Lecture commune : les trois « romans-fleuve » de Davide Morosinotto

Impossible de résister à l’appel de l’aventure des romans de Davide Morosinotto : par la vivacité de sa plume et de ses dialogues, la qualité de ses intrigues menées tambour battant, le charme fou de ses personnages et des décors historiques époustouflants, l’auteur italien apporte quelque chose de frais et de réjouissant à la littérature jeunesse. Il réinvente l’idée de série avec trois romans qui ne se suivent pas à proprement parler, mais qui sont apparentés à plusieurs égards, comme nous le verrons. De quoi susciter des échanges à l’ombre de notre grand arbre, comme vous pouvez l’imaginer ! Alors, êtes vous du voyage ? Embarquez dans votre bateau à aube, votre paquebot ou votre pirogue, c’est parti !

Le célèbre catalogue Walker & Dawn (L’école des loisirs, 2018). L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges (L’école des loisirs, 2019). La fleur perdue du chaman de K (L’école des loisirs, 2021).

Isabelle : Le célèbre catalogue Walker & Dawn, L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges et La fleur perdue du chaman de K peuvent se lire indépendamment. Lesquels avez-vous lus et comment les avez-vous découverts ?

Lucie : Je commence juste ma découverte et encore une fois c’est grâce à vous. J’ai lu ta critique sur La fleur perdue qui m’a interpellée. Mais à la bibliothèque il n’y avait que Le célèbre catalogue Walker & Dawn donc je commence par là !

Colette : Et bien je n’ai lu que L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges que j’ai découvert parce que tu m’as promis, Isabelle, une belle lecture ! C’est donc également sur tes conseils que j’ai foncé l’emprunter à la médiathèque !

Pépita : J’ai aussi lu les trois mais pas dans l’ordre de leur parution. J’ai commencé par Le célèbre catalogue, mais je ne me souviens plus du tout comment il a atterri dans mes mains. Depuis, je suis cet auteur car il a une façon bien à lui de raconter ses histoires. Toujours un duo d’enfants, qui vivent des aventures incroyables ! Et d’autres enfants qui font l’aventure avec eux. C’est assez simple dit comme ça mais en fait, ces histoires ont vraiment quelque chose en plus. Dans la forme. Ou l’élément déclencheur. Ou les enjeux historiques. De vrais page-turners ! Et combien j’aurais voulu les lire enfant, on ne doit pas du tout en avoir la même perception qu’adulte. En plus, ils pèsent lourds, alors on sent qu’on en a pour son content de lecteur !

Isabelle : Moi aussi, j’ai lu les trois. C’est grâce au grand arbre que j’ai découvert Le célèbre catalogue et comme Linda, ça a été un tel coup de cœur, peut-être le plus grand des dernières années, que je me suis précipitée sur chacun des deux tomes qui ont suivi. Nous avons même relu (à voix haute !) le premier, après avoir terminé La fleur perdue !

Quand on lit le résumé de ces livres, ils n’ont a priori rien à voir : le premier se passe aux États-Unis en 1904, le deuxième en Russie pendant la deuxième guerre mondiale, le troisième au Pérou dans les années 1980. Et pourtant, les fils conducteurs sont multiples, non ?

Pépita : À première vue effectivement, ce n’est pas une trilogie ! Mais il y a toujours un fond historique, la grande Histoire, dans laquelle des enfants vivent des aventures incroyables. Toujours un couple d’enfants et d’autres qui gravitent autour, les aident, les soutiennent. Des enfants de la rue, en précarité aussi pour la plupart, et très débrouillards. Toujours un objectif aussi qu’il se donnent et toujours un voyage loin de chez eux, des cartes à lire, du repérage d’espace, de la jugeote et un sacré coup de chance, que je devrais mettre au pluriel !

Linda : Ce n’est clairement pas une trilogie au sens où on l’entend habituellement. Mais cela reste une série dans laquelle l’auteur s’amuse à placer des personnages déjà rencontrés dans un autre livre. Il explique d’ailleurs très bien cela à la fin de la fleur perdue du chaman de K , cette envie qu’il avait d’une série de romans qui placerait l’action autour d’un grand fleuve.

En fond, l’album Histoires de fleuves, de Tim Knapman, paru chez Sarbacane.

Lucie : J’ai beaucoup aimé les illustrations qui jouent sur le côté documents d’archives du « Catalogue » et je me demandais : les autres romans de Morosinotto ont-ils tous ce côté graphique ou pas du tout ?

Pépita : Le travail graphique sur ces trois tomes est aussi un fil conducteur et cela donne une unité narrative à cette collection. Je préfère dire collection que série car ce n’en est pas une, au sens de trilogie. Je trouve que cela modernise drôlement le concept !

Isabelle : D’après moi, l’un des aspects qui font de ces romans des lectures inoubliables ! Chaque tome donne lieu à un travail graphique que j’ai trouvé merveilleux : comme on le disait, Le Catalogue intègre des documents d’époque dans le texte – extraits de catalogue, coupures de presse, photographies, cartes…

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

On retrouve cette résonance entre texte et graphismes dans les tomes suivants, mais à chaque fois sur un mode différent. Morosinotto déborde de créativité en la matière : L’éblouissante lumière se lit comme des cahiers d’enfants dûment annotés à la matin par un commissaire soviétique ! Et le troisième volet est peut-être le plus inventif : il fait littéralement s’entrechoquer texte et illustrations…

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, le côté graphique est très important. Il est même au fondement de la narration. Ce roman raconte l’histoire de jumeaux Nadia et Viktor, qui vivent à Leningrad quand la seconde guerre mondiale éclate. Obligés de quitter leur famille, leur père va leur offrir une série de carnets rouges à spirales dans lesquels les enfants s’engagent de noter tout ce qui va leur arriver pendant leur exil forcé. Le roman est donc rythmé par la rédaction des carnets. Il n’y a donc pas de chapitres dans ce roman mais des carnets qui s’enchaînent au fil des mésaventures de nos deux personnages principaux. Dans ces carnets, les enfants collent des photos, des documents divers, et surtout des cartes qui certes orientent leurs itinéraires mais aident précieusement les lecteurs/lectrices à se repérer ! Entre chaque carnet, on trouve les rapports du commissariat du peuple aux affaires intérieures, qui forment une sorte de récit cadre à la narration que l’on peut lire dans les carnets. La structure narrative est donc complètement nourrie par le structure graphique du livre.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Pépita : Quand même, c’est assez inégal. Je m’explique : j’ai trouvé le principe des carnets dans Les étoiles rouges hyper-classique (l’écriture rouge pour Viktor m’a vraiment gênée pour lire !), dans La fleur perdue c’est déjà plus élaboré, puisque le jeu se déplace sur plusieurs formes (typographies, pages noires,) et dans Le catalogue, c’est là que j’ai trouvé ce graphisme le plus dynamique.

La fleur perdue du chaman de K. Extrait

Linda : Je suis complètement d’accord avec Pépita pour dire que cela donne une unité narrative à la série malheureusement inégale. Certains choix faits dans La fleur perdue m’ont vraiment posé problème entre le fait qu’il fallait parfois tourner le livre dans tous les sens, la taille très petite de certaines lignes ou l’aspect flouté du texte. Clairement c’est un concept intelligent et les idées sont bien pensées mais ce n’est pas toujours très pratique. J’ai par contre adoré les carnets de L’éblouissante lumière plus traditionnels, certes, mais tellement bien faits. A la lecture, on en arrive à se demander si ce ne sont pas de vraies pages retrouvées des années plus tard.

Lucie : C’est un peu pareil avec Le catalogue, ce jeu sur le document authentique est très intriguant, je trouve. Mais il dévoile ce qu’il en est dans ses remerciements, en tout cas pour Le catalogue !

Linda : Oui absolument, c’est présent dans chaque livre.

Isabelle : Pour ma part, je ne saurais pas dire laquelle de ces trois propositions j’ai préférées. Le jeu consistant à utiliser les lettres comme des images dans le troisième tome est original, ça m’a fait penser à certains textes dadaïstes ! Dans Le catalogue, il y a eu un immense bonus lié à la surprise de découvrir ces documents magnifiques alors que je ne m’y attendais pas. Exactement comme le disait Colette pour L’éblouissante lumière, il y a une imbrication entre texte et iconographie qui fait forte impression. On entre presque dans un rôle face à ces documents qui semblent d’époque : dans le premier cas, on vibre d’excitation en tournant les pages de ce catalogue d’un autre temps et on peut ressentir la fascination qu’il devait susciter un siècle avant Amazon ! Dans le deuxième, on se retrouve presque dans la peau du commissaire soviétique qui découvre les carnets de Victor et Nadia et qui doit se faire une idée des tenants et aboutissants de leur « affaire ». J’ai trouvé vraiment drôle de lire ses annotations et de voir les différents points de vue qu’on peut avoir sur les péripéties vécues par les deux enfants. Je te rejoins, Colette, pour trouver que dans les trois cas, ces documents, cartes, etc. sont aussi utiles pour planter le décor et aident à se repérer dans des époques très différentes de la nôtre.

Un autre point commun à ces trois romans concerne la narration à plusieurs voix. Avez-vous une idée des motivations de l’auteur pour opter pour cette formation de narration ? Est-ce quelque chose que vous avez apprécié ?

