Troubles par Claudine Desmarteaux

Troubles de Claudine Desmarteaux
Albin Michel Jeunesse – Wiz, 2012

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Une Lecture Commune avec Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on est livresse, proposée par Bouma – Un Petit Bout de Bib

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Bouma : Aujourd’hui nous vous présentons une lecture commune autour de mon gros coup de cœur du mois de janvier, un roman ado, troublant, comme son titre l’indique. Un sujet inquiétant, une manière d’écrire qui m’a captée, pourtant le sujet de ce roman peut porter à polémique. Aujourd’hui nous parlons du genre de roman que vous n’oublierez pas.

Première question : Comment résumerais-tu ce roman ?

Céline : Sous la forme d’un synopsis, clin-d’œil au cinéma, troisième homme de ce récit :
Paris. Camille et Fred, deux ados, deux amis d’enfance. Tous deux sur le fil, tous deux victimes collatérales de drames familiaux. Chacun sa came. Le cinéma pour Camille. L’alcool, les joints et plus si affinités, pour Fred. Soirée après soirée, voyage au bout de la nuit. Lassitude. Dégoût. Drame.

Bouma : Tu as écrit un résumé qui ressemble vraiment beaucoup à ce roman. Les chapitres sont courts, voire très courts, amenant un rythme effréné, une tension à l’histoire. Cette tension, l’as-tu ressentie comme moi ? Cela a-t-il gêné ta lecture ?

Céline : Oui, cette tension est palpable dès les premiers mots et s’accentuent au fil des pages. On sent dès le départ qu’un drame est en préparation ! Une fois l’effet de surprise passé, ce rythme effréné et ce style saccadé m’ont plutôt donné envie de continuer ! L’écriture et la référence au cinéma contribuent d’ailleurs, pour ma part, au succès de ce titre. Et de ton côté, quels sont les aspects qui t’ont particulièrement plu ?

Bouma : Pour revenir à ce que tu disais, je n’ai pas senti le drame venir. Je me le suis pris en pleine tête, comme les protagonistes. Par contre, j’ai aimé que la trame ne s’arrête pas là, que l’auteur montre que le film comme la vie continue.  J’ai aussi aimé cette description très réaliste (à mon sens) de la réalité quotidienne des adolescents. C’est une période de doutes, de choix et d’affirmations. Ce n’est pas une époque facile et les adultes ont tendance à trop souvent l’oublier à mon sens. D’ailleurs, dans le texte, Camille doute de sa sexualité. Mais Camille est un prénom mixte. Est-ce un garçon amoureux de son meilleur pote ? Une fille attirée par d’autres filles ? Qu’en penses-tu ?

Céline : Je pencherais plus pour un « il »… Il me semble que cette identité collerait davantage avec le titre et les sentiments ambigus que Camille éprouve pour son ami d’enfance. Mais je n’en suis vraiment pas certaine. Quoi qu’il en soit, tu as raison, l’auteure nous laisse K.O. certes mais avec néanmoins une note d’espoir :

« Quand les plaies seront refermées, les blessures cicatrisées, viendra le temps des bourgeons et des promesses. »

Ce qui m’a surprise cependant c’est l’attitude attentiste des adultes ! Tout le long de ma lecture, j’ai eu envie de crier : « Mais bon dieu, quand allez-vous réagir ? ». Et toi, ce manque de réaction t’a-t-il également interpellée ?

Bouma : Je n’ai pas franchement été interpellée par cette absence, ou en tout cas cette « non intrusion » des adultes dans le récit. Claudine Desmarteaux déroule son histoire du point de vue de Camille, un(e) adolescent(e) (parce que moi je voyais plutôt une fille en Camille mais bon bref, passons) et nous montre donc SA VISION de l’histoire. Elle est auto-centrée, et ça ne m’a pas plus étonnée que ça que pour elle/lui les adultes n’aient aucun rôle à jouer dans son quotidien outre celui de réfrigérateur et de distributeur.
Un dernier mot pour la fin ?

Céline : Nos hésitations et interrogations sont symptomatiques je trouve. (L’auteure pourra peut-être en lever certaines ?) Cette lecture est de celles qui remuent, vous emmènent au-delà des conventions, des apparences, des jugements trop rapides… Claudine Desmarteaux apporte un certain éclairage sur une jeunesse désabusée et pourtant pleine d’espoir ! Un paradoxe qui interpelle et rend ce texte particulièrement fort ! Un de ceux qu’on n’oublie pas…

Bouma : Exactement. Un texte troublant dont je suis ressortie chamboulée par tant de beauté dans l’écriture de l’indescriptible.

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Et pour en savoir toujours plus, voici nos avis sur nos blogs : Qu’importe le flacon et Un Petit Bout de Bib.

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Cette lecture commune a soulevé nombre de questions comme vous avez pu le lire, et nous remercions chaleureusement Claudine Desmarteaux d’avoir pris le temps d’y répondre (ainsi que son éditeur Albin Michel Jeunesse pour la mise en relation).

1. Comment vous est venue l’idée de Troubles ? Vous êtes-vous inspirée de faits réels ou d’une situation dans votre entourage ?

CD : Après Teen Song, j’ai eu envie d’écrire encore sur l’adolescence, une période à hauts risques, faite d’exaltations, de découvertes, mais aussi d’une certaine errance, voire d’ennui, parce que la réalité est rarement à la hauteur des attentes immenses qu’on a quand on est ado. On zone, de fêtes en soirées. On se cherche, on cherche l’amour… C’est douloureux, de sortir de l’enfance, on éprouve un sentiment de vide, de perte, d’angoisse morbide, parfois.
Ce texte est une fiction qui s’est nourrie de mon imagination, de bribes de mon expérience personnelle, de celle de mes enfants (j’ai une fille de 19 ans à qui je fais lire tous mes textes en cours d’écriture), de films que j’ai vus et aimés… Il est parti aussi d’une envie de décrire des scènes de cinéma.

2. Ce roman parle en partie de harcèlement. Est-ce un thème qui vous touche particulièrement ?

CD : C’est un thème qui touche chacun d’entre nous. Depuis la première cour de récré jusque dans le monde de l’entreprise, on est confronté à des situations de harcèlement, plus ou moins graves, plus ou moins féroces, qu’on subit ou qu’on inflige (parfois avec une certaine lâcheté, ou de l’inconscience). Ça fait partie du jeu social. En bande, parfois la cruauté peut se déchaîner.

