est à cheval de faire « lien » avec son cheval dans la nature… que ce soit sur une plage de sable ou « dans le royaume des « steppes et [du] vent » »
Un beau roman sur la résilience et le fait de reprendre confiance en soi.
Le murmure des chevaux, Charlotte Bousquet, Scrineo, 2021.
Comme Le murmure des chevaux, Tempête au haras débute par la naissance de la pouliche Belle Intrigante. Mais ici, il est question d’une naissance simultanée entre la jument et un jeune garçon, Jean-Philippe. Celui-ci vit en effet dans un haras et depuis sa naissance, il a besoin d’être près de la pouliche.
Jean-Philippe assiste ainsi à la naissance d’autres poulains de la jument : comme celle de Tempête -justement nommé car il est né pendant un orage.
Toute sa jeunesse, Jean-Philippe n’a qu’un rêve : devenir jockey. Alors que son père, éleveur de chevaux, souhaite surtout avoir un « crack » : un trotteur qui gagne à la course.
Mais l’accident survient : Jean-Philippe ne peut plus tenir sur ses jambes. Pour l’adolescent, comment réaliser son rêve ? Mais il n’est pas dénué d’ingéniosité et a plus d’un tour dans son sac…
En dépit de l’accident, ce roman rempli d’humour montre qu’il ne faut pas renoncer à réaliser ses rêves, même les plus fous… Avec de la détermination, l’équitation peut permettre de continuer à vivre et aussi de se dépasser.
Tempête au haras, Chris Donner, L’école des loisirs, 2012.
Certain(e)s rêvent d’équitation mais ne peuvent en faire : question de condition sociale ou d’époque – comme dans Un cheval de rêved’Evelyne Brisou-Pellen.
Marie se rend à l’école en sabots. Top, Top ! Elle aime entendre le bruit des sabots qui claquent sur le chemin. Fille de paysans bretons, à neuf ans, elle part tôt le matin pour franchir les cinq kilomètres qui la séparent de l’école… Il fait froid. Elle passe par de petits chemins, par la lande, souvent dans la nuit et le froid l’hiver ; mais elle ne se plaint pas : elle mesure sa chance d’aller étudier… Elle sait bien pourquoi elle va à l’école : elle aime apprendre, lire, écrire, compter. Elle redoute cependant les mauvaises rencontres : surtout celle d’Amboise qui la rudoie pour s’amuser ; il la malmène souvent quand il la voit. Aussi rêve-t-elle d’enfourcher un cheval pour aller à l’école… Marie n’aurait alors plus de souci. Elle chevaucherait alors par monts et par vaux … en toute liberté ! Il n’y aurait plus alors à redouter de croiser Amboise. Mais ce n’est pas n’importe quel cheval vers lequel vont les pensées de Marie : celui qu’elle préfère, c’est un beau cheval noir qu’elle voit dans le pré du château. En secret, elle l’appelle Dragon noir. Un jour Marie n’y tient plus : elle enfourche le cheval noir et c’est l’accident ! Que lui arrivera-t-il encore ?
Héloïse a bien aimé l’histoire de cette jeune bretonne qui se rend à l’école en sabots – comme sa mère autrefois. Elle va par les chemins de terre, elle a son jardin secret même si cela lui semble un projet irréel loin de ce qui est possible à une fille de fermier. Une belle histoire pour celles et ceux qui aiment le cheval et la Bretagne, lu d’une traite lors de congés dans cette belle région.
Dans ce dernier roman, le cheval apparaît comme un rêve mais aussi comme au solution face au harcèlement de Marie par un des autres enfants de l’école.
Un cheval de rêve, Evelyne Brisou-Pellen, Nathan, 2022.
Ainsi, au-delà d’un simple sport, l’équitation est une école de maîtrise de soi. L’équitation place l’accent sur le lien entre le cavalier et sa monture. Le cavalier emprunte ainsi un chemin qui permet de se reconstruire, de franchir obstacle après l’obstacle, et de mieux rebondir…
Cette activité peut donc aider à surmonter les complications de la vie… et devient thérapie. Elle permet la reconstruction et peut permettre d’accéder à la résilience… Et vous, quels sont vous livres préférés sur le rétablissement par l’équitation ?
Pour accompagner les Jeux Olympiques puis Paralympiques, nos billets d’été seront consacrés au sport ! Les listes de livres mettant en scène des sportifs étant nombreuses, nous avons choisi de présenter les nôtres sous un angle un peu différent.
Cette semaine, pour donner le coup d’envoi de cette thématique, Lucie vous propose de découvrir une sélection de romans consacrés à des coureurs ayant utilisé leur sport pour résister.