Pépita : J’imagine que pour l’auteur ce principe de narration lui permet plusieurs points de vue dans les aventures. Et comme son fil rouge est de donner la voix à plusieurs enfants à chaque fois, c’est un bon moyen. Pour le lecteur, c’est agréable de monter l’histoire dans sa tête à travers ce principe. En plus, pour ne pas le lasser, il a à chaque fois modifié la forme de ce principe de narration. Oui, j’ai réellement apprécié cette façon de faire, de manière inégale dans chaque roman, mais globalement, c’est fort réussi, ça donne une belle dynamique, ça surprend, ça attise la curiosité. De plus, il a su aussi le valoriser dans les illustrations, et ça, ça donne vraiment une autre perspective ! Je trouve qu’il a carrément modernisé ce principe.

Linda : L’intérêt réside dans la multiplicité des points de vue. Chaque enfant raconte l’histoire selon ce qu’il en perçoit ce qui est intéressant dans la dynamique du récit mais aussi et surtout quand les enfants vivent des aventures différentes. C’est un choix qui me plait toujours car il permet aussi d’éviter les longueurs et les temps morts au maximum. Comme Pépita, j’ai beaucoup aimé l’utilisation de l’illustration pour notifier le lecteur du changement de personnage. Le côté visuel permet toujours de situer les évènements et de plus, cela enrichi l’objet-livre.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lucie : Honnêtement, je trouve que la narration à plusieurs voix est souvent une astuce de l’auteur pour faire dire à un personnage quelque chose qu’un autre narrateur ne pourrait pas dire de lui-même. Ce n’est pas toujours très bien fait et c’est d’autant plus gênant que ce « stratagème » est très fréquent en littérature jeunesse. MAIS, Morosinotto justifie et utilise parfaitement ce ressort, en tout cas dans Le célèbre catalogue. Le fait que le roman soit en fait le récit de leurs aventures par les enfants à une journaliste justifie cette succession de voix, et chaque personnage a vraiment un ton et une dynamique que l’on retrouve dans l’écriture. C’est très bien fait !

Isabelle : Je vous rejoins totalement sur la façon dont Morosinotto joue des changements de narrateurs pour construire son récit, entretenir le suspense et révéler à petites touches ce que les différents narrateurs perçoivent. Avec à chaque fois un ton propre au personnage ! J’y ai aussi vu le moyen de livrer une lecture subtile d’époques historiques particulièrement complexes en multipliant les points de vue. Par exemple, dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, on sent bien que les choses ne sont pas perçues de la même manière quand c’est Victor qui raconte, lui qui aspire à être un « bon camarade » (sans hésiter à enfreindre les lois lorsqu’il s’agit de retrouver sa soeur), quand c’est Nadia, plus distanciée vis-à-vis du régime – et évidemment quand on lit les annotations du colonel Smyrnov qui incarnent tout ce qu’il peut y avoir d’arbitraire dans l’exercice de la justice dans un régime non-démocratique et en période de guerre. L’ensemble brosse un tableau différencié et très intéressant !

Colette : Dans L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges, les deux narrations se justifient complètement puisqu’en fait chaque enfant vit une histoire différente avec cependant un objectif final similaire pour les deux personnages principaux : se retrouver (même si ce n’est pas la même dynamique qui anime les deux enfants : l’un, Victor, fait tout pour retrouver sa sœur, l’autre, Nadia, attend d’être retrouvée par son frère). Comme l’a souligné Isabelle, cette double narration permet d’accéder à différentes manières de vivre le régime politique en place. Elle permet aussi de suivre les étapes de l’invasion de l’URSS par l’armée allemande de plusieurs postes stratégiques, ce que j’ai trouvé particulièrement ingénieux et enrichissant car on apprend vraiment beaucoup de choses sur cette terrible page de l’Histoire à travers la myriade d’endroits traversés par les deux enfants. Quant aux pages dédiées au colonel Smyrnov, elles sont tellement en décalage avec la foule de précisions, d’anecdotes des pages écrites par les enfants, elles respirent tellement le « confort » quand les deux enfants sont accablés par tous les dangers, qu’elles nous font surtout sentir ce qu’il y a d’arbitraire dans le pouvoir politique, de complètement ubuesque même à vouloir à ce point s’aveugler. Une critique subtile mais efficace du régime communiste.

Isabelle : Ces remarques sur le régime communiste dans L’éblouissante lumière l’illustrent, chacun des « romans-fleuves » nous plonge dans un contexte historique bien particulier. Qu’est-ce qui vous a le plus marquées, interpellées, amusées à cet égard ?

Lucie : Ta question me fait immédiatement penser à la mise en garde sur laquelle s’ouvre Le catalogue. Elle souligne avec humour l’évolution des mœurs et l’écart entre ce que l’on peut attendre d’un roman de littérature jeunesse et le vécu des enfants de cette époque.

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Prologue

Pépita : J’ai trouvé la construction de L’éblouissante lumière « plus classique » à travers les deux cahiers des enfants dans un contexte historique vérifiable. Le célèbre catalogue est une aventure collective époustouflante qui part de pas grand’chose, comme si l’aventure pouvait surgir n’importe quand, avec alternance des quatre voix des quatre enfants qui racontent. Les cartes et illustrations sont sublimes ! Et plonge le lecteur dans une époque des États-Unis et la course au progrès. Et La fleur perdue nous fait vraiment entrer dans un univers chamanique mystérieux et ésotérique, mais là l’histoire est plus imbriquée. Le contexte historique est celui du sentier lumineux, l’époque du terrorisme au Pérou et là, c’est contemporain. A chaque fois, l’auteur a su insuffler un univers graphique qui colle à l’ambiance mais aussi des éléments historiques véridiques.

Colette : J’ai appris plein de choses sur le siège de Leningrad et l’incroyable initiative de la « route de la vie » passant par le Lac Dagoda. Finalement l’Histoire enseignée aux élèves de l’hexagone est très franco-française (l’était en tout cas) et par conséquent je ne connaissais pas toutes ces opérations militaires notamment la stratégie qui a consisté à affamer la population de Leningrad.

L’éblouissante lumière des deux étoiles rouges. Extrait

Isabelle : Tout à fait ! Même en tant qu’adulte, on découvre des pages d’histoire qu’on ne connaissait pas forcément, avec la multiplicité de points de vue que permet la littérature. Je n’aime pas trop qu’on sente l’intention didactique dans une fiction, mais c’est génial d’avoir l’impression, dans le cadre d’une lecture-plaisir, de voir son horizon élargi. Et là, ça fonctionne très bien, je trouve. On est pris par l’intrigue et l’aventure, mais on profite au passage à fond d’un décor historique peaufiné dans les moindres détails : avec mes garçons, nous avons adoré par exemple remonter le Mississippi dans un bateau à aube fourmillant d’ouvriers, de musiciens et de joueurs de poker ! J’ai trouvé drôle de voir, en lisant La fleur perdue, que les années 1980 pendant lesquelles j’ai grandi pouvaient sembler une époque historique un peu exotique du point de vue de mes enfants (« c’est quoi, un walkman ? »). Même si bon, nous sommes au Pérou et j’ai découvert des choses aussi sur l’histoire de ce pays que je connaissais mal.

Je voulais vous poser une question dont il ne sera peut-être pas aisé de parler sans divulgâcher. Qu’avez-vous pensé de la façon dont Morosinotto « dénoue » ses intrigues ? J’ai trouvé que c’était assez peu classique, j’ai eu le sentiment à chaque fois qu’au moment du dénouement, on a l’impression que l’essentiel n’était finalement pas là où on le pensait pendant toute la lecture, un peu comme si le voyage comptait finalement plus que la destination, vous voyez ce que je veux dire ? Qu’en avez-vous pensé ?

Lucie : Tu as lu mon avis : concernant Le célèbre catalogue pour moi on ne peut pas divulgâcher la fin puisque l’éditeur s’en charge directement sur la couverture ! Je suis d’accord sur le fond : évidemment, comme souvent, le chemin compte plus que la destination. C’est ce qui lie les personnages, les fait évoluer et grandir. Mais tout de même, j’aime aussi découvrir la résolution et j’ai un peu eu l’impression d’avoir été spoliée par le spoil si vous m’autorisez un jeu de mot facile. Clairement, j’ai aimé lire les aventures rocambolesques des personnages, mais du fait de cet énorme indice, je m’attendais au moins à une fin en deux temps. J’ai été déçue que le suspense retombe. Sans ôter à la qualité d’ensemble du roman, connaître la fin a quand même un peu gâché le dernier tiers de ma lecture.

Linda : Comme le dit Lucie, on connait le dénouement avant la lecture donc oui le chemin compte plus que la destination. C’est tellement formateur pour les enfants ce voyage avec ses rencontres et ses aventures. On est vraiment sur du récit initiatique avec comme principal objectif une évolution du/des personnage(s) vers une compréhension de soi et/ou du monde qui les entoure.