3. Dans cette histoire, les adultes sont plutôt inexistants voire démissionnaires. Est-ce un constat que vous tirez de la vie réelle ?

CD : Non, ce n’est pas un constat et je ne juge personne. Ni les ados, ni leurs parents. S’ils sont défaillants, c’est parce qu’ils ont du mal à faire face à leurs propres problèmes, mais aussi parce que les adolescents s’éloignent d’eux, ne leur confient plus rien. En grandissant, les enfants veulent s’affranchir, couper le cordon, et c’est bien normal. Les parents sont souvent les derniers informés. Ils idéalisent leurs enfants et font parfois preuve de naïveté, ou d’aveuglement.
Dans Troubles, pour se protéger d’une situation pourrissante (ses parents ne s’entendent plus mais sont forcés de cohabiter pour des raisons économiques), Camille prend ses distances. Les parents font ce qu’ils peuvent. Ils sont toujours trop absents, ou trop étouffants… Les parents parfaits, c’est comme la licorne, ça n’existe pas.

4. Aviez-vous l’intention d’écrire pour le public adolescent dès le départ de cette intrigue ?

CD : Pas forcément. Dans tous mes livres jeunesse, je m’adresse aussi aux adultes. Mais je suis heureuse d’avoir publié ce livre en roman ado, j’ai fait de très belles rencontres avec des lycéens sur Troubles.

5. Avez-vous visionné l’intégralité de la filmographie de Camille ? Comment avez-vous choisi ces films ?

CD : J’ai choisi des films que j’ai aimés et qui m’ont marquée. Ils ont tous un lien avec le désir, l’amour, les pulsions… Je les ai visionnés parfois plusieurs fois, pour choisir les scènes, les décrire… Tous ces « morceaux de cinéma » disent à quel point c’est complexe, tout ça, et à quel point cela échappe à notre contrôle. Camille est quelqu’un d’assez introverti, toujours en retrait, qui observe la vie un peu comme un film. Camille décrit avec précisions des plans, des scènes, mais ne dit rien sur ses propres désirs.

6. Pouvez-vous lever l’ambiguïté concernant le sexe de Camille ?

CD : Camille est un prénom mixte. C’est au lecteur de faire son choix. Cette ambiguïté participe au trouble.
Mais si vous tenez à savoir si pour moi, Camille est une fille ou un garçon, je répondrai : un garçon (qui refuse de s’avouer les sentiments amoureux qu’il éprouve pour son meilleur ami Fred).

7. et enfin… avez-vous un autre roman pour les adolescents en préparation ?

Un nouvel opus de la série du petit Gus, Le petit Gus au collège, sort en août 2013. C’est un roman illustré qui s’adresse à tous, et plus spécialement aux 9-13 ans.
Je n’ai pas commencé à travailler sur un autre texte pour l’instant, mais j’écrirai encore pour les adolescents. J’aime ce public, ouvert, fragile et touchant. L’adolescence est une période de la vie riche et complexe, dont on ne sort pas indemne mais qui construit l’adulte qu’on deviendra.

[Cette interview a été réalisée au début de l’été.]

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Nous espérons que cette lecture commune vous aura fortement donné envie de lire ce titre. Bonne lecture.

Des parents, des enfants, une rencontre

S’inventer des parents, lorsque l’on n’en a pas.
Se créer un papa et une maman, qui aiment, rassurent.
Il y a un peu de ça dans ce petit roman.

L’invention des parents
d’Agnès de Lestrade
Illustrations de Lucie Albon
Editions du Rouergue, 2012, collection Zig Zag.
Chez Kik

 

 

Pour avoir des parents, on peut les inventer, mais on peut en trouver aussi ….
Il y a de la joie dans cette sélection, beaucoup d’amour aussi, de jolies rencontres,
Il y a de la tristesse aussi, de l’attente, de l’appréhension.
Lors d’une adoption, il est nécessaire de s’apprivoiser les uns les autres,
Lors d’une adoption, il y a toujours beaucoup d’émotions, pour les parents, comme pour les enfants.

Pour évoquer ce thème, il y a des albums …

Fanfan

de Marie Sellier, illustré par Iris Fossier
Les Editions Courtes et Longues, 2012.

Fanfan est une autruche, malgré sa trompe, son corps énorme et sa couleur grise. Fanfan est une autruche comme le reste de sa famille et malgré ce que lui raconte les autres animaux.Un album de grande qualité au format original qui soulèvent de nombreuses questions sur l’inné et l’acquis. Est-ce ce que lui a donné la naissance ou ce que lui a appris sa famille d’adoption qui le définit ? Le bleu profond et le majestueux doré des illustrations finiront de vous convaincre qu’il vous faut absolument le lire.
L’avis de Bouma

Un jour, mes parents viendront
d’Ingrid Chabbert, et de Stéphanie Augusseau, ALICE Jeunesse, 2013.

Il y a des oranges chauds et des bleus foncés, remplis d’obscurité. Il y a des doubles-pages pleines de vie, mais le plus souvent elles sont remplies de l’attente de cette petite fille à la robe rouge. On sent les moments d’attente pesants, mais aussi ceux pendant lesquels elle vit avec les autres enfants, dans l’orphelinat. Il y a la vraie vie, celle pendant laquelle elle attend, et ses rêves, dans lesquels elle imagine des parents, rien que pour elle.
Les avis de 3 étoilesKik

 

L’orphelinat du bout du monde 
de Coralie Saudo et d’Emna, Les P’tits Bérets, 2012.

Pépine et Pato s’aiment mais ne peuvent pas avoir de petits ensemble. Et pour cause, Pépine est une autruche et Pato, un crocodile. Un jour, il découvre un œuf abandonné et décide de l’adopter. Ils sont enfin une famille.
Les avis de Maman Baobab3 étoilesSophie
La Lecture Commune qui a eu lieu sous le Grand Arbre

Pour compléter cette sélection, Alice a choisi deux albums ….

En attendant Timoun
de Geneviève Casterman, l’École des Loisirs, 1999.

