Lecture Commune : Silhouette de Jean-Claude Mourlevat

En février dernier, à l’ombre du grand arbre, nous avions organisé notre premier swap ! Ma copinaute Céline m’avait donc offert le recueil de nouvelles de Jean-Claude Mourlevat, Silhouette, paru chez Gallimard, collection Scripto. Quelle découverte, quelle silhouettelecture pour le moins….surprenante ! Ni une, ni deux, ici on aime débattre et partager, et nous voilà embarqués sur une lecture commune avec mes complices !

 

 

 

 

 

CaroleOn commencerait bien par planter le décor sans plomber l’ambiance ! Qui s’y frotte ?

PépitaSilhouette, c’est le titre de la première nouvelle. Il y en a dix en tout et la dixième est la chute des neuf autres. Un univers emprunt de cynisme à chaque fois et qui en dit long sur la nature et la condition humaines. Des chutes auxquelles on ne s’attend pas. Le livre m’est parfois tombé des mains et j’ai dû respirer un bon coup…

Bouma : Le recueil offre un panorama assez éclectique de la nature humaine : hommes, femmes, jeunes, vieux, parents, célibataires, heureux, aigris, volontaires, soumis… Chaque nouvelle est l’occasion de découvrir un nouvel univers, toujours très ancré dans la réalité. Moi qui ai l’habitude des romans fantastiques de Jean-Claude Mourlevat, j’ai été tout aussi surprise que Pépita, mais peut-être pas pour les mêmes raisons…

Céline : Le point commun de ces nouvelles c’est que les héros, des gens ordinaires comme vous et moi, voient leurs petites faiblesses et travers leur revenir en pleine figure comme un boomerang. Et nous, lecteurs, la surprise de la chute cruelle de la première nouvelle passée, on s’interroge avec un plaisir un brin sadique : comment la suivante pourrait-elle se finir encore plus mal ?

Nathan : Vous avez bien planté le décor à ceci près que je ne suis pas du tout d’accord sur ce côté sadique ! Je ne me suis jamais senti sadique mais mal à l’aise. J’en venais même à espérer une fin heureuse à chaque fois, tout en sachant qu’elle ne viendrait pas ! On tombe de haut … et je soulignerai la chute de la dernière nouvelle, dixit Pépita : elle m’a laissé bouche bée, c’est un véritable coup de maître !

Céline : C’est justement là que ça devient intéressant ! Notre côté « lumière » espère à chaque fois une fin heureuse alors que notre côté « sombre » comprend très vite que la nouvelle suivante sera encore plus cruelle que la précédente. Et, curieusement, malgré notre malaise grandissant, on en redemande et on poursuit sa lecture avec une certaine délectation. En psychologie, on appelle ça l’effet catharsis. En plus, les personnages sont très proches de nous donc on se met très facilement à leur place. Ces récits fictionnels qui seraient intolérables s’ils étaient réels nous permettent ainsi de nous libérer de nos angoisses les plus intimes.

CaroleAhAHah ( rire de sadique bien sûr ) ! Et d’ailleurs laquelle de ces nouvelles vous pousse le plus dans vos retranchements sombres ?

Céline : Difficile de répondre à cette question sans trop dévoiler. Sans hésiter, Love, car je n’ai pu m’empêcher de penser « Bien fait » pour les « victimes » et de prendre parti pour les meurtrières alors que, dans la vie, je suis bien plus mesurée et croit en une justice impartiale pour tous, même pour le pire des salauds ! Pourtant, là, j’aurais bien pris la pelle aussi !!!!

Carole : Moi aussi j’ai une tendresse particulière pour le coup de pelle ! Elle est, à mon avis, la plus terrifiante et la plus animale en terme de comportements humains, et en même temps elle s’intitule love , quel cynisme ! J’adore !

Pépita : Complètement d’accord, celle-là, elle vaut son pesant d’or ! Pour un peu, j’aurais bien donné un coup de pelle aussi à ces sales types, enfin, je m’y voyais quoi ! Et puis cette jeune fille si bien comme il faut qui ne tique pas d’un poil quand elle apprend le fin mot de l’histoire…Petit arrangement intérieur quand tu nous tiens… Celle intitulée Pardon aussi, je l’ai trouvée pas mal dans le genre : elle me rappelle une chanson de Francis Cabrel dans son dernier CD (petit clin d’œil à Céline !) quand il dit que : « La vie ne tient qu’à un coup du sort ». Quand le bien devient mal ou vice-versa ! Et la chute de la dernière ! J’avoue l’avoir lue deux fois : la première fois, je me suis du coup demandée ce que j’étais en train de lire…je ne savais plus très bien. Fort ce monsieur Mourlevat !

Nathan : Je suis d’accord avec vous toutes … au final, je pense que celles qui poussent le plus dans nos retranchements sombres (dure question d’ailleurs …) ce sont celles où les victimes sont victimes d’autres humains, et non de la vie. Ce coup de pelle amplement mérité, ce « pardon » car compréhensible, car on a peut-être tous un jour subi des moqueries à l’école, au collège ou plus tard … ce qui rejoint la première nouvelle. Toutes suscitent différents sentiments … une terrible frustration ( Un escroc ), injustice ( Silhouette ) … ou angoisse ( Case Départ ) qui est peut-être une de celles qui m’a le plus touché, ayant été cambriolé l’an dernier … même si les cambrioleurs n’étaient peut-être pas aussi infâmes qu’ici.

Bouma : Personnellement, j’ai une certaine préférence pour L’Accord du Participe, où un maniaque de la conjugaison et de la grammaire décide de kidnapper le Ministre des Finances pour les lui inculquer. Peut-être parce qu’après l’avoir lu, je me suis dis que ça aurait pu m’arriver de me faire kidnapper pour les fautes d’orthographe.  Pour celle-ci j’étais plutôt dans une optique second degré et humour.
Et puis il y a aussi Mon oncle Chris dans la catégorie émotion. Pour moi, elle n’est pas tout à fait comme les autres. Elle dénote plutôt d’une situation très actuelle. Ce petit garçon qui nous raconte son admiration évidente pour son oncle tout en entendant sa famille le décrier car il n’est pas dans la norme, pas capable de se poser dans une situation stable, normale. Cette nouvelle m’a émue, vraiment, elle est douce et amère, puissante.
Enfin, comme vous, Love m’a particulièrement touchée dans la violence de la situation, dans la tendresse de cette amitié féminine, dans la chute, brutale et presque évidente.

Vous le voyez, je suis incapable de donner une réelle préférence à l’une d’entre elles. Je les trouvais disparates au début, mais finalement chacune apporte quelque chose à l’ensemble, construit le livre pour former un tout très cohérent.

Carole : Comme toi Bouma, j’ai beaucoup aimé L’Accord du Participe... mais pour la raison inverse ! J’avoue avoir un gros souci d’intolérance avec ces fautes d’accord ! Du coup, la nouvelle m’a taraudée toute une nuit…au point de me lever pour peser le Bon Usage de Grévisse, et me recoucher sereinement avec la certitude que l’on pouvait effectivement assommer quelqu’un avec ! Comme quoi la littérature permet parfois d’assouvir quelques pulsions, et ainsi la réalité ne dépasse pas la fiction.

Nathan : Oui Mon oncle Chris est très touchante, pour l’émotion et les thèmes qu’elle aborde … Je n’en ai pas parlé puisqu’elle ne répondait pas vraiment à la question de Carole mais elle est vraiment enrichie par tous ces éléments qui la rendent parfaite : personnages bien construits et attachants, sentiments, un tout qui se tient et une chute retentissante …

Pépita : Je vous rejoins totalement. Difficile en effet de donner une préférence. A des degrés divers, ces nouvelles sont toutes très touchantes et en fonction de chaque personne, de son parcours de vie, de son expérience ou tout simplement de sa sensibilité, elles réveillent ou révèlent une part de nous-mêmes.

Céline : C’est là tout le génie de l’auteur qui, à travers ces dix nouvelles, nous rappelle sans ménagement que nous sommes peu de chose… La nouvelle Oncle Chris nous donne cette miette d’espoir dont nous avons toujours besoin !

Carole : Nous avons parlé du fond…( du trou ahahah ), maintenant la forme ! Qu’en pensez-vous ? La nouvelle semble le gabarit parfait, et le nombre ?