Pépita : Je n’ai pas du tout vu ce message comme ça ! Je l’ai vu plus comme un appel à le vérifier à travers cette grosseur du pavé et on se dit qu’on va en avoir pour son « argent » (si vous permettez…). C’est bien raccord avec le style du livre je trouve un peu « western ». Quant à l’exergue, je la trouve formidable ! Un enfant qui lit ça doit se dire : chouette ! Du transgressif ! Des trois, j’ai trouvé que c’était le plus novateur, le plus avec du suspense jusqu’au bout. Ces romans sont clairement dans la veine aventure initiatique et comme vous le dites, c’est la façon d’y arriver qui compte mais pas la fin en soi. Je les trouve extrêmement positifs malgré les embûches avec de belles valeurs.

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Nous espérons que cet échange le laisse pressentir : les centaines de pages de ces romans-fleuve se dévorent (beaucoup trop) vite et c’est le cœur serré que l’on voit irrémédiablement approcher le moment de débarquer. Si ce cycle est présenté comme achevé, les arbronautes seraient ravies de repartir un jour en voyage avec Davide Morosinotto. Autour du Nil, pourquoi pas ?

En attendant, n’hésitez pas à poursuivre l’exploration de l’univers de Morosinotto avec nos avis :

Le célèbre catalogue Walker & Dawn. Extrait

Lecture commune : De la dictature / De la démocratie

Parler aux enfants de politique, de dictature et de démocratie, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect. Mais voilà, ces sujets ne sont pas souvent abordés en littérature jeunesse. Quand ils le sont, c’est souvent dans des documentaires peu engageants. Les arbronautes ont donc été ravies de voir l’éditeur Rue de l’échiquier rééditer deux albums percutants et attrayants, initialement parus en Espagne, au lendemain du franquisme : nous avons eu envie de partager nos impressions de lecture !

De la dictature, Equipo Plantel et Mikel Casal, Rue de l’échiquier, 2020.
De la démocratie, Equipo Plantel et Marta Pina, Rue de l’échiquier, 2020.

Isabelle : Démocratie, dictature… Faisons-nous l’avocate du diable : est-ce que ce ne sont pas des notions très abstraites pour des enfants ? N’ont-ils pas le temps pour découvrir comment fonctionnent les régimes politiques ?

Blandine : Ce sont des notions abstraites mais des mots que nous employons très souvent et que nous peinons à définir paradoxalement. On parle et on les applique finalement tout le temps (et davantage en cette période de pandémie avec les prises de paroles hebdomadaires du gouvernement, aussi attendues et commentées par les enfants que par nous). La politique, on en parle d’abord en famille avec le choix du film, de la sortie, du jeu, mais aussi à table, à l’école (dans la cour, en cours ou lors des élections de délégués), pour résoudre un différend entre enfants, lorsqu’ils évoquent « leurs droits », pendant un jeu de société, mais aussi par rapport à une lecture, un film, un reportage ou une célébration/commémoration, telle celle du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier (le 5 mai). Et bien sûr, lorsqu’on va voter pour les élections locales ou nationales. Je crois que c’est nous, adultes, qui complexifions le mot, et le réduisons à nos instances officielles alors que dès notre plus jeune âge, nous y sommes confrontés.

Linda : Je dirais aussi qu’à partir du moment où le sujet questionne l’enfant, cela ne peut être trop tôt. Sans entrer dans des explications compliquées, il me semble possible de leur faire comprendre, ou du moins entendre, la différence entre une démocratie ou une dictature. Ils vivent dans le même monde que nous, il me semble donc normal qu’ils cherchent à le comprendre.

Lucie : Je pense qu’il n’est jamais trop tôt pour planter la graine de la citoyenneté. Entre l’abstentionnisme et la situation que l’on vit en ce moment avec la pandémie, je me dis qu’il est essentiel de donner quelques clés de compréhension dont certains adultes manquent aussi parfois ! En revanche, je pense que c’est justement parce que ce sont des notions abstraites qu’il est si difficile de trouver des supports adaptés aux enfants.

Isabelle : Je vous rejoins tout à fait, ce sont des sujets qui intéressent, peut-être plus qu’on ne le pense, les enfants qui sont sensibles à ce qui préoccupe les adultes, mais aussi plus généralement aux questions de justice. Ils font vite des parallèles d’ailleurs : la famille n’aurait-elle pas vocation à fonctionner de façon démocratique ? Et l’école ? Qu’est-ce que cela impliquerait ? Tout cela intéresse les enfants et leur en parler, c’est aussi les encourager à prendre conscience de leurs droits, à forger leur esprit critique et à débattre dans le respect.

Cela dit, nous sommes là dans des sujets assez abstraits qu’il n’est pas évident de traiter à hauteur de jeune enfant. Comme Equipo Plantel s’y prend-il ? Cela vous paraît-il réussi ?

Lucie : La grande réussite d’Equipo Plantel est d’arriver à aborder ces notions pour le moins abstraites à hauteur d’enfant. Alors c’est sûr, il y a des raccourcis et des manques, mais Linda en parle très bien dans sa critique : comparer d’un côté la démocratie à un jeu qui ne fonctionne que si on en respecte les règles et de l’autre la dictature à une dictée est très parlant pour les enfants.

Linda : Je rejoins complètement Lucie. Equipo Plantel réussit complètement à se mettre à hauteur d’enfant en faisant des analogies qui sont parlantes pour eux.

Isabelle : C’est quelque chose qui m’a bluffée. Pour travailler en tant que chercheuse sur plusieurs des aspects abordés, je constate souvent à quel point il est difficile de parler simplement, même à des adultes, de concepts abstraits comme la division des pouvoirs, ce que nous appelons « rule of law » ou encore l’idée de mandat. Et là, c’est à la fois limpide et assez complet – on va largement au-delà des lieux communs habituels. Les analogies que vous évoquiez sont géniales parce qu’elles parlent facilement aux enfants, un très, très bel exemple de vulgarisation !

Blandine : Oui, c’est tout à fait réussi. D’abstraites, ces notions deviennent concrètes et simples grâce à des exemples que les enfants vivent et utilisent quasi quotidiennement et des choix illustratifs qui rendent ces albums attractifs. Le contexte de parution de ces albums est aussi très intéressant.
Parus juste au sortir du franquisme en Espagne, ils ont été écrits par un collectif composé de deux économistes et d’une pédagogue, à destination de la jeunesse, mais pas seulement. Une jeunesse qui n’avait pas connu autre chose que la dictature. Ils s’inscrivaient dans un vaste mouvement culturel et artistique aspirant au renouveau et à la modernisation (avec notamment la relance de l’économie, évoquée dans la question suivante), appelé la Movida Madrileña, qui s’inspirait des contre-cultures européennes et notamment britannique. Avec un seul mot d’ordre, repris et clamé dans ces albums : La Liberté ! Celle des corps et des esprits. La grande force de ces albums c’est donc d’être inscrits dans un contexte politique, social, sociétal et culturel, et pourtant d’avoir un propos universel et intemporel.

Lucie : Il me semble que « De la dictature » est le plus évident, pour commencer, car les dictateurs ont un côté fascinant pour les enfants. Qu’en pensez-vous?

Linda : Plutôt que le personnage du dictateur, ne pensez-vous pas que c’est plutôt la liberté totale dont jouissent les dictateurs qui est fascinante pour les enfants? Ils sont soumis à tellement de règles, que ce soit dans leur foyer ou dans le monde extérieur, que toute cette liberté peut paraître enviable. Et peut-être plus encore pour l’enfant qui vit sous une dictature. Cela me fait penser au jeune héros du film Jojo Rabbit. Il n’a aucun libre-arbitre, son éducation étant faite chez les jeunesses hitlériennes pour l’essentiel. On peut se demander si l’absence de son père et ses amitiés quasi inexistantes ne le rendent pas plus fragile et donc plus sujet à « l’endoctrinement ». Après tout les dictateurs vendent du rêve de par leur élévation au plus haut niveau de la société alors que rien ne les y prédestinait ; cela peut être rassurant pour un enfant qui souffre d’un manque de confiance en lui.

Blandine : Tout à fait ! Le tandem de la volonté et de l’avoir en toute impunité attire irrémédiablement. Parce qu’ils n’ont pas conscience de ce que cette « liberté » affichée exige. C’est comme lorsqu’ils nous disent à nous, adultes, que nous pouvons faire tout ce que nous voulons, comme nous le voulons. Sans contraintes pensent-ils. Les dictateurs véhiculent aussi une image de force, de toute puissance même, et de solidité à laquelle ils sont sensibles. Les enfants connaissent très tôt leurs droits (qu’ils revendiquent beaucoup) mais oublient souvent leurs devoirs, pourtant intimement liés. En discutant avec des exemples concrets, ils se rendent compte que ce n’est pas aussi simple, que « la liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres » et la manière dont elle s’obtient. Et là de prolonger avec les notions de respect, partage, vivre ensemble.

Lucie : Que pensez-vous des illustrations ? Elles sont très différentes d’un ouvrage à l’autre, trouvez-vous ce choix pertinent ?