Attendre. C’est ce à quoi se résigne maman crocodile depuis le « oui’ définitif annoncant l’arrivée d’un petit Timoun. Mais que c’est long, l’attente ! Timoun est déjà tellement présent qu’il est dificille de prendre son mal en patience.La joie laisse place à la solitude, au découragement, au doute. Puis vient le grand jour et alors tout s’efface !
Servi par de belles illustrations en aquarelles, cet album est d’une douceur touchante.

Miguel, c’est moi : la petite voix venue de loin
de Laurence Afano, ALICE Jeunesse, 2003.
Une nuit d’insomnie papa et maman, qui ne peuvent pas avoir d’enfants, entendent une petite voix.C’est celle de Miguel qui, à l’autre bout du monde, les appelle. Joli et rare pari que de renverser le point de vue et de parler de l’adoption au travers des yeux de l’enfant attendu !

 

Notre sélection se poursuit avec des romans, pour les lecteurs débutants, puis pour les plus grands …

 

Camille est adoptée
de Véronique Delamarre Bellégo, illustrations de Julie Faulque, Oskar Editions, 2013.

Charlotte a 7 ans et vit avec sa famille à Singapour. Ses parents, son grand frère et sa petite soeur. Cette année, il y a 5 nouveaux dans sa classe, en CE1 A, au lycée français, dont une petite fille française d’origine chinoise, Camille. Avec des mots simples, un langage naturel, ce petit roman explique les origines, les liens qui se tissent entre les parents et les enfants, des liens qui sont tellement forts et exprimés que Charlotte qui vit avec ses parents biologiques en serait presque jalouse.
L’avis de Maman Baobab

Ma mère est un gorille (et alors?) 
de Frida Nilsson chez Bayard, 2011.
Se faire adopter par une gorille, y a mieux dans la vie non ? Détrompez-vous ! Un roman bourré de tolérance et qui tord le cou à une tonne d’idées reçues, y compris pour la principale intéressée.
L’avis de Pépita

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Noir grand
de Sébastien Joanniez
Éditions du Rouergue – DaOdac, 2012

Quand on a été adopté, même si on est aimé, choyé, dans un formidable foyer, il est parfois difficile de s’intégrer. Car en dehors de la maison, le monde est souvent plus cruel, surtout chez les enfants, surtout quand on n’a pas la même couleur de peau.
Un récit sensible raconté à la première personne pour comprendre les joies et les tourments d’un enfant qui affronte le regard des autres.
Dès 8 ans.
Les avis de Bouma, Pépita

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La double vie de Cassiel Roadnight
de Jenny Valentine, Ecole des loisirs, 2013.

Avec ce titre, il faut mettre orphelin et adoption entre guillemets car les apparences sont trompeuses et, comme à son habitude, Jenny Valentine brouille à merveille les pistes. Chap a découvert qu’il n’était pas celui qu’il croyait être. Aussi, lorsqu’on lui demande quel est son nom dans le foyer où il atterrit, il répond : « Je ne suis personne »… Jusqu’au moment où on lui présente un avis de recherche avec la photo d’un ado qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau : Cassiel Roadnight. Après un moment d’hésitation, il se dit que, finalement, il pourrait être cet ado s’il le voulait et, enfin, trouver un foyer où se sentir en sécurité… Qu’a-t-il à perdre ? Sauf que la supercherie tourne très vite au vinaigre et que le récit se transforme en thriller haletant ! Au bout du compte, finira-t-il par découvrir qui il est ?
L’avis de Céline

 

Les ailes de la Sylphide
de Pascale Maret, couverture illustrée par Atsuko Ishii, éditions Thierry Magnier, septembre 2013.
Lucie, trouvée au pied d’un arbre, ne pense qu’à la danse. Choisie pour interpréter la Sylphide dans le ballet éponyme, elle va assister à sa propre métamorphose.
Ses pas vont la guider dans la forêt de son enfance, où le danger est prêt à tout pour lui couper les ailes…
Un roman saisissant où le fait d’être adoptée par des parents aimants ne protège malheureusement pas de tout…
L’avis de 3 étoiles

L’été où je suis né
de Florence Hinckel, Gallimard jeunesse, 2013, coll. Scripto.

Encore une fois j’ai l’envie de vous parler de ce court roman qui m’a profondément marqué… L’été où je suis né est une parenthèse dans vos lectures, une parenthèse dans la vie de Léo. Ce personnage qui va découvrir? alors que ses parents adoptifs sont partis en vacances? qu’il a besoin de savoir. Comment grandir et se trouver alors qu’il ne sait même pas qui il est ? La douceur des mots de Florence Hinckel met du baume au coeur, des larmes dans les yeux et les pensées en vrac.
L’avis de Nathan

N’hésitez pas à ajouter les titres de vos propres lectures sur le sujet, à partager vos découvertes littéraires, sur ces titres ou sur d’autres. Bonne lecture !

Carte postale qui en eXprim’…

Pour les vacances, j’ai eu envie de vous faire découvrir une collection que j’affectionne tout particulièrement : eXprim’ publiée aux éditions Sarbacane.

Voilà trois ans que je suis régulièrement les parutions et j’ai eu quelques coups de cœur que je me devais de partager avec vous. Au fil de mes lectures, j’ai saisi plus précisément l’identité de cette collection qui ne cesse de me surprendre. Pour vous en parler, j’ai posé quelques questions à celui qui l’a créée et qui la dirige encore aujourd’hui Tibo Bérard. Vous pourrez donc retrouver ses réponses juste après trois titres que j’ai sélectionnés rien que pour vous…

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La ballade de Sean Hopper
, Martine Pouchain
Une histoire très humaine pour laquelle j’ai versé quelques larmes.

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Toute la vie, Jérôme Bourgine
Un combat contre la maladie plein d’émotions qui m’a beaucoup touchée.

les déchainés

 

 

Les déchaînés, Flo Jallier
Une famille marquée par son histoire dont les différentes vies m’ont passionnée.

 

 

Place à Tibo Bérard, directeur de la collection eXprim’ aux éditions Sarbacane.

Bonjour Tibo, peux-tu nous raconter comment est née la collection eXprim’ ?