Pépita : Tout à fait, Carole. La nouvelle est parfaite pour ces histoires, ni trop long, ni trop court et des chutes à faire frémir. J’avoue qu’à un moment donné, j’aurais souhaité une nouvelle un peu plus légère…car cette lecture est tout de même parfois oppressante. Et puis, paradoxalement, on en redemande ! Quant à la dernière, qui englobe finalement les neuf autres, elle est extrêmement troublante. Du grand art.

Céline : Je partage l’avis de Pépita. Pour ma part, j’ai trouvé cette petite bouffée d’optimisme avec Oncle Chris. Quant au nombre, rien à redire. En clin-d’oeil à son fana des accords qui aux dix commandements de Dieu en ajoute un onzième « Tu accorderas correctement le participe avec être et avoir » , l’auteur aurait pu pousser jusqu’à onze.

Bouma : J’ai déjà lu la plupart des romans de Mourlevat et j’ai eu du mal à entrer directement dans le format de ces nouvelles ainsi que dans leur action ancrée dans la réalité. Le Combat d’hiver ou Le chagrin du roi mort sont des romans superbes que je vous conseille fortement si vous ne les avez pas lus mais ils parlent d’une autre réalité, d’un monde plus onirique, plus fantastique. Il m’a donc bien fallu passer les trois premières nouvelles avant de prendre le rythme, je les ai d’ailleurs relues après coup car j’avais la sensation d’avoir oublié des choses… 10, c’est un compte rond, peut-être plus facile à publier ?

Carole : C’est drôle j’ai fait le même rebond que toi Céline sur la 11 ème potentielle ! En plus je déteste les nombres pairs presque autant que les fautes d’accord ! Je ne connaissais pas l’écriture de Mourlevat, donc comme entrée en matière, ce recueil est parfait. Disons que ce n’est pas mon genre narratif favori, mais là c’est vraiment très bien écrit et ficelé !

Pépita : Pour ma part, je suis fan des nouvelles, j’aime ce genre donc j’étais dans mon élément. Lu d’une traite ce recueil car passé les deux trois premières, comme je disais, on en redemande ! J’ai aussi lu ceux dont parle Bouma, et c’est un univers très différent et je vous les recommande également. Et comme j’ai lu la dernière nouvelle deux fois, rien ne m’a manqué du coup.

Céline : C’est vrai que d’emblée, après avoir lu d’autres romans de l’auteur, on est surpris par ce genre, les nouvelles, ainsi que par la noirceur de ses textes. Mais, comme dit Pépita, une fois cet effet de surprise dépassé, on est à fond dedans… Jean-Claude Mourlevat s’en explique d’ailleurs sur son site : « Cela m’a fait « des vacances » par rapport à cette littérature de « jeunesse » où il convient de ménager les lecteurs, avec ce que cela suppose de concessions. » Maintenant, si nous adultes acceptons le jeu, en sera-t-il de même pour de plus jeunes lecteurs ?

Pépita : C’est vrai que je me suis posée aussi cette question. La collection Scripto s’adresse aux ados mais là, quand même, certains textes sont assez terribles. J’aurai du mal à les conseiller à de trop jeunes lecteurs. Plutôt à de jeunes adultes. T’en penses quoi Nathan ?

Nathan : Quant au nombre de nouvelles moi ça me va ! Le weekend où je l’ai lu (mon anniversaire), j’étais à moitié malade et dans les vapes, et malgré mes cousins qui étaient là, parfois je me posais dans un fauteuil, sous ma couette … et j’avalais une nouvelle. J’ai trouvé ça vraiment agréable et elles sont passées bien vite, ça me laisse un bon souvenir ! Quant à la dernière … waouh ! Ce sont 10 nouvelles indépendantes qui comme vous l’avez dit conviennent aux histoires racontées, mais une fois la dernière nouvelle lue, elles s’imbriquent toutes dans la même boîte, c’est comme je l’ai déjà dit un coup de maître réussi !
Enfin pour l’âge, eh bien cette collection n’est pas pour les tous jeunes … 13 ans je crois c’est l’âge recommandé ! A l’adolescence, on a besoin, je crois, d’avoir ce choc qu’on retrouve dans les collections Exprim’ de Sarbacane ou chez Le Rouergue. Des sujets durs de la vie, et c’est ce que prône Scripto, et beaucoup d’émotions. On ne va pas cacher aux ados la dure réalité (parfois !) de la vie, même s’ils l’apprennent en cours, chez eux, aux infos … On a besoin aussi parfois de sortir de l’onirique des romans jeunesse pour se prendre une claque. Je me rends compte d’ailleurs en lisant des romans pour le prix Ouest France, que certains sont proches de la réalité, presque plats. Je suis sûr que ceux-là sont de qualité littéraire indéniable, mais certains me laissent un peu sur ma faim. Pourquoi ? Par manque d’émotion.

Merci  à tous pour ce moment de rigolade et d’échange.

Je vous joins une vidéo de l’auteur qui s’exprime au sujet de son recueil et je le remercie pour sa dédicace lors du Salon du Livre de Paris.

Retrouvez les chroniques de Céline, de Pépita, de Bouma.

demander l’impossible.com

C’était il y a une éternité, c’est l’impression que j’ai, là tout de suite maintenant. C’était peu avant mon anniversaire. Alors vous comprendrez que recevoir un colis plein de livres fut un délice. Nous avions décidé de nous envoyer des paquets. C’était en février à l’Ombre du grand arbre. Bouma avait parlé de ce qu’elle avait reçu, ICI. Moi aussi j’avais ouvert mon paquet sous vos yeux,.

Bouma voulait avoir mon avis sur demanderl’impossible.com d’Irène Cohen-Janca, car le sien était mitigé… Je ne sais pas si je fus d’une grande aide. Ah si, peut être pour l’embrouiller encore plus.

« Soyez réalistes, demander l’impossible ! »
Ce slogan, Antonin le connaît bien, son tonton Max qui a fait Mai-68 lui a assez répété.
Désirer l’impossible avec sa petite copine Léa pour qu’elle ne le largue pas trop vite.
Ne désespérer de rien, surtout pas de la vie de la famille qui prend un tour plutôt déprimant depuis que sa sœur a pété les plombs.
Rechercher ce qu’on a de commun avec le clochard d’en bas.
Demander l’impossible : Antonin lancerait bien ce mot d’ordre sur les réseaux.
Alors, dans la nuit éclairée de nos écrans, dans notre solitude partagée, on se mobiliserait pour construire un monde moins nul où le seul objectif à atteindre, ce serait notre rêve.
Le rêve de chacun. Parce que personne n’a le même rêve… [4ème de couv.]

Voici notre discussion autour de ce livre…
Contexte :  Vous venez de vous asseoir à l’ombre du grand arbre. Nous sommes déjà en train de papoter. Il y a des tasses de thé fumant et quelques berlingots posés à côté. Vous en chipez un, comme ça en passant.

Kik (elle a les sourcils froncés. Elle cherche ses mots. Elle agite les mains. C’est ce qu’elle fait à chaque fois, qu’elle cherche ses mots)
… Sinon pour demanderlimpossible.com j’ai eu du mal avec le style de l’écriture, ou plutôt non… Je ne sais pas trop… La manière dont s’exprime l’adolescent. Le choix du vocabulaire pour parler du SDF en bas de chez lui… Il semblait parfois un peu « con » sur les bords, et pourtant il avait des réflexions poussées sur la société , les relations humaines.
Je ne sais pas si je suis très claire.
(moment de réflexion…)
J’ai été intéressée par ce personnage sans vraiment l’apprécier. À la fin, cette histoire de rêve avec le fils du SDF qui sort de nulle part, alors que juste avant il dénigrait ce tas sans vie contre le mur, qui puait horriblement…
Étrange sensation à la fin de ma lecture.

Bouma (Elle sort un magazine de son sac posé à côté d’elle)
J’avais lu un super article dans Je Bouquine qui insistait surtout sur les changements à l’adolescence, les transformations du frère et de la sœur avec chacun des obsessions (le clodo et la bouffe).
J’ai aimé toute la partie sur les troubles alimentaires de la jeune femme, la psychologie des parents face à ça m’a paru réaliste.
Par contre je n’ai pas du tout compris l’intérêt de la partie avec le clodo. L’écriture ne m’a pas gêné, je l’ai trouvé plutôt agréable, le vocabulaire est parfois assez poussé mais certains ados sont comme ça…
C’est plus la thématique que je n’ai pas comprise.