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Biographies romancées
Jessie Owens est une figure mythique des J.O. et de la course. Athlète à la peau noire dans un pays qui pratique encore la ségrégation, il traverse l’atlantique pour aller s’imposer dans un stade allemand sous les yeux d’Adolf Hitler. Son histoire est une ode à l’abnégation et à l’humanité puisqu’il profitera de son séjour pour sympathiser avec Luz Long, coureur allemand farouchement opposé aux idées nazis. De retour aux USA auréolé de ses quatre médailles d’or, il devra emprunter l’entrée de service pour rejoindre la soirée organisée en l’honneur des athlètes américains, et le président Franklin D. Roosevelt (alors en pleine campagne électorale) refusera de le féliciter de vive voix.
Jesse Owens Le coureur qui défia les nazis, Élise Fontenaille, Rouergue, 2020.
Sohn Kee-chung a remporté la médaille d’or du marathon aux J.O. de 1936. Ceux-là même où Jesse Owens a brillé. Et leur parcours a une autre similitude : si la médaille du marathonien figure au palmarès du Japon, il est en réalité coréen. Mais voilà, à l’époque son pays est envahi par les japonais et n’a plus d’existence légale. Courir alors que l’on est considéré comme un sous-homme par certains de ses compatriotes, voilà une idée qui doit être familière à l’athlète américain. Jusqu’à sa mort Sohn Kee-chung se battra pour que sa médaille soit attribuée à la Corée, sous son vrai nom (les japonais l’avaient renommé Son Kitei). Ce sera chose faite en 2011, 9 ans après son décès.
Le garçon qui courait, François Guillaume Lorrain, Sarbacane, 2017.
Les athlètes qui ne gagnent pas méritent tout autant que l’on raconte leur histoire. L’important c’est de participer, et en l’occurrence, de résister. Saamiya Yusuf Omar en est un exemple frappant. Spécialiste du sprint, la coureuse d’origine somalienne avait foulé le stade Olympique de Pékin en 2008. Elle était arrivée dernière du 200 m, mais son exploit était ailleurs : être l’une des deux seuls représentants son pays lors de cette manifestation, alors qu’il était dominé par les fondamentalistes islamistes. Elle est décédée en 2012 en tentant de traverser la Méditerranée pour trouver un entraîneur en vue des Jeux Olympiques de Londres, victime parmi tant d’autres des « charrettes de la mer ».
Je m’étais énormément entraînée et je voulais à tout prix gagner.
Gagner pour moi, gagner pour montrer à tout le monde que la guerre ne pouvait pas tout arrêter, gagner pour faire plaisir à aabe et à hooyo.
p.55
Ne me dis pas que tu as peur, Giuseppe Catozzella, Seuil, 2014.
Dans La fille d’avril, Annelise Heurtier donne la parole à Catherine qui raconte à sa petite fille son quotidien dans les années 1960. À l’époque, les filles ne font pas de sport et il est admis que courir fait pousser les poils partout (y compris sur le visage) et rend stérile. Mais voilà, Catherine a pris goût à la course et refuse de se soumettre aux préjugés de son temps. Une détermination qui va la pousser à remettre en cause la place de la femme dans la société.
La fille d’avril, Annelise Heurtier, Casterman, 2018.
Une histoire de transmission entre grand-parent et petit-enfant tend aussi l’intrigue du Garçon qui courait plus vite que ses rêves. La vie de Solomon prend une direction tout à fait inattendue le jour où son grand-père décide de partir avec lui pour Addis-Abeba. Cela représente tout de même une marche de plus de 30 km, mais il est ravi de l’opportunité car ce séjour correspond au retour des athlètes éthiopiens médaillés aux Jeux Olympiques. Or, Solomon adore courir, et il va avoir l’occasion de montrer ses capacités tout en découvrant un pan de son histoire familiale. Elizabeth Laird montre avec ce roman que, loin d’être seulement une fuite en avant, la course peut permettre de montrer son courage et de réaliser son destin.
Ce jour-là, j’appris la plus importante de toutes : courir ne dépend pas que de vos jambes et de vos bras. Certes, ce sont eux qui font le travail (vos jambes surtout), mais ce qui compte réellement, c’est ce qui se passe dans votre tête.
p.115
Le garçon qui courait plus vite que ses rêves, Elizabeth Laird, Flammarion, 2016.