J’étais journaliste avant d’être éditeur. Je travaillais pour un magazine littéraire qui s’appelait Topo et dont la ligne se voulait à la fois populaire et pointue. Ce magazine avait la particularité de traiter de tous les genres de livres sans les hiérarchiser. Quand il s’est arrêté, j’ai pris contact avec des éditeurs pour travailler autour des jeunes et de la lecture. Le directeur de Sarbacane avait déjà en tête de lancer une collection de romans pour ouvrir l’activité de la maison, alors concentrée sur l’album, à ce secteur. Après discussion, il m’a proposé de revenir avec un projet. Je voulais une collection assez punk, qui déborde, qui soit dans l’énergie, plutôt dans le « trop » que dans le « pas assez ». J’avais envie aussi de faire venir de nouveaux auteurs, des scènes urbaines notamment. J’ai appelé une boîte de prod’ de hip-hop qui m’a mis en contact avec un slameur, Insa Sané. Il avait écrit le manuscrit de Sarcelles-Dakar et ne savait pas vers qui s’orienter pour l’éditer. Ça a été la première rencontre de la collection.

D’où vient le nom de la collection : eXprim’ ?

Il y a plusieurs idées derrière ça. La première concerne l’aspect outrancier, jaillissant de nos livres. Plutôt que de se situer dans la littérature intimiste, retranchée ou cérébrale, on investit une littérature qui déborde et se veut viscérale, rapide, pleine de vie. La « prime » en fin de mot, c’était pour donner un petit côté urbain et moderne. Le X représente une zone libre, sans interdit. Cela rejoint aussi le fait qu’à la création d’eXprim’, nous ne pensions pas concevoir du « roman pour ados » mais porter des romans modernes, déjantés, reliés à la musique et au cinéma… qui par ricochet toucheraient les jeunes « en priorité ». Une autre approche de la jeunesse, donc.

Comment la collection a-t-elle évolué depuis sa création ?

J’identifie trois grands « moments » dans cette collection qui a 6 ans et environ 60 titres publiés – presque uniquement des auteurs de premiers romans que l’on a suivis et accompagnés ensuite.

Les deux premières années, on s’est beaucoup employés à « marteler » notre discours, avec des romans très percutants et urbains, ce qui nous a donné une identité très forte avec une ligne éditoriale très marquée.  En revanche, j’ai peut–être eu tendance à trop « conceptualiser » notre offre – ma formation journalistique me pousse souvent à penser les choses par catégories, voire étiquettes : Antoine Dole, notre plume punk ; Insa Sané, notre conteur hip hop… alors que les auteurs ont eu aussi envie de se diversifier, de voir leurs univers s’épanouir sur différentes facettes, avec le temps.

Ensuite, après les publications de quelques romans plutôt noirs, on a été un peu enfermés dans l’image de « la collection subversive » par une partie de la critique. On a dû défendre et argumenter notre désir de proposer un espace de création libre, via la collection, auprès de professionnels qui se posaient surtout la question de ce qu’on peut faire lire ou non aux adolescents… alors qu’on ne souhaitait pas censurer puisqu’on n’a pas de limite d’âge, pas de public cible. Et que par ailleurs, je reste persuadé qu’un jeune de 14, 15 ans peut tout lire.

Après cette période – la seconde donc, une phase de questionnements et de doute autour de la collection –, on a abouti à… une évolution assez formidable. C’est le fruit des retours intéressants de nombreux libraires et bibliothécaires, d’une réflexion menée sur le long terme et à bâtons rompus avec l’équipe, avec les auteurs… Peu à peu, on a souhaité ouvrir l’axe de la collection, en remettant plus encore le plaisir de lecture au cœur des romans, là où parfois, le désir de travailler de façon obsessionnelle autour du style et de l’innovation formelle avait pu nuire un peu aux histoires. J’ai voulu revenir au goût du conte « vaste », charnel, universel, celui qui emporte le lecteur et ne le lâche plus. On s’est ainsi ouverts à des genres différents – tel le fantastique, via la publication de la série La mort, j’adore ! d’Alexis  Brocas, ou encore le roman d’émotion, avec Gadji ! de Lucie Land ou La Ballade de Sean Hopper de Martine Pouchain. Tout cela a participé d’une volonté de tenter une approche un peu plus universelle du roman, plus ouverte, plus récréative aussi. Et ça a payé.  En conservant une impertinence qui n’appartient qu’à nous, on est parvenus à publier des romans à la fois forts et accessibles – dans le bon sens du terme –, comme La drôle de vie de Bibow Bradley d’Axl Cendres, Tu seras partout chez toi d’Insa Sané, Bras de fer de Jérôme Bourgine, Frangine de Marion Brunet… La rentrée 2012 a constitué une vraie étape pour nous, également d’un point de vue commercial, le début d’un essor qui ne se dément pas depuis bientôt un an.

Qui écrit pour la collection eXprim’ ?

Les premières années ont été consacrées à la découverte d’auteurs, que j’ai ensuite accompagnés. Ce sont ceux que j’appelle avec affection « les anciens » ou « la dream-team », des plumes très fortes, des auteurs inventifs et puissants, et surtout désireux de se renouveler sans cesse : Axl Cendres, Insa Sané, Lucie Land, Rolland Auda, Karim Madani, Martine Pouchain (qui avait déjà une belle carrière d’auteure « consacrée), Jérôme Bourgine, Flo Jallier, Antoine Dole, David Tavityan… Dans un second temps, une foule de projets passionnants me sont parvenus spontanément, ce qui a ouvert une nouvelle vague d’auteurs avec Marion Brunet, Philippe Arnaud, Thomas Carreras, Vincent Mondiot ou, à paraître à la rentrée, Loïc Le Pallec et Benoît Minville…

Dans chaque livre, avant le début de l’histoire, il y a une play-list choisie par l’auteur. D’où vient cette idée originale ?

C’est une des premières idées de la collection. Je voulais placer EXPRIM’ sous le signe de la musique, pour signifier au lecteur qu’il entrait dans une écriture musicale, poétique, travaillée, rythmique, sonore. C’est l’idée de la modernité, avec le livre comme porte ouverte sur le monde. C’est enfin né d’une réflexion sur les modes de lecture contemporains, chez les gens de notre génération et des nouvelles générations, qui lisent en musique, voyagent d’un univers artistique à l’autre, croisent les références et les hybrident.