Et dans le détail, ça donne quoi…

Bouma : Avais-tu déjà entendu parler du roman Demander l’impossible.com avant que je te l’envoie ? Quelles idées t’en faisais-tu d’après le titre et la quatrième de couverture ?

Kik : La couleur verte de ce roman avait attiré mon regard. Je n’avais pas lu le quatrième de couverture. Je ne les lis plus. Il y avait quelque chose dans la photo de couple qui ne me poussait pas à acheter le livre. Je n’avais pas envie d’une histoire d’amour. Mais j’aimais le vert, et le titre aussi. Mon côté geek voulait savoir à quoi faisait référence le *.com. Je ne l’ai toujours pas acheté. C’était en novembre à Montreuil. J’y ai repensé. Je l’ai oublié. Puis en janvier, je suis allée à Nantes au comité de lecture de l’association Nantes Livres Jeunes, dont je fais partie. Il était là. Je pouvais le lire sans l’acheter. Je ne prenais pas un grand risque. Je l’ai mis dans mon sac. Je l’ai posé sur mon bureau. Puis je l’ai laissé là plusieurs semaines, car je suis partie en vacances sans lui. À mon retour j’avais mon propre exemplaire. Tu me l’avais offert. Je l’ai lu la semaine de mon retour !

Bouma : En ce qui me concerne, c’est une critique de ce roman dans le Je Bouquine de Novembre 2012 qui m’a donné envie de le lire. Voilà ce qu’elle disait :

Espèce de normopathe !
Voilà ce qu’on dit d’une personne « accro » à la norme sociale. Ce reproche, Emma le jette au visage de ses parents ; cette élève modèle se bat avec l’anorexie. Son frère, Antonin, qui raconte l’histoire, trouve la vie absurde… Chacun a leur manière, Emma et Antonin posent une seule et même question : comment trouver sa place dans la vie adulte ? Bouleversant.

Avec le recul suite à ma lecture, je suis assez d’accord avec les thèmes sous entendus par cette critique. Pourtant, je ne l’ai pas du tout trouvée bouleversante. Au contraire, j’ai eu du mal à m’attacher au personnage d’Antonin et à sa fascination pour le clochard vivant devant son immeuble. Emma, elle, m’a parue plus crédible dans sa volonté de contrôle absolu, y compris sur son corps. Quand à leurs parents, voici encore des adultes dépassés par les évènements. Ils ferment les yeux.

Et toi que penses-tu de cette critique de Je Bouquine ? Es-tu d’accord avec eux, avec moi ? Quels regards porte-tu sur la situation de ces adolescents ?

Kik : J’ai bien aimé le passage dont parle cette critique. La confrontation d’Emma et de ses parents est dure, mais tellement plausible dans la période de l’adolescence, pleine de questionnements sur soi-même. En jetant cette insulte, « Normopathes » à ses parents, Emma reproche leur petite vie étriquée, alors qu’elle même essaye de tout maitriser, et de rentrer dans certaines normes.
Les liens entre le frère et la sœur m’ont intéressée, et plu. La distance et la confrontation, mais aussi l’inquiétude du frère lorsqu’il sent que sa sœur ne va pas bien.
Par contre l’effacement de la mère, extrême je trouve, m’a dérangé.
Comme toi, je n’ai pas trouvé ce roman « Bouleversant ». Je n’ai pas accroché à la relation avec le SDF. Je n’ai pas cru à l’histoire d’amour.
On a l’impression que l’auteur voulait aborder plusieurs sujets mais sans se centrer véritablement sur un en particulier.

Quelques heures plus tard
Kik : On n’en a pas encore parlé, mais je ne comprends pas la place de l’oncle, qui est nostalgique de mai 68. On ne sait pas trop ce qui s’est passé avant, dans leur jeunesse. Il est là, on reparle souvent de lui, mais on n’en sait pas non plus suffisamment pour s’intéresser. C’est comme pour le SDF.
Parfois on a l’impression que cet oncle est risible, voire même ridicule, puis à d’autres moments, il prend une plus grande importance, et devient une source de conseils.

Bouma : Cet oncle m’est apparu comme un personnage secondaire en bonne et du forme, un adulte sur qui compter quand on n’a pas envie de parler avec ses parents (ce qu’Antonin va d’ailleurs faire). Voilà pour la forme, après pour le fond de ce personnage, mai 68 fut un tournant important dans la vie de beaucoup de monde, une idéologie parfois difficile à concilier avec la société actuelle. Peut-être est-ce ce qu’a voulu évoquer Irène Cohen-Janca. Comme toi, j’ai trouvé qu’elle explorait beaucoup de thématiques (anorexie, SDF, amour, adolescence, relations familiales difficiles, historique…) et aurais préféré qu’elle resserre son texte sur deux ou trois.

Kik : Au comité de lecture de Nantes Livres Jeunes, j’ai parlé ce livre. Une bibliothécaire m’a dit qu’une lectrice de 14 ans avait adoré ce livre. Elle a été surprise de ce que je lui disais sur les différentes « histoires » ou problématiques mêlées entre elles. De son côté l’adolescente n’avait focalisé sa description du roman, que sur l’histoire d’amour.
Je ne sais plus trop quoi penser de ce roman.
Je pense que je vais le relire. Il m’interpelle. Je n’ai pas tout aimé lorsque je l’ai lu, mais j’ai envie de le relire, pour…. je ne sais pas pour quoi au juste.

Qu’en penses tu de ton côté ?

Bouma  : Je trouve ça intéressant de voir que finalement on ne retient pas la même chose d’une histoire. Si je devais citer UN SEUL sujet fort dans ce livre, ce serait l’anorexie et les relations familiales qui en découlent (bon finalement ça fait deux 😉 ).

On parle du fond de l’histoire depuis le début. As-tu une ou des remarques à faire sur la forme de ce roman ? Le style de l’auteur ?

Kik : Je n’ai pas spécialement aimé le style de l’auteur. Il a été difficile pour moi d’apprécier la manière dont s’exprime le narrateur. Mais toutes les reflexions mises en avant me poussent à me remettre en question sur ce roman. Une relecture est nécessaire .

Après relecture…
Kik : J’ai repris le roman demanderl’impossible.com pour essayer de comprendre ce qui ne me plaisait pas, ce qui me laissait ce sentiment négatif à la fin de la lecture.
La première page m’avait plu, et elle me plait toujours. C’est le matin, Antonin est en retard pour aller au lycée, il s’énerve contre sa mère, qui avance les horloges pour se donner l’impression que l’on est à l’heure. Lui est très souvent en retard.
J’étais déterminée après ce nouveau commencement du bon pied, à aller jusqu’au bout. Mais il ne fallut pas attendre longtemps, pour que les impressions négatives réapparaissent.
Il faut 2 chapitres, soit 15 pages à Antonin pour mettre son bol dans l’évier et se rendre en cours. Il est vrai que l’on parle d’un début de roman, il est nécessaire de planter le décor, de présenter les personnages, certes… mais sur ces 15 pages, Antonin a le temps de parler de ses problèmes avec les filles, de Mai 68 et de son oncle, de sa soeur qui réussit tout, et de faire des réflexions (que je trouve désobligeantes) au sujet du SDF qui dort en bas de chez lui.
Trop de choses, trop mélangées, trop…
Voilà pour le premier point, ensuite, j’ai été (de nouveau) choquée par les mots utilisés pour décrire le SDF, ou plutôt les SDF dans leur ensemble:

J’examine un peu plus attentivement l’empaquetage au regard vivant. Il dort. J’en profite. Et je découvre un SDF pas tout à fait comme les autres. Pas de bouteille de vin en plastoc qui traîne autour de lui, ni de mégots pourris ramassés sur le trottoir. Pas de copain non plus pour l’accompagner dans sa traversée immobile. (pages 24-25)
Depuis des semaines qu’il occupe le trottoir comme une sinistre installation d’art contemporain, comme une statue dont seuls les yeux vivraient, j’ai oublié qu’il pouvait avoir une voix. (page 29)
J’engouffre tout ce qu’il est possible d’entasser dans cet estomac incroyablement extensible, avec une petite pensée pour l’autre, en bas sur le trottoir, qui ne possède pas plus de claf que de frigo. Et quand je jette à la poubelle tout ce que j’ai entamé sans pouvoir en venir à bout, je pense encore que son frigo, c’est notre poubelle. (page 22, lorsqu’ Antonin goûte en rentrant de cours)

Si on se rend compte que c’est du gaspillage, on ne le fait pas, non ? Et cette image, ne colle pas à celle du frère qui s’inquiète pour sa soeur ensuite. Le personnage d’Antonin m’horripile. Je ne sais pas comment réellement l’expliquer en plus de ces exemples.
Je le trouve incohérent. C’est peut être l’intention de l’auteur de choquer.
Il parle de manière impolie des SDF mais après il s’intéresse à l’homme en bas de chez lui, il l’épie, n’ose pas lui adresser la parole et après imagine ce rêve étrange pour que comme ça d’un coup le SDF mette fin à sa vie errante.