Dans Une fille de…, Jo Witek nous présente Hanna qui court pour fuir les commentaires injurieux sur sa mère, mais surtout pour se forger un corps fort. Un corps qui lui obéit parfaitement et dont personne ne pourra abuser contre son gré. La ténacité de cette jeune fille vient de l’histoire de sa mère qui a subit mensonges, violences et abus de toutes sortes de la part d’hommes malintentionnés. Elle court aussi vers un avenir qu’elle se trace elle-même par son travail et sa résistance.
C’est aussi la fuite de son passé qui pousse Castle (alias Ghost) à courir dans Go ! Ghost de Jason Reynolds. Son père, alcoolique et violent, est en prison. Sa mère peine à joindre les deux bout avec son emploi de cantinière. Et Ghost a cette colère en lui qu’il ne parvient pas à contrôler et qui le pousse à multiplier les « incidents » au collège. Jusqu’à ce qu’il pose le pied sur une piste d’athlétisme. L’entrainement va lui permettre de reprendre confiance en lui et de trouver des personnes sur lesquelles il peut compter. Mais cela suffira-t-il à l’empêcher de replonger ?
Le héros de Cours ! de Davide Cali est confronté à une situation similaire. En colère contre son père parce qu’il a quitté sa famille, contre sa mère et ses frères, frustré par sa pauvreté et la racisme qu’il subit dans son « école des Blancs », Ray passe son temps à se battre. Mais voilà qu’après avoir été confronté à des adultes le punissant sans chercher à comprendre il rencontre un proviseur qui va lui proposer de courir pour apprendre à canaliser son énergie. Éloge du sport comme pédagogie : il permet non seulement d’évacuer la colère mais aussi d’apprendre le goût de l’effort et de reprendre confiance en soi. Et Ray d’échapper à un destin tout tracé pour devenir un champion. Les magnifiques illustrations de Maurizio A.C. Quarello portent un récit plein d’espoir.
Cours !, Davide Cali, illustrations de Maurizio A.C. Quarello, Sarbacane, 2016.
Comme vous avez pu le constater au travers des deux articles que nous lui avons consacrés (un entretien et une présentation des romans de notre auteure essentielle), sous le Grand Arbre nous sommes fans de l’écriture vive et pétillante de Flore Vesco. Ses thématiques et son attention à la langue nous emportent systématiquement.
Systématiquement ? Nous avons voulu le vérifier, et nous sommes donné rendez-vous pour discuter de son dernier roman, De délicieux enfants !
De délicieux enfants, Flore Vesco, L’école des loisirs, 2024.
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Héloïse : Était-ce le premier Flore Vesco que vous lisiez ? Aviez-vous des attentes particulières avant de le commencer ?
Isabelle : Pour ma part, je suis une fan de la première heure et je lis tous les romans de cette autrice. Elle pourrait revisiter l’annuaire que je serais sur les rangs ! Donc évidemment, j’ai mis cette lecture au programme des lectures familiales dès l’annonce de la parution du roman, sans même avoir besoin de lire le résumé. Donc pas d’attente particulière, j’y suis allée en toute confiance !
Lucie : J’ai découvert Flore Vesco avec L’estrange malaventure de Mirella grâce aux copinautes du Grand Arbre. Je crois qu’il ne m’en manque qu’un (celui sur Gustave Eiffel) et je les attends chaque fois avec impatience !
Héloïse : J’ai découvert Flore Vesco avec De cape et de mots (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé l’adaptation BD), mais je n’ai pas encore lu tous ses ouvrages. Cela dit, je n’ai pas hésité une seule seconde avant de l’acheter ! Pas d’attentes particulières non, je me régale à chaque fois avec ses jeux de mots, et sa plume virevoltante.
Colette : J’avais déjà lu Louis pasteur contre loups garous (mon préféré parce que j’y ai appris beaucoup de choses scientifiques) Gustave Eiffel et les âmes de fer, D’or et d’oreillers et le flamboyant DeCapes et de mots. J’adore le style de cette autrice qui ne cesse de réinventer la langue à l’aune de l’histoire des mots tout en reconstruisant des univers historiques hyper solides. Je n’avais qu’une seule attente : retrouver le plaisir incroyable de mes précédentes lectures.
Isabelle : Je te rejoins sur tout : la densité des décors historiques, son usage incroyablement créatif de la langue et la surprise, toujours au rendez-vous. Il me semble que l’une des caractéristiques les plus fascinantes de ce roman est son ambiguïté qui commence dès le titre qu’à chaud, mes moussaillons et moi n’avons pas compris pareil. Quel effet vous a-t-il fait ?