Pour nous donner envie d’arriver à la rentrée, peux-tu nous donner un aperçu des romans qui paraîtront ?

Je publie trois romans – et je les adore tous ! – pour la rentrée. Le premier est No man’s land de Loic Le Pallec, un premier roman. C’est un récit de SF où des robots se réveillent doués d’émotions sur une Terre post-apocalyptique. Ils découvrent leurs nouvelles facultés sans les comprendre tout de suite. C’est un roman qui questionne sur l’humanité, l’identité, la prise de conscience, la naissance et la signification des émotions, mais tout cela de façon ludique, fun et très vivante.

Il y aura également un nouvel opus de Martine Pouchain : Zelda la rouge. Martine a travaillé cette fois avec des personnages féminins, ce qui est plutôt nouveau pour elle, et surtout elle fait une incursion remarquable dans la comédie. C’est l’histoire de deux sœurs ; l’une est en fauteuil roulant depuis qu’un chauffard l’a renversée tandis que l’autre, son aînée, l’a élevée comme une mère et ne rêve que de retrouver le chauffard pour la venger. Ça démarre comme une tragédie  – un hommage à Lorenzaccio de Musset, via la réflexion sur le choix entre amour et vengeance – mais il y a de nombreux accents de comédie, des personnages burlesques…

Autre coup de cœur, Je suis sa fille de Benoît Minville. C’est un auteur que j’avais rencontré sur son blog (il est libraire), en lisant un article qu’il avait consacré à La drôle de vie de Bibow Bradley. J’avais trouvé l’article vif, pertinent… mais surtout très bien écrit. Je l’ai donc contacté, il m’a confirmé qu’il écrivait, fait lire son manuscrit… et je suis tombé en amour. Profondément ! C’est l’histoire de Joannie, une jeune fille tout à fait banale, plutôt studieuse, élevée par son père avec qui elle a une relation très forte. Ce dernier travaille dans une grande entreprise et, du jour au lendemain, se fait broyer par le système. Alors sa fille se révolte. Elle ne supporte plus ce système et décide de l’arrêter ; elle a 16 ans, ne voit qu’une solution : tuer le patron. Elle part alors avec son meilleur ami sur les routes de France, direction Nice, où le big Boss a une villa. Cela donne un road-movie engagé, souvent hilarant, souvent bouleversant, et pour tout dire extrêmement humain, qui explore des thématiques très fortes telles que la crise, le besoin de révolte des jeunes, la société de consommation, la perte de sens dans notre époque hyper–industrialisée… À vrai dire, on ne peut pas finir ce livre sans pousser un grand cri de rage et d’espoir mêlés. C’est une réussite.

Merci Tibo pour ton intervention, as-tu envie d’ajouter quelque chose ?

On n’a pas parlé de la promotion des livres que l’on organise, toi et nous ! J’aimerais bien parler un peu des blogueurs, parce qu’ils forment une nouvelle donne passionnante dans le jeu du livre – en particulier au secteur Jeunes Adultes, qui me semble être un espace précurseur. À Sarbacane, depuis disons trois ans, on a accentué beaucoup le travail avec les blogueurs, qui s’affirment de plus en plus en tant que prescripteurs de poids. On a même divisé de moitié nos envois à la presse « traditionnelle » pour se concentrer sur eux… et il faut dire que ce travail avec les blogueurs est assez génial. D’une part il y a un vrai impact de vente suite à un article sur un blog, les réseaux de blogueurs faisant revivre les traditionnels clubs de lecture dans l’espace virtuel. Et d’autre part, les auteurs adorent ça, parce que c’est un retour de lecture immédiat, direct, sans compromis. Dans le foisonnement des blogs, certains articles sont très réussis et puis, même quand ils le sont moins et que c’est simplement du coup de cœur ou du coup de gueule, cela reste intéressant car on voit une « vraie personne » exprimer un point de vue, un retour net. On a commencé cette expérience un peu par hasard avec quelques blogueurs et on voit que maintenant ça se professionnalise.

On parle de la collection eXprim’ et de ses romans sur nos blogs :

Nathan a interviewé Tibo Bérard ICI.

Les déchaînés, Flo Jallier : Alice, Sophie, Céline
Frangine, Marion Brunet : Pépita, Sophie
Le monde de Charlie, Stephen Chbosky : Bouma, Sophie, Nathan
L’enfant nucléaire, Daph Nobody : Nathan, Sophie
Traverser la nuit, Martine Pouchain : Nathan, Sophie
Tu seras partout chez toi, Insa Sané : Nathan
La drôle de vie de Bibow Bradley, Axl Cendres : Nathan
50 cents, Thomas Carreras : Nathan
Daddy est mort… retour à Sarcelles, Insa Sané : Sophie
Lorraine Super-Bolide, David Tavityan : Sophie
La ballade de Sean Hopper, Martine Pouchain : Sophie
Comment j’ai raté ma vie de super-héros, David Tavityan : Sophie
Mes idées folles, Axl Cendres : Sophie
Web dreamer, Anne Mulpas : Sophie
Echecs et but !, Axl Cendres : Sophie
2 jours pour faire des thunes, Hamid Jemaï : Sophie
La mort, j’adore !, Alexis Brocas : Sophie (tome 1, 2 et 3)
Adulte à présent, Edgar Sekloka : Sophie
Le dévastateur, Rolland Auda : Sophie
K-Cendres, Antoine Dole : Sophie
Toute la vie, Jérôme Bourgine : Sophie
Bras de fer, Jérôme Bourgine : Sophie, Nathan
La peau d’un autre, Philippe Arnaud, Sophie

Bons baisers de Gaspard !

carole@3-étoiles

carole@3-étoiles

Quelle joie de recevoir cette carte postale ! Joie doublée en découvrant le nom de l’expéditeur : Gaspard Corbin ! Vous savez cet ado hyper drôle et attachant dont on suit les aventures et les tourments depuis 3 ans déjà… Pour ceux qui seraient passés à côté, séance de rattrapage ici.  Au dos quelques mots énigmatiques  » Ici, la majorité des habitants vouent un culte à la Dynastie des Tongs. Quand on écrit, on écrit toujours à quelqu’un. Mais il ne vous répond jamais.  » Un brin curieuse, j’ai décidé d’avoir un entretien avec son papa, Stéphane Daniel, histoire d’en savoir davantage…

Comment s’inscrit cette trilogie dans votre travail d’auteur ? Pouvez-vous nous raconter la naissance de Gaspard ?