Je n’ai pas aimé non plus, la fin du roman avec ce chapitre « neuf ans plus tard ». Antonin médecin au service des autres.

En résumé: Il m’énerve. Il m’énerve. Il m’énerve.
Je ne peux pas dire que ce roman est mauvais. Il est bien écrit, mais je n’ai pas aimé le personnage, je ne me suis pas du tout attachée à lui, ou à son histoire (que ce soit sa relation, avec Léa, son oncle, ses parents, le SDF. Un peu plus avec sa soeur, mais pas plus que ça non plus).
Voilà !

Quelles sont tes dernières réflexions ?

Bouma : Je comprends ce qui t’horripile chez Antonin, notamment quand je vois les citations que tu as extraites du texte. Pourtant moi je l’ai trouvé intéressant comme personnage, avec une certaine autodérision et surtout changeant comme peut l’être l’époque adolescente. Je crois que je n’ai pas compris cette lecture, ni où l’auteur voulait nous emmener. J’espérais que cette échange avec toi puisse m’éclairer mais je crois que je me pose encore plus de question.

Kik et Bouma finissent de siroter leurs tasses de thé, en silence, en pleine réflexion. Un livre qui dérange, ça interpelle et ça intéresse, peut être plus qu’un coup de coeur unanime.

Pour finir voici l’avis de Bouma de manière plus détaillée, ainsi que celui  d’Alice, qui bouquine avec nous à l’ombre du grand arbre. En ce qui me concerne, je n’ai pas réussi à écrire un réel avis. Je suis restée là à regarder ce roman.

Ce livre était arrivé chez moi par la Poste. Bouma voulait partager sa lecture avec moi. Pour qu’il soit lu par d’autres, je l’ai libéré sur un banc public dans Rennes. (C’est un peu une Kik’s Touch, la libération de livres!) Dedans j’ai laissé un message particulier. J’espère avoir un autre avis, pour mieux comprendre… ou pas.

    

Lecture Commune : Ma maison…

 J’aime le travail d’Eric Battut.
Sa palette tendre et ses paysages époustouflants me touchent.

J’aime beaucoup les publications des éditions L’Elan Vert, qui pour moi sont gages de qualité.

L’équation était donc parfaite pour partager un moment de lecture et de complicité autour de son dernier album Ma maison… édité en 2012 chez L’Elan Vert.

 Je remercie Pépita de Méli-Mélo de livres, Za du Cabas de Za et Sophie de La Littérature jeunesse de Judith et Sophie d’avoir répondu à mon appel.

 

Bouma : La couverture de cet album est divisée en trois : au centre le titre et l’auteur, en haut une maison à flan de colline, en bas un tipi…
A quoi vous attendiez-vous dans ce livre ?

Za : On pouvait imaginer une histoire de voyage, un dépaysement. J’aime le contraste des couleurs dès la couverture. Et l’équilibre entre les deux images dont l’une regarde à gauche et l’autre regarde à droite. C’est d’emblée assez beau.

Pépita : Tout à fait ! Une belle invitation au voyage, très colorée comme toujours chez Eric Battut. Un peu à la façon d’un méli-mélo, où on inter-change les languettes… et où on est dans la découverte en permanence du coup.

Sophie : Je ne savais pas trop à quoi m’attendre mais le voyage semblait être une évidence. J’ai aussi aimé les couleurs, le froid en haut, le chaud en bas.

Bouma : En ce qui me concerne ce n’est pas le premier album d’Eric Battut que j’ouvre puisque j’en suis une grande admiratrice. J’ai beaucoup aimé sa collaboration précédente avec les éditions L’Elan Vert : Bleu Océan. On peut donc dire que j’y suis allée les yeux fermés et que la couverture avait peu d’importance pour moi (outre le nom de l’auteur).

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Maintenant que vous avez ouvert cet album et que vous l’avez lu. Comment le définiriez-vous ? Son histoire, votre ressenti, vos cheminements…

Sophie : C’est un voyage à travers le monde. On a l’impression de vivre une petite partie du quotidien de toutes ces familles que l’on croise.

Za : Chaque double page contraste fortement avec la précédente. Les ambiances, les paysages jouent avec des couleurs très tranchées, très fortes. Les bleus, rouges, noirs du ciel, l’énergie du coup de pinceau… Chaque tableau est une découverte.
Et puis on suit très vite les points communs à toutes les images : outre le soleil, chaque fois différent, ce sont ces familles qui disent au revoir à un des leurs. Le père qui s’en va. Où va-t-il ? Pourquoi part-il ? Reviendra-t-il ? Et c’est chaque fois la même chose – jusqu’aux deux derniers dessins…

Pépita : Une invitation à découvrir l’habitat de différentes parties du monde par la voix d’un enfant qui décrit simplement son lieu de vie. L’accent est mis dans le texte sur les sentiments et les émotions que chaque endroit procure. Pas de suite logique entre les différents pays, on passe d’un continent à un autre à chaque double page. J’ai plutôt vu le « départ » de chaque personnage comme une invitation à le suivre sur la page suivante ou précédente, comme un va-et-vient entre ces différents lieux et un lien entre ces peuples. Les couleurs choisies traduisent bien aussi l’atmosphère de chaque lieu. C’est superbe !

Bouma : Mon fils a très vite remarqué que la famille possédait toujours un chien, chose dont je ne m’étais pas aperçue. Je trouve aussi que cet album à un aspect très documentaire, permettant aux enfants de comprendre que sur la Terre chacun a une façon de vivre très différente : yourte, tipi, immeuble, maison de terre… Tous différents mais tous pareils avec cette symbolique de la famille comprenant toujours un papa, une maman, un enfant et un chien.

Za : C’est ce qui, pour moi serait une des faiblesses du livre, ce côté permanent de la famille qui, s’il est universel, n’en est pas moins stéréotypé. Je sais que mon argument peut être retourné : cette famille est peut-être stéréotypée mais elle n’en est pas moins universelle. Au choix… Mais si, en plus, vous lui ajoutez un chien, j’adopte immédiatement la première hypothèse !

Bouma : Je trouve ta remarque très intéressante, surtout avec l’actualité brûlante autour de la notion de « famille » en France. Eric Battut nous montre ici les codes de la norme, mais rappelons que le sujet principal de l’album est dans son titre : Ma maison, peut-être a-t-il choisi une symbolique plus qu’un stéréotype…

ma maison fidji

© L’Elan vert, 2012

 

J’en profite donc pour vous poser la question suivante. Dans ce livre, le lecteur découvre des maisons bien différentes. Pour chacune, la mention du pays accompagne une petite description de l’enfant qui y habite et de son quotidien. Laquelle ou lesquelles ont eu votre préférence ?

Sophie : J’ai hésité mais je vais dire que ma préférée est la page sur le Groenland. J’ai aimé cette immensité bleue où la mer et le ciel se confondent et se reflètent. Et puis si il y a bien un endroit où on ne s’imagine pas vivre, où on n’a l’impression qu’il n’y a rien, c’est bien là. C’est un mode de vie qui m’intrigue.

Za : C’est vrai que toutes ces maisons sont très différentes, mais à bien y regarder, elles se ressemblent beaucoup. Ce sont des habitations modestes, tentes, huttes, maisons en bois, roulottes. La plus sophistiquée est la maison japonaise mais elle n’est pas très grande. Je laisse de côté, pour l’instant, les deux dernières images.
J’aime en général le côté abstrait des paysages, en particulier le tableau des îles Fidji où le ciel et la mer ne sont pas distincts. L’homme en pirogue pourrait aussi bien s’envoler avec son bateau, tout est possible ! On retrouve cette idée au Maroc où le soleil et la lune semblent posés sur la sable.