Blandine : J’ai beaucoup aimé aussi ces partis-pris graphiques, très différents l’un de l’autre mais qui se complètent bien. Foisonnement d’un côté contre apparente simplicité de l’autre. Les collages à l’esthétique vintage de Marta Pina sont fourmillants de détails, de vie, de possibles même. Ce sont des images qui sont très prisées de nos jours. Ils renvoient à un « avant » certes un peu idéalisé, très « american way of life » lorsqu’on croyait encore que tout était à faire, réalisable, accessible. Elle met en image la démocratie grâce à laquelle chacun, homme ou femme, peut s’accomplir comme il le désire, exercer ses passions, aussi farfelues soient-elles, acquérir toutes sortes d’objets, choisir son métier et donc sa vie, etc. Le tout en Liberté. Il s’en dégage beaucoup de vie, d’énergie et une forme de positivité.
En contraste, le dessin de Mikel Casal semble plus simple, mais aussi plus accessible. J’aime beaucoup le rappel historique fait sur les pages de garde avec les portraits des (nombreux) dictateurs mondiaux. J’aime d’autant plus cela que ça inscrit cet album dans un cadre historique qu’on voudrait ne pas oublier et transmettre, pour que cela ne se reproduise pas. Ces portraits peuvent permettre de prolonger les discussions, d’aborder leurs similitudes et différences, l’Histoire et la géographie. Son dessin très coloré crée un contraste intéressant avec le thème abordé et les mots d’Equipo Plantel, qu’il prolonge ou contredit. Là aussi, se retrouvent de nombreux détails à retrouver ou à mettre en relation avec des références passées ou actuelles.

Isabelle : J’ai été frappée, moi aussi, par les différences entre les illustrations des deux albums. Les couleurs des illustrations de Mikel Casal sont attrayantes, je trouve. Leur côté satirique dédramatise en apportant une touche d’humour, un peu dans l’esprit du film de Chaplin Le dictateur. Elles n’en disent pas moins certaines choses de façon impitoyable, par exemple avec cette illustration montrant un dictateur âgé arrosant son jardin qui s’épanouit sur un sol plein de crânes… Les illustrations de Marta Pina m’ont laissée un peu perplexe. Elles sont plus décalées, un peu surréaliste et parlent sans doute moins facilement aux jeunes lecteurs. Mais pour ma part, je les ai trouvées drôles et stimulantes, avec mille détails à découvrir au fil des lectures dont beaucoup semblent symboliques. Ces images polysémiques invitent à la réflexion et prolongent astucieusement le texte, lui permettant de s’en tenir à l’essentiel. Donc j’ai bien aimé.

Linda : Ces choix me semblent très pertinents. Mikel Casal est caricaturiste et l’humour qu’il met dans ses dessins permet d’alléger le ton sur le difficile sujet de la dictature. Alors que les collages vintages de Marta Pina rappellent ceux que pourraient faire un enfant avec tous ces détails qui en mettent plein les yeux. Mes filles ont préféré le ton humoristique de Mikel Casal alors que j’ai préféré celui de Marta Pina qui m’a semblé plus original et plus à même d’attiser la curiosité.

Blandine : J’ai le sentiment que le premier album s’adresse presque plus aux adultes, pour retrouver cette part d’enfance qui croyait en l’avenir, et qui peuvent agir maintenant pour conserver la liberté (puisque la démocratie est entre nos mains avec le choix et le vote); et le deuxième plus à destination des enfants comme un contre exemple, quand ce sera à eux de choisir et de voter, pour préserver la liberté.

Isabelle : Par contre, n’avez-vous pas trouvé la façon dont les idéologies sont expliquées et illustrées un peu manichéennes ?

Lucie : Si ! Tu l’as écrit dans ta critique et je suis tout à fait d’accord avec ton analyse. Les illustrations ont été refaites pour cette réédition, mais je trouve qu’ils ont su conserver l’esprit d’origine et que cela nécessite de remettre dans le contexte. Comme l’expliquait Blandine, ces documentaires sont parus à la fin du franquisme, à destination des enfants… Favoriser les usines et l’économie n’avait peut-être pas le côté péjoratif que cela a pris de nos jours. Les dictatures laissant les pays exsangues, c’est aussi un choix qui peut être fait en toute conscience par un nouveau gouvernement pour relancer l’économie. Cela dit, j’ai nettement préféré les illustrations de l’opus sur la dictature, qui sont plus lisibles et ont en plus le mérite d’initier à la caricature. Un vrai besoin de nos jours…

Linda : Je rejoins Lucie sur ce point. Si on remet l’écriture dans son contexte, cela me semble normal de vouloir valoriser la relance de l’économie. Après quarante années de dictature, il devait être important de mettre en avant l’avenir du pays par son économie.

Isabelle : J’ai quand même ressenti un côté manichéen. Il y a la gauche qui favorise les familles, le productivisme noyé dans les fumées d’usine et le libéralisme économique avec des gros sous sur l’illustration (littéralement). Je le dis d’autant plus facilement que je partage ces valeurs, je trouve dommage de ne pas présenter les différentes idéologies de façon plus neutre, c’est tellement intéressant de voir les réactions des enfants ! Mais sinon, la façon de représenter la compétition politique, les élections et l’importance de tout ce qui se passe entre, est très pertinente.

Vos enfants ont-ils été intéressés par ces albums ? Qu’est-ce qui leur a parlé, qu’en ont-ils retenu ?

Lucie : Le mien oui. Il les a trouvé très instructifs. Il avait déjà lu des romans se passant dans une dictature, par exemple. Mais le fait que les différents éléments soient regroupés dans un même livre lui a permis d’avoir une vision d’ensemble qu’il n’aurait peut-être pas eue (en tout cas pas aussi tôt) sans ça. Nous avons commencé par De la dictature et j’ai trouvé intéressant de poursuivre sur De la démocratie parce qu’il avait été vraiment intéressé et que c’est tout de même le régime qui nous concerne directement ! Dans De la dictature, il a particulièrement aimé les caricatures, et le fait de retrouver des noms de dictateurs tristement célèbres. De la démocratie lui a moins parlé mais nous a permis de discuter de ce qui motive nos choix lors des élections, de nos valeurs et du fait qu’on trouve rarement un candidat qui leur corresponde parfaitement, mais aussi de l’abstentionnisme. Je trouve que ces petits livres sont faciles d’accès et ouvrent à de nombreuses discussions. C’est ce qui nous a vraiment plu ici.

Blandine : Mon 9 ans a d’abord été attiré par De la démocratie, quand mon 11 ans, par De la dictature, choix qui reflètent tout à fait leurs caractères et manières d’être à chacun. Nous les avons lus à la suite, en commençant par De la dictature et sa galerie des portraits qui a fait écho. Le choix illustratif leur a tout de suite parlé avec ces carrés que l’on retrouve partout (et de poursuivre avec des expressions liées au carré).
Ils ont été moins sensibles aux illustrations de De la démocratie. Tout en lisant, nous avons fait des parallèles avec leurs cours à l’école / collège, comme à nos instances politiques. Et moi qui pensais qu’ils se représentaient bien notre régime politique, j’ai pu constater que non. À l’inverse de la dictature. Mais il est vrai que dans les histoires des livres ou celles qu’ils se racontent, c’est souvent un régime dictatorial / une injustice qu’il faut combattre. Le parallèle avec le jeu et les équipes est vraiment bien trouvé. La discussion s’est donc faite en même temps que la lecture.

Linda : Nous en avons rediscuté récemment et c’est De la dictature qui a laissé une plus forte empreinte. Nous avons d’ailleurs enchaîné avec la lecture de romans dont les personnages évoluent sous une dictature. Ce régime politique pose plus de questions car nous ne le vivons pas directement. Par ailleurs Gabrielle a trouvé le livre plus parlant avec ses caricatures et a apprécié l’humour qui se dégage de l’album. Cela a d’ailleurs soulevé une autre question chez elle : « Comment peut-on rire d’un sujet aussi grave? » À la relecture de De la démocratie, il apparaît cependant que même si nous vivons sous ce régime, certains points interrogent car, probablement au même titre que nous, parents, elle prend conscience qu’il y a des éléments qui ne collent pas entre la description de la démocratie et la politique de notre pays. Cela a permis de discuter des élections et de ce qui motive nos choix pour un candidat plus qu’un autre ou pour un vote blanc. Même si cela reste confus, on sent que la réflexion est engagée et que cela donne du grain à moudre.

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Et vous, avez-vous lu ces livres, ou avez-vous envie de les découvrir ? Si vous n’êtes pas encore décidé.e et que vous avez envie d’en savoir plus, n’hésitez pas à lire les avis de Blandine, Linda, Lucie (ici et ) et Isabelle (ici et ). Et plus généralement, si vous êtes intéressé.e par des lectures qui mettent la politique à hauteur d’enfant, n’hésitez pas à consulter la sélection thématique de jeudi dernier !