Lucie : Quand on connaît le goût pour la langue et les doubles sens de Flore Vesco, un titre pareil ne peut qu’attirer l’attention ! Surtout avec ces mains qui s’approchent subrepticement de cette jeune fille sur l’illustration ! D’un premier abord, ça pourrait presque être un titre à la Comtesse de Ségur, dans le sens « délicieux » agréables, bien élevés. Mais on ne peut ignorer le sens associé à la nourriture, synonyme de « succulent » !
Isabelle : Ha ha, tu as raison, il y avait un roman de la Comtesse de Ségur qui s’appelait Les Bons enfants ! Très drôle comme parallèle.
Héloïse : Ah le titre… Dès le début, j’ai pensé à une histoire d’ogre. Mais effectivement, ce terme de délicieux peut être compris dans tellement de sens différents !
Colette : Un monde mi cruel mi gourmand s’est ouvert à mon imaginaire dès le titre. J’ai tout de suite pensé à l’univers des contes, des ogres, des ogresses et des ogrions ! Je venais de terminer la lecture de L’Ogrelet de Suzanne Lebeau avec mes élèves de 6e alors peut-être que cela a joué sur mon horizon d’attente.
Isabelle : je suis plus naïve que vous, je n’y ai pas pensé tout de suite. Alors que pour mes moussaillons, il n’y avait pas l’ombre d’un doute, comme pour vous : les enfants allaient être dégustés.
Héloïse : En parlant de la couverture, moi c’est ce rouge qui m’avait interpellée, c’est une couleur forte, qui renvoie à beaucoup de symboles (la passion, le sang, le feu…). C’était pareil pour vous ?
Colette : j’adore cette couverture ! Je la trouve d’une puissante féminité. Il y a quelque chose de très ambigu dans le choix de la couleur et des motifs qui se dessinent à travers elle. Danger et beauté entremêlés. Vie et mort. On sent dès la couverture qu’on va toucher à un récit qui se jouera de questions existentielles.
Lucie : Bien sûr ! Cette couverture attire immédiatement l’œil. D’ailleurs on retrouve cette couleur absolument partout dans le roman. Flore Vesco s’en sert pour créer une sorte de jeu de piste très ludique. D’autant que là encore elle joue sur toutes les nuances et les tous les symboles possibles associés à cette couleur.
Isabelle : La couverture reflète toute l’ambiguïté que nous évoquions à l’instant. Elle est sensuelle et effrayante. Comme tu y fais allusion Héloïse, le rouge est la couleur de la sensualité, mais aussi celle du sang qui coule lors des meurtres mais aussi lorsque les femmes ont leurs règles, un motif récurrent que l’on trouve sous une forme symbolique dans les contes.
Séverine : Cette couverture m’a envoûtée ! Je la trouve à la fois effrayante (ces mains crochues et menaçantes) et très sensuelle, oui, effectivement. Et ces variantes de rouges m’évoquent bien les différents niveaux de lecture qu’on peut avoir : rouge sang, rouge passion, rouge du feu ardent…
Colette : C’est fou, je n’avais pas vu les mains dont vous parlez. Pour moi il s’agissait de racines d’arbre.
Héloïse : Je ne les ai pas vues au début non plus, c’est après qu’elles m’ont sauté aux yeux !
Isabelle : Ta réaction Colette le confirme : Le double-ton était donné dès la couverture ! Le roman s’ouvre sur un prologue lui aussi assez particulier : qu’avez-vous ressenti à sa lecture ?
Héloïse : Un grand « Waouh ! Ça démarre fort ! ». Flore Vesco prend dès le début le contrepied des contes, et joue avec nous, j’adore !
Séverine : je me suis demandé, sans mauvais jeu de mots, à quelle sauce nous allions être mangé.es ! Le ton est brut, sans ménagement, et je me suis vraiment projetée à la place de ces enfants qui, dans un mélange d’appréhension et de curiosité, attendent avec impatience l’histoire qui va leur être racontée. Je visualisais vraiment la scène !
Colette : Le ton particulièrement provocateur du prologue qui se joue à la fois de la figure traditionnelle de la sorcière et de celle de la grand-mère donne le ton dès les premières pages. Il va être question de Petit Poucet, de Perrault mais surtout de subversion et de transgression. On avance en territoire connu mais on sait d’avance que tout cet univers va être chamboulé.
L’une des très nombreuses versions du Petit Poucet, adapté de Charles Perrault par Marie-Hélène Delval et illustrée par Ulises Wensell, Bayard éditions, 2021.
Lucie : Il m’a fait penser à celui de D’Or et d’oreillers dans le sens où on a une narratrice (j’aime cette référence aux conteurs d’antan) qui annonce d’emblée que cette histoire sera différente des « niaiseries » habituelles et se place dans le rôle de celle qui va enfin dire la vérité sans fard. Le tour avec un franc parler et un humour (noir) très caractéristique de l’écriture de Flore Vesco.