Pépita : Difficile à dire ! Chacune a sa personnalité et son univers. Mais comme j’ai un faible pour le bleu, je serai plutôt attirée par la Suisse, les Iles Fidji, la Grèce, la Mongolie et le Groëndland. A chaque fois, cette couleur est mise en valeur différemment, n’a pas la même profondeur ni la même place. Tantôt très froide, tantôt plus chaude. On y plonge littéralement.

Bouma : Mes tendances nippones me poursuivent jusque dans cette lecture, puisque j’ai une large préférence pour la maison traditionnelle japonaise, au sommet de la montagne, avec ce soleil rouge qui se couche entre les deux versants.
Je crois qu’il y a suffisamment d’atmosphères, de couleurs et de maisons différentes pour plaire à chaque lecteur selon sa sensibilité.

ma maison japon

© L’Elan vert, 2012

D’ailleurs en évoquant cette qualité, qu’avez-vous compris de la conclusion de cet album ? Comment la décririez-vous ?

Sophie : Ce que j’ai vu dans la fin de cette histoire, ce sont des jeux d’enfants. Pour moi, toutes les maisons que l’on a vu, ce sont les enfants qui les imaginaient dans leur cabane. Ce qui pourrait expliquer la présence du même chien sur chaque image (celui également présent avec les enfants). Et puis comme chacun est d’origine différent, on peut supposer qu’il apporte une petite part de leur culture dans leurs jeux.

Pépita : Je l’ai vue comme une invitation universelle au jeu. Partout, quelque soit son habitat, les enfants jouent avec rien et tout à la fois. C’est le dénominateur commun à tous les pays du monde.

Za : Les deux dernières doubles pages sont à part. Le petit new-yorkais, au sommet de sa tour est coupé de la nature mais pas de l’imaginaire, symbolisé par son avion de papier. Son apparente solitude est ouverte sur le ciel, sur le monde.
La conclusion de l’album est optimiste, vraiment joyeuse. Les enfants rassemblés à l’ombre d’un grand arbre – eux aussi ! – ont construit une cabane qui contient toutes les autres. C’est de l’universel à hauteur d’enfant.

Bouma : Que vos réponses sont belles et poétiques, ET éclairantes. Je n’y avais pas vu tout ceci et cela. Pour moi, il s’agissait d’une page unificatrice avec tous les enfants présentés sur les pages précédentes, prêts à construire le monde et leur avenir. J’y ai retrouvé une espèce d’hymne à la tolérance : tous pareils, tous égaux, quelque soit sa vie.

 © L'Elan vert, 2012

© L’Elan vert, 2012

Maintenant, j’aimerai aborder l’auteur de cet album, Eric Battut, puisque c’est son nom qui m’a donné envie de découvrir ce livre. Connaissiez-vous déjà certains de ses titres ? Êtes-vous sensibles, comme moi, à son travail ? D’ailleurs, quels sont ses caractéristiques selon vous ? Qu’est-ce qui le rend reconnaissable ?

Sophie : J’avoue que je suis partagée sur le travail d’Éric Battut. Certains livres m’accrochent tout de suite, pour d’autre je suis plus en retrait. Je ne l’explique pas vraiment, c’est variable. Cela ne m’empêche pas de reconnaître son talent en particulier pour les illustrations. J’associe son travail à des peintures de paysages avec des petits personnages au milieu, et toujours des petits clins d’œil comme ici avec le chien que l’on retrouve à chaque page.

Pépita : J’apprécie vraiment son travail même s’il est vrai que certains de ses albums sont plus énigmatiques que d’autres. Ses illustrations sont reconnaissables : on se dit, tiens, c’est du Battut ! C’est un illustrateur un peu à part, très discret mais constant. J’aime son univers particulier fait d’un mélange de grands espaces et de petits personnages, comme s’il insistait sur notre petitesse dans l’univers. Pour avoir raconté certains de ses albums en accueils de classe ou en heure du conte, on peut dire que les enfants sont très sensibles à ces grandes images colorées qui suscitent toujours le silence et une certaine forme de respect.

Bouma : En tout cas, ce qui me plait aussi dans le travail d’Eric Battut tient du fait que l’on voit les traces de ses coups de pinceaux sur ces aplats et ses personnages. Je trouve ça magique de voir le travail de création…

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Dernière question maintenant. Quel sentiment ressort de votre lecture ?

Za : Au risque de faire un contresens, mais tant pis, ce que je retire de cette lecture, c’est ce départ du père vers on ne sait où. Ce faisant, j’évacue le dernier dessin, celui que j’aime le moins et je laisse ces histoires en suspens. Que va-t-il chercher ? Il part travailler, il part en voyage ? Et pourquoi l’enfant new-yorkais est-il seul, ou apparemment seul ? C’est ainsi que je lis ce livre. En oubliant volontairement les textes qui sont, à mon sens, le point faible de cet album. Mais je trouve le livre assez ouvert pour se prêter à d’autres interprétations et c’est ce qui le rend passionnant. Passionnant et émouvant.

Pépita : Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est l’esprit de liberté que l’on retire de ces pages colorées. Une belle évasion et un hommage à la beauté du monde. Mis à part le texte, où je rejoins Za, qui n’apporte pas énormément à l’ensemble, si ce n’est chaque enfant de chaque pays qui présente sa maison. Ce que je retiens aussi, et je me répète, c’est l’universalité de chaque lieu : la maison est emblématique du besoin humain de s’ancrer quelque part, même s’il faut parfois en partir ou même si on éprouve le besoin de s’en évader, comme cet enfant new-yorkais, seul en haut de son immeuble, dans l’immensité de la ville. Il n’envoie pas des bouteilles à la mer mais des avions en papier… Quant à la dernière page, qui m’a surprise à la première lecture, je la trouve finalement assez poétique : un arbre-cabane comme le début de tout, et ces enfants jouant autour et invitant le petit lecteur à les rejoindre, comme un éternel recommencement. Mais ce n’est que ma libre interprétation.

Sophie : Ce que j’ai retenu, ce sont ces magnifiques paysages. C’est une invitation au voyage. Pour revenir sur l’enfant New-Yorkais, il joue seul mais ses parents ne sont pas loin. En tout cas, j’ai vu son père et sa mère derrière lui dans l’appartement. Par contre, je me suis demandée pourquoi là, le père ne partait pas comme à chaque fois. Pourquoi dans cette ville, la situation est-elle différente ? Je n’ai pas de réponse.

Pépita : Ce n’est qu’une interprétation de ma part : peut-être que dans les autres pages, le père part en ville justement, trouver un monde meilleur ???… et que sur New-York, le père est parti et la mère et l’enfant l’ont rejoint… et la dernière page nous dirait que le monde nous appartient, a fortiori à la nouvelle génération ! mais bon, c’est ma vision. On serait peut-être surprises de connaître les intentions de l’auteur, ou peut-être qu’il n’en a même pas !

Bouma : Ce que je retiendrais moi, c’est le visage de mon fils (presque 5 ans) devant tous ces enfants, me demandant où ils habitaient, pourquoi pas dans un immeuble comme nous. C’est aussi un auteur et une maison d’édition que j’apprécie de plus en plus à chaque découverte.

C’est aussi et surtout ce moment de partage avec vous, qui m’a permis de redécouvrir ma lecture, de l’approfondir, de lui donne un autre sens.

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Merci à vous toutes.

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Découvrez les articles détaillés sur cet album de Pépita, Sophie et moi, Bouma.

