Entretien avec Yves Grevet

Gilberte Bourget des éditions Syros nous a proposé de lire L’archipel des animaux bannis, ce qui a donné lieu à une lecture d’ado de Théo, grand fan d’Yves Grevet. Ce nouveau roman nous a donné envie de (re)lire ses histoires en vue d’un article présentant nos œuvres préférées (prochainement sur le blog) et, forcément, cela a attisé notre curiosité. Car si Yves Grevet est surtout connu pour ses romans dystopiques à destination des ados, il écrit pour tous les publics avec l’envie de divertir et de questionner notre société en même temps.

Yves Grevet a gentiment accepté d’échanger avec nous, voici ses réponses à nos questions !

Yves Grevet, photo issue du site des éditions Little Urban.

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Vous avez été professeur des écoles, est-ce que vos deux métiers se sont nourris l’un l’autre, et si oui comment ?

Je pense que s’il fallait chercher comment le fait d’être instituteur a pu nourrir mon travail d’écrivain, c’est la durée des vacances des enseignants, et principalement les deux mois de vacances d’été, que je mettrais en avant. Pour se lancer sereinement dans l’écriture d’un roman, il faut avoir du temps devant soi.

Bien entendu, le fait d’avoir beaucoup lu de littérature jeunesse dans ma pratique d’enseignant m’a permis de découvrir la richesse de cet univers et m’a donné l’envie d’en écrire. Ensuite, il est évident que ma fréquentation quotidienne d’enfants m’a aidé à mieux connaitre mon lectorat. Ma principale source d’inspiration c’est mon enfance et mon adolescence et pas celles que j’aurais pu observer chez d’autres.

J’ai toujours séparé mes deux activités. Mes élèves savaient que j’étais écrivain mais ils ne m’en parlaient jamais, tout simplement parce que cet aspect de ma vie ne les intéressait pas. De mon côté, je n’abordais jamais avec eux le sujet de cette deuxième activité. Et j’e n’ai bien entendu jamais fait lire mes propres œuvres à mes élèves.

La série U4 sort de l’ordinaire de par sa conception : quatre auteurs ont chacun écrit un tome consacré à un personnage dans le même univers. Comment en avez-vous eu l’idée et comment vous êtes-vous organisés ?

U4, au départ, c’est l’histoire de quatre écrivains qui se rencontrent dans un salon et qui ont envie de monter un projet ensemble parce qu’ils veulent garder des liens et qu’une création commune semble leur être la meilleure idée pour y arriver. D’emblée, l’idée d’écrire un livre à quatre nous a semblé trop contraignante. Et c’est celle d’écrire chacun un livre dans le même contexte et la même temporalité et de se prêter nos personnages qui nous a paru la meilleure. Chacun restant maitre de son roman mais étant obligé de collaborer, voire de négocier avec les autres.

Nous avons alors défini ensemble le contexte d’U4 (le virus, ses conséquences…) et commencé à imaginer vers quelle fin pourrait aller la série. Puis, nous avons écrit chacun quelques pages du journal intime de notre personnage avant la pandémie pour le présenter aux autres et vérifier que certains ne se ressemblaient pas trop. Ensuite, nous avons été proposer notre projet à des éditeurs qui se sont engagés à nous publier. Après, chacun a écrit dans son coin le premier tiers de son roman afin de définir les enjeux propres à son narrateur ou sa narratrice. Enfin nous nous sommes retrouvés physiquement pendant une semaine pour nous lire et définir plus précisément la suite, et très concrètement commencer à envisager comment nos personnages allaient entrer dans les livres des autres. Le travail s’est fait d’abord deux par deux : Koridwen et Jules d’un côté et Stéphane et Yannis de l’autre. Pour finir nous nous sommes retrouvés deux mois plus tard pour envisager la réunion des quatre narrateurs et la fin de nos romans. Nous avions un droit de regard sur le travail de l’autre mais uniquement sur des points du scénario qui devaient être discutés mais aucunement sur ses choix d’écriture.

Enfin et il ne faudrait pas l’oublier, les éditrices de Syros et Nathan ont beaucoup travaillé sur ce projet et leurs retours nous ont été très précieux. Au final, ce fut une très belle aventure, longue mais passionnante. Et cerise sur le gâteau, très bien accueillie à sa sortie.