Isabelle : c’est assez drôle la manière dont elle annonce que l’histoire ne convient pas aux « jeunes âmes », qu’il y aura des tripes, des larmes et des morts. Évidemment, dès que je leur ai lu ça, mes garçons n’ont eu qu’une envie : se jeter avidement sur la suite. Vous êtes plusieurs à avoir évoqué les contes, matériau de prédilection de Flore Vesco. Si on en croise plusieurs dans ces pages, le principal reste Le Petit Poucet. Y avez-vous tout de suite trouvé vos repères ? Pour ma part, je n’ai pas trouvé cela évident tant l’histoire est racontée différemment et je me retrouve dans l’idée exprimée par Colette que cet univers a été “chamboulé”. Est-ce que vous auriez envie de parler des procédés utilisés par l’autrice et de la manière dont ils ont influencé votre lecture ?
Colette : L’un des procédés que j’ai trouvés le plus efficace est l’organisation en texte choral de la narration. En effet, on ne s’attend pas du tout à entendre la voix du père, de la mère et surtout des six enfants, qui sont comme invisibilisés dans le conte de Perrault. Même si cette structure m’a rappelé L’enfant océan de Jean-Claude Mourlevat qui reprend lui aussi le conte du Petit Poucet, le génie de Flore Vesco est de garder le cadre temporel imprécis propre au conte tout en y introduisant une véritable dynamique romanesque. On est vraiment toujours à la limite de ces deux genres dans ce récit, encore plus me semble-t-il que dans ses autres romans inspirés par l’univers des contes.
Isabelle : Là-dessus, j’ai trouvé que De délicieux enfants se démarquait. L’estrange Malaventure de Mirella nous entraînait dans les recoins les plus sombres du Saint empire romain germanique, D’or et d’oreillers dans l’Angleterre victorienne. Ici, comme tu le dis, on reste plus proche du registre intemporel des contes. Je me suis demandé si j’avais affaire à une famille survivaliste qui vivrait en marge de la société, mais non, nous sommes dans une forêt de contes et il y a peu de références qui nous permettraient de nous orienter.
Lucie : On retrouve la cabane dans les bois, les parents, les sept enfants dont le dernier un peu à part… J’ai donc retrouvé certains marqueurs mais j’ai été très surprise (et enchantée) par le virage pris par l’auteure. Elle bouscule les attentes du lecteur, c’est assez jouissif ! Je rejoins Colette, la multiplicité des narrateurs est vraiment un ressort intéressant de ce point de vue là. Comme toi Isabelle je me suis demandé dans quel contexte historique se tenait cette histoire. Il m’a d’ailleurs fortement évoqué le film Le Village dans la volonté de s’exclure de la société. (et la couleur rouge a aussi un rôle spécifique dans ce film !) Mais cela ne m’a pas gênée outre mesure.
Héloïse : Je suis d’accord avec vous, cette narration à plusieurs voix est très intéressante. On a bien une famille avec sept enfants au départ, mais justement, on se rend vite compte que cette famille diffère de celle du Petit Poucet. On est en pleine forêt, toute la famille a faim mais … Dès le début, on comprend que ce père n’abandonnera jamais ses enfants. C’est difficile d’en dire plus sans trop en dévoiler non plus !
Colette : oui Héloïse, je te rejoins, difficile d’en dire plus mais le ressort le plus intéressant est quand même la méga-giga-surprise qui nous attend quand on vient frapper à la porte de nos protagonistes !
Héloïse : Mais oui, je ne m’y attendais pas du tout ! Et c’est aussi ce qui fait le charme de cet ouvrage, je me suis totalement laissée « embarquer » dans des situations que je n’avais pas vues venir.
Isabelle : Vous vous en sortez très bien pour parler du roman sans dévoiler ce qui serait dommage ! Je trouve qu’un autre aspect déstabilisant, c’est la détermination avec laquelle le roman met en lumière ce qu’on n’a pas l’habitude de voir en littérature (jeunesse ou pas). Les choses les moins ragoûtantes, les plus pulsionnelles, effrayantes ou jouissives. Les corps.
Colette : Carrément ! C’est en quoi j’ai trouvé ce récit tellement moderne et tellement féministe ! Les corps, les désirs, les plaisirs sont au cœur de la rencontre. Sur ce point là, il y a des liens avec les thématiques explorées dans D’or et d’oreillers mais finalement d’une manière plus essentielle, plus “primitive”.