Entretien avec Flore Vesco

Elle a plus d’un tour dans son sac pour nous surprendre avec des textes malicieux et décapants, toujours à la lisière entre les genres. Personne ne sait vraiment qui elle est, derrière son sourire sibyllin – fantasque personnage échappé d’une pièce de théâtre ? Conteuse des mille et une nuits ? Génie surgi d’une fiole de laboratoire ? Nous ne connaîtrons pas la composition chimique des romans de Flore Vesco et ne percerons pas les secrets capables de faire bruisser d’enthousiasme les branches du Grand Arbre – et pas seulement, ils ont même reçu les prix les plus fameux, dont le Prix Vendredi et le Prix Sorcières. À défaut, vous tenez ici l’occasion dont vous rêviez d’en savoir plus sur les coulisses de la création de cette autrice phénomène…

Pour commencer, nous nous posions beaucoup de questions sur la transition entre métier d’enseignante et celui d’auteure : comment est-ce que cela s’est passé ? Qu’est-ce qui vous a fait basculer d’une vocation à l’autre ? Avez-vous pu faire les deux en même temps ? Est-ce qu’enseigner a nourri votre inspiration d’auteure ?
Il y a beaucoup de professeurs ou d’anciens professeurs parmi les écrivains. Je crois qu’assez naturellement les élèves qui aiment lire et écrire entament des études de lettres, et l’un des débouchés le plus répandu est l’enseignement. C’est à peu près mon parcours. Cependant je ne fais pas tellement de ponts entre mes romans et mes années d’enseignante. D’abord, parce que les deux périodes ne se superposent pas, et aussi parce qu’au final, j’ai enseigné peu d’années : un an de stage, trois ans en tant que remplaçante dans le 94, et pouf ! (ce « pouf » symbolise un coup de baguette magique ou un nuage de poudre de perlimpinpin, enfin, bref, une échappée du monde magique de l’Éducation Nationale). J’ai arrêté à l’aube de mes trente ans, avec l’intention d’écrire et, si possible, d’être publiée. La transition a été assez douloureuse (en gros, imaginez quelques années de vache maigre, séjours à l’étranger, jobs alimentaires en tout genre, retour chez mes parents pour cause de finances désastreuses, le tout saupoudré de lettres de refus type régulières de la part des éditeurs – j’essayais alors de placer mon premier roman, De cape et de mots). Mais bon, je me suis acharnée, et il faut croire que tout finit par arriver, puisque me voilà à répondre à cette interview !

De Cape et de Mots, Didier Jeunesse, 2015. Un roman qui a fait l’unanimité parmi nous, en témoignent les avis de Linda, Blandine, Pepita, Lucie, Bouma et Isabelle !

Vos romans sont souvent d’originaux mélanges de genres (roman historique/roman de science-fiction par exemple). Est-ce un parti pris dès le départ ou un heureux « hasard » ?
J’aime beaucoup l’idée du heureux hasard ! C’est certainement plus élégant que « tiens, si je parlais d’un conte ? Mais aussi, hein, comme j’aime bien, je vais m’inspirer des romans de Jane Austen. Rooo, et puis, tiens, j’ajoute un peu de fantastique, de l’horreur, un château hanté. Pourquoi choisir, hein ? ALLEZ ON MET TOUT !! Avec un peu de chance, si je touille bien, ça fera un roman. »

D’or et d’Oreillers, L’école des loisirs, 2021. Les avis d’Isabelle, de Lucie, de Pépita et de Linda

Les contes forment un matériau important de vos romans, que ce soient ceux qui revisitent un conte célèbre ou les autres qui peuvent y faire des clins d’œil multiples, comme dans 226 bébés. Pourquoi ? Et comment avez-vous eu l’idée de mobiliser cet univers de références-là ?
Les contes m’intéressent pour deux raisons. D’une part, c’est un univers partagé. J’aime glisser des clins d’œil dans mes récits, et une référence à Barbe bleue ou aux trois petits cochons est reçue par tous les lecteurs. C’est un super atout en jeunesse, où les romans sont lus par un éventail d’âges très variés. Quelle que soit la génération de mon lectorat, nous avons ce terrain commun des contes.

Les avis de Pépita et d’Isabelle

D’autre part, un conte, c’est un iceberg. La partie émergée, c’est le schéma narratif, par exemple une petite fille qui va porter une galette et un pot de beurre à sa grand-mère. La partie immergée, elle, est immense et mystérieuse. Il y a le message moralisateur, il y a la lecture psychanalytique, et puis la réception qu’on en fait quand on est petit et ce qu’on en retire plus grand… J’aime l’idée de transvaser ces intrigues courtes et simples dans le moule plus large du roman, qui laisse plus de pages pour soulever et interroger les contenus cachés qu’elles recèlent. C’est sur ce principe que j’ai écrit L’estrange malaventure de Mirella ou D’or et d’oreillers.

Vous semblez aussi puiser dans des figures historiques tels Pasteur ou Eiffel : comment travaillez-vous pour nourrir vos récits de faits extrêmement précis dans des domaines pourtant très divers ?
Wikipédia.
Ah ah. Plus sérieusement, en général je fais des recherches, je lis des livres, je regarde des films sur le sujet. Je digère à peu près les infos, de manière à les ressortir plus tard au fil des lignes, l’air de rien, comme si je savais ça depuis toujours. Ensuite, bénis soient les correcteurs et premiers lecteurs qui essuient les plâtres et me signalent les erreurs. Puis vous pouvez être certain qu’une fois le roman derrière moi, je m’empresse de faire le vide dans mon cerveau. Du coup, ne me parlez pas de bactéries anaérobies ou des différents noms de poutres : j’ai déjà tout oublié.

Les avis d’Isabelle et de Pépita sur Louis Pasteur contre les loups-garous (Didier Jeunesse, 2016) et à propos de Gustave Eiffel et les âmes de fer (Didier Jeunesse, 2018), ceux de Blandine, Pépita et Isabelle.

Comment en êtes-vous venue à écrire dans une langue qui évoque le français médiéval dans De Cape et de Mots et L’Estrange Malaventure de Mirella ? Et comment l’avez-vous composée ?
La langue de L’estrange malaventure de Mirella est faussement médiévale. D’un point de vue lexical, le texte est chargé de mots anciens, certains connus (« ouïr », « trépasser »…), d’autres reconnaissables (« coutel », « mantel », « ce jour d’hui », « iceux », « maugré »…), et quelques-uns sans doute un peu moins répandus, comme « s’esbaudir ». D’un point de vue syntaxique, je me suis aussi amusée à casser un peu la structure moderne de la phrase, par exemple en antéposant l’adjectif (« une fille si belle » devient « une tant belle garce »).
De cape et de mots est moins marqué stylistiquement, je pense. Le roman se situe dans un passé de conte, farfelu et inventé, qui peut rappeler, sans doute, le 17e ou le 18e siècle. Comme les personnages ont des tenues et des coiffures abracadabrantesques, j’ai voulu assortir le fond et la forme, que la langue ait quelque chose d’apprêté et fantasque, comme le monde dans lequel l’héroïne évolue. Le récit est donc truffé de mots jolis-longs-rares, comme « sirénomèle » et autres « bourdalou ». Mais ce ne sont pas spécialement des mots anciens, d’ailleurs : autant pour L’estrange malaventure de Mirella, il s’agissait de donner une couleur archaïque au texte, autant pour De cape et de mots, c’était plutôt un côté fantasque. En fait, le défi, c’est de trouver le style le mieux adapté à chaque nouvelle histoire.

Vous aimez les mots incongrus et biscornus, ceux qui roulent sur la langue et stimulent l’imagination, mais qu’on n’a pas forcément l’habitude de croiser souvent – surtout en littérature jeunesse. Avez-vous des retours du jeune public par rapport à cela ?
Je rencontre régulièrement des jeunes lecteurs, mais ils réagissent beaucoup plus à l’histoire, aux personnages, qu’à l’écriture. Les questionnements sur le style, ce sont bien plus souvent les adultes qui me les posent ! Or il me semble qu’en réalité, on joue beaucoup avec la langue en littérature jeunesse… dans l’album. C’est même une tradition, et un trait reconnaissable de la littérature pour l’enfance. Mais en effet, les jeux langagiers sont sans doute moins fréquents dans le roman. Je ne comprends pas pourquoi. Si on estime que cela plaira au lecteur de 5 ans, pourquoi pas à celui de 8 ou 12 ou 14 ans ? Il cesse d’aimer les mots nouveaux ou rigolos en grandissant ? J’ai l’impression que ce qui est considéré comme un amusement pour le lecteur de 5 ans est devenu une « difficulté de lecture » pour celui de 10 ans. C’est là où je me bats. J’aimerais bien qu’un mot inconnu ne soit pas vu comme un obstacle, mais plutôt une trouvaille. Souvent, ceux que j’emploie sont intégrés à l’histoire de manière à ne pas entraver la compréhension de l’action. Ils créent une ambiance ou donnent un ton.

Est-ce que l’humour et le détour par le passé permettent d’évoquer des réalités dures et tout à fait actuelles, qu’il serait difficile d’aborder de front avec de jeunes lecteurs ?
C’est une très bonne question… que j’élude (ah ben oui, fallait pas me laisser tout pouvoir dans cette interview). En gros, j’élude parce que je pense qu’il est tout à fait possible d’aborder des questions difficiles de front avec des lecteurs jeunes, mais tout autant que de le faire par le biais de l’humour et du décalage historique (ça, c’est une belle réponse de Normand !).
Et dans tous les cas, je fonctionne pour ma part dans l’autre sens : j’ai d’abord envie de situer mon récit dans le passé, je ne peux pas m’empêcher de faire des blagues… Ensuite, oui, derrière l’humour, dans cet univers historique, imaginaire et fantastique, l’intrigue peut évoquer des comportements misogynes ou violents, ou parler d’intimité. Mais je ne pars pas de ces thèmes, ils s’agrègent naturellement à la construction narrative.
En résumé : je me mets devant l’ordinateur avec l’ambition d’écrire une bonne-histoire-qui-se-tient-pas-trop-rebattue, pas avec celle de faire passer un message. Ensuite, en bâtissant le récit, j’y glisse mes valeurs, forcément, mais en effet, elles apparaissent par un biais, qui peut être l’humour, le décalage historique, le fantastique…

Interroger la place du féminin aussi dans vos romans, est-ce un cheval de bataille ?
Je ne sais pas si j’enfourche ma monture telle une walkyrie (sans doute pas), mais ça reste un sujet, et surtout un motif narratif, qui me plait. Du coup je l’ai tricoté sous divers angles… Dans De cape et de mots, je trouvais intéressant de donner le pouvoir de la parole à une jeune fille : encore aujourd’hui, on sait que les femmes sont plus souvent interrompues ou corrigées quand elles parlent. Dans L’estrange malaventure de Mirella, l’héroïne apprend à libérer son corps, danser et aussi sortir, s’approprier la ville. Et dans mon dernier roman, D’or et d’oreillers, j’ai raconté une histoire d’amour, et mis en scène un personnage féminin désirant et entreprenant.