Outre U4, beaucoup de vos romans ados sont des dystopies, pour quelles raisons ce genre vous attire-t’il ?

La dystopie permet d’aborder des sujets de société sans tomber dans des romans à thèses et en étant un peu décalé de la réalité que nous vivons. Il faut que ce soit rythmé, que ça puisse intéresser mon lectorat, que les « méchants » le soient vraiment et que les héros soient au moins un peu héroïques. J’aime aussi la dystopie parce qu’elle permet d’imaginer des possibles, d’inventer des futurs. Par contre, pour que les lecteurs y croient, on doit faire preuve d’un certain réalisme. C’est pour cela que je ne suis pas du tout attiré par l’écriture d’œuvres fantastiques ou de fantasy.

Vous écrivez pour les ados, mais parfois aussi pour les lecteurs plus jeunes. À quel moment décidez vous pour quel public vous écrirez ?

Pour moi, à la naissance de chaque roman, il y a une idée ou une scène, ou une image qui, je le pressens, peut être l’amorce d’une histoire. Je comprends assez vite si ce que je vais raconter s’adresse à un public plus ou moins jeune. Le récit sera-t-il plus ou moins long ? Le type de narration sera-t-il plus ou moins complexe ? Les sujets abordés toucheront-ils une classe d’âge plutôt qu’une autre ?

Comment déterminez-vous l’âge des lecteurs auxquels vous vous adressez ?

J’ai longtemps voulu écrire des albums mais j’ai mis vingt ans à trouver une idée qui fonctionnait. J’y reviendrai si j’en trouve une autre. Pour les formats « premières lectures » ou pour le lectorat de l’école primaire, j’ai parfois répondu à des sollicitations d’éditeurs. J’ai vu cela, à chaque fois, comme un exercice qui me permettait de sortir de mes habitudes. On s’enrichit de toutes les expériences. Tout à l’heure, j’évoquais l’idée de départ, mais il faudrait ajouter le narrateur qui doit avoir sensiblement le même âge que le lecteur. Quand j’ai écrit H.E.N.R.I., l’histoire d’un extraterrestre dans une classe de CP, je me suis replongé dans mon enfance et je me suis demandé : « Si j’avais eu les pouvoirs d’H.E.N.R.I., qu’est-ce que j’aurais rêvé de savoir faire ? » Faire durer les récrés, écrire comme la maîtresse, me faire pousser des doigts pour compter, respirer sous l’eau…

A ce propos, nous nous demandions si, quand vous écrivez, vous aviez un « lecteur idéal » en tête ?

Je n’écris pas pour un lecteur idéal. J’écris d’abord pour moi en espérant que ce qui m’intéresse et me touche parviendra à toucher des lecteurs.

Vous vous êtes récemment essayé (avec succès !) à la littérature adulte avec La répétition, Berlin 1963 écrit à quatre mains avec Jean-Michel Payet. Qu’est-ce qui a motivé ce changement ? Comment ce projet est-il né ? Est-ce qu’écrire pour les adultes est différent d’écrire pour les ados ?

Comme pour U4, c’est d’abord l’envie de travailler ensemble qui nous a motivés. Je connais Jean-Michel depuis très longtemps et je savais qu’il avait déjà participé à une aventure collective, Blues cerises chez Milan (avant U4 et avec un concept assez similaire). Nous nous sommes retrouvés sur un salon et en discutant de nos lectures, nous nous sommes découvert un goût commun pour l’espionnage. Nous avons décidé tout de suite d’écrire « en adulte » parce que les vrais livres d’espionnage sont trop compliqués pour un lectorat adolescent. J’avais aussi le souvenir d’une incursion dans ce genre (en ado) avec Comment mon père est mort deux fois qui était complètement passé inaperçu. Dans ce récit, nous avons pu adopter le point de vue de cinq narrateurs (deux et demi chacun) et composer un récit assez compliqué et très référencé historiquement sans avoir besoin d’être trop « pédagogique ». Pour le reste, écrire pour adulte ou pour ados, ça ne me change pas tellement. J’ai le même souci de ne pas perdre mon lecteur, d’être clair et précis dans mon écriture, sans chercher à faire des effets de style. De même, qu’en écrivant pour adolescents, je n’ai jamais eu la sensation de me censurer pour décrire certaines scènes ou aborder certains thèmes.