Et pour aller un peu plus loin, découvrez d’autres titres d’Eric Battut chroniqués par les membres d’A l’Ombre du Grand Arbre :

Le Roi qui demandait la lune chez 3 étoiles

Deux, Mot à mot et Au fil des mois chez La Littérature de jeunesse de Judith et Sophie

Chouette !, Bleu océan, Le Petit chaperon rouge, Pêcheur de couleurs et Un Pont chez Un Petit Bout de Bib

Lecture commune : Encore heureux qu’il ait fait beau

Envie de soleil ? d’évasion ? d’aventure ? La croisière « A l’ombre du grand arbre » vous tend les bras !  Embarquement immédiat à bord de notre lecture commune.  Le thème de ce périple : « Encore heureux qu’il ait fait beau » de Florence Thinard, livre échangé dans le cadre de notre swap et sélection du prix des Incorruptibles 2013/2014 ( 25ème édition ).  A bord, pour vous servir, notre équipage de choc :

Pépita – Méli-mélo de livres, Za – Le cabas de Za, Alice – A lire Aux Pays des Merveilles…, Céline – Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait LIVREsse…

Céline : Puisque tout le monde est à bord : les bibs, la prof… les LECTEURS, on peut embarquer ! Un petit résumé pour se jeter à l’eau ?

Alice : Par un soir orageux, la bibliothèque Jacques Prévert s’enfonce dans les flots avec à son bord le directeur, une bibliothécaire, la femme de ménage, un prof de techno et la sixième F. Pas de panique ! Si tout le monde pense à l’arrivée rapide des secours, il faut organiser la vie quotidienne : les repas, l’électricité, les couchages, … mais la croisière dure, et une quinzaine de jours plus tard, la bibliothèque navigue toujours. Débrouillardise, émotions, courage, imprévus … que d’aventures pour nos Robinsons en herbe !

Za : Quelque part entre Robinson Crusoé et l’arche de Noé, voici un huis clos tout à fait improbable, parce que, pour certains, être coincés « à bord » d’une bibliothèque, c’est l’enfer !

Pépita : Une visite de la classe de 6ème F à la bibliothèque Jacques Prévert avec le prof de techno, rien de bien extraordinaire. C’est même plutôt l’avis du petit caïd de cette classe qui s’ennuie ferme. Mis à la porte par la belle bibliothécaire, c’est un raz-de-marée qu’il provoque ! La bibliothèque part à vau-l’eau…  Passée la stupeur, la vie s’organise à bord et chacun se dévoile sous un autre jour…  L’école buissonnière de cette façon-là se révèle bien plus enrichissante.

CélineDeux questions surgissent à la suite de vos réponses.
La première : L’élément modificateur comme celui de résolution de cette histoire semble être le rapport difficile qu’entretient l’un des protagonistes avec la lecture. Mais celui-ci ne peut expliquer à lui seul le fait qu’une bibliothèque prenne ainsi le large. Le fait qu’on n’ait à aucun moment une explication à ce sujet vous a-t-il gênées ?
La seconde : En parlant d’école buissonnière, cette vision d’une pédagogie participative en prise directe avec ce qu’ils vivent à bord est un aspect qui m’a particulièrement parlée. Est-ce un ingrédient qui vous a plu également ? Quels sont les autres ?

Za : La bibliothèque largue les amarres et c’est tout. C’est en effet un élément de l’ordre de l’absurde, mais qui ne m’a pas gênée une seconde. Souvenez-vous de la Prophétie des grenouilles… Comment imaginer sinon qu’ils soient enfermés dans le bâtiment ? Les autres solutions seraient plus prosaïques, et donc infiniment moins poétiques. C’est justement ce qui m’a attirée, qui m’a donnée envie de lire ce roman.
La vie s’organise « à bord » entre des individus qui se retrouvent à égalité, chacun apportant un savoir-faire, un savoir-être. Cet aspect m’a intéressée, l’abolition progressive des rôles, le dépassement des idées reçues.

Pépita : Je rejoins l’avis de Za. Qu’il n’y ait aucune explication à ce périple (ni au début, ni à la fin) ne m’a pas du tout gênée. D’ailleurs, les protagonistes de l’histoire ne s’en préoccupent pas plus que ça non plus. Le fait de s’affranchir de cette question fait que le lecteur part complètement à l’aventure lui aussi. C’est de l’ordre du symbolique toute cette histoire. Et la part belle est rendue à l’humain du coup : chacun est important, chacun peut apporter sa pierre, à son rythme, selon ses capacités, sans jugement aucun. Chacun peut être soi-même. J’ai beaucoup aimé aussi la part d’émerveillement devant la nature qui s’offre à la vue des enfants, le goût des plaisirs simples (comme manger le fruit de sa pêche, nager dans l’eau avec les dauphins) et le nécessaire respect dû à ce que la nature nous donne (comme l’eau par exemple). C’est une histoire à la fois pleine de sensibilité et de solidarité entre des enfants et des adultes qui portent un nouveau regard sur les uns et les autres.

Alice : D’entrée de jeu, on plonge dans cette aventure improbable sans se poser la question du comment, ni du pourquoi. C’est là toute la part de poésie, de rêve et d’imaginaire de l’histoire. Cela ne gêne en rien la lecture et finalement c’est ce qui apporte l’originalité et la fraîcheur au texte, qui devient alors une véritable aventure.
Adulte comme enfant, il n’y a plus de frontière, tous réunis autour d’un seul objectif : attendre les secours, s’adapter et survivre à cette traversée avec les moyens du bord.

Céline C’est vrai, ce récit nous embarque sans qu’on ait besoin à tout prix de connaitre le pourquoi du comment. On est bien trop occupés à suivre nos robinsons en herbe dans leur lutte quotidienne pour survivre ! Pourtant, qu’il s’agisse d’une bibliothèque n’est pas anodin. Quelle est l’importance de la lecture et des livres dans ce récit ? Quel(s) message(s) l’auteure a-t-elle voulu transmettre?

Za : Qu’il faut être coincé dans une bibliothèque sans pouvoir en sortir pour enfin se mettre à lire ? Je n’ose le croire…

Pépita : Dans cette histoire, la bibliothèque est désacralisée : elle n’est plus l’institution, ainsi que le personnel (la bibliothécaire et le directeur), qui représente le savoir et l’obligation à lire les livres qu’elle contient. Au contraire, les livres leur donnent du courage, leur montrent qu’ils ne sont pas si éloignés du réel. Les récits lus ancrent les enfants dans une transmission qui les dépasse mais les rassure aussi. Ils les nourrissent et les maintiennent en vie, au même titre que le poisson pêché ou l’eau de pluie recueillie. Ces livres leur permettent aussi de supporter leur situation, leur procurent du rêve et une évasion dans l’imaginaire. En gros, ce que la lecture apporte à tout un chacun qui y trouve du plaisir. Et aussi, qu’on peut lire n’importe où, sous les étoiles, dans la nature, au fond de son lit,… et même dans un bateau-bibliothèque…Ce n’est pas l’endroit qui compte, mais la rencontre avec ce livre-là, à ce moment-là et ce qu’il nous dit.

Alice : Le voyage.
Un voyage complémentaire de celui qu’ils sont en train de vivre : le voyage de l’esprit. Grâce aux livres, leur aventure est plus «légère», plus «supportable». C’est la fenêtre par laquelle ils s’échappent alors qu’ils sont dans un huis clos. Et en même temps, les histoires lues se rapprochent terriblement de leur traversée et les rassurent.

Céline : En parlant de livres, ce titre fait partie de la sélection du prix des Incorruptibles.  Quelles sont selon vous les raisons qui expliquent cette sélection?  

Pépita : Je pense qu’il a été choisi pour les messages que cette histoire véhicule : solidarité, respect des autres et de la nature, dépassement de soi, humilité,…  mais aussi parce que les enfants peuvent aisément s’identifier à ceux de l’histoire. La couverture est très belle aussi et ça, pour les enfants, c’est un sacré critère ! Le niveau de lecture est très accessible aussi. Et évidemment, il parle de la lecture, donc dans un prix qui défend cette idée, il a toute sa place ! Je le verrais bien en adaptation théâtrale.

Alice : Une idée de départ originale, complètement surréaliste et poétique.
Une écriture moderne et vive qui sait tenir en haleine.
Un vrai roman d’aventures avec moults rebondissements et situations cocasses.
Un beau plaidoyer pour la lecture.
Des personnages attachants.
Des beaux sentiments.
Florence Thinard n’a rien oublié pour séduire son lectorat, et ça marche !

Céline : Et toi Za, qu’est-ce qui t’a plu dans ce titre ?