Pour finir, il fallait bien que nous demandions : quel est le secret de votre malice toujours pétillante et votre irrésistible dynamisme ?
L’alcool ? Le sucre ? L’absence égoïste d’enfants ? Le vélo ? Le fait que je possède un robot–aspirateur qui nettoie tout seul et passe même la serpillère ? Je vous laisse choisir.

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Un immense merci à Flore Vesco d’avoir accepté de répondre à nos nombreuses questions ! On espère que cet échange vous donnera envie de découvrir ses romans, n’hésitez pas à nous dire en commentaire lesquels vous avez préférés…

Nos classiques préféré.e.s : voyage au pays de l’enfance avec Astrid Lindgren

Les auteur.e.s classiques se démarquent par leur charme intemporel, leur capacité à résister au temps, et donc à réunir plusieurs générations de lecteur.ice.s. Prenez Astrid Lindgren, par exemple : le succès de ses livres ne s’est jamais démenti depuis de nombreuses décennies, faisant de cette autrice suédoise l’une des plus lues au monde – 165 millions de livres vendus en une centaine de langues ! On considère aujourd’hui qu’elle a contribué à l’autonomisation d’un genre littéraire destiné aux enfants. À tel point que l’équivalent jeunesse du prix Nobel de littérature (qui vient d’être décerné pour la première fois à un auteur français, Jean-Claude Mourlevat) porte son nom. Le secret de ce triomphe ? Des histoires racontées à hauteur d’enfant, d’autant plus captivantes et réjouissantes qu’elles n’hésitent pas à sortir des cases. Il souffle un vent de liberté, de rêve et même de folie dans les livres d’Astrid Lindgren qui font la part belle aux personnages féminins, souvent engagés contre les injustices et les règles absurdes. Des lectures malicieusement subversives qui ont la trempe de celles qui élargissent les horizons et les esprits. Autant dire qu’il était impensable de ne pas revenir sur cette œuvre dans le cadre de nos billets sur nos classiques préféré.e.s… C’est parti pour un tour d’horizon !

Astrid Lindgren. Source: Wikipedia

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Comment ne pas évoquer son personnage le plus connu : Fifi Brindacier !

Chez nous, on est tous fans, des parents aux enfants devenus grands, et comme notre grande fille apprend le suédois depuis cette année, cela a été l’occasion de regarder les films en suédois, que mon mari regardait en téléfilm en Espagne enfant ! Voici pourquoi en dix raisons :

Fifi Brindacier, l’intégrale, Hachette romans
  1. Pour ses tresses !
  2. Et ses chaussettes dépareillées…
  3. La liberté totale qui émane de ces pages,
  4. La joie de vivre si communicative,
  5. L’anti-conformisme (les coups de pieds aux policiers, c’est vraiment marrant !),
  6. Sa tristesse d’être seule et son désir de trouver une famille : une grande souffrance en filigrane,
  7. La seule fille qui peut être forte et montrer aux garçons comment jouer,
  8. Le féminisme : le droit d’être des princesses-pirates !
  9. Ne pas avoir de parents : le rêve non ?
  10. Elle pense par elle-même Fifi et on l’adore !

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En lisant l’œuvre d’Astrid Lindgren, on ne peut qu’être frappé.e par les très beaux personnages féminins nés de son imagination : Fifi, bien sûr, mais aussi Lotta la filoute ou encore la protagoniste du roman Ronya, fille de brigand, qui reste l’un des plus beaux souvenirs de lecture à voix haute de la famille d’Isabelle. Voici pourquoi, en dix raisons !

Ronya, fille de brigand. Le Livre de Poche, 2009 pour la traduction française.
  1. Avant tout, pour l’inoubliable Ronya, onze ans de débrouillardise, de loyauté et d’indépendance.
  2. Pour le territoire médiéval prodigieux dans lequel évolue la jeune fille : château aux multiples recoins, nature sauvage et envoutante…
  3. Pour la plume vive d’Astrid Lindgren qui insuffle vie, frémissements et même un peu de magie à ce décor. On s’y croirait !
  4. Pour cette rencontre à la lisière entre deux clans qui s’affrontent, un peu comme Roméo Juliette, version « brigande » et optimiste.
  5. Pour les jeux et aventures merveilleux de Ronya et de Rik qui conquièrent une grotte, apprivoisent des chevaux sauvages et se jouent des trolls et autres sylves griffues…
  6. Pour la liberté sans bornes qui règne en maître sur la vie de Ronya, dont on respire des goulées entières en parcourant chaque page.
  7. Pour cette bande de brigands certes un peu brutes, mais si tendres et attachants.
  8. Pour leurs dialogues réjouissants qui font de Ronya, fille de brigand une savoureuse lecture à voix haute.
  9. Pour la façon dont ce texte nous transporte, parfois d’un instant à l’autre, des rêves aux frissons, du rire aux larmes.
  10. Pour le magnifique message de paix, de fraternité et de respect qui traverse ce roman de bout en bout !

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Colette, a choisi dans sa toute nouvelle collection de livres d’Astrid Lindgren, un album au titre énigmatique Lutin veille. Voici dix bonnes raisons de s’installer sous un plaid pour le déguster.

Lutin veille, Astrid Lindgren et Kitty Crowther, Ecole des loisirs, 2012.
  1. Parce que c’est l’histoire d’un lutin, petit être magique qui habite tant de folklores à travers le monde, si populaire qu’il nous semble particulièrement familier. Qui n’aimerait pas avoir un être de barbe blanche, au bonnet rouge, une lanterne à la main pour veiller sur lui ?
  2. Parce que le cadre de cette histoire nous invite au recueillement, au repli, au repos : une ferme, dans la montagne, l’hiver, la nuit. L’auteure nous attire hors du monde, dans un endroit reculé, à l’abri. Une véritable tentation.
  3. Parce que c’est un texte digne d’une fable, d’un poème avec sa langue claire et simple et ce refrain qui revient au rythme des animaux et des humains rencontrés : « Le lutin lui parle à la manière du lutin, une petite langue silencieuse que les moutons peuvent comprendre. »
  4. Parce que c’est un texte aux allures de conte intemporel, tout écrit au présent, un présent doux comme une vérité universelle, si rassurante dans un monde qui semble s’effriter.
  5. Parce que l’album se construit à la fois comme une promenade et une ritournelle : on va de l’étable à l’écurie, on passe par la bergerie pour rejoindre ensuite le poulailler, s’arrêter à la niche, entrer dans la maison des hommes pour retrouver le chat dans la maison du lutin. Chaque double page est à la fois une découverte et une répétition.
  6. Parce que c’est le monde de la nuit que chante ce texte, ce monde des vies parallèle, du surnaturel, un surnaturel bienveillant, un surnaturel ancestral (« C’est un vieux, vieux lutin et il a vu la neige de centaines d’hivers. »).
  7. Parce que les liens entre toux ceux qui habitent la terre y est chanté de manière respectueuse, apaisante : « Les hommes ne le voient jamais, mais ils savent qu’il est là. Parfois, le matin au réveil, ils voient les traces de ses petits pieds dans la neige. Mais personne n’a encore vu le lutin. »
  8. Parce que cet album chante le retour des saisons : «  J’ai vu les hivers venir et s’en aller, J’ai vu les étés venir et s’en aller, Et vous pourrez bientôt brouter dans l’enclos. » Même s’ il y a quelque chose d’inquiétant à ne pas tout à fait s’y retrouver à notre époque où les hivers ne sont plus tout à fait aussi froids et les étés plus tout à fait aussi généreux.
  9. Parce que c’est un album illustré par une autre de nos classiques préférées, dont nous aurons très vite l’occasion de vous reparler, Kitty Crowther, qui elle même a reçu le prix Astrid Lindgren en 2010.
  10. Parce que la deuxième et la troisième de couverture m’ont rappelé de beaux moments de mon enfance à plier et découper de jolis flocons de papier à coller aux fenêtres !

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Lucie a choisi la suite des aventure de ce lutin bienveillant : Le Renard et le Lutin.

Le Renard et le Lutin, Astrid Lindgren et Eva Eriksson, Ecole des loisirs, 2018.