Isabelle : Tu parles des plaisirs et de la sensualité mais il est aussi question de corps qui ploient, se déchirent, allaitent, restent mutilés par les épreuves de la vie. Il est aussi et surtout question de faim dans ces pages, un sujet qui, s’il est courant dans les contes traditionnels, n’est pas abordé si souvent de nos jours en littérature jeunesse.
Lucie : Nous sommes conviés dans une famille qui aime manger, les corps sont libres, forts. De bons vivants qui parlent sans tabou des fluides naturels et corporels mais aussi des envies, des besoins et des pulsions. Je trouve que cela correspond parfaitement à leur rapport à la nature qui les entoure. C’est très sain !
Isabelle : Tout de même, je ne dirais pas “de bons vivants”. Ils meurent presque de faim !
Héloïse : Oui, et puis notre protagoniste est adolescent. Le corps, ses changements, la découverte des désirs, l’éveil à la sensualité, c’est un cap de cette période.
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Un bonus pour celles et ceux qui ont DÉJÀ lu le roman. Pour les autres, revenez après l’avoir dévoré : attention spoilers !
Isabelle : Le récit prend une autre tournure au moment où l’on découvre que les sept enfants dont on parle sont des filles. Des filles mais qui ont grandi en marge de la société et se sont développées à leur guise, libres de toute attente sociale : c’est quand même génial, non, cette expérience de pensée qui imagine ce que deviendraient des jeunes filles élevées à la sauvage, loin de tous les carcans genrés ?
Héloïse : Oui c’est une question que j’avais mis de côté sans savoir si on pouvait en parler, c’est quand même une des “révélations” du roman.
Lucie : Il aurait vraiment été dommage de ne pas aborder ce sujet. Il se trouve que j’ai lu un certain nombre de romans qui jouent sur le genre des personnages récemment, et je trouve qu’ici c’est non seulement très bien fait en surtout extrêmement pertinent. Et oui Isabelle ! Ce qui est génial c’est qu’elles se comportent donc sans se conformer à un quelconque rôle et que, spontanément, le lecteur pense avoir affaire à des garçons. Non seulement parce que les marqueurs du Petit Poucet sont présents mais aussi parce qu’elles chassent, coupent du bois… Rôles traditionnellement associés aux garçons. Et le lecteur d’être pris au piège des stéréotypes !
Colette : c’est difficile en effet de ne pas aborder cette manipulation de l’autrice car la majorité du texte va s’intéresser à la question du genre me semble-t-il. Toute l’épaisseur de la réécriture du conte repose sur cette “inversion” des genres des personnages principaux. Et comme toi Lucie, j’ai trouvé qu’ici cela faisait le sel même de la narration alors que par exemple dans Sous ta peau le feu de Séverine Vidal où l’autrice joue aussi sur l’effet révélation du genre de son personnage principal au milieu du livre, c’était un “prétexte” pour aborder la question de la sexualité alors qu’ici cette inversion permet d’aborder toutes les questions d’éducation liées au genre.
Lucie : Justement, avez-vous remarqué à quel moment nous prenons connaissance du sexe des « enfants » ?
Colette : C’est au moment où on vient frapper à leur porte ! Quelle judicieuse trouvaille qui joue encore une fois avec le conte tout en le détournant puissance 1000.
Isabelle : C’est vrai que c’est assez génial parce qu’à ce moment-là, on réalise qu’on est bien dans le conte qu’on connaît, mais pas du tout là où on croyait !
Colette : Et d’ailleurs, c’est là où j’ai commencé à avoir peur pour nos héroïnes… car justement du coup je m’y étais attachée et je savais ce qui allait leur arriver ! Malheur ! Mais en même temps, je goûtais avec délice aux manipulations de l’autrice en me demandant où elle pouvait bien vouloir nous amener !
Héloïse : Oui, c’est un regard masculin qui va nous dévoiler cette surprise. Un regard qui juge, qui condamne cette liberté.
Colette : C’est très intéressant que tu parles de regard masculin Héloïse, j’entendais encore ce matin Iris Brey spécialiste du female gaze (et donc du male gaze) en parlait pour ce qui concerne le cinéma et les séries mais tu as raison, ici aussi c’est le même procédé : avec l’irruption du masculin, le jugement débarque !