Une forme de « pilote » de Gaspard est paru dans un recueil de chez Rageot intitulé « Parlez-moi d’amour » sous la forme d’une nouvelle, « Piensa en mi ». Lorsqu’on m’a proposé de participer à ce projet, pour la première fois de ma vie, j’ai choisi de lâcher la bride à mon écriture, de me laisser porter par son courant naturel, de ne pas exclusivement la mettre au service d’une histoire mais d’en faire le coeur de mon projet. J’ai adoré la mener à bien, et elle a été plutôt bien reçue. Dans la foulée, j’ai donc créé mon personnage de Gaspard, et avec lui j’ai eu le sentiment de toucher du doigt ce que je peux faire de plus vrai. Les premiers retours ont été ceux de quelques amis auteurs dont l’enthousiasme généreux m’a conforté dans cette idée que ce que je pouvais donner de mieux à l’écriture, et ce qu’elle pouvait le mieux me rendre, tenait dans le filet de ces lignes-là. J’ai donné une suite à ses aventures bourguignonnes pour le plaisir de retrouver cet univers avec lequel je me sens en accord profond. Quant au personnage, je tenais à ce qu’il soit ordinaire, juste pour montrer à quel point chacun est unique. Gaspard est très loin de celui que j’étais à son âge, car il a cette caractéristique qui m’a beaucoup manqué, celle de tout oser, mais je crois partager encore aujourd’hui son mode de communication favori, cette ironie dont j’espère qu’elle apparaît bien dénuée de cruauté.

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L’Amour tient une place essentielle, y compris dans les titres, pour quelle(s) raison(s) ?

L’amour est en effet le motif central de cette suite de romans parce qu’il est à mon sens l’élément central d’une vie d’adolescent. Que le mot « Amour » lui-même soit récurrent dans les titres vise à faire comprendre qu’un lien unit les livres entre eux. Il n’est nulle-part indiqué sur la couverture qu’il s’agit d’une sorte de série, ou de suite, et il est important qu’un élément le fasse comprendre.

Quel est pour vous le lecteur idéal de ces romans ? Réellement des ados ?

La question du lectorat idéal est très délicate. Je dois admettre le fait suivant : mes plus fervents lecteurs sont des adultes. Sans doute faut-il avoir derrière soi quelques heures de lecture pour saisir la totalité des échos que renvoient certaines phrases du personnage. Mais les adolescents sont les premiers invités au banquet. Encore faut-il qu’ils sachent que ces livres existent.23

Dans le tome 3, la musique se fait entendre… Est-ce que « la vie sans musique est une erreur  » ?

Oui, la musique tient une place centrale dans ma vie. Elle en accompagne chaque moment. J’en écoute tout le temps, même en écrivant.

Gaspard pratique l’auto-dérision, l’ironie, il a une sacrée répartie ! L’humour est-il un moyen de communication adéquat pour un anti-héros attachant ?

Ce n’est pas à moi de décréter que l’humour est ou n’est pas le meilleur moyen d’y parvenir. J’en viens naturellement à l’employer pour des tas de raisons. C’est dans la vie la meilleure défense contre la timidité, et c’est dans un livre un des moyens pour éviter l’ennui. Les livres qui font rire ne sont pas légion, en partie parce que l’utilisation du drame semble toujours littérairement plus noble. Ce Gaspard qui rit des autres mais n’a pas peur d’être ridicule me plaît. Et qu’il en devienne attachant me comble de joie. D’autant que l’humour n’exclut pas qu’on utilise le reste de la palette des émotions. Tout se résume à ceci : peut-on reprocher à un Aspro d’être effervescent ?

Quelles sont vos références en littérature jeunesse ?

Je suis depuis longtemps un grand lecteur de Littérature Jeunesse. Nombreux sont ceux que j’admire, et nombreux, parmi ceux que j’admire, sont des amis. Je ne vais pas en dresser la liste. Je retiendrai les 2 qui me bouleversent à chaque fois : Jean-Claude Mourlevat et Louis Sachar. Je pourrais les relire indéfiniment.

Avez-vous des projets en cours ? Un tome 4 ?3

Des projets, j’en ai plus que de temps pour les mener à terme, mais j’ai commencé le tome 4 de Gaspard. Pour l’instant, rien d’autre.

Et enfin, quel serait votre statut facebook à la suite de cet entretien ?

Mon statut final… « Je n’en démordrai pas. Ceux qui ne me connaissent pas ne seront pas invités à mon anniversaire ! »

Un immense MERCI à Stéphane Daniel pour sa disponibilité, son temps et sa plume ! Vous pouvez trouver Gaspard et ses statuts hilarants là.

Quant à vous, que vous soyez sur un transat, sur la plage, en montagne, à la campagne, en ville, dans un hamac, chez vous, en terrasse, ou à l’ombre d’un grand arbre, prenez le temps de vous détendre, de lire, de plonger, de rire et de découvrir Gaspard ! Je vous garantis un réchauffement des zygomatiques immédiat !

Jean-Philippe Blondel, auteur de sentiments

Et voilà, c’est moi, Un Petit Bout de Bib, qui introduit ces articles de vacances un peu particulier. Et j’ai décidé de vous parler d’un auteur que j’affectionne tout particulièrement car chacun de ses textes a su toucher une part de mes sentiments : Jean-Philippe Blondel.

Je vous épargnerais sa biographie mais pas sa bibliographie (et surtout pas pour la jeunesse). Sachez seulement qu’en plus d’être un écrivain de talent JPB (comme je le nomme parfois) est aussi professeur, mari et père de famille.
Je vais donc aborder ici uniquement ses textes de littérature jeunesse et dans un ordre chronologique (ordre de lecture en ce qui me concerne).
J’ai eu la chance de pouvoir lui poser des questions, vous trouverez ses réponses au fil de cet article.