1- Pour les illustrations toutes douces d’Eva Eriksson.
2- Parce que le message de partage est parfaitement adapté au conte de Noël.
3- Pour la nuit claire et silencieuse, et ce ciel étoilé qui invite au rêve.
4- Parce qu’il a beau essayer de se faire discret, le renard est au centre du récit et qu’il est particulièrement attachant.
5- Pour le jeu sur ce personnage du renard tour à tour rusé ou piégé.
6- Pour cette illustration des poules dodues perchées dans leur poulailler, à l’opposé du renard qui a passé la tête et les pattes avant dans leur abri.
7- Pour le personnage du lutin, à la fois familier et folklorique.
8- Parce que ce sont les enfants, pourtant inconscients de ce qui se joue à l’extérieur, qui apportent la solution en toute insouciance.
9- Parce que ce lutin fait honneur à la tradition de partage et d’accueil de Noël.
10- Pour les guirlandes d’étoiles dans l’arbre effeuillé, très poétiques.

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Et en bonus, un petit dernier plébiscité par les garçons d’Isabelle : les trois romans consacrés à l’incroyable Karlsson sur le toit, des livres lus et relus avec toujours le même succès. Vous vous demandez pourquoi ? Et bien, il y aurait au moins dix raisons !

1- Parce que quand, comme Petit Frère, on se sent parfois seul, il est si doux de trouver un ami, imaginaire ou pas.
2- Pour Karlsson. Comment vous dire… Un improbable bonhomme bavard, effronté, un peu vantard (sur les bords) et plein d’imagination. Ah oui, et doté d’une hélice lui permettant de voler et de rejoindre sa petite maison… sur le toit de l’immeuble !
3- Parce qu’avec Karlsson, chaque jeu est une aventure et TOUT est possible !
4- Pour les dialogues hilarants…
5- … et en particulier pour les répliques cultes du garnement : « à la fleur de l’âge », « du calme, pas de panique » ou « tout ça, c’est purement matériel »…
6- Pour les téméraires qui s’efforcent de remettre nos amis sur le droit chemin. Et qui ne soupçonnent pas à quel point ils vont avoir fort à faire.
7- Parce que c’est un ravissement pour les enfants sages et modestes de voir quelqu’un se permettre sans vergogne tout ce qu’ils doivent s’interdire !
8- Pour le parcours de Petit Frère qui grandit au fil des tomes et apprend à s’affirmer au contact de son ami.
9- Pour les délicieuses spécialités suédoises qui donnent une saveur supplémentaire à cette série.
10- Pour le plaisir de voir que malgré tout, les idées farfelues de Karlsson finissent toujours par faire, un peu malgré lui, le bonheur de son entourage.

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Et vous, avez-vous lu Astrid Lindgren ? Lequel de ses livres vous a particulièrement marqué.e ?

Lecture commune : Torben Kuhlmann met la science à hauteur de souris

Vous l’aurez peut-être remarqué, ce mois d’avril est placé sous le signe des étoiles sous notre grand arbre ! Dès lors, impossible de ne pas parler de l’album Armstrong, une incroyable aventure à la conquête de l’espace qui nous a fait forte impression.

Notre enthousiasme débridé a finalement fait que c’est finalement de toute la série imaginée par l’auteur allemand Torben Kuhlmann que nous vous parlons dans ce billet ! Quatre tomes qui nous font découvrir, à hauteur de souris, des avancées scientifiques parmi les plus prodigieuses. Cela vous intrigue ? Cette lecture commune est faite pour vous !

Torben Kuhlmann, photo disponible sur son site

Isabelle : Les albums de Torben Kuhlmann sont devenus absolument incontournables en Allemagne, ils ne sont pas (encore) aussi connus en France. Comment les avez-vous découverts et qu’est-ce qui vous a donné envie de vous y plonger ?

Linda : En 2019, mon libraire mettait en avant Armstrong parmi une sélection de livres plus documentaires pour fêter le cinquantième anniversaire des premiers pas de l’homme sur la Lune. Ce fut un énorme coup cœur, et depuis j’ai continué à découvrir ses albums.

Colette : J’ai connu les albums magnifiques de cet artiste grâce au comité de sélection du prix des Incos niveau CM2-6e auquel je participe. Edison était dans la sélection (il a d’ailleurs été retenu). Ce qui m’a donné envie de plonger dans ce livre, c’est cette étonnante association entre l’univers des souris et l’univers scientifique. Je me suis tout de suite demandé comment ces deux univers allaient se rencontrer. Cela me paraissait improbable.

Isabelle : Pour notre part, nous avons découvert ces albums d’abord en allemand avec le premier tome, Lindbergh, suite à la visite de mes parents au musée du Zeppelin près du lac de Constance. Nous avons tout de suite été sous le charme des illustrations, puis de l’histoire, nous précipitant ensuite sur chaque nouveau tome de cette série. J’ai donc été ravie de voir que la maison d’éditions Nord-Sud permettait aux lecteurs francophones d’en découvrir la traduction !

Lindbergh, Armstrong, Edison, Einstein : plusieurs fils rouges traversent ces albums, avez-vous envie de résumer leur sujet et la façon originale dont il est traité ?

Linda : Chaque volume présente une avancée technologique et scientifique dans un domaine différent: l’aviation dans Lindbergh, la conquête spatiale dans Armstrong, l’ampoule électrique pour Edison, la théorie de la relativité pour Einstein. L’auteur place la recherche dans un univers fantastique dans lequel des souris passionnées feraient des recherches en parallèle, voir un peu avant, les scientifiques dont les albums portent le nom. Ces souris évoluent dans les murs de notre propre monde et doivent se montrer prudentes pour préserver le secret de leur vie.

Isabelle : Voilà ! À lire ces pages, on se dit qu’on était à mille lieues de soupçonner l’effervescence fébrile qui semble régner parmi ces adorables petits rongeurs. Dans l’imagination de Kuhlmann, leur manie de se lancer des défis complètement fous n’a d’égale que leur obstination à se jouer des obstacles liés à la gravité, à l’absence d’air ou à la pression hydrostatique ! Pour moi, les fils rouges de cette série sont une rencontre improbable entre science et fantaisie, une forme vraiment à la charnière entre le roman (avec un texte relativement long déroulant une histoire aux rebondissements multiples) et l’album illustré, et justement, à ce propos, un univers graphique vraiment singulier.

Que pensez-vous, donc, de cette rencontre entre science, histoire et fantaisie ?

Linda : Les personnages attirent le regard et permettent à l’auteur d’aborder des sujets riches tout en créant une histoire pleine d’aventures, de dangers sous-jacents en plaçant la recherche scientifique au cœur du récit. C’est un procédé vraiment pertinent. Le texte se veut assez long pour intéresser le lecteur un peu plus grand qui pourrait se détourner du format l’album, trop souvent destiné aux jeunes enfants. Ici le support permet d’éveiller la curiosité, de la nourrir tant au travers du texte que de l’image.

Colette : J’ai parfois trouvé le « prétexte » à l’évocation de la découverte scientifique tiré par les cheveux : la foire aux fromages dans Einstein n’a pas constitué pour moi une raison suffisante pour pousser notre petite souris à déployer tant d’énergie, tant d’effort, tant d’ingéniosité pour comprendre la théorie de la relativité et créer une machine à remonter le temps – et pourtant je me délecte de toutes sortes de fromages ! J’ai préféré l’élément déclencheur de la quête de Peter dans Edison : une vieille carte, un trésor à retrouver, un passé familial glorieux, voilà qui a le don de m’entraîner dans l’aventure ! De manière générale, je trouve que la structure des albums de Torben Kuhlmann nous invite à pousser la porte du passé et des progrès techniques qui jalonnent l’histoire de l’humanité à la manière d’une enquête, qui progresse étape par étape. L’auteur allie science, histoire et fantaisie avec aisance et maîtrise. Il me semble que les illustrations jouent beaucoup dans la construction de cette cohérence, ce sont les illustrations qui d’après moi rendent cette alliance plausible, crédible (alors qu’en fait si on y réfléchit bien, c’était un pari risqué : des souris qui aident les plus grands scientifiques du monde à aller au bout de leurs idées géniales, hum, hum, c’est complètement dingue !

Isabelle : Oui, cela reste une fiction un peu décalée, mais très sérieusement, en tant que chercheuse, je trouve qu’elle montre comme rarement les côtés les plus chouettes de la science : la soif de comprendre, les cogitations et expériences ratées face à des problèmes qui peuvent paraître insolubles, la recherche d’hypothèses plausibles, l’exaltation de l’expérimentation et de l’exploration de territoires inconnus… Le fait que cela soit raconté à hauteur de souris lui permet, en plus, de mettre en scène ce cheminement scientifique comme une aventure impliquant des bonds vertigineux et la fuite de redoutables prédateurs. Et mine de rien, pris dans ce flot de péripéties, on remarque à peine qu’on apprend une foule de choses.

L’univers graphique de cet auteur m’a semblé très singulier. Comment l’avez-vous trouvé ?

Linda : Je trouve la mise en page très dynamique. L’alternance d’illustrations pleine page, d’accumulation de vignettes ou de double pages crée la surprise à chaque page tournée. Très réaliste, le dessin de Kuhlmann regorge de détails qu’on prend plaisir à chercher et à trouver avec plus ou moins de facilité. C’est un vrai plaisir pour les yeux ! Chaque album prend des airs de journal de recherches avec ses croquis, photographies et textes.