Za : J’ai aimé l’absurde du départ, l’idée de cette bibliothèque pleine de ses livres qui rompt les amarres comme si elle était douée d’une volonté propre, comme si elle voulait qu’on la considère et que ces jeunes gens la vivent autrement. Le huis clos est un procédé souvent utilisé pour mettre les personnages en relief et ici, il est très bien mené. L’écriture est fluide, se lit avec plaisir. Et puis, je l’avoue, j’ai tendu le bras vers ce roman d’abord à cause de son titre, qui reprend une chanson des Frères Jacques que j’adore, La Marie-Josèphe.

Céline : Comme dans La Marie-Josèphe, nos héros sont un peu des marins d’eau douce. Heureusement, grâce aux talents de chacun, ils vont devenir de vrais loups de mer. Ils vont également puiser certaines de leurs idées dans les livres. A leur place, quels livres auriez-vous aimé découvrir dans les rayonnages de la bibliothèque ?

Alice : Peut être me serais-je mis plus sérieusement à la BD ?  Peut-être aurais-je flâné du côté des guides de voyage pour rêver à la destination finale ?  Sans aucun doute, j’aurais retrouvé un de ces livres doudous, un de ceux qui ne quittent jamais mes étagères, qui sont cornés à force de lecture et relecture et dont la proximité m’aurait sûrement rassurée.

Pépita : Difficile à dire ! Pas forcément des livres sur la mer, le voyage, etc,…  car j’aurais eu ma dose là ! Mais des contes et des histoires qui changent les idées, c’est sûr !

Za : Je ne sais pas trop… Peut-être aurais-je profité de l’occasion pour me déconnecter de la nouveauté et prendre une bonne dose de ces classiques que je délaisse trop depuis quelques temps.

Céline : Za disait un peu plus haut que, pour certains, être coincés « à bord » d’une bibliothèque, c’est l’enfer ! Elle doutait même qu’il soit aussi facile de passer du statut de « La lecture, c’est un truc de gonzesses » à celui de lecteur de romans comme « Moby Dick »…
Pour conclure, imaginons d’autres jeunes lecteurs coincés à leur tour dans une bib voyageuse… Pourraient-ils aller spontanément vers ce titre de Florence Thinard? Quels éléments pourraient les attirer, voire les rebuter ? Ce titre pourrait-il donner envie aux jeunes de lire, être une porte d’entrée vers d’autres lectures?

Pépita : Je ne suis pas certaine que le titre, référence à une chanson des Frères Jacques, soit une réelle entrée pour la génération d’aujourd’hui (ce n’est pas pour te vieillir Za !). Mais c’est un très beau titre. La couverture peut les attirer. Et s’ils se donnent la peine de commencer à lire, oui, je pense que les jeunes lecteurs peuvent facilement se laisser embarquer par cette histoire, à la condition de ne pas y chercher à tout prix une explication rationnelle. Et dès qu’un adulte s’en fait l’intermédiaire, le livre est embarqué lui aussi. Cette aventure, dont l’écriture est fluide et accessible, peut susciter l’intérêt des jeunes auxquels elle s’adresse, mais aussi celui des enseignants et des médiateurs du livre en général parce qu’elle défend une certaine idée de la lecture, donne une autre image de la bibliothèque, est un bel exemple de liens entre les êtres et qu’elle est résolument optimiste.

Za : Bien d’accord avec Pépita, l’allusion aux Frères Jacques est à mon usage personnel ! Je ne sais pas si, spontanément, des adolescents vont être attirés par un livre sur le livre, mais sans doute plus par une aventure humaine. Il y a un vrai suspense dans ce roman, on a envie de tourner les pages, de savoir comment les personnages vont s’en tirer, comment ils vont pouvoir subsister jusqu’à l’arrivée, s’il y en a une.

Alice : Rien que la couverture, elle donne envie. Les couleurs sont gaies et lumineuses. On dirait un dessin d’enfant. Elle traduit parfaitement l’histoire, on y retrouve les éléments essentiels : la mer, le beau temps, la bibliothèque, le toit de la bibliothèque, les adultes, les enfants, le doigt tendu vers l’aventure…. Bref, au premier regard, l’objet livre séduit et donne envie. Et la première impression visuelle, ça marche toujours !
Le titre aussi fonctionne bien : que des mots positifs dans une tournure qui s’adresse directement au jeune lecteur.
Sans ouvrir le livre, il a déjà tous les atouts pour séduire !
Je ne sais pas s’il amènera le lecteur vers Sinbad le Marin ou 20 000 lieues sous les mers, mais en tout cas, sa facilité d’accès pourrait rassurer les moins lecteurs de notre lectorat.

Céline : Nous arrivons tout doucement au terme de notre voyage…  Eh !  Oui !  Même les bonnes choses ont une fin !  Merci à vous trois pour cette traversée au beau fixe !  Un passage ou une phrase à partager avant de retrouver la terre ferme ?

Pépita : Je n’ai plus le livre…  prêté. Il voyage bien ! Donc, ce sera mon dernier mot Céline.

Za : Comme Pépita, mon exemplaire a rejoint son rayonnage à la médiathèque…
Ce sera aussi mon dernier mot !

Alice : Hissez les voiles, moussaillons ! Et…. bonne lecture !

Nos bouteilles à la mer…  sur ce titre …

Lecture commune « Des crêpes à l’eau »

Les auteurs de littérature jeunesse n’ont plus peur de mettre les enfants face à des lectures aux thématiques sociétales que l’on croyait inappropriées pour eux auparavant. Aujourd’hui, que ce soit dans les albums ou les romans, on parle de la mort, de la maladie, de l’homoparentalité, du chômage et j’en passe. C’est à un et même plusieurs de ces thèmes forts que Sandrine Beau a consacré son roman Des crêpes à l’eau publié chez Grasset jeunesse, en 2011, pour les jeunes lecteurs.

Pépita de Méli-Mélo de livres, Carole de 3 étoiles et moi de La littérature jeunesse de Judith et Sophie avons pris grand plaisir à discuter de ce livre à l’ombre de notre arbre…

Avec ce titre un peu étrange Des crêpes à l’eau, qu’attendiez-vous de ce roman ?

Pépita : Mettre de l’eau dans les crêpes, ça peut alléger la pâte, donc, je me suis dit, rien d’anormal. Mais si on lit la quatrième de couverture, on se rend compte que la précarité est le thème du livre. Ce titre est donc emblématique de l’histoire. Je suis aussi l’actualité de Sandrine Beau sur son blog et quand je l’ai vu, je l’ai acheté pour la médiathèque et lu quand je l’ai reçu.

Carole : J’ai eu envie de lire ce roman en lisant la chronique de Gabriel sur La mare aux mots (pour changer !). Je savais donc de quoi il retournait et le thème principal. Je connais trop peu l’écriture de Sandrine Beau, il était temps d’y remédier !

SophieLJ : Le titre ne m’a pas beaucoup parlé au départ. En vraie bretonne, des crêpes à l’eau pour moi, c’est comme du beurre sans sel ! Mais comme Carole, c’est en lisant la chronique de Gabriel que j’ai eu envie de lire ce livre. La précarité n’est pas facile à expliquer aux enfants, ça me semblait intéressant de voir comment Sandrine Beau allait l’aborder.

Est-ce que l’une de vous peut-nous faire un petit résumé pour mieux comprendre l’histoire ?

Carole : Chez Solène et sa maman, c’est le système Débrouille qui s’installe ! Au programme : la plus petite liste de courses, les produits de première nécessité, les vêtements un peu démodés… Mais toujours dans la bonne humeur et dans l’espoir de jours meilleurs. Oui mais, un jour, le monsieur des HLM débarque dans ce système bien rôdé et là c’est le drame !

SophieLJ : … et là c’est le drame, Solène et sa maman pourraient être expulsées.

Pépita : Heureusement, des paroles échangées pour un si lourd secret à porter, une main tendue de Zoé et son papa Basile, et fin des malentendus ! La vie peut reprendre ses droits, le bonheur, ça n’attend pas !

Aborder des thèmes sociaux, ce n’est pas facile dans des livres pour la jeunesse et en particulier pour de jeunes lecteurs. Ici, on parle de famille monoparentale, de précarité, d’expulsion d’un logement, et même de tentative d’abus sexuel. Quel est votre avis sur la façon dont Sandrine Beau a abordé ces thèmes ?