En quoi ce projet était-il différent de la série collective U4 ? Que vous apporte le fait de collaborer avec d’autres auteurs sur un projet ?

Un projet à deux est deux ou trois fois plus facile à mener qu’un projet à quatre. Mais, à part ça, on doit toujours défendre son point de vue, négocier avec l’autre et parfois abandonner une idée qui nous paraissait prometteuse. Si on finit par céder, c’est que l’autre vous a convaincu. On sait qu’à plusieurs, on a plus d’idées et que la discussion permet de garder le meilleur. Mais il faut être ouvert et ne pas avoir un égo démesuré, sinon on doit se sentir tout le temps frustré.

J’apprécie l’écriture en solitaire et j’y reviens toujours. Mais les aventures à deux (j’ai aussi écrit récemment trois livres pour des 8/12 ans avec Carole Trébor pour Little Urban), ce sont des moments partagés souvent très joyeux et très intenses dont on sort plein d’énergie et avec l’envie de surprendre l’autre dès la prochaine rencontre.

Y-a-t’il des auteurs ou illustrateurs avec lesquels vous aimeriez collaborer ?

La grande majorité des illustrateurs et illustratrices que j’aime écrivent elles-mêmes ou eux-mêmes leurs textes, donc de ce côté, je n’imagine pas grand-chose. Pour les auteurs ou autrices, il faut une vraie rencontre, une vraie envie et une vraie confiance et ça, ce n’est pas si facile. Dans l’immédiat, je travaille sur un nouveau projet avec Jean-Michel. Pour le reste, on verra si l’occasion se présente. Et j’ai commencé en parallèle un nouveau projet en solo.

Avez-vous un livre de chevet, et si oui lequel ?

Si en parlant de livre de chevet, vous pensez à un livre référence, un qui m’accompagnerait depuis toujours et que j’aurais plaisir à relire, je n’en ai pas. Par contre, j’ai toujours au moins un livre sur ma table de chevet. En ce moment, ce sont plutôt des romans policiers parce que j’ai participé dernièrement au festival des Gueules noires de Saint-Etienne et que j’ai acheté quelques livres à mes camarades de dédicaces. J’ai commencé hier La pension de la via Saffi de Valério Varesi. Et juste avant, j’ai lu Retour de Lombarde (ed. La belle étoile) de mon ami Pascal Ruter.

Est-il difficile de promouvoir un roman alors que vous êtes en train d’en écrire un autre ?

Non. On y arrive. Mais il est vrai que les livres sortent parfois plus d’un an après la fin de mon travail alors que je suis depuis longtemps plongé dans un autre univers. J’avoue que j’aime bien parler de mes ouvrages et même des plus anciens. Cela fait partie de mon métier.

Sur votre blog vous communiquez les dates des rencontres et des salons auxquels vous participez, elles sont extrêmement nombreuses (et nous sommes d’ailleurs quelques-unes à avoir eu la chance de vous y croiser). Que vous apportent ces moments ?

Les salons sont des moments où on retrouve ou découvre plein de personnes et c’est agréable quand on est enfermé chez soi depuis trop longtemps. C’est aussi des moments partagés avec mes lecteurs qui peuvent vous faire des retours sur mes romans. C’est parfois touchant et on en sort avec le sentiment d’être utile à certains. Être invité vous rassure aussi sur le fait que vous existez encore. Je ne fais plus autant de salons qu’à une époque et je m’en porte très bien. Les rencontres scolaires demandent beaucoup d’énergie et de disponibilité. Il faut donc faire attention à ne pas trop en enchainer. Personnellement, je n’accepte pas plus de deux jours de rencontres de suite. Lorsque je suis sur place, je veux que l’échange soit intéressant et pas trop scolaire, qu’on en garde chacun un bon souvenir.

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Merci infiniment à Yves Grevet d’avoir pris le temps de répondre à nos questions !

Nous espérons vous avoir donné envie de poursuivre la découverte de son univers. Et pour le rencontrer à votre tour, toutes les dates de ses dédicaces sont indiquées sur son blog.