Héloïse : Oui, c’est là que l’on quitte “l’innocence” pour notre famille. Les enfants sont confrontés aux stéréotypes, à un regard malsain, qui veut tout régenter, contrôler…
Lucie : En effet, c’est le regard masculin qui révèle le sexe des filles, par contraste. Avant de rencontrer ces garçons, ce sont des enfants. Rencontrer ces enfants différents d’elles leur fait prendre conscience de leur sexe, et changer totalement de comportement. C’est un peu ce que je voulais dire quand je parlais de « s’exclure de la société » : les parents ont voulu préserver leurs enfants des préjugés en les isolant, mais la société frappe à leur porte (au sens propre) et les ennuis arrivent ! Puisque nous avons décidé de parler des filles, nous pouvons aborder la couleur rouge des règles, peu présentes en littérature jeunesse. Qu’en avez-vous pensé ?
Isabelle : J’avoue que je n’ai pas trop compris pourquoi les règles jouaient un rôle aussi important dans l’histoire. Mais j’imagine que c’est une sorte de symbole de l’âge de l’adolescence qui va de pair avec la fin de certaines illusions, la naissance de désirs et l’envie de s’émanciper.
Colette : C’est aussi une question qui permet de distinguer Tipou de ses sœurs, tout en symbolisant comme vous l’avez souligné ces deux âges de la vie que sont l’enfance et l’adolescence. Et avec l’adolescence, ce nouveau rapport à l’autre, à celui qu’on désire, dont on se montre curieuse, curieux.
Héloïse : Les règles sont aussi parfois mentionnées comme symbole de la puissance féminine.
Lucie : Je l’ai aussi pris comme une entrée dans l’adolescence et donc dans la séduction et le désir dont vous avez déjà parlé. Question essentielle s’il en est au vu de la suite des péripéties ! Pour une fois les héros de contes ne sont pas asexués (même si nombre de contes parlent en réalité de sexualité de manière détournée). Tu as raison Héloïse ! Et cette puissance prend tout son sens quand on comprend finalement qui est réellement cette famille.
Héloïse : oui, et avec la rencontre avec la marraine…
Lucie : J’ai trouvé ce personnage de marraine particulièrement intéressant (et peut-être même sous exploité, j’aurais aimé en savoir plus sur ses motivations). Avez-vous envie de parler de ce personnage ?
Colette : Personnellement, c’est le personnage qui m’a laissé le plus incrédule… Je n’ai pas bien compris son rôle dans l’histoire – car là par contre on s’éloigne clairement du Petit Poucet. Mais je suis curieuse de découvrir vos analyses !
Isabelle : Tout comme toi, Colette.
Héloïse : oui, là on trouve des références à Hansel et Gretel et au Chat Botté… Elle a un côté sorcière toute-puissante, bienfaitrice mais aussi dangereuse.
L’une des tout aussi nombreuses versions de Hansel et Gretel, Jacob et Wilhelm Grimm illustré par Anthony Brown, L’école des loisirs, 2001.
Isabelle : Effectivement, elle tient plus de la sorcière que de la marraine la bonne fée. Mais je n’ai pas trop compris ses motivations.
Lucie : Voilà, j’aurais aimé mieux la comprendre. Comme Héloïse, j’ai tout de suite pensé à la sorcière d’Hansel et Gretel. Mais il me semble que le personnage fait sens avec le discours féministe (la figure de la sorcière a le vent en poupe). A vrai dire, je me suis immédiatement demandé si elle n’était pas la narratrice du prologue. Elle a un côté marionnettiste avec des buts obscurs mais qui paraissent essentiels à ses yeux. Elle est cruelle mais pousse les gens à réaliser leur destinée.
Héloïse : Pour moi c’est la même personne.
Isabelle : Mais oui, pour moi aussi, c’est bien elle. On comprend à la fin du roman comment la cicatrice mentionnée dans le prologue s’est formée.
Héloïse : C’est cela, avec l’épilogue, la boucle est bouclée.
Lucie : Parmi la quantité d’éléments traditionnels du conte que Flore Vesco bouscule, il y a aussi la place laissée aux parents. Habituellement absents voire atroces, ils sont ici attentifs et aimants. Pour être honnête je crois que ce sont mes personnages préférés. Ont-ils réussi à vous séduire vous aussi ?
Colette : J’ai été particulièrement sensible au discours sur l’éducation. Deux systèmes s’opposent dans ce récit : celui de la famille de Poucet, ancré dans la société, avec toutes ces étiquettes qui vous empêchent d’être vous-mêmes, et celui de la famille de Tipou, qui vous accueille exactement comme vous êtes et devenez. C’est une sacrée critique de notre société que l’on peut donc lire en filigrane car qui ose vraiment éduquer ses enfants en marge des codes, des règles, des stéréotypes, de genre, entre autres ? Et ne finit-on pas par le payer quand on a l’audace d’essayer ? Ce que j’ai trouvé chouette aussi avec la figure des parents c’est de découvrir leur passé, leur histoire au fil du récit, par bribes, ce qui leur donne une épaisseur inattendue par rapport au conte dans lequel les personnages sont tellement manichéens.