Colette : Je me suis aussi délectée des doubles pages qui nous offrent de vastes paysages, peints avec une précision d’horloger. Certaines pages en appellent à l’infiniment grand, d’autres nous ramènent au minuscule. Il y a un véritable mélange de styles entre cases de bande-dessinée, photographie polaroïd, double page sans texte, pages de croquis, imitation de documents anciens… Il y a un petit côté grimoire avec ces albums, renforcé par la matérialité du livre, son épaisseur, sa belle couverture rigide. L’artiste joue aussi souvent des cadrages, avec des alternances de gros plans et de plans généraux qui invitent le regard à explorer l’espace avec curiosité, avidité comme les personnages le font avec leurs inventions. Pour moi les images de Torben Kuhlmann sont un univers à part entière à explorer.

Isabelle : Je vous rejoins sur la qualité des illustrations dont certaines sont vraiment à couper le souffle. Elles ont un côté vintage que j’ai trouvé réjouissant et original et comme vous le disiez, elles débordent de détails qu’on découvre au fil des lectures et de clins d’oeil aux mondes de la littérature et de la science. Quelle virtuosité ! Tu avais raison toute à l’heure, Colette, de souligner que ces illustrations sont essentielles pour nous faire entrer dans cette abracadabrante histoire de souris astucieuses.

Colette : Et qu’avez-vous pensé du dossier documentaire à la fin des albums ? Est-ce que vous le trouvez nécessaire ? On peut bien entendu ne pas le lire mais je me suis demandée en relisant celui sur Einstein à qui il s’adressait vraiment (je n’ai pas tout compris et j’ai éprouvé un immense regret de ne pas m’être plus intéressée à la physique…)

Linda : Pour ma part je trouve ce dossier intéressant car il permet d’aller plus loin pour découvrir un scientifique, un chercheur et ce qui le rend célèbre.

Isabelle : Moi aussi, j’ai bien aimé. Bon, c’est quand même un peu le choc : l’auteur parvient d’abord presque à nous faire avaler son histoire de souris pionnières de la connaissance pour ensuite nous révéler la véritable histoire de l’invention du Zeppelin, de l’avion, de l’éclairage électrique et de la théorie de la relativité, telle que la racontent les encyclopédies. Je n’aime pas trop que les fictions aient des intentions didactiques trop explicites, mais là, j’ai trouvé que c’était attrayant et vraiment intéressant – même moi non plus, je ne suis pas sûre d’avoir tout compris ! Ces pages finales ont en tout cas fait forte impression à mes enfants. Cela dit, comme je le disais plus haut, je retiendrais plus de ces albums quelque chose sur l’esprit et la méthode scientifique que sur la technique ou la théorie en question.

Isabelle : Finalement, qu’est-ce qui vous a emportées, ou moins plu dans ces albums ?

Colette : Ce qui m’a complètement convaincue dans ces albums, c’est vraiment l’univers graphique de l’auteur, ce talent pour représenter un monde à explorer. Ce qui m’a moins plu, même si je trouve cela joyeux et original, c’est le récit animalier, c’est d’avoir choisi la souris comme personnage principal, mais ce petit bémol est sans nul doute lié au fait que vraiment, vraiment, j’ai une peur panique des souris. Cela n’empêche pas que ce choix semble aller avec le classicisme des œuvres de Kuhlmann : la souris est un animal que l’on retrouve dans maintes comptines enfantines, dans de nombreux albums jeunesse, c’est un animal très familier dont on peut facilement imaginer que son petit monde s’étend sous le nôtre, dans les murs et sous les toits de nos maisons, derrière les étagères de nos librairies. La souris est souvent associée d’ailleurs aux expériences scientifiques mais ici pour une fois elle n’en est pas la victime mais l’initiatrice. Joli renversement, me semble-t-il !

Linda : Absolument. La souris me semble être un très bon choix car, comme tu le dis, c’est un animal très familier. Sa vie et la nôtre sont étroitement liées. Les rongeurs vivent dans nos murs et se nourrissent de notre nourriture. C’est aussi un petit rongeur réputée très intelligent. Ici, Torben Kuhlmann a su leur donner un air plutôt mignon qui doit jouer un rôle dans l’attrait de ses livres chez les enfants pour qui le titre n’est pas forcément parlant. Je crois qu’au final c’est ce mélange fantaisie, science, histoire qui me plait le plus. Mais bien sûr, le style graphique y est pour beaucoup aussi. Ces petites souris sont tellement mignonnes !

Isabelle : Je suis d’accord sur l’univers graphique et l’originalité de la proposition qui restent les énormes points forts de cette série et de cet auteur. Mon principal regret concernait l’absence de femmes scientifiques en quatre tomes. Il y aurait là une belle manière de les mettre en avant et j’espère fortement que Torben Kuhlmann y viendra !

Alors, ces albums, à qui avez-vous envie de les faire lire ?

Linda : À tous les enfants, curieux par nature, afin d’enrichir leur culture générale sans en avoir l’air.

Colette : À mes fils sans aucun doute ! Ils ont adoré découvrir les différentes aventures des petites souris de Kuhlmann. Mais sans doute pas du tout pour les mêmes raisons : mon fils aîné a aimé la part documentaire de ces albums, alors que mon cadet s’est régalé des aventures improbables des petites souris, il les a vraiment lus comme des récits d’aventures. Et je suis ravie que l’un de ces albums soit dans la sélection des CM2-6e des Incos de l’année prochaine. Proposer des albums riches, des lectures longues illustrées à ce lectorat là, c’est un super défi ! Garder le lien avec l’album à un âge où souvent on commence à s’en éloigner, c’est une belle promesse de lectures variées, diverses, multiples. Lire un texte, lire une image – et quelles images ! – ce sont deux processus différents qu’il m’importe de cultiver avec des adolescent.e.s.

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Et pour le plaisir de goûter aux superbes illustrations de l’artiste, nous avons chacune choisi une image en particulier à vous présenter.

Pour Colette, ce sera cette magnifique double page qui ouvre Edison, la fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan.

Edison, La fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan, Torben Kuhlmann,
NordSud, 2019.

Parce que j’adore cette atmosphère, ce mur couvert de livres jusqu’au plafond, ces tables chargées d’œuvres, et pas n’importe lesquelles, il n’y a qu’à voir les œuvres au premier plan qui comme des indices de l’aventure qui nous attend, que ce soit les œuvres de Jules Verne, d’ H-G Wells, Moby Dick, ou L’île au trésor. La vitrine, les voitures que l’on devine garées dans la rue, la petite clochette au dessus de la porte, le tourniquet qui présente les journaux , les cadres sur le mur, cette caisse enregistreuse en bois et puis ce libraire aux lunettes rondes, ce garçon en culottes courtes, tout nous invite au voyage dans le temps. Et puis il y a dans le mur du fond ce petit trou de lumière vive, ce petit trou qui nous happe, passage vers un autre monde, un monde minuscule…

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Le choix (cornélien) d’Isabelle s’est porté sur cette illustration tirée de l’album Einstein. Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps.

Einstein, Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps, Torben Kuhlmann,
NordSud, 2020.

On y retrouve l’identité graphique singulière de Torben Kuhlmann, son trait tendre et énergique pour dessiner les petites souris et son univers vintage – mécanismes d’horloge à l’ancienne, livres à l’épaisse reliure en cuir, tableau noir… Mais surtout, parole de chercheuse, cette illustration représente parfaitement les différentes facettes du travail scientifique : la formulation d’une énigme et la cogitation sur les hypothèses envisageables qui seront souvent schématisées comme ici à la craie à gauche, la lecture des nombreux travaux déjà disponibles qui viennent s’empiler sur un coin du bureau, la définition d’un protocole expérimental permettant de tester ses intuitions, phase à laquelle notre apprenti chercheur semble intensément consacré. De quoi susciter des vocations, non ?

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Après de longues hésitations pour Linda, le choix s’est finalement arrêté sur la double page qui ouvre Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune.

Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune, Toben Kuhlmann, NordSud, 2016.

Parce qu’elle résume parfaitement l’univers de Torben Kuhlmann avec son graphisme si réaliste et sa façon si singulière de placer le monde des souris à hauteur d’humain. Ses illustrations présentent très souvent des plans dessinés en plongée ou contre-plongée, une façon de montrer l’immensité du monde à l’échelle de ce petit mammifère. Sans parler de la richesse des décors qui en disent beaucoup, un tableau par-ici, un livre par-là, la maquette d’un avion dans ce coin, un globe dans un autre. Et en son centre, l’objet de toutes les questions. C’est un monde plein de curiosités qui s’ouvre pour son personnage mais aussi pour le lecteur qui doit prendre le temps de regarder partout pour ne rien manquer ni oublier.

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Pour en savoir plus, n’hésitez pas à lire nos critiques :

  • Les avis de Pépita et de Linda sur Lindbergh, la fabuleuse aventure d’une souris volante
  • L’avis de Linda sur Armstrong, l’extraordinaire voyage d’une souris sur la Lune
  • Les avis d’Isabelle et de Linda sur Edison, La fascinante plongée d’une souris au fond de l’océan
  • L’avis d’Isabelle sur Einstein, Le fantastique voyage d’une souris dans l’espace-temps

N’hésitez pas non plus à nous dire si vous en avez lu certains et ce que vous en avez pensé !