 

C’est donc avec Un endroit pour vivre parut en 2007 dans la collection Une seule voix d’Actes Sud Junior que JPB s’est adressé spécifiquement aux adolescents pour la première fois.

Dans ce roman, on suit un lycéen passe-partout, ne posant jamais de problème, qui va se rebeller contre l’autorité d’un nouveau proviseur. Ce dernier veut faire de son établissement un lieu de travail, non de vie (fini les gestes d’affection en public ou toutes autres effusions). Le jeune homme va donc filmer secrètement ces instants de vie et en faire un véritable plaidoyer.
Le texte de ce roman est court (comme le veut la collection) et raconté à la première personne du singulier, nous impliquant directement dans les sentiments du narrateur. JPB raconte l’histoire d’une révolte silencieuse et discrète mais au combien puissante.

Bouma : D’où venait cette envie d’écrire pour les adolescents ? Votre métier de professeur vous a-t-il incité à situer le roman dans l’enceinte d’un lycée ? Avez-vous connu une telle situation dans votre établissement ? Votre entourage ?

JPB : C’est une très belle histoire. Je n’ai pas écrit Un Endroit pour Vivre pour qu’il soit publié. Je l’ai écrit pour une classe de Terminales Euros (à qui le livre est dédié) que j’avais beaucoup de mal à quitter, parce que je les avais suivis tout au long du lycée. Ils m’avaient fait plusieurs cadeaux, et moi, je ne savais pas quoi leur offrir en échange – la seule chose que je sache vraiment faire, je crois, c’est écrire des histoires, alors cette histoire est née ainsi. Je n’ai évidemment jamais connu cela autour de moi. Le texte a une résonance plus large et le fait qu’il ait été écrit en 2007 n’y est peut-être pas pour rien. Je voulais parler d’une révolte déterminée et douce à la fois.

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Son deuxième roman, Au rebond (Actes Sud Junior, Romans Ado, 2009),  est sans doute celui qui m’a le plus marqué à ce jour.

Il raconte l’histoire d’Alex et de sa mère qui vivent seuls en HLM. Le seul ami de l’adolescent est un partenaire de basket-ball, Christian. Lorsque que ce dernier ne donne plus signe de vie, Alex décide sur les conseils de sa mère d’aller sonner chez lui, tout simplement. Il y découvre une maison bourgeoise complètement dévastée.
Il s’agit ici d’une histoire d’amitié et d’entraide entre deux familles au bord du gouffre pour des raisons bien différentes. La relation entre Alex et Christian se noue d’abord sans rien savoir de l’autre puis dans la vérité… Les situations sont ancrées dans un quotidien qui rend le récit efficace et émouvant. Au final, on est loin de ce que laisse entrevoir la couverture et le résumé. JPB livre un texte réaliste, intimiste aussi et bouleversant.

Bouma : Comment réussissez-vous à traduire autant de situations, de sentiments ? et tout simplement, comment vous viennent les idées qui nourriront vos textes ?

JPB : Je ne sais pas comment je parviens à cela, ni si j’y parviens. En fait, je n’écris pas différemment pour les ados ou pour les adultes – ce qui m’intéresse, ce sont les êtres humains, leurs failles, leurs diamants, leurs réussites, leurs plantages…. J’observe beaucoup, j’écoute. Les idées naissent là, au milieu de mon quotidien.

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Puis JPB nous a livré Blog (Actes Sud Junior, Romans Ado, 2010), où la relation adolescent / adulte est encore largement explorée mais dans un tout autre aspect que Un endroit pour vivre.

Blog raconte à la première personne l’histoire d’un adolescent qui découvre que son père lit son blog. Pour lui c’est un acte de trahison, une violation de ses droits fondamentaux. La relation entre les deux hommes devient tendu au point de ne plus s’adresser la parole. Alors, comme pour rétablir un équilibre brisé, le père confiera ses carnets intimes à son fils, son passé, ses rêves oubliés et ses souvenirs.
Le texte est toujours subtile. L’adolescent en veut à la terre entière et la confrontation entre adulte et enfant est décrite de manière tout à fait convaincante ; on s’y croirait !

Bouma : Je m’y suis retrouvée moi-même dans ces sentiments explosifs, cette sensation d’être incompris. Vous êtes-vous, et plus généralement, vous inspirez vous de votre adolescence pour donner autant de crédibilité aux sentiments de vos personnages ?

JPB : Ce qui est intéressant c’est que, s’il y a bien quelqu’un à qui je m’identifie dans Blog, c’est au père… Les journaux intimes du père sont ceux que je tenais à l’âge de 17 ans, un peu remaniés pour coller à l’histoire, mais pas tant que ça. Donc, oui, je me suis inspiré de mon adolescence, mais pas pour le personnage auquel on pense d’emblée….

Avec ce roman vous abordez aussi beaucoup de questions liées à l’usage des réseaux sociaux et du virtuel en général. Était-ce une question importante à traiter pour vous ? Par rapport aux jeunes que vous côtoyez tous les jours ?

Concernant les rapports entre le réel et le virtuel, oui, j’avais envie de faire toucher du doigt aux ados ambiguïté qu’il y a à vouloir garder secret quelque chose qui est publié, c’est-à-dire, rendu public.

A priori vous ne tenez pas de blog public (ou en tout cas je ne l’ai pas trouvé). Vous ne vous servez pas de ce média pour une raison particulière ?

Je ne tiens pas personnellement de Blog parce que je n’en ai pas le temps, ni l’envie. En revanche, j’écris toujours sur mes journaux intimes – mais ils sont, comme leur nom l’indique, intimes.

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L’année 2011 a été prolifique pour Jean-Philippe Blondel avec la parution de deux titres pour adolescents chez Actes Sud Junior : (Re)play et Brise glace.

(Re)play est avant tout une histoire d’amitié et de musique. Le narrateur était membre d’un groupe de rock. Par flash-back, il nous raconte l’amitié rompue avec son meilleur ami, lui aussi membre du groupe. Et puis il y a sa reconstruction après la trahison ; comment retrouver le goût pour une passion étroitement liée à l’affection… La musique devient un personnage à part entière au fil du roman, presque à éclipser les blessures humaines.
Comme toujours le texte est court. Loin d’être un défaut, cela en deviendrait même une qualité si l’on ne s’attachait pas aussi facilement aux personnages créés par JPB et que l’on ne souhaitait pas rester avec eux un peu plus longtemps.