Isabelle : C’est vrai que ces personnages de parents sont inattendus, tu as raison d’en parler Lucie. Les rôles de parents et d’ogres se brouillent. Mais comme, contrairement à d’habitude, on entend leur voix, leurs doutes, leurs difficultés, ils restent très humains et on s’attache fort à eux. C’est un peu l’antipode des adultes des contes qui sont souvent monstrueux.
Colette : J’ai aussi particulièrement aimé le lien entre les sœurs et comment l’autrice nous montre à la fois comment ce lien s’est élaboré et comment – avec l’intrusion du masculin – il se défait… Et vous qu’en pensez-vous ?
Isabelle : Leur narration à la deuxième personne du pluriel donne l’impression qu’elles fusionnent. Elles sont presque indissociables, se confondent, agissent de concert comme un tout organique… jusqu’à un certain point où cette belle unité se fissure, effectivement, suite à l’intrusion des garçons qui leur donnent envie de se distinguer et de s’approprier l’un de ces hommes en devenir.
Héloïse : Oui, la concurrence apparaît alors qu’elles étaient unies auparavant. L’individualité. presque de l’individualisme. L’arrivée des garçons, c’est vraiment le moment où, malgré toutes les difficultés rencontrées auparavant, l’harmonie est brisée. L’entrée du loup dans la bergerie.
Lucie : Pourtant, dans un conte “normal”, un nombre égal de filles et de garçons cela ne crée pas de tensions ! Je pense au Bal des douze princesses par exemple. C’est vraiment le regard – et plus encore le comportement extrêmement macho – des garçons qui fait monter les rivalités. Pour ma part, la fusion des filles aînées par binômes m’a semblé un peu facile. Cela crée deux blocs : Tipou et ses sœurs, qui ne sont pas forcément très sympas avec elle d’ailleurs… La sororité en prend un coup, même avant l’arrivée des garçons.
Héloïse : Tu as raison Lucie, Tipou à une place à part des autres sœurs. Mais elles-mêmes le disent, malgré sa différence, elles l’aiment.
Isabelle : Un pari sur le prochain conte que Flore Vesco fera passer à la casserole ?
Héloïse : aucune idée ! Mais je serai au rendez-vous pour le lire 🙂
Lucie : Moi je verrai bien quelque chose d’hivernal avec une couverture dans les tons blancs. Revenir sur La Reine des Neiges (pas mal cruelle elle aussi) après le carton de Disney (qui l’a bien trahi) pourrait être sympa ! Pourquoi pas mixé avec la Dame hiver, que j’aime beaucoup, ce serait génial.
Colette : pour sûr, ce sera un conte où les femmes seront à l’honneur !
Isabelle : Moi ça fait des années que je rêve de la voir revisiter Les habits neufs de l’empereur. Ça m’irait aussi très bien si elle décide de faire du petit garçon une fille, ou même de l’empereur une impératrice !
Lucie : Oh, celui-ci aussi est génial sur les faux-semblants et le poids du regard !
Isabelle : Pour finir sur notre question traditionnelle : à qui auriez-vous envie de faire découvrir ce roman ?
Lucie : Je le recommanderai plutôt à un public averti car il faut vraiment avoir les références aux contes pour l’apprécier, et aussi accepter d’être bousculé par les éléments un peu triviaux dont nous avons parlé. Cela peut gêner certains lecteurs. Mais ce serait dommage de s’arrêter à cela car le ton, l’humour et le discours sont vraiment brillants !
Colette : Je ne pense pas que l’autrice vise le même lectorat que celui du Petit Poucet. Moi qui venais de le lire à mes élèves de 6e, je ne leur aurais pas du tout proposé cette réécriture ! Par contre, je me vois bien le lire ou le suggérer à mon fils aîné de 15 ans. Et je le conseille sans hésiter à toutes mes copines, sorcières, fées-marraines, marabouteuses et elfes de forêt ! C’est une ode à la sororité ce bouquin, et à l’indépendance, l’émancipation, la liberté.
Héloïse : Effectivement, je pense que pour mieux le savourer, il faut avoir quelques notions de contes. Je le conseillerai à un public adolescent, dès 14-15 ans, et aux plus grands bien sûr !
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Et vous, avez-vous lu ce nouveau roman de Flore Vesco ? Dans le cas contraire, avons-nous réussi à vous donner envie de le découvrir ?