Pépita : Sandrine Beau le fait avec beaucoup de tact et de sensibilité, comme toujours. Les choses sont plus suggérées que dites réellement (sauf l’unique scène avec le papa de Solène que j’ai trouvée assez crue). Avec des mots accessibles pour les enfants. Les chapitres très courts allègent aussi la gravité des thèmes abordés. Les enfants d’aujourd’hui sont loin de grandir sous cloche ! Je trouve que le mérite de cette première lecture est d’aborder des situations concrètes, qu’un camarade de classe peut très bien vivre. Il a le mérite aussi de souligner l’importance de la parole et exhorte à ne pas rester dans l’isolement. Que de l’aide est toujours possible. Avec en filigrane le respect de la dignité de chaque être humain. Des valeurs, à mon sens, utiles à inculquer dès le plus jeune âge.

Carole : Je rejoins complètement ton analyse Pépita : l’écriture de Sandrine beau est subtile, sans exagération, très juste. Malgré la dureté des thèmes abordés et des scènes suggérées, il n’y a pas de violence gratuite, ni de misérabilisme. L’entraide, la solidarité, le respect et les droits de chacun sont mis en avant avec beaucoup de pudeur et d’humilité. Ce roman est un bon support de dialogue en classe ou en famille.

SophieLJ : Je suis d’accord avec vous, Sandrine Beau aborde ces sujets avec beaucoup de tact sans surprotéger le lecteur. J’ai aussi apprécié qu’elle prône le dialogue en montrant que Solène en parlant à une amie a permis de déclencher la solution.

Même si tous les sujets que j’ai cités dans ma question précédente sont bien liés entre eux, ne pensez vous pas que Sandrine Beau a voulu trop en mettre dans ce livre qui ne fait qu’une quarantaine de pages ?

Carole : On peut se poser cette question en effet… Je me dis que tous les thèmes sont liés par l’histoire, et sa lecture est fluide. Donc pour moi il n’y a pas de surcharge thématique. On aurait aimé que l’auteure développe davantage certains points, mais c’est un roman court qui s’adresse à de jeunes lecteurs. C’est frustrant pour nous adultes, mais suffisant pour les plus jeunes je pense. L’idée est possiblement de sensibiliser, pas de tout expliquer.

Pépita : Effectivement, en si peu de pages, beaucoup d’évènements se surajoutent. Je te rejoins aussi Carole dans ce que tu exprimes mais en même temps, je ne peux m’empêcher de penser que c’est réaliste : un malheur n’arrive jamais seul dans la vraie vie et une situation précaire conduit souvent à une spirale descendante. Ces pages le décrivent très bien. La prouesse de Sandrine beau est de ne jamais tomber dans le pathos mais de garder une certaine dose d’espoir. Et c’est heureux, vu la tranche d’âge visée.

En bonne première lecture, les illustrations ont une place assez importante dans ce roman. Que pensez-vous du style de Sandrine Kao et de sa façon d’illustrer l’histoire ?

Carole : Effectivement, pour des lecteurs débutants, c’est bien qu’il y ait quelques illustrations, ça aère le texte, de quoi encourager les plus réticents. Les illustrations de Sandrine Kao sont plutôt douces, simples et efficaces je trouve.

Pépita : Pour ma part, j’adhère assez aux illustrations : elles sont douces, collent bien à l’histoire et permettent une aération bienvenue.

SophieLJ : Je trouve aussi que l’interprétation du texte est bonne et que les passages illustrés sont bien choisis. En revanche, je n’ai pas accroché au style de Sandrine Kao.

Quelques mots pour conclure sur cette lecture avant le laisser la parole à l’auteure ?

Carole : Je souhaitais lire ce roman depuis l’été, je ne suis pas déçue ! C’est une lecture agréable et les thèmes abordés intéressants. Je suis ravie qu’on en fasse une lecture commune d’ailleurs. Je suis plus sensible aux mots qu’aux images, mais le binôme fonctionne bien. Seul bémol à cette découverte : la référence à une marque de gourmandises chocolatées, dans le texte et les illustrations… j’ai vraiment beaucoup de mal avec ça en littérature jeunesse.

Pépita : J’avais déjà lu ce petit roman avant cette lecture commune et je l’ai retrouvé avec plaisir. J’aime le style de Sandrine Beau, cette façon bien à elle d’aborder des sujets graves avec tact et optimisme. L’ensemble texte et illustrations m’a plutôt convaincue. Tout comme Carole, j’ai du mal à admettre ces allusions publicitaires, qui m’ont fait tiquer…Néanmoins, c’est une lecture à découvrir si ce n’est pas déjà fait et je ne doute pas que ce débat va vous inciter à vous plonger dans cette littérature jeunesse réaliste.

Sandrine Beau a gentiment accepté de répondre à quelques questions que nous avions envie de lui poser. Nous la remercions toutes les trois de sa participation.

Des crêpes à l’eau est-il un roman commandé par l’éditeur ou est-ce une envie personnelle d’écrire sur ce sujet ?
C’est une envie personnelle d’écrire sur ce sujet. La précarité est quelque chose qui me touche beaucoup et ça me semblait important de pouvoir « en parler » aux enfants, par le biais d’un livre.

L’histoire est-elle inspirée de faits réels ?
Comme dans chaque histoire, il y a des bouts de moi dedans. Forcément. Mais pas que ! Il y a aussi tout simplement des morceaux de la vie telle que je l’observe autour de moi. Je crois qu’on est inspiré par tout ce qui nous touche avant tout. Alors, ça peut être un article lu, un témoignage entendu, une rencontre avec une personne particulière… Ou des fragments de ça et d’autres fragments de ci…

Le thème sous-jacent est la famille monoparentale, est-un sujet qui vous tient à cœur ?
J’ai une famille « classique », avec un schéma papa-maman-enfants, mais comme je suis une enfant de parents divorcés, peut-être que ce n’est pas anodin… De toute façon, pour ce roman-là, il ne pouvait pas en être autrement. Les difficultés de cette maman et de sa petite fille, sont liées au fait de leur situation familiale.
En même temps, parfois dans certains autres de mes livres, comme L’étrangleur du 15 août par exemple, le jeune Thomas vit seul avec sa maman, parce que c’était plus simple, « scénaristiquement » parlant. C’est beaucoup plus facile qu’il se retrouve isolé chez lui, s’il ne vit qu’avec un seul parent !

Pour quelle tranche d’âge conseilleriez-vous ce roman ?
L’éditeur conseille à partir de 6 ans, mais comme à chaque fois, ça dépend de la maturité de l’enfant. Ensuite, je pense que l’on peut parler de sujets dits « difficiles » à tout âge, et d’ailleurs quand je vais dans des classes, les jeunes enfants qui l’ont lu ne mettent pas en avant le côté « difficile » de l’histoire, mais le plaisir qu’ils ont eu à le lire. Et la plupart du temps, il déclenche de jolies discussions.

Connaissiez-vous l’illustratrice ou est-ce l’éditeur qui vous a mis en relation ?
Je connaissais Sandrine Kao et ses illustrations pleines de poésie, mais je ne suis pas intervenue sur cette partie, c’est l’éditrice qui l’a choisie.

Comment s’est passé votre collaboration pour ce livre ?
Même si je n’avais pas mon mot à dire, puisque c’est l’éditrice qui gérait toute cette partie, Sandrine a eu la gentillesse de me montrer ses premiers croquis et les différentes étapes de son travail, jusqu’aux illustrations finales. C’était très touchant, comme à chaque fois, de voir ses personnages naître des mains de quelqu’un d’autre…

Avez-vous eu des retours d’enfants sur ce que vit la petite héroïne ?
Dans les classes où je vais en interventions, les enfants réagissent beaucoup. Ils sont émus par la vie pas toute simple de Solène. Ils aiment aussi beaucoup la fantaisie de sa maman, et craquent littéralement pour Basile et sa fille Zoé, qui deviennent un peu les « sauveurs » de la famille.
Je me souviens aussi d’une phrase que m’a dite un petit garçon et qui m’a fait monter une boule dans la gorge instantanément : « J’ai bien aimé Des crêpes à l’eau, parce que c’est un peu mon histoire… »

Retrouvez nos avis chez Méli-Mélo de livres, 3 étoiles et La littérature jeunesse de Judith et Sophie. Encore merci à Pépita et Carole de m’avoir accompagnée dans cette lecture. Et merci à Sandrine Beau pour sa participation.