Quant à Brise Glace, il s’agit là aussi d’une histoire de reconstruction mais le drame qui s’y est joue est bien plus profond. Le roman de JPB porte la voix d’Aurélien, un adolescent mal dans sa peau, torturé, blessé, mais par quoi ? Au fur et à mesure, l’auteur nous dévoile quelques ficelles, notamment avec les slams composés par le jeune homme. Sa rencontre avec Thibaud, féru de poésie, sera déterminante pour la suite de sa vie.
Ce texte aborde les blessures de la vie, le questionnement adolescent et toute les remises en question liées à cette période. Une fois de plus, JPB émeut, bouleverse.

Bouma : Ces deux romans ont un certain nombre de points communs. La musique (le rock pour l’un, le slam pour l’autre), d’abord, y est omniprésente. Elle rythme la vie des narrateurs. Est-ce votre cas aussi ? Qui y-a-t-il dans votre lecteur cd en ce moment ? Mieux, si vous ne deviez écouter qu’un artiste, quel serait-il ?

JPB : Oui, la musique est indissociable de ma vie. Je ne peux pas écrire sans puisque je sélectionne un morceau pour chaque roman et que je l’écoute ensuite en boucle, pendant l’écriture. En ce moment, j’écoute Woodkid, mais je serais incapable de vous donner un seul nom d’artiste – je picore, je butine à gauche et à droite, dans tous les styles – et d’ailleurs, il y a bien longtemps que je n’ai plus de lecteur CD J

De plus, ces romans voient les adultes plus en retrait que dans vos précédents textes. Ils deviennent des personnages secondaires parfois précieux, souvent inutiles. Cette évolution traduit-elle une réflexion personnelle ?

Non, je ne pense pas que les adultes soient absents de ces deux romans – au contraire. C’est Francis qui sert de catalyseur dans (Re)play et toute cette agitation dans le lycée a lieu à cause de Franck Ménard ! Quant à Brise-Glace, les adultes sont bienveillants, mais impuissants – ou absents, parce qu’ils ont décidé de changer de vie.

Je disais donc que vous étiez un auteur prolifique (un à deux romans par an). Comment faites vous pour travailler si vite ?

Sinon, pour ma prolixité, eh bien, j’écris tous les jours, une heure par jour. Et il y a 365 jours dans l’année.

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Le prochain roman de JPB sortira au mois d’août toujours dans la collection Romans Ado d’Actes Sud Junior.

Double jeu met en scène la vie de Quentin. Le lycéen est changé établissement pour se donner une nouvelle chance. Mais il lui est très difficile de trouver ses marques dans ce nouvel environnement. Traverser une ville, parfois, c’est changer complètement de décors. Il passe de son quartier de banlieue et de son HLM à la salle de classe d’un lycée chic. Sa professeure de français l’initie au théâtre, lui donne un nouveau souffle… mais pour combien de temps ?
Dans la même veine que ses romans précédents, JPB sait raconter la société, ses travers et la façon dont ils se répercutent sur la vie de chacun. La dénomination des chapitres telle une pièce permet de rapidement comprendre l’organisation du roman et de le structurer de manière originale. JPB m’a conquise une fois de plus.

Bouma : Dans chacun de vos romans, vous explorez une activité artistique et/ou échappatoire : la réalisation dans Un endroit pour vivre, le basket dans Au rebond, l’écriture dans Blog et bien sûr la musique dans Brise glace et (Re)play… Dans quelles mesures influencent-elles votre écriture ? Entre votre travail quotidien de professeur, celui d’écrivain et votre vie de famille, trouvez-vous dans ces activités, tout comme vos personnages, la soupape nécessaire à une vie épanouie ?

JPB : J’explore les activités artistiques parce que ce sont dans ces domaines là que les adolescents se révèlent sous un autre jour que celui qu’ils arborent au lycée ou en famille – et puis je trouve que les activités artistiques construisent la personnalité, et que l’adolescence est une période de construction, c’est même LA période de construction.
Sinon, les différents domaines de ma vie interagissent et forment une cohérence – je suis à la fois mari, père, ami, prof et écrivain – aucune activité n’exclut l’autre. L’écriture n’est pas un exutoire. C’est un pur bonheur.

Je ne l’ai malheureusement pas encore lu mais ça ne saurait tarder. Si vous deviez me convaincre de le lire (même si ce n’est pas le cas), qu’en diriez-vous ? [A l’heure de ma dernière question je n’avais pas encore lu Double jeu, ce qui est maintenant chose faite].

Désolé, mais je n’aime pas convaincre quelqu’un de lire un livre je préfère que la rencontre se fasse naturellement. Parfois, dans les salons, il y a des gens qui s’arrêtent, prennent un de mes romans et lancent « donnez-moi envie de le lire ! », ma seule réponse c’est « donnez-moi envie de vous le confier ! »

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Au final, l’écriture de Jean-Philippe Blondel ne fait pas de fioriture. Pour moi, elle sait toucher les lecteurs avec peu de mots mais une justesse incomparable. Ses livres, et Au rebond en particulier, font partie de ces ouvrages que j’offre dès que j’en ai l’occasion. Je ne connais pas à ce jour une seule personne m’ayant indiquer avoir fait une erreur dans mon choix. Je conseille donc à toutes les personnes qui viendront lire cet article d’en faire de même car il serait franchement dommage de ne pas partager de si beaux moments de lecture.

Un très grand merci à Jean-Philippe Blondel pour sa disponibilité et sa gentillesse ; et un grand merci à Nathalie des éditions Actes Sud Junior pour avoir permis cette rencontre virtuelle.

Mes comparses et moi-même vous proposons des chroniques plus détaillés des ouvrages ci-dessus :
– Blog chez La Littérature de jeunesse de Judith et Sophie, Mélimélo de livres et chez Un Petit Bout de Bib
– Brise Glace chez Un Petit Bout de Bib
– (Re)play chez Un Petit Bout de Bib– Double jeu chez A lire au pays des merveilles